mercredi 30 septembre 2026

Transferts, blogueurs et vindicte d’État en Mauritanie : anatomie technique d’une instrumentalisation judiciaire. Par Pr ELY Mustapha



Le présent article s’appuie sur les éléments rendus publics à la date du 30 septembre 2026, notamment les dépêches de RFI, les articles du journal Essahra et les rapports disponibles sur le cadre juridique mauritanien de lutte contre le blanchiment. Les faits relatifs aux arrestations et aux accusations portées contre les blogueurs et leurs proches doivent être regardés comme des allégations, dont la vérification contradictoire incombe aux autorités judiciaires mauritaniennes. C’est précisément l’objet de cette analyse de démontrer que cette vérification n’a pas été effectuée et que la procédure engagée repose, en l’état, sur une inversion illégale de la charge de la preuve.


L’arrestation, le lundi 28 septembre 2026, d’Abderrahmane Kmach, frère du blogueur Sidi Mohamed Kmach installé aux États-Unis, sur son lieu de travail dans un marché de Nouakchott, et de sa sœur Oumtbabeeb Kmache, interpellée à M’Boud dans la région du Gorgol avant d’être transférée vers la capitale, constitue un événement dont la gravité juridique dépasse la seule question de la liberté d’expression. Aucun motif officiel n’a été communiqué pour ces arrestations, mais les autorités accusent régulièrement les blogueurs de la diaspora de se livrer à des opérations de chantage et d’extorsion à l’encontre de personnalités et d’hommes d’affaires mauritaniens. Le journal Essahra affirme avoir obtenu de la Direction générale de la Sûreté nationale des données faisant état de virements, de transferts d’argent et de milliers de transactions vers des blogueurs résidant à l’étranger. Or, l’examen technique de ce dossier révèle que ni la matérialité des transferts allégués, ni la participation personnelle des proches arrêtés à une quelconque infraction, ne sont établies. La pauvreté notoire de ces familles constitue au contraire la preuve la plus tangible de l’absence de transferts significatifs, et si transferts il y a eu, la responsabilité pénale première incombe aux émetteurs opérant sur le territoire mauritanien, que l’État semble curieusement épargner.

Le blogueur Sidi Mohamed Kmach a lui-même déclaré que son frère n’avait aucun intérêt ni activité politique et que sa sœur, qui élève ses enfants orphelins, a été arrêtée à son domicile. Un autre blogueur contacté par RFI a déclaré se dire inquiet, car il ignore jusqu’à présent où sont détenus les membres de sa famille. Ces témoignages, s’ils sont confirmés, dessinent non pas une opération de police judiciaire, mais une mesure de pression exercée sur des personnes étrangères au conflit qui oppose l’État mauritanien à une partie de sa diaspora numérique.

Le cadre juridique mauritanien de lutte contre le blanchiment : un dispositif sophistiqué, un usage détourné

La Mauritanie s’est dotée d’un dispositif complet de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, aligné sur les normes du Groupe d’action financière. La loi n° 2005-048 du 27 juillet 2005 constitue le socle de ce dispositif. Ce cadre juridique impose aux institutions financières, dont la Banque Populaire de Mauritanie et son service Bankily, des obligations strictes d’identification et de vérification de l’identité des clients et des bénéficiaires effectifs, de conservation des documents relatifs aux opérations, et de déclaration sans délai à la Commission d’Analyse des Informations Financières de toute opération suspecte. La CANIF, organe central de réception et de traitement des déclarations de soupçon, est composée de membres assermentés tenus au secret professionnel, et ses informations ne peuvent être utilisées à d’autres fins que celles prévues par la loi. L’article 34 de la loi de 2005 impose aux personnes visées à l’article 6, incluant les institutions financières, de déclarer à la CANIF toute opération suspecte, avec des informations précises sur l’identité du déclarant, du client et du bénéficiaire, le type d’opération, le montant, la date et les raisons du soupçon.

Si l’État mauritanien disposait de preuves de transferts illicites vers des blogueurs, ces preuves existeraient dans les archives de la CANIF, produites par les institutions financières conformément à la loi. Or, l’État se contente d’affirmer avoir retracé des transferts, sans jamais produire les déclarations de soupçon correspondantes. Cette carence est doublement significative. Soit les déclarations n’existent pas, ce qui signifie qu’aucune institution financière n’a jugé les opérations suffisamment suspectes pour les signaler, ce qui affaiblit considérablement la thèse de l’État. Soit elles existent mais n’ont pas été transmises à l’autorité judiciaire, ce qui constituerait une violation de la procédure pénale et une utilisation détournée d’informations confidentielles. Dans les deux hypothèses, la démonstration de l’État s’effondre au regard de ses propres obligations légales.

Bankily, les plafonds de la Banque Centrale et l’improbabilité technique des transferts allégués

Bankily, le service de banque mobile de la Banque Populaire de Mauritanie, compte près d’un million d’utilisateurs et permet des transferts instantanés vers d’autres utilisateurs, vers des non-utilisateurs via un code SMS retirable dans les points Bankily ou les guichets automatiques de la banque, ainsi que des virements bancaires vers n’importe quel compte en Mauritanie. La Banque Centrale de Mauritanie impose des plafonds stricts, notamment cinquante mille ouguiyas par jour et par transaction pour les opérations via le service Gimtel, et deux cent mille ouguiyas par mois pour les comptes de paiement mobile, avec une valeur maximale stockée sous forme d’unités de monnaie électronique limitée à deux cent mille ouguiyas. Pour les transferts internationaux, Bankily a noué des partenariats stratégiques avec des opérateurs comme Orange Money Europe et Remitly pour les États-Unis et le Canada. Ces transferts sont soumis aux obligations de déclaration à la CANIF pour toute opération suspecte.

La conséquence technique majeure de ces plafonds est que si des transferts monumentaux vers des blogueurs avaient eu lieu, ils auraient nécessairement été fragmentés en de multiples opérations pour contourner les plafonds réglementaires, ce qui aurait généré un nombre considérable de déclarations de soupçon à la CANIF. Or, aucune de ces déclarations n’a été rendue publique, et l’État n’a produit aucune preuve de leur existence. Il n’a pas non plus démontré l’existence de comptes multiples ou de schémas de fragmentation. L’accusation repose donc sur une affirmation sans fondement technique, contredite par l’architecture même du système Bankily et par les plafonds réglementaires de la Banque Centrale de Mauritanie. Il faut ajouter que le fractionnement d’opérations en vue de contourner les seuils de déclaration constitue en lui-même un indice de blanchiment, expressément visé par les obligations de vigilance renforcée. Si un tel schéma avait existé, les institutions financières auraient été tenues de le signaler, et la CANIF en aurait été saisie. L’absence de toute trace publique de ces signalements ne prouve pas seulement la faiblesse du dossier : elle en révèle l’inconsistance.

La charge de la preuve : une obligation qui pèse sur l’État, non sur les familles

Le Code de procédure pénale mauritanien, en son article 386, dispose que, hors les cas où la loi en dispose autrement, les infractions peuvent être établies par tout mode de preuve conforme à la loi et que le juge décide d’après son intime conviction fondée sur les moyens de preuve conformes à la loi. Mais ce principe de liberté de la preuve est indissociable de deux corollaires fondamentaux. D’une part, la charge de la preuve incombe à l’accusation, et le devoir de la rapporter suivant des procédés loyaux pèse sur elle. D’autre part, la présomption d’innocence, consacrée par l’article 14 § 2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, met la preuve à la charge de l’accusateur, car il n’appartient pas à la personne mise en cause de prouver son innocence. En l’espèce, l’État mauritanien n’a produit aucun élément matériel prouvant l’existence de transferts effectifs vers les blogueurs, l’origine illicite des fonds prétendument transférés, ou la participation personnelle des membres de la famille arrêtés à une quelconque infraction. L’arrestation d’Abderrahmane Kmach sur son lieu de travail à Nouakchott et celle de sa sœur à M’Boud, avant d’être transférée vers la capitale, ne reposent sur aucun fondement probatoire rendu public.

