jeudi 29 janvier 2026

Une stratégie zéro emprunt est possible: pour un équilibre durable et une croissance soutenue. Par Pr ELY Mustapha

 "Une stratégie zéro emprunt est possible. Elle nécessite du courage politique et une rigueur technique."

La Mauritanie est à la croisée des chemins. La Loi de Finances 2026 révèle un déficit budgétaire de 3,388 milliards MRU, un symptôme de déséquilibres structurels qui menacent notre stabilité macroéconomique et entravent notre potentiel de croissance. Ce document présente une stratégie rigoureuse et réalisable pour atteindre un budget à l’équilibre hors nouvel endettement en 12 mois, en s'appuyant exclusivement sur une optimisation des dépenses publiques. Il ne s’agit pas d’une politique d’austérité, mais d’un investissement stratégique dans l'efficacité de l’État afin de briser le cycle de l'endettement, de restaurer notre pleine souveraineté financière et de jeter les bases d'une croissance autonome et résiliente.

Cet article fait le diagnostic d’un déficit alimentant une dette insoutenable, avant de présenter trois axes stratégiques de rationalisation et de réorientation des dépenses. Elle démontrera la trajectoire vers un équilibre budgétaire dès 2027, financé par l'efficacité et non par l'emprunt.

1Diagnostic : anatomie d'un déficit structurel et d'une dette croissante

Pour justifier l'urgence des réformes, il est impératif de comprendre que le déficit n'est pas un simple trou comptable ; il alimente directement une spirale d'endettement dont le coût explose. Cette analyse pose les fondations factuelles de notre stratégie, démontrant que chaque jour de statu quo nous coûte plus cher en service de la dette, créant un cercle vicieux que seule une action radicale peut briser.

1.1. Le Poids du Déficit de 3,388 Milliards MRU

Le déficit de 3,388 milliards MRU, représentant 2,6% des recettes totales, est financé par un recours massif à l'emprunt intérieur de 8,68 milliards MRU. La quasi-totalité de ce montant (8,54 milliards MRU) est d'origine bancaire. Cette dépendance toxique expose le système financier national à un risque systémique et provoque un puissant "effet d'éviction" : en absorbant les liquidités nationales, l'État prive le secteur privé productif du crédit essentiel à l'investissement et à la création d'emplois.

1.2. La spirale de l'endettement public

La charge des intérêts de la dette publique illustre une trajectoire insoutenable. En 2026, elle atteindra 5,079 milliards MRU, une augmentation spectaculaire de 27,6% en un an. Cette explosion est principalement tirée par la dette extérieure, dont les intérêts bondissent de 37,6%, pesant structurellement pour près de 4% du budget total.

La dynamique d'endettement s'accélère dangereusement, comme l'attestent les flux prévus :

  • Nouveaux emprunts bruts : 5,488 milliards MRU
  • Amortissements de la dette : 10,96 milliards MRU

Cette situation impose une action immédiate et décisive pour ramener le ratio dette/PIB sous le seuil critique de 60%, conformément aux normes de convergence de l'UEMOA. Ce diagnostic alarmant démontre la nécessité absolue des réformes drastiques qui suivent.

2. Axe Stratégique 1 : rationalisation des dépenses courantes (Potentiel d'économie : 7,75 Milliards MRU)

Avec 61 milliards MRU, soit 46% du budget total, les dépenses courantes constituent le principal gisement d'économies rapides et significatives. Les mesures proposées visent à renforcer l'efficacité de l'État en éliminant le gaspillage sans compromettre ses missions essentielles.

2.1. Maîtrise de la masse salariale

  • Objectif d'économie : 3,15 Milliards MRU

La masse salariale absorbe 31,5 milliards MRU (51% des dépenses courantes), en hausse de 2,87 milliards MRU. Cette inflation est alimentée par des recrutements non prioritaires, des cabinets ministériels surdimensionnés et des doublons contractuels. Une réduction de 10% est non seulement réalisable mais indispensable. À titre d'exemple, la Présidence (110,5 millions MRU de salaires) et le Premier Ministre pourraient absorber 20 millions MRU de coupes immédiates sans impact opérationnel.

