mercredi 23 septembre 2026

Le premier Cahier d'études en économie monétaire de la BCM : une avancée réelle, une relecture à reprendre. Par Pr ELY Mustapha

 Il faut le dire , avant d'entrer dans le détail : la Banque Centrale de Mauritanie vient de faire quelque chose qu'aucune institution monétaire mauritanienne n'avait fait avant elle. En créant, en août 2025, un Centre d'Études en Économie Monétaire (CEEM), puis en publiant ce premier « Cahier d'études en économie monétaire », la BCM s'est dotée d'un espace de recherche appliquée, construit (et ce n'est pas un détail ) sur un principe de relecture par les pairs (le peer review, en anglais : la vérification d'un travail scientifique par des chercheurs extérieurs à ses auteurs, avant publication, précisément pour en garantir la solidité). 

C'est une pratique standard dans le monde académique, mais c'est une première pour une banque centrale de la sous-région. Le geste mérite d'être salué pour ce qu'il est : un pas vers la transparence et le débat scientifique sur des sujets ( le régime de change, le crédit bancaire, les taux d'intérêt), qui, en Mauritanie, échappent trop souvent à toute discussion publique informée.

Mais un Cahier qui se réclame de la rigueur scientifique doit accepter d'être lu avec la même rigueur qu'il revendique. C'est l'exercice que je propose ici : saluer l'initiative, mais signaler, avec les définitions et les théories qui permettent à chacun de vérifier lui-même, ce qui doit encore être corrigé.

 

Le taux de change : quand « perdre 50 % » ne veut pas dire perdre 50 %

L'article consacré à la réforme du régime de change rappelle qu'entre 2006 et 2023, l'ouguiya est passée d'environ 27 à plus de 40 pour un dollar, et parle d'une « perte de valeur de près de 50 % ». L'erreur est compréhensible, tant elle est répandue …mais c'est une erreur.

Il faut ici distinguer deux choses que le langage courant confond sans cesse. Le taux de change est le prix d'une monnaie exprimé dans une autre (ici, combien d'ouguiyas pour un dollar). Quand ce prix augmente, la monnaie nationale se déprécie : il en faut plus pour acheter la même chose. Mais la variation du taux de change n'est pas la même chose que la perte de valeur de la monnaie elle-même, c'est-à-dire ce qu’une ouguiya permet réellement d'acheter en devises étrangères.

Faisons le calcul. Passer de 27 à 40 MRU pour un dollar, c'est une hausse de (40-27)/27, soit 48 %, arrondi à « près de 50 % ». Mais ce n'est pas la perte de valeur de l'ouguiya : celle-ci se mesure par l'inverse du taux, puisque c'est le pouvoir d'achat en devise qui nous intéresse.

Une ouguiya achetait 1/27e de dollar en 2006 (3,7 centimes) ; il n'en achète plus que 1/40e en 2023 (2,5 centimes). La perte réelle de pouvoir d'achat est donc de (3,7-2,5)/3,7, soit 32,5 % , et non 50 %. C'est une convention de calcul de base en finance internationale, la même qui permet de ne pas confondre une hausse de prix de 50 % avec une baisse de valeur de 50 % : les deux mouvements ne sont jamais symétriques. L'écart n'est pas cosmétique : il revient à annoncer une dépréciation historique presque une fois et demie supérieure à la réalité.

 

Le PNB, ou l'art de choisir la bonne moyenne

L'article sur l'intermédiation financière affirme que le produit net bancaire (le PNB - l'équivalent, pour une banque, du chiffre d'affaires net d'une entreprise : la différence entre ce que rapportent ses opérations et ce qu'elles lui coûtent) a « progressé de 17 % par an en moyenne » entre 2021 et 2025. Le tableau que l'article publie lui-même dit autre chose : 6 528, puis 8 620, puis 9 310, puis 11 256 millions d'ouguiyas -quatre années, de 2021 à 2024, et non cinq.

Recalculons, là encore avec les chiffres même du Cahier. Le taux de croissance annuel composé -la méthode standard pour lisser une évolution sur plusieurs années, popularisée dans tous les manuels de finance d'entreprise, donne (11 256 / 6 528) élevé à la puissance 1/3, moins 1, soit environ 20 %. La moyenne simple des trois taux de croissance annuels (+32 %, +8 %, +21 %) donne, elle, 20,3 %.

Les deux méthodes convergent : autour de 20 %, pas de 17 %. Trois points d'écart sur un taux de croissance annoncé, ce n'est pas anecdotique pour tout lecteur, investisseur, bailleur, chercheur -qui prendrait ce chiffre au pied de la lettre.

 

Une erreur qui, elle, en dit long sur la relecture

Le constat le plus révélateur ne porte pas sur un chiffre, mais sur un mot-clé. L'article consacré à MRT-MFMod (le nouveau modèle macro-structurel de prévision de la BCM, un outil qui simule l'économie nationale pour éclairer les décisions de politique monétaire, à la manière des modèles utilisés par la plupart des banques centrales du monde) affiche, en tête de son résumé, les mots-clés suivants : « intermédiation financière, bancarisation, finance islamique, paiements mobiles, accès au crédit, secteur bancaire ». Le problème : ce ne sont pas les mots-clés d'un article sur un modèle de prévision macroéconomique. Ce sont, presque mot pour mot, ceux de l'article voisin sur l'intermédiation financière : et l'erreur est répétée à l'identique dans le résumé en anglais.

Une coquille isolée ne mériterait pas qu'on s'y arrête. Mais une même erreur, dans les deux langues d'un même article, est le signe d'un copier-coller mal nettoyé entre deux textes distincts -exactement le type d'anomalie qu'un dispositif de relecture croisée est censé intercepter.

C'est là qu'intervient une référence théorique utile : le cadre du COSO (Committee of Sponsoring Organizations of the Treadway Commission), la référence internationale en matière de contrôle interne, aujourd'hui largement reprise par les normes d'audit, insiste précisément sur ce point : une erreur mécanique et facilement détectable, même mineure dans son contenu, est un signal d'alerte plus grave qu'elle n'y paraît, car elle révèle généralement l'absence d'une étape de vérification censée exister. Or l'édito du Cahier revendique explicitement qu'« une démarche scientifique de revue par les pairs a […] assuré la pertinence et la solidité des résultats ». Sur ce point précis, la revendication et le fait ne se recoupent pas encore tout à fait.

