mercredi 1 avril 2026

Lorsque le gouvernement mauritanien a tout faux ! Par Pr ELY Mustapha


La Mauritanie subit, au premier trimestre 2026, un choc nergétique externe d'une particulière intensité, alimenté par les tensions dans le détroit d'Ormuz et la volatilité des marchés pétroliers mondiaux. Ce contexte justifie une réponse publique forte, cohérente et ciblée. Ce que le gouvernement a livré à la place est un empilement de décisions contradictoires, économiquement infondées, socialement iniques et potentiellement dangereuses pour la stabilité du pays. Il est de notre responsabilité de le dire avec la rigueur que la gravité de l'heure commande.
Il y a des moments où un gouvernement, confronté à l'épreuve, révèle ce qu'il est vraiment. Et en effet, mars 2026 est l'un de ces moments pour la Mauritanie.

Face à la crise énergétique mondiale, le pouvoir mauritanien a sorti de son chapeau un assortiment de décisions qui tient moins d'une politique publique que d'une collection de réflexes bureaucratiques : on hausse le gasoil, on interdit les 4x4 administratifs, on promet des milliards, on change de doctrine deux fois par mois, et l'on appelle tout cela une stratégie. C'est tout faux. Et il faut le dire.

L'incohérence doctrinale au cœur du dispositif

Le 7 janvier 2026, le ministère de l'Énergie présentait solennellement une réforme structurelle de la tarification des carburants fondée sur la transparence, la rationalisation de l'intervention de l'État et l'actualisation des coûts réels, en annonçant même que les prévisions pour 2026 promettaient une baisse des prix au bénéfice des citoyens. Deux mois à peine plus tard, le gouvernement expliquait qu'il devait mobiliser 25 milliards d'ouguiyas pour absorber un baril à 85–90 dollars, et jusqu'à 150 milliards si le baril atteignait 140 dollars, tout en maintenant une subvention directe de 100 ouguiyas par litre de gasoil. Ce retournement en moins de soixante jours trahit non pas une adaptation pragmatique à l'imprévu, mais l'absence de toute doctrine budgétaire cohérente face au risque pétrolier.

En finances publiques, cette oscillation est particulièrement redoutable. Elle envoie simultanément aux marchés, aux opérateurs économiques et aux ménages trois signaux incompatibles : vérité des prix, subvention massive et restriction administrative. Or un agent économique qui ne sait pas quelle règle du jeu s'applique ne peut ni investir rationnellement, ni planifier sa consommation, ni faire confiance à la parole de l'État. La crédibilité de l'autorité budgétaire est une ressource rare; une fois dilapidée, elle coûte des années à reconstruire.

L'iniquité de la politique tarifaire

Le 4 mars 2026, le prix du gasoil est passé de 46,8 à 51,12 ouguiyas le litre, pendant que celui de l'essence baissait de 56,64 à 51,2 ouguiyas. Ce différentiel mérite d'être lu pour ce qu'il est vraiment : un choix politique qui soulage l'usage relativement plus urbain et individuel, tout en alourdissant le carburant qui irrigue la pêche, le transport collectif, la logistique, l'agriculture mécanisée et les matériaux de construction. Dans un pays où les circuits économiques sont courts et les marchés imparfaitement concurrentiels, la transmission de cette hausse à tous les prix est quasi immédiate et quasi totale.

La théorie économique des incidences fiscales enseigne qu'une taxe sur un bien intermédiaire à faible élasticité de substitution se répercute intégralement sur le consommateur final. Le gasoil est précisément ce bien en Mauritanie : les transporteurs n'ont pas d'alternative, les pêcheurs n'ont pas d'alternative, les commerçants n'ont pas d'alternative. La hausse du gasoil devient donc une taxe déguisée sur l'alimentation, sur le logement, sur le déplacement quotidien et sur la santé des ménages les plus vulnérables. Le gouvernement prétend protéger les citoyens, mais il choisit précisément le levier qui les appauvrit structurellement.

