jeudi 2 avril 2026

Chronique d'un Pays contraint de dormir de force: Minuit en Mauritanie . Pr Pr ELY Mustapha


Quand l'État Éteint la Fête

La République Islamique de Mauritanie vient de faire une découverte scientifique majeure : l'électricité se consomme la nuit.

 Après des années de recherches approfondies - menées sans doute dans les couloirs climatisés des ministères - le gouvernement a tranché avec la sagesse d'un oracle : interdire toute circulation des véhicules de minuit à 5 heures du matin. L'énergie sera sauvée. La nation, elle, devra s'adapter.

Le problème, c'est que personne n'a informé les Mauritaniens que la nuit était faite pour dormir.

Le Mauritanien Nocturne : espèce protégée en voie de domestication

Il faut comprendre l'écosystème. Le Mauritanien moyen ne s'éveille véritablement qu'à partir de 22 heures. Avant ça, il est en phase de réchauffement : thé du soir, discussions sur la situation politique mondiale depuis ses appels téléphoniques interminables avec des cousins à Nouadhibou, à Paris, et à Detroit. C'est seulement quand les étoiles atteignent leur zénith que son génie créatif s'épanouit pleinement.

Les mariages ? Ils démarrent à 23h. Les zgharits ? Elles chauffent à 1h du matin. Les négociations tribales les plus importantes ? Elles se tiennent évidemment à 2h, quand les esprits sont suffisamment échauffés par des heures de thé et de débat. Le gouvernement vient donc, en toute innocence administrative, de déclarer la guerre à la civilisation mauritanienne nocturne.

L'Effet domino sur l'humeur nationale

La première victime sera le chauffeur de taxi. La vraie tragédie nationale, celle qui fera couler des larmes dans les chaumières, concerne le chauffeur de la Mercedes 190. Ce monument roulant - moteur asthmatique, climatisation philosophique, carrosserie qui a survécu à trois présidents et deux coups d'État - avait trouvé sa vocation ultime, de jour comme de nuit, dans la gymnastique en voiture de ses passagers. Le passager du siège avant, étirant les bras contre le tableau de bord, tournant le cou dans tous les sens avec des craquements inquiétants, à soulever alternativement les fesses du siège dans un stretching improvisé que nul coach sportif n'a jamais osé breveter. Celui du siège arrière, coincé entre deux cousins et une chèvre attachée, pratique quant à lui une forme avancée de yoga de la contrainte, cherchant à déplacer son genou de deux centimètres vers la gauche comme s'il s'agissait d'une conquête territoriale majeure.

En somme, son taxi est , à côté des abords de la route de Nouadhibou (voir plus loin dans cet article)  la plus grande salle de sport gratuite d'Afrique de l'Ouest. Tout cela, désormais, est interdit entre minuit et 5 heures. Les corps mauritaniens se raidiront. Les vertèbres protesteront en silence. Et la 190, elle, attendra le lever du jour garée sur le bas-côté, stoïque comme elle l'a toujours été, attendant que l'État lui rende sa liberté de circuler dans la nuit du désert.

La deuxième victime sera la vendeuse de couscous nocturne. Cette figure tutélaire des nuits mauritaniennes, assise derrière sa grande couscoussière quasi-fumante avec la majesté tranquille d'une reine déchue, voyait défiler à partir de minuit toute la société dans sa grande diversité : le fonctionnaire attardé, le jeune marié affamé après la cérémonie, le chauffeur de la 190 en escale technique, et le philosophe insomniaque qui réfléchit mieux le ventre plein. Son couscous préparé depuis 21h avec une patience et un amour que nul restaurant étoilé ne saurait reproduire, constituait le véritable ciment social de la nation. Sans clients motorisés, son couscous refroidira dans la nuit silencieuse, le couscous se figera comme un monument funéraire à la convivialité mauritanienne, et elle rentrera chez elle, le regard hagard …à pied...en évitant les barrages à 100 UM.

La troisième victime - et là le gouvernement n'avait manifestement pas mesuré les conséquences - sera la belle-mère. Car c'est généralement à 2h du matin que le gendre courageux trouve enfin l'énergie de rentrer chez lui après une soirée avec ses amis. Contraint maintenant de rentrer avant minuit, il se retrouvera à subir de plein fouet des conversations familiales qu'il évitait stratégiquement depuis des années. Le taux de divorce mauritanien risque une hausse inquiétante.

