samedi 17 octobre 2026

Ghazouani, « souviens-toi que tu vas mourir ». Pr ELY Mustapha


Ghazouani,

Souviens-toi que tu vas mourir.

Non comme une menace. Non comme une imprécation. Encore moins comme le souhait indigne qu’un malheur frappe un homme. Mais comme l’avertissement le plus ancien adressé à ceux que le pouvoir élève au-dessus de la foule et risque, précisément pour cette raison, d’éloigner de sa souffrance. La mort n’est pas ici l’arme de la haine : elle est le miroir de la conscience.

La formule latine memento mori - « souviens-toi que tu mourras » - ne constitue pas une citation littérale d’Épictète (« Que la mort […] soit présente à tes yeux tous les jours ; la mort surtout, et jamais tu n’auras de pensées lâches. » - Épictète, Manuel, XXI) . Elle condense pourtant fidèlement son enseignement : garder chaque jour la mort devant les yeux afin de chasser la bassesse, l’illusion et les désirs démesurés. Épictète n’a lui-même rien écrit ; son disciple Arrien a composé le Manuel à partir de son enseignement. Marc Aurèle, empereur autant que philosophe, reçut profondément cette discipline stoïcienne et fit de la finitude une mesure du devoir, de la justice et de la responsabilité.

Pour un citoyen ordinaire, méditer la mort peut apprendre à mieux vivre. Pour un chef d’État, cela devrait apprendre à mieux gouverner. Mais, en terre d’islam, l’avertissement va plus loin que la sagesse antique : la mort n’est pas seulement la fin qui relativise le pouvoir, elle ouvre le temps de la reddition des comptes. Le salut de l’âme ne se cherche donc pas uniquement dans le détachement intérieur ; il se cherche aussi dans la justice rendue, le dépôt fidèlement restitué et le regard de l’indigent que l’on n’a ni repoussé ni humilié.

Le palais et la faim

Ghazouani, regarde au-delà des vitres officielles, des cortèges et des communiqués : il existe une autre Mauritanie. Une Mauritanie qui ne paraît pas toujours dans les cérémonies, mais qui attend devant les dispensaires, compte ses pièces au marché, cherche de l’eau, retire trop tôt ses enfants de l’école et redoute chaque nouvelle période de soudure.

En 2025, près de 590 000 personnes - environ 12% de la population analysée - devaient connaître une insécurité alimentaire aiguë pendant la soudure ; plus de 120 000 d’entre elles vivaient à Nouakchott. Le gouvernement lui-même avait élaboré un plan visant 1,224 million de personnes vulnérables, mais seulement la moitié de son financement était alors mobilisée. Ce ne sont pas des abstractions. Derrière chaque unité statistique, il y a un corps qui s’affaiblit, une mère qui réduit sa part, un enfant qui apprend la faim avant d’apprendre à lire.

La pauvreté monétaire aurait reculé d’environ 28% en 2019 à 25% en 2025, selon les résultats préliminaires de l’enquête nationale annoncés par le gouvernement. Mais la pauvreté multidimensionnelle - privations cumulées de santé, d’éducation, d’habitat et de services essentiels - concernait encore 56% de la population en 2025. La Banque mondiale estimait de son côté que la pauvreté rurale atteignait 38,9% en 2025, contre 11,6% en ville, révélant une fracture territoriale béante. Les méthodes et les seuils varient ; la conclusion morale, elle, ne varie pas : une part immense du pays reste privée des conditions élémentaires d’une vie digne.

Il faut mesurer la violence silencieuse de ces nombres. La pauvreté n’est pas seulement le manque d’argent. Elle est le rendez-vous médical différé jusqu’à ce que la maladie devienne irréversible. Elle est l’humiliation du père qui rentre sans nourriture. Elle est la jeune fille dont l’intelligence s’éteint faute d’école, de transport ou de sécurité. Elle est l’enfant qui comprend trop tôt que son avenir dépend moins de son mérite que de son lieu de naissance, de son nom, de son milieu et de ses relations.

