jeudi 3 septembre 2026

Un général plus important qu’un particulier ? La détention de Lebatt Ould Mayouf. Pr ELY Mustapha

 

Le 26 août 2026, le général à la retraite Lebatt Ould Mayouf est interpellé à son domicile par des éléments chargés de la lutte contre la cybercriminalité, après avoir été convoqué à la suite de propos critiques tenus dans une émission médiatique. Les informations publiées indiquent que ces propos portaient notamment sur la gouvernance du pays et sur la crise électrique qui affectait Nouakchott. Les autorités n’ont toutefois pas rendu publiques, au moment de la rédaction de cet article, les charges précises retenues contre lui.

L’arrestation du général à la retraite Lebatt Ould Mayouf, membre du bureau exécutif du parti «Mauritanie en avant » et président en exercice du Pôle de la Coalition de l’opposition démocratique, pose une question qui dépasse sa personne : en Mauritanie, la loi protège-t-elle également le général, le militant politique, le journaliste, le lanceur d’alerte et le simple citoyen ?

Le parti « Mauritanie en avant » a dénoncé une escalade dangereuse et suspendu sa participation aux préparatifs du dialogue national. Le parti Tewassoul et la Coalition de l’opposition démocratique ont également demandé sa libération et dénoncé une atteinte à la liberté d’expression.

Cette affaire doit être examinée sans complaisance, mais également sans esprit tribal. Lebatt Ould Mayouf ne doit être défendu ni parce qu’il est général, ni parce qu’il appartient à une famille ou à une région déterminée. Il doit être défendu parce qu’il est un citoyen, titulaire des mêmes droits fondamentaux que tous les autres Mauritaniens.

La règle démocratique est simple : un général n’est pas supérieur à un particulier devant la loi, mais il n’est pas non plus inférieur à lui dans l’exercice de ses libertés.

Un général n’est pas au-dessus de la loi

Il faut commencer par écarter toute conception féodale de la justice. Le grade militaire, même prestigieux, ne confère pas une immunité générale. Un général à la retraite demeure soumis au droit commun pour les actes étrangers à l’exercice de ses anciennes fonctions militaires. S’il est démontré qu’il a commis une infraction, il doit répondre de ses actes devant une juridiction indépendante, selon une procédure régulière.

Cette exigence vaut pour Lebatt Ould Mayouf comme pour tout autre citoyen. Son passé militaire, ses responsabilités dans l’État et ses engagements nationaux ne peuvent justifier ni impunité ni traitement de faveur. L’État de droit ne consiste pas à protéger les puissants contre la justice ; il consiste à soumettre les puissants comme les faibles à des règles générales, publiques et contrôlables.

Mais cette première affirmation ne doit pas être utilisée pour justifier l’arbitraire. Dire qu’un général n’est pas au-dessus de la loi ne signifie pas que le pouvoir peut l’arrêter sans exposer clairement les motifs de son arrestation, prolonger sa détention sans contrôle judiciaire ou transformer une critique politique en crime de sûreté de l’État.

L’égalité devant la loi comporte deux dimensions indissociables :

·         nul ne doit bénéficier d’une immunité fondée sur son grade, sa richesse, son origine ou ses relations ;

·         nul ne doit être privé de ses droits en raison de son statut, de son opinion ou de son opposition au gouvernement.

La justice républicaine doit donc refuser à la fois le privilège et la persécution.

Un général à la retraite redevient un citoyen

Le militaire en activité est soumis à des obligations particulières de discipline, de neutralité et de réserve. Ces exigences peuvent se justifier par la nécessité de préserver la cohésion de l’armée et la subordination des forces armées au pouvoir civil.

Mais le général à la retraite n’est plus un militaire en service. Il ne commande plus une unité, ne dispose plus d’une force armée et n’agit plus au nom de l’institution militaire, sauf mandat particulier. Il redevient un citoyen politique, avec le droit de participer au débat public, d’adhérer à un parti, de critiquer le gouvernement et de proposer une autre orientation nationale.

Le passage de l’uniforme à la citoyenneté ne peut pas produire une déchéance civique permanente. Le service militaire ne doit pas être transformé en condamnation à vie au silence.

