Mais en tant qu’universitaire-chercheur et mû par la déontologie requise pour rétablir, démonstration à l’appui, la réalité des faits et des chiffres, je ne peux que constater que la presse a fait d’une information financière un « scandale », qui n’en est pas un. Et je le dis tout net: non, le régime de Ghazouani n’a pas reçu en 7 ans (de 2019 à 2026) l’équivalent de ce que la Mauritanie a reçu en financement en soixante ans.
Voici mon décryptage qui se base sur un principe fondamental en matière d’analyse
financière sur une période quelconque : l’étalonnage. L'étalonnage des
finances publiques consiste à comparer la performance, la gestion et
l'allocation des ressources d'une administration publique à des références
nationales ou internationales. Toutefois, tout étalonnage qui ne s’inscrirait pas sur
la période (en années fiscales), ici sept ans d’un côté et 60 ans de l’autre, ne
saurait rendre compte de la réalité des chiffres.
La
presse nationale et internationale s’est saisie de montants
annoncés vertigineux : 1,64 milliard de dollars
approuvés entre juillet 2019 et juin 2026, contre
1,63 milliard cumulés depuis le tout
premier prêt de mars 1960. Sauf que, comparés au même étalonnage, les comptes
ne sont pas ce qu'ils semblent être.
« Entre juillet 2019 et le 30 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé 1,64 milliard USD de financements en faveur de la Mauritanie. Entre son premier prêt, en mars 1960, et juin 2019, le cumul atteignait 1,63 milliard USD.
En sept exercices, le pays a ainsi obtenu
davantage d’engagements que durant les près de six décennies
précédentes,
selon la base financière de l’institution arrêtée au 31 août 2026.
Depuis 1960, les financements approuvés en
faveur de la Mauritanie totalisent 3,27 milliards USD répartis
sur 112 opérations. »
Un titre accrocheur… et une
comparaison piégée
Pour sacrifier à la
pédagogie (déformation professionnelle) et pour une meilleure vulgarisation de cet
écrit pour le grand public , résumons d'abord ce que ces expressions signifient
vraiment.
Quand la Banque mondiale «
approuve » un financement, elle signe une promesse : l'argent n'arrive pas dans
les caisses de l'État le lendemain. Ces montants, appelés « engagements », se
décaissent au fil de l'avancement des projets, parfois sur dix ans ou plus.
Autre subtilité : le guichet qui prête à la Mauritanie depuis 1970 s'appelle
l'IDA, l'Association internationale de développement - c'est le prêteur à taux
doux du groupe, celui qui accorde aux pays les plus pauvres des crédits sur 30
à 40 ans, sans intérêts ou presque, assortis d'une période dite « de grâce »
pendant laquelle on ne rembourse rien. Bref : un crédit IDA est un prêt à des
conditions que le trésorier d'un pays riche ne peut même pas rêver d'obtenir.
Les chiffres qui circulent
sont, pris isolément, exacts. Le 17 mars 1960, huit mois avant l'indépendance,
la Banque mondiale accorde son premier financement à la Mauritanie : 66
millions de dollars pour la compagnie minière MIFERMA, avec la garantie de la
France et du futur État mauritanien. Soixante-six ans plus tard, le cumul des
financements approuvés atteint 3,27 milliards de dollars sur 112 opérations. Et
l'accélération des années 2020 est réelle : 30 millions de dollars d'appui
budgétaire approuvés en novembre 2025 pour lancer le nouveau cadre de
partenariat 2026-2030, assorti d'une enveloppe indicative de 160,2 millions de
droits de tirage spéciaux - les « DTS », la monnaie de compte utilisée par les
institutions financières internationales, un panier de devises qui vaut
aujourd'hui environ 1,35 dollar.
Le tour de passe-passe du
dollar nominal
Voici maintenant le nœud du
problème - et c'est lui qui fait toute la différence entre un constat honnête
et un titre racoleur. Un dollar de 1960 n'est pas un dollar de 2026. Par le jeu
de l'inflation, ce qui coûtait 1 dollar il y a soixante-six ans coûte
aujourd'hui plus de 11 dollars. Les économistes disent que les montants sont
exprimés en « dollars nominaux » quand on additionne les valeurs de chaque
époque sans corriger cette dérive, et en « dollars constants » ou « réels »
quand on ramène tout au pouvoir d'achat d'une même année.
Appliquons la correction,
avec l'indice des prix américain publié par le Bureau of Labor Statistics.