Une richesse sans peuple

La Mauritanie possède du fer, de l’or, du poisson, du gaz, un potentiel agricole et énergétique considérable. Pourtant, une économie riche de ressources peut demeurer pauvre en justice. Le paradoxe n’est pas que le pays manque de richesses ; il est que la richesse nationale ne se transforme pas assez vite en eau, en soins, en savoir, en travail digne et en espérance partagée.

Le modèle fondé sur les industries extractives a atteint ses limites : ces industries, fortement capitalistiques, ne représentent qu’environ 1,2% de l’emploi total malgré leur poids économique. La Banque mondiale estime désormais que la trajectoire extractive doit céder la place à une économie diversifiée, portée notamment par l’agriculture, la pêche, l’énergie, le numérique et les petites entreprises. Cette diversification n’est pas un slogan technique. Elle constitue la différence entre une croissance admirée dans les rapports et une croissance ressentie dans les foyers.

La croissance nationale a ralenti à 3,6% en 2025, soit seulement 0,7% par habitant. Le démarrage de la production gazière et une inflation modérée ont soutenu les finances publiques et contribué à réduire la pauvreté, mais l’activité reste vulnérable aux cycles extractifs et aux chocs climatiques. Il serait donc injuste de nier tout progrès ; il serait plus injuste encore de transformer ces progrès en alibi pour ne pas regarder ceux qu’ils n’atteignent toujours pas.

Le pouvoir aime annoncer la croissance. Le pauvre, lui, demande : « Qu’a-t-elle changé dans mon assiette ? » Le pouvoir célèbre les investissements. Le chômeur demande : « Où est mon travail ? » Le pouvoir inaugure. La mère demande : « Mon enfant sera-t-il soigné ? » Entre le chiffre macroéconomique et la vie quotidienne se trouve tout le problème de la justice publique.

La jeunesse empêchée

Une nation très jeune ne peut se permettre de condamner sa jeunesse à l’attente. Au quatrième trimestre de 2025, le chômage national aurait atteint 13,12%, celui des jeunes de 14 à 35 ans 22,17%, et celui des femmes 21,29%. Le taux d’emploi féminin n’était que de 30,21%, contre 60,20% pour les hommes. Ces écarts racontent une économie qui gaspille une part considérable de son intelligence et de son énergie.

Le drame ne réside pas uniquement dans l’absence de revenus. Le chômage prolongé détruit l’estime de soi, diffère les mariages, nourrit la dépendance, encourage l’exil et convertit la frustration en colère ou en résignation. Un jeune sans perspective finit par ne plus croire au contrat social. Il voit les postes circuler dans des réseaux fermés, les privilèges se reproduire et le mérite perdre sa valeur. À cet instant, la crise économique devient une crise morale et politique.

L’école, qui devrait corriger le destin social, le reproduit encore trop souvent. L’UNESCO souligne que l’achèvement du primaire reste incomplet, que le nombre d’enfants non scolarisés demeure extrêmement élevé et que les abandons sont alimentés par le déficit d’infrastructures, les coûts cachés, les grossesses précoces, les sécheresses, les inondations et la malnutrition. Selon l’UNICEF, seuls 33% des établissements disposeraient d’installations adéquates d’eau, d’assainissement et d’hygiène, tandis que 62% des adolescentes ne fréquenteraient pas le secondaire. Une République qui laisse tant d’enfants hors du savoir prépare elle-même ses dépendances futures.

L’eau et la dignité

Il est des scandales que l’habitude finit par rendre invisibles. Qu’une famille cherche encore une eau sûre dans un pays qui exporte ses ressources est l’un d’eux. Qu’une école accueille des enfants sans eau ni toilettes en est un autre. Qu’une femme enceinte parcoure une longue distance pour atteindre un service de santé constitue non une fatalité géographique, mais une dette politique.

