vendredi 13 mai 2011

Comment apprendre la langue française…et les autres langues

Une langue peut-elle acculturer un peuple ?

francafriqueIl ne fait pas de doute que la connaissance d’une langue est une extraordinaire ouverture sur le monde et sur ses cultures. Apprendre une nouvelle langue est un enrichissement sans pareil à la fois pour les rapports entre les hommes, les sociétés et les civilisations. Et il ne s’agit pas seulement d’un enrichissement linguistique facilitant la communication et la compréhension de l’autre, mais la connaissance d’une langue introduit dans le cœur et l’esprit de son détenteur l’humanisme et la tolérance. Les arabes grands voyageurs, commerçants et conquérants avaient compris cela. Ils ont traduit dans une tradition millénaire, en adages, proverbes et maximes l’importance de la connaissance de la langue de l’autre :

  •   « Qui apprend une langue s’enrichit en humanisme »
  •   « qui apprend la langue d’une communauté se prémunit contre sa haine »
  •   « Qui ignore une chose (culture) à tendance à la haïr »
  •   « Parle aux gens la langue qu’ils comprennent »

Le prophète Mohamed, Paix soit sur lui, incitait à aller quérir le savoir même en chine !

C’est autant dire la place dans laquelle la civilisation arabo-musulmane a mis l’apprentissage des langues en tant que véhicule de fraternité dans le savoir et la culture.

Hélas ! Aujourd’hui certaines langues n’entretiennent plus ce rôle, elles sont devenues de véritables instruments aux mains de pays appuyés par des individus dans un but d’acculturation manifeste.

Ces propos peuvent sembler curieux. Car d’aucuns pourraient se poser la question : Comment une langue peut être un instrument d’acculturation ?

Pourtant, il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit mais d’un amer constat de tous les jours face à ce que certains pays, groupes ou individus font de leur langue. Un instrument d’une acculturation qui ne dit pas son nom. Examinons ce cas pour une langue que nous utilisons dans nos échanges quotidiens : le français.

D’abord, donnons la définition de ce que nous entendons dans les limites de cet article par « acculturation ». L’acculturation est le fait de perdre sa propre culture, soit en lui substituant une autre culture, soit en l’ignorant.

Cette acculturation est due, pour la langue française, à trois facteurs : d’abord, la politique linguistique de la France à l’étranger, appelée communément « francophonie » et qui considère le  français comme « un moyen de modernité », ensuite le comportement d’intellectuels « snobés » par la langue française (dans le système éducatif) , et, enfin, l’ignorance manifeste d’une classe sociale acquise au français et qui considère cette langue comme la panacée pour son développement socioculturel (I). Cette acculturation a des incidences non négligeables sur l’éducation et sur le développement économique et social du pays (II)

I- Les facteurs de l’acculturation

Les trois facteurs  contribuant à l’acculturation sont : Le leurre du français comme moyen de modernité (1), le comportement de certains intellectuels, « snobés » par la langue française (2), et d’une classe sociale acquise au français (3).

1- Le français, moyen de modernité : Un leurre permanent.

Il est indéniable que l’utilisation de la langue française a eu des aspects positifs indéniables :

• Le français a permis a des communautés de langues différentes de pouvoir communiquer entre-elles, notamment dans les pays africains ;

• Le français a permis une ouverture sur la culture française et celles de pays francophones.

Ces aspects ont, cependant, constitué un arbre qui cache la forêt. Et c’est moins dû à la politique d’un pays qui, somme toute, défend sa culture et ses intérêts dans le monde, que ce que nos pays, à travers leur système éducatif, font de la langue française.

La charte de la francophonie considère que le «français est un héritage », « précieux » souligne-t-elle. Mieux encore, elle affirme que le français est un moyen d’accès à la « modernité ».

Mais ce que ne mentionne pas cette charte, c’est que le français est un « héritage » forcé et que la langue française, n’est pas forcément un moyen d’accès à la modernité mais avant tout, un instrument vital de la stratégie géopolitique de la France.

Ainsi, l’on devrait moins considérer le « français » comme un héritage que comme une langue qui, parmi toutes les autres, pourrait contribuer à la communication et au dialogue. Et qu’en faire « un héritage », revient à la mettre au niveau d’une transmission d’une langue héritée d’une filiation qui n’a jamais existé. A moins que l’on revienne aux concepts de mère-patrie et à la philosophie de la « françafrique ».

La stratégie linguistique de la France à l’étranger, à travers toute l’instrumentation politique et économique au service de sa « coopération internationale », ne fait pas perdre de vue que l’intérêt premier de ce pays est « le rayonnement linguistique et culturel de la France » dans le monde. Affirmer le contraire en s’appuyant sur les concepts francophiles de « communauté de langue », « d’échanges culturels », « de coopération », relève d’une naïveté qui n’est pas permise. Naïveté qui hélas ; prédomine chez nos élites francophones. Nous y reviendrons plus loin.

Quant à l’affirmation selon laquelle le français est un moyen d’accès à la  « modernité », elle mériterait une révision fondamentale. Au contraire pour beaucoup de pays le « français » est devenu un handicap vers l’acquisition du savoir et la maitrise de la technologie.

En effet, le français imposé à ces pays, ou l’ayant volontairement adopté, les a placés dans une situation de dépendance vis-à-vis de la langue française par laquelle « ils boivent et respirent ».

Ce qui n’est pas sans conséquence sur leur devenir, culturel, scientifique et technologique.

Le français aujourd’hui n’est pas le véhicule des technologies avancées, ni de la recherche de pointe, ni des idées d’avant-garde dans le monde de la littérature et de la pensée mondiale.

Le français n’est dans le contexte du savoir, de la connaissance et de la technologie qu’une langue de seconde zone. C’est une langue de « traduction » de ce qui se fait ailleurs, en savoir, littérature, technologie dans les puissances anglophones et d’autres pays asiatiques.

Les pays qui utilisent le français sont dans une voie de développement de « seconde main ». Le français est un simple canal de transmission avec les problèmes qu’un tel canal peut engendrer et les manipulations qu’il peut subir.

Aujourd’hui, les pays francophones sont, à travers le français dans une dépendance que modulent les détenteurs des leviers de la francophonie.

Certains pays francophones ont compris cela et développent d’autres voies pour sortir de cette situation. Il en est ainsi, notamment du Rwanda qui est devenu en 2009,  le 54e pays membre du Commonwealth. “ Cette adhésion s’inscrit dans les efforts entrepris par le président Paul Kagamé pour tourner le dos au monde francophone, et arrimer son pays au monde anglo-saxon.”

Déjà en 2008, la ministre rwandaise de l’Education Daphrose Gahakwa annonçait, à l’AFP, que “ L’enseignement secondaire et universitaire sera désormais dispensé exclusivement en anglais au Rwanda.”

Une telle attitude s’explique par un constat, de plus en plus ressenti par les francophones, que le français sert d’écran entre ces pays et tout ce qui se fait ailleurs. La littérature scientifique et technique française ne fait souvent que traduire les innovations qui se font ailleurs, elle même parfois un miroir déformant non voulu (comme c’est le cas de toute traduction) ou voulu (la rétention de l’information ou sa cession au prix fort).

Cet article n’est pas une apologie de l’anglais et nous n’allons pas dénier à la recherche scientifique et technique française dans plusieurs domaines son intérêt mais me constat est là: elle reste toujours moins avancée et dépendante elle-même pour son développement des recherches dans d’autres puissances (USA notamment)

Il suffit pour cela de faire une simple recherche bibliographique sur internet pour saisir l’infime place qu’occupe le français dans les sources du savoir scientifique, technique et culturel dans le monde.

On comprend donc que cette affirmation de la francophone comme « moyen de modernité » peu même s’avérer dangereuse pour les pays qui arriment leur développement à l’utilisation exclusive du français.

L’apprentissage du français doit se faire dans cette optique. C’est-à-dire ramener le français à ses justes proportions mondiales, connaitre la culture française et savoir qu’elle n’est pas universelle, d’autres cultures se développent bien plus rapidement et donc ne pas, au nom d’une quelconque recherche de modernité la substituer à sa propre culture.

Bien que la charte de la francophonie affirme haut et fort que la francophonie est une communauté dans « le respect des cultures », il n’en demeure pas moins que c’est un vœu pieux.

Car les moyens financiers, culturels, médiatiques et autres utilisés par la France font que le « francophone » finit par faire l’amalgame puisque sa propre culture, n’ayant pas les mêmes moyens, finit par être réduite en minorité.

2. Les intellectuels du « français » : la dangereuse conviction de la primauté d’une langue étrangère

Enseigner une langue ou l’utiliser ne doit pas s’accompagner d’une volonté de porter atteinte à l’identité culturelle. Le français n’échappe pas à cette règle.

Malheureusement beaucoup d’intellectuels acquis à la langue française, en ont fait non seulement un moyen de communication, mais s’en servent comme un instrument de substitution permanente à leur propre langue mais aussi et surtout de substitution de leur propre culture lui préférant celle que la langue française véhicule ; Langue française véhiculant principalement la culture française et accessoirement les autres cultures.

Cette lame de fond est constituée «d’élites »soutenues par une coopération française qui en fait des « têtes de pont » dans les pays où la langue française est présente.

N’en déplaise aux défenseurs de la langue française, et malgré la sincérité de certains d’entre-eux, la langue française ne véhicule pas une culture « francophone » mais une culture française.

Car la culture francophone n’existe pas. Il n’a que des cultures que la langue française véhicule… et c’est là où il convient de faire attention à ne pas confondre la « culture » et le support linguistique qui la véhicule. Cet amalgame est destructeur de la culture elle-même et promoteur de la langue française.

Et c’est là où le « danger » de la langue française pour les cultures, notamment africaines, prend toute sa dimension.

En effet, une culture a besoin de sa propre langue pour assurer sa pérennité et son développement, or l’on remarque que l’utilisation de la langue française comme vecteur de ces cultures s’il sert à les faire connaitre, n’en constitue pas moins une aliénation qui n’est pas sans conséquences sur la transmission, l’intégrité et la pérennité de ces cultures.

Un certain nombre d’intellectuels continuent à ignorer ce fait. Consciemment ou inconsciemment, ils participent à cette sape psychologique dont le résultat est d’entrainer la conviction du caractère obligatoire du français comme moyen impératif, sinon exclusif d’une communication scientifique ou culturelle véritable.

Une culture a besoin de sa langue. Toute culture qui voudrait de développer à travers une langue qui n’est pas la sienne y perdra son âme et finira par dépérir soit par assimilation soit par transformation.

francophonie

II- L’impact de l’acculturation par la langue sur l’Education et le développement économique et social.

