lundi 28 septembre 2026

Le jour où Keynes (re) vint en Mauritanie. Pr ELY Mustapha


Keynes vint deux fois en Mauritanie, une première fois  en 2007 (voir l’article sur mon blog : https://haut-et-fort.blogspot.com/2007/08/le-jour-ou-keynes-vint-en-mauritanie_20.html ) et aujourd’hui en 2026, je publie, ici, les deux entretiens à quasiment 20 ans d’intervalle.

 

Lorsqu’en lundi 20 août 2007, John Maynard Keynes débarqua en Mauritanie, la première impression qu'il eut, et qu'il consigna dans ses mémoires, fut la richesse du pays en ressources naturelles… et la pauvreté des gens en ressources élémentaires. De l'eau, de l'électricité, de quoi manger : voilà ce qui manquait à un peuple assis sur le fer, l'or, le poisson et bientôt le gaz. Ce paradoxe devint pour lui un élément fondamental de réflexion, et il passa de longs mois sous une khaïma, en méditation, pour le théoriser.

Il s'appliqua notamment à comprendre le rôle que les pouvoirs publics avaient joué dans cette misère. Lui, le fervent défenseur de l'interventionnisme économique de l'État, voyait sa philosophie de l'État bienfaiteur contredite par un État qui intervient partout et ne guérit rien.

Avant de lui donner la parole, deux notions, pour que le lecteur non-initié ne se perd pas en route.

La relance budgétaire est la politique par laquelle l'État augmente ses dépenses (investissements, commandes publiques, transferts aux ménages) ou réduit les impôts, quitte à accepter un déficit, pour soutenir une demande trop faible et remettre l'économie en mouvement. C'est l'idée qui a rendu Keynes célèbre : quand les ménages et les entreprises n'achètent plus, l'État doit acheter à leur place.

Le multiplicateur keynésien est le mécanisme par lequel une dépense publique initiale produit un surcroît de revenu national plus grand qu'elle-même. L'État paie un entrepreneur ; l'entrepreneur paie ses ouvriers ; les ouvriers dépensent une partie de leur salaire chez le boutiquier ; le boutiquier dépense à son tour une partie de ce qu'il a gagné ; et ainsi de suite. Chaque ouguiya dépensée par l'État fait plusieurs tours dans l'économie avant de s'épuiser. Plus la part de chaque revenu nouveau qui est dépensée dans le pays est grande, plus le multiplicateur est fort.

Retenez bien ces deux mots en italique : dans le pays. Toute l'histoire qui suit tient en eux.

Premier entretien de 2006: l'homme enturbanné de la kebba

La première fois, c'était au temps où l'on promettait que le grand projet d'Aftout Essahli allait abreuver Nouakchott. Je l'ai rencontré par hasard, enturbanné, debout à la lisière d'une kebba, en profonde méditation devant un groupe de jeunes gens désœuvrés à l'ombre d'une baraque branlante.

Q. : Monsieur Keynes ? John Maynard Keynes, je suppose ?

Keynes : Lui-même, Sir…

Q. : Quel spectacle, n'est-ce pas ?

Keynes : Oui. Cela me rappelle les jeunes de Liverpool…

Q. : Ce n'est pas le plein emploi…

Keynes : Tout à fait. Nous ne sommes pas dans une situation de chômage incompressible, ou de courte durée. Ici, tout le monde chôme. Curieux, n'est-ce pas ?

Q. : Et pourtant, Monsieur Keynes, l'État mauritanien est plus qu'interventionniste. Cela aurait dû vous faire plaisir.

Keynes : C'est justement ce qui me fait réfléchir… Je dois revoir mon multiplicateur !

Q. : Vous pensez qu'il n'est pas applicable aux réalités économiques mauritaniennes ?

Keynes : Vous savez, depuis le temps que l'État investit et que la pauvreté reste criante, cela mérite une révision de mon modèle.

