Keynes vint deux fois en Mauritanie, une première fois en 2007 (voir l’article sur mon blog : https://haut-et-fort.blogspot.com/2007/08/le-jour-ou-keynes-vint-en-mauritanie_20.html ) et aujourd’hui en 2026, je publie, ici, les deux entretiens à quasiment 20 ans d’intervalle.
Lorsqu’en lundi 20 août 2007, John Maynard Keynes débarqua en Mauritanie,
la première impression qu'il eut, et qu'il consigna dans ses mémoires, fut la
richesse du pays en ressources naturelles… et la pauvreté des gens en
ressources élémentaires. De l'eau, de l'électricité, de quoi manger : voilà ce
qui manquait à un peuple assis sur le fer, l'or, le poisson et bientôt le gaz.
Ce paradoxe devint pour lui un élément fondamental de réflexion, et il passa de
longs mois sous une khaïma, en méditation, pour le théoriser.
Il s'appliqua notamment à comprendre le rôle que les pouvoirs publics
avaient joué dans cette misère. Lui, le fervent défenseur de
l'interventionnisme économique de l'État, voyait sa philosophie de l'État
bienfaiteur contredite par un État qui intervient partout et ne guérit rien.
Avant de lui donner la parole, deux notions, pour que le lecteur non-initié
ne se perd pas en route.
La relance budgétaire est la politique par laquelle l'État augmente
ses dépenses (investissements, commandes publiques, transferts aux ménages) ou
réduit les impôts, quitte à accepter un déficit, pour soutenir une demande trop
faible et remettre l'économie en mouvement. C'est l'idée qui a rendu Keynes
célèbre : quand les ménages et les entreprises n'achètent plus, l'État doit
acheter à leur place.
Le multiplicateur keynésien est le mécanisme par lequel une dépense
publique initiale produit un surcroît de revenu national plus grand
qu'elle-même. L'État paie un entrepreneur ; l'entrepreneur paie ses ouvriers ;
les ouvriers dépensent une partie de leur salaire chez le boutiquier ; le
boutiquier dépense à son tour une partie de ce qu'il a gagné ; et ainsi de
suite. Chaque ouguiya dépensée par l'État fait plusieurs tours dans l'économie
avant de s'épuiser. Plus la part de chaque revenu nouveau qui est dépensée dans
le pays est grande, plus le multiplicateur est fort.
Retenez bien ces deux mots en italique : dans le pays. Toute
l'histoire qui suit tient en eux.
Premier
entretien de 2006: l'homme enturbanné de la kebba
La première fois, c'était au temps où l'on promettait que le grand projet
d'Aftout Essahli allait abreuver Nouakchott. Je l'ai rencontré par hasard,
enturbanné, debout à la lisière d'une kebba, en profonde méditation devant un
groupe de jeunes gens désœuvrés à l'ombre d'une baraque branlante.
Q. : Monsieur Keynes ? John Maynard Keynes, je suppose ?
Keynes : Lui-même, Sir…
Q. : Quel spectacle, n'est-ce pas ?
Keynes : Oui. Cela me rappelle les jeunes de Liverpool…
Q. : Ce n'est pas le plein emploi…
Keynes : Tout à fait. Nous ne sommes pas dans une situation de chômage
incompressible, ou de courte durée. Ici, tout le monde chôme. Curieux, n'est-ce
pas ?
Q. : Et pourtant, Monsieur Keynes, l'État mauritanien est plus
qu'interventionniste. Cela aurait dû vous faire plaisir.
Keynes : C'est justement ce qui me fait réfléchir… Je dois revoir mon
multiplicateur !
Q. : Vous pensez qu'il n'est pas applicable aux réalités économiques
mauritaniennes ?
Keynes : Vous savez, depuis le temps que l'État investit et que la pauvreté
reste criante, cela mérite une révision de mon modèle.
Q. : Qu'est-ce à dire ? Sommes-nous les laissés-pour-compte du « cercle
vertueux de la croissance économique » ?
