Une créance de la Banque Centrale sur l'État amputée de 72 %, reconstituée à partir des seules notes de bas de page d'un autre rapport ; et jamais assumée par aucun document officiel de la dette
Il y a des scandales qui se cachent
dans des chiffres énormes affichés en gros caractères. Celui-ci se cache dans
une phrase de dix-neuf mots, recopiée presque à l'identique dans trois
bulletins officiels de la dette publique mauritanienne au cours de l'année 2025
: « la créance de la Banque Centrale vis-à-vis de l'État a fait l'objet d'une
renégociation courant 2025 ». Un lecteur pressé passera sur cette phrase sans
s'arrêter. J'y ai passé plusieurs jours, à la croiser avec quatre autres
documents, pour découvrir ce qu'elle recouvre réellement : la disparition, en
neuf mois, de près des trois quarts de l'un des piliers de la dette intérieure
du pays - et l'absence quasi totale, dans les documents censés informer les
Mauritaniens de leur propre dette, de toute explication sur la façon dont cette
disparition s'est produite.
Un chiffre qui fond de trimestre en trimestre
Reprenons les faits, tels qu'ils
apparaissent, noyés, dans les bulletins statistiques trimestriels de la
Direction de la Dette Publique. Au 31 mars 2025, la créance que la Banque
Centrale de Mauritanie détient sur l'État - c'est-à-dire ce que le Trésor lui
doit - s'élève à 16,2 milliards d'ouguiyas, 44 % de toute la dette intérieure du
pays. Trois mois plus tard, au 30 juin, elle est tombée à 9,6 milliards. Trois
mois après, au 30 septembre, à 4,8 milliards. Au 31 décembre, elle se stabilise
à 4,6 milliards. En trois trimestres, 11,6 milliards d'ouguiyas de dette de
l'État envers sa propre banque centrale se sont évaporés - 71,7 % de leur
valeur de départ, l'équivalent d'environ 2,6 % du produit intérieur brut de la
Mauritanie.
Face à un mouvement de cette
ampleur, un citoyen serait en droit d'attendre, au minimum, un communiqué, une
note technique, un chapitre dédié dans le document qui pilote la stratégie
d'endettement du pays. Il n'y a rien de tout cela. Il y a la même phrase de
dix-neuf mots, recopiée trois fois, sans mécanisme, sans base légale, sans nom
de convention, sans date de signature.
Ce que la stratégie officielle, publiée trois mois plus tôt, ne voyait pas
venir
Le plus troublant n'est peut-être
pas l'opération elle-même, mais son absence totale d'annonce préalable. En
décembre 2024 - trois mois avant que ce mouvement ne commence - la Direction de
la Dette Publique a publié sa Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme
pour 2025-2027, un document de dix-huit pages censé anticiper précisément ce
type d'évolution. Cette stratégie affirme que « l'instrument BCM n'est pas utilisé sur
toute la période de la stratégie », et ses quatre scénarios de financement
simulés jusqu'en 2027 ne prévoient qu'un recul progressif, de 9 % à 7 %, du
poids de cet instrument dans le portefeuille de la dette - un mouvement sans
rapport avec l'effondrement de 72 % qui allait se produire dans les mois
suivants. Soit l'opération a été décidée après la publication de la stratégie,
sans que celle-ci en soit mise à jour ; soit elle était déjà à l'étude et le
document censé orienter la politique d'endettement du pays pour trois ans n'en
a pas dit un mot. Dans les deux cas, l'instrument même qui doit permettre à
l'État de piloter sa dette a raté, ou caché, l'événement le plus important de
l'année sur ce terrain.