On n’ignore sciemment pour des intérêts partisans et d’élites que c’est la culture qui est le vecteur premier du développement. En effet la culture est un organisme vivant qui a une sensibilité, une nature propre (1) et nourrit des structures mentales et des logiques que l’envahissement d’une langue étrangère risque de “dénaturer” , détruisant par là même des richesses intellectuelles de communautés entières les réduisant à d’autres logiques et d’autres valeurs (2)

1. Une culture ne se “lit que dans le texte”.

La culture n’est pas, comme ou voudrait le faire croire, une collection de comportements acquis par un groupe ou une communauté du fait de son évolution historique et de son interaction avec son environnement. La culture c’est bien plus que cela. La culture, c’est d’abord une identité qui prend sa source dans une structure mentale acquise à travers une vision du monde forgée à travers les siècles et qui définit celui qui s’y identifie. L’homme sans culture est un arbre sans racines; autant dire du bois mort. La langue est justement cette racine qui alimente la culture et sans laquelle cette culture dépérit. Et si par le hasard de l’histoire coloniale, comme c’est le cas pour la « francophonie », cette culture prend pour racine une langue qui n’est pas la sienne alors elle devient un parasite. Comme ces plantes parasites qui vivent au détriment des autres et qui en partagent la vie et la mort. En somme, qui ne sont maitres ni de leur destinée ni de leur sort.

La langue étrangère  ne peut être le support  d’une culture autre  que la sienne.  Elle ne peut en peut en être qu’une simple passerelle vers les autres cultures. Celles de ceux qui ont une langue en partage, telles que les langues coloniales. Une culture, contrairement aux œuvres littéraires qui se traduisent et peuvent se lire ainsi dans une autre langues que celle dans lesquelles elles ont été écrites, ne se “lit que dans le texte”. On ne traduit jamais une culture, on ne traduit que l’idée que l’on se fait des valeurs, des signes et symboles qui la sous-tendent.C’est autant dire le piège qui conduit à sa dénaturation à travers les valeurs, signes et symboles différents que forcément la langue étrangère porte en elle.

La langue d’une culture comporte en elle-même, une essence qui lui est propre et qui  imprime à cette culture un “parfum”, des sonorités, une sensibilité qu’il est vain de vouloir restituer autrement qu’à travers sa langue d’origine.

Ne serait-il pas vain de déclamer en français les poèmes d’El hadj Malick sy  à la gloire d’El Hadj oumar Tall? Ou ceux du grand poète arabe el Moutanabi dans  une langue autre que l’arabe?

Certes, le français permet de faire découvrir une culture mais il ne peut ni la traduire ni la véhiculer. Et toute tentative de vouloir asservir une culture à une langue est une forme d’aliénation de l’identité et d’assujettissement de l’esprit. 

Alors le combat des communautés  pour qu’on reconnaisse leur langue est une lutte pour la préservation de leur identité que véhicule leur culture. Ne pas reconnaitre leur langue c’est entrainer le dépérissement de leur culture. Et l’on sait pertinemment que toute volonté de vouloir détruire un peuple commence par interdire sa langue car c’est le vecteur premier de la culture et de la référence identitaire. Ainsi en fut-il du comportement des colons blancs d'Amérique pour détruire la culture amérindienne, c’est celui des colons européens en Afrique à l’égard des communautés ethniques et tribales. Et si aujourd’hui, le français et utilisé en Afrique, et s’il est présenté comme “un héritage”, “une langue partagée”,on oublie souvent qu’il porte en lui les velléités d’une langue de substitution qui risque à terme de phagocyter les spécificités des autres langues dans une danse des mots qui est en fait une farandole d’intérêts.

En effet, les langues africaines n’ont pas , et loin s’en faut, les moyens financiers,  matériels, médiatiques et humains dont dispose la francophonie pour disséminer le français. Elle n’ont pas non plus la formidable organisation  de la francophonie et l’appareillage stratégique dont elle dispose pour étudier, programmer et exécuter sa mission francophone. C’est autant dire que les langues africaines sont d’autant plus sur la défensive que les Etats africains laissent faire, faute de volonté, de stratégie et de moyens.

2. La culture d’un peuple est la source de sa pensée et l’essence de son esprit

Une langue n’est pas un jeu de mots. Et encore moins un jeu tout court. Elle est même devenue aujourd’hui un enjeu planétaire. La langue est au service de sa nation, elle en est le meilleur messager et la clef la plus fiable pour le portail politique, économique et social des autres nations. Le déploiement de la francophonie est avant d’être une question de langue en “héritage”, un enjeu pour la France qui sait que la langue française est le meilleur outil pour “s’introduire" dans le conscient et l’inconscient des peuples.

Dans le conscient d’abord, à travers sa présence permanente que constitue sa langue comme moyen premier de communication. Elle est le modulateur premier de cette communication et sait s’en servir au mieux de ses intérêts politiques, économiques et militaires.

Dans l’inconscient, ensuite, parce que la langue française n’est pas (comme toutes les langues d’ailleurs) “neutre”. Elle véhicule une logique et une structure mentale qui influencent celles de celui qui l’utilise. Elle est le vecteur d’une culture qui a ses tenants et ses aboutissants qui ne sont pas forcément communs avec les autres cultures auxquelles elle tend à s’imposer.

Ainsi la langue française, non “maitrisée” (au second sens que l’on  donne à ce mot plus bas), risque  d’inhiber la logique intellectuelle et la structure mentale que l’individu a hérité de sa propre culture. Elle devient alors un vecteur d’acculturation à travers l’uniformisation qu’elle engendre dans les esprits et l’accaparation de l’intellect qu’elle réalise. Elle contribue aussi à l’appauvrissement de la propre culture de l’individu en la réduisant à ses propre canons linguistiques et à ses moules intellectuels.

Alors  que faudrait-il faire pour qu’une langue, comme le français,  soutenue par tant de moyens n’acculture pas les peuples? La première des attitudes, bien entendue, n’est pas de la rejeter. Au contraire, il faudrait l’apprendre et découvrir la merveilleuse culture française qu’elle véhicule. Apprendre une langue et s’ouvrir sur sa culture est un don inestimable qui, non seulement enrichit intellectuellement son détenteur, mais développe en lui un humanisme rempart contre l’ignorance de l’autre et la xénophobie.

Cependant apprendre un langue c’est la maitriser.Et ce mot doit prendre ici un double sens. “Maitriser” la langue en l’apprenant du mieux possible mais aussi et surtout la “maitriser” pour qu’elle n’envahisse pas la sphère linguistique. Qu’elle en devienne un moyen de découverte pas un moyen de substitution. Qu’elle serve la culture mais ne l’envahisse pas au détriment de sa propre langue. Et c’est là tout l’effort intellectuel qui doit être aujourd’hui fait par les élites francophones de nos pays.

 Pr ELY Mustapha

Voir articles précédents sur ce sujet:

-  “Pour une Mauritanie plurilingue

-  “Bilinguisme et langue officielle

- “La francophonie tire sa langue à la Mauritanie

Un brin de poésie sur le bout…. de la langue:

vendredi 15 avril 2011

Révolution, mon amour

 

Que se passe-t-il dans l’esprit d’un peuple qui s’est révolté

contre la dictature?

 

sayeb salah

“Sayeb Saleh, une expression populaire tunisienne arborée pendant la révolte signifiant : “lâche-moi les baskets !”

 

Le bonheur, c’est chacun selon. Mais il y a un bonheur a nul autre pareil.  Celui que l’on ressent à la suite d’une révolution populaire , juste et gagnée !

J’ai vécu en Tunisie des révolutions successives, celle du pain en 1984, qui fît chanceler le régime bourguibien, le changement de 1987  où s’exprima un peuple oppressé par un régime vieillissant en éclatement et, enfin,  la révolution de 2011, qui balaya un dictateur et son système  répressif. Aussi quoiqu’il adviendra de cette révolution, je puis témoigner que les plus beaux moments à vivre  sont ceux que l’on vit au sein d’une nation qui s’est libérée du joug de l’oppression.

Le bonheur à l’état pur.Lorsque la cage s’ouvre de force et que chacun s’envole. Une nation où l’on n’entend plus que les bruits d’ailes de moineaux chassant des rapaces. Mais c’est aussi une chasse qui s’est déclenchée dans les esprits et les comportements.

En Tunisie, ce fut un véritable laboratoire où l’on a pu constater la métamorphose du peuple et de ses gens. Une métamorphose si soudaine qu’elle en dévient une curiosité qui renseigne de façon extraordinaire sur la nature humaine . Nous allons dans les lignes qui suivent décrire ce qui advînt dans l’esprit d’un peuple qui s’est révolté, le jour d’après la révolution (I) mais aussi ce qui changea dans son comportement et dans sa vision de sa condition,  les jours d’après (II) . En somme, une analyse d’un peuple qui vit sa révolution.

(A suivre)

Pr ELY Mustapha

samedi 12 mars 2011

Forte affluence sur le blog

 

Le blog haut-et-fort  enregistre, ces derniers jours, un  afflux quotidien très important de visiteurs. Cela dénote d’une mobilisation croissante, particulièrement des mauritaniens à l’étranger, sur les questions nationales. la surchauffe sociale qui touche la Mauritanie à travers sa jeunesse, y est certainement pour quelque chose.

AFFLUX sur haut-et fort

mercredi 19 janvier 2011

Les ingrédients d’une révolte vue de l’intérieur

 

Tunisie_liberté_pour blog

Quelles leçons pour la Mauritanie?

Dévaluation, frustration et asservissement.

Un jeune diplômé mené par la débrouillardise sur les étals des marchés colportés . Molesté, privé de son étal, il s’est immolé, enflammant la rue tunisienne. Bouazizi, étal ardent pour un dictateur qui détale. 

Le printemps tunisien, la révolte de Jasmin, le 14 Janvier…. une révolution a bien eu lieu. Sous la cendre couvait la braise. Connu comme un peuple calme et peu enclin à la violence, le peuple tunisien s’est bien révolté et a poussé ses dirigeants millésimés à aller sévir ailleurs.

Les médias prirent alors le relais pour appeler à l’exportation de l’exemple tunisien vers d’autres pays à régime dictatorial et notamment les pays arabes.  Quelles sont alors  les ingrédients de cette révolution vue dans une perspective particulière, celle de  l’intérieur du pays(I).  Quelles sont ensuite, après qu’elle ait fait tâche d’huile dans la sous région, les  leçons pour la Mauritanie (II)?

I- La révolution tunisienne vue de l’intérieur : le jour où le Jasmin fleurit en hiver. 

Le jasmin déploie ses fleurs parfumées  au  printemps finissant et embaume les belles nuits de Tunisie durant les chaudes nuits d’été. Et pourtant le jasmin a fleurit, un certain hiver, le temps d’une révolution. La “révolte du Jasmin” , tout comme le Jasmin a pris racine dans son terroir. Les ingrédients de la révolte tunisienne ne s’expliquent que par ce qui est advenu à son terroir: la société tunisienne.

i) La situation en Tunisie avant le 14 Janvier 2011

La situation avant cette date a bien été  étalée par l’ensemble des médias du monde. Un dictateur, une famille régnante corrompue, un régime policier, une confiscation des libertés. Image “classique” fort connue de la Tunisie. Une image que les courants d’opposition tunisiens notamment à l’étranger et plusieurs organisations des droits de l’homme véhiculaient depuis bien des années.  C’est cette image qui aujourd’hui dans les médias et autres supports d’information de par le monde est utilisée pour expliquer “la révolution de Jasmin”. Mais c’est en vérité une image imparfaite de ce qui a réellement conduit au “printemps tunisien”.

En effet, les racines de cette révolte sont à rechercher dans plusieurs facteurs qu’il serait erroné de réduire exclusivement au politique ou à une justification économique. Les raisons sont bien plus profondes que cela et prennent leur source dans des considérations sociales que seule une analyse interne  peut éclairer.

