vendredi 14 août 2026

Mauritanie : le Trésor public se trompe de 18 milliards sur ses propres comptes . Pr ELY Mustapha


Il existe, au Ministère des Finances, un document que personne ne voit jamais dans les débats publics : le plan de trésorerie de l'État, mis à jour chaque semaine, qui dit exactement combien d'argent doit entrer et sortir des caisses du Trésor. C'est le document le plus proche de la vérité, parce qu'il ne sert pas à convaincre un Parlement ou à rassurer un bailleur : il sert seulement à gérer l'argent, jour après jour. Ce que révèle le croisement des trois derniers exercices de ce document, soit 2024, 2025 et le plan en cours pour 2026, est plus parlant que n'importe quelle loi de finances.

L'examen des plans de trésorerie de l'État pour 2024, 2025 et 2026 révèle que les salaires ont été payés 20 % sous ce qui était prévu pendant que le service de la dette dépassait le sien de 22 %, que les dépenses de développement ont subi la coupe la plus sévère de tout le budget, et que l'État a émis 23 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor non planifiés pour combler l'écart

Un Trésor qui ne prévoit pas sa propre trésorerie.

En 2025, le Trésor mauritanien a prévu d'encaisser 110,1 milliards d'ouguiya. Il en a réellement encaissé 91,9 milliards. L'écart, de 18,2 milliards d'ouguiyas, soit 16,5 % de moins que prévu , n'est pas un aléa venu de l'extérieur : c'est l'écart entre ce que l'administration fiscale et douanière de ce pays a elle-même annoncé qu'elle collecterait et ce qu'elle a réellement collecté. La Direction Générale des Impôts a manqué sa propre cible de 25,8 %. La Direction Générale des Douanes a manqué la sienne de 29,8 %. À elles deux, ces deux administrations expliquent la quasi-totalité du trou.

Ce n'est pas une prévision extérieure qui s'est révélée fausse à cause d'un choc mondial. C'est le Trésor public qui n'a pas su prévoir ce que son propre appareil de recouvrement allait rapporter, à hauteur d'un cinquième de ses recettes attendues, sur une seule année.

Le salaire recule, la dette avance

Voici le chiffre qui devrait alarmer le plus de monde. Sur cette même année 2025, les salaires et traitements versés par l'État ont été inférieurs de 19,9 % à ce que le plan de trésorerie prévoyait soit un manque de 5,4 milliards d'ouguiya sur la masse salariale de la fonction publique!  Au même moment, le service de la dette publique a dépassé sa propre prévision de 21,7 %, tiré par un amortissement supérieur de 43,5 % au plan.

Autrement dit : l'année où l'argent est rentré moins vite que prévu, ce n'est pas le remboursement de la dette qui a été ajusté à la baisse. C'est la masse salariale. Personne, dans aucun des documents que j'ai consultés, n'a annoncé ce choix, ne l'a expliqué, ni ne l'a justifié. Il apparaît seulement, en creux, dans la colonne « Écart » d'un tableau Excel que le grand public bien entendu ne lit jamais.

Le développement, premier sacrifié

Le budget de trésorerie regroupe, sous l'appellation « Dépenses Prioritaires », les crédits qui financent notamment les programmes de développement rural et communal et les comptes de dépôts qui alimentent les administrations locales. C'est le poste le plus sévèrement rogné de tout le document : -20,8 % par rapport au plan, soit 14,9 milliards d'ouguiya de moins que prévu - plus des trois quarts de tout l'écart de l'année. Une des lignes qui composent ce poste recule même de 33,6 %.

C'est la troisième fois, dans les examens que j'ai menés cette année sur les finances mauritaniennes, que je retrouve exactement le même schéma : dans la loi de finances rectificative 2026, l'investissement reculait pendant que le fonctionnement de l'État bondissait de 15 %. Ici, dans l'exécution réelle de la trésorerie 2025, c'est le développement qui recule pendant que la dette et le fonctionnement tiennent leur rang. Le même choix, répété à trois niveaux différents de la chaîne budgétaire - la loi, le plan, la caisse - n'est plus un hasard de calendrier. C'est un arbitrage structurel de fait, hélas ! jamais assumé comme tel.

La cavalerie des bons du Trésor

Pour combler l'écart entre ce qui rentre et ce qui doit sortir, l'État s'est massivement tourné vers l'emprunt à très court terme. Le plan 2025 prévoyait l'émission de 54,2 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor sur l'année. La réalité : 77,3 milliards émis, soit 42,6 % de plus que prévu - et les remboursements ont suivi la même trajectoire, +46,8 %. C'est le principe même de la cavalerie financière : émettre toujours plus de dette à trois ou six mois pour rembourser celle qui vient d'arriver à échéance, sans que rien de tout cela n'ait été annoncé au moment où le plan de l'année a été arrêté. Comme quoi le patrimoine financier du Mauritanien est une chasse gardée du ministère des finances !

Un nom qui revient, pour la troisième fois

Dans le plan de trésorerie hebdomadaire pour 2026, une ligne d'amortissement de la dette intérieure porte l'intitulé suivant : «BT, OT et Conv. BCM ». Ces trois lettres - Conv. BCM, la Convention conclue avec la Banque Centrale - sont les mêmes que j'avais dû reconstituer, dans un examen distinct consacré à la dette publique, à partir des seules notes annexes des comptes de la Banque Centrale, pour comprendre comment une créance de 16 milliards d'ouguiya sur l'État s'était effondrée de 72 % en 2025. Ces mêmes trois lettres sont aussi apparues, sans plus d'explication, dans le tableau de financement de la loi de finances rectificative 2026. Elles réapparaissent ici, fusionnées avec deux autres instruments de dette dans une seule ligne, sans qu'aucun chiffre ne permette d'isoler ce qui lui revient. Un même nom, trois documents, jamais une explication. Encore !

En conclusion.

L'évaluation PEFA, publiée en janvier 2025, a rétrogradé la note de la qualité des prévisions de trésorerie mauritaniennes de A à C depuis sa précédente évaluation en 2020 - le plus net recul de toute l'évaluation sur ce point précis. Un Trésor qui ne parvient pas à prévoir un cinquième de ses propres recettes, qui rembourse sa dette avant de payer intégralement ses salaires, qui sacrifie le développement en silence et qui multiplie les emprunts de court terme non planifiés pour tenir le mois suivant, ne pilote pas ses finances : il les subit, semaine après semaine. Et le premier signe que quelque chose ne va pas, dans un pays comme dans une famille, c'est toujours le même : quand on ne sait plus, à l'avance, combien d'argent on aura la semaine prochaine. Le Trésor public semble être adepte d'une comptabilité de ménagère.

 

Pr ELY Mustapha

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