mardi 25 août 2026

Chronique d'une négligence administrative qui a coûté la lumière à Nouakchott. Pr ELY Mustapha

 Il y a des mots qui, dans une administration, ne devraient jamais rester sept mois sans suite. « Infructueux » en est un.

Ce n'est pas un terme anodin de jargon d'appel d'offres: c'est un aveu, daté, signé, publié ; soit l'aveu qu'un besoin de sécurité identifié comme urgent n'a trouvé personne pour le combler, et que celui qui l'a constaté a choisi, ou a été contraint, de ne pas s'en émouvoir davantage.

Fin 2025, la Commission des Marchés d'Investissement (CMI) du Groupe Somelec, présidée par Khroumbaly Lehbib, lançait la Demande de Cotation à Compétition Ouverte n° 25/CAE/2025 pour l'acquisition de disjoncteurs de marque Efacec destinés aux cellules du poste Est de Nouakchott, 33 kV ( date limite de dépôt des offres : le 12 janvier 2026). Ce marché a été déclaré infructueux, comme l'atteste l'avis publié sous la référence DAO N° 01/CAE/2026 sur le site officiel de la Somelec.

"La Commission de Passation des Marchés d’Achat et Exploitation du Groupe - SOMELEC, dans sa séance du 22/01/2026 PV N° 04/CAE/2026 a déclaré infructueux la DCCO N° : 41/CAE/2025 relative à l’acquisition de disjoncteurs Efacec pour les cellules du poste Est 33kV.  "

Le 21 août 2026, ce même poste Est brûlait!  Sept mois plus tard, presque jour pour jour, cette même Commission des Marchés d'Investissement, cette fois sous la présidence par intérim d'Ahmed Ramdane Sylla, Directeur Général Adjoint de la Société Mère, en sa qualité de vice-président,  ouvrait, le 20 août 2026, soit la veille de l'incendie, les offres du DAO N° 08/CMI/2026 relatif à la réhabilitation du réseau 33 kV et au renforcement du système d'évacuation 15 kV des postes sources. Entre les deux dates, les deux références, les deux présidences de séance: sept mois de silence administratif.

Mon article n'est pas consacré à la question de savoir si ce silence a causé l'incendie car nous l'avons déjà posée ailleurs, et elle reste ouverte. Je le consacre davantage à une question plus dérangeante encore :

Comment un pays peut-il laisser un mot comme « infructueux » s'installer pendant sept mois sur un dossier de sécurité vitale, sous la responsabilité d'une commission identifiée et nommée, sans que personne, à aucun étage de la hiérarchie, ne s'en trouve dérangé au point d'agir ?

Ce que « infructueux » aurait dû déclencher…. et n'a pas déclenché, hélas !

Un marché déclaré infructueux n'est pas, en soi, scandaleux : la loi le prévoit, et une commission qui rejette des offres non conformes ou hors budget fait, sur le papier, son travail.

Ce qui est scandaleux, c'est ce qui doit suivre et qui, manifestement, n'a pas suivi. La quasi-totalité des régimes de marchés publics prévoient, pour ce cas précis, une voie accélérée : la procédure négociée ou l'entente directe, réservée justement aux situations où l'urgence ou la rareté des fournisseurs qualifiés rendrait absurde de relancer un appel d'offres classique avec ses délais de publication, ses délais de dépôt, ses délais d'analyse.

Un poste de transformation qui alimente plusieurs quartiers d'une capitale et dont les disjoncteurs de sécurité manquent d'attributaire est, par définition, une urgence. Rien, dans ce que nous savons du dossier, n'indique qu'une telle procédure d'urgence ait été activée. Rien n'indique non plus le contraire et c'est précisément le problème : le silence est total.

 Ni relance publique, ni entente directe documentée, ni communiqué d'alerte, ni saisine visible de la tutelle ministérielle. Un besoin de sécurité critique s'est simplement... dissous dans le calendrier administratif ordinaire, au même rythme qu'un renouvellement de mobilier de bureau. Hélas !

Trois explications possibles  et aucune qui n'accable

Je voudrai être rigoureux plutôt que simplement indigné. Et ce que j'ai distingué c'est que, à mon avis, trois explications ( non exclusives) peuvent rendre compte de ce silence, et il serait malhonnête de n'en retenir qu'une par commodité rhétorique.

La première est technique et presque excusable : Efacec, le fabricant visé par l'appel d'offres, est un équipementier électrique de niche. Un marché portant sur du matériel aussi spécialisé attire mécaniquement peu de candidats, et il ne suffit qu'aucun d'entre eux ne réponde aux exigences techniques ou budgétaires pour que l'appel d'offres échoue sans qu'aucune malversation n'entre en jeu. Mais si c'est bien cela qui s'est produit, la question devient alors : pourquoi une entreprise publique responsable d'infrastructures critiques n'a-t-elle pas anticipé ce risque de fournisseur unique en maintenant un stock de sécurité ou un contrat-cadre pluriannuel, plutôt que de se retrouver à découvert au pire moment ? Le moindre apprenti en gestion de projet en environnement d'incertitude le fera.

La deuxième est budgétaire, et nous savons qu'elle n'est pas hypothétique : la Somelec traverse une restructuration en groupe dont l'achèvement a déjà été reporté d'un an, dans un contexte documenté de contraintes financières. Un marché resté sans budget disponible pour être relancé dans l'urgence n'est pas un mystère dans une entreprise publique exsangue ; et  c'est, hélas, une routine . Mais alors il faut le dire tout net : si l'État mauritanien a laissé sa société d'électricité nationale dans un tel dénuement financier qu'elle ne pouvait plus sécuriser à temps l'équipement de protection de ses propres postes sources, ce n'est plus une défaillance de la Somelec qu'il faut interroger, c'est un choix d'arbitrage budgétaire pris bien plus haut, au niveau où l'on décide chaque année ce qui mérite d'être financé et ce qui peut attendre.

La troisième explication est bien plus administrative et sociologique, et c'est sans doute la plus banale de toutes, ce qui ne la rend pas moins condamnable : un risque connu, documenté, mais non catastrophique dans l'immédiat, s'use avec le temps dans l'attention d'une organisation. Chaque semaine qui passe sans incident rend le dossier un peu moins urgent dans l'ordre du jour d'une commission qui doit, par ailleurs, traiter des dizaines d'autres marchés. C'est ainsi que des risques parfaitement identifiés finissent par devenir des lignes oubliées dans un tableau de suivi ;  non par malveillance, mais parce qu'aucun mécanisme n'existe pour empêcher qu'un dossier de sécurité critique se banalise au même rythme qu'un dossier de fournitures de bureau.

Ces trois explications ont un point commun accablant : aucune d'entre elles n'exigeait un incendie pour être corrigée!

 Un audit de routine, une alerte de la direction technique, un contrôle de l'ARMP, une question parlementaire et  n'importe lequel de ces mécanismes, s'il avait fonctionné, aurait suffi à transformer sept mois de silence en quelques semaines de correction. Aucun n'a fonctionné. C'est cela, la vraie défaillance : non pas qu'un marché ait échoué une fois, ce qui arrive à toute administration, mais qu'aucun garde-fou n'ait rattrapé cet échec avant que le feu ne s'en charge à sa place.

Le prix de sept mois de silence.

Ce silence a un prix, et il ne s'est pas payé dans les bureaux climatisés de la Commission des Marchés, mais dans les foyers de Ksar, de Sebkha, de Dar Naïm et d'Arafat. Trois jours de coupures en pleine canicule d'août. Des hôpitaux basculés sur groupes électrogènes de secours. Des commerces qui ont vu fondre leurs stocks. Et, humiliation suprême pour un pays qui exporte du fer, de l'or et bientôt du gaz, un convoi de secours venu du Sénégal, escorté par la gendarmerie, pour livrer à Nouakchott le générateur que sept mois d'inaction administrative avaient rendu nécessaire. Ce générateur sénégalais est, très exactement, le prix comptant de l'infructuosité mauritanienne soit la facture que personne n'a voulu payer à temps, présentée finalement à toute une capitale, avec intérêts.