 

Le taux de change « réel », ou pourquoi 8,1 % mérite d'être discuté

 

L'article sur le mésalignement du taux de change introduit une notion technique utile à définir : le taux de change effectif réel (TCER), qui ne se contente pas de comparer l'ouguiya au dollar, mais ajuste cette comparaison par les écarts d'inflation entre la Mauritanie et ses partenaires commerciaux , c'est la méthode dite EBA-lite, développée par le FMI (External Balance Assessment), aujourd'hui la référence internationale pour juger si une monnaie est « surévaluée » ou « sous-évaluée ». L'article cite, à ce titre, le diagnostic du FMI dans son rapport « Article IV » de décembre 2024 : une surévaluation de l'ouguiya de 8,1 %, attribuée au caractère encore incomplet de la réforme du marché des changes.

La citation est correcte et honnêtement rattachée à sa source -je le souligne, car ce n'est pas toujours le cas dans les documents officiels mauritaniens. Ce qui manque, en revanche, c'est la mise en perspective : ce même Cahier, dans son avant-propos, qualifie par ailleurs les résultats de la réforme du régime de change de « encourageants ». Les deux affirmations peuvent parfaitement coexister (une réforme peut être en bonne voie tout en n'ayant pas encore résorbé un mésalignement hérité du passé ) mais un Cahier qui se veut pédagogique aurait pu, justement, expliquer au lecteur pourquoi les deux ne se contredisent pas, plutôt que de les laisser à cent pages l'une de l'autre.

 

Ce qu'un Cahier d'économie monétaire ne peut pas ignorer : la loi de règlement

Une dernière remarque, qui dépasse le texte du Cahier lui-même mais qui devrait, à mon sens, nourrir ses prochains numéros : toute évaluation de politique monétaire ou budgétaire suppose, en aval, un instrument de contrôle qui vérifie, une fois l'exercice clos, ce qui a été réellement exécuté. Cet instrument, en Mauritanie, s'appelle la loi de règlement , le troisième temps du cycle budgétaire, après le vote de la loi de finances et l'exécution de l'année, chargé de clôturer juridiquement l'exercice sur la base d'un avis de la Cour des comptes (article 68 de la Constitution du 20 juillet 1991).

Or, le document actuellement disponible sous ce nom porte, en réalité, sur l'exercice 2023 - non 2025 -et reste, à ce jour, un simple projet de loi non numéroté. Un Cahier d'économie monétaire qui veut asseoir la crédibilité de ses analyses sur la durée gagnerait à intégrer, même brièvement, cette limite structurelle du dispositif de vérification budgétaire mauritanien et ce ne serait-ce que pour rappeler à ses lecteurs les bornes de ce que l'on peut, aujourd'hui, certifier avec certitude.

 

Ce premier Cahier n'est ni un coup d'épée dans l'eau ni un texte sans reproche : c'est un vrai départ, sérieusement sourcé avec la littérature internationale mobilisée (FMI, Banque mondiale, travaux académiques sur le taux de change et l'intermédiation financière) est correctement citée d'un bout à l'autre, mais dont la relecture finale n'a pas été à la hauteur de l'ambition scientifique affichée. Trois points de croissance mal calculés, un taux de dépréciation mal converti, un jeu de mots-clés mal recopié : ce sont des erreurs de chantier, pas des erreurs de fond. Elles se corrigent avec une grille de contrôle de cohérence avant publication -une pratique que les revues et rapports internationaux les plus exigeants ont fini par systématiser, précisément parce que l'œil humain, seul, laisse toujours passer ce genre de détail.

La Mauritanie a maintenant une revue d'économie monétaire. Il ne lui reste qu'à s'assurer qu'elle se relit aussi bien qu'elle se documente.

Pr ELY Mustapha

Mauritanie : la statistique qui a changé de signe pendant la nuit. Pr ELY Mustapha

 
En novembre 2025, l'agence statistique mauritanienne annonçait une industrie en baisse. Trois mois plus tard, les mêmes données racontaient une hausse. 

Entre une mine d'or qui s'essouffle, un cuivre qui s'effondre et des chiffres révisés sans préavis, une lecture attentive des publications officielles révèle une histoire à plusieurs visages ... et un vrai enjeu de transparence.

Une croissance qui ne se voit pas dans les usines.

 Paradoxe mauritanien : pendant que la Banque centrale annonce une croissance de 4 % en 2025 et que le pays devient exportateur de gaz - 1,38 million de tonnes de GNL expédiées depuis le champ géant de Grand Tortue Ahmeyim -, le thermomètre officiel de l'industrie, l'indice de la production industrielle (IPI) publié chaque trimestre par l'ANSADE, raconte une autre histoire.

Celle d'une industrie en repli quasi permanent : −4,2 % au premier trimestre, −1,8 % au deuxième, −0,3 % au troisième, −1,6 % au quatrième. Sur un an, à la fin 2025, la baisse atteint 5,1 %.

Comment croire aux deux à la fois ? La réponse tient en un chiffre peu connu du grand public : l'IPI est calculé sur une base datant de 2016-2017, avec des pondérations issues du chiffre d'affaires d'avant l'ère du gaz. Dans la structure de l'indice, la branche censée représenter les « autres activités extractives » - celle qui devrait capter les hydrocarbures - pèse... 12 sur 10 000. Autrement dit, le principal moteur de la croissance mauritanienne actuelle est statistiquement invisible dans l'indice censé mesurer l'industrie.

L'or qui déçoit, le cuivre qui s'effondre.

Derrière la morosité industrielle, il y a d'abord des réalités bien concrètes.

La production d'or, pilier des exportations du pays, a reculé de 25 % en glissement annuel au troisième trimestre, et de 15 % au quatrième. Un chiffre qui s'explique : la mine de Tasiast, qui représente l'essentiel de l'or mauritanien, est passée à des teneurs plus faibles après un record de 622 000 onces en 2024 - une baisse attendue, mais que l'opérateur Kinross ne prévoit pas de combler avant 2028.

Plus spectaculaire encore : le cuivre s'est effondré de 53,5 % entre la fin 2024 et la fin 2025 - la production est passée d'environ 4 400 à 2 000 tonnes par trimestre. Les notes de l'ANSADE constatent la chute, sans jamais en donner la raison. Le minerai de fer, lui, fait de la résistance (+4,7 % sur un an à la fin 2025), dopé par les bons résultats de la SNIM.

