Fondé sur sept ans d'archives de presse, le bilan est accablant. « Criminalité, violences et défaillances de gouvernance en Mauritanie (2019-2026), mon livre blanc, dresse le constat d'un État qui promet la transparence depuis 2021 sans jamais la tenir, pendant que les viols, les meurtres et les braquages rythment le quotidien de Nouakchott
Ce livre blanc est aussi issu d’un constat personnel sur des années d’observation de la violence en Mauritanie documentée dans mes articles. Voir notamment :
- Une société mauritanienne traumatisée (2008) (https://haut-et-fort.blogspot.com/2008/04/une-societe-mauritanienne-traumatisee_11.html)
- Mauritanie des viols, Mauritanie violée (2020) (https://haut-et-fort.blogspot.com/2020/09/la-mauritanie-des-viols-mauritanie.html)
Une fillette de moins de cinq ans violée et assassinée à Bassiknou. Un
commandant de gendarmerie qui viole sa domestique mineure de 12 ans - puis sort
de prison sous caution grâce à un magistrat de sa propre tribu. Une jeune femme
de 18 ans retrouvée nue, violée et étranglée, enroulée dans un tapis à El Mina,
pendant que le procureur reste injoignable pendant des heures. Un gang surnommé
« Vikings » qui attend sciemment les coupures d'électricité pour bloquer les
routes de Nouakchott et dépouiller les automobilistes dans le noir.
Ce ne sont pas des scènes isolées. Ce sont 38 affaires documentées publiées, les
symptômes répétés d'un même mal : une insécurité qui gagne du terrain depuis
2019, et un État qui, année après année, choisit la communication plutôt que la
transparence.
Un pays qui ne compte plus ses
propres crimes
Le constat le plus dur n'est peut-être pas un chiffre de criminalité, c'est
l'absence de chiffres. En sept ans, le ministère de l'Intérieur a annoncé à
trois reprises (2020, 2021, 2023) une « baisse de la criminalité », sans jamais
publier la moindre statistique complète et vérifiable. Chaque fois, la société
civile et les associations de femmes ont dénoncé l'écart entre ce discours
officiel et une réalité qu'elles documentaient sur le terrain.
Pire , le 10 juin 2021, sur instruction expresse du président de la
République lui-même, le ministre de l'Intérieur avait promis que « les données
sur les taux de criminalité seraient publiées mensuellement ». Cinq ans plus
tard, en septembre 2026, aucune trace de cet engagement n'a jamais été
retrouvée. Une promesse présidentielle de transparence, purement et simplement
évaporée.
Qu'il s'agisse d'un chiffre que l'on cache ou d'un phénomène que l'on ne
sait plus mesurer, le résultat documenté est le même : les citoyens sont
laissés seuls face à leur peur, sans aucun outil officiel pour la vérifier ou
la relativiser.
Dar Naïm et El Mina : les mêmes
rues, pendant sept ans
Le livre blanc cartographie une capitale à deux vitesses. Dès janvier 2019,
un article de presse signalait qu'une partie du quartier de Dar Naïm échappait
déjà au contrôle des forces de sécurité. Sept ans plus tard, exactement le même
quartier revient, affaire après affaire : agression sexuelle collective d'une
étudiante en 2024, féminicide en 2026, condamnation pour viol la même année,
bandes armées en mai et en septembre 2026. Le signal d'alarme de 2019 n'a
manifestement jamais reçu de réponse durable.
À eux seuls, Dar Naïm et El Mina concentrent 14 des 28 affaires recensées
dans la capitale soit 74 % du corpus total du pays. Une carte de l'insécurité
qui ne bouge pas, alors même que les autorités annoncent régulièrement des «
réductions considérables » de la criminalité.
Le prix d'une vie ne serait pas le
même pour tous
Faisons pour le prouver, une comparaison, à deux mois d'intervalle, en
2026.
En avril, Fatimata Ba est tuée à Dar Naïm. Sa famille conteste l'autopsie
officielle ; un député de la nation, Khally Diallo, accuse publiquement le
procureur d'avoir fait pression pour précipiter l'enterrement et d'avoir livré
des conclusions « profondément contradictoires ». En juin, un cadre du
ministère de la Culture est assassiné pour son argent : le suspect est arrêté
en quelques heures, et le bâtonnier de Nouakchott salue publiquement « la
rapidité d'intervention » du parquet et de la police.
Même pays. Même année. Deux vitesses de justice. J’ose la question que peu
osent poser tout haut : la célérité de l'enquête dépend-elle de la gravité du
crime, ou du rang social de la victime ?