Ce que ce silence devrait coûter, maintenant

Il ne suffit pas de déplorer. Un dossier resté infructueux pendant sept mois sur un équipement de sécurité vitale devrait, dans n'importe quelle administration digne de ce nom, déclencher trois choses qui, à ma connaissance, ne se sont pas encore produites en Mauritanie :

-          la publication du motif exact de l'infructuosité, plutôt que le silence actuel ;

-          l'identification de la personne ou de l'instance qui avait la responsabilité de relancer ce marché en urgence, et l'explication de ce qui l'en a empêchée;

-          et la mise en place, pour l'avenir, d'un mécanisme automatique d'alerte lorsqu'un marché touchant à la sécurité des infrastructures critiques reste sans attributaire au-delà d'un délai raisonnable en un seul mois, pas sept.

 Tant que ces trois réponses resteront absentes, le mot « infructueux » continuera de dormir dans les tiroirs de la Somelec, en attendant, quelque part, le prochain poste qui n'aura pas eu la chance d'attirer l'attention avant de brûler.

Il est vrai cependant que la SOMELEC est soumise à une gouvernance publique qui, elle aussi, a besoin de… disjoncteur dans un pays en perpétuel court-circuit. Et qui risque de disjoncter.

Pr ELY Mustapha

Références : DCCO N° 25/CAE/2025 (acquisition de disjoncteurs Efacec, poste Est 33 kV, Commission des Marchés d'Investissement du Groupe Somelec, présidence Khroumbaly Lehbib) ; avis d'infructuosité publié sous DAO N° 01/CAE/2026 ; DAO N° 08/CMI/2026 (réhabilitation réseau 33 kV et renforcement du système d'évacuation 15 kV, ouverture des offres le 20 août 2026, présidence de séance Ahmed Ramdane Sylla, vice-président de la CMI).

Vive le Sénégal. Pauvres de nous. Pr ELY Mustapha


 "La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit" (Sagesse africaine)


Dimanche soir, à Rosso. Un convoi traverse la frontière. Pas des marchandises de contrebande, pas des vivres de la faim - un groupe électrogène, escorté par la gendarmerie, envoyé par le Sénégal pour aider Nouakchott à se rallumer après que deux de ses postes de transformation ont brûlé, l'un après l'autre, en l'espace de deux jours. Des techniciens sénégalais dans le convoi. Une capitale mauritanienne qui attend, dans le noir, ce que son voisin lui apporte parce qu'elle n'a pas su, ou pas pu, se le procurer elle-même.

Il faut s'arrêter sur cette image, la regarder en face, et ne pas se dérober derrière la gratitude polie qu'on doit à un geste de solidarité. Car ce geste, aussi fraternel soit-il, dit quelque chose que la diplomatie ne dira jamais tout haut : la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Ce n'est pas moi qui l'invente - c'est notre propre sagesse africaine qui le formule depuis toujours, avec une économie de mots que même le déshonneur ne parvient pas à faire taire.

Nous nous sommes longtemps raconté que nous avions les mêmes gènes que nos voisins de la rive gauche du fleuve - le même sang sahélien, la même histoire, les mêmes épreuves du climat et de l'histoire coloniale. Nous y avons cru, avec la fierté facile de ceux qui n'ont jamais eu à la démontrer. Et puis un groupe électrogène a traversé Rosso, et la formule s'est retournée contre nous comme un miroir cruel : nous avions les mêmes gènes, oui - jusqu'à ce qu'ils nous livrent un groupe électrogène. La preuve est là, chargée sur un camion : ce qu'ils ont dans leurs gènes, une fierté de se suffire à eux-mêmes, une capacité à répondre présents quand leur propre réseau vacille, nous ne l'avons plus. Nous avons perdu, quelque part entre un marché infructueux et un calendrier de réhabilitation qui traîne, la seule fierté qui vaille : celle de ne pas avoir besoin qu'on vienne nous rallumer de l'extérieur.

Et qu'on ne vienne pas nous parler de pauvreté, parce que ce serait le mensonge de trop. La Mauritanie n'est pas un pays démuni : elle exporte son fer par millions de tonnes depuis Zouerate, elle vend son or, elle possède l'une des façades halieutiques les plus poissonneuses de toute l'Afrique de l'Ouest, et le gaz offshore de Grand Tortue Ahmeyim dort au large de ses côtes, promis depuis des années à faire d'elle un exportateur d'énergie. Un pays assis sur un tel sous-sol et un tel littoral n'a, en toute logique, aucune raison structurelle de tendre la main pour un groupe électrogène. Si nous en sommes arrivés là, ce n'est pas la nature qui nous y a conduits, ce n'est pas le sort, ce n'est pas la fatalité du désert : c'est nous. C'est la corruption. C'est le vol. C'est le détournement des ressources publiques qui auraient dû rebâtir nos postes de transformation et remplacer nos disjoncteurs, et qui ont pris d'autres chemins, vers d'autres poches. Et tout cela a prospéré dans une impunité si totale, si ancienne, qu'elle a fini par se confondre avec la normalité administrative - une impunité aussi opaque, aussi absolue, que le noir qui a englouti Nouakchott pendant trois jours. Nous ne sommes pas tombés dans le noir à cause d'un simple court-circuit. Nous y sommes tombés parce que, bien avant que le feu ne prenne, d'autres avaient déjà éteint, sans bruit et sans compte à rendre, les lumières de l'intégrité.

Et ce n'est pas une intuition en l'air, jetée pour les besoins de la colère. Dans mon article précédent sur mon blog (« Nouakchott dans le noir : l'incendie que les archives administratives annonçaient déjà »),  j'avais établi, documents officiels à l'appui, que la Commission des Marchés d'Investissement de la Somelec avait lancé, dès la fin 2025, un appel d'offres pour l'acquisition de fusibles et disjoncteurs de sécurité destinés précisément aux cellules du poste Est - celui- là même qui a pris feu le premier, le 21 août. Ce marché est resté infructueux, sans le moindre attributaire, pendant sept longs mois, sans qu'aucune procédure d'urgence ne vienne combler ce vide. Sept mois durant lesquels la pièce censée arrêter un simple défaut électrique avant qu'il ne dégénère en brasier est restée, tout simplement, absente des cellules qu'elle devait protéger. Comment, dès lors, s'étonner que le feu ait fini par trouver, dans ce vide laissé par une commission des marchés qui n'a su ni conclure ni s'alarmer à temps, le chemin le plus court vers le désastre ? On ne nous fera pas croire à la fatalité d'un court-circuit quand le dossier de sa prévention dormait, non attribué, dans les tiroirs de la même maison qui a fini par brûler.

Parce que soyons honnêtes sur ce que ce groupe électrogène vient réellement éclairer. Il n'éclaire pas seulement les foyers de Ksar ou de Sebkha privés de courant depuis trois jours. Il éclaire, et je le répète encore crûment, le fait que des mois avant l'incendie, un appel d'offres pour remplacer les disjoncteurs de sécurité du poste Est ( c'est-à-dire la pièce même qui aurait dû empêcher ce genre de sinistre ) est resté sans réponse, sans qu'aucune procédure d'urgence ne vienne combler le vide. Il éclaire une administration qui a eu sept mois pour agir et qui a laissé le calendrier se refermer sur la capitale un jour trop tard. Le Sénégal n'a pas seulement envoyé un générateur : il a, sans le vouloir, envoyé un constat d'échec, formulé dans la langue la plus humiliante qui soit - celle des faits.