D’abord sur le plan économique, justifier la situation économique comme racine de la révolte serait un véritable paradoxe si l’on considère les performances économiques de la Tunisie durant ces dernières décennies.  Le rapport mondial 2010-2011 du Forum économique mondial  sur la compétitivité globale a classé l'économie tunisienne, en terme de compétitivité globale  au 32ème rang au niveau mondial sur un total de 139 pays (rapport téléchargeable ici) :

“La Tunisie conserve la tête au sein de l'Afrique du Nord, remontant huit places pour occuper à la 32e place (sur 139 pays ). Le pays est efficace. Les institutions gouvernementales restent sa principale force, avec un haut niveau de sécurité (14eme) et un système d’enseignement qui assure une bonne qualité de l'éducation (22ème) et cela malgré que les taux de scolarisation dans les institutions d’enseignement secondaire et universitaire soient assez faibles;  respectivement (53e et 69e place dans le CGI).

Dans le même temps, la Tunisie bénéficie d’un marché intérieur de biens et services relativement efficace. En dépit de la crise, le pays a amélioré sa stabilité macroéconomique depuis la dernière évaluation. L'inflation a été abaissée et le taux d'épargne a augmenté tandis que le déficit budgétaire est resté stable à environ 3 pour cent. Et, bien que la dette publique a augmenté, elle reste gérable. Ce résultat est louable à la lumière de la récente détérioration globale de la stabilité macroéconomique au cours de la récession.” (Rapport mondial 2010-2011 du Forum économique mondial  sur la compétitivité globale, Genève. Suisse. 2010).

Comment alors expliquer une telle révolte dans un pays stable économiquement géré par des  technocrates compétents et qui a défié par sa stabilité économique la crise financière mondiale récente qui a terrassé jusque les grands pays industrialisés (y compris le USA) ?

La réponse est donc à rechercher ailleurs. On ne peut donc pas la retrouver à travers des “image-clichés” fussent-elles économiques  ou politiques d’un pays mais dans ce qu’est devenu un pan entier de la vision de développement d’un pays. Une vision qui a accusé un “déviationnisme” qui commençait déjà à poindre dès les années quatre-vingt.

Ce déviationnisme s’est illustré  par la promotion d’une société de consommation à outrance. Et cela à travers  un système bancaire qui a conduit à l’endettement des ménages (1),  la baisse de  niveau dans l’enseignement universitaire  conduisant à une  chute du niveau de formation des jeunes diplômés (2) se déversant sur un marché du travail exigeant et soumis à un monopole de familles et de lobbies  (3) .

La combinaison de ces facteurs latents a été la véritable poudrière à laquelle les facteurs politiques cités plus haut ont mis le feu.

1) Surendettement des ménages:  surconsommation et  lobbying commercial

Economiquement tout a commencé au début des années quatre-vingt lorsque le système bancaire a développé, sous l’impulsion des pouvoirs publics imbus d’une libéralisation galopante du système bancaire et financier,  une politique de crédits tout azimut. Les ménages se sont précipités sur une floraison de formules de crédit que les banques mettaient à leur disposition à des conditions onéreuses rapportées à leurs capacités de remboursement.  Un fourre-tout dit “crédits à la consommation”,  principaux et   complémentaire ( qui s’étalaient sur des dizaines d’années ) , allant des crédits logement, aux crédits études en passant par le crédit voiture et les incomptables “crédits pour convenance personnelle” qui tenaient souvent aux entrées et autres “recommandations” personnelles.

L’endettement des ménages allait s’accroitre davantage avec l’arrivée sur le marché tunisien de quatre sources de consommation: l’informatique,l’ internet, les télécoms et les grandes surfaces.

Déjà surendettés par des années de crédits logement  qui n’arrivaient pas à couvrir leur investissement immobilier du fait du boum des matériaux de construction dans les années 2000, les tunisiens se sont endettés davantage auprès du système bancaire à coup de rallonges et autres crédits complémentaires dont le principal et les intérêts sont prélevés sur les salaires. Tous les agents du secteur public, l’Etat étant le premier employeur en Tunisie se sont endettés souvent au trois-quarts de leur salaire malgré la législation limitant le prélèvement bancaire sur les salaires au titre du remboursement des crédits.

A cet endettement du fait d’un crédit logement sur le long terme, les tunisiens se sont vus pris au piège de la “voiture pour tous” . Prôné par le politique comme devant donner aux agents économiques les moyens de leurs déplacement, ce concept de “la voiture pour tous” recouvrait en fait une véritable alliance entre les lobbies des concessionnaires automobiles en Tunisie et les banques tunisiennes. Celles-ci octroyaient les crédits voitures aux ménages qui commandaient obligatoirement la voiture chez le concessionnaire et c’est la banque qui versait à ce dernier son prix  en “hypothéquant” le salaire du ménage. L’acquéreur ne pouvait discuter ni le prix de la voiture ni  moins encore négocier sur les intérêts et autres commissions diverses que la banque va mensuellement prélever sur son salaire, obligatoirement domicilié chez elle.

Mais le calvaire des  ménages ne s’arrêtait pas là. En effet les voitures livrées par les concessionnaires étaient de fabrication et de  qualité très reprochables.  Comme le soulignent les tunisiens eux-même les voitures livrées étaient  de “troisième choix”;  de mauvaise qualité aussi bien dans leur mécanique que dans leur structure et finition. D’où un investissement supplémentaires en pièces de rechange, moteurs et autres accessoires dès les premier mois de mise en circulation du véhicule. Les voitures  livrées par les concessionnaires bien que de marque européennes étaient fabriquées dans certains pays (Espagne, ex-pays de l’Est) et spécialement destinées à la consommation des pays africains et autres nations où le consommateur n’avait ni les moyens institutionnels  ni les politiques de se défendre  contre les lobbies nationaux (notamment les concessionnaires automobiles) et leurs fournisseurs occidentaux. Ainsi en Tunisie la défense du consommateur , bien que supposée avoir une Organisation, n’a jamais brillé en ce domaine.

Pris dans la tourmente d’un véhicule acheté au prix fort (malgré la politique d’allègement des “4” chevaux pour les classes moyenne, vite détournée pour profiter aux ménages à revenu élevé) sur emprunt bancaire, usé dès les premiers mois d’utilisation et soumis à un déboursement permanent en pièces de rechanges qui sont elles aussi le monopoles de véritables sociétés de lobbies de pièces de rechanges et autres accessoires automobiles, le tunisien moyen y laissait tous ses revenus.

Durant les années 2000 , arriva la “vague” de l’informatisation et là encore les dépenses des ménages accusèrent un coup important à travers les “prêts” bancaires pour l’achat d’ordinateur et autres consommables informatiques qui à travers des circuits commerciaux monopolisés submergèrent le marché. Le fameux prêt bancaire pour l’ordinateur à “1000” dinars fut encore alourdit par l’introduction d’internet où les abonnements pour des débits souvent ridicules (64Kb) étaient vendus très chers par un ou deux fournisseurs qui détenaient le marché et dictaient leur loi.

Puis vînt ce qui allait mettre véritablement à genoux les ménages: les frais de télécommunications. En effet, l’introduction du téléphone mobile a eu un tel “boum” en Tunisie que chacun s’endettait pour acquérir son mobile (prêt personnel, prêt bancaire), à titre d’exemple le modèle Nokia en 2005 (dit du ”3310”), aujourd’hui considéré comme une antiquité a été vendu, avec abonnement par le premier opérateur mobile à 770 Dinars (soit  l’équivalent de 600 Dollars US) en passant par un prêt bancaire!

Mais l’endettement allait devenir exponentiel avec l’accroissement vertigineux du “parc des portables”en Tunisie. Enfant,  adolescent, adulte,  chacun se pavanait avec un portable sinon deux ou trois préludant des portables à “double puce” qui allaient encore couter cher à tant de bourses.

Mais l’outil en lui-même ne présageait que de la partie apparente de l’iceberg. Ce fut alors le “prépayé” ou les ménages laissèrent une bonne part de leur revenu.  Le “portable” était devenu tellement indispensable qu’il représentait une charge financière  plus importante que ce que le ménage consacrait à d’autres postes de dépense (santé, culture, loisirs etc.). Le poids de la charge due aux télécommunications s’accroissant chaque jour, le ménage s’appauvrissait.

Le coup de grâce vint en fin ,avec l’installation en Tunisie des super grandes surfaces. Les hypermarchés (Carrefour, Champion, Géant…)

Longtemps confinés à l’approvisionnement auprès du boutiquier du coin et des petites surfaces, les tunisiens se sont tout-à-coup rués vers les hypermarchés qui firent tout-à-coup leur apparition. D’aucuns se rappellent de la gigantesque ruée populaire vers l’hypermarché “Le carrefour”, le premier jour d’ouverture qui présageait du comportement boulimique du consommateur.

En effet, passant d’un circuit d’alimentation et d’approvisionnement à la mesure de ces moyens en prix et en qualité proposé par le boutiquier du coin et la petite surface, le consommateur tunisien s’est trouvé dans une course effrénée vers la consommation. Une consommation fortement encouragée par les pouvoirs publics (à travers les prêts bancaires, les découverts bancaires consentis aux ménages), par les moyens de communication et de publicité et par les grandes surfaces qui ventaient et proposaient  mille et une formules de crédit à la consommation. Un tel déploiement d’énergie à travers la promotion de la vente à tempérament, qui avait certes pris son essor au début des années 80 notamment pour l’ameublement des foyers, avait atteint des summums ces cinq dernières du fait que les “propriétaires “ des hypermarchés n’étaient autres que les membres de la famille régnante. Et tout un système de pompage des ressources des ménages a été mis en place. Et ceci  aboutit à un surendettement des ménages. Un surendettement qui allait être l’un des ingrédients majeurs préparant au malaise social à la base de la révolte tunisienne.

Les ménages aux  trois-quarts de leurs revenus  confisqués par les banques ou par les vendeurs à tempérament étaient entrés dans une situation de crise latente . Et cela d’autant plus qu’aucune politique de l’Etat tunisien n’est venue trouver solution à ce surendettement  des ménages à l’instar de ce qui s’est passé en France (ex. La loi Neiertz de 1989 , puis loi Borloo,  en 2003 et récemment la loi n° 2010-737 du 1er juillet 2010 portant réforme du crédit à la consommation)

D’un autre côté, les sociétés de leasing filiales des banques avaient surendetté les entreprises, particulièrement celles des nouveaux et jeunes promoteurs qui ont financé leur activités et leurs équipements sur le leasing. D’où la précarité de leur situation économique. Le système public des marchés et des commandes ayant été verrouillé au profit d’une “poignée d’individus” et de sociétés gravitant dans le giron du pouvoir, les nouveaux promoteurs avaient du mal à acquérir une part de marché.

Face à un régime autoritaire ayant de forts intérêts dans les banques, dans les hypermarchés et autres circuits de production et de distribution, le tunisien endetté se soumettait à tous les dictats bancaires et commerciaux. Et cela conduisait à une situation silencieuse mais explosive. L’impact sur la vie du ménage allait gravement s’en ressentir.