Mécanismes de mise en œuvre :

  1. Gel total des embauches non essentielles.
  2. Audit exhaustif de la paie mené par l'Inspection Générale d'État (IGE) et la Cour des Comptes.
  3. Numérisation intégrale des fiches de paie pour détecter les primes fantômes et les pensionnés fictifs.
  4. Suppression des contrats précaires redondants.

Cette mesure, conforme aux recommandations du FMI, ramènera le ratio salaires/PIB sous la norme de 10%.

2.2. Optimisation des dépenses de biens et services

  • Objectif d'économie : 2,5 Milliards MRU

Le poste "biens et services", d'un montant de 12,5 milliards MRU, contient des dépenses manifestement non prioritaires telles que le protocole présidentiel (2,6 millions MRU), la communication (13,4 millions MRU) ou la gestion des domaines résidentiels (24,975 millions MRU). Une coupe de 20% (2,5 milliards MRU) est atteignable via des leviers techniques éprouvés :

  • Centralisation : Instauration d'une plateforme numérique centralisée pour les achats récurrents (carburant, fournitures).
  • Régulation : Mise en place de seuils stricts d'appels d'offres gérés par l'Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARMP).
  • Mutualisation : Plafonnement des frais de représentation et mutualisation des commandes pour générer des économies d'échelle de 15 à 25%.

2.3. Ciblage rigoureux des transferts courants

  • Objectif d'économie : 2,1 Milliards MRU

Les 14 milliards MRU de transferts courants masquent des subventions redondantes à des entités para-étatiques (ex: Délégation Générale TAAZOUR) et un manque de suivi d'impact. Une réduction ciblée de 15% (2,1 milliards MRU) sera atteinte en adoptant une méthodologie inspirée des meilleures pratiques de la Banque Mondiale :

  1. Création d'un registre social national unifié avec des critères d'éligibilité digitalisés.
  2. Instauration d'une conditionnalité stricte avec évaluation trimestrielle de l'impact sur la pauvreté.
  3. Fusion des aides fragmentées (ex: Haut Conseil de la Fatwa, Conseil du Prix Chinguiti) au profit de transferts monétaires directs aux bénéficiaires vulnérables.

Si la maîtrise des grandes masses courantes est la première ligne de défense, la victoire budgétaire se jouera également dans les détails des budgets institutionnels et sectoriels, où l'inefficacité se niche souvent.

3. Axe Stratégique 2 : optimisation ciblée des budgets institutionnels et sectoriels (Potentiel d'économie : > 3,4 Milliards MRU)

L'efficacité budgétaire exige un examen critique des budgets alloués aux institutions de l'État et aux secteurs sociaux. L'objectif est de réallouer les ressources de l'administratif vers le terrain pour un impact direct et mesurable sur les citoyens.

3.1. Rationalisation du train de vie de l'État

  • Objectif d'économie : 85 Millions MRU (Présidence) + Économies additionnelles

Le budget de la Présidence (426,5 millions MRU) révèle un ratio anormalement élevé (>50%) des dépenses de biens et services par rapport aux salaires. Une réduction de 20% (85 millions MRU) est justifiée ; l'analyse des lignes budgétaires montre que la Présidence seule, avec 52,8 millions MRU de coordination administrative et 102 millions MRU de sécurité extérieure, peut libérer ce montant via des audits IGE et la digitalisation des protocoles.

Parallèlement, la situation impose des coupes d'au moins 10 à 15% sur l'entretien non opérationnel et les voyages au sein des ministères de la Défense et des Affaires Étrangères.

3.2. Réallocation des dépenses dans les secteurs sociaux

  • Objectif d'économie : 3,385 Milliards MRU

Une analyse des budgets sociaux révèle d'importants gisements d'efficacité. La stratégie consiste à réduire les frais administratifs pour renforcer les services directs à la population.

Secteur

Problème Identifié

Proposition de Réforme

Économie Potentielle

Éducation

Budget administratif surdimensionné (29 milliards MRU au total), notamment le Budget d'Affectation Spécial pour les logements enseignants.

