Un livre blanc qui pose les bases juridiques d'une justice de la diaspora contre la corruption des gouvernants
Il aura fallu vingt ans d'attente, une Cour des comptes qui recense pour
113,7 milliards d'ouguiyas de dépenses irrégulières sans qu'aucun nom ne
remonte jamais jusqu'au tribunal, et un score de 30 sur 100 à l'indice mondial
de perception de la corruption, pour qu'une question finisse par s'imposer avec
la force de l'évidence : et si la justice contre les gouvernants mauritaniens
ne venait plus de Nouakchott ?
C'est la question que pose, sans détour, mon livre blanc qui vient d'être
achevé et qui pourrait bien devenir le texte fondateur d'un « tribunal
international de la diaspora mauritanienne ». Ni tribune d'indignation, ni
pamphlet, ce document de plus de quarante pages a l'ambition d'un dossier juridique
: établir, preuves et articles de loi à l'appui, que ce tribunal n'est pas une
utopie militante mais une nécessité fondée en droit, capable de faire ce que
l'appareil d'État mauritanien s'est montré, année après année, incapable de
faire - saisir, geler et rapatrier l'argent public détourné.
Un système qui ne sanctionne que ceux qui tombent
Mon livre blanc ne s'embarrasse pas de faux-semblants. Il commence par un
aveu que la Mauritanie officielle se garde bien de formuler : sa justice ne
condamne pas les puissants, elle attend qu'ils tombent. La preuve, elle est
sous nos yeux. L'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz, a bien été condamné, définitivement, le 4
novembre 2025, à quinze ans de prison ferme pour enrichissement illicite -
soixante-dix millions de dollars d'actifs accumulés au pouvoir, confisqués par
la Cour suprême elle-même. Un séisme judiciaire, en apparence. Sauf que cette
sanction n'est tombée qu'après sa rupture avec son successeur, une fois le
pouvoir perdu - jamais pendant qu'il l'exerçait. Et sur les dix responsables
jugés à ses côtés, plusieurs anciens ministres et deux anciens premiers
ministres ont été relaxés. Autrement dit : la justice mauritanienne sait
frapper un homme déchu. Elle ne sait pas, ou ne veut pas, toucher un système.
C'est précisément ce que documente, chiffres officiels à l'appui, le livre
blanc : une Cour des comptes qui constate des irrégularités massives mais dont
les rapports finissent, trop souvent, sans suite judiciaire ; un parquet
statutairement placé sous l'autorité du pouvoir exécutif ; une loi
anticorruption réécrite en 2025 dont les députés eux-mêmes se sont exemptés de
l'obligation de déclarer leur patrimoine. Une opposante mauritanienne l'a
résumé en une phrase que le document reprend telle quelle : le système est «
structurellement incapable de lutter contre la corruption », miné par le
népotisme et le clientélisme.
Le vide que l'Afrique elle-même a créé - et n'a jamais comblé
Le plus vertigineux n'est pas national, il est continental. En 2014,
l'Union africaine a solennellement décidé que la corruption des gouvernants, le
blanchiment et le pillage des ressources naturelles méritaient une juridiction
pénale africaine à part entière. Douze ans plus tard, ce protocole n'a été
ratifié que par un seul État sur cinquante-cinq. Un seul. L'Afrique a reconnu
le crime ; elle n'a toujours pas construit le tribunal pour le juger. C'est ce
vide - juridique, institutionnel, presque organisé - que le livre blanc entend
occuper, en s'appuyant sur un principe vieux comme le droit lui-même : à tout
droit doit correspondre une voie pour le faire valoir.
L'idée n'a rien d'un coup d’une réaction diasporique isolée de tout
précédent. Le document rappelle que c'est très exactement de cette manière qu'a
fini par tomber Hissène Habré : vingt ans de mobilisation portée par des
victimes et des associations, plainte après plainte, jusqu'à ce que la Cour
internationale de Justice elle-même, en 2012, constate que le Sénégal manquait
à son obligation de le juger. Résultat : des Chambres africaines
extraordinaires, une condamnation à perpétuité, confirmée en appel. Une justice
née de la société civile, avant de devenir une justice d'État.
