Ils veulent tous écrire au Président
parce qu’en Mauritanie, la « lettre ouverte » est devenue à la fois thérapie
nationale, guichet unique des doléances, et petit théâtre où chacun espère
attraper son quart d’heure de République.
Les Mauritaniens ne sont pas naïfs :
ils savent parfaitement qu’il y a
des ministres, des walis, des hakems, des directeurs, des commissions, des
agences et des hautes autorités de régulation de tout et de rien. Ils ont même essayé de
leur parler. Ils ont déposé
des dossiers « en bonne et due forme », ont attendu « la
prochaine réunion du comité », ont subi des promesses de « solution en cours d’étude » qui durent plus longtemps qu’un
barrage en chantier.
C’est précisément quand ils ont compris que tout ce beau monde savait
lire… mais ne lisait jamais, qu’ils ont décidé d’écrire au seul qui, par définition, est censé
pouvoir tout : le Président.
On écrit parce que, dans les
ministères, la phrase la plus prononcée n’est plus « As-salamou alaykoum », mais « ce n’est pas
de ma compétence ».
Dès lors, par un réflexe logique, tout le monde remonte jusqu’à celui dont le titre commence par «
Son Excellence » et finit par « Président de la République », sans
jamais préciser s’il lit ou non.
Les rayons thématiques
du supermarché des doléances
Si l’on entrait comme dans ce supermarché des doléances,
on trouverait des rayons parfaitement étiquetés. Premier rayon : « Passif
humanitaire ». Les lettres y demandent la
lumière, la justice, la fin de l’omerta sur les exécutions,
les disparitions, les déportations, et dénoncent la banalisation d’un passé qui n’a
jamais été
vraiment soldé. Chaque auteur rappelle au
Président qu’on
ne peut pas prêcher la paix internationale
et laisser des charniers politiques non identifiés dans
sa propre histoire.
Deuxième rayon : « Arabisation & cohabitation ».
On y explique, verset coranique à l’appui, que la diversité
linguistique et culturelle est une volonté
divine, que l’école mauritanienne est
devenue un instrument de marginalisation des noirs, que la Loi d’orientation éducative
ouvre la boîte de Pandore d’une arabisation ressentie comme une entreprise d’effacement. Ici, on ne demande pas juste un changement de
programme scolaire ; on demande carrément la
fin d’un projet politique qui voudrait
transformer les autres en silhouettes exotiques sur des affiches officielles.
Troisième rayon : « Pauvreté compétitive et chômage
qualifié ». Un
ingénieur de Nouadhibou, par exemple,
rappelle au Président que le pays connaît une croissance « compétitive », un
revenu par habitant doublé, une
baisse statistique de la pauvreté… mais
aussi une explosion du chômage
des jeunes instruits et une formation professionnelle qui fabrique des diplômés surqualifiés pour des emplois qui n’existent
pas. La Mauritanie y apparaît comme
un pays où plus on étudie, plus on a de chances de revenir vivre chez ses
parents, avec un diplôme encadré au-dessus d’un
matelas posé à
même le sol.
Quatrième rayon : « Corruption, nominations et opacité
». On y parle de marchés publics douteux, de gestion opaque du passif
humanitaire, de commissions dont on ignore les critères,
d’organismes de droits humains recomposés à la carte, le tout dans un
environnement où les rapports continuent de
qualifier la corruption de «
toujours élevée
». En résumé, on a inventé une
catégorie spéciale
de citoyen : le « corrompu stable », solidement installé,
quelle que soit l’alternance affichée.
La galerie des scribes présidentiels
Dans ce théâtre épistolaire,
plusieurs personnages reviennent sous des formes différentes.
Il y a d’abord le militant historique. Il
connaît par cœur les
dates, les lieux, les noms des victimes, les lois d’amnistie,
les commissions, et cite au Président
des versets du Coran pour lui rappeler que la vie d’un
seul innocent vaut celle de l’humanité entière. Il
ne demande pas la vengeance : il demande que l’État
cesse de se cacher derrière ses propres oublis.
