vendredi 30 janvier 2026

Décryptage du régime mauritanien à travers l'attitude de son Premier ministre . Pr ELY Mustapha

En pleine séance parlementaire du 25 janvier 2026, le Premier ministre mauritanien Mokhtar Ould Diay lâche une bombe : face à l’interpellation enflammée de Biram Dah Ould Abeid sur des menaces de mort et une justice défaillante, il avoue publiquement avoir harcelé son ministre de la Justice sans obtenir la moindre réponse. Ce couac spectaculaire - distanciation verbale sans sanction réelle - n’est pas un accident administratif, mais le révélateur d’un régime hybride sophistiqué. Ancrée dans les théories de l’autoritarisme électoral (Schedler) et du néo-patrimonialisme (Médard), cette analyse décortique comment la Mauritanie incarne l’hybridation entre façade démocratique et domination clanique, entre discours pluraliste et présidentialisme absolu.

 

 

Le comportement du Premier ministre Mokhtar Ould Diay  s'analyse rigoureusement à travers la théorie des régimes hybrides développée par Steven Levitsky et Lucan Way (2010). Ces auteurs distinguent les régimes hybrides des démocraties et des autocraties pures par leur capacité à combiner des institutions démocratiques formelles (élections multipartites, parlements actifs) avec un autoritarisme compétitif, où le pouvoir  manipule les règles du jeu pour empêcher l'alternance. En Mauritanie, cette théorie s'applique parfaitement : l'Assemblée nationale sert de théâtre à une redevabilité feinte, protégeant le palais présidentiel des assauts virulent, tels ceux de Biram Dah Ould Abeid.

Théoriquement, cet épisode illustre l'"autoritarisme électoral" conceptualisé par Andreas Schedler (2006), où les élections et les parlements légitiment le pouvoir sans permettre d'alternance réelle.

Schedler identifie trois piliers : la mobilisation d'État (ressources publiques au service du parti au pouvoir, comme El Insaf), la fragmentation de l'opposition (isolement de figures comme Biram via cooptation ou discrédit) et un contrôle des arbitres (justice et médias sous influence). En pratique mauritanienne, l'aveu par Ould Diay d'une inefficacité judiciaire - malgré ses appels répétés à Soueidatt - feint une transparence qui désamorce la crise, évitant une escalade comme les émeutes post-électorales de juillet 2024 contestées par l'IRA.

Cette stratégie protège le régime en maintenant une façade pluraliste : sans remaniement visible, Ghazouani préserve ses équilibres internes, illustrant comment les hybrides survivent par une "compétition manipulée" plutôt que par la répression brute.

Ainsi, l'incident Biram non seulement valide ces modèles théoriques mais souligne leur adaptabilité au contexte tribal sahélien, où la légitimation repose autant sur des discours que sur des réseaux claniques.

Théorie du néo-patrimonialisme appliquée

Jean-François Médard (1991) définit le néo-patrimonialisme comme une hybridation entre la rationalité légale-wébérienne - impersonnelle et bureaucratique - et une domination personnelle charismatique ou traditionnelle, où l'État est instrumentalisé comme une "entreprise privée" du prince. Dans ce modèle théorique, les ressources publiques servent à entretenir des réseaux de loyauté personnelle sans distinction claire entre sphère publique et privée, générant des inégalités structurelles, une prédation endémique et un blocage du développement institutionnel au profit de la stabilité du régime.

En Mauritanie, ce paradigme s'incarne pleinement à travers le rôle de "fusible" joué par le Premier ministre lors du débat parlementaire de ce janvier 2026. Sa critique rhétorique publique - avouant des appels sans réponse au ministre de la Justice sur l'affaire Biram Dah Ould Abeid - désamorce habilement la pression oppositionnelle sans menacer l'équilibre des réseaux clientélaires tribaux. Ces réseaux, constituent le socle de soutien au pouvoir, spatialisant un "espace nomade du pouvoir" où les alliances claniques priment sur les compétences administratives.

Cette dynamique entrave concrètement les réformes anticorruption annoncées, comme les 11 dossiers transmis à la Justice évoqués par Ould Diay lui-même. Priorisant la loyauté personnelle sur l'efficacité institutionnelle, le régime perpétue un cercle vicieux : les ministres servent de boucliers remplaçables pour protéger le palais présidentiel, tandis que les avancées programmatiques (Taahoudaty) restent cosmétiques, freinant toute modernisation réelle au profit de la préservation des équilibres tribaux.

