mardi 31 mars 2026

« LA RIGUEUR POUR QUI ? » - L'insupportable discours présidentiel sur les finances publiques. Pr ELY Mustapha

 « Une gestion rigoureuse des finances publiques. » L'injonction est belle, presque noble. Elle sonne comme une promesse républicaine, une invocation de la responsabilité étatique. Mais lorsqu'on la confronte aux chiffres concrets du budget de la Présidence de la République pour 2025, elle se transforme en une véritable offense à l'intelligence des citoyens mauritaniens.

Le budget de la Présidence de la République en 2025 s'élève à 381 037 982 MRU. De cette somme colossale, 99,2% - soit 377 995 832 MRU - sont consacrés aux seules dépenses de fonctionnement, tandis que l'investissement ne représente qu'un dérisoire 0,8%. Le FMI recommande pourtant un ratio de 70% fonctionnement contre 30% investissement pour les pays en développement. Ghazouani appelle à la rigueur, mais sa propre maison budgétaire affiche une structure qui s'écarte radicalement de tout standard international reconnu.

Les fonds spéciaux : l'opacité institutionnalisée

L'opacité ne se limite pas au déséquilibre fonctionnement/investissement. Les fonds spéciaux de la Présidence totalisent 78 800 000 MRU, soit 20,7% du budget présidentiel total, alors que le Standard de transparence fiscale du FMI recommande un plafond de 5% pour ce type de fonds. Un seul service de coordination concentre à lui seul 67% de ces fonds spéciaux - soit 52 800 000 MRU - sans justification publique accessible, sans contrôle parlementaire effectif, sans audit externe publié.

La transparence n'est pas une option, mais une condition sine qua non de la confiance entre l'État et ses citoyens. Or, que représentent ces dizaines de millions de fonds non spécifiés, sinon l'exact opposé de cette exigence ? Le discours présidentiel sur la « rigueur » devient dès lors une métaphore creuse, un ornement rhétorique dépourvu de toute substance opérationnelle.

La masse salariale présidentielle : un luxe indécent

Les primes et indemnités de la Présidence s'élèvent à 78 481 075 MRU, dont 88,5% - soit 69 478 506 MRU - sont classifiés sous « autres indemnités non spécifiées ». Le ratio primes/salaire de base atteint ainsi 269%, quand la Banque Mondiale recommande un plafond de 40% dans les pays à faible revenu. Comment appeler cela autrement que de la gabegie institutionnalisée, protégée par les remparts du pouvoir ?

Pendant ce temps, le taux de réussite au baccalauréat n'atteint pas les 15% ; les hôpitaux régionaux manquent de personnel, de médicaments, de matériel de base ; et les enseignants non encadrés dispensent des cours sans suivi pédagogique. L'incompétence du gouvernement mauritanien n'est ni un accident, ni le fruit de simples erreurs de parcours - elle est volontaire, planifiée et structurée. Les chiffres du budget présidentiel en apportent la preuve concrète.

L'État-Major Particulier et le Bureau de Communication : des fastes injustifiables

L'État-Major Particulier dispose de 26,7 millions MRU exclusivement consacrés au fonctionnement, avec 4,2 millions pour le seul carburant et 9,5 millions d'« autres entretiens non spécifiés ». Cette structure, qui devrait logiquement relever du Ministère de la Défense, illustre à la perfection la multiplication des structures parallèles qui coûtent sans produire.

Le Bureau de Communication dispose de 15,1 millions MRU, dont 8 millions en honoraires et 1 million en publicité - dans un pays où les recettes fiscales stagnent à 16,44% du PIB, en deçà de la moyenne ouest-africaine. La Direction Générale de la Sécurité Extérieure et de la Documentation absorbe quant à elle 53,5 millions MRU, dont 43,7% en fonds spéciaux et 16,2 millions d'« autres achats non spécifiés ». Rigueur, vraiment ?

Le budget 2026 : l'escalade sans honte

Si le budget présidentiel 2025 offre déjà matière à indignation, le budget 2026 amplifie cette contradiction. Le projet de loi de finances pour l'exercice 2026 porte les dépenses totales à 132,18 milliards MRU, contre 119,12 milliards MRU en 2025, soit une hausse de 13,06 milliards MRU, représentant une progression de près de 11%. Le communiqué officiel du Conseil des Ministres a l'audace de présenter cette inflation budgétaire comme la preuve d'«une gestion rigoureuse des finances publiques ». On croit rêver.

Les dépenses d'investissement augmentent de 15,9%, c'est vrai. Mais la question fondamentale reste entière : pour quels projets ? Selon quels appels d'offres ? Avec quels mécanismes de contrôle ? Entre 65 et 90 milliards MRU sont engloutis chaque année dans des projets d'infrastructure mal planifiés, mal exécutés ou inachevés. Investir davantage dans un système structurellement défaillant, sans réformer les mécanismes de passation des marchés ni renforcer le contrôle indépendant, c'est moins de la rigueur que de la prodigalité masquée.

La rigueur : pour le peuple seulement

C'est ici que réside l'hypocrisie fondamentale du discours présidentiel. La « rigueur » ne s'applique qu'en bas : aux citoyens qui subissent des hôpitaux sans médicaments, aux élèves dans des écoles sans mobilier ni eau potable, aux ménages ruraux privés des services les plus élémentaires. Une rationalisation du seul budget présidentiel permettrait d'économiser 127 248 645 MRU - soit 33,4% de ce budget - lesquels pourraient financer 25 centres de santé ruraux, 50 écoles primaires, 100 projets d'accès à l'eau, ou assurer la scolarisation de 12 724 enfants pendant un an.

Voilà ce que serait la vraie rigueur : non pas un mot d'ordre adressé aux autres, mais une discipline imposée d'abord à soi-même. Non pas une posture de tribune, mais un engagement chiffré, vérifiable, audité. Ce que les finances publiques mauritaniennes attendent depuis des décennies, c'est moins de discours et plus de comptes rendus.

 

L'impunité comme système

En définitive, l'appel à la « gestion rigoureuse des finances publiques » prononcé par le Président Ghazouani ne trouve aucun fondement dans la structure réelle des dépenses de l'institution qu'il dirige. Il s'inscrit dans une logique d'un gouvernement à incompétence organisée, où la corruption n'est pas un dysfonctionnement du système, mais sa colonne vertébrale. Les détournements restent impunis. Les fonds non spécifiés continuent de proliférer. Et les discours continuent.

Tant que la Présidence de la République elle-même ne se soumettra pas à l'exigence de transparence qu'elle prétend imposer à la nation - tant que les fonds spéciaux dépasseront de quatre fois les normes du FMI, que les primes présidentielles excéderont de six fois les recommandations de la Banque Mondiale, que les dépenses de sécurité et de communication continueront d'échapper à tout regard extérieur - l'appel à la rigueur ne sera qu'un outil rhétorique de plus dans l'arsenal du maintien du statu quo.

La Mauritanie mérite mieux que des mots. Elle mérite des comptes.

 Pr ELY Mustapha

Voir mes articles  récents sur mes finances publiques mauritaniennes:

·          « Le Budget Présidentiel Mauritanien 2025 : Nécessaire optimisation pour le Développement National » (janvier 2025),

·         « Livre blanc sur les finances publiques mauritaniennes » (mars 2025),

·         « Budget 2025 : Erreurs et incohérences » (mars 2025),

·         « Gouvernement mauritanien : chronique d'une incompétence organisée » (août 2025), «  Alertes sur les finances publiques mauritaniennes » (février 2025).


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Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.