Keynes : Je suis certain qu'il y a quelque chose de particulier à votre
économie. Voyons voir. En principe, l'activité économique repose sur le niveau
de la demande effective, c'est-à-dire la demande que les agents économiques
anticipent pour demain et sur laquelle ils règlent leur production
d'aujourd'hui…
Q. : La demande effective est faible, et l'anticipation de cette demande
par les agents économiques est quasi nulle… Il faut donc relancer la demande ?
Keynes : Effectivement. Car en relançant la demande, les entreprises
accroîtront leur offre, aussitôt absorbée par cette demande. Cela générera une
distribution de revenus par la relance de l'emploi, donc un accroissement des
investissements des entreprises, donc une distribution de richesses, une
formation brute de capital fixe, d'où la croissance économique.
Q. : Cela doit être, en principe, le processus de croissance attendu de
toute économie. Mais alors, qu'est-ce qui se passe en Mauritanie ? Il y a des
consommateurs, il y a une demande, il y a des entreprises et il y a l'État.
Pourquoi cela ne marche-t-il pas ?
Keynes : Je crois que chez vous la demande est faible, et que l'offre l'est
aussi.
Q. : Et votre multiplicateur, alors ?
Keynes : Effectivement, si la demande n'est pas forte, l'État peut relancer
l'économie par la dépense publique…
Q. : Depuis qu'il existe, l'État mauritanien ne fait que dépenser… Est-ce à
dire que les tenants de l'école classique, qui jugent inefficaces les
politiques de relance budgétaire, ont quelque part raison ?
Keynes : Non ! Bien sûr que non ! Le problème est ailleurs. Lorsque j'ai
préconisé l'interventionnisme public et le déficit budgétaire comme moyens de
relancer l'économie, j'avais pensé ces solutions dans le contexte d'une
économie occidentale, où l'investissement public était repris dans le circuit
économique et social de la Nation.
Q. : C'est intéressant. Cela veut dire ?
Keynes : Pour être simple, voilà comment fonctionne mon multiplicateur.
Lorsque l'État fait une relance budgétaire, donc lorsqu'il investit, les
revenus augmentent, donc la consommation augmente. Les entreprises, pour faire
face à cette consommation, augmentent leur production d'un niveau équivalent à
la part du revenu consacrée à la consommation. D'où une hausse de l'emploi et
une distribution de nouveaux revenus, entraînant une nouvelle vague de
consommation. D'un autre côté, la part du revenu non consommée, à savoir
l'épargne, augmente elle aussi, dégageant d'importants capitaux qui permettent
l'investissement. Après une certaine période, l'économie s'autofinance par
l'épargne réalisée grâce à l'accroissement du revenu des agents économiques.
Q. : Donc, si je comprends bien, au bout d'un certain cycle (disons cinq
ans, par exemple), la relance budgétaire devient neutre tout en ayant permis,
sur la période, la croissance économique.
Keynes : Il faut préciser, et c'est important, que cela ne se réalise que
dans une économie dynamique, qui a des caractéristiques qui me semblent
absentes de la vôtre. Mon multiplicateur a été élaboré pour une économie qui
avait ses propres moyens de production. Ces moyens de production étaient mis en
œuvre par des capitaux nationaux et généraient une valeur ajoutée répartie sur
cette économie, valeur ajoutée dont bénéficiaient ses agents économiques en
revenus supplémentaires et en épargne. Ce n'est pas le cas en Mauritanie. Je
crois qu'il y a dans mon multiplicateur, quand on l'applique à votre pays, un
effet que j'appellerai de « déperdition ».
Q. : De déperdition ?
Keynes : Oui. Imaginez un seau percé que l'on voudrait remplir. Chaque
ouguiya que l'État verse dans l'économie devrait passer de main en main, d'un
salaire à une boutique, d'une boutique à un atelier. Mais chez vous, à chaque
passage, le seau fuit par deux trous. Le premier trou, ce sont les importations
: l'ouguiya dépensée sert à acheter un produit fabriqué ailleurs, et c'est
l'économie d'un autre pays qu'elle fait tourner. Le second trou, ce sont les
détournements : l'ouguiya ne va même pas jusqu'au marché, elle s'arrête dans
une poche, et de là, bien souvent, elle repart à l'étranger sous forme de villa
ou de compte bancaire.
