En novembre 2025, l'agence statistique mauritanienne annonçait une
industrie en baisse. Trois mois plus tard, les mêmes données racontaient une
hausse.
Entre une mine d'or qui s'essouffle, un cuivre qui s'effondre et des chiffres révisés sans préavis, une lecture attentive des publications officielles révèle une histoire à plusieurs visages ... et un vrai enjeu de transparence.
Une croissance qui ne se voit pas dans les usines.
Celle d'une
industrie en repli quasi permanent : −4,2 % au premier trimestre, −1,8 % au
deuxième, −0,3 % au troisième, −1,6 % au quatrième. Sur un an, à la fin 2025,
la baisse atteint 5,1 %.
Comment
croire aux deux à la fois ? La réponse tient en un chiffre peu connu du grand
public : l'IPI est calculé sur une base datant de 2016-2017, avec des
pondérations issues du chiffre d'affaires d'avant l'ère du gaz. Dans la
structure de l'indice, la branche censée représenter les « autres activités
extractives » - celle qui devrait capter les hydrocarbures - pèse... 12 sur 10
000. Autrement dit, le principal moteur de la croissance mauritanienne actuelle
est statistiquement invisible dans l'indice censé mesurer l'industrie.
L'or qui déçoit, le cuivre
qui s'effondre.
Derrière la
morosité industrielle, il y a d'abord des réalités bien concrètes.
La
production d'or, pilier des exportations du pays, a reculé de 25 % en
glissement annuel au troisième trimestre, et de 15 % au quatrième. Un chiffre
qui s'explique : la mine de Tasiast, qui représente l'essentiel de l'or
mauritanien, est passée à des teneurs plus faibles après un record de 622 000
onces en 2024 - une baisse attendue, mais que l'opérateur Kinross ne prévoit
pas de combler avant 2028.
Plus
spectaculaire encore : le cuivre s'est effondré de 53,5 % entre la fin 2024 et
la fin 2025 - la production est passée d'environ 4 400 à 2 000 tonnes par
trimestre. Les notes de l'ANSADE constatent la chute, sans jamais en donner la
raison. Le minerai de fer, lui, fait de la résistance (+4,7 % sur un an à la
fin 2025), dopé par les bons résultats de la SNIM.
Côté
usines, le secteur de la pêche - qui pèse à lui seul près d'un quart de toute
l'industrie mauritanienne - a été le grand perdant de l'année : l'indice de la
transformation du poisson a chuté de 27,7 % sur un an.
La statistique qui a changé
de signe
Mais
l'information la plus dérangeante de l'année ne se trouve pas dans les mines ni
dans les usines. Elle se cache entre deux publications officielles.
En novembre
2025, l'ANSADE annonce une légère baisse de la production industrielle au
troisième trimestre : −0,3 %. Trois mois plus tard, en février 2026, la note du
quatrième trimestre publie - pour la première fois - le détail des niveaux de
l'indice. Et là, surprise : en recalculant, la même période du troisième
trimestre ressort non pas en baisse... mais en légère hausse, autour de +0,9 %.
Le chiffre
officiel a changé de signe. Et personne n'a été prévenu.
Ce n'est
pas tout. La baisse de l'industrie manufacturière du premier trimestre,
annoncée à −7,3 %, ressort à −3,6 % dans les nouvelles données. Celle du «
travail des grains », publiée en hausse de +1,4 %, était en réalité une chute
de −26 %. La branche des « corps gras », présentée en déroute de −71 %, n'avait
reculé que de −21 %.
À chaque
fois, le même scénario : les chiffres publiés trimestre après trimestre ont été
silencieusement rétrécis, gonflés ou inversés dans la publication suivante,
sans le moindre tableau de révision, sans la moindre note explicative.
Pire :
l'avertissement officiel qui accompagne chaque note affirme que ces révisions «
concernent uniquement certaines branches des industries manufacturières ».
C'est inexact. Les données sur l'eau et l'énergie ont elles aussi été
retouchées d'une publication à l'autre.
L'échantillon fantôme
Comment
expliquer de tels écarts ? L'indice repose sur un échantillon d'entreprises
suivi par enquête. Or, le « taux de couverture » de cet échantillon - la part
de l'industrie réellement observée - raconte une histoire troublante : il n'a
cessé de fondre pendant neuf mois, de 93,3 % à 89,7 %, signe que des
entreprises disparaissaient du radar ou de l'économie. Puis, subitement, il a
rebondi à 93,5 % au quatrième trimestre.
Un rebond
de cette ampleur ne se produit pas tout seul : il suggère un renouvellement
massif de l'échantillon entre deux publications. Une opération de bonne gestion
en soi - mais jamais annoncée, jamais documentée, et qui rend les comparaisons
avec les trimestres précédents aléatoires.
Un travail statistique
remarquable, dans des conditions difficiles
Il serait
injuste de réduire l'action de l'ANSADE à ses angles morts. Dans un
environnement de contraintes - entreprises difficiles à suivre, moyens limités,
économie en pleine mutation -, l'agence accomplit un travail dont la solidité
mérite d'être saluée. Les données physiques publiées avec la note du quatrième
trimestre (tonnages de minerai de fer, kilogrammes d'or et de cuivre,
production de ciment) recoupent exactement les variations annoncées : les 4
millions de tonnes de fer du dernier trimestre, les 3 907 kilogrammes d'or, les
2 057 tonnes de cuivre sont là, vérifiables par chacun. Le calcul de l'indice
lui-même est arithmétiquement irréprochable : en reprenant les pondérations officielles,
on retrouve l'indice global au dixième de point près. Rares sont les
statistiques industrielles en Afrique de l'Ouest à offrir ce niveau de contrôle
possible.
Surtout,
l'agence a fait en 2025 un pas que beaucoup d'instituts hésitent encore à
franchir : en publiant, dès la note du quatrième trimestre, sa méthodologie
complète - année de base, formule de calcul, pondérations détaillées,
nomenclature internationale -, l'ANSADE a ouvert ses coulisses au public. C'est
précisément cette transparence nouvelle qui a permis de détecter les révisions
silencieuses évoquées plus haut : en ouvrant ses données, l'agence s'est
exposée au débat. C'est le signe d'un institut qui progresse, pas d'un institut
qui dissimule. La régularité trimestrielle de la publication, tenue sans faille
toute l'année avec un délai d'environ deux mois, témoigne aussi d'une réelle
discipline de diffusion. En somme, l'ANSADE a bâti en quelques années un
instrument de mesure dont les fondations sont saines ; il ne lui reste qu'à
habiller l'édifice d'une transparence totale sur ses révisions.
Ce qu'il faudrait changer
Les remèdes
sont simples et connus : publier un tableau des révisions à chaque note, comme
le font les instituts statistiques sérieux à travers le monde ; expliquer les
renouvellements d'échantillon ; mettre à jour une base de calcul vieille de
près d'une décennie qui ignore le gaz ; et surtout, dire enfin aux Mauritaniens
pourquoi leur industrie « officielle » recule pendant que leur économie
progresse.
Les
statistiques sont le miroir dans lequel une nation se regarde. Encore faut-il
que le miroir ne change pas de forme entre deux regards.
Pr ELY
Mustapha
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