samedi 27 juin 2026

Aissata Lam, Harvard et les Émirats - par Pr ELY Mustapha

Trust Magazine
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La promesse faite au chef de l'État

Le 25 juin 2026, Trust Magazine publie un article sobre : "Aissata Lam présente son diplôme à Ghazouani et se dit prête à servir à nouveau." La photo illustrant l'article montre la jeune femme debout aux côtés du chef de l'État, diplôme déployé face à l'objectif. Elle a elle-même relayé la rencontre sur ses réseaux sociaux.

Dans son message, elle indique avoir ainsi tenu "la promesse faite au chef de l'État" avant son départ pour Cambridge, et remercie publiquement le président ainsi que la Première Famille pour leur confiance et leurs encouragements tout au long de l'année.

Ce geste soulève une première question, stylistique mais révélatrice : pourquoi présenter un diplôme universitaire au président de la République comme on rend compte d'une mission d'État ? La mise en scène de ce retour - la photo officielle, le communiqué sur les réseaux, le registre du "service" et de la "mission accomplie" - transforme un acte académique personnel en opération de repositionnement politique.

Le geste n'est pas anodin dans le contexte africain, où le diplôme étranger - et plus encore le diplôme américain ou britannique - fonctionne depuis des décennies comme un titre de noblesse républicain. On se souvient que George Weah, ballon d'or devenu président du Liberia, avait fait de son parcours académique tardif - licence à Londres, MBA à Miami, maîtrise au Texas - un argument de campagne central, brandissant ses parchemins comme autant de preuves de sa transformation de footballeur en homme d'État. Paul Biya au Cameroun, en poste depuis 1982, tire encore une partie de sa légitimité de ses diplômes parisiens - Sciences Po, Institut des Hautes Études d'Outre-Mer - obtenus il y a plus d'un demi-siècle. En Afrique francophone notamment, la formation dans une grande institution occidentale confère une aura qui transcende les frontières partisanes : elle signifie que l'on a été validé par l'extérieur, qu'une autorité supérieure - l'université, l'Occident, le monde - a reconnu l'excellence du candidat.

Aissata Lam n'échappe pas à cette logique, elle l'instrumentalise avec une maîtrise consommée. Présenter son diplôme Harvard au président n'est pas un acte de naïveté protocolaire : c'est une déclaration. Elle revient non seulement compétente, mais labellisée. Non seulement engagée, mais adoubée par l'une des institutions les plus puissantes du monde académique international. Dans un système politique où la proximité avec le chef de l'État est la première des ressources, ce geste dit clairement : je suis de retour, j'ai consolidé ma valeur, je suis disponible pour les plus hautes responsabilités. Le diplôme est ici moins un titre qu'un message.

 

Sur le diplôme : réel, mérité, incontestable

Commençons par ce qui ne souffre d'aucune ambiguïté.

Le diplôme d'Aissata Lam est authentique. Elle a effectivement suivi et complété le programme MC/MPA - Mid-Career Master in Public Administration - de la Harvard Kennedy School, l'un des programmes de politiques publiques les plus sélectifs au monde pour des professionnels en milieu de carrière. Ce programme, d'une durée d'un an, combine des enseignements en économie, en gouvernance publique et en leadership institutionnel, et est reconnu internationalement pour son exigence académique.

Ce qui rend ce parcours d'autant plus remarquable,: Aissata Lam a mené cette formation à terme alors qu'elle était enceinte, accouchant en cours d'année académique, avant de reprendre ses études et d'obtenir son diplôme. Ce fait, peu relayé dans les commentaires publics, témoigne d'une détermination personnelle et d'une capacité de résilience hors du commun.

Avant même cette formation, son parcours était déjà exceptionnel : membre du Conseil consultatif du G7 sur l'égalité des sexes, Jeune leader mondial du Forum économique mondial de Davos, classée parmi les 100 personnalités les plus influentes par le Time et parmi les dix femmes les plus influentes dans le monde par la BBC en 2019, titulaire de la Médaille de reconnaissance nationale mauritanienne en 2020. La bourse de Harvard n'a pas créé sa réputation - elle s'inscrit dans une trajectoire déjà construite sur le mérite.

Ce que ce diplôme lui apporte concrètement

Sur le plan académique, une formation à la Harvard Kennedy School en politiques publiques et leadership est reconnue mondialement. Elle offre un réseau international de haut niveau, des outils d'analyse des politiques publiques, et une crédibilité institutionnelle dans les cercles diplomatiques et économiques. Ce dont elle fera profiter certainement son pays.

Mais dans son cas précis, l'intérêt est surtout stratégique

Aissata Lam était déjà directrice générale d'une agence publique majeure. Elle avait donc déjà prouvé ses compétences opérationnelles. Le diplôme Harvard ne lui apprend pas à faire son travail - elle le faisait déjà. Ce qu'il lui apporte, c'est :

·         Un label de prestige qui renforce son positionnement dans la compétition des élites africaines

·         Une légitimité internationale face aux investisseurs et partenaires étrangers

·         Un signal politique : elle revient avec un capital symbolique difficile à contester

·         Une pause stratégique loin des jeux de pouvoir locaux, sans disparaître pour autant.

Ce diplôme est moins un outil d'apprentissage qu'un instrument de repositionnement. La scène où elle le présente physiquement au président le confirme : il est exhibé comme un titre de noblesse, pas comme un cahier de notes. Dans les systèmes politiques africains où la légitimité passe souvent par la validation extérieure - occidentale notamment - un diplôme Harvard vaut parfois plus qu'un bilan de résultats.

En résumé : pour Aissata Lam personnellement, ce diplôme vaut surtout ce qu'il signifie socialement et politiquement, bien plus que ce qu'il lui apprend intellectuellement.

À ceux de nos lecteurs qui remettaient en question la réalité ou la valeur de ce diplôme : les faits sont clairs. Le doute sur ce point n'est pas fondé.

Sur le financement : transparent, institutionnel, structurel

La question du financement est plus complexe, et mérite d'être traitée avec précision plutôt qu'avec suspicion.

Un programme MC/MPA à la Harvard Kennedy School représente environ 59 000 dollars de frais de scolarité, auxquels s'ajoutent environ 28 000 dollars de frais de vie à Cambridge - soit près de 90 000 dollars au total. Ce montant considérable pose une question légitime : qui a financé cette année de formation pour une ancienne fonctionnaire mauritanienne ayant quitté ses fonctions publiques ?

La réponse est documentée et publique. Aissata Lam a bénéficié de deux bourses cumulées : la bourse Edward S. Mason, l'une des bourses historiques de la Kennedy School dédiée aux professionnels des pays en développement, et la bourse du programme Emirates Leadership Initiative (ELI), financé par les Émirats arabes unis et géré par le Centre pour le leadership public de Harvard. Ce programme, lancé en 2014, finance chaque année jusqu'à dix bourses complètes pour des ressortissants des pays de la Ligue arabe admis dans les programmes de master de la Kennedy School.

Ce financement n'a pas été dissimulé. Il figure explicitement dans le profil d'étudiante d'Aissata Lam sur le site de la Harvard Kennedy School, et a été repris par plusieurs médias mauritaniens. Il ne s'agit donc ni d'un financement opaque, ni d'une prise en charge par l'entourage présidentiel mauritanien, contrairement à ce que certains courriers laissaient supposer.

Sur les Émirats : ni accusation, ni naïveté

C'est sur ce troisième point que les courriers reçus étaient les plus tranchés - et les plus opposés entre eux. Certains lecteurs nous demandaient de dénoncer une ingérence émiratie ; d'autres nous reprochaient de jeter une ombre injuste sur un programme académique légitime. Nous choisissons ici une troisième voie : celle de la question rigoureuse, sans verdict prématuré.

