Analyser le fil d'actualité de Cridem sur près de deux décennies (2008-2026),
c'est faire l'expérience vertigineuse d'un temps immobile.
La lecture des archives de ce portail ne révèle pas une trajectoire de développement linéaire, mais une courbe sinusoïdale où les mêmes causes produisent, avec une régularité métronomique, les mêmes effets. Ce que l'on nomme le "mal mauritanien" n'est pas une crise, c'est un système. Voici l'analyse des fractures structurelles qui hantent la page d'accueil du site depuis 18 ans.
Le choix de cette fenêtre de 18 ans est méthodologique et me semble crucial. Elle ne mesure pas une simple succession d'années, mais l'intégralité d'une séquence de gouvernance militaire et post-transitionnelle :
- L'Origine (2008) : l'année marque le coup d'État du 6 août (le mouvement de la "Rectification"), point de bascule fondateur du système politique actuel. C'est l'année "zéro" de la reconfiguration du pouvoir autour de l'appareil sécuritaire.
- L'Épreuve de durée : cette période englobe la décennie Mohamed Ould Abdel Aziz et les sept années du mandat de Mohamed Ould Ghazouani. Elle permet de tester l'hypothèse de la continuité systémique au-delà des changements de personnes.
- Le Cycle des Matières Premières : Économiquement, il couvre le "super-cycle" minier (l'euphorie 2010-2014), le krach (2015), et la tentative de relance actuelle.
Analyser Cridem sur cette période permet donc de filtrer le "bruit" conjoncturel pour isoler le signal structurel.
Le constat est sans appel : le pays ne recule pas, il tourne en rond.
Si l'on considère la Mauritanie comme un système complexe, le site Cridem agit comme une "boîte noire". Il enregistre non seulement les événements (inputs), mais aussi les réactions sociétales et les échecs de traitement (outputs).
L'analyse approfondie sur 18 ans permet d'identifier non plus des crises isolées, mais des cycles stationnaires. Le pays ne recule pas, il tourne en rond.
Voici l'analyse des mécanismes de blocage que nous avons identifiés à travers les récurrences du site.
La Volatilité institutionnelle : La "Valse" comme mode de gestion
En économie institutionnelle, la stabilité du personnel dirigeant est la clé pour la réussite des projets à long terme. Or, la recherche sur Cridem révèle une anomalie majeure : la durée de vie critique des hauts fonctionnaires.
Une recherche sur les termes "Nomination", "Conseil des Ministres" ou "Limogeage" génère un bruit de fond constant. On observe qu'un Directeur de la SOMELEC (électricité) ou de la SNDE (eau) est remplacé en moyenne tous les 18 à 24 mois.
Cette instabilité chronique empêche toute planification stratégique. Chaque nouveau directeur arrive, annule les décisions du précédent, lance un "audit" pour discréditer le prédécesseur, et promet des réformes.
La Conséquence en est que le pays est en perpétuel redémarrage.
Les projets d'infrastructures (routes, assainissement) subissent des retards structurels car l'interlocuteur change avant que le béton ne sèche. C'est une perte sèche de compétence et de mémoire institutionnelle.
Le Paradoxe du Pêcheur Affamé : L'échec de la chaîne de valeur
Les archives de Cridem documentent une aberration économique fondamentale concernant la sécurité alimentaire, particulièrement dans le secteur halieutique.
Deux types d'articles cohabitent de manière absurde depuis 2008:
- Les titres triomphants : "Renouvellement de l'accord de pêche avec l'UE", "Recettes records de la SMCP".
- Les cris d'alarme : "Flambée du prix du poisson au marché de Sebkha", "Le poisson rare dans les assiettes des Nouakchottois".
C'est la définition même dite clinique de l'économie extravertie. La Mauritanie exporte des protéines nobles (poulpe, poisson de qualité) pour importer des calories de base (blé, huile, sucre) soumises aux chocs inflationnistes mondiaux.
Ainsi donc, le modèle économique documenté par Cridem est celui
d'un transfert de richesse vers l'extérieur. La valeur ajoutée (transformation
du poisson) n'est pas créée localement. Le citoyen ne voit la richesse de ses
côtes que sous forme de statistiques macroéconomiques, jamais dans son panier
de la ménagère!
L'Urbanisation du "Non-Droit" : Nouakchott, la ville-monstre
L'analyse spatiale des faits divers et des brèves "Société" sur Cridem, dessine la carte d'une fracture territoriale majeure.
