mercredi 2 septembre 2026

Mauritanie : Un budget de la Présidence intouchable et ne connaît jamais la rigueur, mais… Par Pr ELY Mustapha


Je m'attendais, en examinant le budget de la Présidence de la République, à découvrir que mon pays, parmi les plus pauvres du monde (non par sa nature, mais par sa gouvernance),  consacre trop d'argent à son sommet de l'État. C'est l'intuition la plus naturelle (déformation professionnelle de tant d’années d’audit)…est souvent la bonne, ailleurs. Ce n'est, cependant, pas ce que les chiffres m’ont montré ici.

J’ai examiné le budget 2026 de la Présidence de la République et du Secrétariat Général de la Présidence de la Mauritanie (Loi de Finances 2026, Loi de Finances Rectificative 2026, projet de loi portant règlement définitif du budget de 2023), croisé avec l’analyse  de trésorerie 2024-2026 déjà mené dans mon  article précédent (voir mon blog)  et avec des données publiques vérifiées sur le budget 2026 de la Présidence de la République du Sénégal (déclarations du ministère des Finances du Sénégal rapportées par la presse spécialisée), le produit intérieur brut et la population des deux pays, aux taux de change constatés le 18 août 2026.

Et pour sacrifier à mon rôle d'enseignant vulgarisateur de l'information financière pour le grand public, il me semble utile de préciser les repères théoriques et normatifs qui structurent mon analyse. J’invoque d'abord Paul Samuelson et sa théorie des préférences révélées (1938), que j'applique ici à la lecture des priorités budgétaires effectives d'un gouvernement, et cela, au-delà de son discours déclaré. La théorie de l'agence et de l'asymétrie d'information développée par Michael Jensen et William Meckling (1976), permet d’éclairer le décalage entre l'information détenue par l'administration et celle réellement transmise au Parlement au moment du vote budgétaire. Je recours aussi au modèle du Léviathan de Geoffrey Brennan et James Buchanan, exposé dans « The Power to Tax » (1980) et rattaché à la théorie du choix public, qui met en évidence la tendance de l'appareil d'État à protéger en priorité les moyens de son propre fonctionnement.

 Enfin, je m'appuie, comme je le fais souvent dans mes articles, sur les référentiels PEFA (Public Expenditure and Financial Accountability), qui offrent des critères reconnus pour évaluer l'exhaustivité et la lisibilité des documents budgétaires.

Entrons donc dans le vif du sujet : le budget combiné de la Présidence de la République et de son Secrétariat Général - deux « titres budgétaires » distincts dans la nomenclature de la loi de finances, c'est-à-dire deux blocs de crédits votés séparément mais qui, ensemble, financent l'ensemble de l'appareil présidentiel - s'élève, pour 2026, à 530 884 512 ouguiyas, environ 13,2 millions de dollars. Comparé au Sénégal, dont la présidence a défrayé la chronique cette année avec un budget affiché en hausse de 160 %, le chiffre mauritanien est, une fois l'exercice de comparaison mené avec la rigueur qu'il exige, deux à trois fois plus faible rapporté à la richesse nationale, au budget de l'État ou au nombre d'habitants. Ce n'est pas la conclusion que j'étais parti chercher. C'est celle que les chiffres imposent, et il faut la dire telle quelle avant d'aller plus loin - car ce qu'ils révèlent ensuite est, à sa manière, plus préoccupant qu'un simple excès de taille.

Ce que la comparaison avec le Sénégal ne prouve pas

Le budget 2026 de la Présidence sénégalaise affiche 204,5 milliards de FCFA, contre 78,6 milliards en 2025 - une hausse de 160 % qui a, à juste titre, suscité la controverse à Dakar. Mais le ministre des Finances sénégalais lui-même a expliqué cette hausse par un changement de périmètre budgétaire, c'est-à-dire par le rattachement administratif - le transfert, dans les comptes de la présidence, d'entités qui étaient auparavant budgétées ailleurs - de sept agences jusque-là autonomes : un fonds de garantie des investissements, une agence de délégation à l'entrepreneuriat rapide, une agence de gestion du patrimoine bâti de l'État, un fonds souverain d'investissements stratégiques, la commission électorale, le régulateur des télécommunications et l'agence spatiale sénégalaise. À périmètre inchangé - c'est-à-dire en ne comptant que ce qui, dans les deux budgets, correspond à la même réalité institutionnelle d'une année sur l'autre -, le même document chiffre le budget réel de la présidence sénégalaise à 64 milliards de FCFA, en recul de 18,6 % par rapport à 2025.

