Il faut un certain talent, appelons-le génie de
l'absurde, pour annoncer un dialogue national apaisé tout en envoyant
simultanément des agents de sécurité cueillir des femmes enceintes et leurs
bébés. La Mauritanie, terre de contrastes, vient de battre un record que
personne n'avait songé à inscrire au Guinness : le plus jeune prisonnier
politique de son histoire a trois mois. Trois mois. Il ne marche pas
encore. Il ne parle pas encore. Mais visiblement, il représente une menace
suffisante pour l'ordre public.
Petit Biram, car c'est ainsi qu'on l'appelle, n'a
sans doute pas encore une opinion tranchée sur l'esclavage, la justice sociale,
ou la réforme constitutionnelle. Pourtant, le voilà derrière les barreaux, ou
plutôt dans les bras de sa mère derrière les barreaux, ce qui revient au même
côté statistiques carcérales. On imagine la fiche de police : "Suspect :
sexe masculin, trois mois, sans emploi, mobile inconnu, dangereux par
association." Beau palmarès pour un régime qui se targue d'avancer
vers la modernité.
La politique mauritanienne maîtrise un art rare : la schizophrénie
institutionnelle à ciel ouvert. D'un côté, les communiqués officiels
ronronnent de bonnes intentions, dialogue, concertation, ouverture. De l'autre,
les fourgons cellulaires tournent. On dialogue avec la bouche, on réprime avec
les bras, et on espère que personne ne regarde les deux en même temps. C'est la
politique de Schrödinger : le prisonnier est à la fois libre dans le discours
et enchaîné dans la réalité.
Le prétexte de cette vague d'arrestations ? Des
militantes ont eu l'audace de demander justice pour Noura, 11 ans, victime
d'esclavage. Onze ans. En 2026. Dans un pays qui a officiellement aboli
l'esclavage en… 1981. Puis en 2007. Puis encore une fois, avec des peines
renforcées, en 2015. L'esclavage a été aboli tellement de fois en Mauritanie
qu'on commence à se demander si ces abolitions répétées ne constituent pas
elles-mêmes une forme de recyclage.
Cinq femmes en détention à ce jour. Deux d'entre
elles sont députées à l'Assemblée nationale, Mariem Mint Cheikh et
Ghamou Achour Salem, ce qui signifie que le gouvernement a jugé utile d'arrêter
ses propres parlementaires. On appelle ça de la rationalisation
institutionnelle, ou peut-être simplement de la panique.
Arrêter des élues de la nation, c'est
techniquement un affront à la représentation populaire, à la séparation des
pouvoirs, et à quelques dizaines de conventions internationales que la
Mauritanie a probablement signées lors d'une conférence où le buffet était bon.
Mais les détails juridiques, c'est pour les naïfs qui croient encore que les
constitutions servent à quelque chose.
Petit Biram et le Poids de l'Histoire
L'histoire retiendra que pendant que Harriet
Tubman, Rosa Parks et Angela Davis ont lutté contre des systèmes d'oppression
avec une bravoure légendaire, la Mauritanie, elle, a choisi d'entrer dans cette
galerie de l'infamie par la petite porte, en incarcérant un nourrisson.
C'est petit, certes. Mais c'est symboliquement gigantesque.
Parce que Petit Biram, sans le savoir, sans le
vouloir, sans même pouvoir réclamer son biberon par voie de recours gracieux, est
devenu le symbole le plus éloquent de l'échec moral d'un régime. Pas besoin
de discours, pas besoin de plaidoirie. Trois mois, derrière les barreaux avec
sa mère. L'image parle d'elle-même, plus fort que n'importe quel rapport
d'Amnesty International.
La Question Qui Dérange
Au fond, la vraie question est simple, et c'est
celle que pose l'article original avec une lucidité implacable : comment
dialoguer avec un gouvernement dont les actes contredisent systématiquement les
paroles ?
La
réponse, malheureusement, est que vous ne pouvez pas. Vous pouvez signer des
communiqués, participer à des tables rondes, sourire devant les caméras, mais
tant que des bébés finissent en cellule pour le crime d'être nés de la mauvaise
mère, le dialogue reste une fiction bien habillée.
La Mauritanie a le choix : entrer dans l'histoire
comme le pays qui a finalement, vraiment, définitivement mis fin à l'esclavage
et à ses séquelles, ou comme le pays qui a emprisonné un nourrisson de trois
mois. Pour l'instant, elle est en train de choisir. Et le monde, lui, regarde.
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