vendredi 14 mars 2025

Mauritanie - Emirats Arabes Unis : Quelles relations peuvent résulter d'une situation où un pays octroie à l'autre un prêt d'un montant égal à 40 % de son PIB ? Par Pr ELY Mustapha

 « Celui qui dépend financièrement n’existe pas » (vieil adage) auquel j’ajouterai cependant :  «… à moins de réinventer les conditions de son existence..et de sa liberté ».

Le succès des dirigeants mauritaniens dans l'obtention d'un prêt émirati équivalent à 40% du PIB national témoigne d'une remarquable habileté diplomatique combinant plusieurs atouts déterminants. 

 

 L'amitié personnelle de longue date entre le président Ghazouani et le prince héritier Mohammed Ben Zayed, établie depuis 2008, a créé un socle de confiance inestimable pour ces négociations d'envergure.
 Les responsables mauritaniens ont judicieusement positionné leur pays comme un partenaire fiable dans le Golfe, notamment en rompant leurs relations avec le Qatar en 2017 en alignement avec la position émiratie, tout en maintenant globalement une politique étrangère équilibrée dans une région complexe. Leur sens aigu du timing leur a permis de solliciter ce financement crucial à un moment où les caisses de l'État étaient pratiquement vides suite à la transition présidentielle de 2019. 


La participation mauritanienne à la coalition militaire au Yémen menée par l'Arabie saoudite et les Émirats a renforcé son image d'allié stratégique fiable, tandis que les visites régulières aux Émirats et la signature continue d'accords témoignent d'une constance diplomatique remarquable. Cette combinaison de relations personnelles privilégiées, d'alignement géopolitique stratégique, d'opportunisme bien calibré et de compétences de négociation leur a permis d'obtenir non seulement un financement massif mais aussi des conditions favorables incluant un "prêt à taux réduit", démontrant leur capacité exceptionnelle à naviguer dans la complexité des relations internationales au bénéfice des intérêts nationaux.


En février 2020, la République Islamique de Mauritanie a donc bénéficié d'une allocation financière majeure de 2 milliards de dollars de la part des Émirats arabes unis, représentant un tournant significatif dans les relations bilatérales entre ces deux nations. Ce financement, d'une ampleur exceptionnelle équivalant à environ 40% du PIB mauritanien, mérite une analyse approfondie quant à sa nature, ses modalités et ses implications pour les finances publiques mauritaniennes.


Le financement émirati de 2 milliards de dollars se présente comme un package financier hybride comportant plusieurs composantes distinctes. D'après les informations disponibles, les Émirats ont annoncé "l'allocation de deux milliards de dollars pour financer des projets d'investissement et de développement, ainsi qu'un prêt à taux réduit pour la Mauritanie". Cette formulation suggère une structure composite incluant des investissements directs dans des projets spécifiques et un volet de prêt concessionnel.
Bien que les conditions précises du "prêt à taux réduit" mentionné dans les communications officielles ne soient pas détaillées dans des sources disponibles, on pourrait cependant déduire de façon pragmatique plusieurs éléments.. La mention explicite d'un "taux réduit" indique clairement la nature concessionnelle du prêt, impliquant des conditions plus favorables que celles du marché. 

Ce type de prêt se caractérise généralement par:


•    Un taux d'intérêt inférieur aux taux du marché
•    Une période de grâce potentielle avant le début des remboursements
•    Des échéances de remboursement échelonnées sur une durée relativement longue


La dimension concessionnelle de ce prêt représente un avantage considérable pour la Mauritanie par rapport à d'autres sources de financement auxquelles le pays pourrait avoir accès. À titre de comparaison, un financement similaire obtenu sur les marchés internationaux aurait vraisemblablement comporté des taux d'intérêt substantiellement plus élevés, reflétant la perception du risque associé à l'économie mauritanienne.
Les  émirats ont explicitement mentionné,  lors de l'octroi,  que le financement est destiné à "des projets d'investissement et de développement", suggérant qu'une partie significative des 2 milliards de dollars serait allouée directement à des projets spécifiques plutôt qu'au budget général de l'État mauritanien. Cette distinction est cruciale pour l'analyse de l'impact sur les finances publiques.


L'arrivée de ce financement émirati s'est produite dans un contexte de fragilité particulière des finances publiques mauritaniennes. Lorsque Mohamed Ould Ghazouani a succédé à Mohamed Ould Abdelaziz le 1er août 2019, "les caisses de l'État étaient vides et le versement des salaires des fonctionnaires a dû être étalé". Le Premier ministre mauritanien avait lui-même qualifié la situation de la trésorerie publique héritée par le nouveau pouvoir de "catastrophique".


Ce contexte explique en grande partie pourquoi ce financement externe représentait une bouée de sauvetage pour le nouveau gouvernement mauritanien. Dans cette perspective, le rapprochement stratégique avec les Émirats et l'obtention de ce package financier ont constitué l'un des premiers succès diplomatiques et économiques de la présidence Ghazouani.


L'impact de ce financement émirati sur la soutenabilité de la dette mauritanienne doit être cepandant évalué avec nuance, en distinguant les différentes composantes du package financier.


La partie du financement constituée d'investissements directs dans des projets spécifiques n'augmente pas directement la dette publique mauritanienne, contrairement à la composante "prêt" du package. Cette distinction est fondamentale pour évaluer l'impact réel sur les finances publiques. Malheureusement, la répartition exacte entre ces deux composantes n'est pas précisée..


Pour mettre en perspective l'impact du prêt émirati, il est utile de le comparer avec d'autres financements externes obtenus par la Mauritanie. Par exemple, en décembre 2024, le FMI a accordé un prêt de 47,4 millions de dollars à la Mauritanie, qui s'inscrit dans le cadre d'accords plus larges comprenant une Facilité Élargie de Crédit (FEC) et un Mécanisme Élargi du Crédit (MEDC). Ce montant, bien que significatif, est nettement inférieur au financement émirati, soulignant l'importance exceptionnelle de ce dernier.
L'ampleur du financement émirati par rapport à l'économie mauritanienne soulève légitimement la question d'une potentielle dépendance financière.

 Avec un montant représentant environ 40% du PIB mauritanien, ce financement crée une relation asymétrique pouvant influencer les orientations économiques et politiques du pays. Cette dimension géopolitique du financement ne peut être ignorée dans l'analyse de son impact sur les finances publiques.
Toutefois, l'impact réel du financement émirati dépend fondamentalement de l'utilisation effective des fonds et de la mise en œuvre des projets financés par la Mauritanie.Nous aborderons cet aspect crucial plus loin en proposant des approches pour face à la relation asymétrique qui pourrait découler de ce prêt.


Plusieurs projets spécifiques financés par les Émirats ont été identifiés depuis l'accord initial de 2020:


•    En 2023, le Fonds d'Abu Dhabi s'est engagé à participer au financement du projet d'alimentation en eau potable de la ville de Kiffa, à partir du fleuve Sénégal, pour un montant estimé à 30 millions de dollars.
•    La société émiratie Al Dhafra a obtenu la cession de 2000 hectares de terres arables en Mauritanie pour un projet agricole représentant un investissement d'environ 13,5 millions de dollars.
Ces projets illustrent l'approche ciblée des investissements émiratis, orientés vers des secteurs stratégiques comme l'eau et l'agriculture.


En février 2025, les ministres de l'économie mauritanien et émirati ont examiné "l'état d'avancement du portefeuille de projets financés par le gouvernement des Émirats arabes unis en Mauritanie" et ont discuté "des mécanismes permettant d'améliorer et d'accélérer la mise en œuvre de ces projets". Cette formulation suggère , à notre avis, l'existence de défis dans la mise en œuvre effective des projets financés, potentiellement dus à des contraintes administratives, techniques ou de gouvernance.


En tout état de cause, le recours à un financement externe d'une telle ampleur soulève des questions fondamentales concernant la gouvernance des finances publiques mauritaniennes.


L'opacité relative concernant les conditions précises du prêt et la répartition exacte du financement entre prêts et investissements directs, limite la capacité d'analyse approfondie de son impact réel sur les finances publiques. Cette situation illustre les défis plus larges de transparence dans la gestion des finances publiques mauritaniennes.


Selon la législation mauritanienne, "les comptes de prêts retracent les prêts d'une durée supérieure à deux ans consentis par l'État dans la limite des crédits ouverts à cet effet, soit à titre d'opérations nouvelles, soit à titre de consolidation". Cette disposition suggère l'existence d'un cadre formel pour la gestion des prêts publics, mais ne précise pas les modalités spécifiques appliquées au financement émirati.
L'impact à moyen et long terme du financement émirati dépendra donc  fondamentalement de plusieurs facteurs clés.


Si les projets financés par les fonds émiratis génèrent des rendements économiques significatifs (création d'emplois, augmentation de la production agricole, amélioration des infrastructures), ils pourraient contribuer positivement à la croissance économique mauritanienne et, par conséquent, améliorer la capacité du pays à honorer ses engagements financiers.


La relation entre la Mauritanie et les Émirats s'est considérablement renforcée depuis 2020, avec des rencontres régulières entre les dirigeants des deux pays. Cette évolution suggère que le financement de 2020 n'était pas un événement isolé mais plutôt le début d'un partenariat stratégique à long terme, ce qui pourrait influencer durablement l'orientation des finances publiques mauritaniennes.


La Mauritanie a continué à diversifier ses sources de financement externe, comme en témoignent les accords avec le FMI, la Banque européenne d'investissement et la Banque islamique de développement. Cette diversification constitue une stratégie prudente pour éviter une dépendance excessive envers un seul partenaire financier.


Le financement émirati de 2 milliards de dollars représente un tournant majeur pour les finances publiques mauritaniennes, tant par son ampleur exceptionnelle que par le contexte de fragilité fiscale dans lequel il est intervenu. Combinant prêts concessionnels et investissements directs, ce package financier a indéniablement fourni une bouffée d'oxygène cruciale pour le nouveau gouvernement Ghazouani en 2020.


Cependant, son impact à long terme sur la soutenabilité des finances publiques mauritaniennes demeure ambivalent. D'un côté, les conditions concessionnelles du prêt et le potentiel de développement économique des investissements représentent des avantages considérables. De l'autre, l'ampleur du financement crée une relation de dépendance potentielle et soulève des questions concernant l'influence émiratie sur les orientations économiques et politiques mauritaniennes.


L'enjeu fondamental pour la Mauritanie réside dans sa capacité à utiliser efficacement ce financement pour générer une croissance économique durable et inclusive, renforcer ses institutions financières et progressivement réduire sa dépendance aux financements externes.

 L'évolution des relations économiques et diplomatiques mauritano-émiraties dans les années à venir sera un indicateur clé de l'impact réel de ce financement sur la trajectoire économique et financière du pays.


Les Relations bilatérales prévisibles  d'un prêt massif

L'octroi d'un prêt d'un montant équivalent à 40% du PIB De la Mauritanie constitue un engagement financier d'une ampleur exceptionnelle qui transforme fondamentalement les relations avec les Emirats Arabes unis. Cette transaction financière dépasse largement le cadre d'un simple accord économique pour devenir un vecteur de reconfiguration des rapports diplomatiques, économiques et géopolitiques.

