jeudi 29 janvier 2026

Une stratégie zéro emprunt est possible: pour un équilibre durable et une croissance soutenue. Par Pr ELY Mustapha

 "Une stratégie zéro emprunt est possible. Elle nécessite du courage politique et une rigueur technique."

La Mauritanie est à la croisée des chemins. La Loi de Finances 2026 révèle un déficit budgétaire de 3,388 milliards MRU, un symptôme de déséquilibres structurels qui menacent notre stabilité macroéconomique et entravent notre potentiel de croissance. Ce document présente une stratégie rigoureuse et réalisable pour atteindre un budget à l’équilibre hors nouvel endettement en 12 mois, en s'appuyant exclusivement sur une optimisation des dépenses publiques. Il ne s’agit pas d’une politique d’austérité, mais d’un investissement stratégique dans l'efficacité de l’État afin de briser le cycle de l'endettement, de restaurer notre pleine souveraineté financière et de jeter les bases d'une croissance autonome et résiliente.

Cet article fait le diagnostic d’un déficit alimentant une dette insoutenable, avant de présenter trois axes stratégiques de rationalisation et de réorientation des dépenses. Elle démontrera la trajectoire vers un équilibre budgétaire dès 2027, financé par l'efficacité et non par l'emprunt.

1Diagnostic : anatomie d'un déficit structurel et d'une dette croissante

Pour justifier l'urgence des réformes, il est impératif de comprendre que le déficit n'est pas un simple trou comptable ; il alimente directement une spirale d'endettement dont le coût explose. Cette analyse pose les fondations factuelles de notre stratégie, démontrant que chaque jour de statu quo nous coûte plus cher en service de la dette, créant un cercle vicieux que seule une action radicale peut briser.

1.1. Le Poids du Déficit de 3,388 Milliards MRU

Le déficit de 3,388 milliards MRU, représentant 2,6% des recettes totales, est financé par un recours massif à l'emprunt intérieur de 8,68 milliards MRU. La quasi-totalité de ce montant (8,54 milliards MRU) est d'origine bancaire. Cette dépendance toxique expose le système financier national à un risque systémique et provoque un puissant "effet d'éviction" : en absorbant les liquidités nationales, l'État prive le secteur privé productif du crédit essentiel à l'investissement et à la création d'emplois.

1.2. La spirale de l'endettement public

La charge des intérêts de la dette publique illustre une trajectoire insoutenable. En 2026, elle atteindra 5,079 milliards MRU, une augmentation spectaculaire de 27,6% en un an. Cette explosion est principalement tirée par la dette extérieure, dont les intérêts bondissent de 37,6%, pesant structurellement pour près de 4% du budget total.

La dynamique d'endettement s'accélère dangereusement, comme l'attestent les flux prévus :

  • Nouveaux emprunts bruts : 5,488 milliards MRU
  • Amortissements de la dette : 10,96 milliards MRU

Cette situation impose une action immédiate et décisive pour ramener le ratio dette/PIB sous le seuil critique de 60%, conformément aux normes de convergence de l'UEMOA. Ce diagnostic alarmant démontre la nécessité absolue des réformes drastiques qui suivent.

2. Axe Stratégique 1 : rationalisation des dépenses courantes (Potentiel d'économie : 7,75 Milliards MRU)

Avec 61 milliards MRU, soit 46% du budget total, les dépenses courantes constituent le principal gisement d'économies rapides et significatives. Les mesures proposées visent à renforcer l'efficacité de l'État en éliminant le gaspillage sans compromettre ses missions essentielles.

2.1. Maîtrise de la masse salariale

  • Objectif d'économie : 3,15 Milliards MRU

La masse salariale absorbe 31,5 milliards MRU (51% des dépenses courantes), en hausse de 2,87 milliards MRU. Cette inflation est alimentée par des recrutements non prioritaires, des cabinets ministériels surdimensionnés et des doublons contractuels. Une réduction de 10% est non seulement réalisable mais indispensable. À titre d'exemple, la Présidence (110,5 millions MRU de salaires) et le Premier Ministre pourraient absorber 20 millions MRU de coupes immédiates sans impact opérationnel.

