lundi 10 août 2026

Créance de la Banque Centrale sur l'État : onze milliards d'ouguiyas de dette envolés en neuf mois, sans un mot d'explication. Pr ELY Mustapha


Une créance de la Banque Centrale sur l'État amputée de 72 %, reconstituée à partir des seules notes de bas de page d'un autre rapport ; et jamais assumée par aucun document officiel de la dette

Il y a des scandales qui se cachent dans des chiffres énormes affichés en gros caractères. Celui-ci se cache dans une phrase de dix-neuf mots, recopiée presque à l'identique dans trois bulletins officiels de la dette publique mauritanienne au cours de l'année 2025 : « la créance de la Banque Centrale vis-à-vis de l'État a fait l'objet d'une renégociation courant 2025 ». Un lecteur pressé passera sur cette phrase sans s'arrêter. J'y ai passé plusieurs jours, à la croiser avec quatre autres documents, pour découvrir ce qu'elle recouvre réellement : la disparition, en neuf mois, de près des trois quarts de l'un des piliers de la dette intérieure du pays - et l'absence quasi totale, dans les documents censés informer les Mauritaniens de leur propre dette, de toute explication sur la façon dont cette disparition s'est produite.

Un chiffre qui fond de trimestre en trimestre

Reprenons les faits, tels qu'ils apparaissent, noyés, dans les bulletins statistiques trimestriels de la Direction de la Dette Publique. Au 31 mars 2025, la créance que la Banque Centrale de Mauritanie détient sur l'État - c'est-à-dire ce que le Trésor lui doit - s'élève à 16,2 milliards d'ouguiyas, 44 % de toute la dette intérieure du pays. Trois mois plus tard, au 30 juin, elle est tombée à 9,6 milliards. Trois mois après, au 30 septembre, à 4,8 milliards. Au 31 décembre, elle se stabilise à 4,6 milliards. En trois trimestres, 11,6 milliards d'ouguiyas de dette de l'État envers sa propre banque centrale se sont évaporés - 71,7 % de leur valeur de départ, l'équivalent d'environ 2,6 % du produit intérieur brut de la Mauritanie.

Face à un mouvement de cette ampleur, un citoyen serait en droit d'attendre, au minimum, un communiqué, une note technique, un chapitre dédié dans le document qui pilote la stratégie d'endettement du pays. Il n'y a rien de tout cela. Il y a la même phrase de dix-neuf mots, recopiée trois fois, sans mécanisme, sans base légale, sans nom de convention, sans date de signature.

Ce que la stratégie officielle, publiée trois mois plus tôt, ne voyait pas venir

Le plus troublant n'est peut-être pas l'opération elle-même, mais son absence totale d'annonce préalable. En décembre 2024 - trois mois avant que ce mouvement ne commence - la Direction de la Dette Publique a publié sa Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme pour 2025-2027, un document de dix-huit pages censé anticiper précisément ce type d'évolution. Cette stratégie affirme  que « l'instrument BCM n'est pas utilisé sur toute la période de la stratégie », et ses quatre scénarios de financement simulés jusqu'en 2027 ne prévoient qu'un recul progressif, de 9 % à 7 %, du poids de cet instrument dans le portefeuille de la dette - un mouvement sans rapport avec l'effondrement de 72 % qui allait se produire dans les mois suivants. Soit l'opération a été décidée après la publication de la stratégie, sans que celle-ci en soit mise à jour ; soit elle était déjà à l'étude et le document censé orienter la politique d'endettement du pays pour trois ans n'en a pas dit un mot. Dans les deux cas, l'instrument même qui doit permettre à l'État de piloter sa dette a raté, ou caché, l'événement le plus important de l'année sur ce terrain.