C'est cette base à périmètre constant, et elle seule, qui peut être comparée sérieusement au chiffre mauritanien, qui n'a connu aucun rattachement de ce type. Rapportée au produit intérieur brut de chaque pays - c'est-à-dire à la valeur totale de tout ce que chaque économie produit en une année, l'unité de mesure la plus courante pour juger si une dépense publique est proportionnée à la richesse nationale -, la présidence sénégalaise représente 0,28 % du PIB du Sénégal, contre 0,09 % pour son équivalent mauritanien : trois fois plus. Rapportée au budget total de l'État, elle pèse 0,86 % au Sénégal contre 0,40 % en Mauritanie : plus du double. Par habitant, 5,83 dollars au Sénégal contre 2,43 dollars en Mauritanie. Sur les trois mesures qui permettent une comparaison internationale rigoureuse, la présidence mauritanienne coûte proportionnellement moins cher que sa voisine sénégalaise. Une analyse honnête ne peut pas conclure l'inverse simplement parce que c'est la conclusion qu'on attendait.

La vraie anomalie : un budget qui ne connaît jamais la rigueur

Si la taille ne pose pas de problème à l'échelle internationale, le traitement budgétaire de cette dépense, en interne, pose une question bien réelle. La loi de finances rectificative - le texte qu'un Parlement vote en cours d'année pour ajuster les prévisions initiales à la réalité constatée, à la hausse ou à la baisse - a révisé, en juillet 2026, le budget total de l'État de 132,18 à 140,34 milliards d'ouguiya, une hausse de 6,17 %, portée notamment par des lignes qui bondissent de 70 % ou plus. Le budget de la Présidence, lui, n'a pas varié d'une seule ouguiya. Zéro pour cent d'écart, sur ses deux titres et sur chacun de leurs chapitres, quand des dizaines d'autres lignes du même document ont été révisées de plusieurs dizaines de points.

L'exécution réelle du dernier exercice clos et définitivement réglé, 2023, confirme la même logique. Le taux d'exécution budgétaire - c'est-à-dire la part des crédits votés qui a effectivement été dépensée et payée, un indicateur qui mesure la fiabilité concrète d'une prévision - s'est élevé à 97,2 % pour la Présidence, contre 91 % pour l'ensemble des dépenses de l'État la même année. Cette même année, comme je l’avais montré dans un article précédent, les dépenses regroupées sous l'appellation « Dépenses Prioritaires » ( qui financent notamment les programmes de développement rural et communal) ont été exécutées à 20,8 % de leur propre plan, un manque de 14,9 milliards d'ouguiya.

Il y a, en économie du choix public, un principe simple qui éclaire ce contraste : la théorie des préférences révélées, formulée à l'origine par l'économiste Paul Samuelson pour expliquer le comportement des consommateurs, mais devenue, en science politique et en finances publiques, un outil courant pour lire les priorités réelles d'un gouvernement.

 Elle part d'un constat de bon sens : ce qu'un acteur déclare vouloir, compte moins que ce qu'il choisit effectivement de préserver lorsqu'une contrainte l'oblige à arbitrer. Un discours budgétaire peut annoncer, comme celui de la Mauritanie l'a fait à plusieurs reprises dans les documents examinés par cette série, la priorité donnée au développement et aux secteurs sociaux. Mais lorsque les recettes rentrent moins vite que prévu, ce n'est pas le budget de la Présidence qui absorbe l'ajustement - c'est le développement. La préférence réellement révélée par l'exécution, semaine après semaine, année après année, ne coïncide pas avec la préférence déclarée dans le discours.

Ce que révèle une ligne de 52,8 millions qui change de nom

Le chapitre « Coordination des activités administratives de la Présidence » comporte une ligne de 52 800 000 ouguiyas, identique dans la loi de finances initiale et dans sa version rectifiée, classée sous l'intitulé « Autres dépenses » - sans aucune autre précision. Ce n'est qu'en consultant le règlement définitif du budget de 2023, le document qui, contrairement aux lois de finances, détaille l'exécution jusqu'au niveau le plus fin de la nomenclature budgétaire, que cette même ligne se révèle porter un nom propre : « Fonds Spéciaux ». 