L'indigence structurelle des mesures de rationalisation

Restreindre l'usage des véhicules 4x4 administratifs peut produire un effet de communication, mais elle ne constitue pas une politique énergétique. La décision, annoncée le 23 mars 2026, a été présentée comme une mesure de rationalisation de la consommation de carburant dans les services de l'État, avec maintien d'exceptions pour la sécurité, l'armée et la santé. Or, dans un pays dont le territoire est à 90% désertique et dont les pistes de brousse sont le seul lien entre des milliers de localités et les services publics, une restriction uniforme des véhicules tout-terrain dégrade la capacité opérationnelle de l'administration déconcentrée bien avant de produire la moindre économie significative à l'échelle macroéconomique.

Plus grave encore : cette mesure ne s'inscrit dans aucun plan de transition énergétique nationale cohérent. Ni électrification des flottes administratives, ni audit de la dépense en carburant de l'État, ni réorientation vers le gaz domestique dont la Mauritanie dispose en quantités considérables depuis la mise en exploitation du champ Grand Tortue Ahmeyim. Interdire un véhicule sans proposer une alternative, c'est réduire la mobilité de l'État sans réduire sa dépendance.

La dangereuse illusion de l'absorption budgétaire universelle

La posture la plus préoccupante du point de vue de la soutenabilité des finances publiques est celle qui consiste à promettre que l'État absorbe tout, pour tout le monde, sans limite de durée annoncée. Un pays importateur net d'hydrocarbures qui promet de compenser les hausses mondiales par le budget national expose ses équilibres primaires à un risque d'éviction massif. Chaque milliard d'ouguiyas consacré à des subventions pétrolières générales est un milliard qui ne va pas à l'éducation, à la santé, aux infrastructures, à la sécurité ou à l'investissement productif. Ce n'est pas une considération abstraite : c'est le mécanisme même par lequel les États pétro-dépendants à revenu intermédiaire basculent, en période de choc prolongé, dans la fragilité budgétaire puis dans la crise de dette.

La prudence budgétaire n'est pas l'austérité; c'est le ciblage. Et précisément, le gouvernement mauritanien ne cible pas : il subventionne de façon diffuse, il ajuste les prix de façon incohérente, et il annonce des montants impressionnants sans en préciser la source de financement, le mécanisme de plafonnement ni la stratégie de sortie. C'est de la gestion de court terme présentée comme de la stratégie, et c'est infiniment plus dangereux que l'absence de mesures.

La dimension sécuritaire : le danger que l'on tait

Il existe une dimension que les autorités semblent délibérément ignorer dans leur communication, et qui est pourtant directement connectée à la politique tarifaire énergétique : la sécurité publique. La hausse du coût de l'électricité et les difficultés d'approvisionnement en carburant affectent directement la continuité et la qualité de l'éclairage public. Or, dans les villes mauritaniennes comme Nouakchott, Nouadhibou, Rosso ou Kiffa, l'éclairage public est déjà insuffisant et vétuste; toute pression supplémentaire sur les budgets de fonctionnement des communes aggrave les coupures, réduit la durée et l'intensité de l'éclairage, et livre des quartiers entiers à l'obscurité nocturne.

Les données criminologiques établies dans les pays à revenu intermédiaire et faible sont sans ambiguïté : l'obscurité urbaine est directement corrélée à une augmentation des agressions, des vols, des violences et des incivilités. En Mauritanie, où les coupures d'électricité sont déjà une réalité quotidienne, la pression supplémentaire liée au renchérissement du carburant pour les groupes électrogènes de substitution et à la hausse des tarifs de la SOMELEC aggravera inévitablement les zones d'ombre sécuritaire dans les quartiers périphériques. Ce sont les populations pauvres, déjà les plus exposées à la criminalité, qui subiront en premier cette dégradation. Refuser de le nommer dans la communication officielle n'est pas de la prudence; c'est de l'irresponsabilité.