La Constitution mauritanienne garantit la liberté d’opinion et d’expression. Dans sa formulation accessible, l’article 10 garantit notamment la liberté d’opinion, de pensée, d’expression, de réunion et d’association. D’autres versions constitutionnelles reproduisent cette garantie en précisant que chacun peut exprimer et diffuser librement des informations, des idées et des opinions, sous réserve des limites expressément prévues par la loi.

Le statut d’ancien général ne retire donc pas à Lebatt Ould Mayouf son droit à la parole. Il peut être critiqué, contredit ou poursuivi si des faits pénalement constitués sont établis. Mais il ne peut pas être réduit au silence simplement parce que ses propos sont gênants pour le gouvernement ou parce que son passé militaire donne à sa parole une portée politique particulière.

Une démocratie ne protège pas seulement les opinions consensuelles. Elle protège surtout les opinions dérangeantes, minoritaires et critiques.

La critique du gouvernement est un droit démocratique

La liberté d’expression ne protège pas uniquement les opinions abstraites ou culturelles. Elle couvre aussi le débat politique, l’évaluation de l’action gouvernementale, la dénonciation des défaillances administratives et la critique des politiques publiques.

L’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques protège le droit de chacun de détenir des opinions sans ingérence et de rechercher, recevoir et communiquer des informations et des idées de toute nature, par tout moyen. Le même article admet certaines restrictions, mais celles-ci doivent être prévues par la loi et nécessaires à la protection d’intérêts précis, tels que les droits d’autrui, la sécurité nationale ou l’ordre public.

La Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples reconnaît également à toute personne le droit à l’information ainsi que le droit d’exprimer et de diffuser ses opinions. La Commission africaine considère la liberté d’expression comme un élément indispensable de la démocratie et affirme que toute personne doit pouvoir l’exercer sans discrimination.

Ces textes n’autorisent pas nécessairement l’appel à la violence, la menace personnelle ou la divulgation d’informations militaires classifiées. Mais une critique sévère de la gouvernance, une dénonciation de la mauvaise gestion ou un appel politique au changement ne doivent pas être assimilés automatiquement à une infraction contre l’État.

Il faut distinguer clairement :

·         la critique politique, qui relève du débat démocratique ;

·         l’accusation factuelle mensongère, qui peut engager la responsabilité de son auteur ;

·         l’incitation directe à la violence, qui peut être pénalement réprimée ;

·         la contestation pacifique du pouvoir, qui demeure protégée.

Cette distinction semble élémentaire. Pourtant, c’est précisément son effacement qui permet aux régimes autoritaires de présenter toute opposition comme une menace existentielle.

Une procédure opaque affaiblit la légitimité de l’État

Dans l’affaire Lebatt Ould Mayouf, le problème ne réside pas seulement dans l’interpellation elle-même. Il réside aussi dans le manque d’informations judiciaires précises communiquées au public.

Les informations disponibles font état d’une convocation par les services spécialisés dans les crimes cybernétiques, puis d’une arrestation et d’un transfert vers la Gendarmerie nationale. Elles rapportent également l’existence d’une plainte du procureur de Nouakchott-Ouest et l’hypothèse de poursuites liées à un appel à la chute du régime. Le parti du général affirme cependant que l’enregistrement audio utilisé contre lui serait fabriqué.

Dans un État de droit, ces accusations doivent être vérifiables. Il faut notamment connaître :

·         l’identité de l’autorité ayant ordonné l’interpellation ;

·         la qualification juridique exacte des faits ;

·         le contenu précis des propos reprochés ;

·         l’existence d’un enregistrement authentifié ;

·         la durée légale de la garde à vue ;

·         l’accès du prévenu à un avocat ;

·         la décision judiciaire justifiant le maintien en détention.

Sans ces garanties, la lutte contre la cybercriminalité devient un instrument de police politique. Le numérique ne doit pas constituer une zone de non-droit, mais la qualification de « crime cybernétique » ne peut pas servir à donner une apparence technique à la répression d’une opinion politique.

