mercredi 23 septembre 2026

BCM : Une banque Centrale, quatre cabinets…et la facture que personne ne voit encore. Pr ELY Mustapha


La BCM veut refonder le système bancaire mauritanien : nouveau code financier, résolution des banques en difficulté, marché des créances douteuses, modernisation numérique et possible monnaie digitale. Le programme paraît nécessaire. Mais combien coûte-t-il réellement, qui le paie et quels résultats les citoyens peuvent-ils attendre ?

Pour une lecture aisée par un large public et par pédagogie  (déformation professionnelle oblige), j’apporte chaque fois l’explication requise des notions abordées.

La Banque Centrale de Mauritanie veut changer de dimension.

Dans sa lettre d’information publiée en août 2026, la BCM annonce une vaste transformation du secteur financier. Quatre cabinets internationaux sont mobilisés : Lazard pour la consolidation du secteur bancaire, A&O Shearman pour le nouveau code monétaire et financier, Hughes Hubbard & Reed pour le cadre de résolution bancaire, et Clifford Chance pour le marché secondaire des créances en souffrance.

À cela s’ajoutent un nouveau système informatique central, l’adoption des normes IFRS, la refonte de centaines de procédures, une plateforme de gouvernance des données, des travaux sur une monnaie numérique de banque centrale et un programme consacré aux fintechs.

Le chantier est immense. Il peut renforcer la stabilité du pays. Mais une question simple reste sans réponse : combien tout cela coûte-t-il ?

Avant tout, de quoi parle-t-on ?

 

Pour comprendre ce programme, il faut distinguer trois notions.

Une banque centrale n’est pas une banque commerciale. Elle ne reçoit pas principalement les dépôts des ménages et ne distribue pas les crédits ordinaires aux entreprises. Elle émet la monnaie nationale, conduit la politique monétaire, supervise les banques, veille à la stabilité financière et organise ou surveille les systèmes de paiement.

La stabilité financière désigne la capacité du système bancaire et financier à continuer de fonctionner - même en période de crise - sans provoquer une paralysie des paiements, une fuite massive des dépôts ou une intervention budgétaire excessive de l’État.

Enfin, une réforme bancaire ne concerne pas seulement les banquiers. Elle touche les déposants, les emprunteurs, les entreprises, les commerçants et, indirectement, les contribuables.

Des réformes qui répondent à de vrais problèmes

Il serait injuste de présenter ces projets comme un luxe administratif ou une simple opération de communication. Le système bancaire mauritanien fait face à des difficultés réelles.

Les données disponibles montrent un niveau élevé de créances en souffrance, également appelées créances douteuses ou prêts non performants. Il s’agit de crédits dont le remboursement est en retard, incertain ou compromis. Lorsqu’une banque prête de l’argent, elle s’attend à récupérer le capital et les intérêts. Si l’emprunteur ne rembourse plus, le crédit devient une créance en souffrance.

Les travaux du FMI situent ces créances à un niveau supérieur à 15 % des encours bancaires. Autrement dit, sur 100 unités de crédit accordées, plus de 15 seraient exposées à un problème de remboursement. Ce ratio ne signifie pas nécessairement que toute cette somme est définitivement perdue, mais il révèle une fragilité importante.

Quand les créances douteuses s’accumulent, les banques deviennent plus prudentes. Elles prêtent moins, demandent davantage de garanties et écartent souvent les petites entreprises. Le crédit devient plus cher et l’investissement ralentit.

Le FMI a également recommandé de renforcer les fonds propres des banques. Les fonds propres correspondent, en termes simples, à la partie des ressources appartenant durablement à la banque et servant de coussin en cas de pertes. Plus une banque dispose de fonds propres solides, plus elle peut absorber des pertes sans mettre en danger les dépôts de ses clients.

Le triplement du capital minimum à partir de 2027 vise donc à rendre les banques plus résistantes. Mais cette mesure peut aussi avoir un coût : certaines petites banques devront trouver de nouveaux investisseurs, fusionner ou réduire leurs activités.

 

Qu’est-ce que la consolidation bancaire ?

La consolidation bancaire consiste à renforcer et parfois à regrouper des établissements bancaires. Elle peut prendre la forme d’une fusion, d’une acquisition, d’une recapitalisation ou d’une réorganisation.

L’objectif est généralement de disposer de banques mieux capitalisées, mieux gouvernées et capables de financer l’économie. Une banque très petite ou très fragile peut avoir du mal à investir dans la technologie, à recruter des spécialistes ou à gérer les risques.