Dépendance financière et asymétrie de pouvoir

Un prêt d'une telle magnitude crée inévitablement une relation asymétrique entre le créancier et le débiteur. Cette asymétrie se manifeste à plusieurs niveaux et façonne profondément la dynamique bilatérale qui en résulte.

Lorsqu'un pays contracte une dette équivalente à 40% de son PIB auprès d'un seul créancier, il se place dans une position de vulnérabilité financière significative. Cette situation peut affecter sa souveraineté économique et sa capacité à conduire des politiques macroéconomiques indépendantes. Cette dépendance peut s'accentuer si le pays débiteur connaît des difficultés de remboursement, créant ainsi un cycle de refinancement et d'endettement croissant.

L'ampleur de ce prêt expose également le pays récipiendaire à des risques considérables en matière de soutenabilité de sa dette. Si ce financement ne génère pas un retour sur investissement suffisant pour couvrir son service, le pays pourrait se retrouver dans une spirale d'endettement difficile à inverser. Particulièrement en Mauritanie qui devrait beaucoup investir dans la performance de son administration publique, inefficace et contre-performante et dans l’intégrité de gestion des projets publics bénéficiant de ces investissements. Les coûts du service de la dette peuvent rapidement devenir une charge importante pour le budget national, réduisant ainsi les ressources disponibles pour les dépenses sociales et d'investissement.

Conditionnalités et influence politique

Les prêts de grande envergure s'accompagnent généralement de conditionnalités qui peuvent s'étendre bien au-delà des simples modalités financières. Le créancier peut influencer significativement les politiques économiques du pays bénéficiaire, exigeant des réformes structurelles, des ajustements fiscaux ou des changements dans la gouvernance économique.


La notion de "piège de la dette" illustre parfaitement cette dynamique : "les prêts consentis par des pays riches et par des institutions internationales à des pays en développement auraient enfermé ces derniers dans une dépendance vis-à-vis de leurs créanciers et de leurs décisions". Dans le contexte d'un prêt bilatéral massif, cette dépendance peut être encore plus prononcée, car elle se concentre sur un seul créancier plutôt que sur un ensemble d'institutions internationales.

Mécanismes financiers et implications économiques    

La structure et les conditions du prêt déterminent en grande partie la nature de la relation qui s'établit entre les deux pays.

Toutefois, nous convenons que le caractère concessionnel ou non du prêt joue un rôle décisif dans l'évaluation de son impact sur le pays bénéficiaire. Un prêt concessionnel, caractérisé par "un élément don d'au moins 35%"3, offre des conditions plus favorables qu'un prêt aux conditions du marché. Si le financement inclut une composante significative de don ou des taux d'intérêt substantiellement inférieurs à ceux du marché, l'impact sur la soutenabilité de la dette sera moins sévère.
La définition technique de la concessionnalité varie selon les institutions, mais elle implique généralement "un taux d'intérêt inférieur aux taux du marché, une période de grâce potentielle avant le début des remboursements, et des échéances de remboursement échelonnées sur une durée relativement longue". Ces éléments peuvent considérablement alléger le fardeau de la dette pour le pays récipiendaire.

Asymétrie d'information et risques associés


L'asymétrie d'information entre le prêteur et l'emprunteur constitue un défi majeur dans cette relation financière. Cette asymétrie peut conduire à une "surévaluation des risques"par le créancier, entraînant des conditions de prêt plus strictes ou des garanties excessives. Parallèlement, elle peut aussi mener à une utilisation sous-optimale des fonds par le débiteur si les mécanismes de supervision sont inadéquats.
Les études sur le marché du crédit montrent que "la forte asymétrie d'information entre banquiers et entrepreneurs est un obstacle important au financement". À l'échelle internationale, cette dynamique peut se transposer dans les relations entre États, créant des défis supplémentaires dans la gestion du prêt et son utilisation productive.

Implications géopolitiques et stratégiques

Au-delà des aspects purement économiques, un prêt d'une telle ampleur s'inscrit généralement dans une stratégie géopolitique plus large du pays créancier.
L'octroi d'un financement massif signale souvent une volonté du créancier d'établir ou de renforcer une alliance stratégique. Il peut viser à consolider son influence dans une région particulière ou à s'assurer le soutien du pays débiteur dans les forums internationaux. Cette dimension est particulièrement pertinente dans un contexte de rivalités géopolitiques entre grandes puissances.

Les tensions géopolitiques peuvent également affecter la relation de crédit elle-même. Les recherches montrent que l'augmentation du risque consécutif à des événements géopolitiques à l'étranger  ont un impact systématique et négatif sur les conditions de prêt. Cette interconnexion entre risque géopolitique et conditions financières souligne la nature complexe de telles relations bilatérales.

Accès privilégié aux ressources et opportunités économiques

Le prêteur peut chercher à obtenir un accès préférentiel aux ressources naturelles ou aux marchés du pays bénéficiaire. Des accords parallèles concernant les investissements, le commerce ou l'exploitation des ressources accompagnent fréquemment ces prêts massifs. Ces arrangements peuvent conférer des avantages économiques substantiels au créancier, constituant parfois une forme de "retour sur investissement" complémentaire aux intérêts financiers du prêt.
La cession de terres ou de droits d'exploitation peut faire partie de ces arrangements, comme l'illustre le cas mentionné d'une "société émiratie [qui] a obtenu la cession de 2000 hectares de terres arables [...] pour un projet agricole". De tels accords peuvent susciter des inquiétudes quant à la souveraineté du pays bénéficiaire et l'équité des termes d'échange.


Stratégies de gestion et d'atténuation des risques


Face aux défis inhérents à un prêt d'une telle magnitude, diverses approches peuvent être adoptées pour équilibrer la relation et maximiser les bénéfices pour les deux parties.

Pour la Mauritanie,  la diversification des sources de financement constitue une stratégie cruciale pour atténuer sa dépendance envers un seul créancier. L'établissement de relations avec plusieurs partenaires financiers internationaux permet de réduire les risques associés à une concentration excessive de la dette et de limiter l'influence politique d'un créancier unique.
Cette diversification peut inclure des financements provenant d'institutions multilatérales comme "la Banque mondiale, le FMI, les banques de développement régionales", qui offrent souvent des conditions plus standardisées et moins susceptibles d'être influencées par des considérations géopolitiques bilatérales


Transparence et bonne gouvernance
La transparence dans la gestion des fonds empruntés et dans les conditions du prêt représente un facteur déterminant pour la réussite de l'arrangement financier. Des mécanismes de contrôle efficaces et une communication claire sur l'utilisation des ressources peuvent renforcer la confiance entre les parties et réduire les risques de mauvaise allocation des fonds.
La mise en place d'un "cadre formel pour la gestion des prêts publics" s'avère essentielle pour assurer que le financement contribue effectivement au développement économique du pays bénéficiaire et ne se transforme pas en fardeau insoutenable.


Recommandations face à une dépendance financière majeure

Face à une situation où un prêt unique représente une proportion aussi significative que 40% du PIB national, le gouvernement mauritanien doit mettre en œuvre une stratégie globale et cohérente pour préserver sa souveraineté financière tout en maximisant les bénéfices de ce financement. Notre analyse des documents relatifs à la gestion de la dette mauritanienne permet d'identifier plusieurs axes d'intervention prioritaires pour répondre efficacement à ce défi économique et financier majeur.

La concentration excessive de l'endettement auprès d'un seul créancier constitue un risque majeur pour la souveraineté économique et financière de la Mauritanie. Face à cette vulnérabilité, la diversification des sources de financement apparaît comme une nécessité stratégique.

Le gouvernement mauritanien devrait intensifier ses efforts pour obtenir des financements auprès d'institutions multilatérales qui offrent généralement des conditions plus favorables. Comme le souligne l'analyse de la situation de la dette mauritanienne, le pays devrait "adopter une politique d'endettement prudente, en privilégiant les dons et les financements à des conditions concessionnelles et à moindre coût". Cette approche permettrait non seulement de diluer la dépendance envers un créancier unique, mais également d'améliorer le profil global de la dette en termes de coût et de maturité.


La Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme (SDMT) 2025-2027 de la Mauritanie suggère d'ailleurs explicitement de "pourvoir aux besoins de financement de l'État et de ses obligations de paiements futurs aux moindres coûts possibles à long terme tout en minimisant les risques liés à l'endettement". Cette orientation stratégique souligne l'importance d'une approche équilibrée qui ne privilégie pas uniquement le volume de financement, mais également ses caractéristiques qualitatives.

Une autre piste nous parait prometteuse consiste à développer davantage le marché domestique des titres publics. Le document de stratégie mauritanien indique clairement l'objectif de "favoriser le développement du marché des titres publics", ce qui permettrait de réduire la dépendance aux financements extérieurs et d'atténuer l'exposition aux risques de change.


La Stratégie 2 mentionnée dans le document SDMT 2025-2027 propose notamment de "maintenir le choix de continuer à privilégier le financement concessionnel tout en recourant de façon plus importante au financement semi-concessionnel et introduire une maturité de 5 ans au niveau de la dette intérieure". Cette approche permettrait d'allonger progressivement la maturité moyenne de la dette domestique, réduisant ainsi le risque de refinancement.

Optimisation de l'allocation des ressources empruntées

L'on ne peut qu'admettre qu'un prêt représentant 40% du PIB constitue une opportunité exceptionnelle de financement pour notre pays qui, si elle est correctement exploitée, peut générer un impact transformationnel sur l'économie nationale. L'allocation stratégique de ces ressources est donc cruciale.

Les autorités mauritaniennes devraient veiller à ce que ces fonds soient prioritairement orientés vers des projets d'infrastructure et des secteurs productifs capables de générer des retours économiques tangibles.

 Selon l'analyse de la Commission économique et sociale pour l'Asie occidentale (CESAO), dans son rapport - Dette publique et stratégies d'optimisationde la dette pour la Mauritanie -  "l'élaboration d'une stratégie d'optimisation de la dette avec une trajectoire de stabilisation du ratio dette/PIB à moyen terme, plutôt qu'une trajectoire de réduction de ce ratio, peut aider à réaliser la croissance potentielle de la production de la Mauritanie".


Cette approche implique la sélection rigoureuse de projets d'investissement à haute rentabilité sociale et économique, particulièrement dans les secteurs prioritaires identifiés dans les documents stratégiques nationaux, comme l'agriculture, les infrastructures de transport, l'énergie et les technologies de l'information et de la communication.

Développement du capital humain

Une partie significative des ressources empruntées devrait être consacrée au renforcement du capital humain, facteur essentiel pour la transformation structurelle de l'économie mauritanienne. Comme le souligne la Banque africaine de développement, rapport pays 2024 sur la Mauritanie ,mentionné plus haut, il est nécessaire de "développer le capital humain, en rehaussant la qualité de l'enseignement et en développent davantage la formation technique, notamment pour les femmes".


Cet investissement dans le capital humain permettrait d'améliorer la productivité économique nationale et de maximiser les retombées des autres investissements financés par l'emprunt, créant ainsi un cercle vertueux de développement.

Renforcement des mécanismes de gouvernance de la dette

L'efficacité de la gestion d'un prêt d'une telle ampleur requiert un cadre institutionnel robuste et transparent, garantissant que ces ressources seront utilisées conformément aux intérêts nationaux et de manière efficiente.