Les données convergent toutes sur un déficit persistant d’accès, particulièrement dans les zones rurales, les écoles et les centres de santé. L’UNICEF identifiait notamment l’eau, l’assainissement, la santé, la nutrition et le maintien scolaire parmi les privations majeures touchant les enfants mauritaniens.

L’eau n’est pas une faveur offerte par le prince. L’école n’est pas un cadeau du gouvernement. La santé n’est pas une aumône administrative. Ce sont des droits, financés par les ressources de la nation et dus sans distinction à chacun de ses enfants.

Le poison de l’inégalité

La misère devient plus douloureuse lorsqu’elle vit à côté de l’opulence. Le pauvre peut endurer la rareté ; il supporte moins facilement l’injustice visible. Lorsqu’il observe la facilité des puissants, les marchés opaques, les promotions inexpliquées et les fortunes sans origine intelligible, sa souffrance matérielle se double d’une blessure morale : le sentiment d’avoir été exclu de sa propre patrie.

La perception de la corruption reste préoccupante. Pour 2025, Transparency International attribue à la Mauritanie 30 points sur 100 et la classe 130e sur 182 pays. Un tel indice ne prouve pas chaque accusation particulière et ne saurait condamner indistinctement tous les agents publics. Il révèle toutefois une défiance structurelle. Le cadre juridique s’est renforcé, mais l’application des règles anticorruption reste jugée inégale, avec des faiblesses persistantes de contrôle et de reddition des comptes.

La corruption ne vole pas seulement de l’argent. Elle vole des médicaments, des salles de classe, des forages, des routes, des emplois et des années de vie. Elle détourne la confiance avant de détourner le budget. Elle enseigne au citoyen que la règle est pour le faible et l’exception pour le puissant. Voilà pourquoi chaque ouguiya publique doit porter une destination lisible, chaque marché une procédure transparente, chaque responsable une obligation effective de rendre compte.

Ce que dirait Marc Aurèle

Marc Aurèle, l'empereur le plus riche de son temps, ne demandait pas à la philosophie de décorer le pouvoir ; il lui demandait de le juger. Dans ses Pensées, il se rappelait que les êtres humains sont faits pour s’entraider et que commettre l’injustice revient à trahir cette communauté naturelle. La conscience de la mort n’y justifie ni passivité ni indifférence. Elle presse d’accomplir maintenant l’action juste, car le temps du devoir est court.

Épictète distingue ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Ghazouani, tu ne commandes ni à la pluie, ni aux cours mondiaux, ni aux sécheresses, ni à tous les conflits du Sahel. Mais beaucoup dépend de toi : la probité des nominations, la transparence des budgets, la priorité donnée à l’eau et aux soins, la qualité de l’école, l’indépendance du contrôle, l’équité territoriale, la protection du citoyen contre l’arbitraire et la transformation des ressources naturelles en capacités humaines.

Le stoïcisme authentique n’ordonne pas au pauvre de supporter silencieusement l’injustice. Il commande d’abord à celui qui détient une responsabilité d’accomplir son devoir sans céder à la vanité, au favoritisme, à la peur ni à l’intérêt personnel. La sérénité n’est pas l’anesthésie de la conscience. L’acceptation de ce qui échappe à notre contrôle ne dispense jamais de changer ce qui dépend de nous.

Tu as été réélu en 2024 pour un second mandat avec 56,12% des suffrages exprimés ; le Conseil constitutionnel a fixé le début de ce mandat au 2 août 2024. Ne prends pas ce mandat renouvelé pour une absolution. C’est une dette supplémentaire envers l’Histoire. Plus ton pouvoir dure, moins tu peux attribuer l’échec au passé ; plus tu disposes de temps, plus tu deviens comptable de l’usage que tu en fais.