Mais la consolidation n’est pas automatiquement positive. Si trop de banques fusionnent, le marché peut devenir excessivement concentré. Une banque dominante pourrait alors imposer des conditions moins favorables aux clients. Le système pourrait également créer des établissements « trop grands pour faire faillite », c’est-à-dire si importants que l’État serait presque obligé de les sauver en cas de crise.

La question n’est donc pas seulement : « Faut-il moins de banques ? » Elle est aussi : « Comment avoir des banques solides sans supprimer la concurrence et l’accès au crédit ? »

Quatre cabinets : spécialisation ou dispersion ?

Le choix de quatre cabinets distincts peut se comprendre.

Lazard est spécialisé dans la finance d’entreprise, les restructurations et les opérations de consolidation. A&O Shearman dispose d’une expertise internationale en droit bancaire et financier. Hughes Hubbard & Reed peut apporter une compétence spécifique en matière de résolution et de restructuration. Clifford Chance intervient sur les marchés financiers, les créances et les opérations complexes.

Cette division du travail permet de faire appel à des compétences spécialisées. Elle peut aussi éviter de confier l’ensemble de la réforme à un seul prestataire.

Mais elle comporte un risque : celui de la fragmentation. Le nouveau code monétaire doit être compatible avec le cadre de résolution. Le marché secondaire des créances douteuses doit être cohérent avec les règles de faillite, les tribunaux commerciaux et le droit des garanties. La consolidation bancaire doit tenir compte des mécanismes de résolution.

Si chaque cabinet produit un excellent rapport dans son domaine, mais que les textes se contredisent, la réforme échouera malgré la qualité des consultants.

La BCM doit donc assurer une coordination forte. Elle doit également associer des juristes, des économistes et des informaticiens mauritaniens à chaque étape.

Qu’est-ce qu’un cadre de résolution bancaire ?

La résolution bancaire est la procédure organisée permettant de traiter une banque en difficulté grave sans attendre une faillite désordonnée.

Elle ne signifie pas nécessairement fermer la banque. Plusieurs solutions sont possibles :

-          vendre une partie saine de ses activités à une autre banque ;

-          créer une banque-relais temporaire ;

-          transférer les dépôts protégés vers un établissement solide ;

-          faire supporter une partie des pertes aux actionnaires et créanciers, plutôt qu’au contribuable ;

-          liquider méthodiquement les activités impossibles à sauver.

L’objectif est double : protéger les fonctions essentielles - notamment les dépôts et les paiements - et limiter le recours à l’argent public.

Un cadre de résolution ne suffit toutefois pas à lui seul. Il faut aussi une autorité clairement compétente, des plans de redressement, des données fiables, des tests de résistance et un mécanisme de financement.

Le test de résistance est une simulation qui mesure la capacité d’une banque à supporter un choc : forte baisse des prix des actifs, défaillance d’un grand emprunteur, crise de liquidité ou dépréciation monétaire.

Le marché secondaire des créances douteuses

Le marché secondaire des créances est un mécanisme permettant aux banques de vendre leurs créances en souffrance à des investisseurs spécialisés ou à une structure de gestion d’actifs.

La banque qui vend une créance douteuse reçoit immédiatement une somme, même inférieure à la valeur initiale du prêt. Elle nettoie ainsi son bilan et peut éventuellement recommencer à prêter.

L’acheteur, lui, prend le risque de récupérer la dette auprès de l’emprunteur ou de réaliser les garanties. Il achète donc un actif risqué à prix réduit dans l’espoir d’en tirer un rendement.

Ce marché peut être utile, mais il exige plusieurs conditions :

-          un registre fiable des garanties ;

-          des tribunaux commerciaux efficaces ;

-          des procédures d’exécution rapides ;

-          une valorisation réaliste des biens ;

-          des règles fiscales claires ;

-          une protection des données ;

-          une surveillance des investisseurs.

Sans ces conditions, le marché risque de devenir une simple vente à bas prix des pertes bancaires. Les petits débiteurs pourraient être traités comme de simples dossiers à recouvrer, sans solution de restructuration.

La facture reste dans l’ombre

Le point le plus problématique est l’absence de chiffres.

Les montants des contrats conclus avec les quatre cabinets ne sont pas publiés dans l’article ni dans les sources accessibles. On ignore les honoraires, les frais de déplacement, les éventuels sous-traitants, les primes liées aux résultats et les coûts des avenants.

On ignore également si les missions sont financées par le budget propre de la BCM, par l’État, par un don ou par un fonds extérieur lié au FMI ou à la Banque mondiale.

