dimanche 4 octobre 2026

Non, la Mauritanie, n’a pas reçu de la Banque mondiale , en 7 ans (2019-2026), l’équivalent de ce qu’elle a reçu en financement en soixante ans. Pr ELY Mustapha

 Cet article n’est pas écrit pour justifier la gabegie qui caractérise la gestion des finances publiques mauritaniennes , ni la corruption généralisée et les détournements des ressources publiques qui ont lieu sur les prêts publics (bilatéraux et multilatéraux) que reçoit le régime de Ghazouani. Une gestion catastrophique que j’ai dénoncée et qui est fort connue des bailleurs de fonds, ce qui ne  les a, cependant, pas empêchés de continuer à déverser des millions de dollars.

Mais en tant qu’universitaire-chercheur et mû par la déontologie requise pour rétablir, démonstration à l’appui, la réalité des faits et des chiffres, je ne peux que constater que  la presse a fait d’une information financière un « scandale », qui n’en est pas un. Et je le dis tout net:  non, le régime de Ghazouani n’a pas reçu en 7 ans (de 2019 à 2026) l’équivalent de ce que la Mauritanie a reçu en financement en soixante ans.

Voici mon décryptage qui se base sur un principe fondamental en matière d’analyse financière sur une période quelconque : l’étalonnage.
L'étalonnage  des finances publiques consiste à comparer la performance, la gestion et l'allocation des ressources d'une administration publique à des références nationales ou internationales. Toutefois, tout étalonnage qui ne s’inscrirait pas sur la période (en années fiscales), ici sept ans d’un côté et 60 ans de l’autre, ne saurait rendre compte de la réalité des chiffres.

La presse nationale et internationale s’est saisie de montants annoncés vertigineux : 1,64 milliard de dollars approuvés entre juillet 2019 et juin 2026, contre 1,63 milliard cumulés depuis le tout premier prêt de mars 1960. Sauf que, comparés au même étalonnage, les comptes ne sont pas ce qu'ils semblent être.

« Entre juillet 2019 et le 30 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé 1,64 milliard USD de financements en faveur de la Mauritanie. Entre son premier prêt, en mars 1960, et juin 2019, le cumul atteignait 1,63 milliard USD.

En sept exercices, le pays a ainsi obtenu davantage d’engagements que durant les près de six décennies précédentes, selon la base financière de l’institution arrêtée au 31 août 2026. Depuis 1960, les financements approuvés en faveur de la Mauritanie totalisent 3,27 milliards USD répartis sur 112 opérations. »

Un titre accrocheur… et une comparaison piégée

Pour sacrifier à la pédagogie (déformation professionnelle) et pour une meilleure vulgarisation de cet écrit pour le grand public , résumons d'abord ce que ces expressions signifient vraiment.

Quand la Banque mondiale « approuve » un financement, elle signe une promesse : l'argent n'arrive pas dans les caisses de l'État le lendemain. Ces montants, appelés « engagements », se décaissent au fil de l'avancement des projets, parfois sur dix ans ou plus. Autre subtilité : le guichet qui prête à la Mauritanie depuis 1970 s'appelle l'IDA, l'Association internationale de développement - c'est le prêteur à taux doux du groupe, celui qui accorde aux pays les plus pauvres des crédits sur 30 à 40 ans, sans intérêts ou presque, assortis d'une période dite « de grâce » pendant laquelle on ne rembourse rien. Bref : un crédit IDA est un prêt à des conditions que le trésorier d'un pays riche ne peut même pas rêver d'obtenir.

Les chiffres qui circulent sont, pris isolément, exacts. Le 17 mars 1960, huit mois avant l'indépendance, la Banque mondiale accorde son premier financement à la Mauritanie : 66 millions de dollars pour la compagnie minière MIFERMA, avec la garantie de la France et du futur État mauritanien. Soixante-six ans plus tard, le cumul des financements approuvés atteint 3,27 milliards de dollars sur 112 opérations. Et l'accélération des années 2020 est réelle : 30 millions de dollars d'appui budgétaire approuvés en novembre 2025 pour lancer le nouveau cadre de partenariat 2026-2030, assorti d'une enveloppe indicative de 160,2 millions de droits de tirage spéciaux - les « DTS », la monnaie de compte utilisée par les institutions financières internationales, un panier de devises qui vaut aujourd'hui environ 1,35 dollar.

Le tour de passe-passe du dollar nominal

Voici maintenant le nœud du problème - et c'est lui qui fait toute la différence entre un constat honnête et un titre racoleur. Un dollar de 1960 n'est pas un dollar de 2026. Par le jeu de l'inflation, ce qui coûtait 1 dollar il y a soixante-six ans coûte aujourd'hui plus de 11 dollars. Les économistes disent que les montants sont exprimés en « dollars nominaux » quand on additionne les valeurs de chaque époque sans corriger cette dérive, et en « dollars constants » ou « réels » quand on ramène tout au pouvoir d'achat d'une même année.

