samedi 24 janvier 2026

Analyse critique et vérification factuelle du discours du Premier ministre mauritanien M. El Moctar Ould Djay, devant l'Assemblée nationale. 2026. Par Pr ELY Mustapha

 Le discours du Premier ministre mauritanien devant l'Assemblée nationale présente le bilan de l'action gouvernementale pour 2025 et les perspectives pour 2026. 

Le contexte est marqué par le démarrage effectif (bien que retardé) de l'exportation du gaz (projet GTA), une transition énergétique et des promesses sociales fortes ("Taahoudaty"). Le Premier ministre tente de dresser un tableau de résilience économique exceptionnelle et de "révolution" infrastructurelle. Notre analyse confronte ces affirmations aux données macroéconomiques et sectorielles disponibles auprès des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, BAD) pour la période concernée.

Le discours revendique une croissance annuelle moyenne dépassant continuellement le seuil de 5,5 % sur la période 2022-2026. Cette affirmation est contredite par les données réelles qui montrent une volatilité importante, avec un ralentissement marqué en 2023 (entre 3,4 % et 4,8 %) et des projections pour 2025 autour de 4,0 %. La présentation d'une croissance ininterrompue au-dessus de ce seuil relève donc d'une exagération manifeste.

Concernant l'endettement, le gouvernement annonce un ratio dette publique/PIB de 43,3 % pour l'année 2026. Ce chiffre est jugé crédible et même prudent, car il est légèrement supérieur aux projections des institutions financières internationales, qui anticipent un ratio de 41,2 %. Cette estimation gouvernementale conservatrice renforce la fiabilité des prévisions sur ce point spécifique.

L'affirmation selon laquelle le taux d'inflation est maintenu « autour de 2 % » est considérée comme trompeuse. Elle passe sous silence le pic inflationniste de 9,6 % subi en 2022 et ne reflète pas la réalité des années 2024 et 2025, où les taux oscillent davantage entre 2,5 % et 3,5 %. Cette formulation minimise l'érosion cumulée du pouvoir d'achat des ménages sur la période.

Les chiffres avancés pour le secteur minier, avec une production de la SNIM de 14,7 millions de tonnes en 2025 et un objectif de 15,5 millions pour 2026, sont évalués comme plausibles. Ils s'inscrivent dans la tendance haussière observée (environ 14,2 Mt en 2024) et sont corroborés par la stratégie de développement de l'entreprise.

L'annonce de l'allocation de 26 % du budget de l'État aux programmes sociaux, chiffrée à 340 milliards d'anciennes ouguiyas, est vérifiée. Si l'ordre de grandeur est correct (représentant environ 28-30 % du budget total en nouvelle monnaie), l'utilisation des montants en ancienne devise vise clairement à gonfler l'impact psychologique de l'annonce auprès du public.

Enfin, l'annonce du démarrage de la production gazière du projet GTA et de l'achèvement du pipeline est vérifiée. Le calendrier présenté concorde avec les informations des opérateurs du projet, qui ont confirmé l'arrivée du premier gaz et les premiers chargements de GNL au début de l'année 2025, validant ainsi la réalisation de cette étape clé après des années de retard.

 
L'analyse révèle une stratégie de communication basée sur la sélection avantageuse (fort connu du cherry-picking) et la réécriture de l'histoire récente.

L'affirmation centrale selon laquelle la Mauritanie a connu "5 années continues de croissance supérieure à 5,5% (2022-2026)" est contredite par toutes les institutions majeures.
En 2023, la croissance a ralenti à 3,4% (BAD) ou 4,8% (FMI) en raison de contre-performances du secteur extractif et de la baisse des investissements publics.
Le Premier ministre tente de créer un narratif de "décollage économique ininterrompu" pour valider la politique du Président Ghazouani. Reconnaître le ralentissement de 2023 fragiliserait ce récit de succès linéaire.
En affirmant maintenir l'inflation "autour de 2%", le gouvernement projette une image de stabilité des prix qui ne reflète pas le ressenti des ménages.

L'inflation cumulée sur la période 2022-2025 est significative (9,6% en 2022 seule). Si l'inflation annuelle 2026 vise 2%, le niveau général des prix reste élevé par rapport à 2019.
Utilisation d'un taux cible futur pour masquer la volatilité passée.

Le discours utilise systématiquement l'ancienne ouguiya (MRO) pour les annonces sociales ("340 milliards"), alors que le pays est depuis longtemps passé à la nouvelle ouguiya (MRU) .