Il serait imprudent d’inventer une facture. Mais des scénarios permettent de mesurer l’ordre de grandeur possible. Pour quatre missions internationales de conseil juridique et financier, les honoraires pourraient se situer entre quelques millions et une quinzaine de millions de dollars selon l’ampleur des travaux. Cette estimation n’est pas un montant réel : elle montre seulement pourquoi la publication des contrats est indispensable.

La facture la plus importante ne sera peut-être pas celle des consultants. Elle pourrait venir après.

Un nouveau système bancaire informatique entraîne des coûts de licences, d’intégration, de migration des données, de formation, de maintenance et de cybersécurité.

Le coût total de possession d’un système informatique comprend non seulement son achat, mais aussi son intégration, les licences, la formation, les mises à jour, la sécurité, la maintenance et son remplacement futur. Un système apparemment peu coûteux au départ peut devenir très cher sur dix ans.

Un cadre de résolution bancaire suppose un fonds de résolution et un système de garantie des dépôts. Une consolidation bancaire peut nécessiter des recapitalisations. Une monnaie numérique de banque centrale peut exiger une infrastructure coûteuse et durable.

Le véritable coût d’une réforme ne se limite donc jamais au chèque versé au cabinet de conseil.

Pour un pays en développement, chaque dollar compte

À l’échelle d’un pays dont les recettes budgétaires dépassent 100 milliards de MRU, des honoraires de conseil même élevés peuvent sembler supportables. Mais cette comparaison ne suffit pas.

La question est celle du coût d’opportunité. Il s’agit de ce à quoi l’on renonce lorsqu’on consacre une ressource à un projet plutôt qu’à un autre.

Le même argent pourrait servir à renforcer la supervision bancaire locale, recruter des spécialistes mauritaniens, moderniser les tribunaux commerciaux, améliorer les registres de garanties, protéger les déposants ou développer les paiements numériques.

Le choix n’est donc pas simplement entre « réforme » et « absence de réforme ». Il est aussi entre différentes manières de réformer.

La BCM peut acheter une expertise internationale ponctuelle. Mais elle doit éviter d’acheter une dépendance permanente.

Les acquis internes sont réels

L’analyse doit rester équilibrée. La BCM ne part pas de zéro.

Elle affirme avoir adopté les normes IFRS à partir de 2023, avec trois exercices certifiés sans réserve. Les IFRS sont des normes comptables internationales destinées à rendre les états financiers plus comparables et plus transparents.

Une certification sans réserve signifie que l’auditeur estime que les comptes présentent correctement la situation financière, selon le référentiel applicable, sans réserve majeure. Cette certification concerne les comptes de la BCM ; elle ne signifie pas automatiquement que toutes les banques commerciales appliquent parfaitement les IFRS ni que tout le système financier est sans risque.

La banque centrale indique aussi avoir mis en production les premiers modules de son nouveau Core Banking System en octobre 2024. Il s’agit d’un système informatique central qui regroupe les opérations comptables, les paiements, les réserves et certaines fonctions administratives.

Plus de 270 processus auraient été documentés, avec la mobilisation de plus de 90 collaborateurs et l’organisation de plus de 100 ateliers.

Un processus est une suite organisée d’activités destinées à atteindre un résultat : effectuer un paiement, enregistrer une opération, contrôler une réserve ou produire un rapport. Documenter un processus permet de préciser qui fait quoi, dans quel délai et avec quels contrôles.

La plateforme de gouvernance des données regrouperait plus de 78 millions d’enregistrements et près de 49 500 comptes rattachés aux référentiels. La BCM annonce un taux de fiabilisation de 99,8 %.

Ce dernier chiffre mérite toutefois une explication précise. S’agit-il de données dédoublonnées ? De champs complétés ? De comptes correctement rattachés ? De données contrôlées par échantillon ? Un taux de traitement automatisé de 99,8 % ne signifie pas nécessairement que 99,8 % des données sont exactes.

La gouvernance des données désigne l’ensemble des règles qui déterminent la manière dont les données sont collectées, vérifiées, protégées, corrigées, partagées et conservées. La BCM doit publier la méthode de calcul du taux annoncé et les résultats de l’audit indépendant.

Une monnaie numérique, mais pour quel besoin ?

La BCM teste également une monnaie numérique de banque centrale, souvent appelée CBDC. Il s’agit d’une forme numérique de la monnaie émise directement par la banque centrale, différente d’un simple compte bancaire ou d’un portefeuille électronique privé.