Q. : Qu'est-ce à dire ? Sommes-nous les laissés-pour-compte du « cercle vertueux de la croissance économique » ?

Keynes : Je suis certain qu'il y a quelque chose de particulier à votre économie. Voyons voir. En principe, l'activité économique repose sur le niveau de la demande effective, c'est-à-dire la demande que les agents économiques anticipent pour demain et sur laquelle ils règlent leur production d'aujourd'hui…

Q. : La demande effective est faible, et l'anticipation de cette demande par les agents économiques est quasi nulle… Il faut donc relancer la demande ?

Keynes : Effectivement. Car en relançant la demande, les entreprises accroîtront leur offre, aussitôt absorbée par cette demande. Cela générera une distribution de revenus par la relance de l'emploi, donc un accroissement des investissements des entreprises, donc une distribution de richesses, une formation brute de capital fixe, d'où la croissance économique.

Q. : Cela doit être, en principe, le processus de croissance attendu de toute économie. Mais alors, qu'est-ce qui se passe en Mauritanie ? Il y a des consommateurs, il y a une demande, il y a des entreprises et il y a l'État. Pourquoi cela ne marche-t-il pas ?

Keynes : Je crois que chez vous la demande est faible, et que l'offre l'est aussi.

Q. : Et votre multiplicateur, alors ?

Keynes : Effectivement, si la demande n'est pas forte, l'État peut relancer l'économie par la dépense publique…

Q. : Depuis qu'il existe, l'État mauritanien ne fait que dépenser… Est-ce à dire que les tenants de l'école classique, qui jugent inefficaces les politiques de relance budgétaire, ont quelque part raison ?

Keynes : Non ! Bien sûr que non ! Le problème est ailleurs. Lorsque j'ai préconisé l'interventionnisme public et le déficit budgétaire comme moyens de relancer l'économie, j'avais pensé ces solutions dans le contexte d'une économie occidentale, où l'investissement public était repris dans le circuit économique et social de la Nation.

Q. : C'est intéressant. Cela veut dire ?

Keynes : Pour être simple, voilà comment fonctionne mon multiplicateur. Lorsque l'État fait une relance budgétaire, donc lorsqu'il investit, les revenus augmentent, donc la consommation augmente. Les entreprises, pour faire face à cette consommation, augmentent leur production d'un niveau équivalent à la part du revenu consacrée à la consommation. D'où une hausse de l'emploi et une distribution de nouveaux revenus, entraînant une nouvelle vague de consommation. D'un autre côté, la part du revenu non consommée, à savoir l'épargne, augmente elle aussi, dégageant d'importants capitaux qui permettent l'investissement. Après une certaine période, l'économie s'autofinance par l'épargne réalisée grâce à l'accroissement du revenu des agents économiques.

Q. : Donc, si je comprends bien, au bout d'un certain cycle (disons cinq ans, par exemple), la relance budgétaire devient neutre tout en ayant permis, sur la période, la croissance économique.

Keynes : Il faut préciser, et c'est important, que cela ne se réalise que dans une économie dynamique, qui a des caractéristiques qui me semblent absentes de la vôtre. Mon multiplicateur a été élaboré pour une économie qui avait ses propres moyens de production. Ces moyens de production étaient mis en œuvre par des capitaux nationaux et généraient une valeur ajoutée répartie sur cette économie, valeur ajoutée dont bénéficiaient ses agents économiques en revenus supplémentaires et en épargne. Ce n'est pas le cas en Mauritanie. Je crois qu'il y a dans mon multiplicateur, quand on l'applique à votre pays, un effet que j'appellerai de « déperdition ».