Une loi bloquée depuis dix ans,
pendant que les femmes meurent
En mai 2025, une jeune femme de 18 ans , Awa Traoré, ou Hawa Traoré
selon les sources - est violée puis assassinée à El Mina. Son corps ne sera
transporté à l'hôpital qu'à 23 heures, le procureur étant resté injoignable
pendant des heures. Des centaines de personnes manifestent devant l'Assemblée
nationale. La presse rappelle un chiffre glaçant : 366 viols ont été recensés
en 2024, dont 225 sur des mineurs.
Et pourtant, la loi Karama, le texte censé enfin ériger le féminicide en
infraction autonome et donner à la justice mauritanienne les outils pour
protéger les femmes, reste bloquée au
Parlement depuis environ dix ans. Elle l'était encore en avril 2026, lorsque 18
organisations de défense des droits humains, réunies au sein du FONADH, ont de
nouveau réclamé son adoption après le meurtre de Fatimata Ba. Elle l'était
toujours en septembre 2026, quand le viol d'une fillette de 7 ans a de nouveau
enflammé les réseaux sociaux mauritaniens.
Dix ans d'inertie parlementaire. Combien de noms de femmes assassinées
faudra-t-il encore ajouter à cette liste avant qu'un texte de loi soit enfin
voté ?
Une justice vulnérable aux
solidarités tribales
Un précédent que je qualifie de particulièrement révélateur.
En 2020, un commandant de gendarmerie est inculpé pour le viol de sa
domestique mineure de 12 ans. La loi mauritanienne exclut pourtant
explicitement le viol du régime de la liberté conditionnelle ; les juges
d'instruction et la Cour d'appel avaient d'ailleurs refusé sa libération. Il
sera pourtant libéré sous caution deux mois plus tard, grâce à l'intervention
d'un magistrat appartenant à la même tribu que lui - une décision dénoncée
publiquement par l'organisation IRA-Mauritanie, qui parle d'une Mauritanie qui
« demeure une République des tribus ».
Des gangs qui exploitent les pannes
d'électricité de l'État
Signe ultime d'une criminalité qui s'organise et s'adapte : début septembre
2026, un gang surnommé « Vikings » a été identifié à Nouakchott, exploitant
méthodiquement les coupures d'électricité pour plonger des quartiers entiers
dans le noir, bloquer les routes et agresser les passants. Trois personnes ont
été poignardées à Mellah en une seule nuit. Même les défaillances des
infrastructures publiques sont désormais retournées contre les citoyens par des
réseaux criminels organisés et sans qu'aucune communication officielle n'en
détaille l'ampleur.
« Ce que l'on ne mesure pas, on ne
peut pas le combattre »
Construit à partir de sept années d'archives du site d'information du site
Cridem.org, recoupées et vérifiées affaire par affaire avec d’autres sources d’information
fiables, j’utilise une méthode rigoureuse : chaque fait est daté, localisé et
sourcé ; aucune victime mineure de violence sexuelle n'y est nommée ; aucune
accusation n'est portée contre une personne privée au-delà de ce que la presse
a déjà rapporté. Ce n'est pas un réquisitoire anonyme : c'est un dossier à
charge documenté, dirigé contre des institutions et des fonctions, pas contre
des individus.
Ma conclusion tient en une phrase : sept ans après le premier signalement
d'un quartier de la capitale échappant au contrôle de l'État, la Mauritanie n'a
toujours ni les statistiques, ni la loi, ni la doctrine judiciaire qui lui
permettraient de mesurer , et donc de combattre , la violence qui gangrène ses
rues.
Je conclus par une série de recommandations concrètes :
- publication effective et mensuelle des statistiques de criminalité,
- adoption sans nouveau délai de la
loi Karama,
- droit systématique à la contre-expertise médico-légale indépendante,
- mécanisme de récusation des liens
tribaux dans les affaires pénales graves,
- et stratégie de sécurité dédiée aux quartiers périphériques identifiés
comme durablement fragiles.
Le livre blanc complet, « Criminalité, violences et défaillances de
gouvernance en Mauritanie (2019-2026) », rassemble 38 affaires documentées, une
chronologie complète 2019-2026 et l'intégralité des sources citées, est disponible en téléchargement sur
ce lien :
https://drive.google.com/file/d/1TCa6F73pbMhiMAiGb2NRdq3xFGsZbSpA/view?usp=sharing
Pr ELY Mustapha

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