Il convient de rappeler que le blanchiment de capitaux suppose une infraction sous-jacente. L’État doit donc prouver l’existence d’une infraction sous-jacente, par exemple extorsion, chantage ou corruption, l’origine illicite des fonds, et la connaissance de cette origine illicite par les personnes poursuivies. En l’espèce, l’État accuse les blogueurs de chantage et d’extorsion, mais n’a produit aucune preuve judiciaire de ces infractions. Les accusations reposent sur des sources sécuritaires anonymes et des articles de presse, non sur des éléments matériels versés au dossier. L’article 386 du Code de procédure pénale mauritanien exige que les preuves soient conformes à la loi. Des accusations non étayées, fondées sur des sources anonymes, ne constituent pas des preuves conformes à la loi. Une preuve non contradictoire n’est pas une preuve : c’est une allégation, qui ne saurait fonder une arrestation, a fortiori une condamnation.

 La pauvreté des familles : preuve négative de l’absence de transferts

La démonstration de l’État se heurte à un obstacle factuel dirimant, à savoir la pauvreté des familles visées. Abderrahmane Kmach a été arrêté dans sa boutique située dans l’un des marchés de la capitale, vraisemblablement un petit commerce, et sa sœur a été interpellée à M’Boud, dans la région du Gorgol, une zone rurale et défavorisée du sud du pays. Une famille qui bénéficierait de transferts réguliers de plusieurs centaines de milliers d’ouguiyas par mois ne serait pas dans une situation de précarité économique justifiant l’arrestation de ses membres sur leur lieu de travail modeste. La pauvreté des familles est donc la preuve la plus tangible de l’absence de transferts significatifs. Cette preuve négative s’oppose directement à l’affirmation des autorités selon laquelle des milliers de transactions auraient été effectuées vers des blogueurs. Si des milliers de transactions avaient été effectuées, et si elles avaient bénéficié aux familles, celles-ci ne seraient pas pauvres. Le raisonnement est simple et imparable : la richesse alléguée des blogueurs, à supposer qu’elle existe, ne se serait pas arrêtée à la frontière mauritanienne si elle avait été destinée à leurs proches. Or, c’est bien la situation de ces proches que l’État invoque pour justifier leur arrestation, ce qui revient à reconnaître implicitement qu’ils n’ont pas bénéficié des fonds prétendument transférés.

La responsabilité pénale incombe d’abord à l’émetteur des fonds

L’affirmation selon laquelle la responsabilité pénale première incombe à ceux qui, depuis le territoire mauritanien, émettent les transferts vers des blogueurs résidant à l’étranger repose sur une analyse rigoureuse du droit mauritanien, des règles de procédure pénale et de l’architecture technique du système bancaire national. Elle ne relève pas d’une simple intuition, mais découle de l’application des principes fondamentaux qui gouvernent l’incrimination du blanchiment de capitaux et la détermination de la charge de la preuve.

Le point de départ de ma démonstration réside dans la définition même de l’infraction de blanchiment de capitaux telle qu’elle figure dans la loi mauritanienne n° 2005-048 du 27 juillet 2005. 

L’article 2 de cette loi dispose que sont considérés comme infractions de blanchiment de l’argent la conversion, le transfert ou la manipulation de tous fonds ou biens provenant de tout crime ou délit dans le but de dissimuler ou de déguiser l’origine illicite desdits fonds ou biens. Ce texte est capital, car il place l’acte de transfert au cœur de l’incrimination. Or, dans une opération de transfert de fonds, l’acte matériel de transfert est accompli par celui qui donne l’ordre de transférer, c’est-à-dire l’émetteur, et non par celui qui reçoit les fonds. Le bénéficiaire d’un transfert ne transfère rien : il reçoit. La grammaire de la loi est ici sans ambiguïté. Si l’État mauritanien soutient que des fonds ont été transférés vers des blogueurs, l’acte de transfert, au sens pénal, a été matériellement réalisé par ceux qui ont initié l’opération depuis la Mauritanie.

Cette première observation se renforce lorsqu’on examine la nature de l’infraction sous-jacente que l’État invoque pour caractériser le blanchiment. 

L’État mauritanien, dans le dossier des blogueurs, invoque non pas le financement du terrorisme, mais le chantage et l’extorsion. Pour que le blanchiment soit constitué, il faut que les fonds transférés proviennent d’une infraction sous-jacente. Si les fonds proviennent d’une extorsion ou d’un chantage, l’infraction sous-jacente est commise par celui qui exerce la pression, non par celui qui reçoit de l’argent. Mais dans l’hypothèse où l’argent est envoyé de Mauritanie vers l’étranger, les fonds proviennent d’abord de ceux qui les détiennent en Mauritanie. Si ces fonds sont le produit d’une extorsion, l’extorqueur initial se trouve en Mauritanie, puisque c’est lui qui a soutiré les fonds. 

L’émetteur du transfert est donc celui qui a eu la maîtrise matérielle des fonds litigieux sur le territoire mauritanien. C’est lui qui les a placés dans le circuit bancaire, qui a choisi le bénéficiaire, le montant et le moment de l’opération. C’est lui, en définitive, qui a commis l’acte de placement, premier stade du blanchiment selon la typologie généralement admise.

La responsabilité de l’émetteur est également commandée par les règles de compétence pénale. La Mauritanie, comme tout État souverain, exerce sa compétence répressive sur les infractions commises sur son territoire. La détention et l’utilisation des fonds avant leur transfert se produisent nécessairement en Mauritanie, puisque c’est depuis la Mauritanie que les fonds sont émis. 

L’émetteur est donc celui qui a détenu et utilisé les fonds sur le territoire mauritanien, avant de les transférer. Le bénéficiaire, résidant à l’étranger, n’a ni détenu ni utilisé ces fonds en Mauritanie : il les reçoit à l’étranger, après que le transfert a été exécuté. La compétence territoriale de la Mauritanie s’exerce donc pleinement à l’égard de l’émetteur, et non à l’égard du récepteur, sauf à ce que l’État démontre que le récepteur a lui-même commis un acte sur le territoire mauritanien, ce qu’il n’a pas fait.

Les règles de preuve confirment cette analyse. L’article 386 du Code de procédure pénale mauritanien consacre la liberté de la preuve, mais ce texte est indissociable du principe selon lequel le devoir de rapporter la preuve, suivant des procédés loyaux, incombe à l’accusation. Or, la preuve la plus directe et la plus accessible d’un transfert de fonds se trouve dans les documents bancaires de l’émetteur, à savoir l’ordre de transfert, le bordereau de dépôt, le relevé de compte et l’identification du donneur d’ordre. 

Ces documents sont conservés en Mauritanie, par les banques et les établissements financiers soumis à la loi de 2005-048. L’article 34 de cette loi impose aux institutions financières de déclarer sans délai à la CANIF toute opération suspecte, en précisant l’identité du client et, s’il y a lieu, du bénéficiaire de l’opération, ainsi que le type d’opération déclarée suspecte et ses détails, y compris le montant, la monnaie, la date, les parties prenantes, le numéro du compte et les détails relatifs à son titulaire. Si un transfert suspect a été effectué depuis la Mauritanie, il existe nécessairement une déclaration de soupçon mentionnant l’identité du client émetteur et les détails du compte débité.

 L’État qui affirme avoir retracé des transferts dispose donc, dans les archives de la CANIF, des éléments d’identification de l’émetteur. C’est vers lui que l’enquête aurait dû se diriger en priorité.

L’architecture technique du système Bankily et les plafonds imposés par la Banque Centrale de Mauritanie renforcent cette conclusion. Les opérations via le service Gimtel sont limitées à cinquante mille ouguiyas par transaction et par jour. Ces plafonds signifient qu’un transfert de sommes importantes vers l’étranger ne peut être réalisé en une seule opération. Il doit être fragmenté en de multiples transactions, sur plusieurs jours, éventuellement par plusieurs comptes ou plusieurs prestataires. Or, cette fragmentation est précisément le type de comportement qui déclenche l’obligation de déclaration de soupçon.

 Chaque opération fractionnée, si elle est inhabituelle par son montant, sa fréquence ou sa destination, doit être signalée à la CANIF. L’émetteur qui orchestre cette fragmentation depuis la Mauritanie est donc celui qui génère les déclarations de soupçon. C’est lui qui apparaît dans les documents bancaires comme le donneur d’ordre. C’est lui, en définitive, que les autorités peuvent identifier avec certitude, parce que c’est lui qui a physiquement agi sur le territoire mauritanien.