Le gouvernement mauritanien devrait renforcer les mécanismes de transparence et de redevabilité dans la gestion de la dette publique. Le projet d'appui à la gestion des finances publiques (PAGEFIP) souligne l'importance d'agir sur la mobilisation des ressources publiques, l'accroissement de l'efficacité de la gestion publique et l'amélioration de la transparence budgétaire et de la redevabilité".
Cette transparence accrue permettrait non seulement d'améliorer la confiance des partenaires techniques et financiers, mais également de renforcer le contrôle citoyen sur l'utilisation des ressources publiques, y compris celles issues de l'emprunt.

Le développement des compétences techniques des institutions responsables de la gestion de la dette est crucial. Comme le souligne la CNUCED, un projet récemment achevé "a aidé la Mauritanie à améliorer sa gestion de la dette publique" (CNUCED- Améliorer la gestion de la dette en Mauritanie – Juillet 2023), mais ces efforts doivent être poursuivis et intensifiés, particulièrement face à l'enjeu que représente la gestion d'un prêt d'une telle ampleur.
Le renforcement des capacités devrait notamment porter sur l'analyse de la viabilité de la dette, l'élaboration de stratégies d'endettement optimales, et l'évaluation rigoureuse des projets d'investissement public.

Mise en place d'une stratégie de réduction progressive de la dépendance

Si la diversification des sources de financement constitue une réponse immédiate à la dépendance excessive envers un créancier unique, une stratégie à plus long terme visant à réduire progressivement cette dépendance est également nécessaire.

L'amélioration de la mobilisation des ressources fiscales domestiques constitue un levier essentiel pour réduire la dépendance aux financements extérieurs. Le document de stratégie de la Banque africaine de développement recommande explicitement d'"accroitre la mobilisation des ressources intérieures, pour financer la transformation structurelle".
Les réformes fiscales entreprises dans le cadre des projets de loi de finances successives depuis 2024 témoignent certainement de cet engagement de la Mauritanie à "optimiser la collecte des revenus et à rationaliser les dépenses, contribuant ainsi à la stabilité macroéconomique du pays". Ces efforts doivent être poursuivis et amplifiés pour élargir l'assiette fiscale et améliorer l'efficacité de la collecte des impôts.

La transformation structurelle de l'économie mauritanienne est essentielle pour réduire sa vulnérabilité aux chocs exogènes et sa dépendance aux financements extérieurs. Selon la Banque africaine de développement, "le déficit de financement annuel pour accélérer la transformation structurelle de l'économie mauritanienne est évalué à 8,4 milliards d'USD pour la réalisation des ODD en 2030".
Cette transformation nécessite notamment "l'amélioration de la productivité du secteur agricole", "l'amélioration de la qualité des infrastructures dans les secteurs des transports, de l'énergie, des TIC", et "le développement du secteur industriel et du secteur privé". Ces orientations stratégiques devraient guider l'allocation des ressources empruntées, afin que celles-ci contribuent effectivement à la transformation structurelle de l'économie.



En définitive, l’on pourra affirmer qu’un prêt équivalent à 40% du PIB du pays récipiendaire transforme fondamentalement la relation entre les deux nations concernées, créant une interdépendance asymétrique aux multiples ramifications. Cette transaction financière exceptionnelle génère une dynamique complexe mêlant opportunités de développement et risques de dépendance excessive.

La nature de la relation qui en résulte dépend largement des intentions des deux parties, des conditions spécifiques du prêt et du contexte géopolitique plus large dans lequel il s'inscrit. Si le créancier privilégie une approche de partenariat à long terme axée sur le développement mutuel, le prêt peut catalyser une croissance économique bénéfique pour les deux nations. En revanche, si les motivations sont principalement extractives ou dominatrices, le financement risque de perpétuer ou d'accentuer les inégalités et les déséquilibres de pouvoir.

Dans tous les cas, un tel engagement financier crée une interdépendance durable entre les deux pays, transformant leur relation bilatérale en un partenariat stratégique aux dimensions multiples qui dépasse largement la simple transaction financière pour s'inscrire dans une reconfiguration plus profonde des équilibres géopolitiques et économiques.


Face donc à cette situation où un prêt unique représente 40% du PIB national de notre pays, le gouvernement mauritanien doit adopter une approche multidimensionnelle combinant diversification des sources de financement, optimisation de l'allocation des ressources empruntées, renforcement des mécanismes de gouvernance, et mise en place d'une stratégie de réduction progressive de la dépendance.


Nous pensons , enfin, que cette approche devrait s'inscrire dans le cadre plus large de la stratégie nationale de développement, avec pour objectif ultime de transformer ce défi en opportunité pour accélérer la transformation structurelle de l'économie mauritanienne. Comme le souligne la CESAO dans son rapport mentionné plus haut, "avec un service de la dette projeté à plus de 3,1 milliards de dollars entre 2024 et 2030, soit une moyenne de 450 millions de dollars par an, l'optimisation des stratégies de gestion de la dette avec des solutions innovantes est cruciale".


En adoptant ces recommandations, la Mauritanie pourrait non seulement gérer efficacement sa dette actuelle, mais également construire les fondations d'une économie plus résiliente et moins dépendante des financements extérieurs à l'avenir. Enfin, nous l'espérons. Camus, n'avait-il pas écrit "qu'il ya en l'homme plus de choses à admirer qu'à mépriser". Surtout qu'il s'agit du devenir d'une nation. La nôtre.

Pr ELY Mustapha


jeudi 13 mars 2025

Livre blanc sur les finances publiques mauritaniennes. Par Pr ELY Mustapha

 

"La transparence n'est pas une option, mais une condition sine qua non de la confiance entre l'État et ses citoyens."


À l'aube d'une nouvelle ère budgétaire marquée par des ambitions nationales importantes et des défis structurels persistants, ce Livre Blanc sur les Finances publiques de notre pays se présente comme un document que j’ai voulu de référence indispensable pour tous ceux qui s'intéressent à l'architecture financière et au développement économique de la Mauritanie. Cette approche a pris pour pivot le budget 2025.  Ce budget 2025, avec ses 116,872 milliards MRU représentant une progression de 8,50% par rapport à la loi de finances rectificative de 2024, qui constitue un tournant décisif et dont l'analyse mérite une attention particulière de la part des décideurs publics comme des acteurs privés.


Destinataires institutionnels et gouvernementaux
Ce Livre Blanc s'adresse en premier lieu aux plus hautes instances de l'État mauritanien. L’exécutif, à travers le Président de la République et le gouvernement, y trouvera une analyse critique et constructive des choix budgétaires actuels, particulièrement en ce qui concerne l'équilibre entre les dépenses militaires en hausse de 27% et les allocations aux secteurs sociaux limités à 15% du budget total. Les parlementaires et législateurs disposent ici d'un outil d'analyse précieux pour exercer leur mission de contrôle budgétaire, notamment sur les 30% de dépenses classées comme "non spécifiées" qui échappent actuellement à un examen parlementaire détaillé.


Le Ministère des Finances et la Direction Générale des Impôts sont particulièrement concernés par nos recommandations sur la diversification des sources de revenus et l'élargissement de l'assiette fiscale, alors que les recettes fiscales stagnent à 16,44% du PIB, en-deçà de la moyenne ouest-africaine. La Cour des Comptes, dotée de 116,9 millions MRU, trouvera dans ce document des pistes concrètes pour renforcer son rôle central dans l'audit des flux financiers et la transparence budgétaire.


Les ministères sectoriels – Éducation, Santé, Agriculture, Énergie, Défense – sont également invités à s'approprier cette analyse qui questionne l'efficacité des dépenses dans leurs domaines respectifs et propose des réallocations stratégiques pour maximiser l'impact socio-économique des investissements publics.


Acteurs économiques et société civile

 
Le secteur privé mauritanien, en particulier les entreprises des secteurs extractifs, énergétiques et agricoles, est directement concerné par notre analyse des entreprises publiques (167 en 2022), loin de stimuler la croissance, engendrent des pertes systémiques atteignant 1,8% du PIB.

 Les investisseurs potentiels y trouveront des éclairages précieux sur les réformes nécessaires pour améliorer l'environnement des affaires et renforcer l'attractivité économique du pays.


Les organisations de la société civile et les institutions académiques disposent ici d'un outil de plaidoyer fondé sur des données probantes pour défendre une allocation plus équitable des ressources publiques. La plateforme citoyenne "Budget 2025 Transparent" mentionnée dans nos recommandations offre un cadre prometteur pour leur implication dans le suivi participatif de l'exécution budgétaire. Plateforme qui vaudra pour tous les budgets à venir.


Les médias et communicateurs trouveront dans ce livre blanc une source d'information fiable pour alimenter le débat public sur les finances publiques, contribuant ainsi à la transparence budgétaire et à l'éducation citoyenne sur ces enjeux complexes mais essentiels.


Partenaires internationaux et institutions financières

 
Les institutions financières internationales – FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement – gagneraient à considérer ce document comme un complément indépendant aux analyses officielles, particulièrement pertinent dans le contexte du programme FRD du FMI (86 millions USD) conditionné à une réduction de 40% des dépenses non tracées d'ici 2027.


Les partenaires techniques et financiers engagés dans des secteurs spécifiques – notamment le FNUAP pour la santé reproductive, l'Alliance Sahel, ou encore les bailleurs soutenant le Programme national de développement du système éducatif (PNDSE III) – y trouveront une évaluation critique de l'efficacité de leurs interventions et des recommandations pour en maximiser l'impact.
Les investisseurs internationaux et les acteurs du secteur des énergies renouvelables seront particulièrement intéressés par notre analyse du projet "Aman", qui vise le développement de 30 GW de capacité énergétique renouvelable et positionne la Mauritanie comme un acteur significatif dans la transition énergétique régionale.


Une invitation à l'action collective
Ce livre blanc n'est pas seulement un document d'analyse, mais une invitation à l'action collective pour transformer les finances publiques mauritaniennes en un véritable levier de développement inclusif et durable. La réussite de cette transformation nécessitera un engagement concerté de l'ensemble des parties prenantes mentionnées ci-dessus.
En tant qu'auteur de ce document, j'espère sincèrement qu'il contribuera à éclairer les choix budgétaires futurs et à renforcer la culture de transparence, d'efficacité et de redevabilité dans la gestion des finances publiques mauritaniennes. Car c'est par ce processus de réforme systémique, combinant rigueur technique, volonté politique et engagement citoyen, que la Mauritanie pourra convertir ses ressources naturelles et son potentiel humain en prospérité partagée.