Côté usines, le secteur de la pêche - qui pèse à lui seul près d'un quart de toute l'industrie mauritanienne - a été le grand perdant de l'année : l'indice de la transformation du poisson a chuté de 27,7 % sur un an.

La statistique qui a changé de signe

Mais l'information la plus dérangeante de l'année ne se trouve pas dans les mines ni dans les usines. Elle se cache entre deux publications officielles.

En novembre 2025, l'ANSADE annonce une légère baisse de la production industrielle au troisième trimestre : −0,3 %. Trois mois plus tard, en février 2026, la note du quatrième trimestre publie - pour la première fois - le détail des niveaux de l'indice. Et là, surprise : en recalculant, la même période du troisième trimestre ressort non pas en baisse... mais en légère hausse, autour de +0,9 %.

Le chiffre officiel a changé de signe. Et personne n'a été prévenu.

Ce n'est pas tout. La baisse de l'industrie manufacturière du premier trimestre, annoncée à −7,3 %, ressort à −3,6 % dans les nouvelles données. Celle du « travail des grains », publiée en hausse de +1,4 %, était en réalité une chute de −26 %. La branche des « corps gras », présentée en déroute de −71 %, n'avait reculé que de −21 %.

À chaque fois, le même scénario : les chiffres publiés trimestre après trimestre ont été silencieusement rétrécis, gonflés ou inversés dans la publication suivante, sans le moindre tableau de révision, sans la moindre note explicative.

Pire : l'avertissement officiel qui accompagne chaque note affirme que ces révisions « concernent uniquement certaines branches des industries manufacturières ». C'est inexact. Les données sur l'eau et l'énergie ont elles aussi été retouchées d'une publication à l'autre.

L'échantillon fantôme

Comment expliquer de tels écarts ? L'indice repose sur un échantillon d'entreprises suivi par enquête. Or, le « taux de couverture » de cet échantillon - la part de l'industrie réellement observée - raconte une histoire troublante : il n'a cessé de fondre pendant neuf mois, de 93,3 % à 89,7 %, signe que des entreprises disparaissaient du radar ou de l'économie. Puis, subitement, il a rebondi à 93,5 % au quatrième trimestre.

Un rebond de cette ampleur ne se produit pas tout seul : il suggère un renouvellement massif de l'échantillon entre deux publications. Une opération de bonne gestion en soi - mais jamais annoncée, jamais documentée, et qui rend les comparaisons avec les trimestres précédents aléatoires.

Un travail statistique remarquable, dans des conditions difficiles

Il serait injuste de réduire l'action de l'ANSADE à ses angles morts. Dans un environnement de contraintes - entreprises difficiles à suivre, moyens limités, économie en pleine mutation -, l'agence accomplit un travail dont la solidité mérite d'être saluée. Les données physiques publiées avec la note du quatrième trimestre (tonnages de minerai de fer, kilogrammes d'or et de cuivre, production de ciment) recoupent exactement les variations annoncées : les 4 millions de tonnes de fer du dernier trimestre, les 3 907 kilogrammes d'or, les 2 057 tonnes de cuivre sont là, vérifiables par chacun. Le calcul de l'indice lui-même est arithmétiquement irréprochable : en reprenant les pondérations officielles, on retrouve l'indice global au dixième de point près. Rares sont les statistiques industrielles en Afrique de l'Ouest à offrir ce niveau de contrôle possible.

Surtout, l'agence a fait en 2025 un pas que beaucoup d'instituts hésitent encore à franchir : en publiant, dès la note du quatrième trimestre, sa méthodologie complète - année de base, formule de calcul, pondérations détaillées, nomenclature internationale -, l'ANSADE a ouvert ses coulisses au public. C'est précisément cette transparence nouvelle qui a permis de détecter les révisions silencieuses évoquées plus haut : en ouvrant ses données, l'agence s'est exposée au débat. C'est le signe d'un institut qui progresse, pas d'un institut qui dissimule. La régularité trimestrielle de la publication, tenue sans faille toute l'année avec un délai d'environ deux mois, témoigne aussi d'une réelle discipline de diffusion. En somme, l'ANSADE a bâti en quelques années un instrument de mesure dont les fondations sont saines ; il ne lui reste qu'à habiller l'édifice d'une transparence totale sur ses révisions.

Ce qu'il faudrait changer

Les remèdes sont simples et connus : publier un tableau des révisions à chaque note, comme le font les instituts statistiques sérieux à travers le monde ; expliquer les renouvellements d'échantillon ; mettre à jour une base de calcul vieille de près d'une décennie qui ignore le gaz ; et surtout, dire enfin aux Mauritaniens pourquoi leur industrie « officielle » recule pendant que leur économie progresse.

Les statistiques sont le miroir dans lequel une nation se regarde. Encore faut-il que le miroir ne change pas de forme entre deux regards.

Pr ELY Mustapha

mardi 22 septembre 2026

Voilà pourquoi il faut remettre l'ex-capitaine Mohamedou Ould Isselmou Ould Sneiguel dans son droit. Pr ELY Mustapha

 Il y a des injustices qui crient d'autant plus fort qu'elles sont restées silencieuses longtemps. Celle de l'ex-capitaine Mohamedou Ould Isselmou Ould Sneiguel, matricule MLE85289, en fait partie. Vingt-huit ans. C'est le temps qu'un officier mauritanien aura attendu, sans bruit et sans rancœur, que son pays reconnaisse une erreur commise à son endroit.


L’image de l'armée et la confiance des troupes

Une armée ne se juge pas seulement à sa capacité opérationnelle. Elle se juge, aussi, à la manière dont elle traite ceux qui l'ont servie. Chaque officier, chaque sous-officier, chaque soldat en activité aujourd'hui observe, consciemment ou non, comment l'institution s'est comportée envers ceux qui l'ont précédé - et en tire, silencieusement, une conclusion sur ce qui l'attend lui-même le jour où il sera blessé, malade, ou simplement vulnérable.

 Un dossier comme celui du capitaine Ould Sneiguel, laissé sans réponse pendant vingt-huit ans, n'est pas un non-événement pour les troupes : c'est un signal, répété année après année, que l'institution peut abandonner les siens sans jamais avoir à en répondre. Un dossier corrigé, à l'inverse, envoie le signal exactement opposé - que la hiérarchie sait reconnaître une erreur, que la loyauté n'est pas à sens unique, et que servir sous ce drapeau ne signifie pas être sacrifiable en silence.

