lundi 13 juillet 2020

Taleb ould Abdelwedoud : les plombiers de la République





Quelques minutes de musique, en attente des internautes. Des centaines de milliers de fidèles qui suivent Taleb ould Abdelwedoud sur YouTube et sur le reste des réseaux sociaux. Un discours qui touchent les cœurs et les esprits. Les cœurs, d’abord, de ceux qui attendent qu’ont leur passe un baume sur leurs déceptions refoulées. Les esprits, ensuite, assoiffés de comprendre ce qui arrive au pays à travers une information prouvée, traitée et critiquée.

Le succès de Taleb ould Abdelwedoud, il le doit aux attentes de son public d’abord mais aussi et surtout, à la nature du sujet, à la crudité du verbe, à la stylistique novatrice et au réalisme de l’argumentaire. Le verbe est direct, rude est à sens unique. La stylistique, tire du proverbe mauritanien et de la tournure idiomatique populaire l’essence de son succès. L’argumentaire, ciselé sur la réalité, égrène les faits et les preuves.

Tout un travail bâti sur une approche pertinente d’un analyste averti de la société mauritanienne placée dans un contexte politique militaro-tribalo-mercantile.

La mécanique du discours

La mécanique de son discours est bâtie sur une approche très originale du fonctionnement du microcosme politique mauritanien. Une approche qui est un véritable instrument de perception et d’analyse des déterminants internes de ce microcosme politique et du comportement de ses membres.

 Le microcosme mauritanien ne serait rien d'autre qu’un réseau de tuyauteries, de tous calibres. C'est un système de tuyaux et de vases communicants par lesquels transitent les ressources publiques. Et dans un réseau fermé, les canaux débouchent sur un réseau d’individus privilégiés qui pompent les ressources publiques, à leur profit. Tous les actes du pouvoir (nominations, affectations, prêts, emprunts, investissements, financement), ne sont que des actes de plomberie qui créent, bouchent et débouchent les canaux du détournement des biens publics.

La terminologie de l’argumentaire

Bâtissant sur cette conception de la « Plomberie politique » mauritanienne, Taleb ould Abdelwedoud, a élaboré une terminologie qui lui est propre, qui caractérise les politiques véreux et corrompus : vannes, tuyaux, raccords, pipes, tubes, boyaux, tuyères, tubulures, drains, buses, canaux, conduites, durites, siphons. 

Bref, dans la terminologie plombière du microcosme politique mauritanien, ould Abdelwedoud a opéré une classification en terme de calibre et de débit, correspondant à la capacité de chaque membre du microcosme politique à absorber les ressources publiques. Nous retrouvons la grosse plomberie : les grosses canalisations (souvent les présidents de la République les ministres et autres personnages à rang assimilé) et les vannes et les canaux (la parentèle, courtisans privilégiées dans la finance, le commerce et l’industrie). Dans la petite plomberie, les raccords, durites et autres tubes à évacuation vers lesquels le microcosme dérive une partie des ressources publiques aux fins de ses intérêts du moment (influence, tribalisme, élections etc.).

Toujours est-il que le grand plombier, le Président de la République, a nommé un réseau de plombiers qui font dériver de façon continuelle les ressources publiques dans un circuit permanent occupé par les mêmes individus, que l’on nomme, renomme, déplace, coopte…toujours dans la tuyauterie.

Comme dans toute plomberie, l’essentiel étant d’évacuer, le pouvoir déteste, les « bouchons », ce que l’on appelle les goulots. Particulièrement les goulots d’étranglement.

La théorie de la « plomberie politique » de Taleb ould Abdelwedoud, est bien conforme à la « Théorie des Contraintes », dans l’ingénierie hydraulique :

« Parmi les analogies utilisées pour expliquer la notion de goulot, fondamentale au sein de la Théorie des Contraintes, on trouve celle des tuyaux d'un système hydraulique. Soit un système hydraulique fait de tuyaux successifs, de sections différentes.

Le débit de sortie de ce système hydraulique est limité par la section la plus faible, qui forme un étranglement, le goulot. Si l'on désire augmenter le débit de ce système, augmenter la section des tuyaux avant ou après la section goulot ne présente aucun intérêt, le débit reste limité par la section la plus étroite.