Le mécanisme que seule la Banque Centrale, elle-même, a fini par révéler

Il a fallu abandonner les documents de la dette publique et se tourner vers un tout autre rapport - les états financiers audités de la Banque Centrale de Mauritanie pour l'exercice 2025 - pour comprendre, enfin, ce qui s'était passé. Dans les notes annexes de ce rapport, une ligne comptable intitulée « Créances / l'État convention 2024 » affiche exactement la même trajectoire que celle observée dans les bulletins de la dette : 11,98 milliards d'ouguiyas au 31 décembre 2024, 4,6 milliards un an plus tard. Le rapport de la Banque Centrale explique que cette créance a été éteinte par un mécanisme de compensation : l'État a transféré à la Banque Centrale la propriété d'un terrain situé dans un îlot de la zone administrative, valorisé à 2 milliards d'ouguiya ; il lui a cédé la moitié de sa participation dans une banque commerciale, pour 218,7 millions ; et il a émis, puis largement remboursé, des obligations pour près de 4,8 milliards. Au total, 11,98 milliards d'ouguiyas de compensation - le montant exact de la dette qui devait être effacée.

Ce n'est pas, en soi, une manœuvre à condamner : éteindre une dette de l'État envers son propre institut d'émission par l'apport d'actifs et un refinancement obligataire est une pratique reconnue de nettoyage de bilan souverain, et la Banque Centrale elle-même souligne que l'État mauritanien n'a jamais fait défaut sur ses engagements envers elle. Le problème n'est pas la solidité de l'État. Le problème, c'est que cette explication n'existe dans aucun document dont la mission est de rendre compte de la dette publique mauritanienne - seulement, en creux, dans les notes comptables d'une banque centrale qui produit ses états financiers pour d'autres fins que l'information du contribuable sur sa dette.

Une valorisation encore provisoire au moment même où les chiffres circulaient déjà

Un dernier détail achève de rendre cette opération inquiétante. Le rapport de la Banque Centrale précise lui-même, à propos du terrain reçu en compensation, que « le rapport final de l'expert immobilier mandaté par la Banque pour l'évaluation des immeubles de placement […] n'était pas encore disponible » au moment où les comptes ont été arrêtés, et que la valeur retenue reposait sur « les évaluations, documents et informations disponibles à cette date ». Autrement dit : au moment même où les bulletins trimestriels annonçaient déjà, chiffre après chiffre, la fonte spectaculaire de la créance de la Banque Centrale sur l'État, la valorisation de l'actif qui servait à l'éteindre n'avait pas encore été confirmée par un expert indépendant. Une opération représentant plus d'un point de PIB à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette!

Reprenons ce constat au mot près, car chaque mot y pèse : une opération représentant plus d'un point de produit intérieur brut à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette. Ce n'est pas un détail technique relégable en note de bas de page. C'est, à la lecture du droit budgétaire mauritanien lui-même, un manquement à l'un des principes les plus fondamentaux qui encadrent la présentation des comptes publics : le principe de sincérité, que l'article 3 de la Loi Organique relative aux Lois de Finances (loi n° 2018-039) impose précisément pour que « les ressources et les charges de l'État soient évaluées sincèrement ». Une évaluation sincère n'est pas une évaluation exacte à la décimale près - aucune comptabilité publique n'exige cela. C'est une évaluation qui dit ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas encore. Or c'est précisément ce que les bulletins de la dette n'ont pas fait : ils ont présenté comme définitif - un chiffre net, daté, ventilé au dixième de million d'ouguiya, ce que la Banque Centrale elle-même qualifiait, dans ses propres états financiers, de provisoire, faute de rapport d'expertise immobilière finalisé.

Une dette qui peut réapparaître là où elle a été déclarée éteinte

La première conséquence, la plus mécanique, est aussi la plus grave : si l'expertise immobilière indépendante, une fois achevée, retient pour le terrain cédé une valeur inférieure aux 2 milliards d'ouguiya provisoirement comptabilisés, la compensation n'aura pas intégralement éteint la créance qu'elle était censée éteindre. Il en resterait un solde - une dette de l'État envers sa Banque Centrale qui n'existe aujourd'hui dans aucun bulletin, dans aucun tableau, dans aucun agrégat officiel, mais qui resurgirait mécaniquement le jour où la valorisation définitive serait arrêtée. Ce n'est pas une hypothèse d'école : c'est très exactement ce que signifie, en comptabilité, valoriser un actif « sur la base des évaluations, documents et informations disponibles à cette date », pour reprendre les termes du rapport de la Banque Centrale elle-même.