Q. : Pouvez-vous chiffrer cela pour un « nul » ?
Keynes : Prenons un exemple simple, purement illustratif. Dans une économie
qui produit ce qu'elle consomme, si chacun dépense 80 ouguiyas sur chaque 100 ouguiyas
de revenu nouveau et en épargne 20, le multiplicateur vaut 1 ÷ 0,2 = 5. Cent
ouguiyas de dépense publique finissent par créer 500 ouguiyas de revenu
national. Maintenant, supposez que sur ces 100 ouguiyas, 20 soient épargnées,
50 partent en achats de produits importés et 10 s'évaporent dans les
détournements. Il ne reste que 20 ouguiyas qui font vraiment un nouveau tour
dans le pays. Le multiplicateur tombe à 1 ÷ (0,2 + 0,5 + 0,1) = 1 ÷ 0,8 = 1,25.
Les mêmes 100 ouguiyas de dépense publique ne créent plus que 125 ouguiyas de
revenu national, au lieu de 500. Voilà la déperdition.
Q. : C'est probablement notre politique monétaire qui ne s'articule pas
efficacement avec notre politique budgétaire…
Keynes : Il est important, en effet, que la politique monétaire soit
combinée avec la politique budgétaire de déficit des dépenses publiques…
Q. : Quelle analyse en faites-vous ?
Keynes : Je crois que, pour la Mauritanie, tout tourne autour de la
production nationale. Or celle-ci, en termes de valeur ajoutée, est quasi
inexistante. Toute détermination de l'accroissement de la masse monétaire passe
nécessairement par une prise en compte de l'élasticité de cette production
nationale, c'est-à-dire de sa capacité à produire davantage quand on lui
demande davantage. Ainsi, toute volonté d'accroître le pouvoir d'achat est
forcément limitée par la faiblesse de l'appareil de production national.
Augmenter les salaires équivaudrait à accroître l'inflation, puisque la monnaie
supplémentaire ne trouve pas en face d'elle une offre marchande nationale
correspondante. L'État se trouve alors sous contrainte extérieure : il doit
importer, et s'endetter à l'extérieur, pour faire face à une demande que la
production nationale ne peut satisfaire. Les conséquences en sont évidentes
pour la politique monétaire, qui se trouve biaisée et dénaturée par des
facteurs exogènes.
Q. : Cela signifie donc que l'on ne peut parler de politique monétaire que
si l'État développe une politique industrielle et commerciale…
Keynes : On ne peut relancer l'investissement si l'État achète tout à
l'étranger, y compris ses machines. Or c'est par l'investissement, y compris
par le déficit budgétaire, que l'on génère la croissance, fondement du plein
emploi et de l'accroissement des recettes publiques qui, cycliquement,
rétabliront les équilibres budgétaires.
Q. : Cela signifie-t-il qu'en Mauritanie nous ne sommes maîtres ni de notre
politique budgétaire, ni, encore moins, de la politique monétaire qui doit
l'accompagner ?
Keynes : Je crois que cela est principalement dû à la nature même de
l'économie et des finances publiques de votre pays. L'absence d'un tissu
industriel productif et la faiblesse du pouvoir d'achat font que le déficit
budgétaire ne peut pas être un moyen de relance de l'économie.