L'Emirates Leadership Initiative n'est pas un programme philanthropique sans objet. Il s'inscrit dans une stratégie de soft power documentée et assumée par les Émirats arabes unis, visant à former les futures élites des pays arabes dans les institutions académiques américaines les plus prestigieuses. Les chercheurs en relations internationales désignent cette approche sous le terme de "diplomatie de niche" : un État qui investit dans la formation des cadres étrangers pour construire des réseaux d'influence durables dans ces pays.

Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que ce programme est neutre. Mais il serait tout aussi inexact d'assimiler la participation à ce programme à un acte de compromission. Les États-Unis, la France, la Chine, le Royaume-Uni mènent des politiques de soft power éducatif comparables - par les bourses Fulbright, les lycées français, les instituts Confucius, les Commonwealth Scholarships. Leur existence ne suffit pas à conclure que chaque bénéficiaire en devient un agent d'influence.

Ce qui distingue l'ELI des programmes classiques, c'est son ciblage précis : non pas de jeunes étudiants, mais des professionnels déjà en poste, déjà insérés dans les réseaux décisionnels de leurs pays. Cette spécificité justifie que des questions soient posées - non pas à Aissata Lam personnellement, mais aux structures qui encadrent ce type de financement :

·       Quelles sont les obligations de participation aux activités du réseau ELI après la formation ? Les boursiers sont-ils sollicités, formellement ou informellement, pour relayer les positions émiraties dans leurs pays respectifs ?

·      Les cadres du programme incluent-ils des engagements qui pourraient, même indirectement, orienter les décisions futures d'un haut fonctionnaire ?

·         La Mauritanie dispose-t-elle d'un cadre réglementaire permettant de déclarer et de baliser les financements étrangers reçus par ses hauts cadres dans le cadre de leur formation ?

Ces questions ne visent pas Aissata Lam, ni aux centaines d'autres qui ont suivi ces parcours. Elles visent un système. Et elles s'appliquent avec la même rigueur à n'importe quel cadre mauritanien - ou français, ou sénégalais etc.- dont la formation aurait été financée par un État étranger ayant des intérêts dans le pays concerné.

Ce que ce cas révèle sur un enjeu plus large

Le contexte mauritano-émirati mérite d'être rappelé sans dramatisation. Les Émirats ont fait de la Mauritanie l'un de leurs partenaires stratégiques en Afrique de l'Ouest : investissements dans des terres agricoles, financement du Collège de défense Mohammed ben Zayed à Nouakchott, projets d'infrastructure, rencontres régulières entre les deux chefs d'État. Aissata Lam, en tant qu'ancienne directrice générale de l'Agence de Promotion des Investissements de Mauritanie (APIM), se trouvait précisément à l'interface de ces relations économiques.

Cette coïncidence - une ancienne responsable de l'agence d'attraction des investissements étrangers mauritanienne, formée via une bourse financée par l'un des principaux investisseurs de son pays - n'est pas une preuve d'arrangement. Mais elle illustre une réalité structurelle sur laquelle les sociétés africaines ont le droit d'avoir une conversation publique : qui finance la formation de leurs élites, et dans quel cadre d'intérêts ces élites reviennent-elles exercer leurs responsabilités ?

Cette question ne réduit en rien le mérite d'Aissata Lam, ni une remise en cause de la bonne foi des Émirats arabes unis. C'est une exigence démocratique élémentaire - la même que celle que les démocraties occidentales appliquent, avec des degrés variables de cohérence, à leurs propres élites formées à l'étranger.


En conclusion : mérite reconnu, vigilance maintenue

Aissata Lam a obtenu un diplôme réel dans l'une des institutions les plus exigeantes au monde, avec un mérite personnel qui n'est pas en cause. Son retour en Mauritanie avec l'intention de servir son pays mérite d'être accueilli avec respect.

Les questions que nous posons portent sur les structures qui encadrent la formation des élites africaines par des États étrangers ayant des intérêts documentés dans ces pays - et sur l'absence, dans trop de pays africains, de cadres de transparence permettant de rendre visibles ces liens et d'en évaluer sereinement les implications.

Reconnaître le mérite d'une personne et poser des questions sur les systèmes qui l'entourent ne sont pas des postures contradictoires mais une réponse responsable à trop d'interrogations sur ce qui  n'est ni caché, ni tu mais qui doit être su pour ne pas habiller de doute le mérite d'une personne ou d'une institution.

Pr ELY Mustapha

jeudi 16 avril 2026

Mauritanie : Le Bébé Subversif . Pr ELY Mustapha

 Il faut un certain talent, appelons-le génie de l'absurde, pour annoncer un dialogue national apaisé tout en envoyant simultanément des agents de sécurité cueillir des femmes enceintes et leurs bébés. La Mauritanie, terre de contrastes, vient de battre un record que personne n'avait songé à inscrire au Guinness : le plus jeune prisonnier politique de son histoire a trois mois. Trois mois. Il ne marche pas encore. Il ne parle pas encore. Mais visiblement, il représente une menace suffisante pour l'ordre public.

Petit Biram, car c'est ainsi qu'on l'appelle, n'a sans doute pas encore une opinion tranchée sur l'esclavage, la justice sociale, ou la réforme constitutionnelle. Pourtant, le voilà derrière les barreaux, ou plutôt dans les bras de sa mère derrière les barreaux, ce qui revient au même côté statistiques carcérales. On imagine la fiche de police : "Suspect : sexe masculin, trois mois, sans emploi, mobile inconnu, dangereux par association." Beau palmarès pour un régime qui se targue d'avancer vers la modernité.

La politique  mauritanienne  maîtrise un art rare : la schizophrénie institutionnelle à ciel ouvert. D'un côté, les communiqués officiels ronronnent de bonnes intentions, dialogue, concertation, ouverture. De l'autre, les fourgons cellulaires tournent. On dialogue avec la bouche, on réprime avec les bras, et on espère que personne ne regarde les deux en même temps. C'est la politique de Schrödinger : le prisonnier est à la fois libre dans le discours et enchaîné dans la réalité.

Le prétexte de cette vague d'arrestations ? Des militantes ont eu l'audace de demander justice pour Noura, 11 ans, victime d'esclavage. Onze ans. En 2026. Dans un pays qui a officiellement aboli l'esclavage en… 1981. Puis en 2007. Puis encore une fois, avec des peines renforcées, en 2015. L'esclavage a été aboli tellement de fois en Mauritanie qu'on commence à se demander si ces abolitions répétées ne constituent pas elles-mêmes une forme de recyclage.

Cinq femmes en détention à ce jour. Deux d'entre elles sont députées à l'Assemblée nationale, Mariem Mint Cheikh et Ghamou Achour Salem, ce qui signifie que le gouvernement a jugé utile d'arrêter ses propres parlementaires. On appelle ça de la rationalisation institutionnelle, ou peut-être simplement de la panique.

Arrêter des élues de la nation, c'est techniquement un affront à la représentation populaire, à la séparation des pouvoirs, et à quelques dizaines de conventions internationales que la Mauritanie a probablement signées lors d'une conférence où le buffet était bon. Mais les détails juridiques, c'est pour les naïfs qui croient encore que les constitutions servent à quelque chose.

Petit Biram et le Poids de l'Histoire

L'histoire retiendra que pendant que Harriet Tubman, Rosa Parks et Angela Davis ont lutté contre des systèmes d'oppression avec une bravoure légendaire, la Mauritanie, elle, a choisi d'entrer dans cette galerie de l'infamie par la petite porte, en incarcérant un nourrisson. C'est petit, certes. Mais c'est symboliquement gigantesque.

Parce que Petit Biram, sans le savoir, sans le vouloir, sans même pouvoir réclamer son biberon par voie de recours gracieux, est devenu le symbole le plus éloquent de l'échec moral d'un régime. Pas besoin de discours, pas besoin de plaidoirie. Trois mois, derrière les barreaux avec sa mère. L'image parle d'elle-même, plus fort que n'importe quel rapport d'Amnesty International.