C'est précisément ce ressort - la certitude d'être protégé par son institution en cas de blessure ou de maladie contractée en service - qui soutient l'engagement, la discipline et la volonté de servir dans les postes les plus exposés, comme celui que le capitaine Ould Sneiguel a lui-même occupé sous le feu de l'ennemi. Une troupe qui doute de la loyauté de sa hiérarchie à son égard est une troupe dont le moral s'érode de l'intérieur, bien avant que cela ne se voie sur le terrain.

L'effet ne s'arrête pas aux rangs de l'armée. Une affaire comme celle-ci circule déjà publiquement, sur les réseaux sociaux, relayée par la presse. Une institution qui la corrige avec dignité transforme un motif de critique en preuve de maturité institutionnelle - un gain d'image que ni communication ni campagne ne pourrait acheter au même prix. Une institution qui la laisse s'enliser, à l'inverse, alimente durablement le récit inverse : celui d'une administration sourde à ses propres serviteurs, quel qu'en soit le coût réel de la correction.

Le calcul est donc simple, et à sens unique : pour une poignée d'heures de budget, l'armée mauritanienne peut acheter ce qui ne s'achète normalement pas - la preuve, offerte à ses propres troupes et à l'opinion publique, qu'elle tient parole envers ceux qui la servent. Refuser ce geste ne préserve aucune ressource ; il ne fait que prolonger, gratuitement, un déficit de confiance dont le coût réel, lui, ne se calcule pas en ouguiyas.

Au-delà du chiffre indemnitaire,  dérisoire, que j’exposerai plus loin,, au regard du budget de la défense, il faut mesurer ce qu'un tel geste rapporterait, et ce que son absence continue de coûter, en un capital autrement plus précieux que quelques dizaines de milliers d’ouguiyas : la confiance.

 

 Un homme qui a tout donné, et à qui l'on n'a rien donné en retour

Douze ans et six mois sous le drapeau. Une évacuation sanitaire depuis la 7ᵉ région militaire vers Nouakchott. Et, un jour d'avril 1998, un décret - le n°42/98 - qui met fin à sa carrière « pour mesure disciplinaire ». Pas d'examen médical. Pas de visite de libération. Pas de prise en compte de la maladie qu'il venait de contracter au service de son pays.

Il fallait qu'il se soigne. Le pays qui l'employait ne l'a pas fait. Il est parti se faire soigner ailleurs, seul, à ses frais, jusqu'à un hôpital de Brooklyn - le Kings County Hospital - dont le dossier médical dit ce que l'armée mauritanienne n'a jamais voulu regarder : qu'il était malade, et qu'il l'était sérieusement.

Voilà l'homme qui écrit aujourd'hui au chef d'état-major des armées. Pas pour accuser. Pas pour réclamer des comptes. Pour demander, avec une sobriété qui devrait nous faire honte collectivement, que soit revu un décret « vicié dans la forme comme dans le fond ».

La loyauté n'est pas une preuve de culpabilité

Ce qui frappe dans cette affaire, ce n'est pas seulement le vice de procédure. C'est la conduite de l'homme depuis vingt-huit ans.

Il avait toutes les portes ouvertes pour internationaliser son dossier, le porter devant des organisations de défense des droits humains qui l'auraient sans doute écouté avec intérêt. Il ne l'a pas fait. Il a préféré, dit-il lui-même, « la voie du dialogue avec sa propre institution ». Il a servi son pays douze ans, essuyé le feu de l'ennemi une fois pour la défense de ses concitoyens, et il continue, vingt-huit ans après avoir été mis à la porte sans examen médical, à frapper à la bonne porte plutôt qu'à la porte facile.

Une institution digne de ce nom ne punit pas la loyauté par le silence. Elle la récompense par l'équité.

L'argumentaire juridique : pourquoi ce décret ne résiste pas à l'examen

Passé l'indignation légitime, il faut le dire avec la rigueur qu'exige le droit : ce n'est pas seulement moralement, c'est juridiquement que le décret n°42/98 est vulnérable. Quatre piliers soutiennent cette conclusion, et ils se renforcent l'un l'autre.

  •           Un vice de procédure substantiel. Le droit de la fonction militaire - mauritanien comme comparé - impose qu'une décision affectant l'aptitude d'un militaire, a fortiori une décision mettant fin à sa carrière, ne puisse intervenir sans examen médical préalable. Ce n'est pas une formalité de confort : c'est une garantie que le droit qualifie de « substantielle », précisément parce que son omission peut changer le sens même de la décision. Sans visite médicale de libération, l'administration ne pouvait tout simplement pas savoir - et n'a manifestement pas cherché à savoir - si elle avait affaire à une faute ou à une maladie.

 

  •           Une erreur de qualification juridique des faits, constitutive d'un détournement de procédure. Le droit militaire distingue deux régimes qui ne sont pas interchangeables : la réforme disciplinaire, sanction d'une faute, et la réforme médicale, constat d'une inaptitude qui n'est en rien une punition et ouvre à des droits pécuniaires spécifiques. Faire entrer dans la première catégorie ce qui relevait en réalité de la seconde n'est pas une nuance administrative : c'est un détournement de procédure. Le capitaine Ould Sneiguel n'a pas été jugé inapte : il a été puni pour avoir été malade sans qu'on le reconnaisse.

 

  •      Une décision qui heurte une norme supérieure aux lois elles-mêmes. L'article 80 de la Constitution mauritanienne de 1991 dispose que les traités régulièrement ratifiés ont « une autorité supérieure à celle des lois ». Or la Mauritanie est engagée par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, dont l'article 12 consacre le droit au meilleur état de santé possible, et par la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, dont l'article 16 fait de même. Un décret qui, en requalifiant abusivement une pathologie en faute, prive un homme de la reconnaissance et de la prise en charge auxquelles il pouvait prétendre, se heurte donc à une norme que la Constitution place au-dessus de la loi ordinaire.