Q. : De déperdition ?

Keynes : Oui. Imaginez un seau percé que l'on voudrait remplir. Chaque ouguiya que l'État verse dans l'économie devrait passer de main en main, d'un salaire à une boutique, d'une boutique à un atelier. Mais chez vous, à chaque passage, le seau fuit par deux trous. Le premier trou, ce sont les importations : l'ouguiya dépensée sert à acheter un produit fabriqué ailleurs, et c'est l'économie d'un autre pays qu'elle fait tourner. Le second trou, ce sont les détournements : l'ouguiya ne va même pas jusqu'au marché, elle s'arrête dans une poche, et de là, bien souvent, elle repart à l'étranger sous forme de villa ou de compte bancaire.

Q. : Pouvez-vous chiffrer cela pour un « nul » ?

Keynes : Prenons un exemple simple, purement illustratif. Dans une économie qui produit ce qu'elle consomme, si chacun dépense 80 ouguiyas sur chaque 100 ouguiyas de revenu nouveau et en épargne 20, le multiplicateur vaut 1 ÷ 0,2 = 5. Cent ouguiyas de dépense publique finissent par créer 500 ouguiyas de revenu national. Maintenant, supposez que sur ces 100 ouguiyas, 20 soient épargnées, 50 partent en achats de produits importés et 10 s'évaporent dans les détournements. Il ne reste que 20 ouguiyas qui font vraiment un nouveau tour dans le pays. Le multiplicateur tombe à 1 ÷ (0,2 + 0,5 + 0,1) = 1 ÷ 0,8 = 1,25. Les mêmes 100 ouguiyas de dépense publique ne créent plus que 125 ouguiyas de revenu national, au lieu de 500. Voilà la déperdition.

Q. : C'est probablement notre politique monétaire qui ne s'articule pas efficacement avec notre politique budgétaire…

Keynes : Il est important, en effet, que la politique monétaire soit combinée avec la politique budgétaire de déficit des dépenses publiques…

Q. : Quelle analyse en faites-vous ?

Keynes : Je crois que, pour la Mauritanie, tout tourne autour de la production nationale. Or celle-ci, en termes de valeur ajoutée, est quasi inexistante. Toute détermination de l'accroissement de la masse monétaire passe nécessairement par une prise en compte de l'élasticité de cette production nationale, c'est-à-dire de sa capacité à produire davantage quand on lui demande davantage. Ainsi, toute volonté d'accroître le pouvoir d'achat est forcément limitée par la faiblesse de l'appareil de production national. Augmenter les salaires équivaudrait à accroître l'inflation, puisque la monnaie supplémentaire ne trouve pas en face d'elle une offre marchande nationale correspondante. L'État se trouve alors sous contrainte extérieure : il doit importer, et s'endetter à l'extérieur, pour faire face à une demande que la production nationale ne peut satisfaire. Les conséquences en sont évidentes pour la politique monétaire, qui se trouve biaisée et dénaturée par des facteurs exogènes.

Q. : Cela signifie donc que l'on ne peut parler de politique monétaire que si l'État développe une politique industrielle et commerciale…

Keynes : On ne peut relancer l'investissement si l'État achète tout à l'étranger, y compris ses machines. Or c'est par l'investissement, y compris par le déficit budgétaire, que l'on génère la croissance, fondement du plein emploi et de l'accroissement des recettes publiques qui, cycliquement, rétabliront les équilibres budgétaires.

Q. : Cela signifie-t-il qu'en Mauritanie nous ne sommes maîtres ni de notre politique budgétaire, ni, encore moins, de la politique monétaire qui doit l'accompagner ?

Keynes : Je crois que cela est principalement dû à la nature même de l'économie et des finances publiques de votre pays. L'absence d'un tissu industriel productif et la faiblesse du pouvoir d'achat font que le déficit budgétaire ne peut pas être un moyen de relance de l'économie.