Appliquons la correction, avec l'indice des prix américain publié par le Bureau of Labor Statistics.

Le prêt MIFERMA de 66 millions de dollars de mars 1960 vaut, en dollars de 2026, environ 752 millions. Ce seul prêt ( passé en une seule séance du conseil d'administration de la Banque ), dépasse plus de deux fois le fameux « record » de l'exercice 2025, dont les 325 millions nominaux ne valent dans cette même monnaie que 344 millions. Le record réel reste donc à 1960, pas à 2025.

Et le bilan global me diriez-vous ?

Revalorisés, les 1,64 milliards approuvés depuis juillet 2019 représentent environ 1,89 milliard en dollars de 2026. En face, les 1,63 milliard des six premières décennies, une fois corrigés de l'inflation, pèsent entre 2,8 et 5,1 milliards selon la méthode de répartition retenue sur la période.

Autrement dit : la période 1960-2019 a mobilisé, en monnaie comparable, entre une fois et demie et deux fois et demie plus que les sept dernières années. Le titre « sept ans contre soixante » ne survit pas à la correction de l'inflation.

Une accélération vraie, aidée par des voisins

Cela ne signifie pas qu'il ne s'est rien passé depuis 2020. En rythme annuel durable, jamais la Mauritanie n'avait enchaîné des exercices à 230, 290 ou 340 millions réels comme en 2024, 2025 et 2026. Plusieurs moteurs expliquent ce changement de rythme.

D'abord, l'IDA « fait le plein » régulièrement : tous les trois ans, les pays riches reconstituent ses ressources, et chaque reconstitution récente a été plus grosse que la précédente, augmentant mécaniquement l'allocation nationale dont chaque pays bénéficiaire dispose ; allocation que la Mauritanie a consommée jusqu'au dernier dollar. Ensuite, une partie croissante des montants attribués au pays n'est pas vraiment nationale : il s'agit de projets régionaux calibrés sur plusieurs pays à la fois  (l'électricité ouest-africaine, le numérique transsaharien, la résilience du littoral )  dont on comptabilise la quote-part mauritanienne comme si elle était un financement du seul Nouakchott. Enfin, l'appui budgétaire direct a repris : ce n'est plus la Banque qui finance un pont ou un hôpital, elle verse de l'argent dans le budget de l'État en échange d'un programme de réformes, et l'opération de novembre 2025 est la première d'une série de trois.

La dette réelle : bien moins, et ce n'est pas tout !

Ultime précision pédagogique, sans laquelle ces montants prêtent irrémédiablement à confusion : 3,27 milliards approuvés en soixante-six ans, cela ne veut pas dire que la Mauritanie « doit » 3,27 milliards. Une grande partie a été remboursée depuis longtemps, une autre partie était composée de dons, qui ne se remboursent jamais.

 Au 31 août 2026, le pays avait remboursé environ 788 millions de dollars ; son encours réel (ce qu'il doit encore)  est de 651 millions. À l'inverse, il reste encore plus de 805 millions de dollars d'engagements non décaissés en attente : l'argent promis mais pas encore versé, bloqué derrière des études qui traînent, des appels d'offres qui n'aboutissent pas, des chantiers qui n'avancent pas.

Et c'est là que se situe le vrai sujet. Une promesse n'a de valeur que si elle devient des kilomètres de ligne haute tension, des salles de classe ou des ordinateurs dans les écoles. Après avoir montré qu'elle savait mobiliser la Banque mondiale, la Mauritanie doit désormais démontrer qu'elle sait transformer ses engagements en réalisations. C'est ce défi-là, et non un record arithmétique fabriqué à coups de dollars dégonflés, qui dira si le changement d'ère est réel.


 Alors, des 3,27 milliards de dollars en soixante-six ans, que reste-t-il ?

Depuis son premier prêt en mars 1960 jusqu'à aujourd'hui, la Mauritanie a reçu l'équivalent de plus de trois milliards de dollars de la Banque mondiale. Une fortune. Sauf que, sur le terrain, les chiffres racontent une autre histoire : celle d'un pays qui a appris à survivre, pas à prospérer.