La mort dans la conscience musulmane

Mais quand un mortel gouverne une république islamique, l’interpellation ne saurait donc s’arrêter à Marc Aurèle et à Épictète. Bien avant que le cercueil ne ferme les yeux du puissant, le Coran ouvre ceux de sa conscience : « Toute âme goûtera la mort », puis vient la pleine rétribution au Jour de la Résurrection ; la réussite véritable n’est pas d’avoir conservé le pouvoir, mais d’avoir été écarté du Feu et admis au Paradis.

Le memento mori stoïcien ("Souviens-toi que tu vas mourir") enseigne que la gloire est éphémère. Le rappel coranique ajoute que les actes demeurent et seront pesés. L’homme musulman ne médite donc pas la mort pour apprendre seulement à mépriser les vanités : il s’y prépare en purifiant son intention, en réparant ses injustices, en acquittant les droits d’autrui et en transformant ce qu’il possède en moyen de miséricorde.

Pour le gouvernant, cette perspective rend le pouvoir plus lourd encore. Le pouvoir n’est ni une propriété familiale, ni un trophée électoral, ni une supériorité d’essence : il est une amāna, un dépôt. Le Coran ordonne de rendre les dépôts à leurs ayants droit et, lorsqu’on juge entre les hommes, de juger avec équité. Les exégèses rattachent expressément cette obligation aux responsabilités et fonctions publiques : confier une charge à l’incapable ou au corrompu trahit le dépôt autant qu’elle lèse le peuple.

La tradition prophétique ne laisse aucune échappatoire au responsable : « Chacun d’entre vous est un berger et chacun d’entre vous est responsable de son troupeau » ; l’émir est ainsi responsable de ceux qui lui sont confiés et devra répondre de leurs droits. Le peuple n’est donc pas le décor du pouvoir. Il en est la charge morale. Le budget public, la mine, le gaz, la mer, les terres et l’administration constituent autant de dépôts dont le dirigeant n’est que le gardien provisoire.

Le salut dans le regard du pauvre

Dans la spiritualité musulmane, l’indigent n’est pas un être périphérique dont la présence troublerait la célébration des réussites nationales. Il se tient au centre de l’épreuve morale. La sourate Al-Māʿūn associe le démenti de la Rétribution au fait de repousser l’orphelin et de ne pas encourager à nourrir le pauvre ; elle condamne dans le même mouvement la prière ostentatoire et le refus de l’aide la plus élémentaire. La foi proclamée perd ainsi sa vérité lorsqu’elle détourne les yeux de la faim.

Le Coran appelle « pente difficile » le fait de libérer un être asservi ou de nourrir, en un jour de famine, l’orphelin proche et le pauvre gisant dans le dénuement. Le salut n’est pas présenté comme une ascension confortable au milieu des louanges : c’est une montée rude, exigeante, accomplie en portant une part du poids d’autrui.

Ailleurs, les justes nourrissent le pauvre, l’orphelin et le captif, sans attendre d’eux récompense ni gratitude, mais en recherchant la grâce de Dieu. Voilà le sens spirituel du regard de l’indigent : non pas un spectacle destiné à embellir la charité du riche, mais un miroir dans lequel l’âme découvre si elle sert Dieu ou sa propre image. Le pauvre ne doit pas remercier le pouvoir de lui restituer son droit ; c’est le pouvoir qui devrait trembler à l’idée de ne pas le lui rendre.

Le Prophète a placé celui qui prend soin de la veuve et du pauvre au rang de celui qui lutte dans le sentier de Dieu, et, selon la version rapportée, de celui qui prie sans relâche et jeûne continuellement. Servir l’indigent n’est donc pas une activité mineure à déléguer aux périodes de fêtes ou aux photographies officielles. C’est un acte majeur de religion et une voie de salut.