L'appauvrissement des populations et la fragilisation du tissu économique

Les effets combinés de la hausse du gasoil, de la restriction des mobilités administratives et de la hausse latente des prix alimentaires et logistiques constituent un cocktail récessif pour les petites et moyennes entreprises mauritaniennes. La PME mauritanienne est structurellement fragile : elle opère avec des marges étroites, une trésorerie limitée, un accès limité au crédit bancaire et une dépendance forte aux coûts de transport et d'énergie. Quand le gasoil monte, le transporteur répercute, le grossiste répercute, le détaillant répercute, et le consommateur final absorbe ce que sa capacité lui permet. Le tissu de la petite entreprise, de l'artisanat, de la pêche artisanale et du petit commerce se contracte alors progressivement, sans effondrement spectaculaire, mais selon une logique d'usure silencieuse et durable.

Pour les ménages, l'impact est plus immédiat encore. La Mauritanie présente un taux de pauvreté encore élevé, avec une part significative de la population consacrant plus de la moitié de son revenu à l'alimentation et au transport. Dans ce contexte, une hausse de 9,2% du gasoil n'est pas un ajustement technique; c'est une réduction réelle du pouvoir d'achat qui touche d'abord les familles les plus nombreuses, les plus éloignées des centres urbains et les moins connectées aux circuits d'aide publique. La pauvreté énergétique, c'est aussi la pauvreté alimentaire, éducative et sanitaire.

Ce que la raison d'État impose

Face à un choc pétrolier externe, une gestion responsable impose d'abord une doctrine claire, stable et publiquement assumée. Il fallait choisir entre répercussion transparente des prix avec mécanisme ciblé de protection sociale, ou stabilisation temporaire financée de façon explicite et limitée dans le temps, avec agenda de sortie. Aucun des deux modèles n'a été choisi; on a préféré l'entre-deux, c'est-à-dire le pire des deux.

Il fallait ensuite accélérer l'exploitation des alternatives nationales. La Mauritanie dispose de gaz naturel; la centrale électrique au gaz de N'Diago représentait une option structurelle évidente, et le ministère de l'Énergie lui-même l'avait identifiée. Transformer cette ressource en levier de réduction de la dépendance pétrolière devrait être la priorité absolue, bien au-delà de l'interdiction des 4x4 ou de la subvention de survie. Il fallait enfin cibler l'aide sur les secteurs essentiels, pêche, transport collectif, agriculture, PME, et protéger spécifiquement les populations vulnérables par des transferts directs, plutôt que d'arroser l'ensemble de l'économie avec des subventions indifférenciées qui profitent aussi aux plus fortunés.

Ce gouvernement a tout faux non parce qu'il n'agit pas, mais parce qu'il agit sans cap, sans cible, sans cohérence et sans assumer les conséquences réelles de ses décisions sur les équilibres budgétaires, sur le tissu productif, sur la sécurité des citoyens et sur la pauvreté croissante de ceux qu'il prétend protéger. La gravité de l'heure méritait mieux que l'improvisation habillée en stratégie.

Le gouvernement devant ses responsabilités

L'heure n'est pas aux faux-semblants. La Mauritanie a du gaz, a des ressources, a des instruments budgétaires. Elle a aussi un peuple qui supporte depuis trop longtemps les conséquences de choix mal faits, mal expliqués et mal ciblés. Ce que la crise de mars 2026 révèle n'est pas l'incompétence d'individus, mais l'absence d'un appareil de politique économique doté d'une doctrine cohérente, d'outils de ciblage efficaces et d'une culture de la vérité publique.

Un gouvernement sérieux aurait dit la vérité sur les coûts, choisi ses priorités, protégé les plus vulnérables par des mécanismes directs et transparents, accéléré la transition vers le gaz national, et refusé la tentation du symbole. Un gouvernement sérieux n'aurait pas annoncé en janvier une réforme de marché puis en mars une politique de subvention tous azimuts, sans en assumer la contradiction ni en expliquer la cohérence.

Lorsque le gouvernement mauritanien a tout faux, ce n'est pas une métaphore : c'est un diagnostic, étayé, mesuré et responsable. Et le premier acte de responsabilité est de le formuler sans complaisance, car c'est au peuple mauritanien, et non aux décideurs isolés dans leurs certitudes, que les conséquences de ces erreurs seront, en définitive, présentées à régler.



Pr ELY Mustapha

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Poésie de la douleur.