Réduction de 10% des postes administratifs et réallocation des 2,9 milliards MRU vers des formations certifiantes à haut retour sur investissement.

2,9 Milliards MRU

Santé

Gaspillage sur les biens non essentiels au sein du budget de fonctionnement (3,23 milliards MRU).

Coupe de 15% via des achats groupés, ciblant notamment les allocations pour le personnel paramédical (43% des allocations).

485 Millions MRU

La rationalisation des dépenses courantes et sectorielles doit s'accompagner d'une refonte de la stratégie d'investissement public.

4. Axe Stratégique 3 : Réorientation stratégique des dépenses d'investissement (Potentiel de réallocation : 10 Milliards MRU)

Les dépenses d'investissement (62,1 milliards MRU, 47% du budget) sont un moteur de croissance, mais leur efficacité doit être maximisée. Il est temps de passer d'une logique de dépense à une logique de rentabilité. Le problème actuel réside dans un financement majoritairement intérieur (50,3 milliards MRU financés intérieurement, soit 81%) et des surcoûts évidents dans les routes et l'hydraulique.

La stratégie consiste à réallouer 20% de ces fonds (10 milliards MRU) vers des usages plus productifs :

  • Priorisation de la maintenance préventive sur les nouveaux projets.
  • Développement accéléré des Partenariats Publics-Privés (PPP) pour les grandes infrastructures.
  • Mise en place d'un scoring rigoureux des projets, avec arrêt systématique des initiatives ayant un Taux de Rentabilité Interne (TRI) inférieur à 10%.
  • Instauration d'un arbitrage interministériel pour prioriser les projets à plus forte rentabilité économique.

Cette approche soutiendra une croissance inclusive sans alourdir la dette publique, préparant le terrain pour un assainissement complet des finances de l'État.

5. Synthèse et Impact Macroéconomique : vers une Stratégie "Zéro Emprunt"

La mise en œuvre combinée de ces trois axes dégage un potentiel d'économies qui non seulement comble le déficit budgétaire, mais génère un excédent stratégique pour amorcer le désendettement.

Le tableau suivant récapitule les économies identifiées :

Axe de Réforme

Potentiel d'Économie (en Milliards MRU)

Dépenses Courantes (Masse Salariale, Biens/Services, Transferts)

7,75

Budgets Institutionnels et Sectoriels

3,47

Total des Économies Potentielles

11,22

Les économies cumulées, estimées entre 10 et 15 milliards MRU, couvrent très largement le déficit de 3,388 milliards MRU. Cet effort est amplifié par la hausse prévue des recettes, boostées par l'augmentation des recettes fiscales de 11,74% (8,94 milliards MRU, incluant la nouvelle Taxe sur les Transactions Électroniques à 0,1-10%). Cette combinaison crée un excédent budgétaire suffisant pour couvrir les intérêts de la dette et initier des remboursements anticipés de 1 milliard MRU.

L'impact macroéconomique de cette stratégie "zéro emprunt" sera transformateur :

  • Budget équilibré atteint dès 2027.
  • Ratio dette/PIB ramené sous la barre des 60%, restaurant la crédibilité financière du pays.
  • Relance de la croissance économique à un taux de 4% sans recours à l'endettement neuf.
  • Positionnement de la Mauritanie en modèle régional de gouvernance financière exemplaire.

Une Fenêtre d'opportunité pour la prospérité future

La consolidation budgétaire ici proposée n'est pas une mesure d'austérité. C'est un investissement stratégique dans la souveraineté économique, la stabilité et la croissance durable de la Mauritanie. Ce plan est ambitieux mais réaliste, fondé sur des mécanismes concrets et vérifiables : audits de l'IGE/Cour des Comptes, centralisation des achats via l'ARMP, et gel des comptes spéciaux non prioritaires, à l'instar de la caisse de retraite pesant 1,2 milliard MRU.