À l’inverse, la situation du bénéficiaire à l’étranger est beaucoup plus incertaine du point de vue de la preuve. L’État mauritanien ne peut pas, à partir de son seul territoire, établir avec certitude que le bénéficiaire a reçu les fonds, sauf à obtenir une coopération internationale. Or, aucune coopération de ce type n’a été rendue publique dans le dossier des blogueurs. Les autorités se contentent d’affirmer avoir retracé des transferts, sans produire les preuves de réception à l’étranger. Cette carence est d’autant plus significative que, dans une logique de blanchiment, le bénéficiaire d’un transfert n’est pénalement responsable que s’il est établi qu’il savait que les fonds provenaient d’une infraction. La connaissance de l’origine illicite des fonds est un élément constitutif de l’infraction. Or, cette connaissance est beaucoup plus difficile à prouver pour un bénéficiaire à l’étranger que pour un émetteur en Mauritanie, qui a lui-même manipulé les fonds à leur point d’origine.

Il faut enfin souligner que, si l’État mauritanien persiste à poursuivre les bénéficiaires plutôt que les émetteurs, il s’expose à une contradiction juridique insurmontable. L’infraction sous-jacente, à savoir le chantage ou l’extorsion, est, dans l’hypothèse de transferts depuis la Mauritanie, commise par celui qui a soutiré les fonds en Mauritanie, c’est-à-dire l’émetteur. C’est donc l’émetteur qui encourt cumulativement la peine de l’infraction sous-jacente et celle du blanchiment. Le bénéficiaire, s’il est de bonne foi, n’encourt rien. S’il est de mauvaise foi, il n’encourt que la peine du blanchiment, et non celle de l’infraction sous-jacente, à moins d’être lui-même l’auteur du chantage ou de l’extorsion, ce qui, dans l’hypothèse d’un blogueur à l’étranger recevant des fonds, n’est pas démontré.

La conclusion s’impose donc avec la rigueur d’une déduction juridique. Si l’État mauritanien accuse les blogueurs de recevoir de l’argent de Mauritanie, la responsabilité pénale première incombe à ceux qui, depuis la Mauritanie, ont émis les transferts.

Ce sont eux qui ont accompli l’acte matériel de transfert, qui ont détenu et utilisé les fonds sur le territoire mauritanien, qui ont généré les déclarations de soupçon à la CANIF, et qui apparaissent dans les documents bancaires comme les donneurs d’ordre. L’État dispose, dans ses propres archives et dans celles des institutions financières placées sous sa supervision, de tous les éléments nécessaires pour les identifier. S’il ne le fait pas, ce n’est pas parce que la preuve est impossible à rapporter, mais parce que la poursuite des émetteurs ne sert pas la finalité politique qu’il poursuit, qui est de faire taire les blogueurs en frappant leurs familles.

 L’incapacité économique des blogueurs et travailleurs mauritaniens aux États-Unis et au Canada

L’État mauritanien soutient, à l’appui des arrestations du 28 septembre 2026, que des milliers de transactions auraient été effectuées depuis la Mauritanie vers des blogueurs résidant à l’étranger, principalement aux États-Unis et au Canada. Cette affirmation, pour être crédible, suppose que les intéressés disposent de revenus suffisants pour justifier de tels flux. Or, l’examen des données disponibles sur la situation économique réelle des migrants mauritaniens en Amérique du Nord révèle une réalité diamétralement opposée. Non seulement ces travailleurs ne disposent pas des capacités financières nécessaires pour émettre ou recevoir des transferts d’ampleur, mais leur situation est celle d’une précarité structurelle qui rend l’hypothèse de transferts monumentaux non pas simplement improbable, mais matériellement impossible.

La communauté mauritanienne aux États-Unis s’est constituée, pour une large part, dans le cadre d’une migration récente et souvent irrégulière. En 2023, environ deux mille Mauritaniens sont arrivés dans la petite ville de Lockland, dans l’Ohio, augmentant la population de cette localité de plus de 50% en quelques mois. Cette migration s’est faite dans des conditions de vulnérabilité extrême. La plupart de ces migrants ont fui un pays où ils étaient persécutés pour avoir opposé une résistance au gouvernement répressif, et beaucoup ont vendu tout ce qu’ils possédaient, terres et bétail, pour financer un voyage qui coûtait dix mille dollars ou plus. 

Un migrant mauritanien, Khalidou Sy, âgé de trente-sept ans, a expliqué avoir dépensé environ vingt mille dollars, soit l’intégralité de ses économies accumulées après plus d’une décennie de travail dans une mine d’or en Mauritanie, pour financer le voyage de sa famille à travers un réseau de passeurs, via la Turquie, le Nicaragua, le Salvador, le Guatemala et le Mexique. Ce montant considérable a été intégralement consommé par les coûts de la migration elle-même, et non par des transferts vers des proches restés au pays. Une fois arrivé aux États-Unis, Khalidou Sy a certes trouvé un emploi dans une usine de fabrication de métaux et travaille également comme traducteur, mais il reconnaît lui-même ne pas encore vivre le rêve américain.

La grande majorité des migrants mauritaniens récemment arrivés se trouve dans une situation bien plus précaire. Le droit américain impose aux demandeurs d’asile d’attendre cinq mois après le dépôt de leur demande avant de pouvoir solliciter un permis de travail, et le permis lui-même ne peut être accordé que six mois au moins après cette demande. Pendant cette période, les intéressés ne sont pas autorisés à travailler légalement et, par conséquent, ne perçoivent aucun revenu déclaré. La ville de Lockland a enregistré une perte de recettes fiscales estimée à deux cent mille dollars, précisément parce que les nouveaux arrivants ne peuvent pas travailler et ne génèrent donc pas d’impôts sur le revenu. Cette donnée fiscale, produite par les autorités locales elles-mêmes, constitue une preuve objective de l’absence de revenus déclarés par cette population.

Les Mauritaniens qui parviennent à travailler le font souvent dans l’économie informelle, où les salaires sont bas et les protections sociales inexistantes. Les salaires horaires dans ces secteurs se situent généralement entre 10 et 12 dollars, ce qui, pour des semaines de travail intensives, ne permet guère d’accumuler une épargne significative après déduction des frais de logement, de nourriture et de transport. Le coût de la vie aux États-Unis constitue un facteur aggravant qui réduit drastiquement la capacité d’épargne des migrants. Les données comparatives montrent qu’un budget mensuel de 3000 dollars aux États-Unis équivaut à environ 1 755 dollars en Mauritanie, ce qui signifie que le coût de la vie américain est supérieur de près de 61 % à celui de la Mauritanie pour un même niveau de vie. À Sacramento, en Californie, il faudrait disposer d’au moins 4000 dollars par mois pour maintenir le niveau de vie qu’un revenu de 89000 ouguiyas permet à Nouakchott. Le logement, en particulier, représente un poste de dépense écrasant : les loyers dans les zones urbaines américaines sont supérieurs de 77% à 105% à ceux de Nouakchott selon les villes. À Lockland, de nombreux résidents mauritaniens vivent dans des appartements surpeuplés, avec jusqu’à dix personnes dans un deux-pièces, une situation qui a entraîné une augmentation des appels aux services d’incendie de 200 appels supplémentaires par an.

Le Canada constitue une destination migratoire alternative pour une partie de la diaspora mauritanienne. 

Entre janvier 2023 et mars 2025, 210 citoyens de Mauritanie sont devenus résidents permanents du Canada, dont 150 par le biais de l’immigration économique, principalement par le programme des travailleurs qualifiés fédéral. La structure des coûts au Canada est comparable à celle des États-Unis, avec des loyers élevés dans les grandes villes et un coût de la vie qui absorbe l’essentiel des revenus des travailleurs peu qualifiés. 

Les Mauritaniens qui émigrent au Canada le font souvent par des voies légales, mais une fois sur place, ils occupent majoritairement des emplois dans les services, la construction ou le commerce de détail, des secteurs où les salaires, bien que supérieurs à ceux de la Mauritanie, restent modestes au regard du coût de la vie local. La capacité d’épargne de ces travailleurs est donc limitée, et leurs transferts vers la Mauritanie, quand ils existent, sont destinés à des besoins familiaux courants, soutien aux parents âgés, frais de scolarité, soins de santé, et non à des flux d’ampleur exceptionnelle.

Les statistiques officielles sur les transferts de fonds vers la Mauritanie fournissent un cadre quantitatif qui permet de situer l’ampleur réelle des flux.

 Les données de la Banque mondiale indiquent que les transferts de fonds reçus par la Mauritanie ont atteint un pic de cent soixante-huit millions sept cent mille dollars (168 700 000 ) en 2020, avant de retomber à quatre-vingt-quatorze millions cinq cent mille dollars (94 500 000 )  en 2024.