Q. : Cela est-il définitif ?

Keynes : Ce qui handicape fondamentalement, à mon avis, la croissance économique du pays et empêche les politiques de l'État (budgétaire et monétaire notamment) de jouer leur rôle, c'est que le budget est confisqué par les engagements financiers de l'État à long terme…

Q. : Et à long terme, nous sommes tous morts !

Keynes : Non, pas de précipitation. Cela, je l'ai dit dans un autre contexte… Ce qu'il faut dire, c'est que les pouvoirs publics mauritaniens ont adopté une stratégie de développement qui hypothèque durablement toute amélioration de la situation économique et sociale du pays. L'enlisement de l'État dans des projets de grande envergure, financés à coups d'endettement international, interdit toute appréciation de l'efficacité des politiques budgétaires adoptées. L'État mauritanien n'est maître ni de la quasi-totalité de ses ressources, qui proviennent de l'emprunt international, ni de ses investissements, monopolisés par des projets d'envergure. Cela se répercute nécessairement sur le développement social et économique du pays. Aucune orientation ferme vers une politique industrielle qui doterait le pays de ses outils de production, aucune stratégie d'infrastructures de base immédiates qui permettrait aux populations d'améliorer leur niveau de vie et leur environnement économique, n'est conduite dans la durée. Si les populations mauritaniennes souffrent du manque de tout, de l'eau à l'électricité en passant par les produits alimentaires, et si le niveau de vie s'est considérablement dégradé sous l'effet de la flambée des prix, du chômage et de la crise des ménages, c'est que l'État mauritanien investit ailleurs, dans des projets dont la rentabilité ne se concevra que dans plusieurs années… Et d'ici là…

Q. : Nous serons tous morts !

Keynes : Pas encore. Mais je crois que l'investissement dans des projets prioritaires, à court et moyen terme, aurait mieux aidé à aller vers le développement. Ainsi, le grand projet d'Aftout Essahli apportera probablement de l'eau jusqu'à Nouakchott, mais il n'améliorera nullement une situation industrielle et infrastructurelle qui se sera, d'ici là, fortement dégradée.

Q. : Est-ce à dire que l'État aurait dû investir dans les ressources humaines (formation, éducation, savoir-faire), dans l'amélioration du niveau de vie des populations (hôpitaux, infrastructures urbaines), dans la création d'institutions de développement (instituts de recherche, laboratoires), dans la maîtrise des technologies, dans le développement d'un tissu industriel et commercial compétitif, et dans le renforcement et l'assainissement des systèmes financiers et bancaires, supports de l'économie, avant d'entamer de tels projets d'envergure, qui monopolisent ses ressources et laissent les populations démunies et le pays sans ressources ni infrastructures ?

Keynes : D'autant plus qu'il faut savoir que ces grands projets, jusqu'à leur réalisation, réduiront à néant toute velléité de l'État d'adopter une politique budgétaire visant à relancer l'investissement et la croissance. En effet, outre qu'ils accaparent ses ressources, le financement de ces projets, qui provient de l'emprunt étranger, servira à payer des compagnies étrangères, maîtres d'œuvre des projets, qui fourniront les biens (machines, outils) et les services (ingénieurs, techniciens), et tout cela depuis l'étranger ! Cela signifie que l'État ne réalisera pas, grâce à ces investissements, une distribution de revenus à l'échelle nationale, la main-d'œuvre qualifiée étant étrangère, ni ne participera au financement d'une industrie nationale qui fournirait les machines et les outils. Donc pas d'accroissement de revenus, pas de création de valeur ajoutée par des entreprises nationales, inexistantes. L'économie de votre pays ne bénéficiera pas de l'investissement réalisé par l'État. Je l'ai dit : une politique budgétaire ne se conçoit que par une capacité de maîtrise des flux financiers budgétaires et une politique monétaire appuyée sur une politique industrielle. Il ne sert à rien de relancer l'investissement si l'on acquiert ses machines à l'étranger, et de surcroît si on les acquiert par un endettement qui n'est pas contrebalancé par une politique de croissance permettant son remboursement.

Q. : Vous me semblez très pessimiste, Monsieur Keynes…

Keynes : Et vous, ne l'êtes-vous pas ?