 

  •           Vingt-huit ans ne sont pas une prescription - c'est un argument en sa faveur. Le capitaine Ould Sneiguel ne saisit pas le juge : il saisit son institution par un recours gracieux, lequel n'est enfermé dans aucun délai de forclusion. Un délai de recours contentieux, par ailleurs, ne peut légalement courir qu'à compter d'une notification mentionnant expressément les voies et délais de recours - principe reconnu jusque dans la jurisprudence du Conseil d'État français (arrêt Czabaj, 2016) : à défaut d'une telle notification, aucun délai ne saurait lui être opposé. Enfin, ce décret n'a pas épuisé ses effets en 1998 : il continue, chaque jour depuis vingt-huit ans, de priver l'intéressé d'une carrière, d'une pension et d'une réputation qui auraient dû être les siennes. Un préjudice continu ne se prescrit pas comme un acte instantané.

Reste la charge de la preuve : c'est un principe constant du contentieux administratif que l'administration, auteur de l'acte et détentrice du dossier, doit être en mesure de justifier qu'elle a respecté la procédure qu'elle invoque. Faute de pièce établissant la tenue d'une visite médicale en 1998, le doute ne peut profiter qu'à celui qui a tout à perdre du silence de l'administration.

Combien cela coûterait-il à l'État ?

Voici l'argument auquel l'institution n'a, en réalité, aucune excuse budgétaire à opposer.

La grille indiciaire exacte des officiers mauritaniens et la solde réelle perçue par le capitaine Ould Sneiguel en 1998 ne sont pas publiées en source ouverte. Ce qui suit n'est donc pas un chiffrage officiel - seule l'armée, à partir du dossier réel, peut le produire - mais une estimation indicative, construite avec des hypothèses raisonnables et transparentes, dont l'intérêt n'est pas le chiffre exact mais l'ordre de grandeur, lequel reste vrai quelle que soit l'hypothèse retenue dans une fourchette réaliste.

L'indemnisation due correspondrait, pour l'essentiel, au différentiel de pension qu'aurait dû percevoir un officier mis à la réforme pour raison médicale après 12 ans et demi de service, plutôt que réformé disciplinairement sans droits - capitalisé sur les 336 mois (28 ans) écoulés depuis 1998 :

Pension mensuelle estimée = taux de liquidation (≈ 2 % par année de service, standard des régimes civils et militaires comparables) × 12,5 années × solde de référence mensuelle

En retenant, à titre purement indicatif et par hypothèse basse, une solde de référence mensuelle de 500 $ (≈ 20 000 MRU), le taux de pension applicable pour 12,5 années de service (environ 25 %, selon le barème standard de 2 % par annuité) donnerait une pension mensuelle de 125 $. Capitalisée sur les 336 moins écoulés depuis 1998 - soit 28 ans - cette hypothèse basse aboutit à un arriéré total d'environ 42 000 $, soit approximativement 1,7 million MRU. Par hypothèse haute, avec une solde de référence de 1 500 $ (≈ 60 000 MRU), la même pension au même taux s'élèverait à 375 $ par mois, et l'arriéré cumulé sur les 336 mois atteindrait environ 126 000 $, soit près de 5 millions MRU.

Le budget de la défense mauritanienne s'établit, selon les estimations disponibles, à environ 324 millions de dollars pour 2026 (soit environ 2,6 % du PIB) ; le budget général de l'État, quant à lui, a été révisé à 140,3 milliards MRU, soit environ 3,5 milliards de dollars, pour la même année. Rapportée à ces masses :

  • Même dans l'hypothèse haute (126 000 $), l'indemnisation représente environ 0,04 % - quatre centièmes de pour cent - du budget annuel de la seule défense, et une fraction encore plus infime du budget général de l'État.
  • Concrètement : le budget de la défense mauritanienne représente environ 888 000 $ par jour. Indemniser intégralement le capitaine Ould Sneiguel, même selon l'hypothèse la plus généreuse, coûterait donc moins de trois heures et demie de ce budget quotidien - une poignée de minutes rapportée au budget général de l'État.

Il n'existe donc aucun obstacle financier réel à ce que justice soit rendue. Ce que l'armée mauritanienne épargnerait en refusant de régler ce dossier ne se mesure pas en économies budgétaires - elle n'en ferait aucune digne de ce nom - mais uniquement en une chose : le temps qu'il lui reste avant d'avoir à reconnaître, publiquement, qu'elle s'est trompée.

 

Ce que l'institution doit faire - et ce qu'il lui en coûterait de ne pas le faire

Réviser ce décret ne coûte, on vient de le voir, presque rien à l'armée mauritanienne - ni son autorité, ni sa cohésion, ni, on l'a chiffré, son budget. Elle n'a même pas besoin de reconnaître une faute individuelle : il lui suffit d'ouvrir un dossier, d'examiner des pièces médicales qui existent, et de rendre à un homme ce que la vérité des faits et le droit lui-même imposent - soit l'annulation du décret n°42/98, soit un nouveau décret le mettant à la réforme pour raison de santé, comme il aurait dû l'être dès 1998.

Ce que cela lui coûterait, en revanche, c'est de laisser prospérer l'idée qu'en Mauritanie, une institution peut se tromper sur un homme, en violation de ses propres règles et de ses engagements internationaux, et ne jamais avoir à le reconnaître - pour économiser, au bout du compte, moins que ce qu'elle dépense en trois heures.

L'équité n'a pas de date… de péremption

Le capitaine Ould Sneiguel écrit : « ma vie est une valeur humaine ». Il n'en demande pas davantage. Pas de réparation spectaculaire, pas de procès retentissant - simplement qu'un décret pris sans examen médical, en violation d'une garantie substantielle et d'une norme supérieure à la loi, soit enfin examiné, lui, à son tour, par ceux qui ont le pouvoir de le corriger, pour un coût que le budget de l'État ne remarquerait même pas.

Vingt-huit ans de silence institutionnel face à vingt-huit ans de loyauté individuelle et de droit constamment ignoré : voilà le vrai déséquilibre de cette affaire. Il est temps de le corriger.

Et que vaut une poignée de minutes d’un budget général de l'État, rapportée à la confiance, perpétuelle et inestimable, de ses troupes…en ses valeurs humaines ?