La Question Qui Dérange

Au fond, la vraie question est simple, et c'est celle que pose l'article original avec une lucidité implacable : comment dialoguer avec un gouvernement dont les actes contredisent systématiquement les paroles ?

 La réponse, malheureusement, est que vous ne pouvez pas. Vous pouvez signer des communiqués, participer à des tables rondes, sourire devant les caméras, mais tant que des bébés finissent en cellule pour le crime d'être nés de la mauvaise mère, le dialogue reste une fiction bien habillée.

La Mauritanie a le choix : entrer dans l'histoire comme le pays qui a finalement, vraiment, définitivement mis fin à l'esclavage et à ses séquelles, ou comme le pays qui a emprisonné un nourrisson de trois mois. Pour l'instant, elle est en train de choisir. Et le monde, lui, regarde.


LA VIDÉO DE L'ARTICLE 



 Pr ELY Mustapha

mercredi 15 avril 2026

Mauritanie : Digitaliser la misère. Pr ELY Mustapha


Le paradoxe mauritanien : financer le numérique sans avoir d’abord sécurisé le socle social élémentaire est une fuite en avant politique. Les chiffres disponibles montrent un pays où la pauvreté multidimensionnelle, les privations de base, l’accès limité aux services essentiels et la faiblesse des infrastructures restent massifs, alors même que l’État veut empiler les projets digitaux et s’endetter davantage pour cela.

La Mauritanie ne manque pas de discours sur la modernisation ; elle manque d’abord d’eau, d’école, de santé, d’électricité et d’emplois stables. Selon le PNUD/OPHI, 58,4% de la population est en pauvreté multidimensionnelle et 12,3% supplémentaires sont vulnérables à cette pauvreté, ce qui signifie que la majorité vit encore sous le poids de privations concrètes dans la santé, l’éducation et le niveau de vie. Le pays peut bien annoncer des plateformes, des data centers et des interconnexions, mais il reste d’abord un espace où le minimum social n’est pas garanti pour une grande partie des citoyens.

Le scandale n’est pas le numérique en soi ; le scandale, c’est de le présenter comme priorité première dans un pays où le terrain social est encore miné. Un numérique utile suppose des ménages alphabétisés, connectés, électrifiés, protégés par des services publics fonctionnels et capables de l’utiliser réellement. La Mauritanie reste marquée par une pauvreté encore élevée, une économie vulnérable, une forte dépendance structurelle et de profondes contraintes de capital humain et d’infrastructures.

La première carence est celle du minimum vital. Une société ne se numérise pas durablement quand elle n’est pas d’abord nourrie, soignée, scolarisée et desservie par des réseaux d’eau, d’électricité et de transport fiables. En 2023, seulement 50,7% des Mauritaniens avaient accès à l’électricité, très loin de la moyenne des pays africains à revenu intermédiaire inférieur, tandis que les contraintes de coût énergétique pèsent lourdement sur toute transformation structurelle. Dans un tel contexte, parler d’architecture numérique nationale ressemble trop souvent à une politique de vitrine, pas à une politique de base.

La deuxième carence est celle de la pauvreté rurale et territoriale. Les données montrent un pays vaste, désertique, peu dense, où la majorité de la population se concentre dans le sud et à Nouakchott, tandis que les zones rurales cumulent vulnérabilité, enclavement et manque de services. Le PNUD note que la pauvreté multidimensionnelle touche 61,9% des enfants de 0 à 17 ans, ce qui révèle un désastre de reproduction sociale : on construit le futur numérique d’un pays dont les enfants sont déjà empêchés dans leur santé, leur éducation et leurs conditions de vie.

La troisième carence est celle de la capacité institutionnelle. Le pays est classé 165e sur 193 à l’EGDI (l'Indice de Développement du E-Government )  2024 avec un score de 0,3491, bien en dessous des moyennes africaine et mondiale, et il se situe au Tier 4 de l’Indice global de cybersécurité 2024 de l’UIT, avec des lacunes organisationnelles, techniques, de capacités et de coopération. Autrement dit, on emprunte pour un numérique que l’appareil public peine encore à absorber, sécuriser et rendre effectivement utile.

Emprunter 50 millions de dollars pour le numérique n’est pas illégal ni absurde en soi ; c’est le désalignement des priorités qui est critiquable. Quand un pays affiche une pauvreté de masse, une forte vulnérabilité infantile, des déficits d’eau et d’électricité et un capital humain encore faible, chaque dollar emprunté doit être évalué à l’aune de son impact direct sur la survie, la productivité et la dignité des citoyens. Une dette de plus pour digitaliser l’administration peut devenir une dette de trop si elle ne réduit pas d’abord la fracture sociale qui empêche déjà l’accès à l’État réel.

Le numérique, dans ce cadre, risque de servir d’alibi modernisateur. Il donne des conférences, des plateformes et des communiqués, mais il ne remplace ni le centre de santé absent, ni l’école défaillante, ni le forage qui manque, ni l’enseignant non payé, ni le marché rural sans route, ni l’enfant malnutri. Le gouvernement peut annoncer des ambitions de compétitivité et d’innovation, mais l’ISS rappelle que les obstacles prioritaires restent la diversification, l’infrastructure, le capital humain et l’accès aux services essentiels.

Avant tout nouvel emprunt numérique, la priorité doit être la sécurisation du socle social. Cela veut dire : eau potable, assainissement, santé primaire, électricité fiable, école de base, nutrition infantile et protection sociale ciblée. Tant que 58,4% de la population reste multidimensionnellement pauvre, la première révolution à financer n’est pas celle du cloud ; c’est celle du quotidien. Un État sérieux commence par réduire les privations qui empêchent les citoyens d’exister comme sujets économiques et civiques.

La deuxième priorité doit être l’infrastructure de base. Sans électricité stable, sans connectivité réelle hors des grands centres, sans routes, sans équipements scolaires et sanitaires, le numérique produit une modernisation sélective au profit des zones déjà favorisées. Dans un pays où le poids de l’informel, de l’enclavement et de la pauvreté rurale reste important, l’investissement doit d’abord corriger les inégalités territoriales plutôt que d’ajouter une couche digitale sur un édifice social fissuré.

La troisième priorité doit être le capital humain. La numérisation de l’administration n’a aucun sens si une grande partie de la population ne peut ni l’utiliser, ni la comprendre, ni en tirer un bénéfice concret. Le PNUD montre que la pauvreté de masse est profondément liée aux privations d’éducation et de niveau de vie, ce qui signifie que l’investissement décisif n’est pas seulement technique mais humain : alphabétisation, formation professionnelle, santé maternelle et infantile, et insertion des jeunes.

Le bon ordre des dépenses publiques est clair : d’abord le socle social, ensuite l’outil numérique. D’abord l’eau, l’école, la santé, l’électricité, la sécurité alimentaire et les revenus des ménages ; ensuite la dématérialisation, l’interopérabilité et la cybersécurité. L’idée n’est pas de rejeter le numérique, mais de le remettre à sa place : un instrument, pas une fuite en avant.

Voici les priorités concrètes avant tout endettement numérique : renforcer les filets sociaux et la protection des ménages vulnérables ; étendre l’accès à l’électricité et à l’eau potable ; investir dans les écoles, la santé primaire et la nutrition des enfants ; désenclaver les zones rurales ; soutenir l’emploi productif et l’agriculture résiliente ; améliorer la gouvernance budgétaire et la lutte contre la corruption ; et seulement ensuite accélérer la transformation digitale.

La vraie modernisation n’est pas de digitaliser la misère ; c’est de réduire la misère avant de la mettre en ligne. Une administration connectée dans un pays socialement déconnecté produit une modernité de façade, parfois même une exclusion plus sophistiquée, parce que les services deviennent “accessibles” en théorie mais hors de portée en pratique.