 Rapportés à la taille de l’économie mauritanienne, ces transferts représentent moins de 1% du PIB, ce qui fait de la Mauritanie le pays d’Afrique du Nord qui capte le plus faible volume de transferts de fonds. La Banque africaine de développement note que les transferts de fonds de la diaspora représentent une part marginale du PIB, moins de  1% .

Ainsi donc,  si des milliers de transactions avaient été effectuées vers un nombre restreint de blogueurs, cela représenterait une part significative des transferts totaux reçus par la Mauritanie, et ces flux apparaîtraient nécessairement dans les statistiques de la balance des paiements. Or, les données disponibles ne montrent aucune augmentation anormale des transferts vers la Mauritanie qui pourrait correspondre à un afflux soudain et massif de fonds vers des blogueurs.

L’examen de la situation économique réelle des blogueurs et des travailleurs mauritaniens aux États-Unis et au Canada révèle une réalité incompatible avec la thèse des transferts monumentaux. 

Ces migrants, pour la plupart récents, sont confrontés à des barrières légales à l’emploi, à des conditions de travail précaires et mal rémunérées, à des coûts de la vie qui absorbent l’essentiel de leurs revenus, et à des frais de transfert qui découragent les envois de fonds formels. Leur capacité d’épargne est quasi nulle, et leurs transferts, lorsqu’ils existent, sont des transferts de subsistance, non des flux de capitaux.

 Cette réalité économique s’articule avec l’analyse juridique que j'ai développée précédemment pour former une réfutation complète de la thèse officielle. 

Non seulement l’État mauritanien n’a pas produit les preuves matérielles des transferts allégués, mais il viole les principes de la charge de la preuve et de la responsabilité personnelle, et il avance une thèse que les données économiques les plus élémentaires contredisent. 

Les blogueurs mauritaniens aux États-Unis et au Canada ne sont pas des agents économiques disposant de ressources financières importantes. Ils sont, pour beaucoup, des travailleurs précaires luttant pour leur survie dans des conditions difficiles, et leur situation économique est la preuve la plus tangible de l’impossibilité matérielle des transferts qu’on leur impute. 

En persistant dans cette accusation, l’État mauritanien ne fait pas seulement preuve d’une méconnaissance des réalités économiques de sa diaspora : il révèle la nature profondément politique d’une procédure qui, faute de pouvoir se fonder sur des faits, se nourrit d’allégations que la réalité économique la plus élémentaire suffit à démentir.

La vindicte d’État et la violation du principe de responsabilité personnelle

Le droit pénal mauritanien, comme tout droit pénal moderne, repose sur le principe de la responsabilité personnelle. Nul ne peut être puni pour le fait d’un autre. 

Ce principe est consacré par la Constitution mauritanienne, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. 

En arrêtant le frère et la sœur d’un blogueur sans avoir prouvé leur participation personnelle à une infraction, les autorités violent ce principe fondamental. Aucun motif officiel n’a d’ailleurs été communiqué lors des arrestations. 

La stratégie de l’État consiste à exercer une pression psychologique sur les blogueurs exilés en ciblant leurs familles restées en Mauritanie, ce qui est contraire à l’article 9 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit le droit à la liberté et à la sécurité de la personne et interdit les arrestations ou détentions arbitraires, ainsi qu’à l’article 17 du même Pacte, qui interdit les immixtions arbitraires ou illégales dans la vie privée et familiale. La Mauritanie a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques le 17 novembre 2004 et est donc juridiquement liée par ces dispositions.

L’absence de preuves matérielles, l’arrestation de proches sans motif officiel et la disproportion entre les accusations de chantage et d’extorsion et les moyens déployés, à savoir l’arrestation de commerçants de marché et de villageois, suggèrent fortement une manipulation politique. Le journal Essahra affirme avoir obtenu de la Direction générale de la Sûreté nationale des données sur des virements et transferts, mais aucune de ces données n’a été produite dans le cadre d’une procédure judiciaire contradictoire. Elles n’ont pas été soumises à un juge, n’ont pas été discutées par la défense et n’ont pas été vérifiées par un expert indépendant. 

Une preuve non contradictoire n’est pas une preuve : c’est une allégation, qui ne saurait fonder une arrestation, a fortiori une condamnation.

Les engagements internationaux de la Mauritanie et leur violation

Lors du quatrième Examen périodique universel de la Mauritanie en janvier 2026, les États membres de l’ONU ont formulé sept recommandations relatives au droit à la liberté d’expression, reflétant les principales préoccupations de la société civile. 

Le Mexique et l’Estonie ont exhorté la Mauritanie à dépénaliser la diffamation et à réformer le Code pénal ainsi que d’autres législations afin de mettre fin à la criminalisation de l’expression pacifique, tandis que l’Allemagne et le Chili ont souligné la nécessité de renforcer la protection des journalistes, des défenseurs des droits humains, des militants et des blogueurs. 

La Mauritanie a accepté l’ensemble des recommandations relatives à la protection de la liberté d’expression. L’arrestation des familles de blogueurs en septembre 2026 s’inscrit en contradiction flagrante avec ces engagements internationaux.

Le coût en crédibilité pour un État déjà disqualifié par la corruption : l’application du principe Nemo auditur propriam turpitudinem allegans

L’affaire des arrestations des proches de blogueurs ne se déroule pas dans un vide institutionnel. 

Elle intervient dans un contexte où la crédibilité de l’État mauritanien en matière de probité publique est déjà profondément et durablement compromise. Selon l’indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, publié en février 2026, la Mauritanie obtient un score de 30 sur 100 et se classe cent trente-et-unième sur cent quatre-vingts pays, figurant parmi les cent vingt-deux nations qui ne parviennent pas à maîtriser la corruption. 

Transparency International note que les pays dont les scores restent faibles sont généralement caractérisés par des contre-pouvoirs démocratiques limités ou fragilisés, une politisation des systèmes judiciaires et l’absence de protection de l’espace civique.

 Les rapports de la Cour des comptes mauritanienne ont révélé des irrégularités financières considérables, et les observateurs notent que les secteurs stratégiques demeurent peu transparents et souvent dominés par des réseaux d’influence.

C’est précisément dans ce contexte que le principe Nemo auditur propriam turpitudinem allegans, nul n’est écouté qui allègue sa propre turpitude, prend toute sa portée. 

Ce brocard, maxime juridique, hérité du droit romain et consacré par la doctrine et la jurisprudence, pose qu’une personne ne peut se prévaloir de sa propre faute, de son propre dol ou de sa propre turpitude pour en tirer un avantage ou pour justifier une prétention. 

Il interdit à celui qui a commis un acte illicite ou répréhensible d’invoquer ce même acte pour fonder une demande, une accusation ou une poursuite. 

En d’autres termes, celui qui a violé la loi ne peut pas s’en servir comme argument pour réclamer le respect de la loi par autrui.

 L’application de cette maxime à la situation mauritanienne est, à mon avis,  d’une logique implacable. 

L’État mauritanien, dont les propres institutions sont régulièrement mises en cause pour des détournements de fonds publics, des fautes de gestion et des malversations, se présente aujourd’hui comme le défenseur de l’ordre public financier pour justifier l’arrestation de proches de blogueurs. Il invoque la lutte contre le blanchiment et le chantage, alors même que sa propre gestion des deniers publics est profondément discréditée et que les rapports officiels révèlent des irrégularités massives non systématiquement sanctionnées.

 Cette posture est juridiquement intenable au regard du principe Nemo auditur. Comment un État qui n’a pas lui-même rendu des comptes satisfaisants sur ses propres détournements peut-il exiger des familles de blogueurs qu’elles prouvent la licéité de transferts qu’il n’a lui-même jamais démontrés ?

Cette contradiction n’est pas seulement morale ou politique : elle a des conséquences juridiques concrètes. 

Le principe Nemo auditur implique que la partie qui se prévaut d’une norme doit elle-même l’avoir respectée. Or, l’État mauritanien, en arrêtant des proches sans preuve de leur participation personnelle, viole les principes élémentaires du droit pénal qu’il prétend faire respecter. En persécutant des familles pauvres sur la base d’allégations non vérifiées, alors que ses propres responsables bénéficient d’une forme d’impunité persistante pour des faits pourtant documentés, l’État détruit le peu de crédibilité qui lui restait dans la conduite d’une procédure pénale équitable. 

L’utilisation de la justice comme instrument de pression politique, dans un pays où l’indice de perception de la corruption stagne à un niveau critique et où les libertés d’expression et d’association se réduisent, ne fait que renforcer la perception d’un État qui n’a ni la légitimité ni la probité nécessaires pour se poser en gardien de la loi. 