Q. : Cela est-il définitif ?
Keynes : Ce qui handicape fondamentalement, à mon avis, la croissance
économique du pays et empêche les politiques de l'État (budgétaire et monétaire
notamment) de jouer leur rôle, c'est que le budget est confisqué par les
engagements financiers de l'État à long terme…
Q. : Et à long terme, nous sommes tous morts !
Keynes : Non, pas de précipitation. Cela, je l'ai dit dans un autre
contexte… Ce qu'il faut dire, c'est que les pouvoirs publics mauritaniens ont
adopté une stratégie de développement qui hypothèque durablement toute
amélioration de la situation économique et sociale du pays. L'enlisement de
l'État dans des projets de grande envergure, financés à coups d'endettement
international, interdit toute appréciation de l'efficacité des politiques
budgétaires adoptées. L'État mauritanien n'est maître ni de la quasi-totalité
de ses ressources, qui proviennent de l'emprunt international, ni de ses
investissements, monopolisés par des projets d'envergure. Cela se répercute
nécessairement sur le développement social et économique du pays. Aucune
orientation ferme vers une politique industrielle qui doterait le pays de ses
outils de production, aucune stratégie d'infrastructures de base immédiates qui
permettrait aux populations d'améliorer leur niveau de vie et leur
environnement économique, n'est conduite dans la durée. Si les populations
mauritaniennes souffrent du manque de tout, de l'eau à l'électricité en passant
par les produits alimentaires, et si le niveau de vie s'est considérablement
dégradé sous l'effet de la flambée des prix, du chômage et de la crise des ménages,
c'est que l'État mauritanien investit ailleurs, dans des projets dont la
rentabilité ne se concevra que dans plusieurs années… Et d'ici là…
Q. : Nous serons tous morts !
Keynes : Pas encore. Mais je crois que l'investissement dans des projets
prioritaires, à court et moyen terme, aurait mieux aidé à aller vers le
développement. Ainsi, le grand projet d'Aftout Essahli apportera probablement
de l'eau jusqu'à Nouakchott, mais il n'améliorera nullement une situation
industrielle et infrastructurelle qui se sera, d'ici là, fortement dégradée.
Q. : Est-ce à dire que l'État aurait dû investir dans les ressources
humaines (formation, éducation, savoir-faire), dans l'amélioration du niveau de
vie des populations (hôpitaux, infrastructures urbaines), dans la création
d'institutions de développement (instituts de recherche, laboratoires), dans la
maîtrise des technologies, dans le développement d'un tissu industriel et
commercial compétitif, et dans le renforcement et l'assainissement des systèmes
financiers et bancaires, supports de l'économie, avant d'entamer de tels
projets d'envergure, qui monopolisent ses ressources et laissent les
populations démunies et le pays sans ressources ni infrastructures ?
Keynes : D'autant plus qu'il faut savoir que ces grands projets, jusqu'à
leur réalisation, réduiront à néant toute velléité de l'État d'adopter une
politique budgétaire visant à relancer l'investissement et la croissance. En
effet, outre qu'ils accaparent ses ressources, le financement de ces projets,
qui provient de l'emprunt étranger, servira à payer des compagnies étrangères,
maîtres d'œuvre des projets, qui fourniront les biens (machines, outils) et les
services (ingénieurs, techniciens), et tout cela depuis l'étranger ! Cela
signifie que l'État ne réalisera pas, grâce à ces investissements, une
distribution de revenus à l'échelle nationale, la main-d'œuvre qualifiée étant
étrangère, ni ne participera au financement d'une industrie nationale qui
fournirait les machines et les outils. Donc pas d'accroissement de revenus, pas
de création de valeur ajoutée par des entreprises nationales, inexistantes.
L'économie de votre pays ne bénéficiera pas de l'investissement réalisé par
l'État. Je l'ai dit : une politique budgétaire ne se conçoit que par une
capacité de maîtrise des flux financiers budgétaires et une politique monétaire
appuyée sur une politique industrielle. Il ne sert à rien de relancer
l'investissement si l'on acquiert ses machines à l'étranger, et de surcroît si
on les acquiert par un endettement qui n'est pas contrebalancé par une
politique de croissance permettant son remboursement.
Q. : Vous me semblez très pessimiste, Monsieur Keynes…
Keynes : Et vous, ne l'êtes-vous pas ?
Q. : Je crois que je vais me tourner vers les monétaristes… Ils sont moins
keynésiens.