Nous exhortons les décideurs politiques et les partenaires internationaux à saisir cette fenêtre d'opportunité. En engageant ces réformes avec détermination dès le premier trimestre 2026, la Mauritanie peut non seulement surmonter ses défis immédiats, mais aussi s'engager résolument sur une trajectoire de stabilité, de crédibilité et de prospérité future.

Pr ELY Mustapha


Biram est un menteur. Par Pr ELY Mustapha


Le ministre de la Justice a parlé, donc la vérité est connue : « le peuple mauritanien est convaincu que le député Biram Dah Ould Abeid est un menteur ».  C’est rassurant de découvrir subitement, en conférence de presse gouvernementale, ce que pense tout un peuple, sans sondage, sans débat, juste par déclaration ministérielle.  En un seul mot, le ministre nous a épargné la pénible corvée de réfléchir par nous‑mêmes. 

Biram ment, nous dit-on, parce qu’il prétend avoir reçu des menaces de mort, qu’il a saisi officiellement le ministre de la Justice, le président de l’Assemblée nationale et les autorités judiciaires, preuves à l’appui.

Quel conteur invétéré : déposer plainte, transmettre les messages de menace, obtenir des accusés de réception, rappeler le dossier à plusieurs reprises… tout cela pour imaginer une menace qui n’existe pas. La vraie élégance aurait été de se taire, de se faire tuer discrètement et de laisser la République dormir en paix.

C’est désormais officiel : Biram est un menteur. Oui, un menteur de la pire espèce - de ceux qui osent affirmer que l’injustice existe, que l’esclavage n’a pas totalement disparu, que la dignité humaine n’a pas de couleur ni de caste. Quel culot tout de même ! Alors que tant d’âmes paisibles se contentent de fermer les yeux, lui persiste à faire du bruit.

Ses « mensonges » sont si parfaits qu’ils ressemblent parfois, hélas, à des vérités trop évidentes. Quand il parle de liberté, les murs frémissent ; quand il réclame l’égalité, les convenances chancellent. Ce stratège du mensonge se plaît à déranger les conforts somnolents avec des vérités brutales. Un imposteur, vraiment, puisqu’il préfère l’honnêteté à la complaisance.

On raconte qu’il « manipule les foules ». Sans doute, puisqu’il leur tend un miroir. Et devant ce miroir, chacun découvre ses propres contradictions. C’est donc bien là l’arme du menteur : faire naître la vérité dans le cœur de ceux qui refusaient de l’entendre.


Le ministre, lui, est un homme sérieux : il explique que toute plainte est traitée « conformément aux procédures légales en vigueur et sans exception ». Voilà qui est rassurant, surtout dans une affaire où la plainte a d’abord été niée, puis reconnue après présentation des accusés de réception du tribunal de Nouakchott Sud. On voit là la grandeur de l’institution : elle commence par oublier, puis elle se souvient, et tout cela, bien sûr, dans le strict respect de la loi. 

On nous assure encore que réagir aux propos de Biram est « une perte de temps » tant ses « mensonges » seraient évidents.  Pourtant, on convoque plusieurs ministres, on tient une conférence de presse, on déroule des éléments de langage, tout cela pour ne pas perdre de temps avec ce menteur. C’est le privilège des grands États : ils consacrent des conférences de presse entières à ce qu’ils jugent insignifiant.

En réalité, le crime de Biram est simple : il ne sait pas jouer son rôle. Depuis des années, on le diffame, on l’accuse tour à tour de blasphème, de racisme, de complot, d’incitation, on le détient, on le harcèle judiciairement. 

Le scénario est clair : il devait finir par se taire ou rentrer dans le décor, comme un figurant de plus dans la grande pièce de la démocratie d’apparat. Mais l’homme persiste à réclamer qu’on enquête sur des menaces de mort, qu’on protège les élus, qu’on applique les lois à ceux qui menacent plutôt qu’à ceux qui dénoncent. 

Alors on retourne la scène : la victime devient l’accusé, et le ministre de la Justice se fait critique de théâtre, expliquant que la pièce de Biram n’est qu’une fiction, une mise en scène mensongère. Dans cette dramaturgie officielle, les véritables auteurs sont ceux qui n’écrivent jamais rien, qui effacent les plaintes, qui retardent les procédures, qui transforment l’inaction en doctrine d’État. Eux ne mentent pas : ils « gèrent », ils « suivent », ils « replacent chaque affaire à sa juste place ». 