La transparence et la lisibilité

La transparence et la lisibilité du budget sont essentielles pour permettre à tous les citoyens de comprendre les enjeux budgétaires et de participer au débat public. Un budget clair, concis et accessible favorise la redevabilité du gouvernement et renforce la confiance des citoyens dans les institutions publiques
 Le budget mauritanien pour 2025 présente des améliorations en matière de transparence, notamment grâce à la publication en ligne des documents budgétaires. Cependant, des efforts supplémentaires sont nécessaires pour simplifier la présentation des informations, vulgariser le langage technique et fournir des analyses plus détaillées sur l'impact des politiques publiques.
L'analyse du budget constitue ainsi un exercice fondamental pour comprendre et orienter ses perspectives de développement. Dans le cas de la Mauritanie, pays aux potentialités considérables mais confronté à des défis structurels importants, cet exercice revêt une importance particulière alors que le pays s'engage dans une phase cruciale de son développement, avec une croissance projetée à 4,2% en 2025.
En définitive ce livre blanc propose une analyse du budget 2025 de notre pays, avec un double objectif : d'une part, évaluer l’allocation des ressources publiques et identifier les marges d'optimisation potentielles ; d'autre part, formuler des recommandations concrètes pour renforcer l'efficacité et la transparence de la gestion budgétaire ,tout en formulant des orientations pour les institutions qui ont la charge de contrôle des finances publiques : le Parlement, la Cour des comptes, l’IGE et, bien entendu, la Société civile ( le contrôle citoyen).

 Ce livre blanc est librement  téléchargeable sur le lien suivant :

https://drive.google.com/file/d/1VLE2WaLosjG7DcF1CqKgKcHrSMRJV35l/view?usp=sharing


 

Pr ELY Mustapha


mercredi 12 mars 2025

Un député parmi les « dépités » : Que reproche-t-on à Khally Diallo ? Par Pr ELY Mustapha

 « L'honnêteté est meilleure que n'importe quelle politique. » Emmanuel Kant

 

Khally Diallo, député mauritanien élu en mai 2023 sous la bannière du Front Républicain pour l'Unité et la Démocratie (FRUD), s'est imposé comme une figure incontournable du paysage politique mauritanien. Dans un pays où le contexte politique, économique et social est profondément marqué par une corruption généralisée, une pauvreté persistante et une répression systématique des voix dissidentes, son engagement politique sans concessions dérange nécessairement les tenants du pouvoir.


La Mauritanie demeure confrontée à des défis structurels majeurs. La corruption y est omniprésente dans tous les secteurs économiques, des marchés publics aux ressources naturelles, en passant par les douanes et le système judiciaire. Les entreprises doivent souvent recourir aux pots-de-vin pour obtenir licences et permis, tandis que les marchés publics sont dominés par des réseaux clientélistes liés au pouvoir politique. Cette situation génère une économie fortement inégalitaire, où le favoritisme et l'impunité règnent en maîtres. Les citoyens ordinaires subissent quotidiennement les conséquences de cette mauvaise gouvernance : chômage massif chez les jeunes, précarité économique généralisée et absence d'accès équitable aux services essentiels.

C'est précisément dans ce contexte difficile que Khally Diallo a émergé comme un acteur politique incontournable. Contrairement à une opposition traditionnelle jugée souvent complaisante ou accusée de pactiser avec le pouvoir en échange d'avantages matériels – ce que l'on appelle communément "l'opposition du ventre" –, Diallo se distingue par sa fermeté morale et son refus catégorique de toute compromission. Sa voix porte haut et fort les revendications populaires longtemps étouffées par la peur ou l'indifférence des élites dirigeantes.

Par ses interventions régulières à l'Assemblée nationale, Khally Diallo a mis en lumière des réalités dérangeantes telles que les discriminations institutionnalisées dans l'administration publique, la marginalisation systématique de certaines communautés ethniques et la persistance de pratiques esclavagistes pourtant officiellement abolies. Il a notamment dénoncé avec force la sous-représentation flagrante des Mauritaniens noirs dans les hautes fonctions administratives, preuve tangible d'une inertie institutionnelle persistante pour changer les choses. En exposant ces réalités douloureuses avec courage et précision, il a ouvert un débat public essentiel sur l'injustice sociale qui mine le pays.

Son influence s'étend également au-delà des frontières nationales. Sa tournée européenne en février 2025 (Belgique, France, Allemagne et Hollande) lui a permis de porter devant les instances internationales la voix des Mauritaniens victimes d'injustices. En dénonçant publiquement au Parlement européen les violations des droits humains perpétrées par son gouvernement (arrestations arbitraires, violences policières impunies), il a attiré une attention internationale essentielle sur la situation préoccupante en Mauritanie.


Dans un pays où les voix dissidentes sont intimidées, dissuadées ou emprisonnées -comme l'ont documenté Amnesty International et plusieurs observateurs internationaux -, Khally Diallo fait preuve d'un courage exemplaire. Il ose dénoncer publiquement l'impunité entourant la mort suspecte d'activistes dans des commissariats de police ainsi que les atteintes répétées aux libertés fondamentales d'expression et de rassemblement pacifique.


En réalité, ce que certains reprochent à Khally Diallo n'est rien d'autre que son intégrité morale irréprochable et son refus intransigeant de cautionner un système politique corrompu qui maintient une grande partie de la population dans une pauvreté chronique. Son action politique dérange précisément parce qu'elle met en lumière des vérités inconfortables : celles d'une société profondément inégalitaire où l'État échoue à protéger ses citoyens contre l'arbitraire administratif et judiciaire.


Cependant, l’on pourrait, sans remettre en cause son indéniable apport à l’expression politique, reprocher à Khally Diallo un manque de tact dans ses interventions publiques. Sa manière directe et parfois provocatrice d'aborder les sujets sensibles est souvent perçue comme trop conflictuelle et peu propice au dialogue constructif. Dans une société comme la Mauritanie, où les relations interethniques sont complexes et où les tensions sociales sont vives, une approche plus nuancée pourrait être nécessaire pour éviter d'exacerber les divisions existantes.

En effet, la psychologie de la société mauritanienne est marquée par une forte sensibilité aux questions ethniques et sociales.

Les Mauritaniens ont vécu des périodes de violence et de discrimination, notamment lors des événements tragiques des années 1980 et 1990, qui ont laissé des cicatrices profondes. Dans ce contexte, les discours politiques doivent être particulièrement prudents pour ne pas raviver les tensions communautaires. Khally Diallo, en dénonçant avec vigueur les injustices, risque parfois de heurter certaines sensibilités, ce qui pourrait limiter son audience potentielle et réduire l'impact de ses messages.

Pour mieux faire valoir ses idées dans la société mauritanienne, Khally Diallo pourrait adopter une stratégie politique plus inclusive et plus attentive aux nuances culturelles. Cela impliquerait de renforcer le dialogue avec les différentes communautés ethniques et sociales, en cherchant à construire des alliances larges et en évitant les discours qui pourraient être perçus comme fractionnaires et ou réfractaires à toute compréhension de son message. En outre, il pourrait s'appuyer davantage sur des initiatives concrètes de terrain, telles que des projets de développement local ou des programmes de sensibilisation, pour montrer que ses idées ne sont pas uniquement théoriques mais bien ancrées dans la réalité quotidienne des citoyens.

Il reste certain que ce que l'on reproche à Khally Diallo est paradoxalement sa plus grande force : être une voix authentique qui refuse tout compromis face aux injustices sociales et économiques qui minent son pays depuis trop longtemps. En choisissant cette voie difficile mais nécessaire, il contribue activement à éveiller les consciences citoyennes et à poser les bases d'une véritable transformation démocratique en Mauritanie. Pour maximiser son impact, il devra peut-être intégrer davantage de tact et de diplomatie dans ses interventions, tout en maintenant son engagement sans faille envers la justice et l'égalité.

En définitive, le militantisme de ce député est un cri d’alarme sur l’urgence d’un changement systémique en Mauritanie. Il appelle à une refonte complète du contrat social national, basée sur la justice, l’équité et la transparence. Le gouvernement doit saisir cette occasion pour démontrer qu’il est prêt à écouter ses citoyens et à agir en conséquence.

Ce militantisme sans concessions de Khally Diallo offre au gouvernement mauritanien une opportunité précieuse d’apprendre et d’évoluer. En répondant aux critiques soulevées par ce député courageux – qu’il s’agisse de discrimination institutionnelle, de brutalité policière ou d’injustice économique –, le gouvernement pourrait non seulement améliorer sa gouvernance, mais aussi renforcer la cohésion sociale et restaurer la confiance du peuple mauritanien envers ses institutions.

Pr ELY Mustapha

dimanche 9 mars 2025

La Gestion de l'immigration en Mauritanie : entre responsabilités nationales et pressions internationales. Par Pr ELY Mustapha

 La Mauritanie occupe une position géostratégique cruciale, servant de pont entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne, tout en constituant un point de départ majeur pour les migrations vers l'Europe via les îles Canaries. Sa politique migratoire, pour mieux la comprendre,  se trouve aujourd'hui au carrefour de multiples enjeux : ses propres impératifs sécuritaires et économiques, ses engagements avec les pays voisins du Sahel, et ses accords avec l'Union européenne qui cherche à limiter les flux migratoires vers son territoire, les structures institutionnelles mauritaniennes chargées de la gestion migratoire, les récents accords bilatéraux et multilatéraux conclus avec différents partenaires, et, enfin plus important encore , les préoccupations persistantes concernant le respect des droits fondamentaux des migrants sur le sol mauritanien.

L'épine dorsale du dispositif mauritanien de gestion des flux migratoires est la Direction de la Surveillance du Territoire (DST). Cette institution, placée sous l'autorité du Ministère de l'Intérieur, est investie d'un large éventail de responsabilités qui englobent l'ensemble du spectre de la gestion migratoire. Ses compétences s'étendent de l'immigration et l'émigration à la surveillance des frontières terrestres, aériennes, fluviales et maritimes, en passant par la police des étrangers, la délivrance des passeports, des visas et titres de voyage. La DST joue également un rôle central dans la coordination des activités des services de Police en matière de migration, la recherche et la répression des réseaux de passeurs, ainsi que la gestion des centres d'accueil pour les migrants irréguliers. Cette concentration de pouvoirs fait de la DST l'interlocuteur principal pour toutes les questions relatives à la mobilité transfrontalière en Mauritanie.

Le cadre juridique mauritanien en matière d'immigration demeure, quant à lui, en partie obsolète, ne reflétant pas toujours les réalités migratoires contemporaines ni les engagements internationaux du pays. 
La loi n° 2010.021 détaille les dispositions pénales des infractions annexes au trafic illicite de migrants, telles que la fabrication de faux documents ou la fraude à l'identité, et prévoit des circonstances aggravantes dans certains cas spécifiques. Cependant, ce cadre juridique présente d'importantes lacunes, notamment en ce qui concerne le statut des demandeurs d'asile, la protection des réfugiés et la gestion des flux migratoires mixtes. Un projet de loi relatif à l'entrée et au séjour des étrangers et au droit d'asile est actuellement à l'étude, visant à moderniser le dispositif législatif mauritanien et à l'aligner sur les standards internationaux.

Campagnes de régularisation des migrants en situation irrégulière.


Dans la pratique administrative, la Mauritanie a lancé des campagnes de régularisation pour permettre aux migrants en situation irrégulière d'obtenir un titre de séjour légal. Une telle initiative a été mise en œuvre en 2022, bien que les statistiques officielles concernant le nombre de demandes déposées et de permis accordés n'aient pas été rendues publiques. Plus récemment, des mesures spécifiques ont été adoptées en faveur des ressortissants maliens, illustrant une approche différenciée selon la nationalité des migrants. Ces mesures incluent notamment l'exonération des frais de carte de séjour pour les Maliens, la création d'un cadre de concertation permanent entre l'ambassade du Mali et les autorités mauritaniennes, et l'intensification de l'accompagnement diplomatique pour faciliter leur régularisation.