Un parlementaire ou un citoyen qui ne disposerait, au moment du vote, que de la loi de finances - le seul document normalement public à ce stade - n'a aucun moyen de savoir que cette ligne recouvre des fonds spéciaux plutôt que des dépenses de fonctionnement ordinaires. Il lui faut attendre le règlement de l'exercice, publié plusieurs années plus tard, pour le découvrir - au moment précis où la décision est déjà prise, l'argent déjà dépensé, et le contrôle politique en amont devenu sans objet.

C'est exactement la situation que la théorie de l'agence, développée en économie par Michael Jensen et William Meckling à partir des années 1970, décrit sous le nom d'asymétrie d'information : une relation où un « mandant » ( le Parlement et, à travers lui, le citoyen, qui autorise une dépense)  dépend d'un « mandataire » ( l'Administration, qui exécute cette dépense )  pour obtenir une information que ce dernier détient mais ne transmet pas intégralement au moment où elle serait utile. 

La théorie ne prétend pas que le mandataire agit nécessairement de mauvaise foi; elle établit simplement que, dès lors que l'information circule à retardement, le contrôle démocratique de la dépense s'exerce sur un document déjà incomplet. Une ligne intitulée sobrement « Autres dépenses » au moment du vote, et « Fonds Spéciaux » trois ans plus tard, en est une illustration précise.

L'arithmétique qui refroidit les ardeurs...

Il serait tentant de conclure que réduire ou supprimer ce budget libérerait des ressources significatives pour le développement du pays. L'arithmétique, examinée avec la même rigueur que le reste de cet article, ne le permet pas. 

Le budget combiné de la Présidence (530,9 millions d'ouguiya) ne représente que 3,57 % du seul manque constaté en 2025 sur les Dépenses Prioritaires par rapport à leur propre plan de trésorerie, et 0,74 % de l'enveloppe totale que ce poste était censé recevoir. Supprimer intégralement la Présidence ne financerait donc qu'une fraction marginale du déficit de développement déjà documenté sur une seule année. 

Il faut aussi créditer un fait qui va, une fois de plus, à l'encontre de l'intuition de départ : le budget combiné de la Présidence a reculé de 5,2 % en valeur nominale entre 2023 et 2026, quand le budget total de l'État progressait, sur la même période, de plus de 35 %. Sa part dans le budget total est passée de 0,57 % à 0,40 %. Ce n'est pas un budget qui dérive vers toujours plus de moyens.

 

L'économie du choix public offre un dernier cadre de lecture utile ici : le modèle dit « du Léviathan », développé par les économistes Geoffrey Brennan et James Buchanan à la fin des années 1970, qui invite à ne pas présumer que l'appareil d'État se comporte comme un agent bienveillant maximisant le seul bien-être collectif, mais à examiner s'il ne tend pas, structurellement, à protéger en priorité les moyens de son propre fonctionnement et de son propre pouvoir - indépendamment de la taille absolue de ces moyens. Ce n'est ni une accusation, ni une conclusion que les chiffres examinés ici permettent d'établir avec certitude sur les intentions de qui que ce soit. C'est une grille de lecture, qui rend intelligible ce que les chiffres montrent sans détour : un budget modeste à l'échelle internationale, mais qui échappe systématiquement à l'exercice même qui frappe le reste des finances publiques mauritaniennes en période de tension, et dont une partie de la composition ne se révèle qu'après coup.

Le vrai constat n'est donc pas que la Mauritanie dépenserait trop pour sa Présidence,  la comparaison avec le Sénégal nous dit l'inverse, et il faut avoir l'honnêteté de le reconnaître, et cela malgré le climat de corruption et de gabegie qui caractérise la gestion des finances publiques.

 Le vrai constat, à mon humble avis de citoyen, est qu'un pays parmi les plus pauvres du monde, qui peine à financer un cinquième de ses propres priorités de développement documentées, maintient malgré tout un petit budget rendu totalement intouchable, quand tout le reste doit s'ajuster. 

Le corriger ne résoudra pas, à lui seul, la question du développement :  l'arithmétique de ce dossier l'interdit. Mais il révélerait, mieux qu'aucun discours, si l'État mauritanien est prêt à appliquer à lui-même la rigueur qu'il impose au reste de son budget.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.