Et pendant que ce convoi roulait vers Nouakchott, escorté avec tous les honneurs qu'on réserve d'ordinaire à un chef d'État, où étaient les nôtres ? Occupés à qualifier l'incendie de « facteurs indépendants de notre volonté » - la formule la plus commode qu'une administration puisse offrir à un peuple qui a droit à des comptes, pas à des éléments de langage. On ne demande pas pardon pour un court-circuit. On demande pardon pour un marché resté sept mois sans attributaire, pour une réhabilitation du réseau dont l'appel d'offres s'est ouvert la veille même du sinistre - un jour, un seul jour trop tard pour épargner à tout un peuple la honte de devoir être secouru par son voisin.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une honte, et il faut avoir le courage de la nommer ainsi plutôt que de la maquiller en fraternité régionale. La fraternité, nous l'aurions manifestée en envoyant, nous aussi, un jour, de l'aide à un voisin en difficulté - depuis une position de compétence, pas de défaillance. Ce que nous avons manifesté cette fois, c'est l'aveu, devant tout un fleuve et tous ceux qui le regardent couler, que nous ne savons plus, seuls, tenir allumées les lumières de notre propre capitale.

La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Nous le savions déjà, en théorie, comme un proverbe qu'on récite aux enfants. Nous venons de l'apprendre en pratique, comme un peuple qui regarde passer, à sa frontière, la preuve vivante - motorisée, escortée, chargée sur un camion - de ce qu'il n'a pas su faire lui- même.

Vive le Sénégal. Honte à nous.

Pr ELY Mustapha

vendredi 21 août 2026

La responsabilité juridique du ministre des Finances à l'approche de l'échéance présidentielle de 2029. Note d'information et d'alerte citoyenne au premier ministre. Pr ELY Mustapha.

 

 Monsieur le Premier Ministre,

En ma qualité de citoyen, d'enseignant-chercheur et de spécialiste des finances publiques, je me permets de porter à votre attention une réflexion juridique qui me paraît devoir retenir l'attention du Gouvernement , non pour ce qu'elle affirme au sujet de qui que ce soit, mais pour ce qu'elle révèle, avec la rigueur propre au droit, sur l'architecture institutionnelle qui encadrera la fonction de ministre des Finances à l'approche de toute fin de législature, singulièrement celle qui s'achèvera en 2029. 

Cette note n'est ni une mise en cause ni une prise de position politique : elle est un exercice de pédagogie civique, que j'estime utile de porter à votre connaissance avant que les circonstances n'en fassent une urgence.

Je tiens à préciser, avec la même clarté que je souhaite prêter au droit lui-même, l'esprit dans lequel cette note est écrite. Elle ne procède d'aucune démarche de rapprochement avec le pouvoir en place, ni d'aucune opposition irréfléchie à son égard. Je n'exerce et ne recherche aucune fonction ministérielle, élective ou politique quelconque : je ne suis ni ministrable, ni éligible, ni prétendant à quelque charge que ce soit. Il s'agit uniquement de la démarche d'un citoyen et d'un enseignant soucieux de la bonne gestion des finances publiques mauritaniennes, qui souhaite y contribuer, dans les limites de sa compétence, par l'éclairage que peut apporter le droit ; et cela pour le meilleur de cette gestion, non pour un intérêt qui lui serait propre.

Je mesure pleinement que vos services disposent de juristes qualifiés, à la Primature comme au ministère des Finances, parfaitement en mesure d'instruire ces questions avec toute la compétence requise. Mais je crois qu'une analyse portée depuis l'extérieur de l'appareil de l'État présente, sur ce sujet précis, un avantage propre : n'étant tenue par aucun lien de subordination hiérarchique ni par aucun intérêt professionnel engagé dans un quelconque dossier, elle peut être formulée en toute indépendance et liberté d'esprit, sans les contraintes de réserve qui s'imposent légitimement à un service placé sous votre autorité. C'est cette indépendance de jugement, et elle seule, qui justifie le choix de vous soumettre cette réflexion comme une contribution citoyenne, en complément,  non en concurrence - de l'expertise dont vous disposez déjà.

Comprendre avec rigueur ce que dit le droit

Le Décret n° 349-2019/PM, qui fixe les attributions du ministre des Finances, ne relate aucun fait : il définit une fonction. C'est précisément ce qui en fait un instrument d'analyse rigoureux, utilisable indépendamment de toute affaire particulière, aujourd'hui comme demain. Ce texte confie au ministre une mission de conception ( non de simple exécution ) de la politique financière et budgétaire de l'État ; il fait de son contreseing, sur les décrets relevant de ses attributions, un acte d'adhésion personnelle qui engage sa responsabilité propre, distincte de celle du chef de l'État ; il place sous son autorité directe l'Inspection Générale des Finances, avec l'obligation ( non délégable ) de porter toute irrégularité constatée à la connaissance des organes de contrôle spécialisés ; il fait enfin de lui, par le jeu du principe classique de séparation des ordonnateurs et des comptables publics, l'autorité de tutelle sur la quasi-totalité des circuits de la dépense publique - domaines, impôts, douanes, Trésor.

Cette architecture institutionnelle, ancienne et commune à la plupart des systèmes financiers publics francophones, produit une conséquence logique simple, que je crois utile d'expliciter : à l'issue d'une législature présidentielle  (et la Constitution mauritanienne en fixe la durée maximale à deux mandats de cinq ans, soit dix ans au plus ), un ministre des Finances resté en fonction tout au long de cette période ne pourrait, si des irrégularités graves venaient à être établies au sommet de l'État, invoquer une ignorance totale sans que cette ignorance elle-même n'appelle une explication.

Le droit pénal comparé connaît cette figure sous le nom de « dol éventuel », ou, dans sa version anglo-saxonne, de « willful blindness » : l'abstention délibérée de rechercher une vérité que l'on pressent n'est pas traitée comme une ignorance innocente, mais comme l'équivalent fonctionnel de la connaissance elle-même. Ce raisonnement ouvre, selon les faits, quatre régimes de responsabilité bien distincts et de nature différente : pénale (complicité, recel, non-dénonciation, blanchiment), civile (faute de gestion, action récursoire de l'État), financière (devant la Cour des comptes, au titre des lois de règlement) et politique (solidarité gouvernementale, ou, pour les faits qualifiables de haute trahison, devant la Haute Cour de Justice).

Le droit musulman, comme il se doit de le rappeler, source principale du droit mauritanien, converge de manière brillante avec cette exigence. La charge publique y est conçue comme un dépôt de confiance, soit une amāna (أمانة) que le Coran ordonne de restituer fidèlement à son ayant droit (Coran, sourate An-Nisa, verset 58), et le hadith authentique rapporté par les imams Al-Bukhari et Muslim, selon lequel « chacun de vous est un berger, et chacun de vous est responsable de son troupeau » (كلكم راع وكلكم مسؤول عن رعيته), fonde depuis les origines la responsabilité de quiconque exerce une charge sur autrui.

 Le fiqh du dépôt de confiance pose en outre une règle constante, commune aux écoles juridiques : le dépositaire (الأمين) n'est tenu responsable de la perte de ce qui lui est confié que s'il y a eu, de sa part, dépassement (تعدٍّ) ou négligence (تفريط) c'est-à dire une négligence qui, s'agissant d'une charge de contrôle, peut résider précisément dans le fait de n'avoir pas voulu savoir ce qu'il en était de son devoir de vérifier.

Cette même architecture éclaire, sur le plan institutionnel, les régimes de responsabilité envisagés plus loin. Le verset coranique interdisant de dissimuler un témoignage utile à la manifestation du droit - « et ne dissimulez pas le témoignage ; quiconque le dissimule, son cœur est assurément pécheur » (Coran, sourate Al-Baqara, verset 283),  rejoint ici l'exigence de dénonciation. La distinction classique établie par l'imam Al-Mawardi, dans son traité de droit public Al-Ahkâm as-Sultâniyya (XIe siècle), entre le vizir à délégation générale (وزير التفويض), investi d'un pouvoir de décision propre, et le vizir de simple exécution (وزير التنفيذ), rejoint très exactement celle, que j'ai soulignée plus haut, entre une fonction de conception et une fonction d'exécution passive. Le contrôle des gestionnaires publics trouve enfin un précédent institutionnel ancien dans la wilâyat al-mazâlim (ولاية المظالم), l'instance de redressement des griefs à laquelle Al-Mawardi consacre un chapitre entier de ce même traité, et dont la mission ( statuer sur les abus commis par les agents de l'État dans l'exercice de leur charge )  annonce, dans ses principes, celle qu'assume aujourd'hui la Cour des Comptes.