En conclusion, si l’on souhaite améliorer le débit du système, il faut travailler sur la section qui fait goulot. C'est elle qui détermine la "performance" du système tout entier, en l'occurrence le débit. » « (Christian Hohmann « théorie des contraintes » - http://christian.hohmann.free.fr/index.php/theorie-des-contraintes/les-basiques-de-la-theorie-des-contraintes/104-la-notion-de-goulot-expliquee-par-lanalogie-des-tuyaux)

Les plombiers de la République

Ould Abdelwedoud, partant d’un postulat simple, a rangé sous des appellations diverses, les plombiers la république. Ce postulat est le suivant : le microcosme politique mauritanien est corrompu et utilise la désinformation et la dissimulation pour commettre ses forfaits et continuer à se maintenir au pouvoir.

Sa première arme est le mensonge. La seconde est le fayotage.

Aussi le Président de la République est revêtu du sobriquet de  « تزفطاتي » . Terme « domestique » qui ne se limite pas à « menteur » mais comporte des significations intrinsèques bien plus subjectif. «  تزفطاتي » est un croisement entre un grand menteur avéré, un hâbleur invétéré, un simulateur aguerri, un bluffeur patenté, un bonimenteur reconnu, un fourbe notoire et surtout un être qui se targue de ces caractères.

Viennent ensuite les ministres, fayots et clientélistes. Prêts à tout pour continuer à « téter », le bout d’un tuyau ou d’un raccord qui lui est attribué par nomination (fond, projet, marché public, entreprise publique, domaine public etc.). Tel est le cas du fameux « ministre de mama Tekeiber »…

Taleb Ould Abdelwedoud, doit donc son succès, à une approche originale du système politique mauritanien, à sa connaissance de ses personnages, à sa maitrise de la rhétorique proverbiale Hassania et surtout à sa capacité d’émuler ses interlocuteurs à travers, un langage relevé, sans concession, qui tance jusque le peuple. Il ne fait pas de doute non plus qu’il apporte souvent la preuve des faits qu’il rapporte et c’est en cela qu’il bénéficie d’une grande attention d’une frange importante de la population mauritanienne.


Taleb Ould Abdelwedoud, est devenu certainement, un personnage important de l’information non officielle en Mauritanie. Ses vidéos et ses écrits drainent des centaines de milliers d’internautes. Sa contribution à la transparence dans la gestion des biens publics, l’indexation des voleurs et des corrompus publics en Mauritanie, lui vaut beaucoup d’estime des internautes. Il reste cependant, que cela lui vaut aussi beaucoup d’animosités. A cela il répond qu’il est indépendant du pouvoir et de quelque autre parti ou influence, et que tout citoyen a droit de critiquer les politiques, personnages publics, surtout quand ils n’œuvrent plus pour l’intérêt de la nation.

Enfin, Taleb Ould Abdelwedoud est bien averti. Ce ne sont pas son intégrité et sa bonne foi ou la conviction des autorités mauritaniennes de la justesse de ce qu’il dit qui lui confèrent l’immunité. C’est surtout parce qu’il est loin. Hors de portée. Dans un pays de droit.  Et surtout parce que les plombiers de la République, ne débouchent pas …au Canada.

Pr ELY Mustapha


jeudi 9 juillet 2020

BCM : Saltimbanques et trous… de Bâle.





Officiellement, c’est sur une visite inopinée, que le pot aux roses aurait été découvert. Plus de 2 millions en  euros et dollars, détournés. Un trafic de liasses de billets, de faux billets et un jeu sur les liasses fiduciaires.

Ce seraient des saltimbanques jonglant avec les fonds en devises qui ont enfoncé la BCM dans un trou..de Bâle. Les principes de Bâle, semblent être un pis-aller quand il  y a une infraction caractérisée à des règles prudentielles élémentaires à savoir le contrôle comptable permanent. Cette malversation  se serait même déroulée sur plusieurs années et c’est maintenant que l’on découvre qu’elle a toujours existé.

Une simple banque intermédiaire ne peut se permettre de ne pas exercer le contrôle comptable permanent sur les  fonds qu’elle détient  et au jour le jour sur les opérations comptables qui y portent, que dire alors de la Banque centrale ?

Les autorités de la Banque centrale ignorent-elles les méthodes de contrôle comptablee permanent ? Les exigences prudentielles et les celles en matière d'information ?

Certes non. Mais que s’est-il passé alors ?

Ce qui se serait passé ne saurait s’expliquer que par l’un des facteurs  destructeurs de toute gestion publique ou privée : l’incompétence, la négligence ou la complicité.

Relativement au premier facteur, l’incompétence. Il est certain que la BCM possède des cadres qualifiés, formés dans de grandes universités et écoles et qui au sein de la BCM ont acquis un savoir-faire appréciable.