La justice ne doit pas seulement être rendue ; elle doit être visible, motivée et contradictoire.

L’injustice des lois réprimant l’expression

La loi sur la cybercriminalité

La loi mauritanienne n° 2016-007 du 20 janvier 2016 relative à la cybercriminalité organise la répression d’infractions commises au moyen des technologies de l’information et de la communication.

Une législation contre les attaques informatiques, la fraude numérique, l’extorsion, l’usurpation d’identité ou l’exploitation sexuelle des mineurs est légitime. Le problème apparaît lorsque des dispositions très larges sont utilisées pour poursuivre des paroles politiques, des publications critiques ou des dénonciations publiques.

Certaines dispositions prévoient des peines extrêmement lourdes, notamment pour des infractions liées à la défense nationale ou à la sécurité de l’État. Le texte mentionne ainsi la réclusion à perpétuité pour certaines atteintes à la défense nationale. Une telle sévérité appelle une interprétation stricte et une vigilance judiciaire renforcée.

Une loi pénale acceptable doit respecter quatre exigences :

·         la précision de l’incrimination ;

·         la prévisibilité de la sanction ;

·         la nécessité de l’intervention pénale ;

·         la proportionnalité entre le dommage et la peine.

Lorsqu’une loi permet de confondre une fausse information volontairement nuisible avec une erreur journalistique, une critique politique ou une opinion polémique, elle devient incompatible avec les exigences de la liberté d’expression.

La loi sur les symboles nationaux

La loi n° 2021-021 porte sur la protection des symboles nationaux et l’incrimination des atteintes à l’autorité de l’État et à l’honneur du citoyen.

Elle vise notamment les actes commis au moyen des technologies numériques ou des réseaux sociaux et susceptibles de porter atteinte à l’autorité de l’État, à la sûreté nationale, à la paix civile, à la cohésion sociale, à la vie privée ou à l’honneur du citoyen. Elle prévoit notamment des peines de deux à quatre ans d’emprisonnement et des amendes de 200 000 à 500 000 ouguiyas pour certaines atteintes.

La protection du drapeau, de l’hymne national et de l’intégrité territoriale peut constituer un objectif légitime. Mais l’autorité de l’État ne doit pas être assimilée à la personne du chef de l’État, ni la critique d’un gouvernement à une attaque contre la nation.

ARTICLE 19 et plusieurs organisations de la société civile ont dénoncé le caractère vague et potentiellement liberticide de cette loi, en estimant qu’elle pouvait menacer la liberté d’expression sur les réseaux sociaux.

Le danger est double. D’abord, la loi protège excessivement les institutions contre la critique. Ensuite, elle laisse aux autorités une grande marge pour déterminer ce qui constituerait un outrage, un mépris ou une atteinte à l’honneur.

Or, en démocratie, l’honneur d’une institution ne peut pas être protégé au prix du silence des citoyens. Les personnes disposent de droits à la réputation ; les gouvernements, eux, doivent accepter un niveau élevé de critique parce qu’ils exercent le pouvoir au nom du peuple.

La notion de « fausse information »

La lutte contre la désinformation est nécessaire, notamment lorsqu’elle vise à provoquer des violences, à susciter une panique grave ou à manipuler une élection. Mais une notion trop générale de « fausse information » peut devenir une arme contre les journalistes, les lanceurs d’alerte et les opposants.

Une information ne doit pas être qualifiée de fausse simplement parce qu’elle embarrasse l’administration. Une opinion erronée n’est pas automatiquement une infraction. Une estimation politique, une dénonciation ou une critique ne sont pas des faits juridiquement falsifiables de la même manière qu’un document comptable ou un acte administratif.

La réponse à une information contestée devrait prioritairement être :

·         le droit de réponse ;

·         la publication des données officielles ;

·         le débat contradictoire ;

·         la rectification ;

·         le recours civil en cas de dommage démontré.

La prison doit rester l’exception absolue, réservée aux comportements causant un préjudice grave et clairement établi.