Tout en subissant   les contrecoups de la cherté de la vie, le  ménage tunisien vivait sa “crise” interne. Cette crise se traduisait par un “renoncement” à une vie d’épanouissement pour un course effrénée pour une autosuffisance matérielle sous hypothèque . Ainsi tout était soumis à l’incertain. Le ménage par manque de moyens sacrifiait sur  tout et principalement sur ce qui lui permettait de “souffler”. Les dépenses culturelles et les dépenses de loisir ne faisaient plus partie de son budget.  Ce renoncement se faisait au détriment de son propre équilibre interne et externe. A l’interne, la surchauffe dans la relation familiale se doublait, à l’externe,  de l’incertitude quant à l’avenir. La croissance continue des litiges devant les tribunaux  en était l’expression la plus immédiate.

2)  Une jeunesse révoltée:  dévaluation, chômage et coercition .

Les ménages manquant de moyens, ne pouvaient pas le plus souvent assurer des études longues pour leurs enfants qui eux-mêmes sentaient l’inutilité de la chose face au chômage grandissant.

Le premier qui eût à souffrir de cette situation économique des ménages et des entreprises fut  donc la jeunesse. Pourtant, l’Etat a continué la scolarisation gratuite dans tous les secteurs publics d’enseignement du primaire au supérieur. Il avait développé un système de  “microcrédits” au profit des jeunes promoteurs à travers une banque de solidarité et  encouragé les pôles technologiques.

Toutefois, l’effort consenti par l’Etat, s’est trouvé absorbé par la situation très particulière dans laquelle se trouvait  la jeunesse.  Ni la gratuité de l’enseignement, ni le micro-financement, ni le développement de pôles technologiques ne pouvaient compenser l’absence d’une vision d’avenir pour la jeunesse qui manquait cruellement à l’Etat et qui explique le chômage actuel des jeunes qui fut l’étincelle de ce qui arriva , ce fameux 14 Janvier.

Outre les facteurs précédents , le chômage des jeunes est dû à plusieurs éléments qui ont été latents mais qui sont déterminants.

Dévaluation des diplômes

Le premier de ces éléments est la baisse de niveau de la formation au supérieur. Ainsi l’université a déversé sur le marché du travail  de jeunes “diplômés” dont la formation laissait à désirer. Les entreprises recrutant déjà au compte-goutte, recherchant des compétences et des qualifications solides  ne leurs ouvraient pas leurs portes et pour cause.

Cette “dévaluation” de la formation qui a commencé à la fin des années quatre-vingt-dix est due à deux facteurs. le premier est institutionnel et le second est “ministériel“.

Institutionnellement et face à la croissance rapide du nombre d’étudiants, l’Etat s’est lancé dans une politique de création de facultés, d’écoles supérieures et d’instituts tout azimut sans tenir compte ni de la qualité ni de l’avenir des futurs diplômés. Le système déversait sur le marché des milliers de diplômés toutes disciplines confondues entrainant ainsi une “dévaluation” des diplômes auprès des recruteurs qui s’évertuaient à poser des conditions d’embauche exigeant les diplômes les plus élevés pour des postes qui ne le nécessitaient pas.

Au niveau des institutions elle-mêmes,  le corps enseignant, ne suivant pas l’afflux d’étudiants, fut débordé et la qualité de l’enseignement s’en trouva fortement touchée à tous les cycles universitaires.  Les troisièmes cycles étaient devenus de véritables usines à gaz, et les enseignants ne savaient plus où donner de la tête pour encadrer les milliers de travaux de recherche. D’où des mémoires et des thèses qui sont faits à la va-vite et qui ressemblaient à des collationnements de “copier-coller” de pages web qu’à des travaux scientifiques. Beaucoup d’enseignants démotivés ont baissé les bras et ne font plus qu’entériner la situation.

Taux de réussite de 99 % !

“Ministériellement”,  le pouvoir politique a laissé “pourrir”  cette situation à travers les récents ministres de l’enseignement supérieur qui ont instrumentalisé l’enseignement supérieur dans une vision carriériste et de leur maintien à leur poste. La politique éducative de l’Etat était devenue un moyen de perpétuation de certains ministres au détriment de l’intérêt de la Nation.

Ainsi, l’un de ces ministres qui s’était illustré dans l’écriture de plusieurs  livres vantant les qualités tout azimut du président déchu, s’était évertué, durant sa période de présence à la tête du ministère de l’enseignement supérieur,  à faire croire à l’ex- président, Ben ALI , que le taux de réussite dans l’enseignement supérieur avoisinait les 99% !

Et ce ministre faisant tout pour prouver à travers ce pourcentage les “performances” de son département n’hésitait pas à influencer les recteurs et les directeurs des institutions d’enseignement pour “repêcher” le maximum d’étudiants par les jurys d’examens. Cela se traduisait aussi par un “laxisme” voulu à l’égard de l’octroi des notes par les enseignants qui subissaient l’influence de directeurs d’institutions nommés par ce ministre à cette fin. En effet, la nomination des directeurs des institutions et des doyens obéissait à ce critère d’allégeance à la politique des 99%  de réussite.

L’enseignement  supérieur pâtissait déjà de la baisse de niveau dans le secondaire où l’excès de zèle d’enseignants soumis à la politique de leur département accordaient au bac des notes historiques tels les fameux 20/20 accordés en philosophie dont la presse “officielle” a fait fièrement échos.

Il en résultait alors une situation catastrophique pour la qualité de l’enseignement et la valeur des diplômes. Des promotions entières,  diplômées de cette façon furent déversées sur le marché de travail, avec une formation bien en-deçà des attentes. Le corps enseignant lui-même eût à en pâtir puisque ces diplômés” revenaient dans l’enseignement supérieur en tant qu’enseignants et perpétuaient une médiocrité “académique”et notoirement décriée.  Les jurys de concours des différents grades de l’enseignement supérieur étaient eux-même sujets à cette politique de l’influence, de la complaisance et de la médiocrité. A telle enseigne d’ailleurs que beaucoup de candidats à ces concours (d’assistanat, de maitrise d’assistanat et de maitrise de conférence) ne pouvaient plus se présenter à ces concours du fait de leur personnalisation et de leur manque d’indépendance.

Ainsi depuis plus d’une dizaine d’années environ, l’enseignement supérieur, notamment, a subi les méfaits de cette “politique” qui n’est pas pour rien dans le chômage des diplômés et leur incapacités à trouver du travail auprès d’entreprises sélectives et tournées vers la concurrence.  L’Etat a curieusement compris cela, et a essayé à travers certaines administration notamment la formation professionnelle et l’emploi de palier ce chômage en lançant les fameuses formations “2121” qui consistaient à vouloir donner aux diplômés au chômage une “formation supplémentaire” qui leur permettrait de trouver du travail. Outre qu’elle a handicapé un grand nombre de ces diplômés et a rajouté à leur dénuement matériel, cette politique a abouti à des résultats très en-deçà des attentes . En effet, ces formations qui duraient quelques semaines   ne faisaient qu’ajouter une couche supplémentaire et ne résolvaient pas le problème du chômage. Elles dévoyaient même les diplômés puisque le bénéficiaire se voyait formé dans des domaines qui ne lui apportaient rien dans l’immédiat et qui sont parfois aux antipodes de sa formation de base. Ainsi des licenciés en sciences naturelles sont formés aux technologies de l’information et de la communication ou à la gestion etc. Et cela ne faisait que “stagner” les contingents des chômeurs dans le couloir du chômage et dans lequel de nouveaux  diplômés de plus en plus nombreux s’engouffraient.

Le chômage des diplômés n’est donc pas  simplement une affaire d’absorption par le marché du travail, ni à une absence de microcrédits,  mais une affaire de qualification et de formation scientifique que  l’institution d’enseignement a failli à délivrer durant ces dernières années du fait de la “politique” carriériste menée par les ministres qui se sont succédés ces dernières années à la tête du département de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

Les pouvoirs publics développant une politique de l’ emploi classique tout orientée vers la stimulation de l’entreprise  afin qu’elle embauche (allègement fiscaux pour les entreprises, primes pour l’emploi, contrats CDI etc.) que par la valeur scientifique des formations et de la qualification des diplômés ne  sont pas rendus compte du “fossé” qui s’est creusé entre les exigences de l’emploi et les compétences requises.

La situation fut alors que des ménages entiers  se sont trouvés surendettés avec la charge matérielle et financière d’une jeunesse  scolarisée qui, à la fin de son cursus devaient leur apporter un soutien économique, hélas!  hypothéqué par le chômage.

Cette situation se ressentant déjà pour les ménages “travailleurs” des grandes villes du nord ( ayant des revenus certes hypothéqués mais  stables, un emploi rémunéré et faisant partie de la classe moyenne ) allait miner  les villes et les villages du reste du pays où des familles entières vivant avec des ressources limitées comptent beaucoup sur le soutien de leurs enfants à travers leur scolarisation. Et ces derniers devenus diplômés se trouvaient pris entre la misère de leurs familles et l’inexistence d’un emploi leur permettant de subvenir à leurs besoins. Mais ce  qui aggravait encore la situation c’était encore l’absence d’une perspective d’avenir pour la jeunesse qui non seulement ne voyait pas les choses s’améliorer mais était spectatrice d’un pillage en règle des ressources du pays, par une famille dirigeante qui s’aidait de la coercition policière pour neutraliser toute réaction à son forfait.

On comprend donc que si la révolte a pris naissance dans une ville de l’intérieur du pays ce ne fait pas le fait d’un hasard, c’est à l’intérieur du pays que le système  a fait le plus de dégâts.

 3) Monopole et siphonage: Economie de l’asservissement

Lorsque l’on examine les flux financiers bancaires consacrés à la consommation des ménages l’on remarque que ces flux ont eu deux caractéristiques. Ils ont davantage concerné les villes du nord mais plus grave, ils ont privé le reste du pays des moyens de financement.

Les banques avaient parasité le circuit salarial public. En effet, quasiment tous les fonctionnaires de l’Etat, quels que soient leur grade et leur fonction,  avaient contractés des prêts auprès du système bancaire. Le salaire des agents publics de l’Etat étant stable et à échéance fixe  était une véritable “mine d’or” pour les banques qui s’y rémunéraient à coups d’intérêts et de commissions appauvrissant progressivement les endettés.

En effet, le crédit voiture était un handicap, car la voiture (de “troisième choix”, voir plus haut) allait dès les premiers mois accaparer des dépenses supplémentaires et se dévaluant avec le temps, elle hypothéquait en même temps que la banque les revenus de l’emprunteur.

Le crédit immobilier n’était pas moins un handicap puisque les emprunteurs recevant les prêts pour la construction se sont enlisés dans la construction d’habitats parfois surdimensionnés par rapport à leur besoin de logement sinon pris dans la tourmente de l’évolution exponentielle des matériaux de construction et de la main d’œuvre. C’est alors le cycle vicieux des  requêtes pour “crédits  complémentaires” et la valse des “saisies immobilières” engagées par les banques pour leur remboursement et les litiges qui n’en finissaient pas.  

Quant au crédit études, la déception due au chômage des jeunes  ajoutait au malaise des ménages qui se sont endettés pour un avenir incertain. Cette situation est d’avantage aggravée dans les zones défavorisées et rurales où les familles attendaient beaucoup de la solarisation de leurs enfants en tant que soutien économique.

La frustration

Le système bancaire a beaucoup contribué à “l’asservissement” du Tunisien. Et la politique des crédits aux ménages qui a pris son essor dans les années quatre-vingt a contribué à mettre le “tunisien” dans les chaines de la consommation et du bien hypothéqué.

