L'examen du Rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Mauritanie révèle
deux contradictions chiffrées majeures, au cœur même du document censé faire
référence à l'état de l'économie du pays.
C'est une question qui, en principe, ne devrait souffrir aucune ambiguïté : la dette extérieure de la Mauritanie a-t-elle augmenté ou diminué en 2025 ?
Pour y répondre, nous nous sommes
référés au document le plus autorisé qui soit sur la question : le Rapport
annuel de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM), publié sous la signature de
son gouverneur. Le problème, c'est que ce rapport donne deux réponses
différentes. Et opposées.
À la page 8, dans la lettre
solennelle adressée au président de la République, le Gouverneur écrit noir sur
blanc que l'encours de la dette extérieure « a reculé de 4,97 %,
revenant de 4,27 milliards de dollars en 2024 à 4,06 milliards de dollars en
2025 », ramenant le ratio dette/PIB à 33,58 %. Cent dix pages plus loin (page 119), au
chapitre technique consacré aux « Finances publiques et dette », le même
rapport affirme que l'encours « a légèrement augmenté pour atteindre 4
272,45 millions de dollars, soit une hausse de 1 % », portant le ratio à 37 %
du PIB. Un tableau détaillé, ligne par ligne, créancier par créancier, vient à
l'appui de cette seconde version : 4 233 millions de dollars en 2023, 4 237 en 2024,
4 272 en 2025 - une progression continue, jamais une baisse.
Deux chapitres. Deux chiffres. Un
seul rapport.
Un test tout simple, et qui ne pardonne pas
C'est en parcourant les 127 pages
du document, chiffre par chiffre, tableau par tableau , que nous avons décelé
cette anomalie, mais aussi une seconde du même ordre, portant cette fois sur
les recettes de l'État. Là encore, le mot du Gouverneur et le corps du rapport
se contredisent : 105,8 milliards d'ouguiyas de recettes budgétaires (page 8) selon le
premier, 110,9 milliards selon le second (page 117) : un écart de cinq milliards d'ouguiyas, soit
près de 5 % du total !
Pour trancher entre les deux
versions, l'exercice est presque enfantin : les dépenses de l'État, elles, sont
identiques dans les deux parties du rapport (112,4 milliards d'ouguiyas). Il
suffit donc de soustraire.
Avec les recettes du Gouverneur, le calcul
donne un déficit de 6,6 milliards d'ouguiyas. Avec celles du chapitre
technique, il donne 1,5 milliard. Or le déficit que la Banque centrale annonce
elle-même, dans les deux parties du texte, est de 1,4 milliard. Un seul des
deux jeux de chiffres permet à l'addition de tomber juste ; et ce n'est pas
celui du résumé exécutif, celui-là même que reprendront en priorité, bien
entendu, la presse, les investisseurs et les partenaires internationaux
pressés.
Quand les chiffres extérieurs corroborent…la mauvaise version
Ce qui aurait pu rester une "coquille"
statistique parmi d'autres prend un relief particulier à la lumière des données
extérieures. La Banque mondiale, dans sa dernière évaluation macroéconomique
consacrée à la Mauritanie (avril 2026), chiffre le déficit budgétaire du pays à
-0,3 % du PIB pour 2025. Or c'est très exactement le résultat obtenu en
utilisant la version du chapitre technique de la BCM (110,9 milliards de
recettes) et non celle du Gouverneur, qui impliquerait un déficit près de cinq
fois plus élevé en proportion du PIB. Un faisceau d'indices convergents désigne
donc le résumé exécutif du rapport, celui qui porte la signature du premier
responsable de l'institution, comme la version erronée.
Une troisième zone d'ombre, plus
structurelle celle-là nous semble importante: la Banque centrale ne publie, à
aucun moment de son rapport, de ratio de dette publique totale:
c'est-à-dire dette extérieure et dette intérieure additionnées. Un silence qui
interroge, alors que l'encours des bons et obligations du Trésor mauritanien a
bondi de 78 % en une seule année, passant de 16,7 à près de 30 milliards
d'ouguiyas!