Tribalisme, régionalisme et bigotisme : les faux défenseurs

L’arrestation du général a naturellement suscité des réactions fondées sur les appartenances sociales, tribales et régionales. Cette réaction est compréhensible dans une société où les solidarités familiales et tribales jouent encore un rôle important. Mais elle est politiquement dangereuse.

Défendre Lebatt Ould Mayouf parce qu’il est le fils de tel homme, le membre de telle tribu ou l’enfant de telle région revient à accepter que les droits dépendent de la naissance. C’est reconnaître implicitement que le citoyen sans ascendance prestigieuse ne mérite pas la même mobilisation.

Cette logique produit trois injustices :

·         elle invisibilise les détenus issus de groupes marginalisés ;

·         elle transforme les droits humains en privilèges communautaires ;

·         elle encourage le pouvoir à sélectionner ses victimes et ses protégés.

Le tribalisme réclame la libération des siens, mais accepte souvent le silence lorsque la victime appartient à une autre communauté. Le régionalisme proteste contre l’arrestation d’un notable de sa zone, mais ne s’indigne pas toujours lorsque des citoyens d’une autre région sont arrêtés. Le bigotisme invoque la religion pour défendre certains prisonniers, mais peut justifier la persécution de ceux qui ne correspondent pas à sa conception de l’orthodoxie.

La défense véritable de Lebatt Ould Mayouf doit donc être universaliste : ce qui lui arrive serait injuste même s’il était pauvre, inconnu, sans ascendance prestigieuse et sans réseau politique.

La question n’est pas : « De quelle tribu est-il ? »

La question est : « Quel acte précis lui est reproché et la restriction de sa liberté est-elle nécessaire, légale et proportionnée ? »

La République contre les privilèges de naissance

La Mauritanie ne pourra construire une démocratie stable tant que la citoyenneté restera subordonnée aux hiérarchies sociales. L’État moderne ne peut pas fonctionner sur la base du rang tribal, du prestige familial ou de l’autorité religieuse privée.

L’égalité devant la loi n’est pas une formule abstraite. Elle implique que :

·         le fils d’un général et le fils d’un paysan bénéficient des mêmes garanties ;

·         l’ancien officier et le militant antiesclavagiste disposent des mêmes droits procéduraux ;

·         le notable et le journaliste indépendant puissent critiquer le gouvernement ;

·         le croyant rigoriste et le citoyen séculier soient protégés contre l’arbitraire ;

·         l’opposition politique ne soit pas traitée comme une criminalité.

Le cas de Biram Dah Abeid illustre l’ancienneté de ces tensions. Le député et militant abolitionniste a été arrêté en 2018, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle et élu député, dans le cadre d’accusations liées à ses activités politiques et militantes. Des organisations internationales avaient également dénoncé la détention de militants antiesclavagistes et demandé leur libération.

Ces affaires montrent qu’une démocratie ne peut pas être jugée seulement à l’existence d’élections ou de partis légalement reconnus. Elle doit aussi être évaluée selon la manière dont elle traite ses dissidents.

Le dialogue national ne peut pas commencer par les prisons

La suspension par « Mauritanie en avant » de sa participation aux préparatifs du dialogue national est politiquement significative. Un dialogue national ne peut pas être crédible si, au même moment, des responsables politiques sont convoqués, arrêtés ou placés en détention en raison de leurs critiques.

Le dialogue exige au minimum :

·         la liberté de parole des participants ;

·         l’absence de menaces judiciaires ;

·         l’accès égal aux médias ;

·         la libération des détenus d’opinion ;

·         la transparence des procédures ;

·         la possibilité de critiquer les institutions sans risquer la prison.

La démocratie ne consiste pas à inviter l’opposition dans une salle de réunion après avoir neutralisé ses dirigeants par la police et les tribunaux. Le dialogue ne doit pas être un décor institutionnel destiné à légitimer une répression déjà engagée.

Si le pouvoir souhaite un véritable dialogue, il doit commencer par créer les conditions psychologiques et juridiques de la confiance. La libération des détenus poursuivis pour leurs opinions serait un premier acte concret.