Notons que les sanction ne dispensent jamais de la restitution, qui la précède et lui est indépendante, selon le principe résumé par le hadith rapporté par Abu Dawud et At-Tirmidhi : « la main répond de ce qu'elle a pris, jusqu'à ce qu'elle le restitue » (على اليد ما أخذت حتى تؤديه). S'agissant spécifiquement de la corruption, le hadith rapporté par Abu Dawud, At-Tirmidhi et Ibn Majah rapporte que « le Messager d'Allah a maudit le corrupteur et le corrompu » (لعن رسول الله الراشي والمرتشي), en faisant l'un des grands péchés du droit musulman ; et le hadith authentique, rapporté par Al-Bukhari et Muslim, de l'agent chargé de collecter l'aumône légale qui prétendait garder pour lui les présents reçus à ce titre, établit de façon ancienne que tout avantage obtenu par un agent public en raison de sa charge, au-delà de sa rémunération légale,  revient au trésor public, et non à son bénéficiaire personnel.

Si j'ai attiré l'attention sur ce double fondement, juridique comparé et islamique, c'est parce qu'il ouvre, selon les faits, comme déjà souligné ("فذكر إن نفعت الذكرى") quatre régimes de responsabilité bien distincts et de nature différente : pénale (complicité, recel, non-dénonciation, blanchiment), civile (faute de gestion, action récursoire de l'État), financière (devant la Cour des Comptes, au titre des lois de règlement) et politique (solidarité gouvernementale, ou, pour les faits qualifiables de haute trahison, devant la Haute Cour de Justice).

Je souligne, avec la même rigueur d'un enseignant, ce que mon raisonnement ne permet pas d'affirmer : la fonction crée une probabilité de connaissance, non une preuve. Le droit exige toujours, pour chaque personne et pour chaque fait, la démonstration d'un élément moral et d'un élément matériel qui lui soient propres. Aucune responsabilité individuelle ne se déduit automatiquement d'un poste occupé. C'est cette double exigence,  de rigueur structurelle et de présomption d'innocence,  qui fait, à mes yeux, la valeur pédagogique de cette analyse, et qui m'autorise à vous la soumettre sans qu'elle vise, ni ne nomme, quiconque.

 

Pourquoi j'estime utile de vous alerter dès à présent…

Cette réflexion n'aurait qu'un intérêt académique si le droit n'avait de force dissuasive qu'après les faits. Or l'analyse économique du droit, depuis les travaux fondateurs de l'économiste Gary Becker sur la dissuasion pénale,  enseigne l'inverse : une règle de responsabilité ne modifie les comportements que si elle est connue avant l'acte, non découverte après lui à la faveur d'un scandale.

 C'est cette conviction qui motive ma démarche. À l'approche de l'échéance présidentielle de 2029, il me paraît de l'intérêt de l'État et, tout autant, de l'intérêt personnel de quiconque exercera alors la fonction de ministre des Finances,  que les mécanismes de contrôle prévus par le Décret n° 349-2019/PM soient, dès aujourd'hui, exercés avec une visibilité et une constance telles qu'aucune ambiguïté ne puisse, le moment venu, s'installer sur ce qui a été su, signalé et transmis.

C'est dans cet esprit, et à titre de simples pistes de réflexion soumises à votre appréciation, que je me permets de suggérer :

1. de renforcer la traçabilité et la publicité des rapports de l'Inspection Générale des Finances, ainsi que la régularité de leur transmission à la Cour des Comptes, au Parquet et à l'Instance nationale de lutte contre la corruption, dans des délais formalisés ;

2. de veiller à la production et à l'examen sans retard des lois de règlement, condition du bon fonctionnement du contrôle a posteriori exercé par la Cour des Comptes sur l'ensemble d'une législature ;

3. de documenter systématiquement la chaîne des contreseings et des actes engageant la responsabilité budgétaire, afin qu'elle demeure, à tout moment, reconstituable ;

4. de faire de cette rigueur une norme stable, appliquée de façon identique par les équipes gouvernementales successives, indépendamment du calendrier électoral; car c'est la constance de la règle, plus que sa sévérité, qui lui donne sa force dissuasive et protectrice.

Je forme le vœu que cette note soit reçue dans l'esprit purement civique et pédagogique qui l'anime. Elle ne vise, ni n'accuse, aucune personne déterminée, actuellement en fonction ou non. Elle rappelle seulement qu'en démocratie, la solidité des institutions se mesure autant à la clarté des règles qu'à la rigueur avec laquelle elles sont appliquées avant que les circonstances ne l'exigent.

 Toute législature a une fin ; c'est précisément pour cette raison que le droit doit, dès aujourd'hui, être clair pour tous ceux qui la servent - et c'est par la permanence du droit, plus que par l'éphémère du politique, que chaque responsable protège le mieux sa fonction et son intégrité.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Premier Ministre, l'expression de ma haute considération pour la charge que vous exercez au service de l'État.

Pr ELY Mustapha

mardi 18 août 2026

Mauritanie : un projet pour « les jeunes les plus vulnérables » prend deux ans de retard et l'audit financier qui le certifie, sans réserve, n'en dit pas un mot ! Pr ELY Mustapha


L'analyse du rapport d'audit 2024 du Projet d'Employabilité des Jeunes vulnérables (PEJ, 57 millions de dollars, financé à 96,5 % par la Banque mondiale), confronté à la propre documentation de supervision de l'institution et à la loi de règlement du budget, met au jour une contradiction interne sur l'amortissement, un écart de 35,7 % entre deux tableaux du même rapport, un doublon bud
gétaire invisible et 3,6 millions de dollars d'aide d'urgence encore sans justificatifs

 

Il y a un projet destiné aux jeunes les plus vulnérables de Mauritanie, financé à hauteur de 57 millions de dollars - dont 55 millions par l'Association Internationale de Développement (IDA), le guichet concessionnel du groupe Banque mondiale réservé aux pays à faible revenu, c'est-à-dire des prêts et dons accordés à des conditions très favorables, sur de très longues durées et à un taux d'intérêt quasi nul - et dont l'audit financier de l'exercice 2024, réalisé par un cabinet malien indépendant, délivre quatre opinions sans réserve : les états financiers, les dépenses déclarées, les comptes bancaires dédiés et la part payée par l'État mauritanien lui-même sont tous jugés sincères et réguliers. C'est un fait réel, et il mérite d'être dit tel quel, sans arrière-pensée. Mais à côté de cet audit existe un autre document, produit par la Banque mondiale elle-même quelques mois plus tôt, que l'auditeur financier ne cite pas et n'avait d'ailleurs pas pour mission de consulter : un « Restructuring Paper », c'est-à-dire un document par lequel l'institution révise, en cours d'exécution, les objectifs ou les modalités d'un projet qu'elle finance. Ce document dit une chose que l'audit financier, à lui seul, ne pouvait pas dire : la composante censée former les jeunes vulnérables - la raison d'être du projet - n'a commencé à inscrire ses premiers bénéficiaires que deux ans après l'entrée en vigueur du financement, et l'objectif initial de 60 000 jeunes formés ne sera pas atteint. J'ai lu les deux documents, ligne à ligne, avec la loi de règlement du budget mauritanien 2023 en troisième main. Ce qu'ils racontent, une fois mis face à face, dépasse le simple exercice comptable.

 

Un retard de deux ans passé sous silence

 

Un audit financier de projet, tel que celui mené ici conformément aux normes internationales ISA 240, 250, 260 et 330 - des normes de l'IFAC (International Federation of Accountants) qui organisent respectivement la détection de la fraude, la prise en compte des lois et règlements applicables à l'entité auditée, le dialogue de l'auditeur avec les responsables de la gouvernance, et la façon dont il doit répondre aux risques qu'il a identifiés , répond à une question précise, et à elle seule : les comptes présentés reflètent-ils fidèlement les ressources reçues et les dépenses engagées ? Ce n'est pas la même question que : le projet atteint-il l'objectif pour lequel il a été financé ? La distinction n'est pas un détail technique ; elle est au fondement même de la doctrine internationale du contrôle des finances publiques, portée notamment par l'INTOSAI (l'Organisation internationale des institutions supérieures de contrôle des finances publiques) à travers ses normes ISSAI, qui distinguent explicitement l'audit financier, l'audit de conformité et l'audit de performance comme trois exercices différents, avec des objectifs, des critères et des méthodes propres à chacun. Le rapport d'audit du PEJ répond, avec rigueur, à la première question. La Banque mondiale, qui finance et supervise elle-même ce projet, répond à la seconde dans son propre Restructuring Paper de mars 2025 - et la réponse n'y est pas bonne.