Le prêt MIFERMA de 66
millions de dollars de mars 1960 vaut, en dollars de 2026, environ 752 millions. Ce seul prêt ( passé en
une seule séance du conseil d'administration de la Banque ), dépasse plus de
deux fois le fameux « record » de l'exercice 2025, dont les 325 millions
nominaux ne valent dans cette même monnaie que 344 millions. Le record réel
reste donc à 1960, pas à 2025.
Et le bilan global me
diriez-vous ?
Revalorisés, les 1,64 milliards
approuvés depuis juillet 2019 représentent environ 1,89 milliard en dollars de
2026. En face, les 1,63 milliard des six premières décennies, une fois corrigés
de l'inflation, pèsent entre 2,8 et 5,1 milliards selon la méthode de
répartition retenue sur la période.
Autrement dit : la période 1960-2019 a mobilisé, en monnaie
comparable, entre une fois et demie et deux fois et demie plus que les sept
dernières années. Le titre « sept ans
contre soixante » ne survit pas à la correction de l'inflation.
Une accélération vraie,
aidée par des voisins
Cela ne signifie pas qu'il
ne s'est rien passé depuis 2020. En rythme annuel durable, jamais la Mauritanie
n'avait enchaîné des exercices à 230, 290 ou 340 millions réels comme en 2024,
2025 et 2026. Plusieurs moteurs expliquent ce changement de rythme.
D'abord, l'IDA « fait le
plein » régulièrement : tous les trois ans, les pays riches reconstituent ses
ressources, et chaque reconstitution récente a été plus grosse que la
précédente, augmentant mécaniquement l'allocation nationale dont chaque pays
bénéficiaire dispose ; allocation que la Mauritanie a consommée jusqu'au
dernier dollar. Ensuite, une partie croissante des montants attribués au pays
n'est pas vraiment nationale : il s'agit de projets régionaux calibrés sur
plusieurs pays à la fois (l'électricité
ouest-africaine, le numérique transsaharien, la résilience du littoral ) dont on comptabilise la quote-part
mauritanienne comme si elle était un financement du seul Nouakchott. Enfin,
l'appui budgétaire direct a repris : ce n'est plus la Banque qui finance un
pont ou un hôpital, elle verse de l'argent dans le budget de l'État en échange
d'un programme de réformes, et l'opération de novembre 2025 est la première
d'une série de trois.
La dette réelle : bien
moins, et ce n'est pas tout !
Ultime précision
pédagogique, sans laquelle ces montants prêtent irrémédiablement à confusion :
3,27 milliards approuvés en soixante-six ans, cela ne veut pas dire que la
Mauritanie « doit » 3,27 milliards. Une grande partie a été remboursée
depuis longtemps, une autre partie était composée de dons, qui ne se
remboursent jamais.
Au 31 août 2026, le pays avait remboursé
environ 788 millions de dollars ; son encours réel (ce qu'il doit encore) est de 651 millions. À l'inverse, il reste
encore plus de 805 millions de dollars d'engagements non décaissés en attente :
l'argent promis mais pas encore versé, bloqué derrière des études qui traînent,
des appels d'offres qui n'aboutissent pas, des chantiers qui n'avancent pas.
Et c'est là que se situe le
vrai sujet. Une promesse n'a de valeur que si elle devient des kilomètres de
ligne haute tension, des salles de classe ou des ordinateurs dans les écoles.
Après avoir montré qu'elle savait mobiliser la Banque mondiale, la Mauritanie
doit désormais démontrer qu'elle sait transformer ses engagements en
réalisations. C'est ce défi-là, et non un record arithmétique fabriqué à coups
de dollars dégonflés, qui dira si le changement d'ère est réel.
Depuis son premier prêt en
mars 1960 jusqu'à aujourd'hui, la Mauritanie a reçu l'équivalent de plus de
trois milliards de dollars de la Banque mondiale. Une fortune. Sauf que, sur le
terrain, les chiffres racontent une autre histoire : celle d'un pays qui a
appris à survivre, pas à prospérer.
Un État solvable, une
société à genoux
Commençons par ce qui
fonctionne. La Mauritanie a construit, grâce à ces financements, un appareil
d'État capable de payer ses factures. Le prêt historique de 66 millions de
dollars de 1960 - celui de la compagnie minière MIFERMA - a créé la seule
industrie intégrée du pays : la mine de Zouerate, un chemin de fer de 650
kilomètres, le port minéralier de Nouadhibou, une société nationale (la SNIM)
encore détenue à 78 % par l'État. Les réformes des années 1980-1990, complétées
par les allègements de dette de l'initiative PPTE, ont progressivement assaini
les finances publiques. Résultat : le FMI juge aujourd'hui la dette durable (42
% du PIB), la croissance a atteint 6,3 % en 2024, et le champ gazier GTA a
enfin produit son premier gaz en décembre 2024.