Libérer tous les détenus de la parole

La demande de libération ne doit pas être limitée à Lebatt Ould Mayouf. Elle doit concerner tous les prévenus, condamnés et prisonniers détenus pour avoir exercé pacifiquement leur liberté d’expression.

Cette exigence englobe notamment :

·         les journalistes poursuivis pour leurs enquêtes ;

·         les militants antiesclavagistes ;

·         les défenseurs des droits humains ;

·         les lanceurs d’alerte ;

·         les opposants politiques ;

·         les citoyens poursuivis pour des publications critiques ;

·         les personnes détenues pour avoir dénoncé des discriminations ou des abus administratifs.

La FIDH a récemment décrit un écart préoccupant entre les engagements internationaux de la Mauritanie et la réalité des droits humains. Elle a documenté des arrestations, détentions et poursuites contre des défenseurs des droits humains, notamment dans les affaires liées à l’esclavage et à la discrimination. La Mauritanie a par ailleurs reçu 229 recommandations dans le cadre de son quatrième Examen périodique universel devant le Conseil des droits de l’Homme en janvier 2026, plusieurs recommandations portant sur la réforme du cadre juridique et la protection des défenseurs.

La libération doit être accompagnée de mesures structurelles :

-          abandonner les poursuites fondées uniquement sur une opinion politique pacifique ;

-          réexaminer les condamnations prononcées sur la base de textes vagues ;

-          réformer la loi sur la cybercriminalité ;

-          réviser la loi sur les symboles nationaux ;

-          limiter strictement les infractions de fausses informations ;

-          garantir l’accès immédiat à un avocat ;

-          assurer le contrôle effectif de la détention par un juge indépendant ;

-          protéger les journalistes et les défenseurs des droits humains ;

-          publier les décisions judiciaires motivées ;

-          indemniser les victimes de détentions arbitraires.

Du général au particulier

 

L’affaire Lebatt Ould Mayouf met à l’épreuve la cohérence de la République mauritanienne.

Le général n’est pas plus important qu’un particulier devant la loi. Son grade ne doit produire ni privilège ni immunité. Mais son grade ne peut pas non plus justifier une restriction de ses droits que l’on n’appliquerait pas à un simple citoyen.

Il doit répondre de ses actes s’il existe une infraction établie. Mais il doit aussi pouvoir parler, critiquer le gouvernement, dénoncer la mauvaise gouvernance et appeler au changement politique pacifique. La critique du régime n’est pas, par elle-même, une atteinte à l’État. Dans une démocratie, elle constitue souvent le premier service rendu à l’État.

Le défendre au nom du tribalisme, du régionalisme, de l’ascendance paternelle ou du bigotisme serait une faute politique. Cela reviendrait à reproduire les structures sociales que la démocratie devrait dépasser. Lebatt Ould Mayouf doit être défendu au nom d’un principe plus grand que sa personne : aucun citoyen ne doit être emprisonné pour une opinion pacifiquement exprimée.

La Mauritanie doit libérer les prévenus, les condamnés et les prisonniers détenus pour leur liberté d’expression. Elle doit réformer les lois qui confondent la critique avec la criminalité. Elle doit cesser de protéger l’autorité des gouvernants contre le contrôle des citoyens.

Du général au particulier, la règle est indivisible : même dignité, mêmes droits, même protection, même loi.

Une République qui exige le silence au nom de l’honneur de l’État finit par déshonorer la justice. Une démocratie qui emprisonne ses critiques ne protège pas la stabilité : elle organise la peur.

Pr ELY Mustapha

mercredi 2 septembre 2026

Mauritanie : Un budget de la Présidence intouchable et ne connaît jamais la rigueur, mais… Par Pr ELY Mustapha


Je m'attendais, en examinant le budget de la Présidence de la République, à découvrir que mon pays, parmi les plus pauvres du monde (non par sa nature, mais par sa gouvernance),  consacre trop d'argent à son sommet de l'État. C'est l'intuition la plus naturelle (déformation professionnelle de tant d’années d’audit)…est souvent la bonne, ailleurs. Ce n'est, cependant, pas ce que les chiffres m’ont montré ici.