Le coût en crédibilité est double : sur le plan interne, il alimente la défiance des citoyens à l’égard d’institutions déjà discréditées ; sur le plan international, il expose la Mauritanie à des critiques renouvelées de ses partenaires, de la société civile et des organisations de défense des droits humains, qui ne manqueront pas de souligner l’incohérence d’un État dénonçant des transferts prétendument illicites alors que ses propres comptes publics sont entachés d’irrégularités massives. 

En définitive, l’État mauritanien ne peut pas, d’un côté, s’affranchir des règles de transparence et de responsabilité qui s’imposent à lui, et de l’autre, exiger des familles de blogueurs qu’elles répondent de faits qu’il n’a jamais daigné prouver. Le principe Nemo auditur propriam turpitudinem allegans commande que celui qui invoque la loi soit le premier à la respecter : faute de quoi, sa parole n’est plus entendue, et sa justice n’est plus crédible.


En conclusion, je dirai que l’affaire des arrestations de proches de blogueurs mauritaniens en septembre 2026 n’est pas une opération de justice, mais une opération de police politique.

 L’État mauritanien, incapable de prouver ses accusations contre les blogueurs eux-mêmes, se rabat sur leurs familles dans l’espoir de les faire taire. La pauvreté de ces familles est la preuve la plus éclatante de l’absence de transferts illicites. 

Les plafonds de la Banque centrale de Mauritanie et l’architecture de Bankily rendent techniquement improbable la thèse de transferts monumentaux non déclarés. Et si des transferts ont eu lieu, la loi commande de poursuivre d’abord ceux qui les ont effectués en Mauritanie, car ce sont eux qui ont accompli l’acte matériel de transfert, détenu et utilisé les fonds sur le territoire national, généré les déclarations de soupçon et laissé dans les archives bancaires les traces les plus directes de l’opération.

Cette stratégie de vindicte collective viole le droit mauritanien, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. 

Elle expose la Mauritanie à la condamnation de la communauté internationale et à une contradiction juridique dont elle ne pourra sortir qu’en rétablissant la vérité des faits. Aggravée par un contexte de corruption systémique et par l’application du principe Nemo auditur, elle porte atteinte à la crédibilité même de l’État, déjà minée par les révélations de la Cour des comptes et par la stagnation de son indice de perception de la corruption.

 Les autorités mauritaniennes doivent libérer immédiatement les proches des blogueurs, cesser de criminaliser l’expression pacifique, produire les déclarations de soupçon de la CANIF relatives aux transferts prétendument illicites ou reconnaître leur inexistence, et poursuivre, dans le respect de la loi, les véritables auteurs des infractions financières, s’ils existent. 

La justice ne peut être ni une vengeance, ni un instrument de répression politique : elle exige que chacun soit poursuivi pour ce qu’il a fait, et non pour ce qu’un autre a fait ou aurait pu faire. Faute de quoi, la parole de l’État ne sera plus écoutée, et sa justice ne sera plus rendue.

Pr ELY Mustapha

lundi 28 septembre 2026

Le jour où Keynes (re) vint en Mauritanie. Pr ELY Mustapha

Keynes vint deux fois en Mauritanie, une première fois  en 2007 (voir l’article sur mon blog : https://haut-et-fort.blogspot.com/2007/08/le-jour-ou-keynes-vint-en-mauritanie_20.html ) et aujourd’hui en 2026, je publie, ici, les deux entretiens à quasiment 20 ans d’intervalle.

 

Lorsqu’en lundi 20 août 2007, John Maynard Keynes débarqua en Mauritanie, la première impression qu'il eut, et qu'il consigna dans ses mémoires, fut la richesse du pays en ressources naturelles… et la pauvreté des gens en ressources élémentaires. De l'eau, de l'électricité, de quoi manger : voilà ce qui manquait à un peuple assis sur le fer, l'or, le poisson et bientôt le gaz. Ce paradoxe devint pour lui un élément fondamental de réflexion, et il passa de longs mois sous une khaïma, en méditation, pour le théoriser.

Il s'appliqua notamment à comprendre le rôle que les pouvoirs publics avaient joué dans cette misère. Lui, le fervent défenseur de l'interventionnisme économique de l'État, voyait sa philosophie de l'État bienfaiteur contredite par un État qui intervient partout et ne guérit rien.

Avant de lui donner la parole, deux notions, pour que le lecteur non-initié ne se perd pas en route.

La relance budgétaire est la politique par laquelle l'État augmente ses dépenses (investissements, commandes publiques, transferts aux ménages) ou réduit les impôts, quitte à accepter un déficit, pour soutenir une demande trop faible et remettre l'économie en mouvement. C'est l'idée qui a rendu Keynes célèbre : quand les ménages et les entreprises n'achètent plus, l'État doit acheter à leur place.

Le multiplicateur keynésien est le mécanisme par lequel une dépense publique initiale produit un surcroît de revenu national plus grand qu'elle-même. L'État paie un entrepreneur ; l'entrepreneur paie ses ouvriers ; les ouvriers dépensent une partie de leur salaire chez le boutiquier ; le boutiquier dépense à son tour une partie de ce qu'il a gagné ; et ainsi de suite. Chaque ouguiya dépensée par l'État fait plusieurs tours dans l'économie avant de s'épuiser. Plus la part de chaque revenu nouveau qui est dépensée dans le pays est grande, plus le multiplicateur est fort.

Retenez bien ces deux mots en italique : dans le pays. Toute l'histoire qui suit tient en eux.

Premier entretien de 2007: l'homme enturbanné de la kebba

La première fois, c'était au temps où l'on promettait que le grand projet d'Aftout Essahli allait abreuver Nouakchott. Je l'ai rencontré par hasard, enturbanné, debout à la lisière d'une kebba, en profonde méditation devant un groupe de jeunes gens désœuvrés à l'ombre d'une baraque branlante.

Q. : Monsieur Keynes ? John Maynard Keynes, je suppose ?

Keynes : Lui-même, Sir…

Q. : Quel spectacle, n'est-ce pas ?

Keynes : Oui. Cela me rappelle les jeunes de Liverpool…

Q. : Ce n'est pas le plein emploi…

Keynes : Tout à fait. Nous ne sommes pas dans une situation de chômage incompressible, ou de courte durée. Ici, tout le monde chôme. Curieux, n'est-ce pas ?

Q. : Et pourtant, Monsieur Keynes, l'État mauritanien est plus qu'interventionniste. Cela aurait dû vous faire plaisir.

Keynes : C'est justement ce qui me fait réfléchir… Je dois revoir mon multiplicateur !

Q. : Vous pensez qu'il n'est pas applicable aux réalités économiques mauritaniennes ?

Keynes : Vous savez, depuis le temps que l'État investit et que la pauvreté reste criante, cela mérite une révision de mon modèle.

Q. : Qu'est-ce à dire ? Sommes-nous les laissés-pour-compte du « cercle vertueux de la croissance économique » ?

Keynes : Je suis certain qu'il y a quelque chose de particulier à votre économie. Voyons voir. En principe, l'activité économique repose sur le niveau de la demande effective, c'est-à-dire la demande que les agents économiques anticipent pour demain et sur laquelle ils règlent leur production d'aujourd'hui…

Q. : La demande effective est faible, et l'anticipation de cette demande par les agents économiques est quasi nulle… Il faut donc relancer la demande ?

Keynes : Effectivement. Car en relançant la demande, les entreprises accroîtront leur offre, aussitôt absorbée par cette demande. Cela générera une distribution de revenus par la relance de l'emploi, donc un accroissement des investissements des entreprises, donc une distribution de richesses, une formation brute de capital fixe, d'où la croissance économique.

Q. : Cela doit être, en principe, le processus de croissance attendu de toute économie. Mais alors, qu'est-ce qui se passe en Mauritanie ? Il y a des consommateurs, il y a une demande, il y a des entreprises et il y a l'État. Pourquoi cela ne marche-t-il pas ?

Keynes : Je crois que chez vous la demande est faible, et que l'offre l'est aussi.

Q. : Et votre multiplicateur, alors ?

Keynes : Effectivement, si la demande n'est pas forte, l'État peut relancer l'économie par la dépense publique…

Q. : Depuis qu'il existe, l'État mauritanien ne fait que dépenser… Est-ce à dire que les tenants de l'école classique, qui jugent inefficaces les politiques de relance budgétaire, ont quelque part raison ?