Vient ensuite le technocrate indigné. Lui,
aligne des paragraphes sur la croissance, l’emploi,
le secteur informel, les politiques actives du marché
du travail, l’Agence de promotion de l’emploi, les programmes lancés en
2019, tout en concluant que, malgré tous
ces dispositifs, les jeunes instruits sont au chômage et
les femmes restent exclues du marché du
travail. Il propose au Président
un « dialogue national sur l’emploi » comme
on proposerait un séminaire de mise à jour logicielle à un
ordinateur dépassé.
Il y a aussi le citoyen noyé,
parfois au sens propre. Il décrit
les eaux stagnantes, les moustiques, les risques sanitaires, les routes
impraticables, les villages isolés, et
rappelle qu’on est venu prendre des
photos, distribuer des promesses, puis repartir en laissant la boue et les mêmes familles coincées
entre deux hivernages. Son rêve
secret : que le Président lui réponde au moins par l’envoi d’une pirogue.
Et puis le juriste, le défenseur
des droits humains. Il parle d’impunité, de conventions internationales, de nécessité de
commissions vérité
sérieuses, d’abolition
de lois d’amnistie injustes, de réforme constitutionnelle pour reconnaître le caractère
arabe et africain du pays, et d’un « autre départ » fondé sur
une consultation nationale réelle.
Il écrit au Président
comme on écrit à
un futur cas d’école : soit il deviendra l’exemple qu’on cite
dans les colloques pour avoir assumé l’héritage, soit celui qu’on mentionne pour illustrer l’art
de ne rien changer en parlant beaucoup.
Tous ces scribes ont un point commun : ils veulent croire qu’au bout de la chaîne,
quelqu’un lit.
Dans presque toutes ces lettres,
l’auteur commence par rappeler qu’il a tout essayé avant de déranger « la plus
haute autorité de l’État ». Les administrations n’ont pas répondu, les
ministres ont esquivé, les commissions se sont réunies sans conclure : il ne
reste donc qu’un guichet, celui du Président, présenté comme « dernier espoir »
des victimes d’un décret, d’une injustice ou d’une tragédie vieille de
trente-cinq ans.
Du coup, la lettre ouverte devient
l’équivalent d’un formulaire de réclamation géant collé sur la place publique :
« Monsieur le Président, je m’en remets à votre haute bienveillance », phrase
qui revient presque comme un timbre fiscal obligé. Et parce qu’en bas de
l’échelle administrative tout le monde dit « ce n’est pas de ma compétence »,
tout le monde finit par écrire à celui qui, par définition, est censé avoir toutes les compétences
réunies.
Beaucoup de textes ressemblent à des
confessions publiques adressées au Chef de l’État, avec une mise en scène très
travaillée des blessures collectives et individuelles. On y déroule le passif
humanitaire, les déportations, l’esclavage et ses séquelles, les
discriminations dans l’accès à la terre, à l’emploi, à l’administration, à la
justice, comme dans un long examen de conscience républicain
La lettre est alors une sorte de
séance de psychologie politique : l’auteur décrit sa douleur, celle de son
groupe, rappelle qu’on n’a jamais totalement réparé 1989, jamais vraiment nommé
les responsables, jamais véritablement mis en place des mécanismes de vérité et
de justice. Et il place le Président dans le rôle du grand thérapeute national
qui devrait transformer cette histoire douloureuse en avenir lumineux, avec
commissions, réparations et réformes structurelles à la clé.
D’autres lettres sont beaucoup plus
pragmatiques : elles demandent l’abrogation d’un alinéa de décret, la
réparation d’un préjudice précis, ou la libération de quelqu’un arrêté pour
avoir justement dénoncé la corruption. Là, le Président n’est plus seulement
figure symbolique : il est un peu le « service après-vente » de toutes les
décisions technocratiques.
On lit même des formulations où
l’auteur explique que c’est « en vous que réside le dernier espoir » des
victimes d’une mesure réglementaire, comme si la chaîne normale des recours
avait été remplacée par une relation directe, quasi personnalisée, entre le
citoyen et le sommet de l’État. La lettre ouverte devient donc une demande de
miracle administratif : un coup de stylo présidentiel pour annuler en une
phrase ce qu’un décret a mis des pages à établir.