J’ai examiné le budget 2026 de la Présidence de la République et du Secrétariat Général de la Présidence de la Mauritanie (Loi de Finances 2026, Loi de Finances Rectificative 2026, projet de loi portant règlement définitif du budget de 2023), croisé avec l’analyse  de trésorerie 2024-2026 déjà mené dans mon  article précédent (voir mon blog)  et avec des données publiques vérifiées sur le budget 2026 de la Présidence de la République du Sénégal (déclarations du ministère des Finances du Sénégal rapportées par la presse spécialisée), le produit intérieur brut et la population des deux pays, aux taux de change constatés le 18 août 2026.

Et pour sacrifier à mon rôle d'enseignant vulgarisateur de l'information financière pour le grand public, il me semble utile de préciser les repères théoriques et normatifs qui structurent mon analyse. J’invoque d'abord Paul Samuelson et sa théorie des préférences révélées (1938), que j'applique ici à la lecture des priorités budgétaires effectives d'un gouvernement, et cela, au-delà de son discours déclaré. La théorie de l'agence et de l'asymétrie d'information développée par Michael Jensen et William Meckling (1976), permet d’éclairer le décalage entre l'information détenue par l'administration et celle réellement transmise au Parlement au moment du vote budgétaire. Je recours aussi au modèle du Léviathan de Geoffrey Brennan et James Buchanan, exposé dans « The Power to Tax » (1980) et rattaché à la théorie du choix public, qui met en évidence la tendance de l'appareil d'État à protéger en priorité les moyens de son propre fonctionnement.

 Enfin, je m'appuie, comme je le fais souvent dans mes articles, sur les référentiels PEFA (Public Expenditure and Financial Accountability), qui offrent des critères reconnus pour évaluer l'exhaustivité et la lisibilité des documents budgétaires.

Entrons donc dans le vif du sujet : le budget combiné de la Présidence de la République et de son Secrétariat Général - deux « titres budgétaires » distincts dans la nomenclature de la loi de finances, c'est-à-dire deux blocs de crédits votés séparément mais qui, ensemble, financent l'ensemble de l'appareil présidentiel - s'élève, pour 2026, à 530 884 512 ouguiyas, environ 13,2 millions de dollars. Comparé au Sénégal, dont la présidence a défrayé la chronique cette année avec un budget affiché en hausse de 160 %, le chiffre mauritanien est, une fois l'exercice de comparaison mené avec la rigueur qu'il exige, deux à trois fois plus faible rapporté à la richesse nationale, au budget de l'État ou au nombre d'habitants. Ce n'est pas la conclusion que j'étais parti chercher. C'est celle que les chiffres imposent, et il faut la dire telle quelle avant d'aller plus loin - car ce qu'ils révèlent ensuite est, à sa manière, plus préoccupant qu'un simple excès de taille.

Ce que la comparaison avec le Sénégal ne prouve pas

Le budget 2026 de la Présidence sénégalaise affiche 204,5 milliards de FCFA, contre 78,6 milliards en 2025 - une hausse de 160 % qui a, à juste titre, suscité la controverse à Dakar. Mais le ministre des Finances sénégalais lui-même a expliqué cette hausse par un changement de périmètre budgétaire, c'est-à-dire par le rattachement administratif - le transfert, dans les comptes de la présidence, d'entités qui étaient auparavant budgétées ailleurs - de sept agences jusque-là autonomes : un fonds de garantie des investissements, une agence de délégation à l'entrepreneuriat rapide, une agence de gestion du patrimoine bâti de l'État, un fonds souverain d'investissements stratégiques, la commission électorale, le régulateur des télécommunications et l'agence spatiale sénégalaise. À périmètre inchangé - c'est-à-dire en ne comptant que ce qui, dans les deux budgets, correspond à la même réalité institutionnelle d'une année sur l'autre -, le même document chiffre le budget réel de la présidence sénégalaise à 64 milliards de FCFA, en recul de 18,6 % par rapport à 2025.