La cinquième victime : le gardien de la loi et ses 100 ouguiyas

Il serait injuste, voire cruel, d'oublier dans ce tableau des victimes l'agent de police et le gendarme de nuit. Ces serviteurs dévoués de l'ordre public, postés à leurs barrages avec la solennité de sentinelles de la République, avaient eux aussi développé au fil des années une économie nocturne parfaitement rodée et admirablement discrète.

Car entre minuit et 5h du matin, chaque véhicule intercepté représentait une opportunité de dialogue citoyen, généralement conclue par la remise spontanée et volontaire de 100 ouguiyas (nouvelles...)  - somme modique, presque symbolique, que l'automobiliste pressé glissait avec le sourire de celui qui comprend les réalités de la vie. Multipliée par le nombre de passages, cette contribution citoyenne constituait pour l'agent un complément de revenu indispensable, lui permettant de financer le thé du lendemain matin, les fournitures scolaires de ses enfants, et à l'occasion une nouvelle paire de sandales.

L'interdiction de circuler la nuit représente donc pour ces fonctionnaires zélés un désastre budgétaire sans précédent. Plus de véhicules, plus de dialogue, plus de 100 ouguiyas (toujours nouvelles). Le déficit s'annonce abyssal. Certains agents, selon des sources proches du barrage, envisagent de soumettre une requête officielle au ministère des Finances pour compenser ce manque à gagner par une prime de nuit - ce qui, tout compte fait, reviendrait exactement au même, mais avec plus de paperasse.

D'autres, plus pragmatiques, ont déjà repositionné leur dispositif : si les voitures ne circulent plus la nuit, ils intercepteront les chameaux. Après tout, personne n'a expressément interdit la circulation des dromadaires entre minuit et 5h du matin, et leur propriétaire, surpris dans l'obscurité du désert, sera sans doute disposé à négocier...car  son chameau n'a pas de clignotants.

La sixième victime :  le gymnaste de la route de Nouadhibou

Mais la victime la plus méconnue (enfin on fait semblant) , la plus noble, et sans conteste la plus injustement persécutée par ce décret impitoyable, reste le pratiquant de la gymnastique nocturne automobile sur les abords de la route de Nouadhibou.

La Mercedes 190, - ce monument roulant dont le moteur asthmatique a survécu à trois présidents et deux coups d'État - mais tant de véhicules rutilants achetés aux prix fort sur les deniers publics, avaient depuis longtemps élu domicile sur cette route mythique pour y accueillir une discipline sportive d'une richesse insoupçonnée.

À partir de minuit, lorsque le désert étend son silence complice sur les dunes environnantes, les véhicules s'arrêtaient discrètement sur le bas-côté, et s'y déroulaient alors des scènes qui dresseraient les cheveux sur la tête du plus libéral des adeptes de la charia - si tant est qu'il en possède encore.

Des bras s'élevaient vers le ciel avec une liberté suspecte. Des formes effectuaient des rotations que nul manuel de fiqh n'avait jamais anticipées. Des corps gymnastes se tordaient, s'étiraient, se penchaient en avant et en arrière dans des postures que certains qualifieraient d'acrobatiques et d'autres, plus prudents, de franchement compromettantes ...mais pour qui ? Les lezards qui seuls peuplent cette zone, dit-on ne s'offusquent pas.

Car il faut appeler les choses par leur nom : cette gymnastique nocturne n'était pas simplement une réponse physiologique à la route cahoteuse. C'était avant tout une forme avancée de résistance conjugale, un acte de rébellion silencieuse et musclée contre les contraintes de la vie domestique. 

L'homme qui s'étire à 2h du matin sur le bord du désert, les bras grands ouverts sous le ciel étoilé, exprime une liberté que sa demeure ne lui accorde plus depuis des années. Chaque rotation de son corps est un manifeste. Chaque flexion des genoux, une déclaration d'indépendance. Le stretching nocturne était, en somme, le dernier espace de souveraineté corporelle d'un homme par ailleurs encadré de toutes parts par la famille, la tribu, le voisinage et... la belle-mère.