Pr ELY Mustapha

 

lundi 21 septembre 2026

Mauritanie : la République qui ferme les yeux sur sa propre violence. Pr ELY Mustapha

 Fondé sur sept ans d'archives de presse, le bilan est accablant. « Criminalité, violences et défaillances de gouvernance en Mauritanie (2019-2026), mon livre blanc, dresse le constat d'un État qui promet la transparence depuis 2021 sans jamais la tenir,  pendant que les viols, les meurtres et les braquages rythment le quotidien de Nouakchott

Ce livre blanc est aussi issu d’un constat personnel sur des années d’observation de la violence en Mauritanie documentée dans mes articles. Voir notamment :

- Une société mauritanienne traumatisée (2008) (https://haut-et-fort.blogspot.com/2008/04/une-societe-mauritanienne-traumatisee_11.html)

- Mauritanie des viols, Mauritanie violée (2020) (https://haut-et-fort.blogspot.com/2020/09/la-mauritanie-des-viols-mauritanie.html)     

Une fillette de moins de cinq ans violée et assassinée à Bassiknou. Un commandant de gendarmerie qui viole sa domestique mineure de 12 ans - puis sort de prison sous caution grâce à un magistrat de sa propre tribu. Une jeune femme de 18 ans retrouvée nue, violée et étranglée, enroulée dans un tapis à El Mina, pendant que le procureur reste injoignable pendant des heures. Un gang surnommé « Vikings » qui attend sciemment les coupures d'électricité pour bloquer les routes de Nouakchott et dépouiller les automobilistes dans le noir.

Ce ne sont pas des scènes isolées. Ce sont  38 affaires documentées publiées, les symptômes répétés d'un même mal : une insécurité qui gagne du terrain depuis 2019, et un État qui, année après année, choisit la communication plutôt que la transparence.

Un pays qui ne compte plus ses propres crimes

Le constat le plus dur n'est peut-être pas un chiffre de criminalité, c'est l'absence de chiffres. En sept ans, le ministère de l'Intérieur a annoncé à trois reprises (2020, 2021, 2023) une « baisse de la criminalité », sans jamais publier la moindre statistique complète et vérifiable. Chaque fois, la société civile et les associations de femmes ont dénoncé l'écart entre ce discours officiel et une réalité qu'elles documentaient sur le terrain.

Pire , le 10 juin 2021, sur instruction expresse du président de la République lui-même, le ministre de l'Intérieur avait promis que « les données sur les taux de criminalité seraient publiées mensuellement ». Cinq ans plus tard, en septembre 2026, aucune trace de cet engagement n'a jamais été retrouvée. Une promesse présidentielle de transparence, purement et simplement évaporée.

Qu'il s'agisse d'un chiffre que l'on cache ou d'un phénomène que l'on ne sait plus mesurer, le résultat documenté est le même : les citoyens sont laissés seuls face à leur peur, sans aucun outil officiel pour la vérifier ou la relativiser.

Dar Naïm et El Mina : les mêmes rues, pendant sept ans

Le livre blanc cartographie une capitale à deux vitesses. Dès janvier 2019, un article de presse signalait qu'une partie du quartier de Dar Naïm échappait déjà au contrôle des forces de sécurité. Sept ans plus tard, exactement le même quartier revient, affaire après affaire : agression sexuelle collective d'une étudiante en 2024, féminicide en 2026, condamnation pour viol la même année, bandes armées en mai et en septembre 2026. Le signal d'alarme de 2019 n'a manifestement jamais reçu de réponse durable.

À eux seuls, Dar Naïm et El Mina concentrent 14 des 28 affaires recensées dans la capitale soit 74 % du corpus total du pays. Une carte de l'insécurité qui ne bouge pas, alors même que les autorités annoncent régulièrement des « réductions considérables » de la criminalité.

Le prix d'une vie ne serait pas le même pour tous

Faisons pour le prouver, une comparaison, à deux mois d'intervalle, en 2026.

En avril, Fatimata Ba est tuée à Dar Naïm. Sa famille conteste l'autopsie officielle ; un député de la nation, Khally Diallo, accuse publiquement le procureur d'avoir fait pression pour précipiter l'enterrement et d'avoir livré des conclusions « profondément contradictoires ». En juin, un cadre du ministère de la Culture est assassiné pour son argent : le suspect est arrêté en quelques heures, et le bâtonnier de Nouakchott salue publiquement « la rapidité d'intervention » du parquet et de la police.

Même pays. Même année. Deux vitesses de justice. J’ose la question que peu osent poser tout haut : la célérité de l'enquête dépend-elle de la gravité du crime, ou du rang social de la victime ?

Une loi bloquée depuis dix ans, pendant que les femmes meurent

En mai 2025, une jeune femme de 18 ans , Awa Traoré, ou Hawa Traoré selon les sources - est violée puis assassinée à El Mina. Son corps ne sera transporté à l'hôpital qu'à 23 heures, le procureur étant resté injoignable pendant des heures. Des centaines de personnes manifestent devant l'Assemblée nationale. La presse rappelle un chiffre glaçant : 366 viols ont été recensés en 2024, dont 225 sur des mineurs.

Et pourtant, la loi Karama, le texte censé enfin ériger le féminicide en infraction autonome et donner à la justice mauritanienne les outils pour protéger les femmes,  reste bloquée au Parlement depuis environ dix ans. Elle l'était encore en avril 2026, lorsque 18 organisations de défense des droits humains, réunies au sein du FONADH, ont de nouveau réclamé son adoption après le meurtre de Fatimata Ba. Elle l'était toujours en septembre 2026, quand le viol d'une fillette de 7 ans a de nouveau enflammé les réseaux sociaux mauritaniens.

Dix ans d'inertie parlementaire. Combien de noms de femmes assassinées faudra-t-il encore ajouter à cette liste avant qu'un texte de loi soit enfin voté ?

Une justice vulnérable aux solidarités tribales

Un précédent que je qualifie de particulièrement révélateur.

En 2020, un commandant de gendarmerie est inculpé pour le viol de sa domestique mineure de 12 ans. La loi mauritanienne exclut pourtant explicitement le viol du régime de la liberté conditionnelle ; les juges d'instruction et la Cour d'appel avaient d'ailleurs refusé sa libération. Il sera pourtant libéré sous caution deux mois plus tard, grâce à l'intervention d'un magistrat appartenant à la même tribu que lui - une décision dénoncée publiquement par l'organisation IRA-Mauritanie, qui parle d'une Mauritanie qui « demeure une République des tribus ».