Ghazouani, cherche donc ton salut dans le regard de celui qui ne peut rien te donner. Le courtisan te regarde et voit une faveur possible. Le riche voit en toi un contrat. L’ambitieux y voit une nomination. Mais l’indigent, lui, ne possède parfois que son attente, sa dignité et sa plainte devant Dieu. Son regard est le seul qui dépouille ton pouvoir de ses ornements.

Quand une mère te regarde avec l’angoisse de ne pas pouvoir nourrir son enfant, la question n’est pas seulement sociale : elle est eschatologique. Quand un jeune diplômé te regarde sans emploi tandis que le favoritisme distribue les places, la question n’est pas seulement économique : elle touche à l’amāna. Quand un village te regarde en attendant l’eau, alors que la richesse sort de son sous-sol, la question n’est pas seulement budgétaire : elle devient témoignage.

Le salut de l’âme du dirigeant ne se trouve pas dans les mosquées inaugurées si, à leur sortie, les pauvres sont repoussés. Il ne se trouve pas dans les versets récités devant les caméras si les droits sont confisqués derrière les portes. Il ne se trouve pas dans la multiplication des pèlerinages lorsque demeure impayée la dette de justice envers le peuple. La sourate Al-Māʿūn avertit précisément contre la séparation entre le rite visible et le secours refusé.

La richesse elle-même est une épreuve, non la preuve d’une faveur définitive : le Coran rappelle que les biens et les enfants sont une fitna, un test susceptible de détourner l’homme de son devoir et de l’au-delà. Que dire alors de la richesse publique ? Elle éprouve celui qui décide si elle deviendra école ou privilège, dispensaire ou cortège, forage ou palais, emploi productif ou rente distribuée aux proches.

Dans cette perspective, le pauvre n’est pas seulement celui qu’il faut sauver. Il peut être, pour le puissant, celui par lequel Dieu éprouve et sauve. Non parce que la misère serait sainte - elle doit au contraire être combattue - mais parce que la manière dont le dirigeant répond à cette misère révèle l’état de son âme. Le regard de l’indigent devient ainsi une question silencieuse : qu’as-tu fait du pouvoir qui t’avait été confié ?

La souffrance des âmes

Il existe une comptabilité que les ministères ne tiennent pas : celle des âmes blessées.

Combien de nuits sans sommeil chez ceux qui ne savent pas comment nourrir leur famille ? Combien de talents enfouis sous la pauvreté ? Combien de colères tues dans les quartiers périphériques ? Combien de mères ont porté seules le poids d’un système qui les voit mal ? Combien de jeunes sont partis en emportant avec eux une compétence que le pays n’a pas su accueillir ? Combien de citoyens ont cessé de réclamer leurs droits parce qu’ils ne croient plus être entendus ?

La souffrance collective agit lentement. Elle use la confiance, fragmente la société et transforme l’inégalité en rancœur. Un peuple peut supporter longtemps ; cela ne signifie pas qu’il consent. Son silence peut être fatigue, prudence ou désespoir. Gouverner, ce n’est donc pas mesurer l’absence de tumulte. C’est entendre la plainte avant qu’elle ne devienne rupture.

La souffrance des âmes façonne aussi le destin moral du dirigeant. Non par une magie de vengeance, mais par une loi humaine simple : tout pouvoir finit dans la mémoire de ceux qui l’ont subi ou servi. Les monuments vieillissent. Les portraits officiels disparaissent. Les titres cessent. Il reste une question : les plus vulnérables ont-ils vécu mieux parce que cet homme a gouverné ?

Aucune escorte n’accompagne un président dans le jugement de l’Histoire. Aucun protocole ne peut négocier avec la mémoire nationale. La mort égalise les corps ; elle n’égalise pas les héritages.