Keynes : Non ! Bien sûr que non ! Le problème est ailleurs. Lorsque j'ai préconisé l'interventionnisme public et le déficit budgétaire comme moyens de relancer l'économie, j'avais pensé ces solutions dans le contexte d'une économie occidentale, où l'investissement public était repris dans le circuit économique et social de la Nation.

Q. : C'est intéressant. Cela veut dire ?

Keynes : Pour être simple, voilà comment fonctionne mon multiplicateur. Lorsque l'État fait une relance budgétaire, donc lorsqu'il investit, les revenus augmentent, donc la consommation augmente. Les entreprises, pour faire face à cette consommation, augmentent leur production d'un niveau équivalent à la part du revenu consacrée à la consommation. D'où une hausse de l'emploi et une distribution de nouveaux revenus, entraînant une nouvelle vague de consommation. D'un autre côté, la part du revenu non consommée, à savoir l'épargne, augmente elle aussi, dégageant d'importants capitaux qui permettent l'investissement. Après une certaine période, l'économie s'autofinance par l'épargne réalisée grâce à l'accroissement du revenu des agents économiques.

Q. : Donc, si je comprends bien, au bout d'un certain cycle (disons cinq ans, par exemple), la relance budgétaire devient neutre tout en ayant permis, sur la période, la croissance économique.

Keynes : Il faut préciser, et c'est important, que cela ne se réalise que dans une économie dynamique, qui a des caractéristiques qui me semblent absentes de la vôtre. Mon multiplicateur a été élaboré pour une économie qui avait ses propres moyens de production. Ces moyens de production étaient mis en œuvre par des capitaux nationaux et généraient une valeur ajoutée répartie sur cette économie, valeur ajoutée dont bénéficiaient ses agents économiques en revenus supplémentaires et en épargne. Ce n'est pas le cas en Mauritanie. Je crois qu'il y a dans mon multiplicateur, quand on l'applique à votre pays, un effet que j'appellerai de « déperdition ».

Q. : De déperdition ?

Keynes : Oui. Imaginez un seau percé que l'on voudrait remplir. Chaque ouguiya que l'État verse dans l'économie devrait passer de main en main, d'un salaire à une boutique, d'une boutique à un atelier. Mais chez vous, à chaque passage, le seau fuit par deux trous. Le premier trou, ce sont les importations : l'ouguiya dépensée sert à acheter un produit fabriqué ailleurs, et c'est l'économie d'un autre pays qu'elle fait tourner. Le second trou, ce sont les détournements : l'ouguiya ne va même pas jusqu'au marché, elle s'arrête dans une poche, et de là, bien souvent, elle repart à l'étranger sous forme de villa ou de compte bancaire.

Q. : Pouvez-vous chiffrer cela pour un « nul » ?

Keynes : Prenons un exemple simple, purement illustratif. Dans une économie qui produit ce qu'elle consomme, si chacun dépense 80 ouguiyas sur chaque 100 ouguiyas de revenu nouveau et en épargne 20, le multiplicateur vaut 1 ÷ 0,2 = 5. Cent ouguiyas de dépense publique finissent par créer 500 ouguiyas de revenu national. Maintenant, supposez que sur ces 100 ouguiyas, 20 soient épargnées, 50 partent en achats de produits importés et 10 s'évaporent dans les détournements. Il ne reste que 20 ouguiyas qui font vraiment un nouveau tour dans le pays. Le multiplicateur tombe à 1 ÷ (0,2 + 0,5 + 0,1) = 1 ÷ 0,8 = 1,25. Les mêmes 100 ouguiyas de dépense publique ne créent plus que 125 ouguiyas de revenu national, au lieu de 500. Voilà la déperdition.

Q. : C'est probablement notre politique monétaire qui ne s'articule pas efficacement avec notre politique budgétaire…

Keynes : Il est important, en effet, que la politique monétaire soit combinée avec la politique budgétaire de déficit des dépenses publiques…

Q. : Quelle analyse en faites-vous ?

Keynes : Je crois que, pour la Mauritanie, tout tourne autour de la production nationale. Or celle-ci, en termes de valeur ajoutée, est quasi inexistante. Toute détermination de l'accroissement de la masse monétaire passe nécessairement par une prise en compte de l'élasticité de cette production nationale, c'est-à-dire de sa capacité à produire davantage quand on lui demande davantage. Ainsi, toute volonté d'accroître le pouvoir d'achat est forcément limitée par la faiblesse de l'appareil de production national. Augmenter les salaires équivaudrait à accroître l'inflation, puisque la monnaie supplémentaire ne trouve pas en face d'elle une offre marchande nationale correspondante. L'État se trouve alors sous contrainte extérieure : il doit importer, et s'endetter à l'extérieur, pour faire face à une demande que la production nationale ne peut satisfaire. Les conséquences en sont évidentes pour la politique monétaire, qui se trouve biaisée et dénaturée par des facteurs exogènes.

Q. : Cela signifie donc que l'on ne peut parler de politique monétaire que si l'État développe une politique industrielle et commerciale…

Keynes : On ne peut relancer l'investissement si l'État achète tout à l'étranger, y compris ses machines. Or c'est par l'investissement, y compris par le déficit budgétaire, que l'on génère la croissance, fondement du plein emploi et de l'accroissement des recettes publiques qui, cycliquement, rétabliront les équilibres budgétaires.

Q. : Cela signifie-t-il qu'en Mauritanie nous ne sommes maîtres ni de notre politique budgétaire, ni, encore moins, de la politique monétaire qui doit l'accompagner ?

Keynes : Je crois que cela est principalement dû à la nature même de l'économie et des finances publiques de votre pays. L'absence d'un tissu industriel productif et la faiblesse du pouvoir d'achat font que le déficit budgétaire ne peut pas être un moyen de relance de l'économie.

Q. : Cela est-il définitif ?

Keynes : Ce qui handicape fondamentalement, à mon avis, la croissance économique du pays et empêche les politiques de l'État (budgétaire et monétaire notamment) de jouer leur rôle, c'est que le budget est confisqué par les engagements financiers de l'État à long terme…

Q. : Et à long terme, nous sommes tous morts !

Keynes : Non, pas de précipitation. Cela, je l'ai dit dans un autre contexte… Ce qu'il faut dire, c'est que les pouvoirs publics mauritaniens ont adopté une stratégie de développement qui hypothèque durablement toute amélioration de la situation économique et sociale du pays. L'enlisement de l'État dans des projets de grande envergure, financés à coups d'endettement international, interdit toute appréciation de l'efficacité des politiques budgétaires adoptées. L'État mauritanien n'est maître ni de la quasi-totalité de ses ressources, qui proviennent de l'emprunt international, ni de ses investissements, monopolisés par des projets d'envergure. Cela se répercute nécessairement sur le développement social et économique du pays. Aucune orientation ferme vers une politique industrielle qui doterait le pays de ses outils de production, aucune stratégie d'infrastructures de base immédiates qui permettrait aux populations d'améliorer leur niveau de vie et leur environnement économique, n'est conduite dans la durée. Si les populations mauritaniennes souffrent du manque de tout, de l'eau à l'électricité en passant par les produits alimentaires, et si le niveau de vie s'est considérablement dégradé sous l'effet de la flambée des prix, du chômage et de la crise des ménages, c'est que l'État mauritanien investit ailleurs, dans des projets dont la rentabilité ne se concevra que dans plusieurs années… Et d'ici là…

Q. : Nous serons tous morts !

Keynes : Pas encore. Mais je crois que l'investissement dans des projets prioritaires, à court et moyen terme, aurait mieux aidé à aller vers le développement. Ainsi, le grand projet d'Aftout Essahli apportera probablement de l'eau jusqu'à Nouakchott, mais il n'améliorera nullement une situation industrielle et infrastructurelle qui se sera, d'ici là, fortement dégradée.

Q. : Est-ce à dire que l'État aurait dû investir dans les ressources humaines (formation, éducation, savoir-faire), dans l'amélioration du niveau de vie des populations (hôpitaux, infrastructures urbaines), dans la création d'institutions de développement (instituts de recherche, laboratoires), dans la maîtrise des technologies, dans le développement d'un tissu industriel et commercial compétitif, et dans le renforcement et l'assainissement des systèmes financiers et bancaires, supports de l'économie, avant d'entamer de tels projets d'envergure, qui monopolisent ses ressources et laissent les populations démunies et le pays sans ressources ni infrastructures ?