Keynes me regarda d'un œil réprobateur, remit son turban qui pendait à son
cou, prit un air de philosophe qui siérait bien à Hayek, et dit :
Keynes : Keynésien ou pas, je crois que ce qui vous manque en Mauritanie,
ce n'est pas la théorisation de ce qui arrive à votre économie. C'est
l'intégrité des hommes qui la dirigent.
Q. : L'intégrité ? m'écriai-je. Oui, je le crois aussi. Mais n'aurions-nous
pas dû commencer par là, Monsieur Keynes ?
Il eut un hochement de tête et s'en alla. Et pendant que sa silhouette
enturbannée disparaissait derrière les quelques baraques de cette banlieue
nauséabonde, je me disais que si John Maynard Keynes avait posé le pied ici,
c'est que nous en valions bien la peine. Allez savoir pourquoi.
Entre deux
visites : de l'intégrité et de l'économie
J'ai longtemps cru que cette dernière phrase de Keynes était une boutade.
Elle est en réalité la conclusion la plus technique de tout l'entretien.
Relisons le calcul du seau percé. Le premier trou, celui des importations,
est une affaire de structure : on ne bâtit pas une industrie en un budget. Mais
le second trou, celui des détournements, est une affaire d'hommes. Un pays qui
importe plus de 70 % de ses besoins alimentaires et dont plus de 99 % des
exportations de biens proviennent des industries extractives a déjà un
multiplicateur fragile. S'il y ajoute une administration où chaque marché
public laisse une commission en chemin, il n'a plus de multiplicateur du tout :
il a un diviseur.
C'est pourquoi l'intégrité n'est pas un supplément d'âme que l'on
ajouterait à l'économie une fois les équations résolues. Elle est une variable
de l'équation. Tant qu'elle vaut zéro, toutes les relances budgétaires du monde
se perdent dans le sable, et Keynes a raison de dire que la théorie ne manque
pas : ce sont les théoriciens qui manquent de gardiens honnêtes.
Second
entretien : Keynes revient, en 2026
Je ne pensais pas le revoir. Et pourtant, un soir de 2026, par une chaleur
à fendre les pierres, je le retrouvai au même endroit. La baraque branlante
avait été remplacée par une autre, tout aussi branlante. Les jeunes gens
désœuvrés étaient d'autres jeunes gens, tout aussi désœuvrés. Keynes, lui,
n'avait pas changé : même turban, même regard, un épais dossier sous le bras.
Q. : Monsieur Keynes ! Vous revenez ?
Keynes : On m'a dit que votre pays avait enfin suivi mes conseils. On m'a
parlé d'un plan de relance. En bon keynésien, je suis venu voir le
multiplicateur à l'œuvre.
Q. : Ah, le plan de relance… C'était en 2020, au sortir de la pandémie. Un
« programme prioritaire élargi » de 24,2 milliards de nouvelles ouguiyas, soit
plus de 240 milliards d'anciennes, étalé sur trente mois, de 2020 à 2022. On
l'a présenté comme représentant 8,5 % du PIB. Objectif affiché : 52 000
emplois.
Keynes, les yeux brillants : 8,5 % du PIB ! Voilà une relance digne de ce
nom. Avec un multiplicateur même modeste, cela aurait dû transformer le pays.
Qu'a-t-on construit ?
Q. : Le projet le plus visible, ce sont des échangeurs routiers à
Nouakchott. Une dizaine.
Keynes : Des échangeurs… Et les voitures qui passent dessus ?
Q. : Pour une bonne part, des épaves que personne n'a retirées de la
circulation. On a construit les rampes avant d'assainir le parc automobile et
de contrôler les permis.
Keynes, soupirant : Toujours le « matériel » avant le « logiciel ». Et les
52 000 emplois ?