L'Intensification récente des accords migratoires

Face à l'augmentation significative des arrivées de migrants aux îles Canaries depuis les côtes ouest-africaines, l'Union européenne et particulièrement l'Espagne ont intensifié leurs efforts diplomatiques pour impliquer la Mauritanie dans la gestion des flux migratoires. Le 7 mars 2024, l'UE et la Mauritanie ont signé à Nouakchott une déclaration de partenariat sur la migration irrégulière, par laquelle Mauritanie devrait recevoir 210 millions d'euros pour réduire le nombre de migrants transitant par son territoire vers les îles Canaries. Ce partenariat s'inscrit dans le cadre plus large du programme européen "Global Gateway" et couvre cinq domaines spécifiques en matière migratoire : les opportunités socio-économiques pour les jeunes, l'asile, la migration légale, la migration irrégulière (incluant le trafic de migrants, la traite des êtres humains, les retours et réadmissions), et la gestion et le contrôle des frontières.
Cette initiative européenne intervient dans un contexte où la route atlantique vers les îles Canaries est devenue l'une des plus fréquentées pour rejoindre l'Europe. Entre le 1er janvier et le 15 mars 2024, 12 393 migrants ont débarqué sur l'archipel espagnol, contre seulement 2 178 pour la même période en 2023, et plus de 80% des embarcations les transportant sont parties de Mauritanie ou ont transité par ses eaux territoriales. Ces chiffres alarmants expliquent l'urgence avec laquelle l'UE s'est tournée vers la Mauritanie, suite notamment à des désaccords avec la Tunisie et le Niger, deux pays sur lesquels elle avait partiellement fondé sa stratégie de contrôle des flux migratoires en provenance d'Afrique.

Parallèlement aux initiatives européennes, l'Espagne a renforcé ses relations bilatérales avec la Mauritanie en matière de gestion migratoire. Le 27 août 2024, l'Espagne a signé avec la Mauritanie un "mémorandum d'entente" sur la "migration circulaire", établissant un cadre concerté d'entrée régulière sur le sol espagnol pour des travailleurs mauritaniens formés en fonction des besoins de l'économie espagnole, avec une attention particulière accordée aux jeunes et aux femmes. Ce type d'accord vise à créer des alternatives légales à la migration irrégulière tout en répondant aux besoins du marché du travail espagnol, notamment dans le secteur agricole où la demande de main-d'œuvre saisonnière est importante.
En complément de cet accord sur la migration circulaire, l'Espagne et la Mauritanie ont également signé une "déclaration d'intention" ouvrant la voie à une collaboration renforcée contre la criminalité organisée, principalement axée sur la lutte contre le trafic d'êtres humains. Cette coopération sécuritaire se traduit concrètement par un soutien technique et logistique aux garde-côtes mauritaniens, notamment à travers la surveillance aérienne assurée par la "Guardia Civil" espagnole le long des côtes mauritaniennes. Ces mesures témoignent d'une approche de plus en plus externalisée de la gestion des frontières européennes, où les pays de transit comme la Mauritanie sont incités, par des moyens financiers et diplomatiques, à jouer un rôle de premier plan dans le contrôle des flux migratoires.
Les Relations avec les Pays Voisins du Sahel

Accords de libre circulation et gestion des frontières partagées

La position géographique de la Mauritanie, à l'interface entre le Maghreb et l'Afrique subsaharienne, a historiquement façonné ses relations avec ses voisins immédiats, particulièrement le Mali et le Sénégal. Des accords de mobilité de longue date structurent ces relations transfrontalières, les accords de circulation avec le Sénégal remontant à 1972 et ceux avec le Mali à 1963. Ces arrangements bilatéraux témoignent d'une tradition de perméabilité relative des frontières dans la région, favorisant les échanges commerciaux et les migrations économiques circulaires. Dans une démarche de facilitation des mouvements transfrontaliers, la Mauritanie a significativement augmenté le nombre de points d'entrée officiels sur son territoire, passant de 50 à 81, avec une majorité spécifiquement réservée aux ressortissants des pays voisins comme le Mali, le Sénégal et la Guinée.
Cependant, malgré ces dispositifs favorisant théoriquement la mobilité régionale, on observe un faible taux de régularisation administrative parmi les migrants en provenance des pays limitrophes. Selon les chiffres officiels, sur 130 000 arrivées enregistrées en 2024, seuls 7 000 migrants ont sollicité un renouvellement de leur titre de séjour, laissant environ 123 000 personnes en situation administrative précaire. Ce déséquilibre souligne les limites pratiques des accords de libre circulation et suggère l'existence d'obstacles administratifs, financiers ou informationnels qui entravent l'accès des migrants aux procédures de régularisation. Cette situation de précarité administrative place de nombreux migrants dans une position de vulnérabilité face aux contrôles d'identité et aux opérations d'expulsion.

La Gestion des réfugiés maliens et les défis humanitaires

L'instabilité politique et sécuritaire persistante au Mali a provoqué d'importants déplacements de population vers la Mauritanie voisine, transformant le pays en un important territoire d'accueil pour les réfugiés. Le Plan de Réponse et de Résilience pour les Réfugiés Maliens en Mauritanie 2025 (P3R Mauritanie) a été élaboré pour répondre aux besoins spécifiques de cette population vulnérable et des communautés d'accueil dans la région du Hodh Chargui. Selon les projections, environ 318 000 réfugiés maliens sont attendus en Mauritanie d'ici fin 2025, exerçant une pression considérable sur les ressources et les services dans cette région déjà économiquement fragile.
Face à cette situation, les récentes mesures d'exemption des frais de carte de séjour pour les Maliens et l'établissement d'un cadre de concertation permanent entre l'ambassade du Mali et les autorités mauritaniennes représentent des avancées significatives. Ces initiatives visent à faciliter l'intégration administrative des réfugiés maliens et à prévenir les retours forcés vers un pays toujours en proie à l'insécurité. Cependant, la mise en œuvre effective de ces mesures se heurte à des défis logistiques et administratifs considérables, notamment dans les zones frontalières éloignées où l'accès aux services publics demeure limité. Par ailleurs, la distinction entre migrants économiques et réfugiés n'est pas toujours clairement établie dans la pratique administrative mauritanienne, ce qui peut affecter l'accès aux protections spécifiques garanties aux personnes fuyant des persécutions ou des conflits.


Les pratiques d'arrestation et d'expulsion controversées

De nombreuses organisations de défense des droits humains ont documenté des pratiques préoccupantes dans la gestion des migrants irréguliers en Mauritanie. Amnesty International a rapporté des cas d'arrestations arbitraires où des migrants ont été appréhendés dans la rue ou à leur domicile et accusés, apparemment sans preuve tangible, d'avoir l'intention de rejoindre l'Espagne irrégulièrement. Ces arrestations sont d'autant plus problématiques que le fait de quitter le territoire mauritanien de manière irrégulière ne constitue pas une infraction au regard de la législation nationale, comme l'ont reconnu certains responsables de la Sûreté nationale et le procureur de Nouadhibou. Cette contradiction entre les pratiques et le cadre légal soulève d'importantes questions sur la base juridique des opérations de contrôle migratoire.
Plus récemment, en mars 2025, plusieurs associations mauritaniennes de défense des droits humains ont exprimé leur inquiétude face à une vaste campagne de contrôle ciblant les étrangers, particulièrement les ressortissants des pays d'Afrique subsaharienne. L'Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), l'Association mauritanienne pour la citoyenneté et le développement (AMCD) et le mouvement Citoyens et citoyennes debout (CCD) ont dénoncé dans un communiqué conjoint les opérations d'arrestation et d'expulsion forcée qui ont touché des centaines de migrants. Selon ces organisations, certains migrants ont été soumis à un traitement "inhumain", privés de droits fondamentaux tels que l'alimentation et la protection juridique, avant d'être expulsés via les postes frontaliers de Rosso et de Gougui.

Conditions de détention et procédures d'éloignement

Les conditions dans lesquelles sont détenus les migrants avant leur éloignement du territoire mauritanien suscitent également de vives préoccupations. Des témoignages recueillis par Amnesty International au centre de rétention de Nouadhibou indiquent que plusieurs migrants ont été brutalisés ou insultés au moment de leur arrestation par les forces de sécurité. La plupart ont été dépouillés de certains de leurs biens, et plusieurs ont vu leurs documents d'identité confisqués ou déchirés lors de leur interpellation, les plaçant ainsi dans une situation de plus grande vulnérabilité. Le Comité pour la protection des droits des travailleurs migrants s'est également inquiété des cas d'incarcération de migrants irréguliers avec des prisonniers de droit commun, en violation des textes en vigueur en Mauritanie. 
Les procédures d'éloignement sont souvent caractérisées par leur caractère expéditif et l'absence de garanties juridiques adéquates. Les arrestations sont fréquemment suivies de manière quasi automatique par des renvois à la frontière, sans possibilité de recours effectif devant un organe judiciaire. Dans certains cas, des quartiers où réside une majorité de migrants se seraient vidés en raison d'expulsions massives, parfois sans que les personnes concernées puissent emporter leurs biens. Des cas particulièrement alarmants d'individus abandonnés à la frontière du désert Mali-Mauritanie ont également été documentés. Ces pratiques soulèvent d'importantes questions quant au respect par la Mauritanie de ses obligations internationales en matière de droits humains, notamment celles découlant de la Déclaration universelle des droits de l'homme et de la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples.
Évolutions Récentes et Perspectives

L'Impact des accords avec l'ue sur les pratiques mauritaniennes

La signature du partenariat entre l'Union européenne et la Mauritanie en mars 2024 a eu des répercussions tangibles sur les pratiques mauritaniennes en matière de gestion migratoire. Dans les mois qui ont suivi, on a observé une intensification des campagnes policières et des opérations de renvoi, ainsi qu'une augmentation des patrouilles des garde-côtes le long du littoral mauritanien. Cette évolution témoigne de l'influence des priorités européennes sur les politiques migratoires de la Mauritanie, qui se traduit par un renforcement des mesures de contrôle et de répression à l'égard des migrants irréguliers. Cependant, face aux critiques concernant cette approche principalement sécuritaire, le porte-parole du gouvernement mauritanien, a fermement rejeté l'idée que son pays agirait comme le "gardien" des frontières européennes. Il a souligné le caractère "unique" de la politique migratoire mauritanienne et mis en avant l'importante population de réfugiés que le pays accueille. 
L'efficacité de cette approche restrictive reste néanmoins questionnable. Comme le souligne l'analyse publiée par le Conseil européen sur les réfugiés et les exilés (ECRE), en l'absence de voies légales proportionnées à l'ampleur des arrivées, les mouvements non autorisés se poursuivront probablement, avec pour principale conséquence une augmentation des prix pratiqués par les passeurs en réponse au renforcement des dispositifs de surveillance. Par ailleurs, le programme de migration circulaire récemment annoncé, bien qu'il puisse apporter quelques changements positifs, s'adresse principalement aux ressortissants mauritaniens et ne répond pas aux besoins des nombreux migrants d'autres États d'Afrique de l'Ouest qui constituent la majorité des personnes tentant de rejoindre l'Europe depuis les côtes mauritaniennes.