 Le numérique doit être l’aboutissement d’une base sociale solide, pas le substitut d’un État qui n’a pas encore rempli ses devoirs essentiels.

La Mauritanie devrait donc poser une règle simple : aucun grand emprunt numérique sans démonstration préalable d’impact sur l’accès réel aux services essentiels, sur les zones rurales, sur les enfants, sur les femmes, sur l’électricité et sur l’eau. 

Tant que le pays reste dominé par la pauvreté multidimensionnelle et les privations de base, la priorité politique n’est pas la sophistication numérique, mais la dignité sociale.

VIDÉO DE L'ARTICLE 



Pr ELY Mustapha

 

samedi 11 avril 2026

Flagrant délit en ligne : une qualification introuvable. Analyse de l'inconstitutionnalité de l'arrestation des députées mauritaniennes . Pr ELY Mustapha

Le vendredi 10 avril 2026, la scène politique mauritanienne a été le théâtre d'un événement judiciaire sans précédent : le Parquet de Nouakchott Ouest a ordonné l'arrestation de deux députées de l'opposition, Mariem mint Cheikh et Ghamou Achour, au motif qu'elles auraient tenu des propos critiques à l'égard du régime lors de diffusions en direct sur les réseaux sociaux. Pour justifier cette arrestation sans levée préalable de l'immunité parlementaire, le ministère public a invoqué l'état de flagrant délit, en soutenant que la diffusion en direct produisait des "effets immédiats" constitutifs de cette qualification.

Cette décision soulève une question juridique fondamentale : le simple fait de publier une vidéo critique sur les réseaux sociaux peut-il, au regard du droit mauritanien, être qualifié de flagrant délit justifiant l'arrestation immédiate d'un parlementaire sans autorisation de l'Assemblée nationale ? La réponse, au terme d'une analyse rigoureuse du droit pénal général, du droit numérique et du droit constitutionnel mauritaniens, est catégoriquement négative. La qualification retenue par le Parquet est juridiquement indéfendable, constitutionnellement viciée et procéduralement infondée.

 Le flagrant délit : une notion d'exception à interprétation stricte

Le flagrant délit est une institution procédurale d'exception. En droit mauritanien, comme dans l'ensemble des systèmes juridiques de tradition romano-germanique dont s'inspire le droit national, le flagrant délit est défini de manière limitative par le Code de procédure pénale. Il recouvre quatre situations strictement circonscrites : l'infraction qui se commet actuellement ; celle qui vient juste de se commettre ; la situation dans laquelle la personne soupçonnée est poursuivie par la clameur publique ; enfin, le cas où elle est trouvée en possession d'objets, de traces ou d'indices révélant sa participation à une infraction dans un temps très voisin de l'action.

Ces quatre hypothèses ont en commun deux conditions cumulatives irréductibles. D'une part, un critère temporel : l'infraction doit être en cours ou venir tout juste d'être commise, dans un laps de temps si bref qu'il exclut toute réflexion ou délibération judiciaire. D'autre part, un critère d'apparence : l'infraction doit être ostensible, manifeste, perceptible directement par les autorités qui la constatent en temps réel.

Ces deux critères ne sont pas séparables. Ils forment l'essence même du flagrant délit, qui tire son nom du latin flagrare ,  brûler ,  évoquant l'image d'une infraction "prise sur le vif", comme brûlante d'évidence. C'est précisément parce que cette qualification déroge au droit commun des poursuites ,  qui impose une instruction, une enquête, et parfois une autorisation préalable ,  que son interprétation doit demeurer stricte et rigoureuse. Toute extension analogique ou interprétation extensible constitue une violation du principe fondamental de légalité pénale.

L'inapplicabilité structurelle du flagrant délit aux infractions commises en ligne

Le premier vice rédhibitoire de la qualification retenue par le Parquet est d'ordre conceptuel. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux ,  fût-elle diffusée en direct ,  ne constitue pas une infraction surprise en train de se commettre devant les autorités. Elle constitue, au pire, une infraction déjà consommée au moment où le ministère public en prend connaissance, en la visionnant après coup sur une plateforme numérique.

En matière d'infractions numériques, le moment de consommation de l'infraction coïncide avec l'acte de publication. Dès lors que les propos sont mis en ligne, l'infraction éventuellement reprochée est instantanément et définitivement accomplie. Les autorités qui découvrent cette vidéo ,  que ce soit une heure, un jour ou une semaine après sa mise en ligne ,  ne "surprennent" pas l'auteur en train de commettre l'infraction : elles effectuent une constatation rétrospective, qui relève de l'enquête préliminaire, non de la procédure de flagrance.

Le Parquet a tenté de contourner cette difficulté en arguant du caractère "en direct" de la diffusion et de ses "effets immédiats". Cet argument est doublement erroné. D'une part, même une diffusion en direct est archivée, rediffusée, accessible indéfiniment après sa publication initiale : l'immédiateté de la transmission ne caractérise pas la simultanéité de la constatation par les forces de l'ordre. D'autre part, l'immédiateté des effets d'une communication ,  son audience, sa viralité ,  est sans lien avec la notion juridique de flagrance, qui concerne exclusivement la relation temporelle entre la commission de l'infraction et l'intervention des autorités.

En d'autres termes, ce que le Parquet a constaté, c'est l'existence d'une vidéo déjà publiée, déjà vue, déjà commentée,  non une infraction se déroulant sous ses yeux. Cette distinction n'est pas une subtilité académique : elle est la ligne de démarcation entre l'État de droit et l'arbitraire.

 Le détournement inconstitutionnel de l'immunité parlementaire

L'enjeu véritable de la qualification de flagrant délit n'est pas procédural : il est constitutionnel. L'article 50 de la Constitution mauritanienne du 12 juillet 1991, révisée en 2017, dispose explicitement qu'aucun membre du Parlement ne peut être arrêté en matière criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'avec l'autorisation de l'Assemblée nationale, sauf en cas de flagrant délit. Hors session, la même garantie s'applique avec l'autorisation du bureau de l'Assemblée, à l'exclusion, là encore, du seul flagrant délit.

L'immunité parlementaire, dans sa composante d'inviolabilité ,  est une garantie institutionnelle fondamentale. Elle ne protège pas la personne du député en tant qu'individu : elle protège l'institution parlementaire elle-même, sa capacité à fonctionner librement, à exercer sa mission de contrôle de l'exécutif, à représenter sans entrave les électeurs qui l'ont mandaté. En permettant aux parlementaires de s'exprimer, de critiquer, de dénoncer sans craindre des poursuites immédiates, l'immunité est le bouclier constitutionnel de la démocratie représentative.

Or, la qualification de flagrant délit retenue par le Parquet vise précisément à neutraliser ce mécanisme. En contournant la procédure de levée d’immunité,  qui aurait impliqué une délibération publique de l'Assemblée nationale, une motivation formelle, un débat contradictoire ,  le ministère public a privé les deux députées de la garantie constitutionnelle qui leur était due. Ce faisant, il n'a pas seulement commis une erreur de droit : il a utilisé une qualification procédurale comme instrument politique, pour atteindre un résultat que la voie constitutionnelle normale n'aurait pas permis d'obtenir aussi aisément. Cette instrumentalisation est, en elle-même, une violation directe de l'article 50 de la Constitution.

 Les infractions d'expression politique ne sauraient relever de la flagrance

Au-delà des questions formelles de procédure, il convient d'examiner la nature même des infractions susceptibles d'être reprochées aux deux députées. Les critiques formulées à l'encontre de la politique d'un gouvernement, même vives, même acerbes, relèvent par essence de la liberté d'expression politique, qui bénéficie d'une protection renforcée dans tous les systèmes démocratiques. L'article 10 de la Constitution mauritanienne garantit la liberté d'opinion et d'expression. Les instruments internationaux ratifiés par la Mauritanie ,  notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ,  protègent explicitement le droit à la critique des gouvernants.