Une monnaie numérique pourrait améliorer l’inclusion financière, faciliter certains paiements publics, réduire les coûts de transaction et renforcer la résilience du système de paiement. Mais elle comporte aussi des risques : cyberattaques, atteinte à la vie privée, fracture numérique, faible adoption et déplacement des dépôts des banques commerciales vers la banque centrale.

La désintermédiation bancaire désigne précisément le risque que les ménages et les entreprises retirent leurs dépôts des banques commerciales pour les placer directement sous forme numérique auprès de la banque centrale. En période de crise, ce phénomène pourrait accélérer une fuite des dépôts.

La question est donc simple : la Mauritanie a-t-elle besoin d’une monnaie numérique de banque centrale, ou doit-elle d’abord améliorer l’interopérabilité des portefeuilles existants et les paiements instantanés ?

La certification du switch national de paiement GIMTEL au registre mondial de Visa en 2025 montre que des progrès importants sont déjà possibles sans lancer immédiatement une infrastructure monétaire entièrement nouvelle.

Avant tout déploiement national, la BCM devrait publier une comparaison claire entre les différentes options, leurs coûts et leurs bénéfices.

Les fintechs : innovation ou risque de surendettement ?

Le terme Fintech désigne l’utilisation de technologies numériques pour fournir des services financiers. Le crédit digital, le paiement fractionné et le financement participatif peuvent faciliter l’accès au financement.

Le paiement fractionné, parfois appelé BNPL - « buy now, pay later », acheter maintenant et payer plus tard - permet au client de régler un achat en plusieurs échéances. Il peut être utile, mais il comporte un risque de surendettement lorsque plusieurs achats sont contractés simultanément.

Le financement participatif permet à des particuliers ou à des investisseurs de financer collectivement un projet ou une entreprise, généralement par une plateforme numérique.

Ces innovations nécessitent des règles de protection : information sur le coût réel, plafonds, contrôle de l’endettement, protection des données, prévention de la fraude et mécanismes de réclamation.

La modernisation ne doit donc pas transformer chaque citoyen en emprunteur permanent sans protection suffisante.

Le citoyen doit voir les résultats

Pour le grand public, une réforme bancaire ne se mesure ni au nombre de cabinets mobilisés ni au nombre de pages produites.

Elle se mesure à des résultats concrets :

-          les dépôts sont-ils mieux protégés ?

-          Les banques prêtent-elles davantage aux PME ?

-          Le coût du crédit diminue-t-il ?

-          Les paiements deviennent-ils plus rapides et moins chers ?

-          Les faillites bancaires sont-elles traitées plus rapidement ?

-          Les créances douteuses diminuent-elles ?

-          Les services financiers deviennent-ils accessibles aux populations éloignées des grandes villes ?

Ces indicateurs devraient être publiés chaque année.

La BCM indique par ailleurs que 12 des 16 recommandations formulées dans le cadre de l’évaluation des dispositifs de sauvegarde du FMI ont été entièrement mises en œuvre.

Les dispositifs de sauvegarde sont des contrôles destinés à protéger les ressources, les réserves, les comptes et la gouvernance d’une banque centrale. Ils concernent notamment l’audit, le contrôle interne, la qualité des informations financières et la gestion des risques.

La mise en œuvre de 12 recommandations constitue un progrès important. Mais les quatre recommandations restantes doivent être rendues publiques, avec leur statut exact et la justification de leur classement comme « non prioritaires ».

Une réforme nécessaire, mais une transparence obligatoire

Le programme de la BCM est stratégiquement justifié. La Mauritanie a besoin d’un secteur bancaire plus solide, d’un droit financier modernisé, d’un dispositif de résolution crédible et d’un traitement efficace des créances en souffrance.

Mais une réforme nécessaire n’est pas dispensée de transparence.

La BCM devrait publier :

-          les contrats des quatre cabinets ;

-          les montants et devises des honoraires ;

-          les sources de financement ;

-          les termes de référence ;

-          les livrables ;

-          les rapports finaux ;

-          les coûts de maintenance des systèmes ;

-          les mécanismes de transfert de compétences ;

-          les indicateurs de résultats.

Le transfert de compétences signifie que l’expertise achetée à l’extérieur doit laisser des capacités durables au sein de la BCM : agents formés, documents réutilisables, outils maîtrisés et capacité à poursuivre le travail sans assistance permanente.

La banque centrale demande aux établissements qu’elle supervise de présenter des comptes fiables et transparents. Elle doit appliquer à ses propres projets la même exigence de responsabilité.