Un État solvable, une société à genoux

Commençons par ce qui fonctionne. La Mauritanie a construit, grâce à ces financements, un appareil d'État capable de payer ses factures. Le prêt historique de 66 millions de dollars de 1960 - celui de la compagnie minière MIFERMA - a créé la seule industrie intégrée du pays : la mine de Zouerate, un chemin de fer de 650 kilomètres, le port minéralier de Nouadhibou, une société nationale (la SNIM) encore détenue à 78 % par l'État. Les réformes des années 1980-1990, complétées par les allègements de dette de l'initiative PPTE, ont progressivement assaini les finances publiques. Résultat : le FMI juge aujourd'hui la dette durable (42 % du PIB), la croissance a atteint 6,3 % en 2024, et le champ gazier GTA a enfin produit son premier gaz en décembre 2024.

Mais voici la fracture : pendant que l'État apprenait à équilibrer ses comptes, la société mauritanienne restait à genoux. Trois chiffres résument le drame :

·         0,38 : l'indice de capital humain. Un enfant né aujourd'hui en Mauritanie n'atteindra que 38 % de sa productivité potentielle. Classée 150e sur 159 pays, la Mauritanie fait pire que la moyenne subsaharienne (0,40), alors même que sa pauvreté monétaire est parmi les plus basses du Sahel. Autrement dit : elle sous-performe même compte tenu de ses moyens.

·         95 % : la proportion des enfants de 10 ans qui ne savent ni lire ni comprendre un texte simple. Après des décennies de projets éducatifs financés par la Banque mondiale, les évaluations en classe donnent en moyenne 21 % de réussite en français, 38,6 % en arabe, 31,6 % en mathématiques. Les années de scolarité « effectives », une fois ajustées à la qualité réelle de l'apprentissage, plafonnent à 4,2 années.

·         56,9 % : la part de la population multidimensionnellement pauvre (77 % en milieu rural), selon l'étude ANSADE/OPHI/UNICEF de 2022. Un quart des enfants souffre d'un retard de croissance, et 42 % des 6-11 ans sont déscolarisés.

Pendant la période où le pays « n'a jamais autant emprunté » - 1,64 milliard de dollars entre juillet 2019 et juin 2026 -, la pauvreté rurale est passée de 38,6 % à 43,1 % entre 2020 et 2024. Le paradoxe est brutal : plus on emprunte, plus on s'enfonce.

Le piège de la rente et le spectre du « mal hollandais »

La structure productive de 1960 est toujours là : les minerais (or, fer, cuivre) représentent près de 19 % du PIB et plus des trois quarts des exportations. Le pays reste une économie d'enclaves qui exporte brut et importe tout, y compris la sécurité alimentaire. Le gaz du champ GTA, inauguré en décembre 2024, pourrait aggraver ce travers : quand un pays découvre une ressource abondante, sa monnaie se renchérit, ses autres secteurs deviennent moins compétitifs, et l'État se met à dépendre encore plus de la rente. Les économistes appellent cela le « mal hollandais », du nom des Pays-Bas après la découverte du gaz de Groningue dans les années 1960.

Déjà, la croissance mauritanienne a ralenti de 6,3 % en 2024 à 4,2 % projetés en 2025, en raison d'une contraction minière et de la volatilité des cours de l'or. Le service de la dette extérieure a atteint 25 % des recettes publiques en 2023 ; 3,1 milliards de dollars devront être servis entre 2024 et 2030, soit environ 450 millions par an - l'équivalent, chaque année, d'un tiers des financements IDA du pic récent consacrés à rembourser plutôt qu'à construire.

Le verdict de l'évaluateur indépendant

L'IEG, l'évaluateur indépendant du Groupe de la Banque mondiale, a jugé « modérément insatisfaisant » le résultat du programme de pays FY2014-FY2016 : sur 14 objectifs de développement, deux non atteints et cinq partiellement atteints. Les projets d'éducation se succèdent depuis quarante ans ; les résultats PASEC (le test régional d'apprentissage) fournissent les 21-38 % cités plus haut. Les filets sociaux soutenus par la Banque (Tékavoul, revenus des ménages pauvres) ont servi de bouclier pendant le COVID, mais ils ne transforment pas la structure productive.

 Le prochain milliard sera jugé à l'aune de l'exécution

La Mauritanie a fait de ces prêts ce qu'ils font partout où l'on confond stabilisation et développement : un État qui paie ses factures, dont le paysage minier prospère, mais dont la population n'a pas été dotée du capital humain escompté. Le prochain milliard - le CPF 2026-2030 et l'appui budgétaire lancé en novembre 2025 - sera jugé non à sa signature, comme le texte d'origine l'a mesuré en engagements, mais à sa capacité à sortir le pays de ce duo de paradoxes : solvable mais ignorant, bien doté par les bailleurs mais incapable de décaisser, premiers gaz en décembre et premiers enfants analphabètes le même mois.

Et le seul étalonnage d’une nation qui rende compte de sa prospérité, n’est pas celui de ses richesses, mais celui de ses ressources humaines.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.