La loi n° 2016-007 relative à la cybercriminalité et les dispositions réprimant les atteintes aux symboles de l'État constituent certes un arsenal pénal applicable aux expressions en ligne. Mais l'existence d'une incrimination n'a jamais pour conséquence de transformer automatiquement toute infraction de presse ou d'opinion en flagrant délit. Ces deux questions ,  la qualification de l'acte comme infraction et la qualification de l'état flagrant ,  sont rigoureusement indépendantes l'une de l'autre.

Qui plus est, les infractions d’expression, qu’elles soient commises par voie de presse traditionnelle ou par voie numérique, font classiquement l'objet de procédures spéciales qui excluent le recours à la flagrance. Leur nature même, des propos, des opinions, des jugements de valeur, les rend insusceptibles de donner lieu à la constatation matérielle et immédiate que suppose le flagrant délit. On ne "surprend" pas une opinion ; on ne saisit pas une pensée comme on saisit un couteau ou une substance illicite.

Les conséquences juridiques d'une qualification illégale

La qualification erronée de flagrant délit n'est pas sans conséquences sur la validité de l'ensemble de la procédure engagée. En droit pénal, les actes accomplis dans le cadre d'une procédure de flagrance illégalement déclenchée sont susceptibles de nullité. Les arrestations opérées, les gardes à vue ordonnées, les auditions conduites sur ce fondement vicient la chaîne procédurale dans son entier.

Sur le plan constitutionnel, l'atteinte portée à l'immunité parlementaire sans respect des formes prescrites constitue une violation directe de la Constitution, susceptible d'engager la responsabilité des autorités judiciaires concernées et de justifier la saisine du Conseil constitutionnel. Ce dernier, dans une décision récente d'août 2025, avait déjà censuré des dispositions portant atteinte à la liberté d'expression des membres du Parlement, affirmant ainsi avec force le caractère fondamental de leur protection institutionnelle.

Sur le plan international, les arrestations de parlementaires pour des opinions exprimées dans l'exercice ,  même indirect ,  de leur mandat sont susceptibles d'être portées devant les mécanismes de surveillance des droits de l'homme auxquels la Mauritanie est partie, notamment le Comité des droits de l'homme des Nations Unies.

La qualification de flagrant délit retenue par le Parquet de Nouakchott Ouest pour justifier l'arrestation des deux députées mauritaniennes est juridiquement intenable à triple titre. Elle viole la définition légale du flagrant délit, qui exige une constatation directe et simultanée de l'infraction par les autorités. Elle méconnaît la nature des infractions numériques d'expression, dont la consommation est instantanée et nécessairement antérieure à toute intervention policière. Elle contourne inconstitutionnellement la procédure de levée d'immunité parlementaire prévue par l'article 50 de la Constitution, dont la finalité est précisément de protéger les représentants du peuple contre les poursuites arbitraires motivées par leurs opinions politiques.

Le droit pénal est gouverné par le principe de légalité et d'interprétation stricte. Les exceptions aux immunités constitutionnelles le sont davantage encore. Forcer la notion de flagrant délit pour y englober une vidéo critique publiée librement en ligne, c'est substituer la fiction à la règle de droit, l'opportunisme politique à la rigueur juridique, et l'arbitraire à l'État de droit. C'est, en définitive, utiliser le droit comme instrument de sa propre négation.

 Le rejet du flagrant délit à l'aune de la Charia islamique

Mon analyse serait serait incomplète si elle omettait la dimension islamique du droit mauritanien, aussi, voici ce qui la fonde davantage.
 La République Islamique de Mauritanie n'est pas un État laïc : sa Constitution proclame l'islam religion d'État et source de droit, et les juridictions mauritaniennes peuvent, dans certaines matières, recourir aux principes de la Charia. Or, loin de valider la qualification de flagrant délit retenue par le Parquet, les fondements du droit pénal islamique la contredisent avec une force encore plus radicale.

La Charia islamique, dans sa tradition jurisprudentielle classique issue des quatre grandes écoles ,  et notamment de l'école malékite dominante en Mauritanie ,  consacre un principe cardinal en matière de preuve et de poursuites pénales : la présomption d'innocence absolue (al-barâ'a al-asliyya), selon laquelle tout accusé est réputé innocent jusqu'à établissement de la preuve contraire par des moyens rigoureux et limitativement définis. Ce principe commande que toute arrestation repose sur une certitude probatoire, non sur une simple apparence ou une présomption de culpabilité.

Plus significatif encore est le principe islamique fondamental de "dar' al-hudûd bil-shubuhât" ,  littéralement : "écarter les peines par le doute". Ce principe, unanimement reconnu par les jurisconsultes classiques (fuqahâ') de toutes les écoles sunnites, impose que le doute sur la qualification de l'acte, sur l'intention de son auteur ou sur les circonstances de sa commission bénéficie impérativement à l'accusé. Dans la situation qui nous occupe, la qualification de "flagrant délit" appliquée à des propos politiques diffusés en ligne est précisément le terrain d'une incertitude juridique majeure ,  un shubha au sens technique du terme ,  qui rend toute arrestation immédiate contraire aux exigences de la Charia.

La tradition islamique accorde par ailleurs une importance décisive à la protection de la parole et de l'expression dans le cadre de la consultation (shûrâ) et de l'interpellation des gouvernants. Le concept de nasîha ,  le conseil sincère adressé aux dirigeants ,  est non seulement permis mais encouragé par la jurisprudence islamique classique. L'imam Ahmad ibn Hanbal, figure tutélaire du rigorisme pénal islamique, enseignait que la critique du souverain par la parole est un droit légitime du croyant, dès lors qu'elle vise la vérité et la justice. Ériger en infraction flagrante le simple fait pour des élues du peuple d'exprimer publiquement leur désaccord avec la politique d'un gouvernement va donc à l'encontre de l'esprit même de la jurisprudence islamique en matière de liberté de parole politique.

Enfin, la Charia exige, pour toute arrestation et toute poursuite pénale, le respect scrupuleux de la procédure légale établie (al-tartîb al-shar'î). Le contournement délibéré d'une garantie institutionnelle ,  en l'espèce, l'immunité parlementaire ,  par le biais d'une qualification juridique artificielle constituerait, dans la logique du fiqh, une hiyal ,  une ruse procédurale prohibée ,  visant à atteindre par des voies détournées un résultat que la règle de droit interdit d'obtenir directement. Une telle manœuvre est expressément condamnée par la jurisprudence islamique classique comme contraire aux finalités supérieures de la Charia (maqâsid al-sharî'a), qui comprennent au premier rang la protection de la raison, de la dignité et de la justice.

Ainsi, qu'on l'examine sous l'angle du droit pénal positif mauritanien ou sous celui des principes du droit islamique qui fondent constitutionnellement l'ordre juridique de la République Islamique de Mauritanie, la qualification de flagrant délit appliquée à des vidéos critiques publiées en ligne par des parlementaires demeure juridiquement injustifiable. Les deux corps de normes, loin de se contredire, convergent ici vers une même conclusion : cette qualification est une fiction au service d’un arbitraire qui se doit d’être immédiatement levé.

Pr ELY Mustapha

 

vendredi 10 avril 2026

Lettre Ouverte à mes Concitoyens Mauritaniens en Tunisie - Pr ELY Mustapha


 Chers compatriotes,

C'est avec un profond sentiment de responsabilité que je vous adresse cette lettre ouverte. Depuis les années 70, j'accompagne sans interruption les générations successives de Mauritaniens qui ont choisi la Tunisie comme terre d'études, de travail et d'épanouissement personnel, et je continuerai à le faire avec le même dévouement.