Q. : Neuf mois après l'annonce, on n'en voyait pas les résultats.
Aujourd'hui, le chômage atteint 13,12 % à la fin de 2025, contre 12,29 % un an
plus tôt. Chez les jeunes, 22,17 %. Chez les femmes, 21,29 %. Et à peine 42 %
des personnes en âge de travailler participent au marché du travail.
Keynes : Donc le chômage a augmenté après la relance. Et la pauvreté ?
Q. : La pauvreté monétaire est passée de 31,8 % de la population en 2019 à
34,3 % en 2023. Elle a augmenté précisément pendant les années de la relance.
Keynes, ouvrant son dossier : Voilà qui confirme ma déperdition, et même
au-delà. Mais je voudrais comprendre une chose. Qui devait exécuter ce plan ?
Q. : L'administration, bien sûr.
Keynes : Et que vaut-elle, votre administration ?
Q. : On a pu calculer, à l'époque, que l'administration contribuait pour
moins de 7 % au PIB tout en absorbant plus de 54 % des dépenses budgétaires. En
2020, son budget de fonctionnement, hors service de la dette, représentait
33,11 milliards d'ouguiyas sur 60,99 milliards de dépenses : 33,11 ÷ 60,99 =
54,3 %.
Keynes : Autrement dit, vous avez confié une relance à une machine qui
consomme plus de la moitié du carburant pour produire moins d'un quatorzième de
la route. Le montant d'un investissement importe moins que ceux qui le mettent
en œuvre. C'est une loi que j'aurais dû écrire en tête de ma Théorie
générale.
a) Le
budget qu'on vote et celui qu'on exécute
Keynes : Laissons la relance de 2020. Parlez-moi de l'ordinaire. L'État
vote chaque année un budget ; l'exécute-t-il ?
Q. : C'est tout le problème. Prenez l'année 2025. À la fin du mois d'août,
le secteur de l'énergie n'avait exécuté que 33,91 % de ses crédits, sur 6,92
milliards d'ouguiyas votés pour le ministère. L'hydraulique et
l'assainissement, 45,61 %, sur 4,82 milliards. Pendant ce temps, la ligne des «
dépenses communes » était exécutée à 90,67 %. L'Assemblée nationale à 75,32 %.
La Haute Cour de justice à près de 82 %.
Keynes, relisant : Attendez. Votre peuple manque d'eau et d'électricité ;
ce sont les deux dépenses qui ont le plus fort effet d'entraînement sur
l'économie, car un atelier sans courant ne produit rien et un ménage sans eau
ne fait rien d'autre que chercher de l'eau. Et ce sont précisément celles-là
que vous n'exécutez qu'au tiers ou à moins de la moitié, tandis que les
dépenses de fonctionnement les plus discrétionnaires sont exécutées à plus de
90 % ?
Q. : C'est exactement cela.
Keynes : Ce n'est pas une politique budgétaire, c'est une politique
budgétaire à l'envers. Une relance consiste à dépenser là où chaque ouguiya en
fait naître d'autres. Vous faites le contraire : vous dépensez là où chaque
ouguiya s'arrête, et vous épargnez là où elle aurait circulé. Les pénuries dont
vous souffrez ne viennent pas d'un manque de ressources : elles viennent de
crédits votés et non consommés.
Q. : Et l'été 2026 nous en a donné une illustration cruelle : deux postes
de transformation de Nouakchott ont brûlé, et six communes de la capitale ont
été plongées dans le noir pendant plusieurs jours de canicule.
Keynes : Je n'ai pas besoin qu'on m'explique le reste.
b) Quand
l'argent manque : qui paie ?
Keynes : Et quand les recettes rentrent mal ? Car j'imagine qu'elles
rentrent mal.
Q. : En 2025, le Trésor attendait 110,1 milliards d'ouguiyas de recettes.
Il en a encaissé 91,9. Il manquait 18,2 milliards, soit 16,5 % de ce qu'il
avait prévu.
Keynes : Un keynésien vous dirait : dans ce cas, on maintient la dépense
productive et l'on accepte un déficit temporaire. Qu'avez-vous fait ?