Le mécanisme que seule la Banque Centrale, elle-même, a fini par révéler
Il a fallu abandonner les documents
de la dette publique et se tourner vers un tout autre rapport - les états
financiers audités de la Banque Centrale de Mauritanie pour l'exercice 2025 -
pour comprendre, enfin, ce qui s'était passé. Dans les notes annexes de ce
rapport, une ligne comptable intitulée « Créances / l'État convention 2024 »
affiche exactement la même trajectoire que celle observée dans les bulletins de
la dette : 11,98 milliards d'ouguiyas au 31 décembre 2024, 4,6 milliards un an
plus tard. Le rapport de la Banque Centrale explique que cette créance a été
éteinte par un mécanisme de compensation : l'État a transféré à la Banque
Centrale la propriété d'un terrain situé dans un îlot de la zone
administrative, valorisé à 2 milliards d'ouguiya ; il lui a cédé la moitié de
sa participation dans une banque commerciale, pour 218,7 millions ; et il a
émis, puis largement remboursé, des obligations pour près de 4,8 milliards. Au
total, 11,98 milliards d'ouguiyas de compensation - le montant exact de la dette
qui devait être effacée.
Ce n'est pas, en soi, une manœuvre
à condamner : éteindre une dette de l'État envers son propre institut
d'émission par l'apport d'actifs et un refinancement obligataire est une
pratique reconnue de nettoyage de bilan souverain, et la Banque Centrale elle-même
souligne que l'État mauritanien n'a jamais fait défaut sur ses engagements
envers elle. Le problème n'est pas la solidité de l'État. Le problème, c'est
que cette explication n'existe dans aucun document dont la mission est de
rendre compte de la dette publique mauritanienne - seulement, en creux, dans
les notes comptables d'une banque centrale qui produit ses états financiers
pour d'autres fins que l'information du contribuable sur sa dette.
Une valorisation encore provisoire au moment même où les chiffres
circulaient déjà
Un dernier détail achève de rendre
cette opération inquiétante. Le rapport de la Banque Centrale précise lui-même,
à propos du terrain reçu en compensation, que « le rapport final de l'expert
immobilier mandaté par la Banque pour l'évaluation des immeubles de placement
[…] n'était pas encore disponible » au moment où les comptes ont été arrêtés,
et que la valeur retenue reposait sur « les évaluations, documents et
informations disponibles à cette date ». Autrement dit : au moment même où les
bulletins trimestriels annonçaient déjà, chiffre après chiffre, la fonte
spectaculaire de la créance de la Banque Centrale sur l'État, la valorisation
de l'actif qui servait à l'éteindre n'avait pas encore été confirmée par un
expert indépendant. Une opération représentant plus d'un point de PIB à elle
seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans
que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette!
Reprenons ce constat au mot près,
car chaque mot y pèse : une opération représentant plus d'un point de produit
intérieur brut à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres
provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les
bulletins de la dette. Ce n'est pas un détail technique relégable en note de
bas de page. C'est, à la lecture du droit budgétaire mauritanien lui-même, un
manquement à l'un des principes les plus fondamentaux qui encadrent la
présentation des comptes publics : le principe de sincérité, que l'article 3 de
la Loi Organique relative aux Lois de Finances (loi n° 2018-039) impose
précisément pour que « les ressources et les charges de l'État soient évaluées
sincèrement ». Une évaluation sincère n'est pas une évaluation exacte à la
décimale près - aucune comptabilité publique n'exige cela. C'est une évaluation
qui dit ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas encore. Or c'est précisément
ce que les bulletins de la dette n'ont pas fait : ils ont présenté comme
définitif - un chiffre net, daté, ventilé au dixième de million d'ouguiya, ce que
la Banque Centrale elle-même qualifiait, dans ses propres états financiers, de
provisoire, faute de rapport d'expertise immobilière finalisé.
Une dette qui peut réapparaître là
où elle a été déclarée éteinte
La première conséquence, la plus
mécanique, est aussi la plus grave : si l'expertise immobilière indépendante,
une fois achevée, retient pour le terrain cédé une valeur inférieure aux 2
milliards d'ouguiya provisoirement comptabilisés, la compensation n'aura pas
intégralement éteint la créance qu'elle était censée éteindre. Il en resterait
un solde - une dette de l'État envers sa Banque Centrale qui n'existe
aujourd'hui dans aucun bulletin, dans aucun tableau, dans aucun agrégat
officiel, mais qui resurgirait mécaniquement le jour où la valorisation
définitive serait arrêtée. Ce n'est pas une hypothèse d'école : c'est très
exactement ce que signifie, en comptabilité, valoriser un actif « sur la base
des évaluations, documents et informations disponibles à cette date », pour
reprendre les termes du rapport de la Banque Centrale elle-même.