La Tunisie entretient avec la Mauritanie des liens d'une profondeur rare. Depuis l'indépendance de notre pays, elle a été, avec une constance exemplaire, un foyer de fraternité arabe et africaine, offrant à nos concitoyens des conditions d'accueil et de séjour remarquables. Cette hospitalité n'est pas fortuite : elle est le fruit d'une relation bilatérale construite sur le respect mutuel, la solidarité intermaghrébine et la communauté de destin de nos deux peuples. Il est de notre honneur collectif de la préserver jalousement.

C'est dans cet esprit de vigilance bienveillante que je dois aborder, avec toute la franchise que commande ma responsabilité de juriste et de doyen, une réalité que j'ai été amené à constater : certains de nos concitoyens se sont récemment trouvés impliqués dans des situations infractionnelles ou ont fait l'objet de mises en demeure au regard de la législation tunisienne. Je tiens à affirmer avec force que ces cas demeurent isolés et ne sauraient en aucune manière ternir l'image de notre communauté, dont la très grande majorité vit ici dans la dignité, le travail et le respect des lois. Ces quelques personnes ne nous représentent pas et ne représentent pas davantage la Mauritanie.

En tant que juriste , il m'appartient de vous rappeler les dispositions légales essentielles qui régissent votre séjour sur le sol tunisien, afin que nul ne puisse invoquer l'ignorance.

La Loi n° 68-7 du 8 mars 1968 relative à la condition des étrangers en Tunisie constitue le texte de référence fondamental. Ses dispositions pénales sont claires et sans ambiguïté. L'article 23 dispose que tout étranger qui entre ou sort de Tunisie sans se conformer aux conditions légales, ou qui ne sollicite pas dans le délai légal un visa de séjour ou sa carte de séjour, est passible d'un emprisonnement d'un mois à un an et d'une amende. L'article 24 est encore plus sévère : il prévoit un emprisonnement de six mois à trois ans pour tout étranger présentant des documents falsifiés ou fournissant de faux renseignements pour cacher son identité, sa profession ou sa nationalité.

Il faut également savoir qu'un étranger qui séjourne en Tunisie au moins trois mois consécutifs ou six mois discontinus sur une année est considéré comme résident et doit obligatoirement obtenir une carte de séjour. Tout dépassement non régularisé expose à l'expulsion, à une peine d'emprisonnement, ainsi qu'à des pénalités de retard de 20 dinars par semaine, dans la limite d'un plafond fixé à 3 000 dinars depuis 2017. Par ailleurs, en vertu de l'article 8 de cette même loi, il est formellement interdit à tout étranger d'exercer une activité rémunérée en Tunisie sans autorisation préalable de l'autorité compétente.

Un point souvent méconnu mérite une attention particulière : l'article 21 oblige toute personne - y compris un ami ou un parent - qui loge un étranger à en informer le poste de police ou de la garde nationale dans un délai de 48 heures, sous peine de sanctions pénales. Des projets d'amendement en cours d'examen à l'Assemblée des Représentants du Peuple tendent à durcir encore ces dispositions, notamment en portant les peines pour entrée ou sortie irrégulière à des peines allant d'un à trois ans d'emprisonnement et des amendes pouvant atteindre 5 000 dinars.

Face à ces réalités juridiques, et parce que nemo censetur ignorare legem - nul n'est censé ignorer la loi - je mets gratuitement à la disposition de tous les Mauritaniens en Tunisie mes conseils  de juriste. Pour toute question relative à votre séjour, votre situation administrative, votre activité professionnelle, ou tout autre problème juridique vous préoccupant, je vous invite à me contacter directement. Je m'engage à vous fournir l'information juridique requise ou à vous orienter vers l'institution publique ou privée la mieux à même de vous assister.

lawistrust@gmail.com

Cette initiative s'inscrit dans la continuité de l'accompagnement de nos compatriotes sur cette terre tunisienne. Elle vise à renforcer notre présence en Tunisie dans un cadre de fraternité, de légalité, de courtoisie et de respect sincère du pays qui nous accueille. Ensemble, continuons d'honorer et de pérénniser  la confiance réciproque que nos deux pays se témoignent  depuis  des décennies.

Avec toute ma considération fraternelle et mon profond respect,

Pr. ELY Mustapha
Doyen du Corps Professoral Mauritanien en Tunisie.

lundi 6 avril 2026

Ghazouani, Attention ! Par Pr ELY Mustapha

Quand un peuple descend dans la rue, c'est que l'État a cessé de gouverner pour lui

Il y a quelque chose de particulièrement éloquent dans la colère d'un peuple réputé patient. Pendant des décennies, les Mauritaniens ont encaissé, absorbé, digéré. Ils ont regardé leurs ressources partir vers des cieux étrangers ou vers les comptes de quelques mafieux Nouakchottois. Ils ont vu leurs enfants diplômés rejoindre les longues files de l'attente kafkaïenne devant des ministères indifférents. Ils ont compté leurs sous face à une inflation galopante pendant que, sur l'avenue du Roi Fayçal, les SUV blindés des conseillers présidentiels fendaient la foule sans ralentir.

Aujourd'hui, ils descendent dans la rue. Et quand ce peuple-là descend dans la rue, ce n'est pas un caprice. C'est un diagnostic.

Les visages que l'on voit sur les images qui circulent sur les réseaux sociaux ne sont pas ceux de révolutionnaires professionnels. Ce sont des jeunes de Sebkha et d'Arafat, des commerçants du Cinquième, des femmes de Teyarett, des enseignants de l'intérieur du pays qui ont fait douze heures de route pour dire, simplement, qu'ils n'en peuvent plus. Leur présence dans la rue est la preuve que les soupapes institutionnelles - partis politiques, Assemblée nationale, société civile encadrée - ne fonctionnent plus comme exutoire. L'État a fermé toutes les portes. La rue est la dernière qui reste ouverte.

La thèse de cet article est simple : ces manifestations ne sont pas un accident de l'histoire politique mauritanienne. Elles sont la conséquence logique, documentée et prévisible d'un régime qui a failli à sa mission fondamentale - gouverner pour tous et non pour quelques-uns. Et elles adressent à Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani un avertissement que l'histoire des révolutions arabes et africaines nous enseigne à ne jamais sous-estimer.

Un État tribal et clanique - L'anatomie d'une République de façade

La République islamique de Mauritanie possède une constitution, un parlement, une Cour constitutionnelle, un Haut Conseil islamique et toute l'architecture symbolique d'un État moderne. Mais derrière cette façade républicaine se cache une réalité que tout observateur sérieux connaît : le pouvoir réel en Mauritanie se distribue selon des logiques tribales et claniques qui n'ont jamais été formellement abolies, simplement camouflées sous le vernis institutionnel.

L'analyse des nominations aux postes stratégiques est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Dans l'armée, dans la diplomatie, dans les directions générales des entreprises publiques, dans les gouvernorats des wilayas sensibles, la compétence est rarement le premier critère retenu. Ce qui compte, c'est l'appartenance - à la tribu du chef, à la confrérie qui soutient le régime, au réseau de fidélités personnelles tissé depuis les années de formation politique et militaire du président. Les grandes tribus  historiquement proches des cercles du pouvoir - et leurs ramifications dans les corps de l'État - continuent d'exercer une influence déterminante sur la configuration des élites dirigeantes.

Cette architecture n'est pas nouvelle. Elle traverse tous les régimes depuis l'indépendance en1960. Ce qui est nouveau, c'est l'aggravation de ses effets dans un contexte où la Mauritanie dispose, pour la première fois de son histoire, de ressources gazières et minières susceptibles de transformer son économie. Quand les ressources étaient maigres, le tribalisme était une nuisance. Quand les ressources deviennent abondantes, il devient une catastrophe nationale. Car il signifie que la rente sera captée par les réseaux de fidélité et non redistribuée selon des critères d'équité territoriale et sociale.