Si l’on y regarde de près, le menteur n’est pas celui qui alerte, qui documente, qui saisit les institutions, mais celui qui promet l’égalité des citoyens puis hiérarchise les vies, celui qui jure de protéger tous les élus puis laisse planer la menace sur certains, au nom de l’ordre.  La vraie fiction, ce n’est pas le récit d’un député qui dit « on veut me faire taire », c’est le récit d’un État qui prétend n’avoir rien entendu. 

Que reste‑t‑il alors de l’accusation de mensonge ? Un aveu involontaire. Lorsqu’un ministre affirme, du haut de son pupitre, que « le peuple » est convaincu que Biram est un menteur, il ne décrit pas une réalité, il tente de la fabriquer. Mais la satire a ceci de cruel qu’elle retourne toujours l’arme contre celui qui l’a brandie : en voulant réduire au silence un homme qui demande justice, le pouvoir révèle surtout à quel point sa propre parole a besoin d’être crue sur commande, faute d’être crédible par évidence. 

Ainsi, si Biram est menteur, pas au sens littéral mais au sens le plus subversif du terme : comme ces écrivains et militants que l’on accusait jadis de complot quand ils ne faisaient que décrire le réel.  Il "ment" comme Socrate mentait pour subir la ciguë, comme Mandela mentait pour renverser le mensonge , comme toute conscience indocile "ment" face aux certitudes commodes. Et si "mentir"  c'est dire tout haut ce que les puissants veulent taire, alors dans un pays où le silence est un vêtement de fonction, il a eu l'insigne privilège de n'être pas du côté des soumis.

Son « mensonge » consiste à raconter ce que vivent ceux qui ne peuvent pas tenir conférence de presse à la sortie du Conseil des ministres.  À ce jeu-là, il y a en effet deux camps : ceux qui mentent pour couvrir des silences, et ceux qu’on traite de menteurs parce qu’ils brisent ces silences. Biram, sans le vouloir, vient de nous rappeler de quel côté se tient encore la vérité. 


Pr ELY Mustapha

mardi 27 janvier 2026

Le mal mauritanien : autopsie d'une stagnation à travers les archives de Cridem (2008-2026) - Pr ELY Mustapha


Analyser le fil d'actualité de Cridem sur près de deux décennies (2008-2026), c'est faire l'expérience vertigineuse d'un temps immobile.

La lecture des archives de ce portail ne révèle pas une trajectoire de développement linéaire, mais une courbe sinusoïdale où les mêmes causes produisent, avec une régularité métronomique, les mêmes effets. Ce que l'on nomme le "mal mauritanien" n'est pas une crise, c'est un système. Voici l'analyse des fractures structurelles qui hantent la page d'accueil du site depuis 18 ans.

 

Le choix de cette fenêtre de 18 ans est méthodologique et me semble crucial. Elle ne mesure pas une simple succession d'années, mais l'intégralité d'une séquence de gouvernance militaire et post-transitionnelle :

 

-       L'Origine (2008) : l'année marque le coup d'État du 6 août (le mouvement de la "Rectification"), point de bascule fondateur du système politique actuel. C'est l'année "zéro" de la reconfiguration du pouvoir autour de l'appareil sécuritaire.

-       L'Épreuve de durée : cette période englobe la décennie Mohamed Ould Abdel Aziz et les sept années du mandat de Mohamed Ould Ghazouani. Elle permet de tester l'hypothèse de la continuité systémique au-delà des changements de personnes.

-       Le Cycle des Matières Premières : Économiquement, il  couvre le "super-cycle" minier (l'euphorie 2010-2014), le krach (2015), et la tentative de relance actuelle.

Analyser Cridem sur cette période permet donc de filtrer le "bruit" conjoncturel pour isoler le signal structurel.


Le constat est sans appel : le pays ne recule pas, il tourne en rond.

