Il existe, au Ministère des Finances, un document que personne ne voit jamais dans les débats publics : le plan de trésorerie de l'État, mis à jour chaque semaine, qui dit exactement combien d'argent doit entrer et sortir des caisses du Trésor. C'est le document le plus proche de la vérité, parce qu'il ne sert pas à convaincre un Parlement ou à rassurer un bailleur : il sert seulement à gérer l'argent, jour après jour. Ce que révèle le croisement des trois derniers exercices de ce document, soit 2024, 2025 et le plan en cours pour 2026, est plus parlant que n'importe quelle loi de finances.
L'examen des plans de trésorerie de l'État pour 2024, 2025 et 2026 révèle que les salaires ont été payés 20 % sous ce qui était prévu pendant que le service de la dette dépassait le sien de 22 %, que les dépenses de développement ont subi la coupe la plus sévère de tout le budget, et que l'État a émis 23 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor non planifiés pour combler l'écart
Un Trésor qui ne prévoit pas sa propre trésorerie.
En 2025, le
Trésor mauritanien a prévu d'encaisser 110,1 milliards d'ouguiya. Il en a
réellement encaissé 91,9 milliards. L'écart, de 18,2 milliards d'ouguiyas, soit 16,5 % de moins que prévu , n'est pas un aléa venu de l'extérieur : c'est l'écart entre ce que l'administration fiscale et douanière de ce pays a elle-même annoncé qu'elle collecterait et ce qu'elle a réellement collecté. La Direction Générale des Impôts a manqué sa propre cible de 25,8 %.
La Direction Générale des Douanes a manqué la sienne de 29,8 %. À elles deux,
ces deux administrations expliquent la quasi-totalité du trou.
Ce n'est pas une
prévision extérieure qui s'est révélée fausse à cause d'un choc mondial. C'est
le Trésor public qui n'a pas su prévoir ce que son propre appareil de
recouvrement allait rapporter, à hauteur d'un cinquième de ses recettes
attendues, sur une seule année.
Le salaire recule, la dette avance
Voici le chiffre
qui devrait alarmer le plus de monde. Sur cette même année 2025, les salaires
et traitements versés par l'État ont été inférieurs de 19,9 % à ce que le plan
de trésorerie prévoyait soit un manque de 5,4 milliards d'ouguiya sur la masse
salariale de la fonction publique! Au
même moment, le service de la dette publique a dépassé sa propre prévision de
21,7 %, tiré par un amortissement supérieur de 43,5 % au plan.
Autrement dit :
l'année où l'argent est rentré moins vite que prévu, ce n'est pas le
remboursement de la dette qui a été ajusté à la baisse. C'est la masse
salariale. Personne, dans aucun des documents que j'ai consultés, n'a annoncé
ce choix, ne l'a expliqué, ni ne l'a justifié. Il apparaît seulement, en creux,
dans la colonne « Écart » d'un tableau Excel que le grand public bien entendu
ne lit jamais.
Le développement, premier sacrifié
Le budget de
trésorerie regroupe, sous l'appellation « Dépenses Prioritaires », les crédits
qui financent notamment les programmes de développement rural et communal et
les comptes de dépôts qui alimentent les administrations locales. C'est le
poste le plus sévèrement rogné de tout le document : -20,8 % par rapport au
plan, soit 14,9 milliards d'ouguiya de moins que prévu - plus des trois quarts
de tout l'écart de l'année. Une des lignes qui composent ce poste recule même
de 33,6 %.
C'est la
troisième fois, dans les examens que j'ai menés cette année sur les finances
mauritaniennes, que je retrouve exactement le même schéma : dans la loi de
finances rectificative 2026, l'investissement reculait pendant que le
fonctionnement de l'État bondissait de 15 %. Ici, dans l'exécution réelle de la
trésorerie 2025, c'est le développement qui recule pendant que la dette et le
fonctionnement tiennent leur rang. Le même choix, répété à trois niveaux
différents de la chaîne budgétaire - la loi, le plan, la caisse - n'est plus un
hasard de calendrier. C'est un arbitrage structurel de fait, hélas ! jamais
assumé comme tel.
La cavalerie des bons du Trésor
Pour combler
l'écart entre ce qui rentre et ce qui doit sortir, l'État s'est massivement
tourné vers l'emprunt à très court terme. Le plan 2025 prévoyait l'émission de
54,2 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor sur l'année. La réalité : 77,3
milliards émis, soit 42,6 % de plus que prévu - et les remboursements ont suivi
la même trajectoire, +46,8 %. C'est le principe même de la cavalerie financière
: émettre toujours plus de dette à trois ou six mois pour rembourser celle qui
vient d'arriver à échéance, sans que rien de tout cela n'ait été annoncé au
moment où le plan de l'année a été arrêté. Comme quoi le patrimoine financier du
Mauritanien est une chasse gardée du ministère des finances !
Un nom qui revient, pour la troisième fois
Dans le plan de
trésorerie hebdomadaire pour 2026, une ligne d'amortissement de la dette
intérieure porte l'intitulé suivant : «BT, OT et Conv. BCM ». Ces trois lettres
- Conv. BCM, la Convention conclue avec la Banque Centrale - sont les mêmes que
j'avais dû reconstituer, dans un examen distinct consacré à la dette publique,
à partir des seules notes annexes des comptes de la Banque Centrale, pour
comprendre comment une créance de 16 milliards d'ouguiya sur l'État s'était
effondrée de 72 % en 2025. Ces mêmes trois lettres sont aussi apparues, sans
plus d'explication, dans le tableau de financement de la loi de finances
rectificative 2026. Elles réapparaissent ici, fusionnées avec deux autres
instruments de dette dans une seule ligne, sans qu'aucun chiffre ne permette
d'isoler ce qui lui revient. Un même nom, trois documents, jamais une
explication. Encore !
En conclusion.
L'évaluation
PEFA, publiée en janvier 2025, a rétrogradé la note de la qualité des
prévisions de trésorerie mauritaniennes de A à C depuis sa précédente
évaluation en 2020 - le plus net recul de toute l'évaluation sur ce point
précis. Un Trésor qui ne parvient pas à prévoir un cinquième de ses propres
recettes, qui rembourse sa dette avant de payer intégralement ses salaires, qui
sacrifie le développement en silence et qui multiplie les emprunts de court
terme non planifiés pour tenir le mois suivant, ne pilote pas ses finances : il
les subit, semaine après semaine. Et le premier signe que quelque chose ne va
pas, dans un pays comme dans une famille, c'est toujours le même : quand on ne
sait plus, à l'avance, combien d'argent on aura la semaine prochaine. Le Trésor
public semble être adepte d'une comptabilité de ménagère.
Pr ELY Mustapha

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