 Tant que l'expert n'a pas rendu son rapport final, le chiffre de 4,6 milliards d'ouguiyas de créance résiduelle publié dans le bulletin du quatrième trimestre 2025 n'est pas un chiffre arrêté : c'est un chiffre sous condition suspensive, que rien dans le bulletin lui-même ne signale comme tel. Une dette publique mauritanienne, quelle qu'en soit la taille exacte, ne devrait jamais être une variable dépendante d'une expertise immobilière encore en cours - et si elle l'est, ce fait doit être écrit, en toutes lettres, partout où le chiffre apparaît.

Un bilan de banque centrale qui hérite du même flou

La deuxième conséquence touche une institution dont la crédibilité repose, plus que toute autre, sur l'exactitude de ses comptes : la Banque Centrale de Mauritanie elle-même.

En recevant, en échange d'une créance sur l'État, un actif dont la valeur n'est pas encore certifiée, la BCM a inscrit à son propre bilan un immeuble de placement dont la contrepartie comptable (soit la créance éteinte) est, par construction, aussi incertaine que la valorisation de l'actif reçu.

Si le terrain vaut, en réalité, moins que les 2 milliards d'ouguiya retenus, la Banque Centrale n'a pas seulement sous-évalué un risque : elle a surévalué son propre actif, ce qui revient à afficher, dans ses états financiers audités, une situation patrimoniale plus favorable que la réalité économique sous-jacente.

Pour une banque centrale, dont la seule mission est de garantir la confiance dans la monnaie et dans la solidité du système financier qu'elle supervise, ce n'est pas un vice de forme : c'est une fragilité qui touche au cœur de sa fonction. Une institution qui demande aux banques commerciales qu'elle supervise de provisionner leurs créances douteuses sur la base d'évaluations rigoureuses ne peut se dispenser, pour elle-même, de la même exigence - sans quoi l'autorité morale de la supervision bancaire mauritanienne s'en trouve, elle aussi, affaiblie.

Des agrégats officiels qui deviennent, sans le dire, des agrégats provisoires

La troisième conséquence est la plus diffuse, et la plus insidieuse : elle contamine, en silence, tous les chiffres qui se construisent sur celui-ci.

Le ratio dette intérieure sur dette totale, le ratio dette publique sur PIB, les indicateurs de soutenabilité transmis au Fonds Monétaire International, les tableaux comparatifs publiés par la Banque mondiale - tous intègrent, quelque part dans leur calcul, ce chiffre de créance BCM dont la composante essentielle repose sur une valorisation non stabilisée. Aucun de ces agrégats, pourtant présentés comme définitifs, ne porte la moindre mention d'incertitude.

 Un pays qui communique à ses créanciers, à ses bailleurs et à son Parlement des chiffres de dette publique sans jamais indiquer qu'une partie d'entre eux dépend d'une expertise en cours ne trompe peut-être personne délibérément, mais il expose tous ceux qui se fient à sa parole statistique à devoir, un jour, réviser leur lecture de la situation mauritanienne sans avoir été prévenus que cette révision était possible.

 C'est ainsi que se construit, insensiblement, une perte de crédibilité statistique : non pas par un mensonge identifiable, mais par l'accumulation de silences sur des marges d'incertitude qui, additionnées, finissent par peser plus que n'importe quel chiffre isolé.