 

Si l'on considère la Mauritanie comme un système complexe, le site Cridem agit comme une "boîte noire". Il enregistre non seulement les événements (inputs), mais aussi les réactions sociétales et les échecs de traitement (outputs).

 L'analyse approfondie sur 18 ans permet d'identifier non plus des crises isolées, mais des cycles stationnaires. Le pays ne recule pas, il tourne en rond.

 

Voici l'analyse des mécanismes de blocage que nous avons identifiés à travers les récurrences du site.

 

La Volatilité institutionnelle : La "Valse" comme mode de gestion

 

En économie institutionnelle, la stabilité du personnel dirigeant est la clé pour la réussite des projets à long terme. Or, la recherche sur Cridem révèle une anomalie majeure : la durée de vie critique des hauts fonctionnaires.

Une recherche sur les termes "Nomination", "Conseil des Ministres" ou "Limogeage" génère un bruit de fond constant. On observe qu'un Directeur de la SOMELEC (électricité) ou de la SNDE (eau) est remplacé en moyenne tous les 18 à 24 mois.

Cette instabilité chronique empêche toute planification stratégique. Chaque nouveau directeur arrive, annule les décisions du précédent, lance un "audit" pour discréditer le prédécesseur,  et promet des réformes.

 

La Conséquence en est que le pays est en perpétuel redémarrage.

 

 Les projets d'infrastructures (routes, assainissement) subissent des retards structurels car l'interlocuteur change avant que le béton ne sèche. C'est une perte sèche de compétence et de mémoire institutionnelle.

 

Le Paradoxe du Pêcheur Affamé : L'échec de la chaîne de valeur

Les archives de Cridem documentent une aberration économique fondamentale concernant la sécurité alimentaire, particulièrement dans le secteur halieutique.

 

 Deux types d'articles cohabitent de manière absurde depuis 2008:

-       Les titres triomphants : "Renouvellement de l'accord de pêche avec l'UE", "Recettes records de la SMCP".

-       Les cris d'alarme : "Flambée du prix du poisson au marché de Sebkha", "Le poisson rare dans les assiettes des Nouakchottois".

 

C'est la définition même dite clinique de l'économie extravertie. La Mauritanie exporte des protéines nobles (poulpe, poisson de qualité) pour importer des calories de base (blé, huile, sucre) soumises aux chocs inflationnistes mondiaux.

 

Ainsi donc, le modèle économique documenté par Cridem est celui d'un transfert de richesse vers l'extérieur. La valeur ajoutée (transformation du poisson) n'est pas créée localement. Le citoyen ne voit la richesse de ses côtes que sous forme de statistiques macroéconomiques, jamais dans son panier de la ménagère!

L'Urbanisation du "Non-Droit" : Nouakchott, la ville-monstre

L'analyse spatiale des faits divers et des brèves "Société" sur Cridem,  dessine la carte d'une fracture territoriale majeure.

La rubrique "Faits Divers" est quasi-exclusivement nourrie par la périphérie de Nouakchott (Tarhil, Dar Naim). Les thèmes sont invariables depuis 15 ans : Insécurité, pénurie d'eau (les charretiers revendant l'eau), litiges fonciers (la "Gazra").

 

Il donc évident que Cridem documente l'échec de l'aménagement du territoire. L'exode rural, poussé par la sécheresse (thème récurrent "Environnement"), a créé une ceinture de pauvreté que l'État peine à viabiliser.

L'État dépense une fortune pour réparer l'urgence urbaine (citernes d'eau, opérations de police ponctuelles) au lieu d'investir dans le développement rural qui aurait prévenu cet exode. C'est une gestion par le chaos.

La Fracture Sociale : Le "Non-Dit" devenu vacarme

 

Si la presse officielle lisse la réalité, Cridem, notamment via ses reprises de communiqués d'ONG (IRA, SOS Esclaves, FLAM, etc.) et ses commentaires (souvent virulents), agit comme un sismographe des tensions identitaires.