Q. : Les dépenses dites prioritaires (le développement rural, les communes,
les comptes des collectivités) ont été amputées de 20,8 %, soit 14,9 milliards
d'ouguiyas. À elles seules, elles ont absorbé plus des trois quarts du manque.
Dans le même temps, le service de la dette a été payé 21,7 % au-dessus de ce
qui était prévu, et l'on a émis 77,3 milliards de bons du Trésor au lieu des
54,2 prévus : 42,6 % de plus.
Keynes, posant son dossier : Laissez-moi reformuler, pour être sûr d'avoir
compris. Face au manque, vous avez coupé ce qui nourrit les campagnes et les
communes, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus élevé, parce
qu'elle est dépensée sur place, en mil, en maçons, en puits. Et vous avez
surpayé les créanciers, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus
faible, puisqu'elle quitte le circuit ou dort dans les bilans bancaires. Puis
vous avez emprunté davantage à court terme pour rembourser ce qui arrivait à
échéance.
Q. : C'est cela.
Keynes : C'est l'austérité pour les pauvres et la générosité pour les
prêteurs. Je n'ai jamais rien écrit de tel. Même mes adversaires n'ont jamais
rien écrit de tel.
c) Le gaz,
enfin
Keynes : On m'a pourtant dit que vous aviez désormais du gaz. Avec le gaz,
vous devriez pouvoir financer une vraie relance sans emprunter.
Q. : Le premier gaz naturel liquéfié du champ Grand Tortue Ahmeyim, que
nous partageons avec le Sénégal, est sorti au début de 2025. La capacité est de
2,7 millions de tonnes par an. En 2025, 1,38 million de tonnes ont été
exportées, soit à peine plus de la moitié de la capacité. Les exportations
mauritaniennes de gaz ont été évaluées à environ 237 millions de dollars.
Keynes : 237 millions de dollars… Et combien de ces millions sont-ils
entrés dans le budget ?
Q. : C'est une excellente question, que nos propres documents budgétaires
ne tranchent pas : le même document de programmation budgétaire donne, pour les
recettes gazières de 2025, tantôt 7,4 milliards d'ouguiyas, tantôt 1,73
milliard. Quatre fois plus dans le résumé que dans le détail.
Keynes : Un pays qui ne sait pas combien son gaz lui rapporte ne peut pas
faire de politique budgétaire avec son gaz. Et le gaz lui-même : est-il
transformé chez vous ? Crée-t-il des emplois chez vous ? Achète-t-il chez vous
ses tuyaux, ses ingénieurs, ses navires ?
Q. : Pour l'essentiel, non.
Keynes : Alors c'est l'Aftout Essahli en plus grand. L'investissement est
venu de l'étranger, les machines de l'étranger, les techniciens de l'étranger,
et le produit repart à l'étranger. Le multiplicateur d'un gisement offshore,
pour l'économie qui l'entoure, est à peu près celui d'un navire qui passe au
large.
d) Le fonds
qui prête aux riches
Keynes : Et ce que vous touchez, qu'en faites-vous ? Vous l'épargnez,
j'espère, pour les générations futures ?
Q. : Il existe un Fonds national des revenus des hydrocarbures, alimenté
depuis 2006. Il contient 214,5 millions de dollars. Il est officiellement «
domicilié » à la Banque de France.
Keynes : Voilà une maison respectable.
Q. : Sauf que l'argent n'y est pas. En 2025, le fonds a perçu 14,7 millions
de dollars d'intérêts. La Banque de France en a versé 1,7 %. Une banque
koweïtienne en a versé 62,3 %. L'argent est placé en dépôts à terme, rémunérés
entre 3,9 % et 4,9 %.
Keynes : Et pendant ce temps, à quel prix l'État mauritanien emprunte-t-il
?
Q. : La Banque centrale a fixé son taux directeur à 6 % en 2025, puis l'a
relevé d'un demi-point en mai 2026. Et c'est sur ce marché intérieur, où
l'argent coûte au moins cela, que le Trésor a émis 42,6 % de bons de plus que
prévu.