Le pouvoir politique promouvant le recours au crédit et en encourageant le système bancaire a probablement eut (tout au début) une volonté “d’équipement et de logement” des ménages mais cela a conduit de façon très cynique à l’asservissement du ménage et à son maintien dans les chaines d’une dépendance qui allait dicter jusque le comportement du tunisien par la contrainte et la crainte. Une attitude machiavélique des pouvoirs publics qui ne disait pas son nom mais qui explique pourquoi le tunisien face à toute l’injustice qu’il a subi est resté “muet”.

Voici comment.

Le tunisien moyen, des grandes villes  ( archétype de la société tunisienne active) occupait principalement les postes et les emplois publics et privés dans l’administration publique et les entreprises . Il  constituait donc la “cheville ouvrière” d’une classe moyenne qui allait être mise dans les chaines de l’endettement. Ainsi le chef de famille comptait chaque mois le nombre de traites (ou chèque de garantie) à payer sur ses emprunts que devait faire valoir sa banque sur son salaire. Et il sait que la législation tunisienne protège de façon extrêmement rigoureuse les intérêts de la banque. Ainsi le non paiement des traites conduisait tout simplement à la confiscation du bien acquis (voiture, maison, équipements) et à sa vente aux enchères. Et les banques faisaient travailler à fond leurs huissiers notaires. Les mises en demeure, les préavis de non paiement étaient tous aux frais de l’emprunteur. Et tout un réseau d’huissier était accrédité auprès de banques pour ce faire. Mais aux traites à payer s’ajoutait la pratique fort répandue du “chèque de garantie” que la loi pourtant interdisait mais que toutes les entreprises de vente à crédit non seulement acceptaient mais exigeaient de l’emprunteur. Ceci fit que l’émetteur de chèques de garantie, était totalement à la merci du prêteur. Etant un moyen de paiement à vue, le chèque sans provision est sévèrement réprimé par la législation tunisienne qui lui consacre d’ailleurs tout un pan des ses dispositions pénales.

C’est ainsi que surendetté, avec à  chaque fin de mois une épée de Damoclès au-dessus  de sa tête, le tunisien était tout accaparé à faire que ses traites et chèques soient payés. Sinon c’est la confiscation assurée par la banque de tout ce qu’il a acquis à tempérament. Sa maison, sa voiture et ses équipements. Et cette situation traumatisante fit que le tunisien tenant coute-que-coute à son salaire se soumettait à toutes les contraintes de son service pour ne pas perdre son emploi ou les avantages qui y sont liés. Certains se faisant tout petits, d’autres se faisant oublier et la majorité face à cette dépendance gardait le silence. Muette pour ne pas perdre son salaire. Mais s’agissait-il simplement du salaire? Il s’agissait de la vie du ménage.

En effet, les tribunaux regorgent d’affaires de familles éclatées du fait de la “faillite” du chef de famille mais aussi de la confiscation des biens acquis à tempérament. Les banques vendaient aux enchères les habitats difficilement construits par des familles ou acquis à grands sacrifices sur leur revenu. Tant la justice que la force publique contribuaient à cet état de fait. L’exécution des jugements notamment en référé sur la confiscation des biens étaient la règle .Les banques avaient les moyens de mettre en œuvre  la coercition.  Le Tunisien craignait alors l’exploit d’huissier-notaire qui signifiait pour lui non seulement une confiscation de biens mais souvent l’éclatement de son ménage.

Alors il subissait toutes brimades. A chaque niveau d’emploi , chacun subissait. L’agent face au chef de service, ce dernier face au Directeur. Le Directeur face au directeur général et ainsi de suite. Chacun  s’agrippant à son emploi, sachant pertinemment que le perdre était synonyme de descente aux enfers.

Aussi l’employé frustré acceptait tous les dépassements et se taisait résigné. Son horizon de revanche sera le jour où il pourra payer toutes les crédits qu’il a contractés et jouira paisiblement du bien acquis. Hélas, la cherté de la vie, l’augmentation perpétuelle des charges familiales, les coupes en règles effectuées par les emprunteurs sur les revenus des ménages absorbaient le maigre espoir de s’en sortir. 

Le peuple économiquement asservit l’était aussi politiquement. Et cela ajoutait encore à la frustration.

La mise sous séquestre de la volonté 

Le régime  avait développé un “maillage” politique extraordinairement subtile de la société tunisienne. A travers un parti unique il se ramifiait jusqu’au moindre bourg. Ces “cellules” avaient pris en otage le moindre voisinage.  Les “coordonnateurs” et autres “militants” étaient présents à tous les niveaux de l’Etat. Du comité d’entreprise au directoire en passant par l’administration centrale, régionale et locale, tout et tous devaient “s’affilier” au parti et intégrer ces cellules.

Nul ne pouvait prétendre à un poste de cadre ou de direction s’il ne possédait pas sa carte d’adhérent au parti. Il devait l’acquérir bon gré ou mal gré sinon pas de voie de salut. S’assimiler politiquement ou s’exiler.

Le parti unique en maillant la société tunisienne a utilisé les moyens financiers de l’Etat pour “ferrer” les classes sociales à revenu faible. Les cellules de coordination du parti mettait des familles entières dans une dépendance à l’égard des moyens matériels et financiers épisodiques qu’elles dispensaient aux chefs de famille (livres scolaires, fournitures…) et réclamaient en contre partie leur adhésion sinon leur silence.

La formule de la révolte

La révolte tunisienne est donc issue des éléments suivants:

Une “dynamite” sociale à la mèche de laquelle des catalyseurs ont mis le feu et dont la flamme a été entretenue par  des médias internationaux jusqu’à l’explosion et une institution qui a joué le pompier: l’armée. Ce fut donc une situation latente et explosive, des catalyseurs, des raviveurs de tension et un stabilisateur.

a) Une situation  potentiellement explosive

- Un dictateur notoire

- Un parti unique oppressif

- Une opposition traquée

- une presse nationale aliénée et muselée

- Une désinformation officielle instituée

- Un appareil sécuritaire étouffant

- un régime politique monopolisé à vie

- une classe courtisane notoire dans le giron du pouvoir pillant l’économie

- des classes sociales surendettées (par le système bancaire et la surconsommation)

- une économie siphonnée par des multinationales (télécom et internet, les hypermarchés)

- une jeunesse au chômage  (diplôme dévalué et sans perspective d’emploi)

b) Les catalyseurs de l’explosion:

- Les chocs violents (immolation et meurtres)

- Internet (Facebook)

c) Les raviveurs de tension:

- El jazeera

- la presse occidentale

d) le stabilisateur

- une armée républicaine

 ii) la situation en Tunisie après le 14 Janvier 2011 : du Jasmin toujours.

Les mouvements de révolte se sont tassés, et la Tunisie reprend le chemin de la tranquillité. Et pourtant la période post-révolutionnaire est aussi riche d’enseignements pour comprendre la révolution que durant la révolution elle-même.

En effet, c’est aujourd’hui que le Tunisien (toutes catégories confondues) est en train d’exprimer haut et fort, ses attentes et ses revendications. Et c’est là où nous comprenons vraiment ce que la société tunisienne attendait du régime déchu et ce qu’il n’a pu lui fournir causant ainsi sa déchéance.

Si l’on devait indiquer quelles sont les revendications actuelles de tout un chacun en Tunisie et ses requêtes du gouvernement de transition actuel , elle se retrouveraient dans les préoccupations suivantes:

- La liberté d’expression

- la démocratie

- la dignité

- le travail

- le respect

- le libre-arbitre.

II) Quelles leçons pour la Mauritanie?

“Dévaluation, frustration et asservissement”. On pourrait reprendre les mêmes termes ,qui ont conduit à la révolution en Tunisie, pour la Mauritanie.  Avec quelques caractéristiques supplémentaires.

a) Une situation  potentiellement explosive

  • Un dictateur notoire:  Ould AbdelAziz est il comparable à Ben Ali? Certes non, ni pour la période qu’il a passée à la tête de l’Etat, ni pour la fortune accumulée par lui ou sa famille. Mais un Dictateur ce n’est pas seulement une multitude de mandat et des comptes en Suisse, c’est avant tout une façon de diriger et de se comporter face aux institutions. Ould Abdel Aziz, est bien un putschiste son mandat présidentiel il le doit d’abord à la violation flagrante du droit et des lois de la République. Il a été élu certes, mais aujourd’hui les droits de l’homme ne sont pas respectées en Mauritanie. Les personne sont jetées en prison pour leurs opinions politiques d’autres croupissent en prison sans jugement. Ould AbdelAziz gère l’Etat de façon totalement personnifiée. Il fait et défait à sa guise l’administration et distribue ses faveurs à son cercle d’influence. Le pays s’enfonce dans une misère noire et d’autres classes de son giron s’enrichissent. Exactement comme cela commença avec  Ben ALI. Et se termina avec lui.
  • Un parti unique oppressif : Même si le parti unique n’existe pas officiellement en Mauritanie. Il existe de fait: un ramassis d’individus qui ont traversé tous les régimes et qui se reconstituent chaque fois qu’un autre individu prend le pouvoir pour se constituer en “parti de la majorité”.  Celui qui arrive au pouvoir trouve souvent devant lui “son” parti majoritaire. La Mauritanie est le seul pays au monde ou le dirigeant arrive au pouvoir et se voit affecté un parti qui se crée de toute pièce à la suite de son arrivée. Alors que  dans les autres pays c’est le parti le vecteur et le support du candidat pour arriver au pouvoir. En Mauritanie c’est tout le contraire. Le “parti” nait, se constitue, s’affecte un épithète de “majoritaire”, courtise le dirigeant et se fait “une légitimité” forcée. Cette situation d’acclimatation de la médiocrité partisane mauritanienne dans le giron du plus fort s’explique par le fait que ce dernier arrive au pouvoir par la force (coup d’Etat ou coup des urnes), précédent ainsi “son” parti  à la tête de l’Etat. Parti qu’il ne connait pas, dont il n’a jamais entendu parler et qui tout-à-coup devient le sien au moment où il pose son séant sur le fauteuil présidentiel. 

Ce parti du séant, postérieur à la prise du pouvoir, majoritaire par appellation et aussi éphémère que son maitre de céans  constitue cependant un parti unique de fait ne tenant qu’au séant de son maitre.

N’étant pas un parti politique  mais une collection d’individus mus par de bas intérêts économiques financiers ou de clans  il fera tout pour perpétuer le dictat de celui qu’il est supposé soutenir en contrepartie d’une stratégie  de légitimation tout azimut.

Ce parti du séant , est aussi dangereux que  le parti unique classique. Si ce dernier est institutionnellement  fort et affirme sa force et détient une légitimité de part une action partisane de fait ou historique et ne fait pas de compromis avec les autres partis de l’opposition. Le parti du séant n’a aucune légitimité ni de fait ni historique et il est tout orienté vers la destruction des autres partis politiques à travers leur “débauche” en les intégrant dans sa “majorité”, en détournant leurs sympathisants et en utilisant les moyens de l’Etat pour arriver à ses fins.