C'est cette base à périmètre constant, et elle seule, qui peut être comparée sérieusement au chiffre mauritanien, qui n'a connu aucun rattachement de ce type. Rapportée au produit intérieur brut de chaque pays - c'est-à-dire à la valeur totale de tout ce que chaque économie produit en une année, l'unité de mesure la plus courante pour juger si une dépense publique est proportionnée à la richesse nationale -, la présidence sénégalaise représente 0,28 % du PIB du Sénégal, contre 0,09 % pour son équivalent mauritanien : trois fois plus. Rapportée au budget total de l'État, elle pèse 0,86 % au Sénégal contre 0,40 % en Mauritanie : plus du double. Par habitant, 5,83 dollars au Sénégal contre 2,43 dollars en Mauritanie. Sur les trois mesures qui permettent une comparaison internationale rigoureuse, la présidence mauritanienne coûte proportionnellement moins cher que sa voisine sénégalaise. Une analyse honnête ne peut pas conclure l'inverse simplement parce que c'est la conclusion qu'on attendait.

La vraie anomalie : un budget qui ne connaît jamais la rigueur

Si la taille ne pose pas de problème à l'échelle internationale, le traitement budgétaire de cette dépense, en interne, pose une question bien réelle. La loi de finances rectificative - le texte qu'un Parlement vote en cours d'année pour ajuster les prévisions initiales à la réalité constatée, à la hausse ou à la baisse - a révisé, en juillet 2026, le budget total de l'État de 132,18 à 140,34 milliards d'ouguiya, une hausse de 6,17 %, portée notamment par des lignes qui bondissent de 70 % ou plus. Le budget de la Présidence, lui, n'a pas varié d'une seule ouguiya. Zéro pour cent d'écart, sur ses deux titres et sur chacun de leurs chapitres, quand des dizaines d'autres lignes du même document ont été révisées de plusieurs dizaines de points.

L'exécution réelle du dernier exercice clos et définitivement réglé, 2023, confirme la même logique. Le taux d'exécution budgétaire - c'est-à-dire la part des crédits votés qui a effectivement été dépensée et payée, un indicateur qui mesure la fiabilité concrète d'une prévision - s'est élevé à 97,2 % pour la Présidence, contre 91 % pour l'ensemble des dépenses de l'État la même année. Cette même année, comme je l’avais montré dans un article précédent, les dépenses regroupées sous l'appellation « Dépenses Prioritaires » ( qui financent notamment les programmes de développement rural et communal) ont été exécutées à 20,8 % de leur propre plan, un manque de 14,9 milliards d'ouguiya.

Il y a, en économie du choix public, un principe simple qui éclaire ce contraste : la théorie des préférences révélées, formulée à l'origine par l'économiste Paul Samuelson pour expliquer le comportement des consommateurs, mais devenue, en science politique et en finances publiques, un outil courant pour lire les priorités réelles d'un gouvernement.

 Elle part d'un constat de bon sens : ce qu'un acteur déclare vouloir, compte moins que ce qu'il choisit effectivement de préserver lorsqu'une contrainte l'oblige à arbitrer. Un discours budgétaire peut annoncer, comme celui de la Mauritanie l'a fait à plusieurs reprises dans les documents examinés par cette série, la priorité donnée au développement et aux secteurs sociaux. Mais lorsque les recettes rentrent moins vite que prévu, ce n'est pas le budget de la Présidence qui absorbe l'ajustement - c'est le développement. La préférence réellement révélée par l'exécution, semaine après semaine, année après année, ne coïncide pas avec la préférence déclarée dans le discours.

Ce que révèle une ligne de 52,8 millions qui change de nom

Le chapitre « Coordination des activités administratives de la Présidence » comporte une ligne de 52 800 000 ouguiyas, identique dans la loi de finances initiale et dans sa version rectifiée, classée sous l'intitulé « Autres dépenses » - sans aucune autre précision. Ce n'est qu'en consultant le règlement définitif du budget de 2023, le document qui, contrairement aux lois de finances, détaille l'exécution jusqu'au niveau le plus fin de la nomenclature budgétaire, que cette même ligne se révèle porter un nom propre : « Fonds Spéciaux ». 