Les mots-clés "Esclavage", "Passif humanitaire", "Enrôlement" (état-civil) reviennent par vagues cycliques. À chaque tentative d'apaisement gouvernemental (création de l'agence Tadamoun ou Taazour), succède une recrudescence de plaintes sur l'inefficacité de ces mesures.

 

On constate donc que le développement économique est impossible sans cohésion sociale. Les archives montrent que l'exclusion (réelle ou ressentie) d'une partie de la population agit comme un frein-à- main serré sur l'économie.

 

Le constat me semble à ce niveau implacable:  L'énergie nationale est dissipée dans des querelles identitaires et des luttes pour la reconnaissance des droits, plutôt que d'être canalisée vers la production et l'innovation. C'est une mauvaise allocation du capital humain.



Le syndrome de Sisyphe : La lutte éternelle contre la corruption

L'analyse sémantique des titres sur la corruption révèle une boucle temporelle parfaite.

-       En 2008, Cridem relayait déjà les tribunes de parlementaires  affirmant que "la corruption entrave le processus démocratique et le développement".

-       En 2024, les experts publient encore des manuels sur "La lutte contre la corruption" et la nécessité de cartographier les risques.

-       En janvier 2026, le Premier ministre annonce fièrement "11 dossiers transmis à la justice".


La permanence du sujet sur le site prouve l'échec des institutions. La corruption n'est pas traitée comme un dysfonctionnement systémique, mais comme une série de faits divers judiciaires.

Cette "lutte" perpétuelle sans résultat probant est le signe d'une gouvernance de l'annonce : on soigne la communication (les "dossiers transmis") plutôt que la pathologie (les circuits de passation de marchés).

Le piège de la rente : De la crise de la SNIM au mirage du phosphate

 

La lecture des dépêches économiques sur Cridem est l'illustration parfaite du "syndrome hollandais" (dépendance aux matières premières).

-       L'archive témoin (2015) : La grande grève de la SNIM et la chute des cours du fer. Les titres de l'époque ("La SNIM engage un plan d'austérité", "La grève la plus longue de l'histoire") montraient une économie à genoux dès que le cours mondial toussait.

-       L'actualité (2026) : L'annonce que "2026 sera marquée par l'exportation des premières cargaisons de phosphate de Bofal" résonne comme un écho inquiétant.

 

En 18 ans, le modèle n'a pas changé d'un iota. La Mauritanie, vue à travers les productions journalistiques sur Cridem, reste une économie de comptoir. Elle vendait du fer brut hier, elle vendra du phosphate brut demain (et du gaz après-demain).

 

La valeur ajoutée, celle qui crée de l'emploi pérenne, est absente des archives.

 

L'économie mauritanienne ne se développe pas, elle se diversifie dans la rente.

La faillite du capital humain : L'éducation et la santé en chute libre

C'est sans doute le constat le plus douloureux à travers les colonnes du site. Les indicateurs sociaux ne stagnent pas, ils régressent.

 

-       Éducation : En comparant les articles sur le Baccalauréat, on note une dégradation statistique effrayante. Cridem rapportait un taux de réussite autour de 44% en 2008. En 2024, le site titre sur un "échec patent" avec 23,7% d'admis, qualifiant le système d'usine à échec.

 

-       Santé : Le mot-clé "évacuation sanitaire" traverse les années comme le seul horizon médical viable. De l'affaire Mustapha Salma (2013) aux appels de détresse pour la petite Aissata (2019), Cridem est devenu le registre des plaintes d'un système hospitalier incapable de traiter ses propres citoyens.

Un pays ne peut pas émerger quand son élite de demain (les bacheliers) est décimée scolairement et que son élite d'aujourd'hui doit prendre l'avion pour se soigner. Ces articles sont les marqueurs d'un sous-investissement chronique dans le "logiciel" du pays (les hommes et les femmes) au profit du "matériel" (les routes, les ports).


Comment casser le cycle ?

À la lecture  donc de ces 18 années d'archives Cridem, je pense que le "Mal mauritanien" n'est pas une malédiction, mais une erreur de programmation logicielle.