Q. : Je crois que je vais me tourner vers les monétaristes… Ils sont moins keynésiens.

Keynes me regarda d'un œil réprobateur, remit son turban qui pendait à son cou, prit un air de philosophe qui siérait bien à Hayek, et dit :

Keynes : Keynésien ou pas, je crois que ce qui vous manque en Mauritanie, ce n'est pas la théorisation de ce qui arrive à votre économie. C'est l'intégrité des hommes qui la dirigent.

Q. : L'intégrité ? m'écriai-je. Oui, je le crois aussi. Mais n'aurions-nous pas dû commencer par là, Monsieur Keynes ?

Il eut un hochement de tête et s'en alla. Et pendant que sa silhouette enturbannée disparaissait derrière les quelques baraques de cette banlieue nauséabonde, je me disais que si John Maynard Keynes avait posé le pied ici, c'est que nous en valions bien la peine. Allez savoir pourquoi.

Entre deux visites : de l'intégrité et de l'économie

J'ai longtemps cru que cette dernière phrase de Keynes était une boutade. Elle est en réalité la conclusion la plus technique de tout l'entretien.

Relisons le calcul du seau percé. Le premier trou, celui des importations, est une affaire de structure : on ne bâtit pas une industrie en un budget. Mais le second trou, celui des détournements, est une affaire d'hommes. Un pays qui importe plus de 70 % de ses besoins alimentaires et dont plus de 99 % des exportations de biens proviennent des industries extractives a déjà un multiplicateur fragile. S'il y ajoute une administration où chaque marché public laisse une commission en chemin, il n'a plus de multiplicateur du tout : il a un diviseur.

C'est pourquoi l'intégrité n'est pas un supplément d'âme que l'on ajouterait à l'économie une fois les équations résolues. Elle est une variable de l'équation. Tant qu'elle vaut zéro, toutes les relances budgétaires du monde se perdent dans le sable, et Keynes a raison de dire que la théorie ne manque pas : ce sont les théoriciens qui manquent de gardiens honnêtes.

Second entretien : Keynes revient, en 2026

Je ne pensais pas le revoir. Et pourtant, un soir de 2026, par une chaleur à fendre les pierres, je le retrouvai au même endroit. La baraque branlante avait été remplacée par une autre, tout aussi branlante. Les jeunes gens désœuvrés étaient d'autres jeunes gens, tout aussi désœuvrés. Keynes, lui, n'avait pas changé : même turban, même regard, un épais dossier sous le bras.

Q. : Monsieur Keynes ! Vous revenez ?

Keynes : On m'a dit que votre pays avait enfin suivi mes conseils. On m'a parlé d'un plan de relance. En bon keynésien, je suis venu voir le multiplicateur à l'œuvre.

Q. : Ah, le plan de relance… C'était en 2020, au sortir de la pandémie. Un « programme prioritaire élargi » de 24,2 milliards de nouvelles ouguiyas, soit plus de 240 milliards d'anciennes, étalé sur trente mois, de 2020 à 2022. On l'a présenté comme représentant 8,5 % du PIB. Objectif affiché : 52 000 emplois.

Keynes, les yeux brillants : 8,5 % du PIB ! Voilà une relance digne de ce nom. Avec un multiplicateur même modeste, cela aurait dû transformer le pays. Qu'a-t-on construit ?

Q. : Le projet le plus visible, ce sont des échangeurs routiers à Nouakchott. Une dizaine.

Keynes : Des échangeurs… Et les voitures qui passent dessus ?

Q. : Pour une bonne part, des épaves que personne n'a retirées de la circulation. On a construit les rampes avant d'assainir le parc automobile et de contrôler les permis.

Keynes, soupirant : Toujours le « matériel » avant le « logiciel ». Et les 52 000 emplois ?