Il était aussi, et surtout, un défouloir d'énergies d'une efficacité cliniquement prouvée (qui, comme tout d'ailleurs échappe à la SOMELEC).

 Les tensions accumulées depuis des semaines - les réunions de famille interminables, les dettes impayées, le hideux boutiquier du coin, le blanchisseur hurlant, les promesses électorales non tenues, le match de football raté - tout cela se dissipait en quelques minutes de contorsions libératrices dans la nuit du désert, loin de tout regard humain, à la seule lumière des étoiles et des phares d'une 190 complaisante. 

Des hommes (au sens anthroplologique du terme)  repartaient de ces séances nocturnes transfigurés, prêts à affronter une nouvelle semaine avec une philosophie stoïcienne que des années de thérapie n'auraient jamais pu produire. 

L'interdiction de circuler la nuit prive donc la nation mauritanienne de son seul cabinet de psychologie gratuit, et les conséquences sur la santé mentale collective s'annoncent catastrophiques.

La route de Nouadhibou est, en ses abords, un inhibiteur des révolutions, comme le fatalisme et la bigoterie. Elle absorbe le trop plein d’énergieau détriment de la rue.

La Résistance créative du Peuple

Cependant, ne sous-estimez jamais l'ingéniosité mauritanienne face à la contrainte étatique. Dès l'annonce, les solutions alternatives ont commencé à fleurir avec une spontanéité suspecte.

Certains envisagent de dormir dans leurs voitures avant minuit, pour repartir à 5h01pile comme si de rien n'était - une forme de nomadisme urbain post-moderne. 

D'autres parlent sérieusement de revenir au chameau, animal qui, lui, n'a jamais été interdit et dont la consommation en carburant est nulle. 

Des entrepreneurs visionnaires proposent déjà des services de pousse-pousse nocturnes, créant ainsi des emplois verts que les organisations internationales de développement pourraient financer avec enthousiasme.

Quant aux habitués de la route de Nouadhibou, ils ont trouvé une parade ingénieuse : partir à 23h30, s'arrêter pile à minuit sur le bord de la route, sortir du véhicule, faire leur stretching en plein désert sous les étoiles, puis se rendormir dans la 190 jusqu'à 5h01..pile ! . C'est du camping involontaire, certes, mais c'est aussi une réconciliation profonde avec la nature saharienne que des années de modernité avaient compromise.

Mais la solution la plus élégante reste celle proposée par un vieux sage, un croulant, qui malgré son manque d'énergie a pu inventer ceci : "Si on ne peut pas circuler, on va simplement faire les fêtes chez les gens qui habitent en face." La Mauritanie inventera ainsi la fête de proximité, la soirée de voisinage obligatoire, une cohésion sociale forcée que des décennies de politiques publiques n'avaient jamais réussi à produire.

Bilan énergétique prévisible

Au final, économisera-t-on vraiment de l'énergie ? Eh bien,  non.
Les climatiseurs - véritables gouffres électriques, fonctionnant 24h sur 24 dans chaque bureau, chaque villa, chaque voiture à l'arrêt - continueront leur œuvre dévastatrice en toute impunité.

 Les générateurs privés des quartiers huppés ronfleront avec la sérénité des intouchables.

.... Et quelque part, dans un ministère bien climatisé, un fonctionnaire rédigera à 3h du matin - depuis son domicile, à pied - un rapport satisfait sur les économies d'énergie réalisées.

La Mauritanie aura prouvé une chose essentielle : on peut tout interdire sauf le thé, la nuit, le stretching dans une 190 et autres véhicules hybrides, semi-hybrides etc etc., et l'art de contourner les règles. 

Ces quatre piliers de la civilisation nationale résistent à tous les décrets. Les 100 ouguiyas, eux, trouveront toujours leur chemin.


 Bilan carbone de l'auteur. 

L'auteur tient à préciser qu'il écrit ces lignes avant minuit, par précaution, et que toute ressemblance avec des faits réels est non seulement intentionnelle mais pleinement assumée. Il dédie cet article à la au couscous refroidi de la vendeuse de couscous quelque part dans la nuit de Nouakchott, et aux 100 ouguiyas perdus à jamais dans les poches vides d'un agent de nuit désœuvré. Et aux gymnastes ankylosés, interdits de route…de Nouadhibou.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.