La faute dans ce titre est volontaire (non, le prof n’a pas fumé la moquette ; pas encore). Le « i grec » est ici une affaire d’État. Il témoigne des bienfaits d’une politique éducative conduite avec la retenue nécessaire : tant qu’il reste des fautes, il reste de l’espoir pour ceux que la lecture dérange.
Prenez « salayre ». Un enseignant
correctement payé, ayant bien dormi, avec les yeux en face des trous de ses lunettes
non cabossées, n’étant pas essoufflé par une course poursuite avec le boutiquier
du coin réclamant ses arriérés préhistoriques, avec des sandales en mousse de
Pékin qui sont le seul bien qu’il arrive à garder puisqu’elles flottent lors des
inondations, corrigerait aussitôt : «
salaire ». La chose paraît innocente. Mais après avoir corrigé un mot, l’élève
voudra peut-être en connaître le sens. Et c’est là que les ennuis commencent.
Il découvrira qu’un salaire est une somme due en échange d’un travail, et non
une récompense facultative accordée, entre deux cérémonies, à quelqu’un qu’on
vient d’appeler «pilier de la nation ».
Le « i grec » constitue donc une affaire
d’État. Enseignez à un élève à le repérer dans salayre, et il repérera
bientôt d’autres choses qui n’ont rien à faire là : une exception glissée dans
un texte, une promesse ajoutée à un discours, une responsabilité discrètement
déplacée vers un bureau voisin. Il découvrira aussi ce qui devrait s’y trouver
et manque à l’appel. C’est le propre de la lecture : elle rend visibles les
absences.
Voilà pourquoi il ne faut surtout pas
augmenter le salayre des enseignants. Un professeur qui a les moyens
d’enseigner pourrait dire à sa classe : « Regardez bien ce y. » Les
élèves regarderaient. Puis ils prendraient la fâcheuse habitude de regarder le
reste.
Et pour la paix de ceux qui préfèrent
gouverner les yeux fermés, ce serait vraiment trop.
L’enfant poursuivra sa lecture. Sur
une affiche, il verra : « L’éducation est notre priorité. » Émerveillé, il
cherchera ce que signifie priorité. Son dictionnaire ne dira
malheureusement pas : « Secteur auquel on rend hommage avant de passer aux
affaires sérieuses. » Nous risquons de perdre à jamais le droit de prononcer
cette phrase sans qu’un élève demande : « Alors pourquoi mes enseignants réclament-ils
leurs indemnités ? »
Plus tard, ce même élève tombera
sur un communiqué annonçant qu’un accord a été « conclu ». Il commettra
l’imprudence d’en déduire qu’il doit être appliqué. Il faudra lui expliquer,
avec toute la patience nécessaire, qu’en langue administrative, « conclu »
signifie parfois « prêt à entamer une longue et brillante carrière d’attente ».
Le cas le plus grave concerne le
citoyen capable de lire deux textes à la fois. Il place la promesse à gauche,
les résultats à droite, puis compare. Aucune circulaire n’a jamais trouvé de
remède fiable à cette méthode. On peut toujours lui répondre que « des efforts
importants ont été consentis », mais il risque de demander lesquels. On peut
lui dire que « le dossier suit son cours », mais il voudra connaître son
itinéraire. On peut même annoncer une « accélération de la cadence » ; le voilà
qui sort un calendrier. C’est déloyal.
La lecture présente un autre défaut
: elle donne accès aux petits caractères. Ceux qui vivent paisiblement dans les
grands discours savent qu’il ne faut jamais encourager cette habitude. Dans les
grands caractères, tout est clair : engagement, progrès, réforme. Dans les
petits, on trouve parfois les conditions, les délais, les exceptions et le nom
du bureau compétent. L’élève bien instruit ne se contente pas d’applaudir la
première ligne ; il descend jusqu’à la dernière. Il pourrait même conserver une
copie. À partir de là, la mémoire institutionnelle n’a plus le monopole de
l’oubli.
Et que dire de celui qui apprend à
écrire ? Lire permet de constater qu’une demande n’a pas reçu de réponse.
Écrire permet d’en envoyer une deuxième, avec la date de la première. Au
troisième courrier, il joindra les pièces. Au quatrième, il citera le texte
applicable. Ce n’est plus un administré : c’est une menace classée par ordre
chronologique.
Voilà pourquoi l’erreur « salayre »
doit être protégée comme un patrimoine national. Elle maintient une distance
salutaire entre les mots et leur sens, entre les promesses et leur exécution,
entre le citoyen et le document qu’on aurait préféré qu’il ne lise pas.
N’augmentons donc surtout pas le
salaire des enseignants. Ils pourraient apprendre à toute une génération qu’une
faute se corrige. D’abord sur le papier. Ensuite, qui sait, ailleurs.
Le 24 septembre 2026, des centaines
d’enseignants mauritaniens se sont rassemblés devant le ministère de
l’Éducation nationale. Ils ont bravé la pluie et les routes inondées pour
réclamer une hausse des salaires, le paiement d’indemnités et, pour certains,
d’arriérés. Leur Coordination syndicale unifiée rassemble trois syndicats.