Pratiques empiriques et comparaisons régionales

Empiriquement, la séquence impliquant Biram Dah Ould Abeid - des menaces de mort du 25 décembre 2025 à son interpellation parlementaire, puis à la réponse défensive du Premier ministre Mokhtar Ould Diay suivie de la conférence de presse agressive du ministre de la Justice Mohamed Ould Soueidatt le 28 janvier 2026 - incarne une "logique autoritaire" sahélienne. Cette trajectoire illustre une répression soft, où l'intimidation extra-judiciaire précède une gestion parlementaire ritualisée pour désamorcer les critiques, sans concessions réelles. Le rôle dominant du parti El Insaf au Parlement, allié fidèle du régime en place, facilite cette mobilisation partisane qui encadre les débats, transformant l'Assemblée en caisse de résonance du pouvoir exécutif plutôt qu'en contrepoids effectif.

Comparée aux trajectoires du Mali ou du Burkina Faso, la Mauritanie se distingue par sa capacité à éviter les coups d'État récurrents grâce à une "ingénierie constitutionnelle" sophistiquée - réformes électorales ciblées, CENI sous influence - et au charisme mystique du président, ancré dans sa légitimité militaire et tribale. Pourtant, ces régimes partagent une confiscation systématique des aspirations démocratiques : au Sahel, les transitions post-coup d'État (comme au Mali en 2020-2024) ou les consolidations présidentielles convergent vers un autoritarisme compétitif, où les élections servent de légitimation sans alternance viable. En Mauritanie, l'absence de putschs s'explique par une cooptation élargie des élites tribales, contrastant avec l'instabilité burkinabè.

Les données électorales de 2024 corroborent cette analyse : avec 56,12% des voix pour Ghazouani dès le premier tour, le scrutin révèle un vote "d'autocensure" des opposants et abstentionnistes, renforcé par les ressources étatiques (financement public des campagnes, contrôle médiatique AMI). Ce schéma illustrant  un ralliement stratégique face à l'absence d'alternative crédible, perpétue le régime hybride en canalisant les frustrations vers des figures comme Biram, isolées mais non éliminées, préservant ainsi une façade pluraliste.

Implications et perspectives

Théoriquement, l'épisode de la distanciation du premier ministre  valide la notion de "démocratie buccale" forgée par Jean-François Bayart (1989), qui décrit des régimes africains où des discours pluralistes et performatifs - apparentés à une "rhétorique buccale" vide de substance - masquent un présidentialisme absolu écrasant les autres pouvoirs. En Mauritanie, les échanges parlementaires ritualisés autour de l'affaire Biram produisent une illusion de débat démocratique, où le Premier ministre et le ministre de la Justice articulent des réponses contradictoires sans altérer la suprématie du Président, niant toute autonomie réelle au gouvernement ou à la justice.

Cette validation théorique s'étend aux perspectives d'avenir : sans transition authentique comparable à celle post-2008 (restauration démocratique partielle après le coup d'État d'Ould Abdel Aziz), le régime hybride risque une radicalisation de l'opposition, notamment via l'alliance IRA-Tawassoul mobilisant Haratines et islamistes modérés contre les clivages ethniques. Sur le plan international, l'érosion de crédibilité auprès des partenaires occidentaux (UE, France) s'accentuerait face aux rapports sur les menaces contre les défenseurs des droits, tandis que l'instabilité frontalière sahélienne (Mali, Sahel) amplifierait les vulnérabilités sécuritaires.

Une réforme électorale indépendante, notamment par un renforcement effectif de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) avec supervision internationale, constituerait un test décisif de la viabilité du modèle hybride. Succès ou échec de telles mesures révélerait si le régime peut évoluer vers une compétition ouverte ou s'enfoncer dans l'autoritarisme compétitif, préservant ainsi sa résilience à court terme au prix d'une fragilité croissante.

En définitive, l'incident Biram de janvier 2026 n'est pas une faille isolée, mais le miroir impitoyable d'un régime mauritanien hybride au bord du gouffre  qui feint feindre la redevabilité  via des Premier ministres fusibles, mais ce théâtre néo-patrimonial - théorisé par Médard et Schedler - érode ses fondations claniques et démocratiques. Sans rupture,  la radicalisation de l'IRA-Tawassoul, le discrédit international et la contagion sahélienne guettent. Comme mentionné n seul un test électoral indépendant (CENI renforcée) dira si la Mauritanie bascule vers une compétition réelle ou s'enfonce dans l'autoritarisme compétitif . A Ghazouani -au-delà de ses ministres et de ses partisans parlementaires , de jouer, avant que l'histoire ne tranche.


Pr ELY Mustapha



Pr ELY Mustapha

 

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Poésie de la douleur.