Ne pas juger - frapper au portefeuille
Mais le cœur de mon livre blanc (ce qui en fait un texte opérationnel et
non un manifeste de plus), c'est son
volet le plus concret : la saisie des biens mal acquis à l'étranger.
Le tribunal proposé ne prétend juger personne à la place des vrais
tribunaux. Il ne revendique aucun pouvoir de contrainte. Sa fonction est
autrement plus redoutable : documenter, tracer, et transmettre aux États où
l'argent s'est réfugié - la France, le Royaume-Uni, la Suisse, trois des places
favorites où les fortunes de dirigeants africains se recyclent en hôtels
particuliers et en comptes numérotés. Et les biens meubles et immeubles dans
d’autres pays récepteurs : Espagne, Maroc, Turquie, EAU et autres pays du
golfe.
Ces voies ne sont pas théoriques, le document le démontre par les faits :
c'est ainsi qu'a été obtenue, en France, la confiscation définitive des biens
de Teodorin Obiang, vice-président de Guinée équatoriale. C'est ainsi que le
parquet financier français a requis, le 28 juillet 2026, le renvoi devant un
tribunal correctionnel de vingt-trois personnes et entités ( dont la banque BNP
Paribas) dans le tentaculaire dossier des fonds détournés de la famille de
l'ancien président gabonais Omar Bongo. C'est ainsi qu'à Londres, une simple
ordonnance de richesse inexpliquée a suffi à faire trembler l'épouse d'un
dirigeant bancaire azerbaïdjanais, sommée de justifier l'origine d'un manoir et
d'un golf privé. C'est ainsi, enfin, que la Suisse a bâti toute une législation,
pensée pour les cas où, précisément, l'État d'origine est trop capturé pour
réclamer lui-même son argent.
Voilà l'angle que le livre blanc retourne comme une arme : la diaspora n'a
pas besoin d'attendre que Nouakchott se réveille. Elle peut, dès aujourd'hui,
alimenter ces mécanismes qui existent déjà, ailleurs, et qui n'attendent qu'un
dossier solide pour se mettre en marche.
Un statut, vingt articles, une chambre de recouvrement
Le document ne s'arrête pas à la démonstration. Il propose un statut-type
de vingt articles pour ce tribunal - composition pluraliste de juges de haute
autorité, garanties strictes des droits de la défense, présomption d'innocence
pour toute personne mise en cause. Car c'est là que le projet choisit
délibérément de ne pas ressembler à ce qu'il combat : là où le pouvoir
mauritanien instrumentalise parfois la justice contre ses rivaux tombés en
disgrâce, le tribunal de la diaspora entend s'imposer une rigueur que ses
détracteurs eux-mêmes ne pourront pas lui contester. Et en son article 8, une
chambre de recouvrement d'avoirs - le bras armé, discret et méthodique, chargé
de traquer les patrimoines, jusqu'à ce que chaque dossier documenté devienne,
quelque part, une saisie effective.
Le message que porte mon livre blanc est simple, et il est fait pour
interpeller : pendant des décennies, l'impunité des gouvernants mauritaniens a
reposé sur un pari - que personne, jamais, n'aurait ni la patience ni les
moyens juridiques de suivre l'argent jusqu'au bout. La diaspora, en se dotant
d'un outil pensé pour durer, vient de répondre à ce pari. Reste à savoir si
elle aura, elle, la persévérance qu'il a fallu vingt ans à d'autres pour
démontrer dans l'affaire Habré.
Le droit, lui, est déjà là. Ce qui manquait, c'était la volonté de s'en
saisir.
Le livre blanc est téléchargeable
sur ce lien :
https://drive.google.com/file/d/1fkxn_oNVjntXC1vGvK1KY8towb4PTQID/view?usp=sharing
Pr ELY Mustapha

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