Q. : Neuf mois après l'annonce, on n'en voyait pas les résultats. Aujourd'hui, le chômage atteint 13,12 % à la fin de 2025, contre 12,29 % un an plus tôt. Chez les jeunes, 22,17 %. Chez les femmes, 21,29 %. Et à peine 42 % des personnes en âge de travailler participent au marché du travail.

Keynes : Donc le chômage a augmenté après la relance. Et la pauvreté ?

Q. : La pauvreté monétaire est passée de 31,8 % de la population en 2019 à 34,3 % en 2023. Elle a augmenté précisément pendant les années de la relance.

Keynes, ouvrant son dossier : Voilà qui confirme ma déperdition, et même au-delà. Mais je voudrais comprendre une chose. Qui devait exécuter ce plan ?

Q. : L'administration, bien sûr.

Keynes : Et que vaut-elle, votre administration ?

Q. : On a pu calculer, à l'époque, que l'administration contribuait pour moins de 7 % au PIB tout en absorbant plus de 54 % des dépenses budgétaires. En 2020, son budget de fonctionnement, hors service de la dette, représentait 33,11 milliards d'ouguiyas sur 60,99 milliards de dépenses : 33,11 ÷ 60,99 = 54,3 %.

Keynes : Autrement dit, vous avez confié une relance à une machine qui consomme plus de la moitié du carburant pour produire moins d'un quatorzième de la route. Le montant d'un investissement importe moins que ceux qui le mettent en œuvre. C'est une loi que j'aurais dû écrire en tête de ma Théorie générale.

a) Le budget qu'on vote et celui qu'on exécute

Keynes : Laissons la relance de 2020. Parlez-moi de l'ordinaire. L'État vote chaque année un budget ; l'exécute-t-il ?

Q. : C'est tout le problème. Prenez l'année 2025. À la fin du mois d'août, le secteur de l'énergie n'avait exécuté que 33,91 % de ses crédits, sur 6,92 milliards d'ouguiyas votés pour le ministère. L'hydraulique et l'assainissement, 45,61 %, sur 4,82 milliards. Pendant ce temps, la ligne des « dépenses communes » était exécutée à 90,67 %. L'Assemblée nationale à 75,32 %. La Haute Cour de justice à près de 82 %.

Keynes, relisant : Attendez. Votre peuple manque d'eau et d'électricité ; ce sont les deux dépenses qui ont le plus fort effet d'entraînement sur l'économie, car un atelier sans courant ne produit rien et un ménage sans eau ne fait rien d'autre que chercher de l'eau. Et ce sont précisément celles-là que vous n'exécutez qu'au tiers ou à moins de la moitié, tandis que les dépenses de fonctionnement les plus discrétionnaires sont exécutées à plus de 90 % ?

Q. : C'est exactement cela.

Keynes : Ce n'est pas une politique budgétaire, c'est une politique budgétaire à l'envers. Une relance consiste à dépenser là où chaque ouguiya en fait naître d'autres. Vous faites le contraire : vous dépensez là où chaque ouguiya s'arrête, et vous épargnez là où elle aurait circulé. Les pénuries dont vous souffrez ne viennent pas d'un manque de ressources : elles viennent de crédits votés et non consommés.

Q. : Et l'été 2026 nous en a donné une illustration cruelle : deux postes de transformation de Nouakchott ont brûlé, et six communes de la capitale ont été plongées dans le noir pendant plusieurs jours de canicule.

Keynes : Je n'ai pas besoin qu'on m'explique le reste.

b) Quand l'argent manque : qui paie ?

Keynes : Et quand les recettes rentrent mal ? Car j'imagine qu'elles rentrent mal.

Q. : En 2025, le Trésor attendait 110,1 milliards d'ouguiyas de recettes. Il en a encaissé 91,9. Il manquait 18,2 milliards, soit 16,5 % de ce qu'il avait prévu.

Keynes : Un keynésien vous dirait : dans ce cas, on maintient la dépense productive et l'on accepte un déficit temporaire. Qu'avez-vous fait ?