Toujours est-il que la scène politique et sociale sent lourdement cette oppression du parti de séant. Et elle sait cependant que son existence ne tient qu’au maitre du…séant. Et donc il disparaitra de lui-même lorsque le maitre de céans sera forcé de lever son séant  du siège usurpé.

Une opposition traquée: Si en Tunisie, l’opposition existe mais a été fortement affaiblie, traquée  et exilée durant ces dernière années par le régime à parti unique, en Mauritanie l’opposition a été fortement affaiblie, troquée et écartelée …par ses propres dirigeants. De coup d’Etat en coup d’Etat , les partis de l’opposition mauritanienne ont montré à travers leurs dirigeants leur faiblesse, leur opportunisme et leur manque de cohésion.

Mais faut-il compter sur l’opposition pour faire la révolution?  Heureusement pour la Mauritanie que non!  La révolution tunisienne qui a bouté dehors la pire des dictature appuyée sur un parti unique tentaculaire et un système sécuritaire des plus féroces a été faite par la rue.

L’opposition elle, n’est apparue que bien plus tard, recueillant ici et là les fruits de la révolte. Aussi en Mauritanie, il ne fait pas compter sur l’opposition pour faire la Révolution. Il n y a pas d’opposition; il y a des “dirigeants” d’une opposition qui broient du noir en rêvant de “gouvernement d’union nationale”.

Le véritable mouvement de révolte viendra des jeunes chômeurs, des populations déshéritées et des mouvements de luttes pour une cause ne faisant pas doute (lutte contre l’esclavage, contre le tribalisme, la corruption, le népotisme, la ségrégation…); il ne viendra  pas de partis d’opposition flous embourbés dans la survie et la compromission.  L’exemple de la Tunisie est bien là pour le prouver.

Il est aussi fort certain que la révolte en Mauritanie aura un particularité que n’auraient pas eu celles des pays arabes. Cette particularité est qu’elle peut être déclenchée par des violences dans les pays frontaliers tel que le Sénégal qui est sur une poudrière. En Mauritanie, la révolte couve à l’intérieur et s’embrasera à travers les frontières.

Une presse nationale aliénée et muselée: En Mauritanie, existe-t-il une presse pout qu’elle soit muselée? Oui. Mais elle n’est pas muselée, elle est ignorée. Ignorée par le pouvoir qui la regarde comme un ramassis de journalistes, des  girouettes pour certains, des peshmergas pour la plupart. En tout cas ceux qui se démènent n’ont pas les moyens de leur Presse et l’Etat a pris, depuis longtemps,  le parti soit de les acheter soit de les ignorer  en leur appliquant  le principe du mépris :“Cause toujours” .

Certes, une certaine presse électronique, par son audience internationale, inquiète le régime mais elle reste à se professionnaliser et à s’organiser. Elle pourra jouer un rôle crucial si la tension montait et que le monde se tourne vers elle, à l’image du web tunisien pendant la période de la révolte.

Une désinformation officielle instituée : Le régime tunisien avait érigé la désinformation en “savoir faire”. A travers l’Agence Tunisienne de la Communication extérieure (ATCE), il avait mis en coupe réglée toute forme d’information entrante ou sortante de Tunisie. L’ATCE réalisait, à travers ses agences à l’extérieur, ses conseillers dans les ambassades, une désinformation qui induisait le reste du monde sur la nature et les actes du régime. Elle s’interposait et s’imposait comme source principale et officielle pour le reste du monde.

En Mauritanie, la désinformation n’a pas son agence (l’AMI étant une boite sans stratégie et sans compétences) mais ses agents. Les officiels mauritaniens sont eux-mêmes les vecteurs de la désinformation.  Alors que l’ATCE fonctionnait par action l’appareil mauritanien fonctionnait par omission.

Le premier support de la désinformation du régime mauritanien est une pléiade de fonctionnaires affectés au ministère des affaires étrangères, dans les ambassades et les consulats qui développent , par leur inaction, une telle force d’inertie et de blocage de l’information que le résultat, assimilable à la situation tunisienne, est le même : induire le reste du monde en erreur sur la réalité de ce qui se passe sous leur régime.

Mais heureusement et contrairement à l’ATCE, qui avait d’énormes moyens pour museler et même acheter une certaine presse étrangère, l’appareil “désinformatif” mauritanien ne pèse  pas lourd face aux médias internationaux qui éclairent sur la situation au pays. C’est donc un appareil faible qui éclatera  aux premiers contrecoups d’une révolte.

Un appareil sécuritaire étouffant  : Le régime Mauritanien a toujours utilisé la force publique pour assujettir le citoyen et ses représentants. La police mauritanienne, sa sureté et ses renseignements est tout orientée vers la frustration du citoyen, comme cela fut le cas en Tunisie. Mais ce qui est davantage plus grave , c’est qu’avec la menace Aqmi, la politique antiterroriste peu réfléchie du régime a encore exacerbé sa déviance sécuritaire  étouffant le citoyen  et le  frustrant.L’appareil sécuritaire s’est durcit, et le citoyen prend chaque jour sur lui. Or le régime se durcissant n’aménage aucune voie pour les libertés. Et cela est fatal à terme.

Un régime politique monopolisé à vie: En Mauritanie , le régime de Ould AbdelAziz est bien un “régime à vie”. N’est-ce pas le général qui a fait un coup d’Etat pour lui, qui a imposé un président qu’il a destitué et qui s’est fait élire. Pour Ould AbdelAziz, “l’Etat c’est lui”. Un général des lumières. Tout comme Ben ALI, il a fait un coup d’Etat de palais, et comme Ben ALI, il s’est fait élire.  l’Etat lui appartient. Il est le Président de céans. Et ce sont tous les deux des généraux.Des généraux qui ont renversé des particuliers. La constitution quant à elle, sera révisée au moment opportun, quand la nécessité de se faire réélire, sans droit, se fera sentir (Ben Ali est passé par là) . Voir à ce propos sur le psychique du général ould Abdel Aziz , en perpétuel état de siège, notre article : “Icare en état de Siège” (sur ce blog).

Une classe courtisane notoire dans le giron du pouvoir pillant l’économie:  Il ne fait pas de doute que le général président a autour de lui une “cour” qui pille la nation. Des commerçants forts connus monopolisant le système économique et des alliés profitant des avantages qu’il leur accorde.

Des classes sociales surendettées (par le système bancaire et la surconsommation): Le même schéma d’endettement que la Tunisie pourrait être retenu à la différence près que l’endettement de la classe mauritanienne est un endettement improductif (réduit à la consommation courante) et se fait sur de maigres revenus rendant encore plus criante la pauvreté. Alors que le Tunisien s’est surendetté mais en construisant sa maison (principale ou secondaire)  en scolarisant ses enfants, en acquérant des moyens de locomotion accroissant sa mobilité dans la population active, le Mauritanien s’est davantage appauvri  et est l’otage de ses créanciers (du banquier au boutiquier du coin). A cela s’ajoute l’escroquerie des banques non contrôlées (manipulant les intérêts et les commissions) travaillant par complaisance, et leur connivence avec des promoteurs immobiliers acquis à leurs intérêts.

D’autre part, inconséquent et  non prévoyant, le Mauritanien ne développant pas l’épargne est soumis de façon quotidienne aux contrecoups  du besoin. Le ménage mauritanien est, plus que tout autre dans la sous-région, exposé aux pires lendemains. Ce lendemain incertain s’ouvre sur une poudrière.

Voir sur le danger de l’endettement du ménage mauritanien mon article: “l’équation qui empoisonne l’économie mauritanienne: R = C + E” (sur ce blog). La situation a encore empiré aujourd’hui.

Une économie siphonnée par des multinationales (télécom et internet, les hypermarchés): Sur ce  point le constat ne fait pas de doute et l’on a pu il il y a quelques temps déjà consacrer un article à ce danger de la paupérisation de la population mauritanienne  par la succion du revenu national que réalisent les multinationales des télécoms et de l’internet. Voir l’article “ le Grand siphonage de la Mauritanie” (sur ce blog). Quant aux méfaits des supermarchés il apparaissent chaque jour à travers une poignée de commerçants regroupés en famille notoirement connues et qui monopolisent tout le commerce. Ce sont de véritables aspirateurs de maigres revenus de ménages et ce sont eux qui hantant les couloirs du pouvoir s’octroient le marchés publics et les biens publics (la récente mise en coupe réglée des terrains des blocs rouges en est un témoignage vivant).

Une jeunesse au chômage  (diplôme dévalué et sans perspective d’emploi): Le taux de chômage en Mauritanie est l’un des plus élevés au Maghreb. Les  diplômés et les étudiants grèvent systématiquement dans les institutions prouvant qu’une crise est inévitable. Quand aux perspectives d’avenir pour la jeunesse, elles sont inexistantes. L’Etat n’a ni stratégie d’emploi à court terme, ni même un plan de développement économique et social lui permettant de gérer la situation avec des moyens adéquatement affectés à l’emploi. Le régime mauritanien en tout navigue à vue et va certainement faire face à une immense vague de contestation d’une jeunesse sans moyen et sans avenir.

b) Les catalyseurs de l’explosion:

Les chocs violents (immolation et meurtres): La Mauritanie comme la Tunisie a vécu l’immolation de personnes voulant montrer, à travers leur sacrifice, leur désarroi face à des régimes sourds à leurs revendications. Et l’on sait ce qu’il en advint pour le premier pays et il ne fait pas de doute qu’en Mauritanie le fait court encore dans les esprits échauffés et dans la mémoire du peuple. 

Internet (Facebook): La communauté mauritanienne est massivement présente sur internet et Facebook fait son quotidien. Elle est capable d’en faire usage comme moyen d’information de masse en temps de crise.

c) Les raviveurs de tension:

El Jazeera : Contrairement à l’Egypte et ses puissants moyens de télécommunication, la Mauritanie en cas d’échauffement ne pourra ni brouiller ni bloquer cette chaine. Elle subira donc les incursions et les alertes qui informent,  motivent et enflamment   les populations soulevées.

La presse occidentale: Tout comme ce qui arriva pour la Tunisie et l’Egypte, les médias occidentaux vont submerger les ondes de leur dadas favoris, les droits humains et tutti quanti. Ils vont ameuter les gouvernements du monde entier et l’opinion internationale sur les exactions, les violences et les atteintes aux libertés…

d) Le stabilisateur.

La Tunisie a eu cette chance extrêmement importante d’avoir vu l’armée se ranger aux côtés du peuple. Le Général chef d’Etat Major de l’armée a refusé d’obtempérer aux ordres du dictateur Ben ALI  de tirer sur les manifestants. L’armée a aussi par sa présence neutralisé toute velléité des forces de sécurité (pourtant bien plus nombreuses en hommes et en armes et bien plus équipées) de s’en prendre au peuple.

Qu’en sera-t-il en Mauritanie, si une révolution se déclenchait?   Quelle sera la position de l’Armée? Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, l’armée ne sera certainement pas aux ordres de Ould Abdel Aziz. Le BASEP probablement commettra, comme a  commis la garde présidentielle de Ben ALI, des incursions et des violences sur la foule mais très vite la pression populaire nationale et internationale  le dénoncera et le dissuadera. Mais ce ne sera pas suffisant, l’armée mauritanienne interviendra surement pour protéger le peuple, car l’armée mauritanienne ce n’est pas ould Abdel Aziz. La preuve la plus éclatante de cela et qui s’applique avec encore plus d’évidence pour Ould Abdelaziz, est la désolidarisation de l’armée Egyptienne du Président Moubarak. Et si l’on sait que Moubarak est un  “héros” de cette armée et qu’i y avait acquis une respectabilité militaire notoirement reconnue ont comprend alors que l’armée mauritanienne se désolidarisera très vite de Ould Abdelaziz, qui loin d’être un héros ayant acquis ses galons sur les champs de bataille, est général par ancienneté et par reconnaissance de celui qui l’avait précédé au fauteuil présidentiel.