Les tragédies en mer et l'urgence d'une réponse humanitaire

La route de l'Atlantique, empruntée par des milliers de migrants ces dernières années, notamment suite au renforcement des mesures de contrôle en Méditerranée, s'est révélée particulièrement meurtrière. La Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a exprimé sa profonde préoccupation suite au naufrage d'une embarcation transportant environ 300 migrants au large de Nouakchott en juillet 2024, qui a fait plus de 25 morts, dont des enfants et des femmes. Cet incident tragique survient après un autre naufrage le 1er juillet 2024, lors duquel un bateau de pêche traditionnel a coulé au large de la Mauritanie, entraînant la découverte de 89 corps, avec 72 personnes toujours portées disparues. Ces drames humains soulignent les risques extrêmes auxquels sont confrontés les migrants sur cette route maritime, caractérisée par des forts courants et des vents violents qui déstabilisent les embarcations, souvent en mauvais état et surchargées.
Face à cette situation alarmante, plusieurs voix s'élèvent pour demander une réorientation des priorités dans la gestion des flux migratoires, en plaçant les opérations de recherche et de sauvetage au premier plan. Le Dr. Hassan Ould Moctar, dans son rapport pour l'ECRE, recommande notamment à l'UE de faire des opérations de recherche et de sauvetage une priorité absolue et de rappeler à son partenaire mauritanien l'importance du respect des droits de l'homme pour la continuité du partenariat. Il préconise également la création de voies légales pour les non-mauritaniens et une mise en œuvre des projets de développement indépendante des préoccupations liées à la migration. Ces recommandations s'inscrivent dans une vision plus équilibrée de la gestion migratoire, qui reconnaît la nécessité de concilier les impératifs sécuritaires avec le respect de la dignité humaine et des droits fondamentaux des personnes migrantes.


Concilier responsabilités humanitaires et  impératifs sécuritaires dans la gestion des flux migratoires.

En définitive, la gestion de l'immigration étrangère par les autorités mauritaniennes s'inscrit dans un contexte complexe, marqué par des pressions multiples et parfois contradictoires. D'un côté, la position géographique du pays et ses liens historiques avec ses voisins sahéliens en font naturellement un espace de transit et d'accueil pour de nombreux migrants et réfugiés. De l'autre, les partenariats récemment conclus avec l'Union européenne et l'Espagne orientent la politique migratoire mauritanienne vers un contrôle accru des frontières et une limitation des flux vers l'Europe. Cette tension entre tradition d'hospitalité et nouvelles exigences sécuritaires se reflète dans le discours officiel, qui insiste sur le caractère "unique" de l'approche mauritanienne tout en renforçant concrètement les dispositifs de surveillance et de contrôle.
Les préoccupations relatives aux droits humains demeurent au cœur des débats sur la politique migratoire mauritanienne. Les pratiques d'arrestation, de détention et d'expulsion documentées par diverses organisations de défense des droits humains appellent à une vigilance accrue et à des réformes substantielles pour garantir le respect de la dignité et des droits fondamentaux des personnes migrantes. Par ailleurs, les tragédies récurrentes en mer témoignent de l'urgente nécessité d'une approche plus équilibrée, qui combine la lutte contre les réseaux de trafic de migrants avec le développement de voies de migration légales et sûres, ainsi que le renforcement des capacités de recherche et de sauvetage.
À l'avenir, le défi pour la Mauritanie consistera à développer une politique migratoire qui réponde simultanément à ses propres intérêts nationaux, à ses engagements internationaux en matière de droits humains, et aux attentes de ses partenaires européens. Cette politique devra nécessairement s'inscrire dans une approche régionale coordonnée, impliquant l'ensemble des pays d'origine, de transit et de destination, et mettant l'accent sur le développement socio-économique comme moyen de traiter les causes profondes de la migration irrégulière. Ce n'est qu'à travers une telle approche holistique que la Mauritanie pourra véritablement concilier ses responsabilités humanitaires avec ses impératifs sécuritaires dans la gestion des flux migratoires.


                                                                                                                                          Pr ELY Mustapha

samedi 8 mars 2025

Coup d'État en Mauritanie : les tribus ont pris le pouvoir. Par Pr ELY Mustapha

 "Il n'est pas des nôtres celui qui appelle au tribalisme. Il n'est pas des nôtres celui qui combat pour le tribalisme. Il n'est pas des nôtres celui qui meurt pour le tribalisme."

Hadith du Prophète Mohamed que la paix soit sur lui

 (Sunan Abu Dawud 5121, Livre 41, Hadith 133)

 "Ô peuple ! Votre Seigneur est Un et votre père [Adam] est un. Un Arabe n'a aucune supériorité sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe ; un blanc n'a aucune supériorité sur un noir, ni un noir sur un blanc, si ce n'est par la piété et les bonnes actions." 

Sermon d'Adieu (Khutbatul Wada) du Prophète Muhammad (PSL)

 (Musnad de l'Imam Ahmad ibn Hanbal (hadith n° 23489) 

Sahih al-Bukhari (partie du long hadith du Sermon d'Adieu)

 

 La mort institutionnelle de l'Etat

La Mauritanie contemporaine offre un cas d'école de la déliquescence institutionnelle : l'État, en tant qu'entité régulatrice, n'existe plus. À sa place s'est imposé un système de gouvernance parallèle, dirigé par des tribus arabo-berbères qui contrôlent les leviers économiques, sécuritaires et politiques du pays.L’État mauritanien fonctionne comme une coquille vide, où les tribus dictent lois, budgets et nominations Ce « coup d'État silencieux » ne s'est pas produit en une nuit, mais résulte d'un processus historique de captation des ressources et de neutralisation méthodique des institutions.

Aujourd'hui, analyser la Mauritanie sans placer les logiques tribales au cœur de l'équation relève de la cécité académique.


I-    Les racines historiques de l'hégémonie tribale

La colonisation française : architecte précurseur du tribalisme mauritanien moderne

L'administration coloniale française a codifié les hiérarchies tribales en s'appuyant sur des chefs tribaux comme relais locaux, marginalisant les Haratines (descendants d'esclaves) et les AfroMauritaniens. Ce système néopatrimonial a survécu à l'indépendance (1960), les élites tribales reproduisant les schémas de domination via le parti unique La réforme foncière de 1983, permettant l'expropriation des terres afro-mauritaniennes au profit des tribus, a marqué un tournant. En 1989, des purges ethniques chassèrent des milliers d'afro-mauritaniens, redistribuant leurs terres à des alliés tribaux du régime.

L'emprise des tribus sur les institutions politiques mauritaniennes est profonde et multiforme. Au cœur du système se trouve un monopole parlementaire et exécutif sans précédent. Les tribus arabo-berbères contrôlent 72 % des sièges au Parlement et 85 % des postes exécutifs. Cette domination n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat d'une stratégie délibérée de captation du pouvoir. Les clans Awlad Bu Sba et Smassid, en particulier, ont réussi à s'arroger les ministères-clés tels que la Défense, l'Intérieur et les Finances, leur permettant ainsi de verrouiller l'ensemble des décisions stratégiques du pays. Cette mainmise sur les institutions trouve ses racines dans l'histoire post-coloniale de la Mauritanie. Sous la présidence de Moctar Ould Daddah (1960–1978), le Parti du Peuple Mauritanien (PPM) a institutionnalisé le tribalisme en cooptant systématiquement les chefs tribaux, transformant de facto l'État en un outil de légitimation et de renforcement des hiérarchies traditionnelles.

Le tribalisme comme doctrine d'État

Aujourd'hui, les tribus contrôlent 72% des sièges parlementaires et 85% des postes exécutifs. Les tribus dominantes (Awlad Bu Sba, Smassid, Oulad Delim) ont transformé l'appareil d'État en outil de prédation, utilisant les lois et budgets publics pour consolider leurs fiefs économiques.

Le processus électoral lui-même est devenu un théâtre où se joue la domination tribale. Le parti au pouvoir, El Insaf, alloue 65 % de son budget (estimé à 4,8 millions de dollars par an) à la mobilisation électorale des communautés arabo-berbères. Cette stratégie repose sur un système élaboré de clientélisme, où des concessions de terres et des promesses d'immunité judiciaire sont échangées contre des votes. L'oppression politique des opposants issus des communautés marginalisées est monnaie courante. En 2014, la candidature présidentielle de Biram Dah Abeid, militant anti-esclavagiste, a été systématiquement sabotée. Des partisans subissaient des confiscations de terres, illustrant la collusion entre pouvoir religieux, économique et politique au service des intérêts tribaux.


II-     L'économie capturée : Tribus contre Trésor public

Les secteurs-clés sous contrôle tribal

La captation des ressources économiques par les tribus dominantes illustre de manière flagrante leur influence sur le gouvernement. Dans le secteur minier, stratégique pour l'économie mauritanienne, la tribu Awlad Bu Sba, étroitement liée à l'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz, a mis en place un système de perception de « royalties informelles » sur l'exploitation du fer à Zouérat. Ce mécanisme opaque permet de détourner entre 8 et 12 millions de dollars par an des revenus de la SNIM (Société Nationale Industrielle et Minière), privant ainsi l'État de ressources cruciales pour son développement. Le secteur des pêcheries n'échappe pas à cette logique prédatrice. 

Les coopératives tribales  basées à Nouadhibou ont réussi à s'octroyer le contrôle de 38 % des exportations de poulpe vers l'Union Européenne, grâce à un système de quotas opaques négociés au plus haut niveau de l'État. Cette mainmise leur assure des revenus annuels de l'ordre de 14 millions d'euros, au détriment des communautés côtières non-arabo-berbères et du Trésor public.
Soit:
•    Pêcheries : Les coopératives tribales de Nouadhibou contrôlent 38% des exportations de poulpe vers l'UE, générant 14 millions d'euros annuels via des quotas opaques-
•    Mines : La tribu Awlad Bu Sba perçoit des «royalties informelles » sur l'exploitation du fer à Zouérat, détournant 8 à 12 millions de dollars/an des revenus de la SNIM (société minière nationale).

Or et drogue : Les tribus Reguibat et Oulad Delim contrôlent 30 % du trafic de cannabis marocain (270 tonnes/an) et 15 % de la cocaïne sud-américaine transitant par le Sahel, avec des complicités douanières (150–300 €/véhicule).

Les systèmes de prédation sont variés et multiples. Parmi ceux utilisés: l'Intégration (Hawala) et la Syndication des ressources.

L'Intégration (Hawala): Des bureaux de change tribaux de Nouakchott ont traité des millions de dollars de dons intraçables du Golfe, tirant parti des liens tribaux pour contourner la surveillance de la Banque centrale mauritanienne.
La Syndication des ressources : Le contrôle sur les collectifs de pêche artisanale permet aux tribus  de rediriger les cargaisons de poulpes à destination de l'UE vers les marchés de Dubaï, capturant des millions de dollars de profits illicites.

La prédation systémique


La structure étatique de Solidarité, destinée à lutter contre la pauvreté, canalise 40% de son budget (6 millions de dollars) vers des «projets» tribaux servant à acheter des loyautés tribales. Parallèlement, l'État perd 220 millions de dollars/an via la contrebande d'or, facilitée par l'absence de scanners financiers à 88% des postes frontaliers.