Des gangs qui exploitent les pannes d'électricité de l'État

Signe ultime d'une criminalité qui s'organise et s'adapte : début septembre 2026, un gang surnommé « Vikings » a été identifié à Nouakchott, exploitant méthodiquement les coupures d'électricité pour plonger des quartiers entiers dans le noir, bloquer les routes et agresser les passants. Trois personnes ont été poignardées à Mellah en une seule nuit. Même les défaillances des infrastructures publiques sont désormais retournées contre les citoyens par des réseaux criminels organisés et sans qu'aucune communication officielle n'en détaille l'ampleur.

« Ce que l'on ne mesure pas, on ne peut pas le combattre »

Construit à partir de sept années d'archives du site d'information du site Cridem.org, recoupées et vérifiées affaire par affaire avec d’autres sources d’information fiables, j’utilise une méthode rigoureuse : chaque fait est daté, localisé et sourcé ; aucune victime mineure de violence sexuelle n'y est nommée ; aucune accusation n'est portée contre une personne privée au-delà de ce que la presse a déjà rapporté. Ce n'est pas un réquisitoire anonyme : c'est un dossier à charge documenté, dirigé contre des institutions et des fonctions, pas contre des individus.

Ma conclusion tient en une phrase : sept ans après le premier signalement d'un quartier de la capitale échappant au contrôle de l'État, la Mauritanie n'a toujours ni les statistiques, ni la loi, ni la doctrine judiciaire qui lui permettraient de mesurer , et donc de combattre , la violence qui gangrène ses rues.

Je conclus par une série de recommandations concrètes :

- publication effective et mensuelle des statistiques de criminalité,

-  adoption sans nouveau délai de la loi Karama,

- droit systématique à la contre-expertise médico-légale indépendante,

-  mécanisme de récusation des liens tribaux dans les affaires pénales graves,

- et stratégie de sécurité dédiée aux quartiers périphériques identifiés comme durablement fragiles.

Le livre blanc complet, « Criminalité, violences et défaillances de gouvernance en Mauritanie (2019-2026) », rassemble 38 affaires documentées, une chronologie complète 2019-2026 et l'intégralité des sources citées, est disponible en téléchargement sur ce lien :

https://drive.google.com/file/d/1TCa6F73pbMhiMAiGb2NRdq3xFGsZbSpA/view?usp=sharing

 

Pr ELY Mustapha

vendredi 18 septembre 2026

La lettre qu’Aziz (n’a pas) écrite à Ghazouani . Par Pr ELY Mustapha

 



« Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »  (Alain)

Une lettre a été déposée à la Présidence de la République. Elle porte, dit-on, la signature de Mohamed Ould Abdel Aziz et elle est adressée à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Son contenu n’a pas été divulgué. Le secret qui l’entoure ouvre nécessairement l’espace des conjectures : est-ce une lettre juridique, politique, personnelle ? Une demande de grâce ? Une protestation ? Un appel à la clémence ? Ou, plus profondément encore, le dernier geste d’un homme qui s’adresse moins au chef de l’État qu’à l’ami d’hier ?

Nous ne savons pas ce qu’Aziz a écrit. Mais nous pouvons imaginer la lettre qu’il n’a pas écrite.

Car certaines lettres ne passent jamais par le courrier présidentiel. Elles ne sont ni enregistrées, ni tamponnées, ni classées dans les archives d’un palais. Elles se forment dans le silence des cellules, dans la solitude des hommes déchus, dans l’amertume des fidélités rompues et dans cette question terrible que le pouvoir pose à toute relation humaine : que reste-t-il de l’amitié lorsque l’un est devenu prince et que l’autre est devenu prisonnier ?

Cette lettre-là aurait pu commencer ainsi :

« Mon frère, mon compagnon, mon ami de plus de trente ans, je ne t’écris pas au Président de la République. Je t’écris à l’homme qui a partagé avec moi les marches du pouvoir, les périls, les calculs, les victoires et les silences. »

Voilà peut-être ce qu’Aziz n’a pas écrit à Ghazouani.

Car entre les deux hommes, il n’y eut pas seulement une succession constitutionnelle, une transmission du pouvoir ou une continuité institutionnelle. Il y eut une longue communauté de destin. Une proximité forgée dans les casernes, les responsabilités, les crises et les années où l’État mauritanien se décidait souvent dans le cercle restreint de ceux qui détenaient les leviers de la force et de la décision.

Mais le pouvoir est un grand séparateur. Il rapproche tant qu’il se partage ; il éloigne dès qu’il devient exclusif. Il fabrique des compagnons, puis les transforme en témoins gênants, en rivaux potentiels, en charges politiques, parfois en accusés. Il impose à celui qui règne d’oublier ce qu’il doit à celui qui l’a précédé, comme il impose à celui qui tombe de mesurer brutalement la fragilité des fidélités construites dans l’ombre du pouvoir.

Mohamed Ould Abdel Aziz purge aujourd’hui une lourde peine de prison, à la suite de sa condamnation dans des affaires liées notamment à l’enrichissement illicite, au blanchiment de capitaux et à l’abus d’influence. Ces faits relèvent de la justice, de ses procédures, de ses règles et de ses décisions. Il ne s’agit pas ici de les nier, de les minimiser ni de substituer la sentimentalité à l’exigence de responsabilité publique.

Mais il existe, au-delà du droit, une interrogation qui relève de la conscience morale. Le droit juge les actes ; la politique calcule les conséquences ; l’amitié, elle, devrait au moins préserver l’homme lorsque tout semble l’abandonner.

C’est ici que surgit le malaise.

Nul ne demande au président Ghazouani de se substituer aux magistrats, de piétiner la séparation des pouvoirs ou d’effacer, par un geste personnel, les exigences de la justice. Nul ne peut raisonnablement faire de l’amitié un privilège judiciaire. Lorsque les institutions fonctionnent, les liens personnels ne doivent pas devenir des instruments d’impunité.

Mais entre l’ingérence dans la justice et l’indifférence humaine, il existe un espace : celui de la fidélité morale.

Un mot. Une visite. Une attention. Une parole de dignité. Une marque de compassion envers l’homme éprouvé, sans jamais contester le droit. Car l’amitié ne consiste pas à absoudre les fautes ; elle consiste à ne pas abandonner celui qui les porte seul lorsque le monde entier se retourne contre lui.

