Il y a des mots qui, dans une
administration, ne devraient jamais rester sept mois sans suite. « Infructueux
» en est un.
Ce n'est pas un terme anodin de
jargon d'appel d'offres: c'est un aveu, daté, signé, publié ; soit l'aveu qu'un
besoin de sécurité identifié comme urgent n'a trouvé personne pour le combler,
et que celui qui l'a constaté a choisi, ou a été contraint, de ne pas s'en
émouvoir davantage.
Fin 2025, la Commission des Marchés
d'Investissement (CMI) du Groupe Somelec, présidée par Khroumbaly Lehbib,
lançait la Demande de Cotation à Compétition Ouverte n° 25/CAE/2025 pour
l'acquisition de disjoncteurs de marque Efacec destinés aux cellules du poste
Est de Nouakchott, 33 kV ( date limite de dépôt des offres : le 12 janvier 2026).
Ce marché a été déclaré infructueux, comme l'atteste l'avis publié sous la
référence DAO N° 01/CAE/2026 sur le site officiel de la Somelec.
"La Commission de Passation
des Marchés d’Achat et Exploitation du Groupe - SOMELEC, dans sa séance du
22/01/2026 PV N° 04/CAE/2026 a déclaré infructueux la DCCO N° : 41/CAE/2025
relative à l’acquisition de disjoncteurs Efacec pour les cellules du poste Est
33kV. "
Le 21 août 2026, ce même poste Est
brûlait! Sept mois plus tard, presque
jour pour jour, cette même Commission des Marchés d'Investissement, cette fois
sous la présidence par intérim d'Ahmed Ramdane Sylla, Directeur Général Adjoint
de la Société Mère, en sa qualité de vice-président, ouvrait, le 20 août 2026, soit la veille de
l'incendie, les offres du DAO N° 08/CMI/2026 relatif à la réhabilitation du
réseau 33 kV et au renforcement du système d'évacuation 15 kV des postes
sources. Entre les deux dates, les deux références, les deux présidences de
séance: sept mois de silence administratif.
Mon article n'est pas consacré à la
question de savoir si ce silence a causé l'incendie car nous l'avons déjà posée
ailleurs, et elle reste ouverte. Je le consacre davantage à une question plus
dérangeante encore :
Comment un pays peut-il laisser un
mot comme « infructueux » s'installer pendant sept mois sur un dossier de
sécurité vitale, sous la responsabilité d'une commission identifiée et nommée,
sans que personne, à aucun étage de la hiérarchie, ne s'en trouve dérangé au
point d'agir ?
Ce que « infructueux » aurait dû déclencher…. et n'a pas déclenché, hélas !
Un marché déclaré infructueux n'est
pas, en soi, scandaleux : la loi le prévoit, et une commission qui rejette des
offres non conformes ou hors budget fait, sur le papier, son travail.
Ce qui est scandaleux, c'est ce qui
doit suivre et qui, manifestement, n'a pas suivi. La quasi-totalité des régimes
de marchés publics prévoient, pour ce cas précis, une voie accélérée : la
procédure négociée ou l'entente directe, réservée justement aux situations où
l'urgence ou la rareté des fournisseurs qualifiés rendrait absurde de relancer
un appel d'offres classique avec ses délais de publication, ses délais de
dépôt, ses délais d'analyse.
Un poste de transformation qui
alimente plusieurs quartiers d'une capitale et dont les disjoncteurs de
sécurité manquent d'attributaire est, par définition, une urgence. Rien, dans
ce que nous savons du dossier, n'indique qu'une telle procédure d'urgence ait
été activée. Rien n'indique non plus le contraire et c'est précisément le
problème : le silence est total.
Ni relance publique, ni entente directe
documentée, ni communiqué d'alerte, ni saisine visible de la tutelle
ministérielle. Un besoin de sécurité critique s'est simplement... dissous dans
le calendrier administratif ordinaire, au même rythme qu'un renouvellement de
mobilier de bureau. Hélas !
Trois explications possibles et
aucune qui n'accable
Je voudrai être rigoureux plutôt
que simplement indigné. Et ce que j'ai distingué c'est que, à mon avis, trois
explications ( non exclusives) peuvent rendre compte de ce silence, et il
serait malhonnête de n'en retenir qu'une par commodité rhétorique.
La première est technique et
presque excusable : Efacec, le fabricant visé par l'appel d'offres, est un
équipementier électrique de niche. Un marché portant sur du matériel aussi
spécialisé attire mécaniquement peu de candidats, et il ne suffit qu'aucun
d'entre eux ne réponde aux exigences techniques ou budgétaires pour que l'appel
d'offres échoue sans qu'aucune malversation n'entre en jeu. Mais si c'est bien
cela qui s'est produit, la question devient alors : pourquoi une entreprise
publique responsable d'infrastructures critiques n'a-t-elle pas anticipé ce
risque de fournisseur unique en maintenant un stock de sécurité ou un
contrat-cadre pluriannuel, plutôt que de se retrouver à découvert au pire
moment ? Le moindre apprenti en gestion de projet en environnement
d'incertitude le fera.