Q. : Les dépenses dites prioritaires (le développement rural, les communes, les comptes des collectivités) ont été amputées de 20,8 %, soit 14,9 milliards d'ouguiyas. À elles seules, elles ont absorbé plus des trois quarts du manque. Dans le même temps, le service de la dette a été payé 21,7 % au-dessus de ce qui était prévu, et l'on a émis 77,3 milliards de bons du Trésor au lieu des 54,2 prévus : 42,6 % de plus.

Keynes, posant son dossier : Laissez-moi reformuler, pour être sûr d'avoir compris. Face au manque, vous avez coupé ce qui nourrit les campagnes et les communes, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus élevé, parce qu'elle est dépensée sur place, en mil, en maçons, en puits. Et vous avez surpayé les créanciers, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus faible, puisqu'elle quitte le circuit ou dort dans les bilans bancaires. Puis vous avez emprunté davantage à court terme pour rembourser ce qui arrivait à échéance.

Q. : C'est cela.

Keynes : C'est l'austérité pour les pauvres et la générosité pour les prêteurs. Je n'ai jamais rien écrit de tel. Même mes adversaires n'ont jamais rien écrit de tel.

c) Le gaz, enfin

Keynes : On m'a pourtant dit que vous aviez désormais du gaz. Avec le gaz, vous devriez pouvoir financer une vraie relance sans emprunter.

Q. : Le premier gaz naturel liquéfié du champ Grand Tortue Ahmeyim, que nous partageons avec le Sénégal, est sorti au début de 2025. La capacité est de 2,7 millions de tonnes par an. En 2025, 1,38 million de tonnes ont été exportées, soit à peine plus de la moitié de la capacité. Les exportations mauritaniennes de gaz ont été évaluées à environ 237 millions de dollars.

Keynes : 237 millions de dollars… Et combien de ces millions sont-ils entrés dans le budget ?

Q. : C'est une excellente question, que nos propres documents budgétaires ne tranchent pas : le même document de programmation budgétaire donne, pour les recettes gazières de 2025, tantôt 7,4 milliards d'ouguiyas, tantôt 1,73 milliard. Quatre fois plus dans le résumé que dans le détail.

Keynes : Un pays qui ne sait pas combien son gaz lui rapporte ne peut pas faire de politique budgétaire avec son gaz. Et le gaz lui-même : est-il transformé chez vous ? Crée-t-il des emplois chez vous ? Achète-t-il chez vous ses tuyaux, ses ingénieurs, ses navires ?

Q. : Pour l'essentiel, non.

Keynes : Alors c'est l'Aftout Essahli en plus grand. L'investissement est venu de l'étranger, les machines de l'étranger, les techniciens de l'étranger, et le produit repart à l'étranger. Le multiplicateur d'un gisement offshore, pour l'économie qui l'entoure, est à peu près celui d'un navire qui passe au large.

d) Le fonds qui prête aux riches

Keynes : Et ce que vous touchez, qu'en faites-vous ? Vous l'épargnez, j'espère, pour les générations futures ?

Q. : Il existe un Fonds national des revenus des hydrocarbures, alimenté depuis 2006. Il contient 214,5 millions de dollars. Il est officiellement « domicilié » à la Banque de France.

Keynes : Voilà une maison respectable.

Q. : Sauf que l'argent n'y est pas. En 2025, le fonds a perçu 14,7 millions de dollars d'intérêts. La Banque de France en a versé 1,7 %. Une banque koweïtienne en a versé 62,3 %. L'argent est placé en dépôts à terme, rémunérés entre 3,9 % et 4,9 %.

Keynes : Et pendant ce temps, à quel prix l'État mauritanien emprunte-t-il ?

Q. : La Banque centrale a fixé son taux directeur à 6 % en 2025, puis l'a relevé d'un demi-point en mai 2026. Et c'est sur ce marché intérieur, où l'argent coûte au moins cela, que le Trésor a émis 42,6 % de bons de plus que prévu.