La Mauritanie a besoin de réformes bancaires. Elle a aussi besoin de savoir combien elles coûtent, qui les réalise et ce qu’elles rapportent.

Soutenir la réforme ne signifie pas signer un chèque en blanc.

Pr ELY Mustapha

Le premier Cahier d'études en économie monétaire de la BCM : une avancée réelle, une relecture à reprendre. Par Pr ELY Mustapha

 Il faut le dire , avant d'entrer dans le détail : la Banque Centrale de Mauritanie vient de faire quelque chose qu'aucune institution monétaire mauritanienne n'avait fait avant elle. En créant, en août 2025, un Centre d'Études en Économie Monétaire (CEEM), puis en publiant ce premier « Cahier d'études en économie monétaire », la BCM s'est dotée d'un espace de recherche appliquée, construit (et ce n'est pas un détail ) sur un principe de relecture par les pairs (le peer review, en anglais : la vérification d'un travail scientifique par des chercheurs extérieurs à ses auteurs, avant publication, précisément pour en garantir la solidité). 

C'est une pratique standard dans le monde académique, mais c'est une première pour une banque centrale de la sous-région. Le geste mérite d'être salué pour ce qu'il est : un pas vers la transparence et le débat scientifique sur des sujets ( le régime de change, le crédit bancaire, les taux d'intérêt), qui, en Mauritanie, échappent trop souvent à toute discussion publique informée.

Mais un Cahier qui se réclame de la rigueur scientifique doit accepter d'être lu avec la même rigueur qu'il revendique. C'est l'exercice que je propose ici : saluer l'initiative, mais signaler, avec les définitions et les théories qui permettent à chacun de vérifier lui-même, ce qui doit encore être corrigé.

 

Le taux de change : quand « perdre 50 % » ne veut pas dire perdre 50 %

L'article consacré à la réforme du régime de change rappelle qu'entre 2006 et 2023, l'ouguiya est passée d'environ 27 à plus de 40 pour un dollar, et parle d'une « perte de valeur de près de 50 % ». L'erreur est compréhensible, tant elle est répandue …mais c'est une erreur.

Il faut ici distinguer deux choses que le langage courant confond sans cesse. Le taux de change est le prix d'une monnaie exprimé dans une autre (ici, combien d'ouguiyas pour un dollar). Quand ce prix augmente, la monnaie nationale se déprécie : il en faut plus pour acheter la même chose. Mais la variation du taux de change n'est pas la même chose que la perte de valeur de la monnaie elle-même, c'est-à-dire ce qu’une ouguiya permet réellement d'acheter en devises étrangères.

Faisons le calcul. Passer de 27 à 40 MRU pour un dollar, c'est une hausse de (40-27)/27, soit 48 %, arrondi à « près de 50 % ». Mais ce n'est pas la perte de valeur de l'ouguiya : celle-ci se mesure par l'inverse du taux, puisque c'est le pouvoir d'achat en devise qui nous intéresse.

Une ouguiya achetait 1/27e de dollar en 2006 (3,7 centimes) ; il n'en achète plus que 1/40e en 2023 (2,5 centimes). La perte réelle de pouvoir d'achat est donc de (3,7-2,5)/3,7, soit 32,5 % , et non 50 %. C'est une convention de calcul de base en finance internationale, la même qui permet de ne pas confondre une hausse de prix de 50 % avec une baisse de valeur de 50 % : les deux mouvements ne sont jamais symétriques. L'écart n'est pas cosmétique : il revient à annoncer une dépréciation historique presque une fois et demie supérieure à la réalité.

 

Le PNB, ou l'art de choisir la bonne moyenne

L'article sur l'intermédiation financière affirme que le produit net bancaire (le PNB - l'équivalent, pour une banque, du chiffre d'affaires net d'une entreprise : la différence entre ce que rapportent ses opérations et ce qu'elles lui coûtent) a « progressé de 17 % par an en moyenne » entre 2021 et 2025. Le tableau que l'article publie lui-même dit autre chose : 6 528, puis 8 620, puis 9 310, puis 11 256 millions d'ouguiyas -quatre années, de 2021 à 2024, et non cinq.

Recalculons, là encore avec les chiffres même du Cahier. Le taux de croissance annuel composé -la méthode standard pour lisser une évolution sur plusieurs années, popularisée dans tous les manuels de finance d'entreprise, donne (11 256 / 6 528) élevé à la puissance 1/3, moins 1, soit environ 20 %. La moyenne simple des trois taux de croissance annuels (+32 %, +8 %, +21 %) donne, elle, 20,3 %.

