mercredi 23 septembre 2026

Mauritanie : la statistique qui a changé de signe pendant la nuit. Pr ELY Mustapha

 
En novembre 2025, l'agence statistique mauritanienne annonçait une industrie en baisse. Trois mois plus tard, les mêmes données racontaient une hausse. 

Entre une mine d'or qui s'essouffle, un cuivre qui s'effondre et des chiffres révisés sans préavis, une lecture attentive des publications officielles révèle une histoire à plusieurs visages ... et un vrai enjeu de transparence.

Une croissance qui ne se voit pas dans les usines.

 Paradoxe mauritanien : pendant que la Banque centrale annonce une croissance de 4 % en 2025 et que le pays devient exportateur de gaz - 1,38 million de tonnes de GNL expédiées depuis le champ géant de Grand Tortue Ahmeyim -, le thermomètre officiel de l'industrie, l'indice de la production industrielle (IPI) publié chaque trimestre par l'ANSADE, raconte une autre histoire.

Celle d'une industrie en repli quasi permanent : −4,2 % au premier trimestre, −1,8 % au deuxième, −0,3 % au troisième, −1,6 % au quatrième. Sur un an, à la fin 2025, la baisse atteint 5,1 %.

Comment croire aux deux à la fois ? La réponse tient en un chiffre peu connu du grand public : l'IPI est calculé sur une base datant de 2016-2017, avec des pondérations issues du chiffre d'affaires d'avant l'ère du gaz. Dans la structure de l'indice, la branche censée représenter les « autres activités extractives » - celle qui devrait capter les hydrocarbures - pèse... 12 sur 10 000. Autrement dit, le principal moteur de la croissance mauritanienne actuelle est statistiquement invisible dans l'indice censé mesurer l'industrie.

L'or qui déçoit, le cuivre qui s'effondre.

Derrière la morosité industrielle, il y a d'abord des réalités bien concrètes.

La production d'or, pilier des exportations du pays, a reculé de 25 % en glissement annuel au troisième trimestre, et de 15 % au quatrième. Un chiffre qui s'explique : la mine de Tasiast, qui représente l'essentiel de l'or mauritanien, est passée à des teneurs plus faibles après un record de 622 000 onces en 2024 - une baisse attendue, mais que l'opérateur Kinross ne prévoit pas de combler avant 2028.

Plus spectaculaire encore : le cuivre s'est effondré de 53,5 % entre la fin 2024 et la fin 2025 - la production est passée d'environ 4 400 à 2 000 tonnes par trimestre. Les notes de l'ANSADE constatent la chute, sans jamais en donner la raison. Le minerai de fer, lui, fait de la résistance (+4,7 % sur un an à la fin 2025), dopé par les bons résultats de la SNIM.

Côté usines, le secteur de la pêche - qui pèse à lui seul près d'un quart de toute l'industrie mauritanienne - a été le grand perdant de l'année : l'indice de la transformation du poisson a chuté de 27,7 % sur un an.

La statistique qui a changé de signe

Mais l'information la plus dérangeante de l'année ne se trouve pas dans les mines ni dans les usines. Elle se cache entre deux publications officielles.

En novembre 2025, l'ANSADE annonce une légère baisse de la production industrielle au troisième trimestre : −0,3 %. Trois mois plus tard, en février 2026, la note du quatrième trimestre publie - pour la première fois - le détail des niveaux de l'indice. Et là, surprise : en recalculant, la même période du troisième trimestre ressort non pas en baisse... mais en légère hausse, autour de +0,9 %.

Le chiffre officiel a changé de signe. Et personne n'a été prévenu.

Ce n'est pas tout. La baisse de l'industrie manufacturière du premier trimestre, annoncée à −7,3 %, ressort à −3,6 % dans les nouvelles données. Celle du « travail des grains », publiée en hausse de +1,4 %, était en réalité une chute de −26 %. La branche des « corps gras », présentée en déroute de −71 %, n'avait reculé que de −21 %.

À chaque fois, le même scénario : les chiffres publiés trimestre après trimestre ont été silencieusement rétrécis, gonflés ou inversés dans la publication suivante, sans le moindre tableau de révision, sans la moindre note explicative.

Pire : l'avertissement officiel qui accompagne chaque note affirme que ces révisions « concernent uniquement certaines branches des industries manufacturières ». C'est inexact. Les données sur l'eau et l'énergie ont elles aussi été retouchées d'une publication à l'autre.

L'échantillon fantôme

Comment expliquer de tels écarts ? L'indice repose sur un échantillon d'entreprises suivi par enquête. Or, le « taux de couverture » de cet échantillon - la part de l'industrie réellement observée - raconte une histoire troublante : il n'a cessé de fondre pendant neuf mois, de 93,3 % à 89,7 %, signe que des entreprises disparaissaient du radar ou de l'économie. Puis, subitement, il a rebondi à 93,5 % au quatrième trimestre.

Un rebond de cette ampleur ne se produit pas tout seul : il suggère un renouvellement massif de l'échantillon entre deux publications. Une opération de bonne gestion en soi - mais jamais annoncée, jamais documentée, et qui rend les comparaisons avec les trimestres précédents aléatoires.

Un travail statistique remarquable, dans des conditions difficiles

Il serait injuste de réduire l'action de l'ANSADE à ses angles morts. Dans un environnement de contraintes - entreprises difficiles à suivre, moyens limités, économie en pleine mutation -, l'agence accomplit un travail dont la solidité mérite d'être saluée. Les données physiques publiées avec la note du quatrième trimestre (tonnages de minerai de fer, kilogrammes d'or et de cuivre, production de ciment) recoupent exactement les variations annoncées : les 4 millions de tonnes de fer du dernier trimestre, les 3 907 kilogrammes d'or, les 2 057 tonnes de cuivre sont là, vérifiables par chacun. Le calcul de l'indice lui-même est arithmétiquement irréprochable : en reprenant les pondérations officielles, on retrouve l'indice global au dixième de point près. Rares sont les statistiques industrielles en Afrique de l'Ouest à offrir ce niveau de contrôle possible.

Surtout, l'agence a fait en 2025 un pas que beaucoup d'instituts hésitent encore à franchir : en publiant, dès la note du quatrième trimestre, sa méthodologie complète - année de base, formule de calcul, pondérations détaillées, nomenclature internationale -, l'ANSADE a ouvert ses coulisses au public. C'est précisément cette transparence nouvelle qui a permis de détecter les révisions silencieuses évoquées plus haut : en ouvrant ses données, l'agence s'est exposée au débat. C'est le signe d'un institut qui progresse, pas d'un institut qui dissimule. La régularité trimestrielle de la publication, tenue sans faille toute l'année avec un délai d'environ deux mois, témoigne aussi d'une réelle discipline de diffusion. En somme, l'ANSADE a bâti en quelques années un instrument de mesure dont les fondations sont saines ; il ne lui reste qu'à habiller l'édifice d'une transparence totale sur ses révisions.

Ce qu'il faudrait changer

Les remèdes sont simples et connus : publier un tableau des révisions à chaque note, comme le font les instituts statistiques sérieux à travers le monde ; expliquer les renouvellements d'échantillon ; mettre à jour une base de calcul vieille de près d'une décennie qui ignore le gaz ; et surtout, dire enfin aux Mauritaniens pourquoi leur industrie « officielle » recule pendant que leur économie progresse.

Les statistiques sont le miroir dans lequel une nation se regarde. Encore faut-il que le miroir ne change pas de forme entre deux regards.

Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bienvenue,

postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.

Pr ELY Mustapha

Nombre total de pages vues

Nombre de visiteurs

Poésie de la douleur.