La deuxième est budgétaire, et nous
savons qu'elle n'est pas hypothétique : la Somelec traverse une restructuration
en groupe dont l'achèvement a déjà été reporté d'un an, dans un contexte
documenté de contraintes financières. Un marché resté sans budget disponible
pour être relancé dans l'urgence n'est pas un mystère dans une entreprise
publique exsangue ; et c'est, hélas, une
routine . Mais alors il faut le dire tout net : si l'État mauritanien a laissé
sa société d'électricité nationale dans un tel dénuement financier qu'elle ne
pouvait plus sécuriser à temps l'équipement de protection de ses propres postes
sources, ce n'est plus une défaillance de la Somelec qu'il faut interroger,
c'est un choix d'arbitrage budgétaire pris bien plus haut, au niveau où l'on
décide chaque année ce qui mérite d'être financé et ce qui peut attendre.
La troisième explication est bien
plus administrative et sociologique, et c'est sans doute la plus banale de
toutes, ce qui ne la rend pas moins condamnable : un risque connu, documenté,
mais non catastrophique dans l'immédiat, s'use avec le temps dans l'attention
d'une organisation. Chaque semaine qui passe sans incident rend le dossier un
peu moins urgent dans l'ordre du jour d'une commission qui doit, par ailleurs,
traiter des dizaines d'autres marchés. C'est ainsi que des risques parfaitement
identifiés finissent par devenir des lignes oubliées dans un tableau de suivi ;
non par malveillance, mais parce
qu'aucun mécanisme n'existe pour empêcher qu'un dossier de sécurité critique se
banalise au même rythme qu'un dossier de fournitures de bureau.
Ces trois explications ont un point
commun accablant : aucune d'entre elles n'exigeait un incendie pour être
corrigée!
Un audit de routine, une alerte de la
direction technique, un contrôle de l'ARMP, une question parlementaire et n'importe lequel de ces mécanismes, s'il avait
fonctionné, aurait suffi à transformer sept mois de silence en quelques
semaines de correction. Aucun n'a fonctionné. C'est cela, la vraie défaillance
: non pas qu'un marché ait échoué une fois, ce qui arrive à toute
administration, mais qu'aucun garde-fou n'ait rattrapé cet échec avant que le
feu ne s'en charge à sa place.
Le prix de sept mois de silence.
Ce silence a un prix, et il ne
s'est pas payé dans les bureaux climatisés de la Commission des Marchés, mais
dans les foyers de Ksar, de Sebkha, de Dar Naïm et d'Arafat. Trois jours de
coupures en pleine canicule d'août. Des hôpitaux basculés sur groupes
électrogènes de secours. Des commerces qui ont vu fondre leurs stocks. Et,
humiliation suprême pour un pays qui exporte du fer, de l'or et bientôt du gaz,
un convoi de secours venu du Sénégal, escorté par la gendarmerie, pour livrer à
Nouakchott le générateur que sept mois d'inaction administrative avaient rendu
nécessaire. Ce générateur sénégalais est, très exactement, le prix comptant de
l'infructuosité mauritanienne soit la facture que personne n'a voulu payer à
temps, présentée finalement à toute une capitale, avec intérêts.
Ce que ce silence devrait coûter, maintenant
Il ne suffit pas de déplorer. Un
dossier resté infructueux pendant sept mois sur un équipement de sécurité
vitale devrait, dans n'importe quelle administration digne de ce nom,
déclencher trois choses qui, à ma connaissance, ne se sont pas encore produites
en Mauritanie :
-
la publication du motif exact de l'infructuosité,
plutôt que le silence actuel ;
-
l'identification de la personne ou de l'instance
qui avait la responsabilité de relancer ce marché en urgence, et l'explication
de ce qui l'en a empêchée;
-
et la mise en place, pour l'avenir, d'un
mécanisme automatique d'alerte lorsqu'un marché touchant à la sécurité des
infrastructures critiques reste sans attributaire au-delà d'un délai
raisonnable en un seul mois, pas sept.
Tant que ces trois réponses
resteront absentes, le mot « infructueux » continuera de dormir dans les
tiroirs de la Somelec, en attendant, quelque part, le prochain poste qui n'aura
pas eu la chance d'attirer l'attention avant de brûler.
Il est vrai cependant que la SOMELEC
est soumise à une gouvernance publique qui, elle aussi, a besoin de…
disjoncteur dans un pays en perpétuel court-circuit. Et qui risque de
disjoncter.
Pr ELY Mustapha
Références : DCCO N° 25/CAE/2025
(acquisition de disjoncteurs Efacec, poste Est 33 kV, Commission des Marchés
d'Investissement du Groupe Somelec, présidence Khroumbaly Lehbib) ; avis
d'infructuosité publié sous DAO N° 01/CAE/2026 ; DAO N° 08/CMI/2026
(réhabilitation réseau 33 kV et renforcement du système d'évacuation 15 kV,
ouverture des offres le 20 août 2026, présidence de séance Ahmed Ramdane Sylla,
vice-président de la CMI).