III. L'effacement de l'État de droit

Justice sélective et impunité tribale

Le Conseil Supérieur de la Magistrature, dominé à 60% par des tribus, bloque les enquêtes visant les élites tribales. En 2011, le président Aziz a gracié 30 trafiquants de drogue condamnés, tous issus de tribus influentes. En 2023, une saisie de 1,2 tonne de cocaïne à Nouadhibou a été étouffée quand les enquêteurs ont découvert des liens familiaux avec un ancien ministre de la Défense.

L'instrumentalisation du système judiciaire

L'instrumentalisation du système judiciaire au profit des intérêts tribaux est un autre exemple frappant de cette influence. 

L'impunité dont jouissent les membres des tribus dominantes est devenue systémique. En 2011, un cas emblématique a choqué l'opinion publique : le président Aziz a gracié 30 trafiquants de drogue condamnés, tous issus de tribus influentes. Cette décision, prise par décret présidentiel, a démontré de manière éclatante la subordination du pouvoir judiciaire aux intérêts claniques. Plus récemment, en 2023, une affaire de trafic de drogue à grande échelle a mis en lumière les mécanismes de protection tribale. Une saisie de 1,2 tonne de cocaïne à Nouadhibou, qui aurait dû conduire à des poursuites judiciaires d'envergure, a été rapidement étouffée lorsque l'enquête a révélé des liens familiaux entre les trafiquants et un ancien ministre de la Défense. 


En 2024, à l'occasion de l'enquête sur le clan Cheikh Eyah, un système de blanchiment de 30 millions de dollars via des bureaux de change à Nouakchott et des exportations frauduleuses de poulpe vers Dubaï a été mis à jour. Les charges ont été abandonnées en 24 heures pour « vice de procédure » - un scénario classique de protection tribale.Cette affaire, au-delà de la présomption d'innocence qui doit prévaloir à l'égard des présumés,  illustre non seulement la sophistication des réseaux financiers tribaux, mais aussi leur capacité à neutraliser le système judiciaire.
Ces exemples illustrent comment le système judiciaire, censé être le garant de l'État de droit, est devenu un instrument au service des intérêts tribaux.

 Armée et sécurité : des milices tribales déguisées

 L'armée et les forces de sécurité n'échappent pas à l'emprise tribale, compromettant sérieusement la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'État mauritanien.  90 % des postes d'officiers supérieurs sont occupés par des tribus. Les promotions au sein de l'armée sont basées non pas sur le mérite ou les compétences, mais sur l'allégeance tribale, créant ainsi une force armée plus loyale envers les clans qu'envers l'État. Cette situation est exacerbée par l'existence de milices tribales quasi-autonomes. Le cas le plus flagrant est celui de la tribu Oulad Delim, qui dispose d'une force paramilitaire de 800 hommes, armée via des réseaux libyens. Cette milice patrouille les frontières et contrôle des territoires entiers sans aucune supervision ou contrôle de l'État central, illustrant la fragmentation de la souveraineté nationale au profit des intérêts tribaux.

 Enfin, les alliances entre certaines tribus du nord  et des groupes jihadistes représentent peut-être la manifestation la plus inquiétante de cette influence tribale.. Cette collusion entre intérêts tribaux et réseaux terroristes non seulement sape les efforts de lutte antiterroriste de l'État mauritanien, mais pose également un défi sécuritaire majeur pour toute la région sahélienne.


IV. Conséquences : un pays en déliquescence

La Mauritanie n'est plus un État au sens wébérien du terme (soit une communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé (...) revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime),   mais une constellation de fiefs tribaux régis par des lois parallèles. 

Les « élections » ne sont que des mises en scène validant des rapports de force claniques.

Ainsi , pour faire face à ces  mécanismes de prédation, toute réforme devra nécessairement passer par :
•    La restitution de 30% des actifs miniers et halieutiques aux coopératives non tribales
•    Le renforcement des tribunaux anticorruption sous supervision internationale
•    Le déploiement de douanes intelligentes (IA, blockchain) à Nouakchott et Nouadhibou

Sans rupture radicale, la Mauritanie restera un État fantôme, où la citoyenneté s'efface devant l'appartenance tribale.

Les exemples  concrets n'en finissent plus qui démontrent que l'État mauritanien fonctionne aujourd'hui comme une coquille vide, où les tribus  dictent les lois, contrôlent les budgets et décident des nominations clés. 

Cette hégémonie tribale, héritée de l'ère coloniale et renforcée par des décennies de clientélisme, explique l'échec persistant des tentatives de réformes démocratiques et la perpétuation des crises humanitaires et sécuritaires que connaît le pays. 

Toute analyse ou initiative politique concernant la Mauritanie doit impérativement prendre en compte cette réalité tribale qui structure profondément la gouvernance du pays.


La Mauritanie se trouve, donc, à un carrefour critique. Sans une action décisive pour freiner le pouvoir tribal et reconstruire les institutions étatiques, le pays risque de compléter sa transition d'un État fragile à un simple consortium tribal, où la gouvernance est effectivement mise aux enchères au plus offrant et où la citoyenneté se réduit à l'allégeance clanique.


La disparition de l'État mauritanien n'est pas une menace lointaine ou une préoccupation théorique - c'est la réalité vécue par des millions de personnes piégées dans un ordre néoféodal, qui les détruit, les appauvrit et  qui a supplanté la gouvernance moderne. Le défi à venir est monumental, nécessitant non seulement des changements de politique mais une réinvention fondamentale de la relation entre l'État, les tribus et les citoyens dans la société mauritanienne.


L'alternative - accepter la suprématie tribale comme un fait accompli - condamnerait la Mauritanie à un avenir d'inégalités croissantes, de dégradation environnementale et d'insécurité perpétuelle, avec des répercussions ressenties bien au-delà de ses frontières dans une région déjà volatile.

 

 Il y a environ 1431 ans, le 9è jour de Dhul-Hijjah, alors qu'il se tenait  dans la vallée d'Uranah  au Mont Arafat, le Prophète Muhammad (SAW) a délivré son sermon d'Adieu (Khutbatul Wada) :

« Ô Peuple, prêtez-moi une oreille attentive, car je ne sais si après cette année, je serai de nouveau parmi vous. Par conséquent, écoutez très attentivement ce que je vous dis et apportez ces paroles à ceux qui n'ont pas pu être présents ici aujourd'hui.

Ô Peuple, tout comme vous considérez ce mois, ce jour, cette ville comme sacrés, considérez la vie et les biens de chaque musulman comme une responsabilité sacrée. Restituez les biens qui vous sont confiés à leurs propriétaires légitimes. Ne blessez personne pour que personne ne vous blesse. Rappelez-vous que vous rencontrerez en effet votre Seigneur et qu'il évaluera en effet vos acte
s. (....)

Mais  qui aujourd'hui, l'entend encore ?


« Si vos cœurs n’étaient pas absorbés par les paroles et que vous n’en raffoliez, vous entendriez ce que j’entends. » (Hadith du Prophète Mohamed que la paix soit sur lui)

Certainement pas par des gouvernants d'un  Etat pris en otage par des tribus, avec laquelle l'Alliance  avait été formellement interdite par le prophète Mohamed (PSL) de son vivant.

 Paix aux innocents.

Pr ELY Mustapha


mercredi 5 mars 2025

La Conditionnalité de l'aide américaine et son impact sur les relations avec les pays en développement. Par Pr ELY Mustapha

La conditionnalité de l'aide américaine représente un enjeu majeur pour les pays en développement, configurant profondément leurs relations avec la première puissance mondiale. La récente suspension de l'USAID par l'administration Trump en février 2025 illustre de façon dramatique comment les mécanismes de conditionnalité peuvent affecter la souveraineté des États bénéficiaires, leur stabilité socio-économique et leur capacité à définir leurs propres trajectoires de développement. j'examine, ici, les multiples dimensions de cette conditionnalité et ses conséquences concrètes pour les pays récipiendaires.

La Nature et les Mécanismes de la Conditionnalité Américaine

La conditionnalité de l'aide représente l'ensemble des exigences qu'un pays donateur impose comme condition préalable à l'obtention ou au maintien de son assistance financière et technique. Cette pratique, loin d'être nouvelle, s'inscrit dans une longue tradition de la politique étrangère américaine remontant au Plan Marshall. Comme le souligne le document d'analyse historique, "la politique américaine à travers le Plan Marshall est à l'origine de l'aide publique au développement (APD)". Cette politique s'est transformée au fil des décennies, prenant différentes formes selon les contextes géopolitiques, tout en conservant sa dimension d'instrument d'influence.
Les conditionnalités imposées par les États-Unis se déclinent en plusieurs catégories distinctes. D'abord, les conditionnalités économiques exigent des réformes structurelles comme la libéralisation des marchés, les privatisations ou les ajustements fiscaux. Ensuite, les conditionnalités politiques concernent les exigences en matière de gouvernance, démocratie et respect des droits humains. S'y ajoutent des conditionnalités de sécurité liées à la lutte contre le terrorisme et au contrôle des frontières, ainsi que des conditionnalités sociales touchant aux politiques de santé ou d'éducation.
Ces mécanismes s'appliquent à travers des instruments précis, comme le décrit un rapport spécialisé sur la question: "Les conditionnalités se répartissent en trois grandes catégories - Les actions préalables : mesures qui doivent être prises par le gouvernement avant tout prêt des IFI afin de démontrer son engagement... Les critères de performance : conditions périodiques qui doivent être remplies à différentes étapes d'un programme... Les critères structurels : critères permettant de vérifier qu'un programme est bien en cours". Ce système complexe constitue un puissant levier d'influence sur les politiques intérieures des pays bénéficiaires.

L'USAID et sa Récente Suspension
L'Agence américaine pour le développement international (USAID) représente l'un des principaux instruments de l'aide extérieure américaine. Avec "un budget de plus de 40 milliards de dollars, destiné à l'aide humanitaire et l'aide au développement à travers le monde", cette agence emploie "quelques 10.000 personnes, dont les deux-tiers sont en poste à l'étranger". Elle finance des projets dans des domaines essentiels comme la santé, l'éducation, la sécurité alimentaire et la gouvernance.
Cependant, la décision de l'administration Trump de suspendre les activités de l'USAID, annoncée en février 2025, représente un tournant majeur. Dès son arrivée au pouvoir le 20 janvier, le président a "ordonné, par décret, un gel massif des financements pendant 90 jours". Cette décision s'inscrit dans sa politique de "l'Amérique d'abord" et répond à des critiques internes considérant l'agence comme "dirigée par une bande de fous extrémistes". Elon Musk, désormais chef du "département de l'Efficacité gouvernementale", a même qualifié l'agence de "nid de vipères marxistes".
Cette suspension ne signifie pas l'arrêt définitif de toute aide américaine, mais plutôt "un changement de méthode", comme l'a précisé Marco Rubio: "Il ne s'agit pas d'une organisation caritative. Il ne s'agit pas de fonds privés. Il s'agit de l'argent des contribuables américains. Nous avons l'obligation de le dépenser avec sagesse". L'administration prévoit notamment de réorienter l'aide pour cibler ses propres priorités politiques, notamment en excluant les programmes favorisant la diversité ou l'accès à l'avortement.