 

Le contraste, une fois les deux documents mis côte à côte, est net. Là où l'audit financier ne mentionne ni délai ni cible chiffrée, la Banque mondiale documente, dans son propre texte, que « l'inscription des bénéficiaires dans la composante a commencé en mars 2023, soit deux ans après l'entrée en vigueur du projet », survenue en juillet 2021. Elle documente aussi que « le projet ne pourra pas atteindre sa cible de 60 000 bénéficiaires formés aux compétences de vie d'ici juin 2026 » - la cible ayant dû être revue à la baisse lors de la restructuration -, et que des « retards importants de passation de marchés », c'est-à-dire les procédures par lesquelles le projet sélectionne et contracte ses prestataires (centres de formation, fournisseurs d'équipements, opérateurs de terrain), ont marqué ses deux premières années. Au 25 mars 2025, 62,7 % seulement des fonds avaient été décaissés, pour un projet dont 74 % de la durée totale - de juillet 2021 à juin 2026 - était déjà écoulée à cette date : un rythme de décaissement inférieur au temps déjà consommé, signal classique, dans le suivi de projets de développement, d'une exécution en retard sur le calendrier. La Banque mondiale note d'ailleurs elle-même l'avancement de chaque projet qu'elle finance vers son « objectif de développement » (Project Development Objective, ou PDO) sur une échelle allant de « très satisfaisant » à « très insatisfaisant » ; en mars 2025, le PEJ y figure « moderately satisfactory » - modérément satisfaisant -, l'échelon médian de cette échelle, ni un succès affiché ni une alerte maximale, mais l'aveu, dans le langage mesuré des institutions, d'un projet en délicatesse sur sa mission première.

Le contraste est net, disais-je, mais il n'est pas contradictoire : les deux lectures répondent à deux questions différentes, et elles peuvent, logiquement, ne pas se contredire. Ce qui pose problème n'est pas que les deux documents divergent - c'est que le seul des deux normalement transmis aux autorités nationales et susceptible d'être rendu public en Mauritanie, l'audit financier, ne permet à aucun lecteur de savoir que les jeunes vulnérables que ce projet devait former attendent, depuis deux ans, un programme qui n'a commencé qu'à mi-parcours.

 

Contradiction sur l'amortissement, à l'intérieur même du rapport d'audit

 

L'amortissement, en comptabilité, est la technique qui consiste à répartir, sur plusieurs exercices, le coût d'un bien durable - un véhicule, un ordinateur, un bâtiment - afin de refléter l'usure ou l'obsolescence progressive de ce bien, plutôt que de faire peser tout son coût sur la seule année de son achat. C'est une convention comptable ordinaire, encadrée à l'échelle internationale, pour le secteur public, par la norme IPSAS 17 sur les immobilisations corporelles, qui exige notamment qu'une entité applique une politique d'amortissement cohérente et la décrive de façon univoque dans ses états financiers. Or le rapport d'audit du PEJ, sur ce point précis, se contredit lui-même à l'intérieur d'un seul et même document.

 

Sa section « Méthodes et principes comptables » affirme, à propos des immobilisations : « Elles sont suivies de manière extracomptable et font l'objet de prise d'inventaire à la clôture de l'exercice. Elles ne font pas l'objet d'amortissement. » Cette phrase est reprise telle quelle dans le corps même du rapport d'opinion. Mais le même dossier contient, en annexe, une « Note de présentation sur les états financiers » établie par le projet lui-même, qui affirme l'exact contraire : « Les immobilisations sont comptabilisées à leurs coûts d'acquisition. Les amortissements sont calculés sur la vie estimée des immobilisations (méthode linéaire) » - à des taux précisément chiffrés : 4 % pour les bâtiments, 20 % pour le matériel d'exploitation, le matériel de bureau et informatique, et le matériel de transport. Et le bilan audité, celui-là même que l'auditeur certifie sans réserve, affiche, dans sa colonne « Amortissement », des montants non nuls et cohérents avec ces taux : 1 931 680,72 MRU sur le matériel de transport, 1 780 523,72 MRU sur le matériel informatique, 1 777 791,86 MRU sur le matériel et mobilier de bureau, soit 6 194 920,74 MRU d'amortissement cumulé sur l'ensemble des immobilisations du projet.

 

Autrement dit : l'auditeur certifie sans réserve un bilan qui applique une politique d'amortissement que sa propre section méthodologique, trois pages plus haut dans le même document, affirme ne pas exister. L'explication la plus plausible est prosaïque : un paragraphe-type recopié d'un modèle de rapport plus ancien ou d'un autre projet, non mis à jour pour celui-ci, et elle n'a rien de la malversation. Mais elle n'enlève rien au constat : un lecteur attentif du rapport, à commencer par les bailleurs eux-mêmes, ne peut pas déterminer, à la seule lecture du texte introductif, si les immobilisations du PEJ sont ou non amorties. Il doit, comme cette analyse l'a fait, recouper trois sections différentes du même document pour trancher - un exercice qu'un audit certifié sans réserve ne devrait, par définition, jamais imposer à son lecteur.

 

Deux tableaux, deux vérités.... les dépenses ne se recoupent pas

 

La comptabilité de caisse enregistre une opération financière au moment où l'argent sort effectivement du compte bancaire ; la comptabilité d'engagement, elle, l'enregistre dès qu'une obligation juridique de payer est née - une commande signée, un marché notifié - même si le règlement effectif intervient plus tard. Les deux approches sont légitimes, chacune répond à une question différente - combien a-t-on décaissé ? Contre : combien a-t-on engagé ? - mais elles ne peuvent, par construction, donner le même chiffre à un instant donné pour une même période. Le rapport d'audit du PEJ présente pourtant les dépenses de l'exercice 2024 sous ces deux formes distinctes, dans deux tableaux séparés, pour les mêmes composantes du projet - et les chiffres, une fois mis en regard, ne coïncident pas. La composante 1 s'élève à 94 969 257,61 MRU dans le Tableau des Emplois et Ressources tenu en base caisse, et à 128 858 185,06 MRU dans le Compte de fonctionnement tenu en base engagement - un écart de 33 888 927,45 MRU, soit 35,7 %. La composante 2 affiche 46 005 915,15 MRU contre 48 610 921,20 MRU, un écart de 5,7 %. La composante 3, 101 919 067,74 MRU contre 104 100 478,89 MRU, 2,1 % d'écart. Seule la composante 4, celle du compte d'urgence CERC, présente un écart marginal - 281 414 826,91 MRU contre 281 907 193,32 MRU, 0,2 % à peine.

 

L'écart global - 41,2 millions de MRU sur l'ensemble des composantes et charges de structure - trouve son origine dans un choix méthodologique que le rapport documente ailleurs, sans jamais l'expliciter à l'endroit où il ferait le plus sens : la comptabilité du projet est tenue en engagement (les opérations sont enregistrées dès leur naissance), tandis que le Tableau des Emplois et Ressources transmis au bailleur ne retient que les décaissements et encaissements effectifs. Ce choix est, en soi, légitime et courant dans la gestion de projets financés par des bailleurs multilatéraux. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'absence de toute note de rapprochement reliant, poste par poste, les deux présentations. Un lecteur qui chercherait à savoir combien la seule composante 1 - celle, précisément, où la Banque mondiale documente un retard de deux ans sur le terrain - a réellement coûté en 2024 trouverait, dans le même rapport, deux réponses différentes : 94,97 millions ou 128,86 millions de MRU, un écart de plus du tiers, sans indication explicite de laquelle retenir selon la question posée, ni du détail des charges engagées mais non encore décaissées qui expliquerait la différence.