En reconstituant ce chiffre
manquant à partir des données disponibles dans le rapport lui-même, on obtient
une fourchette de 40 à 43 % du PIB; étonnamment proche, cette fois, des 42,6 %
avancés par la Banque mondiale. Comme si, sans ironie, l'établissement central
préférait laisser à d'autres le soin de faire l'addition.
Un rapport par ailleurs plus transparent que la moyenne
Il serait, cependant, injuste de
réduire ce document à ses seules failles. Le rapport 2025 de la BCM va, sur
plusieurs points, au-delà de ce que publient nombre de banques centrales
comparables dans la région : il détaille intégralement les états financiers de
l'institution elle-même (bilan, résultat, flux de trésorerie) , soit un
exercice de transparence que beaucoup d'instituts d'émission s'épargnent. Il
documente aussi, sans détour, l'existence de trois banques commerciales en
délicatesse avec le ratio réglementaire de solvabilité, et reconnaît la
vulnérabilité du pays à la concentration de ses exportations sur trois produits
, l'or, le fer et la pêche, qui représentent à eux seuls 93,5 % des recettes
extérieures.
Mais malgré ces bons réflexes de
transparence la BCM s'arrête souvent au milieu du gué. Le cadre d'analyse des
risques bancaires, les fameux « stress tests » que la Banque affirme avoir mis
en place en 2025, existe bel et bien, mais ses résultats chiffrés ne sont
publiés nulle part. Le taux de change moyen utilisé pour convertir les
milliards d'ouguiyas en millions de dollars, d'un tableau à l'autre, n'est
expliqué dans aucune note méthodologique : une lacune qui, précisément,
complique la vérification indépendante des chiffres de dette et de commerce
extérieur.
Quant au relèvement du taux directeur de 50
points de base décidé face à une inflation qui a bondi de 1,6 % en moyenne 2025
à 8,7 % en glissement annuel dès mai 2026, il n'est mentionné qu'en fin de
lettre du Gouverneur; le chapitre
technique consacré à la politique monétaire, lui, s'arrête au milieu du cycle
inverse, celui de la baisse des taux.
Une question de crédibilité, pas de politique.
Rien dans notre analyse, ne permet ni
ne cherche à établir une intention de tromper. L'hypothèse la plus
vraisemblable, à notre sens et de loin la plus banale), est celle d'un défaut
de relecture croisée: un résumé exécutif rédigé à partir d'un arrêté de données
provisoire, jamais réconcilié avec les chapitres techniques finalisés ensuite.
C'est précisément ce genre d'écart
qu'un tableau de contrôle de cohérence (pratique désormais courante dans les
rapports d'institutions internationales soumis à relecture croisée) permet
d'intercepter avant publication.
Il n'empêche de souligner que pour une institution dont le rapport
revendique, à plusieurs reprises, avoir consolidé « la crédibilité de la
politique monétaire » et « l'indépendance institutionnelle » de la Banque, deux
chiffres de dette extérieure qui ne racontent pas la même histoire, à cent
pages d'écart, ne sont pas un détail !
Dans un pays où la soutenabilité de
la dette conditionne directement la marge de manœuvre budgétaire des années à
venir, savoir si l'encours a monté ou descendu n'est pas une nuance statistique
, c'est la question elle-même.
Enfin, j'avais, dans mes travaux sur la macrofiscalité mauritanienne, rappelé que le Debt Reporting Heat Map de la Banque mondiale identifiait déjà, sur la période antérieure, des retards dans l'accessibilité des données sur les prêts, les passifs contingents et l'absence d'une stratégie d'endettement à moyen terme publiée, un diagnostic de fond que les constats ci-dessus (absence de ratio de dette consolidée, passifs conditionnels non mentionnés) prolongent directement pour l'exercice 2025. Sa grille de lecture PEFA (31 indicateurs de performance de la gestion des finances publiques) constitue par ailleurs un référentiel externe auquel le rapport BCM ne se rattache à aucun moment, alors qu'une évaluation PEFA récente pour la Mauritanie (2025) existe, à côté de celle de 2020, et aurait pu servir de point de comparaison pour la transparence budgétaire. (Voir sur cette question mon ouvrage "Macrofiscalité mauritanienne")
Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Bienvenue,
postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.
Pr ELY Mustapha