Keynes : D'autant plus qu'il faut savoir que ces grands projets, jusqu'à leur réalisation, réduiront à néant toute velléité de l'État d'adopter une politique budgétaire visant à relancer l'investissement et la croissance. En effet, outre qu'ils accaparent ses ressources, le financement de ces projets, qui provient de l'emprunt étranger, servira à payer des compagnies étrangères, maîtres d'œuvre des projets, qui fourniront les biens (machines, outils) et les services (ingénieurs, techniciens), et tout cela depuis l'étranger ! Cela signifie que l'État ne réalisera pas, grâce à ces investissements, une distribution de revenus à l'échelle nationale, la main-d'œuvre qualifiée étant étrangère, ni ne participera au financement d'une industrie nationale qui fournirait les machines et les outils. Donc pas d'accroissement de revenus, pas de création de valeur ajoutée par des entreprises nationales, inexistantes. L'économie de votre pays ne bénéficiera pas de l'investissement réalisé par l'État. Je l'ai dit : une politique budgétaire ne se conçoit que par une capacité de maîtrise des flux financiers budgétaires et une politique monétaire appuyée sur une politique industrielle. Il ne sert à rien de relancer l'investissement si l'on acquiert ses machines à l'étranger, et de surcroît si on les acquiert par un endettement qui n'est pas contrebalancé par une politique de croissance permettant son remboursement.

Q. : Vous me semblez très pessimiste, Monsieur Keynes…

Keynes : Et vous, ne l'êtes-vous pas ?

Q. : Je crois que je vais me tourner vers les monétaristes… Ils sont moins keynésiens.

Keynes me regarda d'un œil réprobateur, remit son turban qui pendait à son cou, prit un air de philosophe qui siérait bien à Hayek, et dit :

Keynes : Keynésien ou pas, je crois que ce qui vous manque en Mauritanie, ce n'est pas la théorisation de ce qui arrive à votre économie. C'est l'intégrité des hommes qui la dirigent.

Q. : L'intégrité ? m'écriai-je. Oui, je le crois aussi. Mais n'aurions-nous pas dû commencer par là, Monsieur Keynes ?

Il eut un hochement de tête et s'en alla. Et pendant que sa silhouette enturbannée disparaissait derrière les quelques baraques de cette banlieue nauséabonde, je me disais que si John Maynard Keynes avait posé le pied ici, c'est que nous en valions bien la peine. Allez savoir pourquoi.

Entre deux visites : de l'intégrité et de l'économie

J'ai longtemps cru que cette dernière phrase de Keynes était une boutade. Elle est en réalité la conclusion la plus technique de tout l'entretien.

Relisons le calcul du seau percé. Le premier trou, celui des importations, est une affaire de structure : on ne bâtit pas une industrie en un budget. Mais le second trou, celui des détournements, est une affaire d'hommes. Un pays qui importe plus de 70 % de ses besoins alimentaires et dont plus de 99 % des exportations de biens proviennent des industries extractives a déjà un multiplicateur fragile. S'il y ajoute une administration où chaque marché public laisse une commission en chemin, il n'a plus de multiplicateur du tout : il a un diviseur.

C'est pourquoi l'intégrité n'est pas un supplément d'âme que l'on ajouterait à l'économie une fois les équations résolues. Elle est une variable de l'équation. Tant qu'elle vaut zéro, toutes les relances budgétaires du monde se perdent dans le sable, et Keynes a raison de dire que la théorie ne manque pas : ce sont les théoriciens qui manquent de gardiens honnêtes.

Second entretien : Keynes revient, en 2026

Je ne pensais pas le revoir. Et pourtant, un soir de 2026, par une chaleur à fendre les pierres, je le retrouvai au même endroit. La baraque branlante avait été remplacée par une autre, tout aussi branlante. Les jeunes gens désœuvrés étaient d'autres jeunes gens, tout aussi désœuvrés. Keynes, lui, n'avait pas changé : même turban, même regard, un épais dossier sous le bras.

Q. : Monsieur Keynes ! Vous revenez ?

Keynes : On m'a dit que votre pays avait enfin suivi mes conseils. On m'a parlé d'un plan de relance. En bon keynésien, je suis venu voir le multiplicateur à l'œuvre.

Q. : Ah, le plan de relance… C'était en 2020, au sortir de la pandémie. Un « programme prioritaire élargi » de 24,2 milliards de nouvelles ouguiyas, soit plus de 240 milliards d'anciennes, étalé sur trente mois, de 2020 à 2022. On l'a présenté comme représentant 8,5 % du PIB. Objectif affiché : 52 000 emplois.

Keynes, les yeux brillants : 8,5 % du PIB ! Voilà une relance digne de ce nom. Avec un multiplicateur même modeste, cela aurait dû transformer le pays. Qu'a-t-on construit ?

Q. : Le projet le plus visible, ce sont des échangeurs routiers à Nouakchott. Une dizaine.

Keynes : Des échangeurs… Et les voitures qui passent dessus ?

Q. : Pour une bonne part, des épaves que personne n'a retirées de la circulation. On a construit les rampes avant d'assainir le parc automobile et de contrôler les permis.

Keynes, soupirant : Toujours le « matériel » avant le « logiciel ». Et les 52 000 emplois ?

Q. : Neuf mois après l'annonce, on n'en voyait pas les résultats. Aujourd'hui, le chômage atteint 13,12 % à la fin de 2025, contre 12,29 % un an plus tôt. Chez les jeunes, 22,17 %. Chez les femmes, 21,29 %. Et à peine 42 % des personnes en âge de travailler participent au marché du travail.

Keynes : Donc le chômage a augmenté après la relance. Et la pauvreté ?

Q. : La pauvreté monétaire est passée de 31,8 % de la population en 2019 à 34,3 % en 2023. Elle a augmenté précisément pendant les années de la relance.

Keynes, ouvrant son dossier : Voilà qui confirme ma déperdition, et même au-delà. Mais je voudrais comprendre une chose. Qui devait exécuter ce plan ?

Q. : L'administration, bien sûr.

Keynes : Et que vaut-elle, votre administration ?

Q. : On a pu calculer, à l'époque, que l'administration contribuait pour moins de 7 % au PIB tout en absorbant plus de 54 % des dépenses budgétaires. En 2020, son budget de fonctionnement, hors service de la dette, représentait 33,11 milliards d'ouguiyas sur 60,99 milliards de dépenses : 33,11 ÷ 60,99 = 54,3 %.

Keynes : Autrement dit, vous avez confié une relance à une machine qui consomme plus de la moitié du carburant pour produire moins d'un quatorzième de la route. Le montant d'un investissement importe moins que ceux qui le mettent en œuvre. C'est une loi que j'aurais dû écrire en tête de ma Théorie générale.

a) Le budget qu'on vote et celui qu'on exécute

Keynes : Laissons la relance de 2020. Parlez-moi de l'ordinaire. L'État vote chaque année un budget ; l'exécute-t-il ?

Q. : C'est tout le problème. Prenez l'année 2025. À la fin du mois d'août, le secteur de l'énergie n'avait exécuté que 33,91 % de ses crédits, sur 6,92 milliards d'ouguiyas votés pour le ministère. L'hydraulique et l'assainissement, 45,61 %, sur 4,82 milliards. Pendant ce temps, la ligne des « dépenses communes » était exécutée à 90,67 %. L'Assemblée nationale à 75,32 %. La Haute Cour de justice à près de 82 %.

Keynes, relisant : Attendez. Votre peuple manque d'eau et d'électricité ; ce sont les deux dépenses qui ont le plus fort effet d'entraînement sur l'économie, car un atelier sans courant ne produit rien et un ménage sans eau ne fait rien d'autre que chercher de l'eau. Et ce sont précisément celles-là que vous n'exécutez qu'au tiers ou à moins de la moitié, tandis que les dépenses de fonctionnement les plus discrétionnaires sont exécutées à plus de 90 % ?

Q. : C'est exactement cela.

Keynes : Ce n'est pas une politique budgétaire, c'est une politique budgétaire à l'envers. Une relance consiste à dépenser là où chaque ouguiya en fait naître d'autres. Vous faites le contraire : vous dépensez là où chaque ouguiya s'arrête, et vous épargnez là où elle aurait circulé. Les pénuries dont vous souffrez ne viennent pas d'un manque de ressources : elles viennent de crédits votés et non consommés.