 

Le doublon invisible : deux financements sous un même chapitre budgétaire.

 

La loi de règlement est le document par lequel le Parlement, une fois l'exercice budgétaire achevé, constate ce qui a été réellement encaissé et dépensé au regard de ce qui avait été autorisé par la loi de finances, et clôture juridiquement l'année budgétaire - c'est, en principe, le document le plus directement accessible à un citoyen ou un parlementaire mauritanien souhaitant savoir ce que l'État a réellement fait de son budget. Le rapprochement entre le rapport d'audit du PEJ et la loi de règlement du budget 2023 fait apparaître un fait qu'aucun des deux documents, pris isolément, ne signale : sous un même chapitre budgétaire, « Chapitre 89 : Employabilité des jeunes » (Ministère de l'Emploi et de la Formation Professionnelle en 2023), coexistent deux lignes de contrepartie nationale financées par deux bailleurs entièrement différents. La première, S/Ch 41 « Employabilité des jeunes (PEJ/BAD) », affichait 4 000 000 MRU de crédits votés en loi de finances initiale pour 3 772 482,96 MRU exécutés, soit un taux d'exécution de 94,3 %. La seconde, S/Ch 43 « Employabilité des jeunes (IDA) - contrepartie », affichait 20 110 000 MRU de crédits pour 16 820 961,08 MRU exécutés, soit 83,6 %. Au total, le chapitre 89 tout entier ne mobilisait que 24 110 000 MRU de crédits, exécutés à hauteur de 20 593 444,04 MRU, soit 85,4 %.

 

Le PEJ audité dans ce rapport - financé par l'IDA à hauteur de 55 millions de dollars, à travers un don D8480 et un financement additionnel d'urgence CERC 73900 - ne correspond qu'à la seconde de ces deux lignes, elle-même limitée à la seule contrepartie nationale (20,11 millions de MRU prévus, soit environ 500 000 dollars). La première ligne, « PEJ/BAD », financée par la Banque Africaine de Développement, désigne un dispositif distinct, entièrement étranger au périmètre de l'audit examiné ici, sur lequel cette analyse ne dispose d'aucune information complémentaire - et que rien, dans le libellé budgétaire lui-même, ne permet à un lecteur non averti de distinguer du projet financé par la Banque mondiale.

 

Ce constat illustre un phénomène plus général, que le cadre international de référence en matière de transparence budgétaire - le programme PEFA (Public Expenditure and Financial Accountability), à travers son indicateur PI-6 consacré aux « opérations non comptabilisées dans les rapports budgétaires » - a précisément vocation à mesurer : la loi de règlement, document budgétaire le plus directement accessible à un parlementaire ou un citoyen mauritanien, ne fait apparaître que la part du financement qui transite par le budget de l'État, ici une contrepartie nationale de l'ordre de 20 millions de MRU. Le financement extérieur proprement dit - 55 millions de dollars, soit plusieurs dizaines de milliards de MRU au taux de change courant - transite, lui, par un « compte désigné », un compte bancaire dédié, alimenté directement par le bailleur et géré par le projet, sans jamais transiter par le compte unique du Trésor ni apparaître, dans son intégralité, dans un document consolidé et soumis au vote du Parlement. Ce n'est pas, en soi, un dispositif irrégulier : c'est la pratique courante de gestion des projets financés par les bailleurs multilatéraux, précisément pour en accélérer l'exécution. Mais la conséquence, pour la lisibilité démocratique du budget, est réelle : la loi de règlement donne à voir un chapitre budgétaire modeste - 24 millions de MRU de crédits - quand le programme qu'il recouvre réellement est, une fois le financement extérieur intégré, environ cent dix fois plus important.

 

Le compte d'urgence CERC : des millions de dollars... encore à justifier

Le CERC - Composante d'Intervention d'Urgence Conditionnelle, en anglais Contingency Emergency Response Component - est un mécanisme que la Banque mondiale intègre, de façon standardisée, dans un nombre croissant de ses projets d'investissement depuis le milieu des années 2010 : une enveloppe dormante, activable rapidement en cas de catastrophe naturelle ou de crise déclarée par les autorités, sans qu'il soit besoin de négocier un nouveau financement dans l'urgence. Le PEJ en comportait une. Un financement additionnel de 15 millions de dollars a été accordé par l'IDA en juin 2023, au titre de ce mécanisme, pour faire face aux inondations consécutives à un hivernage particulièrement sévère - destiné notamment à l'achat d'équipements d'urgence. L'intégralité de cette avance a été reçue par le projet dès septembre 2023.

 

Le lecteur de cet article doit savoir que le décaissement de ce type de fonds par la Banque mondiale suit un mécanisme de justification a posteriori : le projet engage la dépense sur son compte désigné, alimenté par avance, puis transmet à intervalles réguliers des États Certifiés de Dépenses (ECD) - des relevés de dépenses accompagnés de pièces justificatives -, sur la base desquels le bailleur « reconstitue » le compte au fur et à mesure. C'est précisément sur ce point que l'annexe du rapport d'audit consacrée à la documentation du CERC révèle un décalage : au 31 décembre 2024, soit plus de quinze mois après la réception de l'avance intégrale, seuls 11 402 835,37 dollars avaient fait l'objet d'une demande de justification comptable transmise à la Banque mondiale, laissant un solde de 3 597 164,63 dollars - 24 % de l'avance initiale - encore sans pièces justificatives déposées. Ce constat ne signifie pas que ces fonds ont été mal employés : l'audit ne relève aucune anomalie sur les dépenses déjà justifiées. Mais il documente un rythme de reddition de comptes qui accuse un retard significatif sur des fonds mobilisés en réponse à une urgence humanitaire - et dont la vocation même, celle d'un mécanisme d'urgence, est d'être décaissée et justifiée rapidement.


 Un audit financier propre, aussi rigoureux soit-il dans son périmètre, ne garantit ni la cohérence interne d'un même rapport, ni la visibilité de l'ampleur réelle d'un financement extérieur dans les documents budgétaires nationaux, ni la mise en regard entre la performance financière et la performance de mise en œuvre. Sur ces trois plans, ce projet reproduit, à l'échelle d'un seul dossier de 57 millions de dollars, exactement les limites déjà documentées à l'échelle des finances publiques mauritaniennes prises dans leur ensemble par mes articles précédents .

 

Il y a, derrière ces chiffres, une réalité humaine que la seule lecture comptable ne restitue pas : les jeunes vulnérables auxquels ce projet était destiné n'ont commencé à en bénéficier, pour son volet central, que deux ans après le lancement du financement censé les servir. Aucun des documents normalement accessibles à un citoyen mauritanien - l'audit financier, la loi de règlement - ne permet, à lui seul, de le savoir. C'est peut-être là la conclusion la plus alarmante de ce dossier : des comptes irréprochables peuvent, sans qu'aucune règle ne soit techniquement enfreinte, laisser dans l'ombre le seul indicateur qui compte vraiment pour les bénéficiaires visés - le temps qu'il leur aura fallu attendre.

Pr ELY Mustapha

vendredi 14 août 2026

Mauritanie : le Trésor public se trompe de 18 milliards sur ses propres comptes . Pr ELY Mustapha


Il existe, au Ministère des Finances, un document que personne ne voit jamais dans les débats publics : le plan de trésorerie de l'État, mis à jour chaque semaine, qui dit exactement combien d'argent doit entrer et sortir des caisses du Trésor. C'est le document le plus proche de la vérité, parce qu'il ne sert pas à convaincre un Parlement ou à rassurer un bailleur : il sert seulement à gérer l'argent, jour après jour. Ce que révèle le croisement des trois derniers exercices de ce document, soit 2024, 2025 et le plan en cours pour 2026, est plus parlant que n'importe quelle loi de finances.