Un parlementaire ou un citoyen qui ne disposerait, au moment du vote, que de la loi de finances - le seul document normalement public à ce stade - n'a aucun moyen de savoir que cette ligne recouvre des fonds spéciaux plutôt que des dépenses de fonctionnement ordinaires. Il lui faut attendre le règlement de l'exercice, publié plusieurs années plus tard, pour le découvrir - au moment précis où la décision est déjà prise, l'argent déjà dépensé, et le contrôle politique en amont devenu sans objet.

C'est exactement la situation que la théorie de l'agence, développée en économie par Michael Jensen et William Meckling à partir des années 1970, décrit sous le nom d'asymétrie d'information : une relation où un « mandant » ( le Parlement et, à travers lui, le citoyen, qui autorise une dépense)  dépend d'un « mandataire » ( l'Administration, qui exécute cette dépense )  pour obtenir une information que ce dernier détient mais ne transmet pas intégralement au moment où elle serait utile. 

La théorie ne prétend pas que le mandataire agit nécessairement de mauvaise foi; elle établit simplement que, dès lors que l'information circule à retardement, le contrôle démocratique de la dépense s'exerce sur un document déjà incomplet. Une ligne intitulée sobrement « Autres dépenses » au moment du vote, et « Fonds Spéciaux » trois ans plus tard, en est une illustration précise.

L'arithmétique qui refroidit les ardeurs...

Il serait tentant de conclure que réduire ou supprimer ce budget libérerait des ressources significatives pour le développement du pays. L'arithmétique, examinée avec la même rigueur que le reste de cet article, ne le permet pas. 

Le budget combiné de la Présidence (530,9 millions d'ouguiya) ne représente que 3,57 % du seul manque constaté en 2025 sur les Dépenses Prioritaires par rapport à leur propre plan de trésorerie, et 0,74 % de l'enveloppe totale que ce poste était censé recevoir. Supprimer intégralement la Présidence ne financerait donc qu'une fraction marginale du déficit de développement déjà documenté sur une seule année. 

Il faut aussi créditer un fait qui va, une fois de plus, à l'encontre de l'intuition de départ : le budget combiné de la Présidence a reculé de 5,2 % en valeur nominale entre 2023 et 2026, quand le budget total de l'État progressait, sur la même période, de plus de 35 %. Sa part dans le budget total est passée de 0,57 % à 0,40 %. Ce n'est pas un budget qui dérive vers toujours plus de moyens.

 

L'économie du choix public offre un dernier cadre de lecture utile ici : le modèle dit « du Léviathan », développé par les économistes Geoffrey Brennan et James Buchanan à la fin des années 1970, qui invite à ne pas présumer que l'appareil d'État se comporte comme un agent bienveillant maximisant le seul bien-être collectif, mais à examiner s'il ne tend pas, structurellement, à protéger en priorité les moyens de son propre fonctionnement et de son propre pouvoir - indépendamment de la taille absolue de ces moyens. Ce n'est ni une accusation, ni une conclusion que les chiffres examinés ici permettent d'établir avec certitude sur les intentions de qui que ce soit. C'est une grille de lecture, qui rend intelligible ce que les chiffres montrent sans détour : un budget modeste à l'échelle internationale, mais qui échappe systématiquement à l'exercice même qui frappe le reste des finances publiques mauritaniennes en période de tension, et dont une partie de la composition ne se révèle qu'après coup.

Le vrai constat n'est donc pas que la Mauritanie dépenserait trop pour sa Présidence,  la comparaison avec le Sénégal nous dit l'inverse, et il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître, et cela malgré le climat de corruption et de gabegie qui caractérise la gestion des finances publiques.

 Le vrai constat, à mon humble avis de citoyen, est qu'un pays parmi les plus pauvres du monde, qui peine à financer un cinquième de ses propres priorités de développement documentées, maintient malgré tout un petit budget rendu totalement intouchable, quand tout le reste doit s'ajuster. 

Le corriger ne résoudra pas, à lui seul, la question du développement :  l'arithmétique de ce dossier l'interdit. Mais il révélerait, mieux qu'aucun discours, si l'État mauritanien est prêt à appliquer à lui-même la rigueur qu'il impose au reste de son budget.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.