Annoncer "340 milliards" sonne politiquement beaucoup plus fort que "34 milliards", bien que la valeur soit identique. C'est une technique populiste classique en période pré-électorale ou de bilan.

Le discours repose sur une structure logique de légitimation par l'infrastructure et la sécurité, tout en utilisant des sophismes pour masquer les faiblesses sociales.

Le Premier ministre énumère une liste exhaustive de projets (routes, ponts, centrales) avec un niveau de détail granulaire (kilomètres exacts, noms de villages).

Cette "avalanche de preuves" vise à saturer l'auditoire et à rendre la critique difficile sur le fond. L'achèvement du projet gazier GTA (finalement arrivé en 2025 après 3 ans de retard) est présenté comme un succès de gestion, occultant les coûts d'opportunité des retards.

Le discours lie explicitement la stabilité politique à la performance économique : "Qui, parmi nous, n’apprécie pas chaque jour les bienfaits de la sécurité... dans un contexte régional... chaotique ?" .

Il sous-entend que toute critique virulente de l'action gouvernementale pourrait mettre en péril cette stabilité, utilisant la peur du chaos régional (Sahel) pour discipliner l'opposition intérieure.

Le discours promet 15 000 emplois .
Avec une population jeune et un taux de chômage des jeunes estimé à 24% en 2023, 15 000 emplois représentent une goutte d'eau face aux dizaines de milliers d'entrants sur le marché du travail chaque année. Le ratio "moyens mis en œuvre / impact réel sur le chômage" reste le point faible non adressé du discours.

Le discours du Premier ministre El Moctar Ould Djay est un exercice de comptabilité politique optimiste. Si les données sur la dette et les projets gaziers (GTA) sont globalement corroborées par les sources internationales (FMI, BP), l'affirmation centrale d'une croissance ininterrompue et supérieure à 5,5% depuis 2022 est factuellement fausse. Le gouvernement s'attribue les mérites d'une conjoncture favorable (démarrage du gaz) tout en masquant les creux de croissance (2023) et l'impact de l'inflation passée (2022).

 
Comparaison des deux discours du Premier ministre (2025 et 2026)

Qu'en est-il alors si pour plus de crédibilité  on faisait l' analyse comparative des deux discours du Premier ministre, celui de 2025 (faisant le bilan de l'année 2024) et celui de 2026 (faisant celui de 2025) ?

Cette mise en perspective des deux discours du Premier ministre (2025 et 2026). révèle plusieurs glissements de calendrier et ajustements d'objectifs entre les promesses faites en janvier 2025 et le bilan présenté en janvier 2026.

L'analyse conjointe du discours de janvier 2025 (fixant les perspectives pour 2025) et de celui de janvier 2026 (présentant le bilan 2025) permet de mesurer l'écart entre le planifié et le réalisé. Si certains objectifs macroéconomiques et industriels (notamment la SNIM) sont atteints avec une précision remarquable, le volet des infrastructures routières et sanitaires souffre de reports systématiques d'une année sur l'autre, souvent présentés de manière implicite dans le discours de 2026.


Contradictions et Réalisations

Dans le domaine des transports, le discours de janvier 2025 affirmait catégoriquement que les travaux des deux tronçons de la route Néma - Nbeyket Lahouache seraient achevés avant la fin de l'année 2025. Cependant, le bilan dressé en janvier 2026 réinscrit ce même projet dans la liste des réalisations dont la réception est prévue pour la fin de l'année 2026. Cela met en évidence un glissement d'une année complète sur le calendrier initial, sans que ce report ne soit explicitement justifié dans le nouveau discours.

Concernant les infrastructures de santé, le gouvernement s'était engagé en 2025 à achever, équiper et mettre en service l'hôpital d'Aïoun au cours de l'année. Le discours de 2026 reconnaît implicitement que cet objectif n'a pas été pleinement atteint dans les temps, mentionnant la finalisation des travaux tout en admettant un retard par rapport aux délais contractuels. L'hôpital n'était donc toujours pas pleinement opérationnel au début de 2026 comme promis.

À l'opposé des infrastructures publiques, le secteur minier démontre une grande précision dans ses prévisions. L'objectif fixé pour la SNIM dans le discours de 2025 était d'atteindre une production de 14,7 millions de tonnes. Le bilan de 2026 confirme que ce chiffre exact a été atteint, ce qui souligne une forte crédibilité des projections industrielles et commerciales de l'entreprise d'État, contrairement aux aléas des chantiers sociaux.