L'examen des plans de trésorerie de l'État pour 2024, 2025 et 2026 révèle que les salaires ont été payés 20 % sous ce qui était prévu pendant que le service de la dette dépassait le sien de 22 %, que les dépenses de développement ont subi la coupe la plus sévère de tout le budget, et que l'État a émis 23 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor non planifiés pour combler l'écart

Un Trésor qui ne prévoit pas sa propre trésorerie.

En 2025, le Trésor mauritanien a prévu d'encaisser 110,1 milliards d'ouguiya. Il en a réellement encaissé 91,9 milliards. L'écart, de 18,2 milliards d'ouguiyas, soit 16,5 % de moins que prévu , n'est pas un aléa venu de l'extérieur : c'est l'écart entre ce que l'administration fiscale et douanière de ce pays a elle-même annoncé qu'elle collecterait et ce qu'elle a réellement collecté. La Direction Générale des Impôts a manqué sa propre cible de 25,8 %. La Direction Générale des Douanes a manqué la sienne de 29,8 %. À elles deux, ces deux administrations expliquent la quasi-totalité du trou.

Ce n'est pas une prévision extérieure qui s'est révélée fausse à cause d'un choc mondial. C'est le Trésor public qui n'a pas su prévoir ce que son propre appareil de recouvrement allait rapporter, à hauteur d'un cinquième de ses recettes attendues, sur une seule année.

Le salaire recule, la dette avance

Voici le chiffre qui devrait alarmer le plus de monde. Sur cette même année 2025, les salaires et traitements versés par l'État ont été inférieurs de 19,9 % à ce que le plan de trésorerie prévoyait soit un manque de 5,4 milliards d'ouguiya sur la masse salariale de la fonction publique!  Au même moment, le service de la dette publique a dépassé sa propre prévision de 21,7 %, tiré par un amortissement supérieur de 43,5 % au plan.

Autrement dit : l'année où l'argent est rentré moins vite que prévu, ce n'est pas le remboursement de la dette qui a été ajusté à la baisse. C'est la masse salariale. Personne, dans aucun des documents que j'ai consultés, n'a annoncé ce choix, ne l'a expliqué, ni ne l'a justifié. Il apparaît seulement, en creux, dans la colonne « Écart » d'un tableau Excel que le grand public bien entendu ne lit jamais.

Le développement, premier sacrifié

Le budget de trésorerie regroupe, sous l'appellation « Dépenses Prioritaires », les crédits qui financent notamment les programmes de développement rural et communal et les comptes de dépôts qui alimentent les administrations locales. C'est le poste le plus sévèrement rogné de tout le document : -20,8 % par rapport au plan, soit 14,9 milliards d'ouguiya de moins que prévu - plus des trois quarts de tout l'écart de l'année. Une des lignes qui composent ce poste recule même de 33,6 %.

C'est la troisième fois, dans les examens que j'ai menés cette année sur les finances mauritaniennes, que je retrouve exactement le même schéma : dans la loi de finances rectificative 2026, l'investissement reculait pendant que le fonctionnement de l'État bondissait de 15 %. Ici, dans l'exécution réelle de la trésorerie 2025, c'est le développement qui recule pendant que la dette et le fonctionnement tiennent leur rang. Le même choix, répété à trois niveaux différents de la chaîne budgétaire - la loi, le plan, la caisse - n'est plus un hasard de calendrier. C'est un arbitrage structurel de fait, hélas ! jamais assumé comme tel.

La cavalerie des bons du Trésor

Pour combler l'écart entre ce qui rentre et ce qui doit sortir, l'État s'est massivement tourné vers l'emprunt à très court terme. Le plan 2025 prévoyait l'émission de 54,2 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor sur l'année. La réalité : 77,3 milliards émis, soit 42,6 % de plus que prévu - et les remboursements ont suivi la même trajectoire, +46,8 %. C'est le principe même de la cavalerie financière : émettre toujours plus de dette à trois ou six mois pour rembourser celle qui vient d'arriver à échéance, sans que rien de tout cela n'ait été annoncé au moment où le plan de l'année a été arrêté. Comme quoi le patrimoine financier du Mauritanien est une chasse gardée du ministère des finances !

Un nom qui revient, pour la troisième fois

Dans le plan de trésorerie hebdomadaire pour 2026, une ligne d'amortissement de la dette intérieure porte l'intitulé suivant : «BT, OT et Conv. BCM ». Ces trois lettres - Conv. BCM, la Convention conclue avec la Banque Centrale - sont les mêmes que j'avais dû reconstituer, dans un examen distinct consacré à la dette publique, à partir des seules notes annexes des comptes de la Banque Centrale, pour comprendre comment une créance de 16 milliards d'ouguiya sur l'État s'était effondrée de 72 % en 2025. Ces mêmes trois lettres sont aussi apparues, sans plus d'explication, dans le tableau de financement de la loi de finances rectificative 2026. Elles réapparaissent ici, fusionnées avec deux autres instruments de dette dans une seule ligne, sans qu'aucun chiffre ne permette d'isoler ce qui lui revient. Un même nom, trois documents, jamais une explication. Encore !

En conclusion.

L'évaluation PEFA, publiée en janvier 2025, a rétrogradé la note de la qualité des prévisions de trésorerie mauritaniennes de A à C depuis sa précédente évaluation en 2020 - le plus net recul de toute l'évaluation sur ce point précis. Un Trésor qui ne parvient pas à prévoir un cinquième de ses propres recettes, qui rembourse sa dette avant de payer intégralement ses salaires, qui sacrifie le développement en silence et qui multiplie les emprunts de court terme non planifiés pour tenir le mois suivant, ne pilote pas ses finances : il les subit, semaine après semaine. Et le premier signe que quelque chose ne va pas, dans un pays comme dans une famille, c'est toujours le même : quand on ne sait plus, à l'avance, combien d'argent on aura la semaine prochaine. Le Trésor public semble être adepte d'une comptabilité de ménagère.

 

Pr ELY Mustapha

jeudi 13 août 2026

Mauritanie : les 214 millions de dollars du pétrole ne sont pas à la Banque de France… Pr ELY Mustapha

 

L'analyse du Fonds National des Revenus des Hydrocarbures révèle une image d'un compte parisien déroutante. Les rapports du FNRH décrivent, de façon constante, un compte « domicilié à la Banque de France » de 214,5 millions de dollars. Cette description nourrit l'idée d'un montant unique déposé à Paris. Or l'argent n'est pas à Paris. Il est, pour l'essentiel, au Koweït. Un centre de réflexion américain avait rangé la Mauritanie parmi les six pays dont les fonds souverains étaient jugés parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés.

La Mauritanie ne se plie pas aux standards internationaux de gouvernance des fonds souverains, et aucun texte n'explique pourquoi l'épargne à l'étranger continue de croître pendant que le développement recule chez soi.

De l'examen des rapports de gestion du FNRH: effet de gaz.

En examinant les trois derniers rapports de gestion du FNRH - 2023, 2024 et 2025 - j'ai constaté un instrument en pleine mutation, qui vient de changer de nature sous l'effet du gaz : l'entrée en production du projet Grand Tortue Ahmeyim a fait bondir les encaissements du fonds de 188 % en 2025, à 53,6 millions de dollars, portés à hauteur de 46,9 % par une catégorie de recette qui n'existait pas l'année précédente, la «commercialisation du gaz ». J'y ai aussi trouvé exactement les mêmes négligences que dans tous les autres dispositifs déjà examinés dans cette série d'analyse  : la conclusion des rapports 2023 et 2024 date le solde du fonds « au 31/12/2021 » - alors qu'il s'agit bien de 2023 et 2024 , soit deux années de suite, sans correction.

Le tableau mensuel de 2023 attribue à la ligne « déc-23 » la valeur exacte de la ligne « déc-22 », faisant disparaître, si on le prend au pied de la lettre, la totalité du gain de l'année en un seul mois!

En tant qu'enseignant, si je devais interroger l'un de mes étudiants de première année sur ce tableau, il me répondrait que cela contredit directement l'affirmation, dans le même rapport, qu'aucun retrait n'a eu lieu en 2023 - et il aurait entièrement raison. Le rapport 2025, le plus abouti des trois, affiche quant à lui un total de répartition des intérêts par banque inférieur de 2 848 599,43 dollars (19,3 %) à la somme réelle de ses propres lignes.