La conséquence directe de cette logique tribale est la destruction progressive de la méritocratie républicaine. Le fonctionnaire compétent qui ne dispose pas des bonnes connexions végète. Le médiocre bien introduit grimpe. Les jeunes mauritaniens le savent, le vivent, le dénoncent. Et quand ils descendent dans la rue, c'est aussi pour dire que le diplôme qu'ils ont obtenu au prix de sacrifices familiaux considérables ne vaut rien dans un système où ce qui compte, c'est le nom de tribu que l'on porte sur sa carte d'identité.

La gouvernance mercantiliste - L'économie comme butin

La Mauritanie est, sur le papier, un pays riche. Son sous-sol recèle du fer, de l'or, du cuivre et du phosphate. Ses eaux territoriales comptent parmi les plus poissonneuses du monde. Et depuis 2023-2024, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement avec le Sénégal en partenariat avec BP et Kosmos Energy, a commencé à générer des revenus d'exportation substantiels qui étaient attendus comme un tournant historique pour le développement du pays.

La question qui s'impose alors avec une acuité douloureuse est la suivante : où va l'argent ?

Selon les données de la Banque mondiale, le PIB par habitant de la Mauritanie en parité de pouvoir d'achat reste désespérément bas, aux alentours de 5 500 à 6 000 dollars, et les inégalités de distribution de la croissance sont structurellement prononcées. Le taux de pauvreté, selon les estimations de l'Office National de la Statistique mauritanien et des partenaires du développement, touche encore une fraction significative de la population rurale, particulièrement dans les régions du Guidimakha, de l'Assaba, du Hodh El-Charghi et du Hodh El-Gharbi. Ces populations ne voient pas les retombées des hydrocarbures offshore. Elles ne voient pas les royalties minières. Elles ne voient que la cherté des denrées alimentaires, l'absence de routes, l'hôpital en ruine et l'école sans enseignants.

Le modèle économique mauritanien est, structurellement, un modèle d'extraction-captation. Les ressources naturelles sont extraites, les contrats sont négociés dans l'opacité, les marchés publics sont adjugés à des opérateurs économiques dont les liens avec le pouvoir politique ne constituent un secret pour personne à Nouakchott. La Cour des comptes mauritanienne a signalé des irrégularités dans la gestion des finances publiques. Mais les suites judiciaires restent l'exception et non la règle.

Les accords de pêche avec l'Union européenne illustrent particulièrement bien cette dynamique mercantiliste. Pendant que des chalutiers européens drainent les ressources halieutiques mauritaniennes en vertu d'accords dont les termes financiers favorisent peu les communautés de pêcheurs locaux, les populations d'Imraguen, de Nouadhibou et de la côte atlantique voient leurs moyens de subsistance traditionnels se réduire. La mer nourrit l'Europe et remplit quelques comptes bien précis à Nouakchott. Elle ne nourrit pas assez le Mauritanien ordinaire.

La corruption systémique - Chiffres et visages

La corruption en Mauritanie n'est pas un phénomène marginal qu'un gouvernement courageux pourrait éradiquer par une campagne de communication bien orchestrée. C'est une donnée structurelle du système de gouvernance, documentée, mesurée et régulièrement dénoncée par les institutions internationales.

L'Indice de Perception de la Corruption de Transparency International place régulièrement la Mauritanie dans le dernier tiers du classement mondial, aux alentours de la 130e à la 140e position sur 180 pays évalués. C'est le signe d'une corruption perçue comme systémique et non pas exceptionnelle. Le rapport annuel de la Banque mondiale sur la gouvernance classe la Mauritanie dans les percentiles les plus faibles pour les indicateurs de « contrôle de la corruption » et d'« État de droit ». Le FMI, dans ses consultations au titre de l'Article IV, a régulièrement exprimé des préoccupations sur la transparence de la gestion des ressources extractives et la faiblesse des mécanismes de contrôle interne.

Au-delà des indices, la corruption mauritanienne a des visages concrets que les citoyens ordinaires vivent quotidiennement. C'est le fonctionnaire de l'état civil qui exige un bakchich pour délivrer un document auquel le citoyen a droit. C'est le marché public gonflé à 40% au-dessus du prix réel du marché. C'est l'exonération fiscale accordée discrétionnairement à une entreprise appartenant à un proche du régime pendant que le petit commerçant croule sous le poids d'une fiscalité appliquée avec une rigueur sélective. C'est le contrat de concession minier négocié sans appel d'offres transparent. C'est le budget de l'éducation et de la santé chroniquement sous-exécuté pendant que les dépenses de souveraineté et de sécurité restent hors de tout contrôle parlementaire effectif.

Sous Ghazouani, quelques procès retentissants ont été médiatisés - dont celui de l'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz, son prédécesseur et mentor devenu rival, poursuivi pour des faits de corruption et d'enrichissement illicite. Ce procès, aussi important soit-il symboliquement, ne doit pas faire illusion. La corruption d'un individu, même au sommet de l'État, ne constitue pas la preuve d'une volonté politique sincère d'éradiquer le phénomène dans ses dimensions systémiques. La sélectivité des poursuites judiciaires - frapper l'ennemi politique sous couvert d'anti-corruption - est l'un des détournements les plus cyniques de la lutte anticorruption dans les régimes post-autoritaires africains.

La fracture sociale - Le peuple mauritanien à bout

Les manifestants mauritaniens ne sont pas dans la rue pour des raisons abstraites. Ils y sont parce que leur vie quotidienne est devenue, pour une fraction croissante de la population, insupportable dans ses dimensions les plus concrètes.

Le chômage des jeunes constitue la blessure la plus profonde. Avec une population dont la majorité a moins de 25 ans et une économie dont la croissance est insuffisamment créatrice d'emplois formels, les estimations du chômage des jeunes oscillent entre 30 et 40% selon les sources. Des milliers de diplômés de l'Université de Nouakchott, de l'École Nationale d'Administration, des instituts techniques, attendent depuis des années une hypothétique titularisation dans la fonction publique ou une insertion dans un marché privé structurellement étroit et dominé par les réseaux. Cette jeunesse désœuvrée, connectée aux réseaux sociaux, informée de ce qui se passe dans le monde et chez ses voisins, est une poudrière sociale que ni les discours présidentiels ni les programmes d'emploi des jeunes aux résultats décevants ne suffisent à désamorcer.

L'inflation alimentaire aggrave dramatiquement cette situation. Les prix des denrées de base - riz, farine, huile, sucre - ont connu des hausses significatives ces dernières années, partiellement importées par le contexte international post-pandémie et post-conflit ukrainien, mais aussi amplifiées par les défaillances de la politique commerciale intérieure et la spéculation des importateurs en position quasi monopolistique. Pour une famille dont le revenu mensuel ne dépasse pas 30 000 à 40 000 ouguiyas, cette inflation est une catastrophe silencieuse qui ronge chaque jour un peu plus ce qui reste de la dignité matérielle.

Le système de santé publique mauritanien est, dans de nombreuses wilayas de l'intérieur du pays, à l'état de délabrement avancé. Les centres de santé manquent de médicaments, de personnel qualifié et d'équipements élémentaires. La mortalité maternelle et infantile reste parmi les plus élevées de la région sahélo-saharienne. Les Mauritaniens qui en ont les moyens se soignent au Maroc, en Tunisie ou en France. Les autres s'en remettent à la providence. Ce n'est pas une métaphore : c'est la réalité documentée par l'Organisation Mondiale de la Santé et les rapports de l'UNICEF sur la Mauritanie.

L'éducation publique est dans un état analogue. La déperdition scolaire, particulièrement dans les zones rurales et péri-urbaines, atteint des niveaux alarmants. La qualité de l'enseignement souffre d'une politique éducative incohérente - les réformes du système bilingue arabe-français ont produit des générations de diplômés maîtrisant insuffisamment l'une et l'autre langue - et d'un sous-investissement chronique dans la formation des enseignants et les infrastructures scolaires. L'école mauritanienne ne produit plus l'ascenseur social républicain qu'elle était censée être.