Mais voici la fracture :
pendant que l'État apprenait à équilibrer ses comptes, la société mauritanienne
restait à genoux. Trois chiffres résument le drame :
·
0,38 : l'indice de capital
humain. Un enfant né aujourd'hui en Mauritanie n'atteindra que 38 % de sa
productivité potentielle. Classée 150e sur 159 pays, la Mauritanie fait pire
que la moyenne subsaharienne (0,40), alors même que sa pauvreté monétaire est
parmi les plus basses du Sahel. Autrement dit : elle sous-performe même compte
tenu de ses moyens.
·
95 % : la proportion des enfants
de 10 ans qui ne savent ni lire ni comprendre un texte simple. Après des
décennies de projets éducatifs financés par la Banque mondiale, les évaluations
en classe donnent en moyenne 21 % de réussite en français, 38,6 % en arabe,
31,6 % en mathématiques. Les années de scolarité « effectives », une fois
ajustées à la qualité réelle de l'apprentissage, plafonnent à 4,2 années.
·
56,9 % : la part de la population
multidimensionnellement pauvre (77 % en milieu rural), selon l'étude
ANSADE/OPHI/UNICEF de 2022. Un quart des enfants souffre d'un retard de
croissance, et 42 % des 6-11 ans sont déscolarisés.
Pendant la période où le
pays « n'a jamais autant emprunté » - 1,64 milliard de dollars entre juillet
2019 et juin 2026 -, la pauvreté rurale est passée de 38,6 % à 43,1 % entre
2020 et 2024. Le paradoxe est brutal : plus on emprunte, plus on s'enfonce.
Le piège de la rente et le
spectre du « mal hollandais »
La structure productive de
1960 est toujours là : les minerais (or, fer, cuivre) représentent près de 19 %
du PIB et plus des trois quarts des exportations. Le pays reste une économie
d'enclaves qui exporte brut et importe tout, y compris la sécurité alimentaire.
Le gaz du champ GTA, inauguré en décembre 2024, pourrait aggraver ce travers :
quand un pays découvre une ressource abondante, sa monnaie se renchérit, ses
autres secteurs deviennent moins compétitifs, et l'État se met à dépendre
encore plus de la rente. Les économistes appellent cela le « mal hollandais »,
du nom des Pays-Bas après la découverte du gaz de Groningue dans les années
1960.
Déjà, la croissance
mauritanienne a ralenti de 6,3 % en 2024 à 4,2 % projetés en 2025, en raison
d'une contraction minière et de la volatilité des cours de l'or. Le service de
la dette extérieure a atteint 25 % des recettes publiques en 2023 ; 3,1 milliards
de dollars devront être servis entre 2024 et 2030, soit environ 450 millions
par an - l'équivalent, chaque année, d'un tiers des financements IDA du pic
récent consacrés à rembourser plutôt qu'à construire.
Le verdict de l'évaluateur
indépendant
L'IEG, l'évaluateur indépendant du Groupe de la Banque mondiale, a jugé « modérément insatisfaisant » le résultat du programme de pays FY2014-FY2016 : sur 14 objectifs de développement, deux non atteints et cinq partiellement atteints. Les projets d'éducation se succèdent depuis quarante ans ; les résultats PASEC (le test régional d'apprentissage) fournissent les 21-38 % cités plus haut. Les filets sociaux soutenus par la Banque (Tékavoul, revenus des ménages pauvres) ont servi de bouclier pendant le COVID, mais ils ne transforment pas la structure productive.
Le prochain
milliard sera jugé à l'aune de l'exécution
La Mauritanie a fait de ces
prêts ce qu'ils font partout où l'on confond stabilisation et développement :
un État qui paie ses factures, dont le paysage minier prospère, mais dont la
population n'a pas été dotée du capital humain escompté. Le prochain milliard -
le CPF 2026-2030 et l'appui budgétaire lancé en novembre 2025 - sera jugé non à
sa signature, comme le texte d'origine l'a mesuré en engagements, mais à sa
capacité à sortir le pays de ce duo de paradoxes : solvable mais ignorant, bien
doté par les bailleurs mais incapable de décaisser, premiers gaz en décembre et
premiers enfants analphabètes le même mois.
Et le seul étalonnage
d’une nation qui rende compte de sa
prospérité, n’est pas celui de ses richesses, mais celui de ses ressources
humaines.
Pr ELY Mustapha