Les deux méthodes convergent : autour de 20 %, pas de 17 %. Trois points d'écart sur un taux de croissance annoncé, ce n'est pas anecdotique pour tout lecteur, investisseur, bailleur, chercheur -qui prendrait ce chiffre au pied de la lettre.

 

Une erreur qui, elle, en dit long sur la relecture

Le constat le plus révélateur ne porte pas sur un chiffre, mais sur un mot-clé. L'article consacré à MRT-MFMod (le nouveau modèle macro-structurel de prévision de la BCM, un outil qui simule l'économie nationale pour éclairer les décisions de politique monétaire, à la manière des modèles utilisés par la plupart des banques centrales du monde) affiche, en tête de son résumé, les mots-clés suivants : « intermédiation financière, bancarisation, finance islamique, paiements mobiles, accès au crédit, secteur bancaire ». Le problème : ce ne sont pas les mots-clés d'un article sur un modèle de prévision macroéconomique. Ce sont, presque mot pour mot, ceux de l'article voisin sur l'intermédiation financière : et l'erreur est répétée à l'identique dans le résumé en anglais.

Une coquille isolée ne mériterait pas qu'on s'y arrête. Mais une même erreur, dans les deux langues d'un même article, est le signe d'un copier-coller mal nettoyé entre deux textes distincts -exactement le type d'anomalie qu'un dispositif de relecture croisée est censé intercepter.

C'est là qu'intervient une référence théorique utile : le cadre du COSO (Committee of Sponsoring Organizations of the Treadway Commission), la référence internationale en matière de contrôle interne, aujourd'hui largement reprise par les normes d'audit, insiste précisément sur ce point : une erreur mécanique et facilement détectable, même mineure dans son contenu, est un signal d'alerte plus grave qu'elle n'y paraît, car elle révèle généralement l'absence d'une étape de vérification censée exister. Or l'édito du Cahier revendique explicitement qu'« une démarche scientifique de revue par les pairs a […] assuré la pertinence et la solidité des résultats ». Sur ce point précis, la revendication et le fait ne se recoupent pas encore tout à fait.

 

Le taux de change « réel », ou pourquoi 8,1 % mérite d'être discuté

 

L'article sur le mésalignement du taux de change introduit une notion technique utile à définir : le taux de change effectif réel (TCER), qui ne se contente pas de comparer l'ouguiya au dollar, mais ajuste cette comparaison par les écarts d'inflation entre la Mauritanie et ses partenaires commerciaux , c'est la méthode dite EBA-lite, développée par le FMI (External Balance Assessment), aujourd'hui la référence internationale pour juger si une monnaie est « surévaluée » ou « sous-évaluée ». L'article cite, à ce titre, le diagnostic du FMI dans son rapport « Article IV » de décembre 2024 : une surévaluation de l'ouguiya de 8,1 %, attribuée au caractère encore incomplet de la réforme du marché des changes.

La citation est correcte et honnêtement rattachée à sa source -je le souligne, car ce n'est pas toujours le cas dans les documents officiels mauritaniens. Ce qui manque, en revanche, c'est la mise en perspective : ce même Cahier, dans son avant-propos, qualifie par ailleurs les résultats de la réforme du régime de change de « encourageants ». Les deux affirmations peuvent parfaitement coexister (une réforme peut être en bonne voie tout en n'ayant pas encore résorbé un mésalignement hérité du passé ) mais un Cahier qui se veut pédagogique aurait pu, justement, expliquer au lecteur pourquoi les deux ne se contredisent pas, plutôt que de les laisser à cent pages l'une de l'autre.

 

Ce qu'un Cahier d'économie monétaire ne peut pas ignorer : la loi de règlement

Une dernière remarque, qui dépasse le texte du Cahier lui-même mais qui devrait, à mon sens, nourrir ses prochains numéros : toute évaluation de politique monétaire ou budgétaire suppose, en aval, un instrument de contrôle qui vérifie, une fois l'exercice clos, ce qui a été réellement exécuté. Cet instrument, en Mauritanie, s'appelle la loi de règlement , le troisième temps du cycle budgétaire, après le vote de la loi de finances et l'exécution de l'année, chargé de clôturer juridiquement l'exercice sur la base d'un avis de la Cour des comptes (article 68 de la Constitution du 20 juillet 1991).