Un contrôle qui ne peut juger une cible mouvante

La quatrième conséquence touche directement à la question du contrôle, qui est au cœur des devoirs de la Cour des Comptes et de l'Assemblée Nationale. On ne peut exercer un contrôle juridictionnel ou parlementaire rigoureux sur une opération dont la valeur elle-même n'est pas stabilisée : toute vérification effectuée aujourd'hui devrait, en toute rigueur, être suivie d'une seconde vérification le jour où l'expertise immobilière sera finalisée; ce que rien, dans le dispositif actuel, ne prévoit ni n'annonce. Une institution de contrôle qui ignore qu'un chiffre est provisoire ne peut pas savoir qu'elle doit y revenir. C'est un point aveugle construit dans le système lui-même, et non une simple négligence ponctuelle : tant que les bulletins de la dette ne signaleront pas explicitement quels chiffres restent sous réserve d'expertise, ni la Cour des Comptes ni l'Assemblée Nationale ne seront en mesure de programmer le réexamen qu'une telle opération exige.

A mon avis, l'explication la plus probable est administrative : un calendrier de clôture des comptes de la Banque Centrale qui n'a pas attendu la finalisation d'une expertise immobilière, et des bulletins de la dette qui reprennent des chiffres arrêtés sans en rappeler les conditions de leur établissement.

Mais l'absence d'intention ne supprime pas la gravité de la conséquence : une dette publique qui peut, à tout moment, se révéler différente de ce qu'elle affiche; non pas parce qu'elle a changé, mais parce qu'elle n'avait, dès le départ, jamais été définitivement mesurée, est une dette dont la solidité apparente repose sur un accord tacite de ne pas poser la question. Le jour où quelqu'un la posera - un bailleur, une agence de notation, un nouvel exécutif moins enclin à la continuité que le précédent - l'écart entre le chiffre provisoire communiqué et le chiffre définitif qui sera un jour arrêté sera lu, à tort ou à raison, comme une révélation, alors qu'il n'aurait dû être, depuis le premier jour, qu'une information ordinaire, écrite en toutes lettres dans le document qui l'appelait. C'est le sens même de la sincérité budgétaire : non pas ne jamais se tromper, mais ne jamais laisser croire qu'on est sûr de ce dont on ne l'est pas.

Alors ?

Je le redis, pour ne pas transformer un constat rigoureux en accusation qu'il ne mérite pas : rien, dans les éléments consultés pour faire mes constats, ne permet d'affirmer que cette opération a été mal exécutée, ni qu'elle dissimule une malversation. Le Fonds Monétaire International, qui a examiné les finances mauritaniennes en janvier 2026, juge la dette du pays soutenable et sa trajectoire orientée à la baisse - un jugement qui n'a rien signalé d'anormal sur ce point précis. Si cette opération a été correctement exécutée et correctement valorisée, elle constitue un allègement réel et bienvenu du bilan de l'État.

Mais un allègement de dette qui représente 2,6 % du PIB, exécuté par convention entre le ministère des Finances et la banque centrale, ne devrait pas avoir besoin que en tant qu'analyste, cela soit moi-même qui le révèle au citoyen mauritanien en croisant quatre documents distincts, pour que ses grandes lignes deviennent lisibles.

 Aucune trace, dans le corpus consulté, d'un débat à l'Assemblée Nationale, d'un avis de la Cour des Comptes ou d'une communication publique dédiée à la mesure de l'opération. Le jour où une opération de cette nature se dénouera moins bien - une valorisation qui se révèle exagérée, un actif qui perd de sa valeur, un montage qui s'avère plus coûteux que prévu - le pays découvrira alors qu'il ne s'est doté d'aucun canal pour la surveiller à temps. C'est précisément quand une opération semble aller bien qu'il faut exiger qu'elle soit racontée en entier. La Mauritanie ne l'a pas fait pour celle-ci. Et c'est fort répréhensible, pour  le présent et pour le futur.

Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bienvenue,

postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.

Pr ELY Mustapha

Nombre total de pages vues

Nombre de visiteurs

Poésie de la douleur.