Keynes éclata d'un rire qui fit fuir les chèvres.
Keynes : C'est magnifique. Vous prêtez à 3,9 % aux banques du Golfe et vous
empruntez chez vous à plus de 6 %. Vous êtes le seul pays au monde qui finance
les riches pour s'endetter auprès des siens. Et ces intérêts, que
représentent-ils ?
Q. : Environ 584 millions d'ouguiyas. Rapportés aux 15 milliards retirés au
développement rural et aux collectivités en 2025, cela fait 3,9 %. Et le fonds
tout entier, 214,5 millions de dollars, ne couvre même pas les deux tiers d'une
seule année de ces coupes.
Keynes : Donc votre épargne de vingt ans ne pèse pas une année de vos
renoncements. Ce n'est pas un fonds pour les générations futures, c'est une
tirelire qui rapporte moins que ce que coûte l'emprunt qu'elle aurait permis
d'éviter.
e) Le
budget confisqué, près de vingt ans après
Keynes : La dernière fois, je vous avais dit que votre budget était
confisqué par les engagements de long terme. Où en est-on ?
Q. : Le service de la dette absorbe plus de 25 % des recettes budgétaires,
davantage que la santé et l'éducation réunies. En 2026, les intérêts de la
dette atteignent 5,08 milliards d'ouguiyas, en hausse de 27,6 % en un an. La
loi de finances initiale de 2026 annonce un investissement en hausse de 15,9 %.
Keynes : Un investissement en hausse, voilà une bonne nouvelle sur le
papier. Mais vous m'avez montré que le papier ne s'exécute pas. En 2025, on a
voté pour l'énergie et exécuté pour les dépenses communes ; on a promis au
développement rural et payé aux créanciers. Qu'est-ce qui me garantit que 2026
sera différente ?
Q. : Rien.
Keynes : Alors ma réponse de la première fois tient toujours. Je vous ai
parlé d'un multiplicateur à déperdition. En 2026, j'ajoute un chapitre à ma
théorie : le multiplicateur inversé. C'est celui d'un État qui, en
période de difficulté, coupe la dépense qui multiplie et protège celle qui
divise. Chez vous, la relance budgétaire n'a pas échoué parce que ma théorie
est fausse. Elle a échoué parce qu'on ne l'a jamais appliquée : on a dépensé,
ce qui n'est pas la même chose.
Q. : Que faudrait-il faire, alors ?
Keynes : Ce que je vous disais déjà, et que vous n'avez pas fait. Exécuter
d'abord les crédits de l'eau, de l'électricité, des écoles, des centres de
santé et des campagnes, parce que ce sont eux qui font tourner votre économie à
l'intérieur de vos frontières. Acheter chez vous tout ce qui peut l'être.
Exiger que le gaz, le fer, l'or et le poisson laissent de la valeur ajoutée sur
votre sol et non seulement des redevances dans vos caisses. Placer l'épargne du
fonds des hydrocarbures de manière à ce qu'elle rapporte au moins ce que coûte
votre propre dette, ou l'utiliser pour éviter cette dette. Publier ce que l'on
dépense, là où on le dépense. Et punir ceux qui percent le seau.
Q. : C'est-à-dire, encore et toujours…
Keynes : L'intégrité des hommes. Je vous l'avais dit. Vous m'aviez répondu
qu'il aurait fallu commencer par là. Près de vingt ans ont passé, et vous
n'avez toujours pas commencé.
Il referma son dossier, rajusta son turban et s'éloigna vers les baraques.
Cette fois, il ne se retourna pas. Je crus l'entendre murmurer qu'à long terme
nous serions tous morts, mais qu'ici, on ne se donnait même pas la peine
d'attendre le long terme.
Et je restai là, devant les jeunes gens désœuvrés, à me demander combien de
fois encore il faudrait que Keynes vienne en Mauritanie pour que nous
comprenions enfin ce qu'il était venu nous dire.
Pr ELY Mustapha

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