Mécanismes de mise en œuvre :

  1. Gel total des embauches non essentielles.
  2. Audit exhaustif de la paie mené par l'Inspection Générale d'État (IGE) et la Cour des Comptes.
  3. Numérisation intégrale des fiches de paie pour détecter les primes fantômes et les pensionnés fictifs.
  4. Suppression des contrats précaires redondants.

Cette mesure, conforme aux recommandations du FMI, ramènera le ratio salaires/PIB sous la norme de 10%.

2.2. Optimisation des dépenses de biens et services

  • Objectif d'économie : 2,5 Milliards MRU

Le poste "biens et services", d'un montant de 12,5 milliards MRU, contient des dépenses manifestement non prioritaires telles que le protocole présidentiel (2,6 millions MRU), la communication (13,4 millions MRU) ou la gestion des domaines résidentiels (24,975 millions MRU). Une coupe de 20% (2,5 milliards MRU) est atteignable via des leviers techniques éprouvés :

  • Centralisation : Instauration d'une plateforme numérique centralisée pour les achats récurrents (carburant, fournitures).
  • Régulation : Mise en place de seuils stricts d'appels d'offres gérés par l'Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARMP).
  • Mutualisation : Plafonnement des frais de représentation et mutualisation des commandes pour générer des économies d'échelle de 15 à 25%.

2.3. Ciblage rigoureux des transferts courants

  • Objectif d'économie : 2,1 Milliards MRU

Les 14 milliards MRU de transferts courants masquent des subventions redondantes à des entités para-étatiques (ex: Délégation Générale TAAZOUR) et un manque de suivi d'impact. Une réduction ciblée de 15% (2,1 milliards MRU) sera atteinte en adoptant une méthodologie inspirée des meilleures pratiques de la Banque Mondiale :

  1. Création d'un registre social national unifié avec des critères d'éligibilité digitalisés.
  2. Instauration d'une conditionnalité stricte avec évaluation trimestrielle de l'impact sur la pauvreté.
  3. Fusion des aides fragmentées (ex: Haut Conseil de la Fatwa, Conseil du Prix Chinguiti) au profit de transferts monétaires directs aux bénéficiaires vulnérables.

Si la maîtrise des grandes masses courantes est la première ligne de défense, la victoire budgétaire se jouera également dans les détails des budgets institutionnels et sectoriels, où l'inefficacité se niche souvent.

3. Axe Stratégique 2 : optimisation ciblée des budgets institutionnels et sectoriels (Potentiel d'économie : > 3,4 Milliards MRU)

L'efficacité budgétaire exige un examen critique des budgets alloués aux institutions de l'État et aux secteurs sociaux. L'objectif est de réallouer les ressources de l'administratif vers le terrain pour un impact direct et mesurable sur les citoyens.

3.1. Rationalisation du train de vie de l'État

  • Objectif d'économie : 85 Millions MRU (Présidence) + Économies additionnelles

Le budget de la Présidence (426,5 millions MRU) révèle un ratio anormalement élevé (>50%) des dépenses de biens et services par rapport aux salaires. Une réduction de 20% (85 millions MRU) est justifiée ; l'analyse des lignes budgétaires montre que la Présidence seule, avec 52,8 millions MRU de coordination administrative et 102 millions MRU de sécurité extérieure, peut libérer ce montant via des audits IGE et la digitalisation des protocoles.

Parallèlement, la situation impose des coupes d'au moins 10 à 15% sur l'entretien non opérationnel et les voyages au sein des ministères de la Défense et des Affaires Étrangères.

3.2. Réallocation des dépenses dans les secteurs sociaux

  • Objectif d'économie : 3,385 Milliards MRU

Une analyse des budgets sociaux révèle d'importants gisements d'efficacité. La stratégie consiste à réduire les frais administratifs pour renforcer les services directs à la population.

Secteur

Problème Identifié

Proposition de Réforme

Économie Potentielle

Éducation

Budget administratif surdimensionné (29 milliards MRU au total), notamment le Budget d'Affectation Spécial pour les logements enseignants.

Réduction de 10% des postes administratifs et réallocation des 2,9 milliards MRU vers des formations certifiantes à haut retour sur investissement.