Tant que l'expert n'a pas rendu son rapport
final, le chiffre de 4,6 milliards d'ouguiyas de créance résiduelle publié dans
le bulletin du quatrième trimestre 2025 n'est pas un chiffre arrêté : c'est un
chiffre sous condition suspensive, que rien dans le bulletin lui-même ne
signale comme tel. Une dette publique mauritanienne, quelle qu'en soit la
taille exacte, ne devrait jamais être une variable dépendante d'une expertise
immobilière encore en cours - et si elle l'est, ce fait doit être écrit, en
toutes lettres, partout où le chiffre apparaît.
Un bilan de banque centrale qui
hérite du même flou
La deuxième conséquence touche une
institution dont la crédibilité repose, plus que toute autre, sur l'exactitude
de ses comptes : la Banque Centrale de Mauritanie elle-même.
En recevant, en échange d'une
créance sur l'État, un actif dont la valeur n'est pas encore certifiée, la BCM
a inscrit à son propre bilan un immeuble de placement dont la contrepartie
comptable (soit la créance éteinte) est, par construction, aussi incertaine que
la valorisation de l'actif reçu.
Si le terrain vaut, en réalité,
moins que les 2 milliards d'ouguiya retenus, la Banque Centrale n'a pas
seulement sous-évalué un risque : elle a surévalué son propre actif, ce qui
revient à afficher, dans ses états financiers audités, une situation patrimoniale
plus favorable que la réalité économique sous-jacente.
Pour une banque centrale, dont la
seule mission est de garantir la confiance dans la monnaie et dans la solidité
du système financier qu'elle supervise, ce n'est pas un vice de forme : c'est
une fragilité qui touche au cœur de sa fonction. Une institution qui demande
aux banques commerciales qu'elle supervise de provisionner leurs créances
douteuses sur la base d'évaluations rigoureuses ne peut se dispenser, pour
elle-même, de la même exigence - sans quoi l'autorité morale de la supervision
bancaire mauritanienne s'en trouve, elle aussi, affaiblie.
Des agrégats officiels qui
deviennent, sans le dire, des agrégats provisoires
La troisième conséquence est la
plus diffuse, et la plus insidieuse : elle contamine, en silence, tous les
chiffres qui se construisent sur celui-ci.
Le ratio dette intérieure sur dette
totale, le ratio dette publique sur PIB, les indicateurs de soutenabilité
transmis au Fonds Monétaire International, les tableaux comparatifs publiés par
la Banque mondiale - tous intègrent, quelque part dans leur calcul, ce chiffre
de créance BCM dont la composante essentielle repose sur une valorisation non
stabilisée. Aucun de ces agrégats, pourtant présentés comme définitifs, ne
porte la moindre mention d'incertitude.
Un pays qui communique à ses créanciers, à ses
bailleurs et à son Parlement des chiffres de dette publique sans jamais
indiquer qu'une partie d'entre eux dépend d'une expertise en cours ne trompe
peut-être personne délibérément, mais il expose tous ceux qui se fient à sa
parole statistique à devoir, un jour, réviser leur lecture de la situation
mauritanienne sans avoir été prévenus que cette révision était possible.
C'est ainsi que se construit, insensiblement,
une perte de crédibilité statistique : non pas par un mensonge identifiable,
mais par l'accumulation de silences sur des marges d'incertitude qui,
additionnées, finissent par peser plus que n'importe quel chiffre isolé.