Gouverner avant la fin

Ghazouani, memento mori ne signifie pas : « Tout finira, donc rien ne compte. » Cela signifie exactement le contraire : « Tout finira, donc chacune de tes décisions compte. »

Souviens-toi que tu vas mourir lorsque sera signé un marché public dont le prix pourrait financer des écoles. Souviens-toi que tu vas mourir lorsqu’un ministre protège un incapable, lorsqu’un fonctionnaire humilie un citoyen, lorsqu’une région attend encore l’eau, lorsqu’un hôpital manque de l’essentiel, lorsqu’une famille doit choisir entre manger et se soigner.

Souviens-toi que tu vas mourir lorsque les revenus du gaz seront annoncés. Ces revenus peuvent devenir une bénédiction collective ou une nouvelle distance entre le sous-sol riche et la surface pauvre. Publier les recettes, les contrats, les bénéficiaires effectifs, les dépenses et les résultats ne devrait pas relever de la générosité politique, mais de l’obligation républicaine.

Souviens-toi que tu vas mourir lorsque l’on te dira que tout va bien. Le courtisan protège sa place ; le vrai conseiller protège le pays. Exige les chiffres qui dérangent. Visite sans mise en scène. Écoute sans punir. Publie ce qui embarrasse. Évalue ce qui échoue. Remplace la loyauté personnelle par la compétence publique.

La Mauritanie n’a pas besoin d’une compassion cérémonielle. Elle a besoin d’une hiérarchie implacable des priorités :

·         garantir l’eau potable, l’assainissement et les soins primaires dans chaque commune ;

·         maintenir les enfants à l’école, particulièrement les filles et les enfants ruraux ;

·      convertir la rente minière et gazière en capital humain, infrastructures locales et emplois productifs ;

·         rendre publiques, accessibles et auditables les recettes extractives et les dépenses sociales ;

·     protéger réellement les institutions de contrôle et sanctionner les détournements sans sélection politique ;

·      ouvrir l’emploi, le crédit, la terre et les marchés à ceux que les réseaux de privilège tiennent à distance ;

·         mesurer chaque politique non par son budget annoncé, mais par son résultat vérifiable dans la vie des plus pauvres.

Des dispositifs comme Tekavoul ont montré des résultats encourageants, mais leur effet demeure limité par le faible niveau des prestations. L’enjeu n’est donc pas de nier ce qui existe : il faut l’élargir, le rendre prévisible et l’articuler à des services publics capables de libérer durablement les familles de la pauvreté. Une allocation empêche parfois la chute ; seule une transformation des capacités - santé, éducation, emploi, droits et infrastructures - permet de se relever.

Le dernier miroir

Ghazouani,

Un jour, comme Marc Aurèle, comme Épictète, comme les souverains, les soldats, les riches, les pauvres et les anonymes, tu quitteras ce monde. Ce jour-là, les gardes resteront derrière la porte. Le pouvoir, qui semblait si massif, se révélera n’avoir été qu’un dépôt temporaire.

Alors se lèvera le dernier miroir : non celui des discours prononcés, mais celui des vies transformées ; non celui des chiffres choisis, mais celui des souffrances diminuées ; non celui des hommages commandés, mais celui des bénédictions spontanées, ou des reproches,  des humbles.

Ne crains pas la mort, enseigne le stoïcisme. Mais, dans la conscience musulmane, crains davantage encore de rencontrer Dieu chargé des droits des faibles. Crains la prière que contredit l’injustice, la richesse publique devenue privilège, le dépôt devenu propriété et le pauvre dont le regard témoignera que tu pouvais agir, mais que tu as détourné les yeux.

Souviens-toi de l’enfant affamé avant de penser à ton prestige.

Souviens-toi de la mère épuisée avant de penser au protocole.

Souviens-toi du jeune sans avenir avant de penser à tes alliances.

Souviens-toi des villages privés d'eau, des écoles inachevées, des malades sans soins et des consciences humiliées.

Ghazouani, souviens-toi que tu vas mourir.

Et, parce que tu vas mourir, gouverne enfin comme si chaque souffrance évitable du peuple devait comparaître un jour devant ta conscience.

Ghazouani, souviens-toi …

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.