La rubrique "Faits Divers" est quasi-exclusivement nourrie par la périphérie de Nouakchott (Tarhil, Dar Naim). Les thèmes sont invariables depuis 15 ans : Insécurité, pénurie d'eau (les charretiers revendant l'eau), litiges fonciers (la "Gazra").
Il donc évident que Cridem documente l'échec de
l'aménagement du territoire. L'exode rural, poussé par la sécheresse (thème
récurrent "Environnement"), a créé une ceinture de pauvreté que
l'État peine à viabiliser.
L'État dépense une fortune pour réparer l'urgence urbaine (citernes d'eau, opérations
de police ponctuelles) au lieu d'investir dans le développement rural qui
aurait prévenu cet exode. C'est une gestion par le chaos.
La Fracture Sociale : Le "Non-Dit" devenu vacarme
Si la presse officielle lisse la réalité, Cridem, notamment via ses reprises de communiqués d'ONG (IRA, SOS Esclaves, FLAM, etc.) et ses commentaires (souvent virulents), agit comme un sismographe des tensions identitaires.
Les mots-clés "Esclavage", "Passif humanitaire", "Enrôlement" (état-civil) reviennent par vagues cycliques. À chaque tentative d'apaisement gouvernemental (création de l'agence Tadamoun ou Taazour), succède une recrudescence de plaintes sur l'inefficacité de ces mesures.
On constate donc que le développement économique est impossible sans cohésion sociale. Les archives montrent que l'exclusion (réelle ou ressentie) d'une partie de la population agit comme un frein-à- main serré sur l'économie.
Le constat me semble à ce niveau implacable: L'énergie nationale est dissipée dans des querelles identitaires et des luttes pour la reconnaissance des droits, plutôt que d'être canalisée vers la production et l'innovation. C'est une mauvaise allocation du capital humain.
Le syndrome de Sisyphe : La lutte éternelle contre la corruption
L'analyse sémantique des titres sur la corruption révèle une boucle temporelle parfaite.
- En 2008, Cridem relayait déjà les tribunes de parlementaires affirmant que "la corruption entrave le processus démocratique et le développement".
- En 2024, les experts publient encore des manuels sur "La lutte contre la corruption" et la nécessité de cartographier les risques.
- En janvier 2026, le Premier ministre annonce fièrement "11 dossiers transmis à la justice".
La permanence du sujet sur le site prouve l'échec des institutions. La corruption n'est pas traitée comme un dysfonctionnement systémique, mais comme une série de faits divers judiciaires.
Cette "lutte" perpétuelle sans résultat
probant est le signe d'une gouvernance de l'annonce
: on soigne la communication (les "dossiers transmis") plutôt que la
pathologie (les circuits de passation de marchés).
Le piège de la rente : De la crise de la SNIM au mirage du phosphate
La lecture des dépêches économiques sur Cridem est l'illustration parfaite du "syndrome hollandais" (dépendance aux matières premières).
- L'archive témoin (2015) : La grande grève de la SNIM et la chute des cours du fer. Les titres de l'époque ("La SNIM engage un plan d'austérité", "La grève la plus longue de l'histoire") montraient une économie à genoux dès que le cours mondial toussait.
- L'actualité (2026) : L'annonce que "2026 sera marquée par l'exportation des premières cargaisons de phosphate de Bofal" résonne comme un écho inquiétant.
En 18 ans, le modèle n'a pas changé d'un iota. La Mauritanie, vue à travers les productions journalistiques sur Cridem, reste une économie de comptoir. Elle vendait du fer brut hier, elle vendra du phosphate brut demain (et du gaz après-demain).
La valeur ajoutée, celle qui crée de l'emploi pérenne, est absente des archives.
L'économie mauritanienne ne se développe pas, elle
se diversifie dans la rente.
La faillite du capital humain : L'éducation et la santé en chute libre
C'est sans doute le constat le plus douloureux à travers les colonnes du site. Les indicateurs sociaux ne stagnent pas, ils régressent.
- Éducation : En comparant les articles sur le Baccalauréat, on note une dégradation statistique effrayante. Cridem rapportait un taux de réussite autour de 44% en 2008. En 2024, le site titre sur un "échec patent" avec 23,7% d'admis, qualifiant le système d'usine à échec.
-
Santé : Le mot-clé "évacuation sanitaire" traverse les années
comme le seul horizon médical viable. De l'affaire Mustapha Salma (2013) aux
appels de détresse pour la petite Aissata (2019), Cridem est devenu le registre
des plaintes d'un système hospitalier incapable de traiter ses propres citoyens.