Le redressement ne viendra pas d'un énième gisement (or, gaz, hydrogène vert). Si le "logiciel" de gouvernance reste le même, le gaz de 2028 subira le même sort que le poisson de 2010 ou le fer de 2014.

Les indicateurs de changement réel (à guetter sur Cridem dans le futur) seraient :

-       Non plus l'exportation, mais des titres sur "L'inauguration d'usines de transformation" (conserveries, aciéries).

-       Non plus des "évacuations sanitaires", mais des "Opérations à cœur ouvert réussies à l'Hôpital National".

-       Non plus des "projets de loi" contre la corruption, mais des "Condamnations définitives avec saisie de biens" de hauts responsables.

 

Tant que ces titres n'apparaîtront pas, Cridem continuera,  d'être le journal d'alerte, un journal de bord d'un navire sociopoliticoéconomique qui navigue en rond.

Le "mal mauritanien", lu à travers Cridem, est celui d'un pays qui refuse de se regarder en face. Les titres de 2026 pourraient être ceux de 2008 en changeant quelques noms.

 

Pour sortir de ce bégaiement historique, il ne faut plus des "mesures" ou des "plans d'urgence", mais une rupture de modèle.

 

. Le "bégaiement historique" de la période 2008-2026 prouve que le logiciel de la Rente Passive (que nous avion longtemps critiquée dans plusieurs articles précédents ) a atteint ses limites physiques et sociales. Pour éviter que les titres de 2035 ne soient de pâles copies de ceux de 2008, la Mauritanie doit opérer une transition brutale vers un Modèle de Valorisation Endogène.

Ce nouveau modèle que nous préconisons, doit reposer sur trois piliers de rupture:

1. La rupture économique : De l'extraction à la transformation Le modèle actuel, documenté par 18 ans d'archives, est celui d'un comptoir colonial modernisé : on creuse, on pêche, et on exporte brut.

-       Le Nouveau modèle : Il impose le "Local Content" radical. L'indicateur de réussite ne doit plus être le volume des exportations de la SNIM ou les licences de BP, mais le taux de transformation locale.

-       Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas: "Record d'exportation de fer vers la Chine", mais "La première aciérie de Zouerate livre ses barres de fer pour la construction de l'aéroport de Nouakchott".

2. La rupture de Gouvernance : de la fidélité à la compétence L'instabilité chronique des directeurs et les scandales à répétition signalent un modèle de gestion tribal et clientéliste, où le poste est une récompense et non une responsabilité.

-       Le Nouveau Modèle : Il instaure la "Sanction-Résultat". L'administration doit passer d'une logique de moyens (dépenser le budget) à une logique de performance auditable (mettre en oeuvre véritablement le budgets de programme) .

-       Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas: "Limogeage du DG pour des raisons floues", mais "Le Directeur de la SNDE maintenu à son poste après avoir atteint 98% de ses objectifs d'adduction d'eau".

3. La Rupture sociale : De l'exclusion à l'Investissement Humain Les rubriques "Faits divers" et "Société" de Cridem hurlent le désespoir d'une jeunesse sacrifiée (échec au Bac) et d'une population divisée. Un pays ne peut pas émerger avec 23% de réussite au Bac.

-       Le Nouveau modèle : Il considère l'Éducation et la Santé non comme des charges sociales, mais comme les seuls investissements productifs viables à long terme. C'est le passage d'une économie qui mise sur sa géologie à une économie qui mise sur sa démographie.

-       Le titre que l'on veut lire sur Cridem : Ne sera pas "Une première cohorte de travailleurs part en Espagne", mais "Pénurie d'ingénieurs : les entreprises mauritaniennes peinent à recruter face à la demande locale".

En définitive, le "mal mauritanien" est guérissable, à condition d'arrêter de soigner une hémorragie avec des pansements.

La lecture des archives de Cridem livre,  sans conteste,  une leçon cruelle mais précieuse : l'argent des ressources ne développe pas un pays, c'est la qualité de ses institutions et de ses hommes qui le fait.

La rupture de modèle n'est pas une option technique, c'est une urgence de survie pour la Mauritanie.

 

Pr ELY Mustapha

 

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Poésie de la douleur.