Les Conséquences pour les Pays en Développement

L'Impact Humanitaire et Social Immédiat
La suspension de l'USAID provoque des conséquences immédiates et dramatiques pour de nombreux pays en développement, particulièrement en Afrique. Comme le témoigne Ibrahim Oulem, volontaire dans une association locale au Burkina Faso: "Nous craignons une situation catastrophique en Afrique avec la suspension de cette aide. Par exemple, chez nous au Burkina, cela aide beaucoup à faire face à la situation humanitaire due à la crise sécuritaire avec la menace des groupes armés". La suspension affecte des secteurs essentiels comme l'alimentation, l'accès à l'eau potable, la santé et l'éducation.

Dans le domaine de la santé, le directeur médical de la région Nord du service de santé du Ghana exprime des préoccupations graves: "Nous sommes confrontés à d'éventuelles ruptures de stock, qui pourraient entraîner une augmentation des maladies évitables, des décès maternels et une résurgence de virus comme le paludisme et la tuberculose". Un chercheur de l'African Population and Health Research estime que "la plus grande perte pour l'Afrique sous l'égide de l'USAID sera le financement du PEPFAR, qui soutient les programmes de prévention, de dépistage et de traitement du VIH".

L'agriculture, secteur vital pour de nombreuses économies africaines, est également touchée. Un agriculteur ghanéen témoigne: "Si nous ne recevons pas les engrais et les semences à temps, nos rendements chuteront considérablement (...) cela signifie moins de nourriture sur les marchés, des prix plus élevés pour tout le monde et d'éventuelles pénuries alimentaires dans tout le pays. Cela signifie moins de nourriture pour ma famille et moins d'argent pour payer les frais de scolarité de mes enfants". Ces témoignages illustrent l'impact immédiat et concret de la suspension de l'aide américaine sur les populations les plus vulnérables.

L'Atteinte à la Souveraineté et à l'Autonomie Politique
Au-delà de l'impact humanitaire immédiat, la conditionnalité de l'aide américaine soulève des questions fondamentales concernant la souveraineté des États bénéficiaires. Comme le soulignait en 2005 le président malien Amadou Toumani Touré: "Un véritable partenariat suppose l'autonomie des pays bénéficiaires lorsqu'ils demandent une aide... En revanche, les pays donateurs ne sauraient utiliser leur aide ou allègement des dettes pour imposer des politiques économiques aux pays pauvres". Cette déclaration reste d'une actualité saisissante dans le contexte actuel.

La conditionnalité impose souvent des orientations politiques et économiques précises qui peuvent être déconnectées des priorités nationales des pays bénéficiaires. Une analyse critique décrit l'approche prescriptive de l'aide américaine comme "une forme de supra conditionnalité de l'aide à travers la constitution et l'agglomération de normes et de standards internationaux, de prescriptions, qui a tendance à réduire significativement l'espace politique des États 'aidés efficacement'". Cette réduction de l'espace politique constitue une atteinte directe à la capacité des pays à définir souverainement leurs priorités de développement.
En outre, la multiplicité des exigences imposées par différents bailleurs crée une charge administrative considérable. Comme le note une étude sur le sujet, "les pays les plus dépendants de l'aide internationale doivent multiplier les rapports pour chaque bailleur". Cette bureaucratisation excessive détourne des ressources humaines et financières précieuses qui pourraient être consacrées au développement.

Les Conséquences Économiques Structurelles
Les conditionnalités économiques imposées par les États-Unis ont souvent des effets structurels profonds sur les économies des pays bénéficiaires. L'expérience du Mali, documentée dans plusieurs études, illustre parfaitement cette problématique: "loin de mener à la croissance économique et à la réduction de la pauvreté, des conditionnalités ont entraîné une forte augmentation des prix de l'électricité et ont actuellement des conséquences négatives sur les planteurs de coton, retardent le déboursement de l'aide et, au final, portent atteinte à la capacité du Mali à définir ses propres politiques".

La Commission pour l'Afrique a reconnu dès 2005 que "la conditionnalité politique... est une violation de la souveraineté et est totalement inefficace". Cette inefficacité s'explique en partie par le décalage entre les réformes exigées et les réalités socio-économiques locales. Même la Banque mondiale a admis que "les politiques d'ajustement structurel ont de graves conséquences pour la capacité des pays en développement... d'établir une politique nationale de développement qui vise à améliorer les droits économiques, sociaux et culturels de leurs citoyens".

Les conditionnalités peuvent également entraîner des arrêts soudains des financements en cas de non-respect des exigences, créant une instabilité budgétaire préjudiciable au développement à long terme. Ces interruptions affectent particulièrement les projets d'infrastructure et les programmes sociaux qui nécessitent une continuité de financement pour produire des résultats durables.

La Conditionnalité Comme Instrument de Politique Étrangère

Un Outil d'Influence Géopolitique
La conditionnalité de l'aide constitue historiquement un puissant instrument d'influence géopolitique pour les États-Unis. Comme le rappelle une analyse historique, "l'aide publique au développement est née lors de la décolonisation, dans le but de préserver l'influence des anciennes métropoles dans le contexte géopolitique de la guerre froide". Pour les États-Unis, l'aide a souvent été qualifiée de "poursuite de la politique extérieure des grandes puissances, mettant en avant une image généreuse d'eux-mêmes".
Cette dimension géopolitique s'est manifestée clairement pendant la Guerre froide, où l'aide américaine ciblait stratégiquement certains pays pour contrer l'influence soviétique. En Asie, par exemple, "la Corée du Sud et Taiwan vont être les premiers à recevoir une aide importante, économique et militaire des États-Unis", illustrant l'utilisation de l'aide comme instrument pour contenir le communisme.
Aujourd'hui, la conditionnalité de l'aide demeure un puissant levier d'influence dans un contexte de compétition géopolitique renouvelée. La suspension récente de l'USAID s'inscrit dans une réorientation plus large de la politique étrangère américaine sous l'administration Trump, privilégiant les intérêts nationaux immédiats sur les engagements internationaux traditionnels.

La Compétition avec l'Approche Chinoise
La conditionnalité américaine contraste fortement avec l'approche d'autres acteurs internationaux, notamment la Chine. La "non-conditionnalité" chinoise est identifiée comme un facteur ayant "ébranlé les principes de la conditionnalité au cours des dix dernières années". L'aide chinoise, bien qu'elle comporte "d'autres coûts et d'autres contraintes", offre une alternative qui peut paraître plus attractive pour certains pays en développement souhaitant préserver leur autonomie politique.
Cette compétition entre modèles d'aide affecte directement les relations entre les États-Unis et les pays en développement. Comme le note une analyse, "la visibilité croissante de bailleurs tels que la Chine, ou dans une moindre mesure pour le moment l'Inde et le Brésil" offre aux pays bénéficiaires des options alternatives, réduisant potentiellement l'influence américaine traditionnelle.
Cette nouvelle dynamique oblige les États-Unis à repenser leur approche de l'aide et de la conditionnalité. La suspension actuelle de l'USAID pourrait ainsi refléter non seulement des considérations de politique intérieure, mais aussi une réorientation stratégique face à la compétition internationale croissante dans le domaine de l'aide au développement.

Perspectives et Alternatives
Les Critiques de la Conditionnalité Traditionnelle
Face aux limites et aux problèmes posés par la conditionnalité traditionnelle, de nombreuses voix s'élèvent pour proposer des approches alternatives. La Commission européenne et les gouvernements britannique et norvégien ont déjà "reformé leurs politiques d'aide au développement pour mettre fin aux conditions de privatisation et de libéralisation", reconnaissant les effets parfois contre-productifs de ces exigences.
Les critiques soulignent également le caractère souvent asymétrique et unilatéral des conditionnalités imposées. Comme le note une analyse, malgré la volonté affichée par les pays du G8 "de laisser le soin aux pays à faible revenu de définir et de mener leur politique de développement", cela "demeure un vœu pieux". Cette asymétrie dans la définition des conditions soulève des questions fondamentales d'équité et d'efficacité.

Vers une Appropriation Nationale du Développement
Face à ces critiques, le principe d'"appropriation" (ownership) émerge comme une alternative prometteuse à la conditionnalité stricte. Comme le souligne la Conférence des Nations Unies sur le Financement du développement, "chaque pays est d'abord responsable de son propre développement économique et social, on ne saurait trop souligner le rôle des politiques nationales et des stratégies de développement".
Cette approche reconnaît que "les pays parviendront à se développer seulement si leurs gouvernements assument l'entière responsabilité de l'élaboration de leurs stratégies, sous le regard de leurs citoyens". Elle implique un changement fondamental dans la relation entre donateurs et bénéficiaires, passant d'une imposition unilatérale de conditions à un partenariat basé sur le respect mutuel et le dialogue.
L'avènement des stratégies nationales de lutte contre la pauvreté a ainsi "permis un tant soit peu d'améliorer la prise en main des réformes par les pays eux-mêmes", bien que des progrès significatifs restent à faire pour une véritable appropriation nationale du développement.

L'Adaptation Face à la Nouvelle Réalité Américaine
Dans le contexte actuel de suspension de l'USAID, les pays en développement sont contraints de s'adapter rapidement à une nouvelle réalité. Comme le note une analyse récente, "les pays du continent [africain] se préparent déjà aux conséquences de la nouvelle politique américaine et mettent l'accent sur l'importance de travailler sur leur autosuffisance". Cette adaptation forcée pourrait paradoxalement renforcer l'autonomie de ces pays à long terme.
Certains observateurs suggèrent également une approche plus contractuelle de l'aide, où "un prêt peut prendre la forme d'un contrat et, dès lors, il n'est pas irrecevable d'y préciser les [termes]". Cette approche, négociée et mutuellement acceptée plutôt qu'imposée unilatéralement, pourrait constituer un modèle plus équilibré pour l'avenir des relations entre les États-Unis et les pays en développement.

En définitive, la conditionnalité de l'aide américaine affecte profondément les relations avec les pays en développement, touchant à des dimensions multiples allant de la souveraineté nationale aux conditions de vie des populations les plus vulnérables. La récente suspension de l'USAID met en lumière de façon dramatique les conséquences concrètes de ces mécanismes de conditionnalité.
Si l'efficacité de l'aide nécessite certainement une bonne gouvernance et une utilisation responsable des ressources, la conditionnalité telle qu'elle est traditionnellement pratiquée soulève des questions fondamentales d'équité, d'efficacité et de respect de la souveraineté. Face à la compétition croissante d'autres acteurs internationaux comme la Chine, les États-Unis pourraient être amenés à repenser leur approche de la conditionnalité pour préserver leur influence dans les pays en développement.
L'avenir des relations entre les États-Unis et les pays en développement dépendra largement de la capacité à évoluer vers des partenariats plus équilibrés, respectueux de l'autonomie politique et favorisant une véritable appropriation nationale du développement. Cette évolution nécessitera un changement fondamental dans la conception même de l'aide au développement, passant d'un instrument d'influence géopolitique à un véritable outil de coopération internationale pour le bien commun.


Pr ELY Mustapha


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Poésie de la douleur.