Un pays ne peut pas émerger quand son élite de
demain (les bacheliers) est décimée scolairement et que son élite d'aujourd'hui
doit prendre l'avion pour se soigner. Ces articles sont les marqueurs d'un
sous-investissement chronique dans le "logiciel" du pays (les hommes
et les femmes) au profit du "matériel" (les routes, les ports).
Comment casser le cycle ?
À la lecture donc de ces 18 années d'archives Cridem, je pense que le "Mal mauritanien" n'est pas une malédiction, mais une erreur de programmation logicielle.
Le redressement ne viendra pas d'un énième gisement (or, gaz, hydrogène vert). Si le "logiciel" de gouvernance reste le même, le gaz de 2028 subira le même sort que le poisson de 2010 ou le fer de 2014.
Les indicateurs de changement réel (à guetter sur
Cridem dans le futur) seraient :
- Non plus l'exportation, mais des titres sur "L'inauguration d'usines de transformation" (conserveries, aciéries).
- Non plus des "évacuations sanitaires", mais des "Opérations à cœur ouvert réussies à l'Hôpital National".
- Non plus des "projets de loi" contre la corruption, mais des "Condamnations définitives avec saisie de biens" de hauts responsables.
Tant que ces titres n'apparaîtront pas, Cridem continuera, d'être le journal d'alerte, un journal de bord d'un navire sociopoliticoéconomique qui navigue en rond.
Le "mal mauritanien", lu à travers Cridem, est celui d'un pays qui refuse de se regarder en face. Les titres de 2026 pourraient être ceux de 2008 en changeant quelques noms.
Pour sortir de ce bégaiement historique, il ne faut plus des "mesures" ou des "plans d'urgence", mais une rupture de modèle.
. Le "bégaiement historique" de la période 2008-2026 prouve que le logiciel de la Rente Passive (que nous avion longtemps critiquée dans plusieurs articles précédents ) a atteint ses limites physiques et sociales. Pour éviter que les titres de 2035 ne soient de pâles copies de ceux de 2008, la Mauritanie doit opérer une transition brutale vers un Modèle de Valorisation Endogène.
Ce nouveau modèle que nous préconisons, doit reposer sur trois piliers de rupture:
1. La rupture économique : De l'extraction à la transformation Le modèle actuel, documenté par 18 ans d'archives, est celui d'un comptoir colonial modernisé : on creuse, on pêche, et on exporte brut.
- Le Nouveau modèle : Il impose le "Local Content" radical. L'indicateur de réussite ne doit plus être le volume des exportations de la SNIM ou les licences de BP, mais le taux de transformation locale.
- Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas: "Record d'exportation de fer vers la Chine", mais "La première aciérie de Zouerate livre ses barres de fer pour la construction de l'aéroport de Nouakchott".
2. La rupture de Gouvernance : de la fidélité à la compétence L'instabilité chronique des directeurs et les scandales à répétition signalent un modèle de gestion tribal et clientéliste, où le poste est une récompense et non une responsabilité.
- Le Nouveau Modèle : Il instaure la "Sanction-Résultat". L'administration doit passer d'une logique de moyens (dépenser le budget) à une logique de performance auditable (mettre en oeuvre véritablement le budgets de programme) .
- Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas: "Limogeage du DG pour des raisons floues", mais "Le Directeur de la SNDE maintenu à son poste après avoir atteint 98% de ses objectifs d'adduction d'eau".
3. La Rupture sociale : De l'exclusion à l'Investissement Humain Les rubriques "Faits divers" et "Société" de Cridem hurlent le désespoir d'une jeunesse sacrifiée (échec au Bac) et d'une population divisée. Un pays ne peut pas émerger avec 23% de réussite au Bac.
- Le Nouveau modèle : Il considère l'Éducation et la Santé non comme des charges sociales, mais comme les seuls investissements productifs viables à long terme. C'est le passage d'une économie qui mise sur sa géologie à une économie qui mise sur sa démographie.
- Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas "Une première cohorte de travailleurs part en Espagne", mais "Pénurie d'ingénieurs : les entreprises mauritaniennes peinent à recruter face à la demande locale".
En définitive, le "mal mauritanien" est guérissable, à condition d'arrêter de soigner une hémorragie avec des pansements.
La lecture des archives de Cridem livre, sans conteste, une leçon cruelle mais précieuse : l'argent des ressources ne développe pas un pays, c'est la qualité de ses institutions et de ses hommes qui le fait.
La rupture de modèle n'est pas une option technique, c'est une urgence de survie pour la Mauritanie.
Pr ELY Mustapha

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