A tout cela s’ajoute une armée qui a un état d’esprit qui  peut très vite aller en faveur du changement. Nous avions longuement développé cet aspect dans l’article suivant: “le petit guide non illustré pour comprendre les militaires mauritaniens” (sur ce blog)

En conclusion.

Les ingrédients de la révolution tunisienne se retrouvent dans tous les pays arabes. Parfois  même avec plus d’acuité.

En Mauritanie, les situations de chômage de toutes les catégories sociales et particulièrement la jeunesse, de paupérisation des populations, de corruption , de pillage des biens publics, de népotisme au sommet de l’Etat, d’exclusion, de tribalisme. de ségrégation et d’exclusion, sont évidentes.

Que reste-t-il donc des ingrédients d’une  révolution ? Rien.

Et l’une des plus belles leçons de la révolution tunisienne, et à sa suite la révolution égyptienne, c’est que la communauté internationale n’existe pas.Ou plutôt disons-le: elle est avec le plus fort sur le terrain. 

C’est autant dire que lorsque le peuple se prononce, ses dirigeants n’ont plus d’amis et ceux parmi les pays occidentaux  qui les soutenaient deviennent très vite  leurs pires ennemis . Ben ALI et Moubarak en sont les témoins exilés. Leurs “indéfectibles amis”, la France et  les Etats unis ne les contrediront pas.

Enfin, la Révolution mauritanienne aura un avantage certain sur les autres. Elle  comblera une injustice dans  l’histoire de l’humanité: l’histoire des pharaons s’écrira aussi pour les mécaniciens.

Pr ELY Mustapha

lundi 4 octobre 2010

La “jurisprudence” Ould Dadde :

 

Vadémécum à l’usage de la diaspora

ou

comment ne pas se brûler les ailes au contact du pouvoir

 

Je ne connais Mohamed Lemine ould Dadde ni d’Eve, ni D’Adam. Jusqu’au coup d’Etat d’Août 2008, j’ignorais jusque son existence et certainement lui, la mienne. C’est autant dire que je ne connais de lui que ce que les medias ont bien pu rapporter suite à sa nomination au Commissariat aux Droits de l’Homme, à l’Action Humanitaire et aux relations avec la Société Civile ou à la suite de sa mise en inculpation après une enquête de l’Inspection générale d’Etat.

Nous ne poserons donc pas les questions politico-juridico-sociales sur lesquelles se chamaillent les acteurs de la place mauritanienne ; à savoir s’il est personnellement, ou solidairement, responsable des infractions commises à l’égard des deniers publics ou s’il n’est qu’un « bouc émissaire » dans une gestion d’un service public à la tête duquel il a été nommé.

Qu’importe. Pourvu simplement que justice lui soit rendue.

Mais le fait est là. Mohamed Lemine Ould Dadde est en prison. Quelles leçons en tirer ? Et plus précisément quelles leçons en tirer pour la Diaspora mauritanienne à l’étranger ? Notamment celle qui pense retourner au pays et sans doute occuper de hautes responsabilités ?

En effet, malgré notre méconnaissance de Ould Dadde, une chose est certaine, il a fait longtemps partie d’une diaspora et non pas des moindres. Une diaspora militante et engagée. Une organisation expatriée dans laquelle il a occupé des responsabilités clef, jusqu’au jour où il décida de la quitter pour occuper le poste de Commissaire à la Sécurité alimentaire.

Ce qui arrive actuellement au personnage, malgré son amertume, est cependant riche d’enseignements pour toute la Diaspora mauritanienne. Aussi au vu de ce qui arrive et tenant compte du cheminement pris par les évènements, nous nous devons de faire les constats suivants. En somme, un petit vadémécum à l’usage de la diaspora mauritanienne.

I- Ne jamais soutenir un coup d’Etat : La violence n’engendre que la violence

Ceux qui font des coups d’Etat, le savent. Ils ne sont adeptes que de la force. Même si le bastion qu’ils ont pris légalise leur situation à la tête de l’Etat qu’ils ont violenté, ils restent toujours des putschistes et leurs comportements ne changent pas. Chasser le naturel, il revient au galop.

Dans cette perspective, l’intellectuel, ou celui qui se définit comme tel, ne peut en aucune façon entériner l’assujettissement des nations par la force. Il n’y a point de place pour l’intellect là où se développe la pensée unique. Et lorsque l’intellectuel, par une volte-face que seule sa conscience (que nous ne jugeons pas) lui dicte, il rejoint le camp de la violence institutionnelle, alors il se brûle les ailes. Car à chaque envol son élan se brise. Et sa chute est assurée.

Car qu’est-ce qui justifie la présence d’une pensée libre, ou se voulant comme telle, dans un environnement autoritaire ? Qu’y cherche-t-elle ?

On ne doit soutenir que ce qui est soutenable. L’édifice des coups d’Etat, même légalisés, est en perpétuel effondrement. Et ne se préoccupant que de sa propre survie, sacrifiera autant qu’il le pourra ceux qui, en pensant le rejoindre par « conviction », ne sont en fait que des candidats à l’éviction.

Une éviction qui sera d’autant plus brutale que le régime voulant toujours prouver quelque chose (lutte contre la corruption, contre la pauvreté etc.) fera qu’elle soit la plus douloureuse. Le régime en tire ainsi, au détriment du « sacrifié », quelques jetons de satisfecit auprès d’une masse populaire incrédule pour entretenir sa survie.

Ceux qui arrivent par des coups d’Etat, étaient déjà, au commencement de leurs actes contre l’Etat, prêts à sacrifier des vies humaines pour se saisir du pouvoir. Ils continueront à avoir cette mentalité bien après qu’ils aient pris le pouvoir et qu’ils s’y soient légalisés. Ils utiliseront la même politique. Ils ne lâcheront pas ce qu’ils ont saisi par la force et surtout quand ils savent que le paysage humain mauritanien regorge d’individus malléables et corvéables à merci. Prêts à saisir la moindre opportunité pour « une fiche budgétaire ». A fortiori devenir « haut commis de l’Etat. »

Ould Dadde, était-il de par son cursus personnel intégrable dans ce « paysage humain » ?

Il semblerait qu’il n’était ni en Mauritanie, ni dans les rouages du pouvoir. Il faisait partie d’une diaspora mauritanienne en France qui, a priori, n’avait pas d’accointances avec les putschistes. Une diaspora qui regroupe une importante élite mauritanienne, dont certains membres et groupes avaient rationnellement réagi aux différents coups d’Etat en Mauritanie, soit dans une neutralité soit dans une dénonciation manifeste. Mais le ralliement public et l’engagement personnel notoire aux faiseurs de coups d’Etat, sont exceptionnels de la part d’un militant engagé, à travers son organisation, dans le dialogue, la non violence et les droits de l’homme.

Qu’advient-il d’un intellectuel qui renonce à son organisation militante pour rejoindre un régime putschiste ? Ce qui advient aujourd’hui est une réponse à cela.

Car ce que cet intellectuel ne sait pas c’est qu’il a mis les pieds dans un environnement qui ne peut en aucun cas être le sien. Dans lequel il ne sera jamais vu comme il aimerait qu’on le voit, mais sera l’instrument d’un régime qu’il n’a participé ni à établir, ni à orienter, ni même influencé par ses propres principes, ses idées ou sa façon de concevoir le monde. Et cela aucun intellectuel, que dis-je, aucune personne éprise de droit et de liberté ne devrait l’accepter. C’est en effet enfermer son esprit et sa raison dans la cage du pouvoir en contrepartie d’une visibilité publique qui n’est en fait que l’antichambre d’une pénombre de cachot. C’est en soi un sacrifice dont on aurait pu se passer.

Et l’intellectuel passant dans cette antichambre se rendant compte du tort qu’on lui a fait et de celui qu’il a fait à sa conscience, il se met à s’en vouloir et grever de famine pour qu’on lui rende justice. Mais comme le disait, autrefois, Anatole France : « On croit mourir pour la patrie; on meurt pour des industriels »…En Mauritanie, aujourd’hui, un intellectuel ne doit pas mourir pour des putschistes.

II- Des hautes responsabilités et de leurs conditions

Depuis plus d’une trentaine d’années les sphères politique, économique, administrative et sociale mauritaniennes se sont gangrenées. Elles ont donné naissance à un foisonnement d’individus sans scrupules occupant toutes ces sphères et qui en ont fait leur terrain privilégié où ils exercent, en toute impunité, leurs actes de détournements de malversation et d’accaparation générale des biens publics.

C’est un réseau d’individus qui opère à tous les échelons de l’Etat aussi bien dans la gestion des ressources publiques que dans les rapports de ces gestionnaires avec les lobbies commerçants et banquiers en Mauritanie.

Ils ont développé, les techniques de corruptions passive et active, de fraude, de détournement, de malversation, de concussion, de trafic d’influence à tous les échelons de l’Etat. Ils savent utiliser les circuits politiques, administratifs, économiques, financiers et comptables pour arriver à leurs fins. Circuits qu’ils ont monté, soudoyé ou acquis par les moyens dont ils disposent et qui leurs servent de relais à tous les niveaux pour détourner, falsifier, transférer, dissimuler et se couvrir.

C’est dans cette « soupe » là que Ould Dadde est tombé. Et pas n’importe où. Dans un département par où transitent des moyens financiers et matériels importants et qui, bien avant lui, était la boite à Pandore où gesticulaient des commerçants véreux, des banquiers sans scrupules et une multitude de « fournisseurs », de « transitaires », de « bénéficiaires », « d’intermédiaires », qui formaient la chaine jusqu’au supposé destinataire, mais qui n’était que  le justificatif officiel de la « machine à détournement»: le pauvre.

Etre nommé à un tel emploi, comme d’ailleurs tous les emplois faisant intervenir des ressources publiques en Mauritanie, demande plusieurs conditions à mettre rapidement en place.

1) Faire une cartographie (« mapping ») rapide de l’institution à diriger

D’abord « ne pas être tombé de la dernière pluie », et surtout ne pas être fraichement débarqué dans le poste. Les milieux affairistes mauritaniens se saisissent très vite du « novice » et le mettent dans des « conditions idéales » pour s’en servir afin d’atteindre leur but. L’embobinement est une spécialité mauritanienne.

Dès sa prise de fonction, le titulaire n’y verra que du feu. La dissimulation des faits, des documents et du background de chaque collaborateur sera de rigueur. Tout sera fait pour faire paraître au novice qu’il est « tombé dans le meilleur des mondes possibles ». Qu’il sera l’Alpha et l’Omega de tout et que ses collaborateurs sont fidèles à l’infini. L’image qui lui sera renvoyée, d’un soutien généralisé à sa personne et à sa mission, sera telle qu’il se glissera dans une confiance proche de l’endormissement. Il signera sans prêter attention, il accordera la confiance sans se poser des questions, il acceptera ce qui lui est proposé par ses collaborateurs, il n’ira jamais vérifier ce qui se fait dans l’étage en dessous de lui, il évitera de poser des questions gênantes pour ne pas irriter un tel (ami d’un tel, frère d’un tel, cousin d’un tel, comptable de son service). Bref, il aura été mis au formol d’une mafia à visage humain.