Un trait récurrent est la mise en
scène du choix historique qui pèserait sur le Président : plusieurs auteurs lui
expliquent qu’il peut entrer dans l’Histoire soit comme « l’homme du sursaut
national », soit comme celui qui aura laissé s’effondrer un pays « déjà à
genoux ». On ne lui demande plus seulement d’agir, on lui propose carrément son
rôle dans le manuel scolaire de demain.
Pour le pousser à décider, les
lettres rappellent son propre discours sur l’unité nationale, la citoyenneté et
la nécessité d’assumer toute l’histoire du pays, puis lui opposent une réalité
où le passé douloureux « demeure une réalité vivante, sociale, administrative
et institutionnelle ». Autrement dit : « Vous avez dit A à Kaédi, à vous
maintenant de faire B à Nouakchott, sinon l’Histoire notera l’incohérence. »
Enfin, il y a la dimension très
mauritanienne de la chose : Les médias ont transformé la lettre ouverte en
genre littéraire à part entière. On y trouve des syndicalistes qui rappellent
pour la deuxième fois les injustices subies, des responsables politiques de
l’opposition qui interpellent sur l’unité nationale, des citoyens qui
reviennent sur des drames de 1989, des militants qui dénoncent les pratiques
discrétionnaires du système.
Écrire au Président, c’est donc à la
fois parler au pays, contourner une bureaucratie sourde, mettre en scène sa
propre vertu citoyenne, et placer le Chef de l’État dans la position
inconfortable de celui qui ne pourra plus dire : « Je ne savais pas. » Dans une
Mauritanie où l’on dit que les portes administratives sont souvent «
hermétiquement fermées », la lettre ouverte au Président est peut-être, au
fond, la seule porte qu’on espère voir s’entrouvrir… même si tout le monde sait
qu’elle donne aussi sur un grand couloir sans réponse.
On peut évidemment expliquer
doctement que le Président ne répond pas parce qu’il respecte la séparation des
pouvoirs, l’État de droit, la hiérarchie administrative et tout le reste du
discours officiel. Mais si c’était vraiment pour ça, on aurait au moins une
fois entendu l’histoire d’un Mauritanien qui a reçu un accusé de réception
présidentiel… et ça, curieusement, ce n’est jamais paru sur un quelconque média.
En réalité, le Président ne répond
pas pour une raison très simple : s’il commençait, il ne pourrait plus
s’arrêter. Chaque lettre ouverte montre un pays où l’on demande au Chef de
l’État de réparer le passif humanitaire, corriger un décret mal ficelé, libérer
un lanceur d’alerte arrêté pour avoir dénoncé la corruption, ou arbitrer les
disputes de voisinage administratif. S’il répondait à la première veuve de
1989, il devrait répondre à toutes ; s’il répondait au premier syndicaliste, il
devrait répondre à chaque employé lésé ; et s’il répondait au premier militant
anticorruption, il devrait finir par répondre aux questions sur la corruption
elle‑même.Ce qui est à éviter ...pour la paix sociale et plus encore.
Il y a aussi un problème de cohérence
: trop de lettres rappellent au Président ses propres promesses de justice,
d’unité nationale, de lutte contre la corruption et de rupture avec les
discriminations. Répondre, ce serait admettre que les auteurs ont raison de
dire que ces promesses ne se traduisent pas dans les statistiques, dans les
nominations, dans les tribunaux, ni dans la vie quotidienne des gens qui
continuent de fuir la campagne faute d’eau potable ou d’emplois. Il lui est
donc beaucoup plus confortable de répondre en silence : on ne se contredit
jamais quand on ne parle pas.
Par ailleurs, le Président risque un
grave accident institutionnel : si les citoyens découvrent qu’une lettre
ouverte peut vraiment déclencher une décision, il va transformer le pays en
concours national de rédaction. Déjà qu’on écrit pour tout – pour les martyrs,
pour les fonctionnaires oubliés, pour les prisonniers, pour les terres
spoliées, pour les villages noyés dans les inondations – imaginez ce que ce
serait si, en plus, la rumeur courait qu’un courrier publié mercredi peut
changer un décret le vendredi. La présidence deviendrait un centre d’appels
poétique, et les ministères, définitivement décoratifs.
