Elles sont
deux, issues des marges sociales et politiques de la Mauritanie, mais désormais
au cœur de son histoire parlementaire : Mariem Cheikh Samba Dieng et Ghamou
Achour Salem, députées, militantes abolitionnistes et opposantes résolues à
toutes les formes d’humiliation politique.
En elles se condense la longue mémoire des luttes contre l’esclavage, contre la
confiscation de la parole, contre la réduction des élus au silence sous
prétexte de discipline et de respect des symboles.
Longtemps
avant d’entrer au Parlement, Mariem Cheikh Samba Dieng s’est forgée dans les
combats du mouvement IRA, la principale organisation abolitionniste du pays,
apprenant à faire face aux arrestations, aux mauvais traitements, aux campagnes
de diffamation.
Son parcours de blogueuse puis de députée témoigne d’une familiarité presque
quotidienne avec les privations de liberté, les gardes à vue prolongées et les
procès où l’on tente de faire de l’engagement antiesclavagiste un crime contre
l’ordre public.
Ghamou Achour Salem partage ce même enracinement : membre d’IRA, élue sous la
bannière du parti d’opposition Sawab, elle incarne la présence au Parlement de
celles et ceux que l’histoire officielle a longtemps voulu invisibles.
En avril
2026, les deux députées franchissent une ligne invisible mais décisive : elles
utilisent les réseaux sociaux pour dénoncer la discrimination, les conditions
de détention des militants et la politique du président Mohamed Ould Cheikh El
Ghazouani.
Le pouvoir choisit alors de criminaliser cette parole en s’appuyant sur la loi
de 2021 sur la « protection des symboles nationaux », qui permet de qualifier
leurs vidéos de « atteinte délibérée aux symboles de l’État », de « propos
racistes » et d’« incitation à la violence », alors même qu’elles y expriment
avant tout une critique politique sévère.
Arrêtées à leur domicile les 9 et 10 avril 2026, placées en détention
préventive, elles affrontent un procès en flagrant délit qui débouchera sur une
condamnation lourde : quatre ans d’emprisonnement ferme, confisqués ensuite en
partie par la cour d’appel mais assortis d’une privation de leurs droits civils
et politiques pour cinq ans.
La violence
institutionnelle ne s’arrête pas aux portes du Palais de justice : Mariem est
un jour enlevée et séquestrée avec son bébé de moins de quatre mois, dans une
détention que les militants décrivent comme un « kidnapping » mené par la
police politique.
Lors des interrogatoires, face aux questions du procureur, les deux députées
opposent un refus net de se renier : elles réaffirment leur attachement à
l’immunité parlementaire, à ce principe qui devrait les protéger précisément
quand leurs opinions dérangent.
Loin de les briser, ces humiliations fabriquent au contraire une figure
héroïque : celle de femmes qui défendent leur statut d’élues non comme un
privilège, mais comme une responsabilité envers les citoyens réduits au
silence.
Lorsque la justice et certaines autorités tentent ensuite de les empêcher d’exercer leur mandat, la réponse de Mariem Cheikh Samba Dieng et de Ghamou Achour Salem est d’une simplicité radicale : entrer au Parlement, y rester, y tenir sit‑in.
À bord du véhicule du député Biram Dah Abeid, elles réussissent à franchir les
dispositifs de sécurité qui les avaient la veille refoulées de l’Assemblée
nationale, puis annoncent un sit‑in illimité pour dénoncer les obstacles
dressés contre l’exercice de leurs fonctions constitutionnelles.
En réponse, le pouvoir déploie seize véhicules de police et des dizaines
d’agents autour du Parlement, transformant l’enceinte qui devrait être le cœur
de la souveraineté populaire en espace assiégé, surveillé, presque militarisé.
En juillet
2026, le président de la République leur accorde une grâce présidentielle,
supprimant le reste de la peine de prison au nom des valeurs de « tolérance »
et de « paix sociale ».
Mais derrière les mots de clémence se cache une autre forme de sanction : la
cour d’appel a maintenu la privation de leurs droits civils et politiques, et
la décision de grâce n’abolit ni la volonté de les tenir à distance des lieux
de pouvoir, ni les tentatives de retirer purement et simplement leur mandat.
Le Conseil constitutionnel lui‑même doit rappeler qu’il n’est pas possible de
confisquer leur qualité de députées sur la base d’un arrêt encore susceptible
de recours, révélant à quel point l’appareil d’État a cherché à les soustraire
au suffrage qui les a portées au Parlement.
Le 16
juillet 2026, quand elles s’installent à nouveau dans la salle des plénières
puis dans le bureau de Mariem pour un sit‑in prolongé, elles ne défient pas
seulement un président d’Assemblée ou un règlement intérieur : elles défendent
l’idée que le mandat parlementaire ne peut être réduit à une fonction
décorative au service de l’ordre établi.
En refusant de quitter les lieux après la fin des heures de travail, elles
affirment que la démocratie ne se plie pas aux horaires administratifs quand
sont en jeu des droits fondamentaux, et que la salle plénière appartient
d’abord au peuple qui les a élues.
L’intervention de la garde nationale, de nuit, pour les faire sortir de
l’Assemblée, ne fait que souligner à quel point leur obstination pacifique
dérange un pouvoir qui voudrait que l’opposition se limite à des votes sans
conséquences.
Deux femmes, un pays et
l’idée de dignité
Dire que Mariem Cheikh Samba Dieng et Ghamou Achour Salem se battent pour la dignité et la démocratie, ce n’est pas seulement reconnaître la somme de leurs procès, de leurs gardes à vue, de leurs expulsions de l’hémicycle : c’est voir qu’elles ont inscrit dans le marbre des institutions la présence politique des femmes abolitionnistes, des voix issues des quartiers populaires, des militantes longtemps reléguées à la périphérie.
En acceptant la prison plutôt que la rétractation, en revendiquant leur
immunité plutôt que la résignation, en occupant le Parlement plutôt que de se
contenter de communiqués, elles ont transformé des procédures répressives en
scènes de pédagogie démocratique pour tout un pays.
Quelles que soient les sanctions qui s’abattent sur elles, leurs corps, leurs
voix, leurs gestes montrent que la dignité politique ne se mesure pas aux
grâces présidentielles ni aux règlements intérieurs, mais à la capacité de
rester debout quand l’État lui‑même tente de vous faire taire.
Au‑delà de leur propre sort et de celui des communautés descendantes de
l’esclavage, Mariem Cheikh Samba Dieng et Ghamou Achour Salem se battent pour
toutes et tous : pour les femmes réduites au silence dans les espaces
politiques, mais aussi pour les hommes enfermés dans des rôles hérités d’un
ordre injuste qu’on leur présente comme naturel.
En portant la voix des discriminés, elles revendiquent une citoyenneté pleine
et entière où la dignité n’a ni sexe ni couleur, et où chaque Mauritanien –
femme ou homme, ancien esclave ou notable – peut regarder l’institution
parlementaire sans honte, parce qu’elle protège enfin les droits de chacun.
Pr ELY Mustapha
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