Un contrôle qui ne peut juger une
cible mouvante
La quatrième conséquence touche
directement à la question du contrôle, qui est au cœur des devoirs de la Cour
des Comptes et de l'Assemblée Nationale. On ne peut exercer un contrôle
juridictionnel ou parlementaire rigoureux sur une opération dont la valeur
elle-même n'est pas stabilisée : toute vérification effectuée aujourd'hui
devrait, en toute rigueur, être suivie d'une seconde vérification le jour où
l'expertise immobilière sera finalisée; ce que rien, dans le dispositif actuel,
ne prévoit ni n'annonce. Une institution de contrôle qui ignore qu'un chiffre
est provisoire ne peut pas savoir qu'elle doit y revenir. C'est un point
aveugle construit dans le système lui-même, et non une simple négligence
ponctuelle : tant que les bulletins de la dette ne signaleront pas
explicitement quels chiffres restent sous réserve d'expertise, ni la Cour des
Comptes ni l'Assemblée Nationale ne seront en mesure de programmer le réexamen
qu'une telle opération exige.
A mon avis, l'explication la
plus probable est administrative : un calendrier de clôture des comptes de la
Banque Centrale qui n'a pas attendu la finalisation d'une expertise
immobilière, et des bulletins de la dette qui reprennent des chiffres arrêtés
sans en rappeler les conditions de leur établissement.
Mais l'absence d'intention ne
supprime pas la gravité de la conséquence : une dette publique qui peut, à tout
moment, se révéler différente de ce qu'elle affiche; non pas parce qu'elle a
changé, mais parce qu'elle n'avait, dès le départ, jamais été définitivement
mesurée, est une dette dont la solidité apparente repose sur un accord tacite
de ne pas poser la question. Le jour où quelqu'un la posera - un bailleur, une
agence de notation, un nouvel exécutif moins enclin à la continuité que le
précédent - l'écart entre le chiffre provisoire communiqué et le chiffre
définitif qui sera un jour arrêté sera lu, à tort ou à raison, comme une
révélation, alors qu'il n'aurait dû être, depuis le premier jour, qu'une
information ordinaire, écrite en toutes lettres dans le document qui
l'appelait. C'est le sens même de la sincérité budgétaire : non pas ne jamais
se tromper, mais ne jamais laisser croire qu'on est sûr de ce dont on ne l'est
pas.
Alors ?
Je le redis, pour ne pas
transformer un constat rigoureux en accusation qu'il ne mérite pas : rien, dans
les éléments consultés pour faire mes constats, ne permet d'affirmer que cette
opération a été mal exécutée, ni qu'elle dissimule une malversation. Le Fonds
Monétaire International, qui a examiné les finances mauritaniennes en janvier
2026, juge la dette du pays soutenable et sa trajectoire orientée à la baisse -
un jugement qui n'a rien signalé d'anormal sur ce point précis. Si cette
opération a été correctement exécutée et correctement valorisée, elle constitue
un allègement réel et bienvenu du bilan de l'État.
Mais un allègement de dette qui
représente 2,6 % du PIB, exécuté par convention entre le ministère des Finances
et la banque centrale, ne devrait pas avoir besoin que en tant qu'analyste,
cela soit moi-même qui le révèle au citoyen mauritanien en croisant quatre
documents distincts, pour que ses grandes lignes deviennent lisibles.
Aucune trace, dans le corpus consulté, d'un
débat à l'Assemblée Nationale, d'un avis de la Cour des Comptes ou d'une
communication publique dédiée à la mesure de l'opération. Le jour où une
opération de cette nature se dénouera moins bien - une valorisation qui se
révèle exagérée, un actif qui perd de sa valeur, un montage qui s'avère plus
coûteux que prévu - le pays découvrira alors qu'il ne s'est doté d'aucun canal
pour la surveiller à temps. C'est précisément quand une opération semble aller
bien qu'il faut exiger qu'elle soit racontée en entier. La Mauritanie ne l'a
pas fait pour celle-ci. Et c'est fort répréhensible, pour le présent et pour le futur.
Pr ELY Mustapha

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