Il y a enfin une logique plus
profonde : tant que le Président ne répond pas, il reste au-dessus de tout,
comme une entité abstraite que chacun peut invoquer pour lui-même. Les uns le
décrivent comme l’ultime espoir d’un « autre départ » pour le pays, d’autres
comme le garant de la stabilité, d’autres encore comme celui qui porte
moralement le poids des morts et des injustices. S’il se mettait à répondre
concrètement – « je ne peux pas rouvrir tel dossier », « je ne libérerai pas
tel détenu », « je maintiens tel décret » – il passerait de figure
providentielle à responsable identifiable, et là, la magie s’effondrerait.
Donc oui, on peut dire, sans sourire, que le Président ne répond pas parce qu’il est très occupé… à rester intact. Il
se tait pour pouvoir continuer à promettre, par discours interposés, ce que les
lettres ouvertes montrent précisément comme non réalisé. Et puis, entre nous,
si le Président répondait vraiment aux lettres ouvertes, cela se saurait : en
Mauritanie, la nouvelle aurait fait au moins deux communiqués, trois tribunes
et, bien sûr, une lettre ouverte pour le remercier.
Et si, un jour, il répondait
?
Imaginons pourtant qu’un
matin, une rumeur circule à
Nouakchott : « Une lettre ouverte sur
Cridem a reçu une réponse signée de la
main du Président ». Dans les cafés, on
tombe de sa chaise ; sur les réseaux
sociaux, on partage la nouvelle plus vite qu’une
hausse du prix du gasoil ; dans les chancelleries, on demande confirmation ; à la télévision, on prépare un
bandeau spécial.
Quelques heures plus tard, on découvre
qu’il s’agissait
d’un message automatique du ministère, un « Nous
accusons réception de votre doléance » généré
par un système informatique conçu pour produire le maximum de politesse avec le minimum d’effet réel. La
déception est à
la hauteur de l’espoir : gigantesque. On clôt l’affaire en se disant que, si
un jour le Président répondait vraiment à une
lettre ouverte, cela ferait l’objet d’un communiqué
officiel, d’une conférence de presse, de trois chroniques… et d’une
autre lettre ouverte pour le remercier.
Ce simple exercice d’imagination
suffit à comprendre pourquoi le système tient autant à ce que
la rumeur reste impossible. Si le public découvrait
que la plume peut réellement faire bouger le décret, la République
islamique des lettres ouvertes deviendrait ingouvernable : chaque Mauritanien
se transformerait en auteur à plein
temps, chaque injustice produirait son texte, et la Présidence
se verrait contrainte de créer un
ministère des Réponses
épistolaires.
La vérité,
c’est qu’en
Mauritanie, on ne sait pas si le Président
lit, mais on sait que les citoyens écrivent.
La lettre ouverte est devenue le substitut de la réponse
absente : on ne guérit pas les injustices, mais
on les rédige ; on ne corrige pas les
politiques, mais on les décrit ;
on ne répare pas le passé, mais on l’énumère avec une précision
quasi notariale.
Lui, de son côté,
ne répond pas. Il gouverne, inaugure,
prononce des discours sur l’unité, la justice, la lutte contre la corruption, la nécessité d’un « autre départ »,
pendant que ses concitoyens, à New
York ou à Boghé, à Nouadhibou ou dans la vallée, le
supplient par écrit de constater que ce départ n’a
toujours pas eu lieu.
On dit parfois que « le
silence est une forme de réponse ». En Mauritanie, il a un statut plus élevé encore : c’est le seul communiqué de la
Présidence qui ne risque jamais d’être démenti.
Et s’il arrivait un jour que le Président réponde
vraiment aux lettres ouvertes, cela se saurait tellement…
que même lui n’est
peut-être pas prêt
à courir ce risque.
Pr ELY Mustapha