Le paradoxe mauritanien : financer le numérique sans avoir d’abord sécurisé le socle social élémentaire est une fuite en avant politique. Les chiffres disponibles montrent un pays où la pauvreté multidimensionnelle, les privations de base, l’accès limité aux services essentiels et la faiblesse des infrastructures restent massifs, alors même que l’État veut empiler les projets digitaux et s’endetter davantage pour cela.
La Mauritanie ne manque pas de discours sur la
modernisation ; elle manque d’abord d’eau, d’école, de santé, d’électricité et
d’emplois stables. Selon le PNUD/OPHI, 58,4% de la population est en pauvreté
multidimensionnelle et 12,3% supplémentaires sont vulnérables à cette pauvreté,
ce qui signifie que la majorité vit encore sous le poids de privations
concrètes dans la santé, l’éducation et le niveau de vie. Le pays peut bien
annoncer des plateformes, des data centers et des interconnexions, mais il reste
d’abord un espace où le minimum social n’est pas garanti pour une grande partie
des citoyens.
Le scandale n’est pas le numérique en soi ; le
scandale, c’est de le présenter comme priorité première dans un pays où le
terrain social est encore miné. Un numérique utile suppose des ménages
alphabétisés, connectés, électrifiés, protégés par des services publics
fonctionnels et capables de l’utiliser réellement. La
Mauritanie reste marquée par une pauvreté encore élevée, une économie
vulnérable, une forte dépendance structurelle et de profondes contraintes de
capital humain et d’infrastructures.
La première carence est celle du minimum vital.
Une société ne se numérise pas durablement quand elle n’est pas d’abord
nourrie, soignée, scolarisée et desservie par des réseaux d’eau, d’électricité
et de transport fiables. En 2023, seulement 50,7% des
Mauritaniens avaient accès à l’électricité, très loin de la moyenne des pays
africains à revenu intermédiaire inférieur, tandis que les contraintes de coût
énergétique pèsent lourdement sur toute transformation structurelle. Dans un
tel contexte, parler d’architecture numérique nationale ressemble trop souvent
à une politique de vitrine, pas à une politique de base.
La deuxième carence est celle de la pauvreté
rurale et territoriale. Les données montrent un pays vaste, désertique, peu
dense, où la majorité de la population se concentre dans le sud et à
Nouakchott, tandis que les zones rurales cumulent vulnérabilité, enclavement et
manque de services. Le PNUD note que la pauvreté multidimensionnelle touche
61,9% des enfants de 0 à 17 ans, ce qui révèle un désastre de reproduction
sociale : on construit le futur numérique d’un pays dont les enfants sont déjà
empêchés dans leur santé, leur éducation et leurs conditions de vie.
La troisième carence est celle de la capacité institutionnelle. Le pays est classé 165e sur 193 à l’EGDI (l'Indice de Développement du E-Government ) 2024 avec un score de 0,3491, bien en dessous des moyennes africaine et mondiale, et il se situe au Tier 4 de l’Indice global de cybersécurité 2024 de l’UIT, avec des lacunes organisationnelles, techniques, de capacités et de coopération. Autrement dit, on emprunte pour un numérique que l’appareil public peine encore à absorber, sécuriser et rendre effectivement utile.
Emprunter 50 millions de dollars pour le
numérique n’est pas illégal ni absurde en soi ; c’est le désalignement des
priorités qui est critiquable. Quand un pays affiche une pauvreté de masse,
une forte vulnérabilité infantile, des déficits d’eau et d’électricité et un
capital humain encore faible, chaque dollar emprunté doit être évalué à l’aune
de son impact direct sur la survie, la productivité et la dignité des citoyens.
Une dette de plus pour digitaliser l’administration peut devenir une dette de
trop si elle ne réduit pas d’abord la fracture sociale qui empêche déjà l’accès
à l’État réel.
Le numérique, dans ce cadre, risque de servir
d’alibi modernisateur. Il donne des conférences, des plateformes et des
communiqués, mais il ne remplace ni le centre de santé absent, ni l’école
défaillante, ni le forage qui manque, ni l’enseignant non payé, ni le marché
rural sans route, ni l’enfant malnutri. Le gouvernement peut annoncer des
ambitions de compétitivité et d’innovation, mais l’ISS rappelle que les
obstacles prioritaires restent la diversification, l’infrastructure, le capital
humain et l’accès aux services essentiels.
Avant tout nouvel emprunt numérique, la priorité
doit être la sécurisation du socle social. Cela veut dire : eau potable,
assainissement, santé primaire, électricité fiable, école de base, nutrition
infantile et protection sociale ciblée. Tant que 58,4% de la population reste
multidimensionnellement pauvre, la première révolution à financer n’est pas
celle du cloud ; c’est celle du quotidien. Un État sérieux commence par réduire
les privations qui empêchent les citoyens d’exister comme sujets économiques et
civiques.
La deuxième priorité doit être l’infrastructure
de base. Sans électricité stable, sans connectivité réelle hors des grands
centres, sans routes, sans équipements scolaires et sanitaires, le numérique
produit une modernisation sélective au profit des zones déjà favorisées. Dans
un pays où le poids de l’informel, de l’enclavement et de la pauvreté rurale
reste important, l’investissement doit d’abord corriger les inégalités
territoriales plutôt que d’ajouter une couche digitale sur un édifice social
fissuré.
La troisième priorité doit être le capital
humain. La numérisation de l’administration n’a aucun sens si une grande
partie de la population ne peut ni l’utiliser, ni la comprendre, ni en tirer un
bénéfice concret. Le PNUD montre que la pauvreté de masse est profondément liée
aux privations d’éducation et de niveau de vie, ce qui signifie que
l’investissement décisif n’est pas seulement technique mais humain :
alphabétisation, formation professionnelle, santé maternelle et infantile, et
insertion des jeunes.
Le bon ordre des dépenses publiques est clair :
d’abord le socle social, ensuite l’outil numérique. D’abord l’eau, l’école, la
santé, l’électricité, la sécurité alimentaire et les revenus des ménages ;
ensuite la dématérialisation, l’interopérabilité et la cybersécurité. L’idée
n’est pas de rejeter le numérique, mais de le remettre à sa place : un
instrument, pas une fuite en avant.
Voici les priorités concrètes avant tout
endettement numérique : renforcer les filets sociaux et la protection des
ménages vulnérables ; étendre l’accès à l’électricité et à l’eau potable ;
investir dans les écoles, la santé primaire et la nutrition des enfants ;
désenclaver les zones rurales ; soutenir l’emploi productif et l’agriculture
résiliente ; améliorer la gouvernance budgétaire et la lutte contre la
corruption ; et seulement ensuite accélérer la transformation digitale.
La vraie modernisation n’est pas de digitaliser la misère ; c’est de réduire la misère avant de la mettre en ligne. Une administration connectée dans un pays socialement déconnecté produit une modernité de façade, parfois même une exclusion plus sophistiquée, parce que les services deviennent “accessibles” en théorie mais hors de portée en pratique.
Le numérique doit être l’aboutissement d’une base sociale solide, pas
le substitut d’un État qui n’a pas encore rempli ses devoirs essentiels.
La Mauritanie devrait donc poser une règle simple : aucun grand emprunt numérique sans démonstration préalable d’impact sur l’accès réel aux services essentiels, sur les zones rurales, sur les enfants, sur les femmes, sur l’électricité et sur l’eau.
Tant que le pays reste dominé
par la pauvreté multidimensionnelle et les privations de base, la priorité
politique n’est pas la sophistication numérique, mais la dignité sociale.
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