Voilà une mobilisation inquiétante : si ces enseignants sont capables de
traverser une rue sous l’eau, imaginez ce qu’ils feraient avec un salaire
décent et une classe équipée.
Il est donc urgent de défendre
l’intérêt supérieur de l’immobilisme. Voici pourquoi il ne faut, sous aucun
prétexte, les augmenter.
Ils auraient le
temps d’enseigner
Le premier risque est d’une
simplicité effrayante. Un enseignant moins préoccupé par ses fins de mois
pourrait consacrer davantage de temps à préparer ses cours, à suivre les élèves
qui décrochent, à lire et à corriger sérieusement les devoirs.
On voit tout de suite le problème :
un devoir corrigé peut devenir un raisonnement corrigé. L’élève qui apprend à
repérer une erreur dans une soustraction pourrait, plus tard, en repérer une
dans un budget. Celui qui apprend la différence entre un fait et une opinion
pourrait l’appliquer à un discours officiel. Quant à celui qui maîtrise la
compréhension de texte, il risque de lire jusqu’au bout une décision
administrative. C’est aller chercher les ennuis.
Ils
enseigneraient la différence entre « décidé » et « fait »
Un représentant syndical, évoque
des « décisions qui restent en attente ». Après plusieurs réunions de
conciliation, les enseignants dénoncent la lenteur de mise en œuvre d’accords
déjà conclus. Ils demandent aussi la revalorisation des indemnités et une clarification
des règles de représentativité syndicale.
Soyons justes envers
l’administration : attendre est un travail. Une décision doit être annoncée,
saluée, transmise, examinée, réexaminée, puis confiée à quelqu’un qui promet
d’en suivre l’évolution. L’appliquer immédiatement priverait beaucoup de monde de
l’occasion de dire : « Le dossier suit son cours. »
Or un enseignant convenablement
payé pourrait expliquer à ses élèves qu’une décision n’est pas une décoration
murale. Imaginez ces élèves, devenus adultes, demandant pourquoi un accord
signé n’a pas été exécuté. Toute une tradition de réponses évasives serait
menacée.
Ils formeraient
des citoyens particulièrement agaçants
Un élève instruit ne devient pas
nécessairement opposant. C’est beaucoup plus grave : il peut devenir exigeant.
Il pourrait demander à quoi sert
une dépense publique, comment on mesure un résultat, pourquoi tel service ne
fonctionne pas et à qui incombe de le réparer. Il pourrait même poser ces
questions calmement, chiffres et documents en main. Face à cela, la formule «
vous n’avez pas compris » perd une bonne partie de sa puissance.
La léthargie morale et
l’engourdissement intellectuel offrent, au contraire, un confort appréciable.
Un citoyen trop fatigué pour vérifier laisse passer une contradiction. Un
citoyen qui ne connaît pas ses droits prend parfois une faveur pour une justice.
Et dans cette douce bouillabaisse, la médiocrité administrative peut flotter à
la surface en se faisant passer pour de la compétence.
Ils
compromettraient la paix du régime
Un dirigeant syndicaliste dit
entendre régulièrement des annonces d’amélioration sans en voir les effets sur
la vie des enseignants. Voilà pourtant le secret d’une communication durable :
promettre assez pour maintenir l’espoir, agir assez lentement pour pouvoir
renouveler la promesse.
Si les enseignants étaient mieux
traités, certains pourraient transmettre aux générations suivantes une idée
subversive : l’autorité publique doit rendre compte de ses actes. Pas être
insultée, pas être renversée à chaque mauvaise note ; simplement rendre compte.
Il est difficile d’imaginer menace plus polie, et donc plus embarrassante, pour
la paix d’un régime fondée sur l’absence de questions.
Prenons un exemple. Une ancienne
élève devenue fonctionnaire reçoit un dossier marqué « urgent » depuis huit
mois. Au lieu de l’ajouter à la pile des urgences historiques, elle demande
pourquoi il n’a pas été traité. Son supérieur invoque les « procédures ». Elle
demande lesquelles. À ce stade, la civilisation administrative que nous
connaissons pourrait ne pas s’en remettre.
La solution : des
hommages, surtout pas des virements
Il faut donc continuer à déclarer
les enseignants « piliers de la nation ». Le pilier est un symbole commode : on
le remercie pour sa solidité sans se demander ce qui le soutient.
Aux demandes de salaire, répondons
par une cérémonie. Aux indemnités impayées, par un communiqué. Aux arriérés,
par une commission de suivi des arriérés. Quant au local syndical également
réclamé, on pourrait leur attribuer une pièce imaginaire : elle sera disponible
immédiatement, ne coûtera rien et correspondra parfaitement au mobilier des
promesses
Bien entendu, tout ceci est une
satire. Augmenter les salaires ne suffira pas, à lui seul, à transformer
l’école mauritanienne. Mais demander aux enseignants de former des esprits
libres tout en les laissant lutter pour leurs conditions de vie, c’est vouloir
récolter du savoir après avoir économisé sur ceux qui le sèment.
Alors oui, n’augmentons surtout pas
le « salayre » des enseignants. Ils pourraient commencer
par corriger ce mot. Puis apprendre à leurs élèves à corriger le reste. Or l’Etat
mauritanien c’est surtout ce qui en …reste.

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Pr ELY Mustapha