Face à ce tableau, les manifestants qui scandent des slogans pour la dignité ne font pas de la politique partisane. Ils décrivent leur vie.

L'injustice comme ciment du régime - Quand la loi protège les forts

Une démocratie, même imparfaite, se distingue d'un régime autoritaire par un critère fondamental : l'égalité de tous devant la loi. En Mauritanie, cette égalité est une fiction constitutionnelle que la réalité judiciaire quotidienne dément sans cesse.

La justice mauritanienne souffre d'une double pathologie : la dépendance structurelle au pouvoir exécutif et la perméabilité aux influences tribales et financières. Le Conseil Supérieur de la Magistrature, qui est censé garantir l'indépendance des juges, est présidé par le chef de l'État lui-même - disposition constitutionnelle qui dit tout sur la conception mauritanienne de la séparation des pouvoirs. Dans ces conditions, il est structurellement difficile pour un juge de trancher contre les intérêts du pouvoir politique sans risquer sa carrière ou son affectation.

Les conséquences de cette dépendance sont multiples. D'abord, l'impunité des puissants : les scandales financiers impliquant des personnalités proches du régime font rarement l'objet de poursuites sérieuses, sauf lorsqu'elles sont tombées en disgrâce politique. Ensuite, la répression des voix dissidentes : des journalistes, des blogueurs, des activistes des droits humains ont été poursuivis, arrêtés ou condamnés pour des délits d'expression qui, dans tout État démocratique sérieux, relèveraient de la liberté constitutionnellement garantie. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des cas de détention arbitraire et de procès inéquitables touchant des militants mauritaniens, notamment des défenseurs des droits des communautés négro-africaines (Haratine et Afro-Mauritaniens) et des activistes anti-esclavagistes de l'organisation IRA.

Car il faut dire ici ce que beaucoup de discours officiels taisent : la question de l'esclavage et de la discrimination raciale reste une plaie béante dans le corps social mauritanien. L'esclavage a été formellement aboli - pour la énième fois - en 2007, puis criminalisé en 2015. Mais les experts de l'ONU et les organisations spécialisées estiment que des pratiques d'esclavage par ascendance persistent, touchant principalement la communauté Haratine. La criminalisation légale n'a pas été accompagnée d'une volonté politique réelle de poursuivre les pratiques ni d'un programme de réinsertion économique et sociale des communautés concernées. Et quand des militants comme Birame Dah Abeid et ses camarades de l'IRA dénoncent ces réalités, l'État mauritanien répond souvent par la répression plutôt que par la réforme.

Cette injustice multidimensionnelle - économique, judiciaire, sociale, raciale - est le véritable carburant des manifestations actuelles. Elle est aussi le signal le plus inquiétant, parce qu'elle indique que le mécontentement ne se limite pas à une couche sociale ou à une région géographique : il est transversal, il est profond, il est existentiel.

Ghazouani face à l'histoire - Ce que la rue lui dit vraiment

Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani n'est pas Mouammar Kadhafi. Il n'est pas non plus Omar el-Béchir. Il a une réputation d'homme discret, peu enclin aux excès de personnalité qui ont caractérisé certains de ses prédécesseurs sahéliens. Son style de gouvernance est moins brutal dans ses formes apparentes que celui de son mentor et prédécesseur Mohamed Ould Abdel Aziz. Certains observateurs lui reconnaissent une forme de pragmatisme et une volonté de stabilité.

Mais voilà le problème : la douceur du style ne change pas la nature du système. On peut gouverner un État injuste avec courtoisie, mais l'injustice n'en est pas moins réelle pour les gouvernés.

Ghazouani a été élu en 2019 avec des promesses de rupture avec les pratiques de gouvernance de son prédécesseur, et réélu en 2024. Cinq ans après sa première élection, les structures fondamentales qui organisent l'injustice mauritanienne - le tribalisme dans les nominations, la corruption systémique, l'impunité des élites, la marginalisation des régions intérieures - sont intactes. Les discours sur la « bonne gouvernance » et le « développement inclusif » n'ont pas été suivis de réformes institutionnelles profondes et mesurables.

L'histoire des révolutions de la dignité dans le monde arabe et africain enseigne une leçon que personne ne devrait sous-estimer. Zine El-Abidine Ben Ali a dirigé la Tunisie pendant 23 ans en croyant que la police et la croissance économique suffisaient à maintenir l'ordre. Il est tombé en 28 jours. Hosni Moubarak croyait que l'armée et l'Occident le protégeraient indéfiniment. Il a fini devant un tribunal dans une cage en verre. Blaise Compaoré croyait que le Burkina Faso était trop habitué à lui pour se rebeller. Il a fui en pyjama.

Dans tous ces cas, le signal précurseur était identique : une rue qui descend pour la dignité et que le pouvoir n'entend pas, ou pire, qu'il réprime. La répression d'une manifestation populaire légitime n'éteint pas la colère - elle la radicalise et lui donne une légitimité morale supplémentaire.

Ghazouani devrait écouter attentivement ce que la rue lui dit. Ce n'est pas l'opposition politique qui a orchestré ces manifestations pour des raisons tactiques. Ce sont des citoyens ordinaires qui lui disent, avec leurs corps et leurs voix, que le contrat social est rompu. Que l'État ne remplit plus sa part du deal. Que la patience a des limites.

Mise en garde finale - Avant qu'il ne soit trop tard

Mon objectif  n'est pas un réquisitoire partisan. Ce n'est pas non plus un appel à la déstabilisation d'un pays qui, au regard de ce que vivent certains de ses voisins sahéliens, a préservé une relative stabilité sécuritaire. La Mauritanie a échappé au chaos jihadiste qui a englouti le Mali, le Burkina Faso et une partie du Niger. C'est une réalité qui mérite d'être reconnue.

Mais la stabilité construite sur l'injustice est une stabilité précaire. C'est un édifice dont les fondations sont rongées de l'intérieur pendant que la façade reste apparemment intacte. Et l'effondrement, quand il survient, est d'autant plus brutal qu'il a été plus longtemps différé.

Les signaux d'alarme sont aujourd'hui clairement visibles pour quiconque veut les voir. Une jeunesse massivement chômeuse et connectée. Une fracture sociale qui s'élargit entre les élites et le reste de la population. Une corruption perçue comme systémique et inattaquable. Une justice aux ordres. Une presse contrainte à l'autocensure. Des manifestations qui s'amplifient. Si à ces signaux le pouvoir répond par la répression policière, les arrestations d'activistes et le silence bureaucratique, la Mauritanie s'engagera dans une spirale dont les étapes suivantes sont écrites d'avance dans les annales des révolutions .

La sortie de crise n'est pas mystérieuse. Elle est même techniquement simple, même si elle exige un courage politique considérable. Elle passe par une réforme profonde des mécanismes de recrutement dans la fonction publique, garantissant la méritocratie contre le tribalisme. Par une transparence totale et opposable de la gestion des ressources naturelles - gaz, pétrole, minerais, pêche - avec publication des contrats et des revenus. Par une véritable indépendance de la justice et une lutte anticorruption qui ne se limite pas à frapper les ennemis politiques. Par un plan d'urgence pour l'emploi des jeunes et la reconstruction des services publics de base. Et par l'ouverture d'un dialogue national sincère avec toutes les composantes de la société mauritanienne, y compris les voix qui dérangent.

Ce n'est pas un programme révolutionnaire. C'est le minimum républicain que tout État digne de ce nom doit garantir à ses citoyens.

Ghazouani a encore le temps de choisir entre l'ignorance d'un système prédateur et les réformes que son pays attend désespérément. L'histoire jugera. Et les rues mauritaniennes, elles, n'attendent plus.

La rue qui gronde n'est pas un ennemi à réprimer. C'est un miroir que le pouvoir doit avoir le courage de regarder en face.

LA VIDEO DE L'ARTICLE, ICI :



Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.