Alain avait raison : « Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »

L’ami véritable n’est pas celui qui applaudit les égarements, protège les abus ou organise l’impunité. Celui-là n’est pas un ami : il est un complice. L’ami véritable est celui qui peut dire la vérité, condamner l’erreur, refuser la faute, mais rester debout à côté de l’homme lorsque celui-ci traverse l’épreuve.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait donc pu poursuivre :

« Je ne te demande pas de suspendre la justice. Je ne te demande pas de nier les institutions. Je te demande seulement de te souvenir qu’avant d’être président, tu fus mon compagnon ; qu’avant d’être détenu, je fus ton ami. »

Toute la tragédie est là : l’homme devenu chef de l’État ne peut plus être seulement l’ami de celui qu’il a connu. Il est retenu par la fonction, par l’appareil d’État, par le regard de l’opinion, par les calculs politiques, par la peur de paraître faible ou compromis. Le président devient prisonnier de sa propre présidence. Et l’ancien président, autrefois maître de la décision, découvre à son tour que le pouvoir, lorsqu’il se retire, laisse derrière lui une solitude plus froide encore que les murs d’une prison.

Machiavel aurait probablement trouvé cette distance nécessaire. Dans Le Prince, il rappelle qu’un gouvernant qui veut se maintenir doit apprendre à ne pas être toujours bon, selon les circonstances. La raison d’État, les rapports de force et la conservation du pouvoir commandent parfois ce que la morale réprouve.

Mais à force de gouverner selon la seule nécessité politique, que reste-t-il de l’humanité du pouvoir ?

Un État ne peut certes fonctionner selon les affinités personnelles. Il ne peut être administré par l’émotion, ni livré aux obligations privées des dirigeants. Pourtant, l’État gagne en grandeur lorsque ceux qui l’incarnent savent que la fonction ne les dispense pas d’être humains. La séparation des pouvoirs est un principe constitutionnel ; elle ne doit jamais devenir un alibi pour la séparation des consciences.

Dans nos sociétés, l’amitié et la fraternité ne sont pas de simples ornements du langage social. Elles prennent leur véritable mesure au moment de l’épreuve. Nous le disons depuis toujours :

إنما الإخوان في الشدائد

Les frères se reconnaissent dans les difficultés.

Or c’est précisément dans les temps difficiles que les fidélités politiques se révèlent souvent les plus fragiles. Tant que le pouvoir protège, distribue, rassemble et promet, les amis sont nombreux. Lorsque le pouvoir se retire, lorsque l’honneur vacille, lorsque les tribunaux parlent et que les portes se ferment, les compagnons deviennent rares. Les solidarités de circonstance se dissipent alors comme une brume.

Les Grecs avaient compris que l’amitié suppose une relation libre entre égaux. Mais comment l’égalité pourrait-elle survivre lorsque l’un est président et l’autre prisonnier ? Comment une amitié peut-elle demeurer intacte lorsque l’un possède la parole institutionnelle, les palais, les gardes, les dossiers et les symboles de l’État, tandis que l’autre ne possède plus que sa mémoire, sa colère et la possibilité d’écrire une lettre ?

La réponse est douloureuse : l’amitié politique meurt souvent lorsque l’un des amis devient le sujet de l’autre.

Tahar Ben Jelloun avait observé, avec une justesse cruelle, que « la politique dénature et ruine l’amitié ». Non parce que tout homme politique serait dépourvu de sentiment, mais parce que la politique moderne soumet les relations humaines à une logique implacable : l’utilité, le risque, la réputation, les alliances, l’intérêt et la survie.

Dans cette logique, l’ami d’hier peut devenir le fardeau d’aujourd’hui.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait pu alors prendre le ton de la désillusion :

« Nous avons cru que notre histoire était plus solide que le pouvoir. Nous avons cru que les années partagées créaient une dette que le temps ne pouvait effacer. Mais le pouvoir ne reconnaît ni les serments ni les souvenirs lorsqu’il exige de choisir entre l’homme et la fonction. »

C’est peut-être là la leçon la plus sévère de cette histoire. Non pas une leçon sur le seul destin de Mohamed Ould Abdel Aziz, ni seulement sur l’attitude de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, mais une leçon sur la politique elle-même.

La politique sans morale devient gestion froide des rapports de force. La morale sans lucidité devient naïveté. Et l’amitié sans indépendance devient un contrat précaire, valable tant que les intérêts convergent.

L’on peut juger Aziz, et la justice doit pouvoir accomplir son œuvre. L’on peut défendre Ghazouani au nom des institutions, et les institutions doivent être préservées. Mais l’on ne peut pas empêcher la conscience de poser cette question : qu’aurait coûté une parole d’humanité à celui qui, pendant plus de trois décennies, fut compagnon d’armes, compagnon de route et compagnon de pouvoir ?

Il ne s’agissait pas de libérer un homme par fidélité. Il s’agissait peut-être seulement de ne pas le laisser entièrement seul face à sa chute.

Le poète Tarfah ibn al-‘Abd avait résumé, il y a des siècles, la vérité des relations humaines :

عَنِ المَرءِ لا تَسأَل وَسَل عَن قَرينَهُ
فَكُلُّ قَرينٍ بِالمُقارِنِ يَقتَدي

Ne questionne pas l’homme sur lui-même ; interroge plutôt son compagnon,
car tout compagnon finit par ressembler à celui qu’il accompagn
e.

Et plus loin, dans la gravité de sa Mu‘allaqa, il nous rappelle que les jours ne sont qu’un prêt :

لَعَمرُكَ ما الأَيامُ إِلّا مُعارَةٌ
فَما اِستَطَعتَ مِن مَعروفِها فَتَزَوَّدِ

Par ta vie, les jours ne sont qu’une chose prêtée ;
alors emporte avec toi autant de bien que tu pourras.

Le pouvoir est prêté. 

Les honneurs sont prêtés. 

Les palais, les fonctions, les alliances et les fidélités proclamées sont souvent prêtés. 

Il ne reste, lorsque les années se referment, que ce que l’on a su préserver d’humanité.

La lettre officielle d’Aziz à Ghazouani restera peut-être secrète. Mais la lettre qu’il n’a pas écrite, elle, résonne déjà dans le silence de leur ancienne amitié. Elle ne demande pas nécessairement justice contre la justice. Elle demande, plus simplement et plus tragiquement, ce que la politique accorde rarement : que l’homme qui détient le pouvoir se souvienne de l’homme qu’il a laissé derrière lui.

Misère d’amitié. Misère de politique.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.