Or, le document actuellement disponible sous ce nom porte, en réalité, sur l'exercice 2023 - non 2025 -et reste, à ce jour, un simple projet de loi non numéroté. Un Cahier d'économie monétaire qui veut asseoir la crédibilité de ses analyses sur la durée gagnerait à intégrer, même brièvement, cette limite structurelle du dispositif de vérification budgétaire mauritanien et ce ne serait-ce que pour rappeler à ses lecteurs les bornes de ce que l'on peut, aujourd'hui, certifier avec certitude.

 

Ce premier Cahier n'est ni un coup d'épée dans l'eau ni un texte sans reproche : c'est un vrai départ, sérieusement sourcé avec la littérature internationale mobilisée (FMI, Banque mondiale, travaux académiques sur le taux de change et l'intermédiation financière) est correctement citée d'un bout à l'autre, mais dont la relecture finale n'a pas été à la hauteur de l'ambition scientifique affichée. Trois points de croissance mal calculés, un taux de dépréciation mal converti, un jeu de mots-clés mal recopié : ce sont des erreurs de chantier, pas des erreurs de fond. Elles se corrigent avec une grille de contrôle de cohérence avant publication -une pratique que les revues et rapports internationaux les plus exigeants ont fini par systématiser, précisément parce que l'œil humain, seul, laisse toujours passer ce genre de détail.

La Mauritanie a maintenant une revue d'économie monétaire. Il ne lui reste qu'à s'assurer qu'elle se relit aussi bien qu'elle se documente.

Pr ELY Mustapha

Mauritanie : la statistique qui a changé de signe pendant la nuit. Pr ELY Mustapha

 
En novembre 2025, l'agence statistique mauritanienne annonçait une industrie en baisse. Trois mois plus tard, les mêmes données racontaient une hausse. 

Entre une mine d'or qui s'essouffle, un cuivre qui s'effondre et des chiffres révisés sans préavis, une lecture attentive des publications officielles révèle une histoire à plusieurs visages ... et un vrai enjeu de transparence.

Une croissance qui ne se voit pas dans les usines.

 Paradoxe mauritanien : pendant que la Banque centrale annonce une croissance de 4 % en 2025 et que le pays devient exportateur de gaz - 1,38 million de tonnes de GNL expédiées depuis le champ géant de Grand Tortue Ahmeyim -, le thermomètre officiel de l'industrie, l'indice de la production industrielle (IPI) publié chaque trimestre par l'ANSADE, raconte une autre histoire.

Celle d'une industrie en repli quasi permanent : −4,2 % au premier trimestre, −1,8 % au deuxième, −0,3 % au troisième, −1,6 % au quatrième. Sur un an, à la fin 2025, la baisse atteint 5,1 %.

Comment croire aux deux à la fois ? La réponse tient en un chiffre peu connu du grand public : l'IPI est calculé sur une base datant de 2016-2017, avec des pondérations issues du chiffre d'affaires d'avant l'ère du gaz. Dans la structure de l'indice, la branche censée représenter les « autres activités extractives » - celle qui devrait capter les hydrocarbures - pèse... 12 sur 10 000. Autrement dit, le principal moteur de la croissance mauritanienne actuelle est statistiquement invisible dans l'indice censé mesurer l'industrie.

L'or qui déçoit, le cuivre qui s'effondre.

Derrière la morosité industrielle, il y a d'abord des réalités bien concrètes.

La production d'or, pilier des exportations du pays, a reculé de 25 % en glissement annuel au troisième trimestre, et de 15 % au quatrième. Un chiffre qui s'explique : la mine de Tasiast, qui représente l'essentiel de l'or mauritanien, est passée à des teneurs plus faibles après un record de 622 000 onces en 2024 - une baisse attendue, mais que l'opérateur Kinross ne prévoit pas de combler avant 2028.

Plus spectaculaire encore : le cuivre s'est effondré de 53,5 % entre la fin 2024 et la fin 2025 - la production est passée d'environ 4 400 à 2 000 tonnes par trimestre. Les notes de l'ANSADE constatent la chute, sans jamais en donner la raison. Le minerai de fer, lui, fait de la résistance (+4,7 % sur un an à la fin 2025), dopé par les bons résultats de la SNIM.

Côté usines, le secteur de la pêche - qui pèse à lui seul près d'un quart de toute l'industrie mauritanienne - a été le grand perdant de l'année : l'indice de la transformation du poisson a chuté de 27,7 % sur un an.

La statistique qui a changé de signe

Mais l'information la plus dérangeante de l'année ne se trouve pas dans les mines ni dans les usines. Elle se cache entre deux publications officielles.