Q. : Et l'été 2026 nous en a donné une illustration cruelle : deux postes de transformation de Nouakchott ont brûlé, et six communes de la capitale ont été plongées dans le noir pendant plusieurs jours de canicule.

Keynes : Je n'ai pas besoin qu'on m'explique le reste.

b) Quand l'argent manque : qui paie ?

Keynes : Et quand les recettes rentrent mal ? Car j'imagine qu'elles rentrent mal.

Q. : En 2025, le Trésor attendait 110,1 milliards d'ouguiyas de recettes. Il en a encaissé 91,9. Il manquait 18,2 milliards, soit 16,5 % de ce qu'il avait prévu.

Keynes : Un keynésien vous dirait : dans ce cas, on maintient la dépense productive et l'on accepte un déficit temporaire. Qu'avez-vous fait ?

Q. : Les dépenses dites prioritaires (le développement rural, les communes, les comptes des collectivités) ont été amputées de 20,8 %, soit 14,9 milliards d'ouguiyas. À elles seules, elles ont absorbé plus des trois quarts du manque. Dans le même temps, le service de la dette a été payé 21,7 % au-dessus de ce qui était prévu, et l'on a émis 77,3 milliards de bons du Trésor au lieu des 54,2 prévus : 42,6 % de plus.

Keynes, posant son dossier : Laissez-moi reformuler, pour être sûr d'avoir compris. Face au manque, vous avez coupé ce qui nourrit les campagnes et les communes, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus élevé, parce qu'elle est dépensée sur place, en mil, en maçons, en puits. Et vous avez surpayé les créanciers, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus faible, puisqu'elle quitte le circuit ou dort dans les bilans bancaires. Puis vous avez emprunté davantage à court terme pour rembourser ce qui arrivait à échéance.

Q. : C'est cela.

Keynes : C'est l'austérité pour les pauvres et la générosité pour les prêteurs. Je n'ai jamais rien écrit de tel. Même mes adversaires n'ont jamais rien écrit de tel.

c) Le gaz, enfin

Keynes : On m'a pourtant dit que vous aviez désormais du gaz. Avec le gaz, vous devriez pouvoir financer une vraie relance sans emprunter.

Q. : Le premier gaz naturel liquéfié du champ Grand Tortue Ahmeyim, que nous partageons avec le Sénégal, est sorti au début de 2025. La capacité est de 2,7 millions de tonnes par an. En 2025, 1,38 million de tonnes ont été exportées, soit à peine plus de la moitié de la capacité. Les exportations mauritaniennes de gaz ont été évaluées à environ 237 millions de dollars.

Keynes : 237 millions de dollars… Et combien de ces millions sont-ils entrés dans le budget ?

Q. : C'est une excellente question, que nos propres documents budgétaires ne tranchent pas : le même document de programmation budgétaire donne, pour les recettes gazières de 2025, tantôt 7,4 milliards d'ouguiyas, tantôt 1,73 milliard. Quatre fois plus dans le résumé que dans le détail.

Keynes : Un pays qui ne sait pas combien son gaz lui rapporte ne peut pas faire de politique budgétaire avec son gaz. Et le gaz lui-même : est-il transformé chez vous ? Crée-t-il des emplois chez vous ? Achète-t-il chez vous ses tuyaux, ses ingénieurs, ses navires ?

Q. : Pour l'essentiel, non.

Keynes : Alors c'est l'Aftout Essahli en plus grand. L'investissement est venu de l'étranger, les machines de l'étranger, les techniciens de l'étranger, et le produit repart à l'étranger. Le multiplicateur d'un gisement offshore, pour l'économie qui l'entoure, est à peu près celui d'un navire qui passe au large.

d) Le fonds qui prête aux riches

Keynes : Et ce que vous touchez, qu'en faites-vous ? Vous l'épargnez, j'espère, pour les générations futures ?

Q. : Il existe un Fonds national des revenus des hydrocarbures, alimenté depuis 2006. Il contient 214,5 millions de dollars. Il est officiellement « domicilié » à la Banque de France.

Keynes : Voilà une maison respectable.

Q. : Sauf que l'argent n'y est pas. En 2025, le fonds a perçu 14,7 millions de dollars d'intérêts. La Banque de France en a versé 1,7 %. Une banque koweïtienne en a versé 62,3 %. L'argent est placé en dépôts à terme, rémunérés entre 3,9 % et 4,9 %.

Keynes : Et pendant ce temps, à quel prix l'État mauritanien emprunte-t-il ?

Q. : La Banque centrale a fixé son taux directeur à 6 % en 2025, puis l'a relevé d'un demi-point en mai 2026. Et c'est sur ce marché intérieur, où l'argent coûte au moins cela, que le Trésor a émis 42,6 % de bons de plus que prévu.

Keynes éclata d'un rire qui fit fuir les chèvres.

Keynes : C'est magnifique. Vous prêtez à 3,9 % aux banques du Golfe et vous empruntez chez vous à plus de 6 %. Vous êtes le seul pays au monde qui finance les riches pour s'endetter auprès des siens. Et ces intérêts, que représentent-ils ?

Q. : Environ 584 millions d'ouguiyas. Rapportés aux 15 milliards retirés au développement rural et aux collectivités en 2025, cela fait 3,9 %. Et le fonds tout entier, 214,5 millions de dollars, ne couvre même pas les deux tiers d'une seule année de ces coupes.

Keynes : Donc votre épargne de vingt ans ne pèse pas une année de vos renoncements. Ce n'est pas un fonds pour les générations futures, c'est une tirelire qui rapporte moins que ce que coûte l'emprunt qu'elle aurait permis d'éviter.

e) Le budget confisqué, près de vingt ans après

Keynes : La dernière fois, je vous avais dit que votre budget était confisqué par les engagements de long terme. Où en est-on ?

Q. : Le service de la dette absorbe plus de 25 % des recettes budgétaires, davantage que la santé et l'éducation réunies. En 2026, les intérêts de la dette atteignent 5,08 milliards d'ouguiyas, en hausse de 27,6 % en un an. La loi de finances initiale de 2026 annonce un investissement en hausse de 15,9 %.

Keynes : Un investissement en hausse, voilà une bonne nouvelle sur le papier. Mais vous m'avez montré que le papier ne s'exécute pas. En 2025, on a voté pour l'énergie et exécuté pour les dépenses communes ; on a promis au développement rural et payé aux créanciers. Qu'est-ce qui me garantit que 2026 sera différente ?

Q. : Rien.

Keynes : Alors ma réponse de la première fois tient toujours. Je vous ai parlé d'un multiplicateur à déperdition. En 2026, j'ajoute un chapitre à ma théorie : le multiplicateur inversé. C'est celui d'un État qui, en période de difficulté, coupe la dépense qui multiplie et protège celle qui divise. Chez vous, la relance budgétaire n'a pas échoué parce que ma théorie est fausse. Elle a échoué parce qu'on ne l'a jamais appliquée : on a dépensé, ce qui n'est pas la même chose.

Q. : Que faudrait-il faire, alors ?

Keynes : Ce que je vous disais déjà, et que vous n'avez pas fait. Exécuter d'abord les crédits de l'eau, de l'électricité, des écoles, des centres de santé et des campagnes, parce que ce sont eux qui font tourner votre économie à l'intérieur de vos frontières. Acheter chez vous tout ce qui peut l'être. Exiger que le gaz, le fer, l'or et le poisson laissent de la valeur ajoutée sur votre sol et non seulement des redevances dans vos caisses. Placer l'épargne du fonds des hydrocarbures de manière à ce qu'elle rapporte au moins ce que coûte votre propre dette, ou l'utiliser pour éviter cette dette. Publier ce que l'on dépense, là où on le dépense. Et punir ceux qui percent le seau.

Q. : C'est-à-dire, encore et toujours…

Keynes : L'intégrité des hommes. Je vous l'avais dit. Vous m'aviez répondu qu'il aurait fallu commencer par là. Près de vingt ans ont passé, et vous n'avez toujours pas commencé.

Il referma son dossier, rajusta son turban et s'éloigna vers les baraques. Cette fois, il ne se retourna pas. Je crus l'entendre murmurer qu'à long terme nous serions tous morts, mais qu'ici, on ne se donnait même pas la peine d'attendre le long terme.

Et je restai là, devant les jeunes gens désœuvrés, à me demander combien de fois encore il faudrait que Keynes vienne en Mauritanie pour que nous comprenions enfin ce qu'il était venu nous dire.

Pr ELY Mustapha

 



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Poésie de la douleur.