2,9 Milliards MRU

Santé

Gaspillage sur les biens non essentiels au sein du budget de fonctionnement (3,23 milliards MRU).

Coupe de 15% via des achats groupés, ciblant notamment les allocations pour le personnel paramédical (43% des allocations).

485 Millions MRU

La rationalisation des dépenses courantes et sectorielles doit s'accompagner d'une refonte de la stratégie d'investissement public.

4. Axe Stratégique 3 : Réorientation stratégique des dépenses d'investissement (Potentiel de réallocation : 10 Milliards MRU)

Les dépenses d'investissement (62,1 milliards MRU, 47% du budget) sont un moteur de croissance, mais leur efficacité doit être maximisée. Il est temps de passer d'une logique de dépense à une logique de rentabilité. Le problème actuel réside dans un financement majoritairement intérieur (50,3 milliards MRU financés intérieurement, soit 81%) et des surcoûts évidents dans les routes et l'hydraulique.

La stratégie consiste à réallouer 20% de ces fonds (10 milliards MRU) vers des usages plus productifs :

  • Priorisation de la maintenance préventive sur les nouveaux projets.
  • Développement accéléré des Partenariats Publics-Privés (PPP) pour les grandes infrastructures.
  • Mise en place d'un scoring rigoureux des projets, avec arrêt systématique des initiatives ayant un Taux de Rentabilité Interne (TRI) inférieur à 10%.
  • Instauration d'un arbitrage interministériel pour prioriser les projets à plus forte rentabilité économique.

Cette approche soutiendra une croissance inclusive sans alourdir la dette publique, préparant le terrain pour un assainissement complet des finances de l'État.

5. Synthèse et Impact Macroéconomique : vers une Stratégie "Zéro Emprunt"

La mise en œuvre combinée de ces trois axes dégage un potentiel d'économies qui non seulement comble le déficit budgétaire, mais génère un excédent stratégique pour amorcer le désendettement.

Le tableau suivant récapitule les économies identifiées :

Axe de Réforme

Potentiel d'Économie (en Milliards MRU)

Dépenses Courantes (Masse Salariale, Biens/Services, Transferts)

7,75

Budgets Institutionnels et Sectoriels

3,47

Total des Économies Potentielles

11,22

Les économies cumulées, estimées entre 10 et 15 milliards MRU, couvrent très largement le déficit de 3,388 milliards MRU. Cet effort est amplifié par la hausse prévue des recettes, boostées par l'augmentation des recettes fiscales de 11,74% (8,94 milliards MRU, incluant la nouvelle Taxe sur les Transactions Électroniques à 0,1-10%). Cette combinaison crée un excédent budgétaire suffisant pour couvrir les intérêts de la dette et initier des remboursements anticipés de 1 milliard MRU.

L'impact macroéconomique de cette stratégie "zéro emprunt" sera transformateur :

  • Budget équilibré atteint dès 2027.
  • Ratio dette/PIB ramené sous la barre des 60%, restaurant la crédibilité financière du pays.
  • Relance de la croissance économique à un taux de 4% sans recours à l'endettement neuf.
  • Positionnement de la Mauritanie en modèle régional de gouvernance financière exemplaire.

Une Fenêtre d'opportunité pour la prospérité future

La consolidation budgétaire ici proposée n'est pas une mesure d'austérité. C'est un investissement stratégique dans la souveraineté économique, la stabilité et la croissance durable de la Mauritanie. Ce plan est ambitieux mais réaliste, fondé sur des mécanismes concrets et vérifiables : audits de l'IGE/Cour des Comptes, centralisation des achats via l'ARMP, et gel des comptes spéciaux non prioritaires, à l'instar de la caisse de retraite pesant 1,2 milliard MRU.

Nous exhortons les décideurs politiques et les partenaires internationaux à saisir cette fenêtre d'opportunité. En engageant ces réformes avec détermination dès le premier trimestre 2026, la Mauritanie peut non seulement surmonter ses défis immédiats, mais aussi s'engager résolument sur une trajectoire de stabilité, de crédibilité et de prospérité future.

Pr ELY Mustapha


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Poésie de la douleur.