Keynes éclata d'un rire qui fit fuir les chèvres.

Keynes : C'est magnifique. Vous prêtez à 3,9 % aux banques du Golfe et vous empruntez chez vous à plus de 6 %. Vous êtes le seul pays au monde qui finance les riches pour s'endetter auprès des siens. Et ces intérêts, que représentent-ils ?

Q. : Environ 584 millions d'ouguiyas. Rapportés aux 15 milliards retirés au développement rural et aux collectivités en 2025, cela fait 3,9 %. Et le fonds tout entier, 214,5 millions de dollars, ne couvre même pas les deux tiers d'une seule année de ces coupes.

Keynes : Donc votre épargne de vingt ans ne pèse pas une année de vos renoncements. Ce n'est pas un fonds pour les générations futures, c'est une tirelire qui rapporte moins que ce que coûte l'emprunt qu'elle aurait permis d'éviter.

e) Le budget confisqué, près de vingt ans après

Keynes : La dernière fois, je vous avais dit que votre budget était confisqué par les engagements de long terme. Où en est-on ?

Q. : Le service de la dette absorbe plus de 25 % des recettes budgétaires, davantage que la santé et l'éducation réunies. En 2026, les intérêts de la dette atteignent 5,08 milliards d'ouguiyas, en hausse de 27,6 % en un an. La loi de finances initiale de 2026 annonce un investissement en hausse de 15,9 %.

Keynes : Un investissement en hausse, voilà une bonne nouvelle sur le papier. Mais vous m'avez montré que le papier ne s'exécute pas. En 2025, on a voté pour l'énergie et exécuté pour les dépenses communes ; on a promis au développement rural et payé aux créanciers. Qu'est-ce qui me garantit que 2026 sera différente ?

Q. : Rien.

Keynes : Alors ma réponse de la première fois tient toujours. Je vous ai parlé d'un multiplicateur à déperdition. En 2026, j'ajoute un chapitre à ma théorie : le multiplicateur inversé. C'est celui d'un État qui, en période de difficulté, coupe la dépense qui multiplie et protège celle qui divise. Chez vous, la relance budgétaire n'a pas échoué parce que ma théorie est fausse. Elle a échoué parce qu'on ne l'a jamais appliquée : on a dépensé, ce qui n'est pas la même chose.

Q. : Que faudrait-il faire, alors ?

Keynes : Ce que je vous disais déjà, et que vous n'avez pas fait. Exécuter d'abord les crédits de l'eau, de l'électricité, des écoles, des centres de santé et des campagnes, parce que ce sont eux qui font tourner votre économie à l'intérieur de vos frontières. Acheter chez vous tout ce qui peut l'être. Exiger que le gaz, le fer, l'or et le poisson laissent de la valeur ajoutée sur votre sol et non seulement des redevances dans vos caisses. Placer l'épargne du fonds des hydrocarbures de manière à ce qu'elle rapporte au moins ce que coûte votre propre dette, ou l'utiliser pour éviter cette dette. Publier ce que l'on dépense, là où on le dépense. Et punir ceux qui percent le seau.

Q. : C'est-à-dire, encore et toujours…

Keynes : L'intégrité des hommes. Je vous l'avais dit. Vous m'aviez répondu qu'il aurait fallu commencer par là. Près de vingt ans ont passé, et vous n'avez toujours pas commencé.

Il referma son dossier, rajusta son turban et s'éloigna vers les baraques. Cette fois, il ne se retourna pas. Je crus l'entendre murmurer qu'à long terme nous serions tous morts, mais qu'ici, on ne se donnait même pas la peine d'attendre le long terme.

Et je restai là, devant les jeunes gens désœuvrés, à me demander combien de fois encore il faudrait que Keynes vienne en Mauritanie pour que nous comprenions enfin ce qu'il était venu nous dire.

Pr ELY Mustapha

 

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Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.