L'argent n'est pas là où l'on croit…

Les rapports du FNRH, un compte « domicilié à la Banque de France » de 214,5 millions de dollars.

La réalité, une fois l'examen en détail des tableaux reconstitué, est différente : sur les 14,7 millions de dollars d'intérêts perçus par le fonds en 2025, la Banque de France n'en a généré que 251 892,93 dollars - 1,7 % du total. Le gros de l'argent est placé, sous forme de dépôts à terme à six ou douze mois, à la National Bank of Kuwait (62,3 % des intérêts), à l'UBAF de Paris (27,9 %), à la First Abu Dhabi Bank (4,6 %) et au Fonds Monétaire Arabe (3,4 %). La Banque de France n'est, dans les faits, que la banque de domiciliation du compte-cadre du fonds - probablement son point d'entrée et de règlement - et non le lieu où « dort » l'essentiel de l'argent du pétrole mauritanien. 

Cette distinction n'est expliquée dans aucun rapport : c'est à nous autres, lecteurs,  de la reconstituer, ligne par ligne, dans des tableaux que personne, visiblement, ne relit avant publication. A croire que l'information du citoyen ne compte pas pour les finances publiques.

Un jugement américain vieux de treize ans, mais jamais démenti.

Il y a une donnée embarrassante, sur la réputation du fonds. En 2013, trois chercheurs du Center for Strategic and International Studies (CSIS), l'un des principaux centres de réflexion de politique étrangère aux États-Unis, ont publié un commentaire sur les fonds souverains des États fragiles riches en matières premières (Robert D. Lamb, Kathryn Mixon et Sadika Hameed, « Sovereign Wealth Funds in Commodity-Rich Fragile States », CSIS Commentary, 13 mai 2013). Ils y classent la Mauritanie parmi six pays - avec le Nigeria, le Brunei, l'Algérie, la Libye et Kiribati - dont les fonds souverains figureraient parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés. Ce jugement a treize ans : il précède les rapports FNRH examinés ici, et surtout l'entrée en production du Grand Tortue Ahmeyim. Il ne dit donc rien de l'état actuel du fonds. Mais faute de toute publication mauritanienne plus récente sur sa gouvernance, personne n'a pu le réévaluer depuis - et il reste, treize ans plus tard, étrangement cohérent avec les erreurs de calcul déjà relevées dans mes articles précédents.

La norme internationale de référence en la matière, les 24 Principes de Santiago de l'International Forum of Sovereign Wealth Funds, recommande la publication d'une politique d'investissement, de règles de retrait et de dépôt, et une séparation claire des rôles entre le propriétaire du fonds, son organe de gouvernance et son gestionnaire opérationnel. La Mauritanie n'est pas membre de ce forum, et le FNRH ne publie aucune des informations que ces principes recommandent. L'adhésion est volontaire (rien n'oblige juridiquement le pays à s'y conformer) mais son absence prive la Mauritanie d'un langage internationalement reconnu pour expliquer ses propres choix.

Ce que font les autres pays avec leur pétrole.

La comparaison de la situation de la Mauritanie avec d'autres pays est critique. Ainsi le fonds souverain norvégien, alimenté lui aussi par des revenus pétroliers, gère aujourd'hui environ 1 800 milliards de dollars, investis à 100 % à l'étranger en actions, en obligations et en immobilier, avec un débat parlementaire annuel sur sa stratégie. Le Pula Fund du Botswana, financé par les excédents diamantifères, combine titres à revenu fixe et actions sur les marchés développés et émergents, avec une revue stratégique complète tous les cinq ans et un rapport annuel transmis au Parlement. Le Petroleum Fund du Timor-Leste a délibérément porté sa part d'actions à 20 % en 2012, dans le seul but de faire passer son rendement attendu de 2,0 % à 2,6 %, pour financer un objectif de retrait durable de 3 % par an - une décision de gestion active, motivée et documentée publiquement.

Le FNRH mauritanien, vingt ans après sa création, n'a rien de tout cela. Aucune action, aucune obligation identifiée dans les rapports que j'ai pu consultés; seulement des dépôts à terme bancaires, l'instrument le plus prudent et le moins performant qui existe pour un fonds censé épargner pour les générations futures!

Le calcul que personne ne veut faire

Le rapprochement qui se devait d'être fait et qu'aucun document officiel n'a jamais publié nous montre que les s dépôts à terme du FNRH rapportent entre 3,88 % et 4,85 % en dollars. Le taux directeur de la Banque Centrale de Mauritanie s'élève, lui, à 6 % en ouguiya. Et sur cette même année 2025, l'État a émis 42,6 % de Bons du Trésor de plus que ce que prévoyait son propre plan de trésorerie, pour combler ses besoins de financement immédiats. Un pays épargne à l'étranger à rendement modeste tout en empruntant, chez lui, de plus en plus et à court terme - sans qu'aucun texte ne mette jamais ces deux réalités en regard !

Il y a plus frappant encore. Le FNRH a engrangé 14,7 millions de dollars d'intérêts en 2025 - l'équivalent d'environ 584 millions d'ouguiya. La même année, les dépenses de développement rural, communal et les filets sociaux de l'État ont été réalisés à 20,8 % sous leur propre plan de trésorerie, soit un manque de près de 15 milliards d'ouguiya. La totalité des intérêts perçus par le FNRH en 2025 ne couvre même pas 4 % de ce manque à gagner subi, la même année, par le développement du pays. Et le solde total du fonds - 214,5 millions de dollars accumulés depuis 2006 , équivaut à peine à 57 % d'une seule année de cette coupe budgétaire. Le « trésor de guerre » gazier de la Mauritanie, converti en ouguiyas, ne représente donc même pas les deux tiers d'une seule année de sacrifice imposé au développement rural. Triste réalité d'une gestion à vue.

 Relevons toutefois, quelques aspects positifs du placement et de la gestion de ce fonds. Le FNRH n'a subi aucun retrait entre 2022 et 2025 malgré des besoins de financement croissants de l'État . Sa performance de placement est positive et documentée trois années de suite, au-dessus de son propre indice de référence. Et la répartition entre six banques différentes, loin d'être une anomalie, réduit en réalité le risque de concentration qu'aurait représenté un compte unique à Paris. Le retrait de 50 millions de dollars opéré en septembre 2025 reste, à ce jour, l'une des rares opérations financières de l'État mauritanien dont le montant se retrouve, de façon cohérente, dans trois documents indépendants.

Toutefois,  il faut le mentionner haut et fort, un fonds qui gérait, il y a deux ans encore, des flux de l'ordre de 20 millions de dollars par an pouvait se permettre des erreurs de rédaction sans grande conséquence.

Un fonds dont les encaissements ont bondi de 188 % en une seule année, qu'un centre de réflexion américain rangeait déjà, il y a treize ans, parmi les fonds souverains les moins transparents, et dont la trajectoire s'inscrit dans un budget où le développement recule pendant que l'épargne s'accumule à l'étranger, ne peut plus se le permettre. La Norvège, le Botswana et le Timor-Leste montrent qu'épargner les revenus pétroliers à l'étranger n'est pas en soi une erreur;  c'est une pratique reconnue, et théoriquement fondée. Ce qui est une erreur, c'est de le faire sans règle écrite, sans stratégie publiée, sans reddition de comptes au Parlement, et sans jamais expliquer au pays pourquoi cet argent-là s'accumule quand celui du développement, lui, recule.

Et pas un citoyen n'est informé sur la gestion du patrimoine financier national, qu'il soit à Nouakchott, à Paris ou ailleurs…si ce n'est dans quelques poches d'un monde …obscur.

Obscurci par un jargon technique, dans lequel les autorités financières et monétaires perdent leur transparence par défaut de simplification. Et comme le disait si bien un certain poète "Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément".

Mais faudrait-il déjà que le mauritanien, poète par excellence, trouve dans les finances publiques de la RIM, une rime…de clarté.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.