Le secteur de l'artisanat a également subi des contretemps. La mise en service du Village artisanal de Nouakchott, présentée comme une perspective pour 2025, n'a pas été réalisée dans les délais impartis. Le discours de 2026 évoque sa mise en service mais précise qu'elle intervient après le retard enregistré par ce projet majeur, confirmant ainsi le non-respect de l'échéance initiale.

Sur le plan énergétique, le discours de 2025 se montrait très précis, annonçant la première livraison de gaz naturel liquéfié pour le mois de février 2025. En comparaison, le discours de 2026 reste plus flou sur l'exploitation commerciale immédiate, se concentrant davantage sur l'achèvement des infrastructures et la révision des conditions de financement de la première phase, ce qui suggère que la promesse d'une livraison effective en février 2025 a probablement rencontré des obstacles.
 

Enfin, une contradiction notable apparaît dans la présentation de la croissance économique. Alors que le discours de 2025 prévoyait un taux de 5 % pour l'année 2024, le discours de 2026 affirme rétrospectivement que la croissance annuelle moyenne a dépassé le seuil de 5,5 % de manière continue sur la période 2022-2026. Cette affirmation de 2026 semble lisser la réalité des fluctuations économiques pour construire un récit de performance ininterrompue qui ne correspond pas aux données annuelles précédemment communiquées.

Le discours de 2026 utilise une technique rhétorique consistant à réinscrire comme "perspectives" des projets qui étaient présentés comme des "certitudes" l'année précédente.

Cas de la route Néma-Nbeyket Lahwach : En 2025, elle est listée catégoriquement dans les projets "qui seront achevés avant la fin de l'année" . En 2026, elle réapparaît discrètement dans la liste des réceptions prévues pour 2026 . Ce report d'un an n'est pas justifié par un cas de force majeure dans le texte.
Cas de l'Institut Supérieur de Rosso (ISET) : Promis à l'achèvement et mise en service pour 2025 , le discours 2026 annonce devoir "Achever les travaux... après le retard enregistré" .

Une distinction nette apparaît entre les projets industriels/commerciaux et les projets sociaux.

Les objectifs de production de la SNIM (14,7 Mt) ont été atteints au chiffre près .
À l'inverse, les programmes sociaux comme les infrastructures de jeunesse (stades, maisons des jeunes) subissent des reports. Par exemple, le stade de Sebkha et les salles de Kiffa/Kaédi, dont le lancement des travaux était annoncé pour 2025 , sont à nouveau cités comme "lancement des travaux" ou études en 2026 .

Le discours de 2025 sur le Gazier était très précis : "première livraison... en février prochain (2025)" . Le discours de 2026 devient plus technique et moins triomphaliste sur l'exportation immédiate, mettant l'accent sur "l'achèvement des travaux du pipeline" et des négociations financières complexes ("révision des conditions de financement" ). Cela indique que l'année 2025 a probablement été marquée par des défis techniques ou financiers non anticipés dans le discours précédent.

 En définitive, la comparaison des deux discours démontre une tendance du gouvernement à surestimer sa capacité d'exécution annuelle sur les infrastructures publiques (routes, hôpitaux, universités), entraînant un report systématique d'environ 12 mois pour de nombreux projets structurants. En revanche, les prévisions macro-budgétaires et la production minière (SNIM) font preuve d'une grande fiabilité. Le discours de 2026 tente de masquer ces glissements en intégrant les projets en retard dans les nouvelles "perspectives", diluant ainsi la non-réalisation des engagements de 2025.

Une gouvernance à deux vitesses. 

En somme, l'analyse croisée des discours du Premier ministre et des réalités factuelles met en lumière une gouvernance à deux vitesses. 

D'un côté, les secteurs extractifs et industriels, tels que la SNIM et le projet gazier GTA, démontrent une fiabilité prévisionnelle et une robustesse rassurantes pour les partenaires économiques. De l'autre, le volet social et les infrastructures publiques souffrent d'un déficit chronique d'exécution, caractérisé par des reports systématiques d'une année sur l'autre et une tendance à "recycler" les promesses non tenues en nouvelles perspectives.

Si la gestion prudente de la dette est à saluer , la stratégie de communication consistant à lisser artificiellement les indicateurs de croissance et à masquer l'inflation passée fragilise la crédibilité du récit gouvernemental. 

Le véritable défi pour l'exécutif ne réside plus dans l'annonce de plans ambitieux, mais dans sa capacité à briser ce cycle de glissements calendaires pour transformer les ressources gazières et minières en améliorations tangibles et immédiates pour le quotidien des citoyens mauritaniens.

Pr ELY Mustapha




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Poésie de la douleur.