Aussi avant d’accepter toute fonction, son titulaire doit bien connaître l’organisation ou le service qui lui est confié, son historique, les ressources humaines, l’environnement public et privé , les réseaux internes de gestion et leur interaction avec l’extérieur (« fournisseurs », commerçants, banques, personnes physiques et personnes morales, personnes publiques et privées). En somme, faire une cartographie de l’institution à diriger pour une « visibilité » optimale de son environnement interne et externe.

Dans cette démarche de cartographie, utiliser toute l’instrumentation formelle et informelle que la culture mauritanienne a mis à disposition. En effet, l’approche classique et rationnelle du renseignement à propos de X ou de Y ne ressort nullement de sa fiche officielle ou administrative de service, mais de l’information croisée et vérifiée obtenue dans le milieu sociopolitique.

En Mauritanie tout se colporte et tout se sait.

Pour mieux comprendre la dynamique interne d’un tel milieu et s’y préparer en conséquence lire ici  :

- le manuel à l’usage de ceux qui veulent s’enrichir en toute impunité

- Le monde qui pille les ressources publiques

2) Mettre rapidement en place un tableau de bord de gestion économique et financière

Les financiers vous diront que c’est une erreur, pouvant être fatale, lorsqu’on prend en charge une organisation publique ou privée sans connaitre à l’instant « T » (c’est-à-dire le moment où on prend ses fonctions) ses engagements économiques et financiers (internes et externes).

Un aperçu est généralement obtenu par le nouveau titulaire du poste lors de la passation de service, mais ce n’est parfois que la « vision » de son prédécesseur de sa propre gestion. On comprend donc la part de subjectivité de telles informations.

En Mauritanie, outre que la passation de service est une formalité qui est vide de contenu, surtout quand il s’agit de postes politiques, elle peut cependant être lourde de conséquence.

Aussi, le nommé à ce poste se doit d’affuter lui-même ses propres moyens de vérification de l’état physique (inventaire matériel et immatériel, état des stocks, effectifs du personnel permanent contractuel, en cessation d’activité, en disponibilité et en congé) et financier des lieux (snapshot du budget de l’entité, état préliminaire des engagements et des charges et autres encours financiers, fonds de roulement à la date d’entrée en fonction et un état des pièces et valeurs en caisse).

Un tableau de bord, avec indicateurs des ressources et des charges sur la période budgétaire et comptabilité matière et financière à l’appui présentant les différents postes en mouvement (débit et crédit) pour ledit établissement.

A titre d’exemple lire ici ce que nous avions écrit à propos de la comptabilité des postes diplomatiques et consulaires

Ce  tableau de bord établi, charger une personne de confiance (de préférence, personne morale indépendante et n’appartenant pas à l’établissement) de l’alimenter en permanence par les informations fournies par les services de gestion économique, financière et comptable de l’entité gérée et de dégager les « alertes » nécessaires à la prise de décision.

Toutefois, en Mauritanie et pour les raisons citées plus haut (falsification, connivence etc.) : le principe de rigueur doit toujours être : Vérification sur pièce (budgétaire, financière et comptable) sur place (remise de la chose achetée ou acquise) et sur la réalité de l’opération (nature en qualité et en quantité de la chose achetée ou acquise).

Pour cela le tableau de bord doit indiquer les flux physiques et financiers entrants, les flux physiques et financiers sortants sur la période de gestion considérée en s’appuyant sur le triangle : Inventaire-comptabilité-banque. (Etat des stock-reprise comptable-Etat des finances).

Pour bien utiliser ces instruments, le responsable de l’entité se doit de se familiariser avec les techniques de gestion financières et comptables, publiques et privées. Cela demande un savoir qui peut être acquis au préalable sinon avec l’expérience de gestion. Mais dans tous les cas, savoir lire des états financiers et comptables, les recouper avec des mouvements bancaires, budgétaires et de trésorerie, lire un bilan de fin d’exercice et tirer des conclusions d’un simple bordereau mensuel de comptabilité sont des fondements préalables à la direction d’une entité publique ou privée.

Dans tous les cas essayer de s’adjoindre des compétences du secteur privé (bureau d’experts) ou public (experts reconnus) pour mieux surveiller la gestion de l’entité dirigée.

III- Naviguer entre deux eaux : gérer les impondérables

Comme cela a été dit : « si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » et il est davantage plus corrompant lorsque celui qui l’acquiert n’a ni les moyens ni l’expérience, ni le savoir du microcosme politique dominant. Il est à ce moment là pris dans la tourmente du pouvoir.

En Mauritanie, une constante n’échappe à personne : la nomination aux postes publics, notamment les « hauts commis de l’Etat », est dictée d’abord et davantage par « une reconnaissance » du pouvoir en place (pour un soutien quelconque à un moment donné de son avènement), elle est, ensuite, matérialisée par la volonté du nommant d’instrumentaliser le nommé.

Aucun ministre ne pourra  certifier qu’il a été nommé pour ses compétences, mais d’abord parce que le pouvoir l’a agrée pour une raison ou pour une autre. Et cette raison est toujours l’adhésion directe ou indirecte au pouvoir en place.

C’est la raison pour laquelle, tout nommé sait qu’il “doit quelque chose” au pouvoir politique et il ne lui échappe pas que cette nomination n’est autre qu’un lien de servitude, non pas à la nation (comme cela est dans les démocraties) mais à celui qui l’a nommé.

Cette allégeance directe à un personnage, souvent titulaire d’un pouvoir qu’il a acquis par la force et qu’il distribue au gré de ses ouailles consentantes et souvent applaudissantes, entraine deux effets contradictoires que le titulaire du poste se doit de gérer sur le « fil du rasoir » :

- Etant nommé par le « chef » lui-même, il ne peut rien refuser au chef et à ses émissaires non plus.

- Etant nommé pour gérer une institution, il se doit de la diriger suivant les règles de bonne gestion et en dehors de toute ingérence.

Le « nommé » est donc dans un état de servitude avec la responsabilité d’un libre-arbitre.

Comment dans ces conditions peut-il allier ce « statut » politiquement servile dû à la nature du régime et cette responsabilité civile, commerciale et pénale du gestionnaire des biens publics ?

C’est là en effet, tout le hic. Ould Dadde n’a certainement pas échappé à ce dilemme. C’est la façon avec laquelle il l’a géré qui a certainement eu les conséquences que l’on sait.

Face à cette situation les « nommés » aux postes de responsabilité adoptent différentes attitudes dont chacune a ses conséquences. Les voici :

- Ceux qui se « refugient » dans leur statut politique, s’occupant tout au long de leur présence dans le poste, de leur environnement politique et laissent la gestion aux cadres de l’entité. L’entité n’est qu’un tremplin, un moyen de leur ambition politique. Ceux-là ont deux types de destinées. La première, s’ils ont un poids politique très important finissent par « grimper » ailleurs, laissant l’entité dans le désastre, mais couverts, impunis, ils continuent leur carrière autrement. La seconde, s’ils n’ont pas de poids politique que relatif (ou conjoncturel), ils sont très vite rattrapés par leur « mauvaise gestion » et finissent en prison pour servir d’exemple de la politique que l’Etat s’est définie (exemple lutte contre la corruption). Mohamed Lemine Ould Dadde fait probablement partie de la seconde catégorie.

- Ceux qui se mettent carrément à piller l’institution (ou le projet ) qui leur est confié en utilisant tout l’environnement malsain et le réseau mafieux en place. Ceux-là ont deux types de destinées. La première : ils ne sont pas inquiétés. Ils font partie du système et couverts par leur réseau et ils monnayent toute volonté influente de les punir (magistrats, fisc, contrôleurs, inspecteurs etc.). La seconde destinée : Ils sont l’objet d’un excès de zèle du pouvoir (toujours au nom de la justification de sa politique) et sont traduits en justice. Souvent, il faut le dire, leur parcours « carcéral » ne dépasse pas la détention préventive et se retrouvent très vite en liberté car tout se monnaye. Et ils ont les moyens de leur liberté.

On voit donc que le dilemme n’est pas en lui-même une gageure et que ceux qui s’y prennent sont forcément sous les feux du pouvoir.

Comment alors Med Lemine ould Dadde s’est retrouvé dans cette situation ?

Certains disent qu’il ne prêtait pas beaucoup attention à la gestion du commissariat et qu’il la laissait à l’interne. Aussi la « mafia » en aurait profité pour se “sucrer” sur les engagements économiques et financiers de l’entité. D’où les détournements, malversations et autres fraudes signalés à propos de l’affaire.

D’autres disent que s’il y a de cela, il reste que ould Dadde aurait, aussi, remis périodiquement d’importantes sommes d’argent à une personne sénatrice proche de ould Abdelaziz et qui les aurait requise au nom de ce dernier.

Mais dans l’une ou l’autre de ces situations  (ou les deux à la fois), Ould Dadde est bien tombé dans les travers du système.

Ce qui prouve bien que la gestion des entités publiques ne peut se faire que par des personnes averties du milieu sociopolitique et économique mauritanien, capables de mettre en œuvre les moyens techniques et humains pour se prémunir contre la gestion frauduleuse interne.

En somme, naviguer entre deux eaux dominées par deux courants contraires. Le courant montant des impératifs de la gestion saine de l’entité dirigée et le courant descendant du trafic d’influence que le pouvoir-nommant ne manquera pas d’exercer.

En conclusion:

Ce petit vadémécum n’a pas pour ambition de se servir de l’exemple d’un personnage pour le dénoncer mais tout au contraire de s’en servir pour que d’autres « ould Dadde » ne tombent pas dans le piège du pouvoir. On sait qu’il y’en a potentiellement beaucoup qui comme Ould Dadde aimeraient bien rentrer au pays, exercer une fonction , participer à son développement.

Certains, comme Ould Dadde, pourraient le faire au détriment de beaucoup de paramètres que nous n’avons pas à juger mais d’ores et déjà ce qui advint au personnage n’aura pas servi à rien. Mais à nous éclairer sur l’antinomie entre le libre intellect et la brûlante flamme du pouvoir.

Il ne fait pas de doute, que justice sera un jour  faite pour Mohamed Lemine Ould Dadde et qu’il pourra un jour libre, nous dire ce qui s’est passé dans les arcanes du commissariat, celui qu’il a dirigé et celui où il a, malgré lui, séjourné.

Et si face à cette volonté continuelle du pouvoir d’utiliser les intellectuels pour ses ambitions, Ould Dadde en sort indemne, la jurisprudence qui vaudra (pour nous autres de la diaspora) ne sera pas celle de la justice mauritanienne,  mais celle des leçons à tirer de l’aventure d’un membre de la diaspora dans les cimes du pouvoir. Dont acte.

Pr ELY Mustapha

* Dénomination actuelle lire: Commissariat aux Droits de l’Homme, à l’Action Humanitaire et aux relations avec la Société Civile.

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Poésie de la douleur.