En novembre 2025, l'ANSADE annonce une légère baisse de la production industrielle au troisième trimestre : −0,3 %. Trois mois plus tard, en février 2026, la note du quatrième trimestre publie - pour la première fois - le détail des niveaux de l'indice. Et là, surprise : en recalculant, la même période du troisième trimestre ressort non pas en baisse... mais en légère hausse, autour de +0,9 %.

Le chiffre officiel a changé de signe. Et personne n'a été prévenu.

Ce n'est pas tout. La baisse de l'industrie manufacturière du premier trimestre, annoncée à −7,3 %, ressort à −3,6 % dans les nouvelles données. Celle du « travail des grains », publiée en hausse de +1,4 %, était en réalité une chute de −26 %. La branche des « corps gras », présentée en déroute de −71 %, n'avait reculé que de −21 %.

À chaque fois, le même scénario : les chiffres publiés trimestre après trimestre ont été silencieusement rétrécis, gonflés ou inversés dans la publication suivante, sans le moindre tableau de révision, sans la moindre note explicative.

Pire : l'avertissement officiel qui accompagne chaque note affirme que ces révisions « concernent uniquement certaines branches des industries manufacturières ». C'est inexact. Les données sur l'eau et l'énergie ont elles aussi été retouchées d'une publication à l'autre.

L'échantillon fantôme

Comment expliquer de tels écarts ? L'indice repose sur un échantillon d'entreprises suivi par enquête. Or, le « taux de couverture » de cet échantillon - la part de l'industrie réellement observée - raconte une histoire troublante : il n'a cessé de fondre pendant neuf mois, de 93,3 % à 89,7 %, signe que des entreprises disparaissaient du radar ou de l'économie. Puis, subitement, il a rebondi à 93,5 % au quatrième trimestre.

Un rebond de cette ampleur ne se produit pas tout seul : il suggère un renouvellement massif de l'échantillon entre deux publications. Une opération de bonne gestion en soi - mais jamais annoncée, jamais documentée, et qui rend les comparaisons avec les trimestres précédents aléatoires.

Un travail statistique remarquable, dans des conditions difficiles

Il serait injuste de réduire l'action de l'ANSADE à ses angles morts. Dans un environnement de contraintes - entreprises difficiles à suivre, moyens limités, économie en pleine mutation -, l'agence accomplit un travail dont la solidité mérite d'être saluée. Les données physiques publiées avec la note du quatrième trimestre (tonnages de minerai de fer, kilogrammes d'or et de cuivre, production de ciment) recoupent exactement les variations annoncées : les 4 millions de tonnes de fer du dernier trimestre, les 3 907 kilogrammes d'or, les 2 057 tonnes de cuivre sont là, vérifiables par chacun. Le calcul de l'indice lui-même est arithmétiquement irréprochable : en reprenant les pondérations officielles, on retrouve l'indice global au dixième de point près. Rares sont les statistiques industrielles en Afrique de l'Ouest à offrir ce niveau de contrôle possible.

Surtout, l'agence a fait en 2025 un pas que beaucoup d'instituts hésitent encore à franchir : en publiant, dès la note du quatrième trimestre, sa méthodologie complète - année de base, formule de calcul, pondérations détaillées, nomenclature internationale -, l'ANSADE a ouvert ses coulisses au public. C'est précisément cette transparence nouvelle qui a permis de détecter les révisions silencieuses évoquées plus haut : en ouvrant ses données, l'agence s'est exposée au débat. C'est le signe d'un institut qui progresse, pas d'un institut qui dissimule. La régularité trimestrielle de la publication, tenue sans faille toute l'année avec un délai d'environ deux mois, témoigne aussi d'une réelle discipline de diffusion. En somme, l'ANSADE a bâti en quelques années un instrument de mesure dont les fondations sont saines ; il ne lui reste qu'à habiller l'édifice d'une transparence totale sur ses révisions.

Ce qu'il faudrait changer

Les remèdes sont simples et connus : publier un tableau des révisions à chaque note, comme le font les instituts statistiques sérieux à travers le monde ; expliquer les renouvellements d'échantillon ; mettre à jour une base de calcul vieille de près d'une décennie qui ignore le gaz ; et surtout, dire enfin aux Mauritaniens pourquoi leur industrie « officielle » recule pendant que leur économie progresse.

Les statistiques sont le miroir dans lequel une nation se regarde. Encore faut-il que le miroir ne change pas de forme entre deux regards.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.