S’il y a, cependant, un élément absorbant de la compétence, c’est bien la négligence. La négligence c’est le zéro dans la multiplication des compétences.

Et il ne fait pas de doute que cette affaire porte les stigmates de la négligence. Et lorsque la négligence, qui n’emporte que la responsabilité professionnelle, se double de la complicité ou est mise à son service, il s’agira alors d’une responsabilité pénale qui par son ampleur, pourra être qualifiée de crime organisé.

Tout en accordant le bénéfice du doute à tous ceux impliqués dans cette affaire, et tout en respectant la présomption d’innocence, il reste que l’élément générateur de l’acte criminel transparait bien dans la commission de cet acte.

 La question est désormais de savoir qui est responsable ?

La  caissière, perceptrice de liasses monétaires et véhicule de leur transposition dans les coffres de la BCM ?

Le responsable du service, directeur ou chef de service dans la supervision des caisses et des remises de fonds et valeur ?  

Le service d’audit interne dans l’accomplissement de sa mission à savoir fournir «  une évaluation indépendante de la qualité et de l'efficacité du contrôle interne, de la gestion des risques et plus généralement de la gouvernance de la Banque Centrale ;  formuler des recommandations d'actions en vue de mieux prévenir et maîtriser l'ensemble des risques de la Banque Centrale. » (art 40 des statuts de la BCM) ?

Le comité d’audit en charge de l'Audit interne et de ses activités, responsable du suivi de l'efficacité des systèmes de contrôle interne ?

Le Censeur de la BCM qui doit exercer une surveillance générale sur tous les services et sur toutes les opérations de la Banque Centrale.  Et contrôler les caisses, les registres et les portefeuilles de la Banque Centrale ?

Une pléthore d’agents  qui peuple le processus de contrôle et de vérification qui maille le fonctionnement de la BCM, et pourtant le  contrôle sur place et sur pièce des avoirs en devises de la BCM au niveau de sa caisse centrale, lui échappe.

Si ce qui vient d’arriver signifie quelque chose, c’est qu’il emporte la conviction de tout professionnel qu’il y a un manquement réel aux règles prudentielles en matière de contrôle comptable permanent. Et que parmi les agents précités le censeur de la BCM et l’auditeur interne sont en première ligne. Dans le respect des recommandation de Bâle, la BCM  ne semble  pas être la meilleure élève.


Toutefois, s’il ne fait pas de doute que de cet acte nait une responsabilité  professionnelle et/ou pénale, il demeure certain  que c’est une responsabilité en chaine dont le fait générateur n’est pas récent à la BCM mais a pris naissance il y a depuis plusieurs années et a bénéficié de la  loi du silence.  

La gestion de fonds et valeurs a donc fait l’objet d’une manipulation de saltimbanques, de jongleurs qui ont utilisé leur dextérité pour aménager de véritables trous de… Bâle dans les règles prudentielles  devant régir les opérations de Banque.

Nous avions déjà consacré des écrits à l’audit de la Banque centrale, et notamment son audit externe où l’on a montré qu’il était déjà critiquable tant du point  de vue des informations comptables et financières qu’il présentait que de son appréciation de  la gestion de la BCM (Voir :  http://cridem.org/C_Info.php?article=721091)

L’affaire qui vient de se produire, n’est qu’une conséquence des défaillances des différents audits et  de la négligence de responsables chargés de veiller à leur intégrité.

En tout état de cause, la caissière n’est qu’une exécutante d’un ensemble de pratiques dont elle n’est qu’un simple rouage. Il faudrait remonter bien plus haut dans la hiérarchie et dans le temps pour situer l’ampleur de cet acte criminel et en identifier les responsables.

Hélas ! Ce qui est certain, c’est que l’approche sociologique des institutions de souveraineté dans notre pays, montre que face à de tels scandales, la solidarité des délinquants contrebalance souvent la justice à travers une connivence du pouvoir qui favorise la dilution des responsabilités. Nous avions déjà montré récemment, que l’audit des institutions de souveraineté était en Mauritanie, sinon une vue de l’esprit , du moins un pis-aller ( voir http://cridem.org/C_Info.php?article=727005)

En définitive et  face à l’impunité, des saltimbanques continueront encore à accaparer  les ressources de la collectivité nationale, à se jouer des principes du contrôle comptable et financier, creusant encore davantage  des trous …de Bâle.


Pr ELY Mustapha

Nombre total de pages vues

Nombre de visiteurs

Poésie de la douleur.