samedi 5 septembre 2026

Terres de la vallée, dîners du Golfe : l’investissement émirati dans la vallée du fleuve en Mauritanie. Pr ELY Mustapha



Des entreprises des Émirats arabes unis (EAU) multiplient depuis plusieurs années les acquisitions et locations de vastes terres agricoles en Afrique, dont la Mauritanie, au nom de la « sécurité alimentaire » du Golfe. Dans la vallée du fleuve Sénégal, zone stratégique pour l’irrigation et les cultures de contre-saison, ces opérations s’inscrivent dans un contexte foncier déjà explosif, marqué par des expropriations historiques, un droit national ambigu et des traités internationaux qui protègent davantage les investisseurs que les paysans.

Une stratégie golfo-africaine de « ferme offshore »

Les Émirats, État désertique qui importe environ 90% de son alimentation, ont fait de l’acquisition de terres agricoles à l’étranger un pilier de leur politique de sécurité alimentaire. Leur stratégie nationale (2018, actualisée dans une vision 2051) encourage explicitement l’achat ou la location de terres arables hors du territoire national pour y produire blé, riz, luzerne, fruits à haute valeur, puis exporter vers le Golfe.

Selon plusieurs enquêtes récentes, les entreprises émiraties ont signé au moins 56 accords fonciers agricoles en Afrique, avec 14 autres en négociation, du Soudan à l’Éthiopie, en passant par l’Angola, le Zimbabwe, le Kenya, le Liberia… et la Mauritanie. Ces projets couvrent des millions d’hectares et sont souvent présentés comme des « investissements pour le développement », alors qu’ils fonctionnent comme une externalisation de la sécurité alimentaire émiratie sur des terres africaines.

Dans ce schéma, la vallée du fleuve Sénégal fait figure de cible logique : c’est l’une des rares zones mauritaniennes où l’irrigation à grande échelle est techniquement et économiquement viable, avec des sols alluviaux fertiles et un accès à l’eau du fleuve.

La Mauritanie : un potentiel agricole convoité, un foncier sous tension

La Mauritanie dispose d’environ 513 000 hectares de terres arables, dont une part importante se situe dans la vallée du fleuve Sénégal, au sud du pays. Pourtant, plus de 70% des besoins alimentaires nationaux sont encore importés, ce qui pousse l’État à promouvoir les investissements agricoles, y compris étrangers, au nom de la « souveraineté alimentaire ».

Des appels d’offres récents illustrent cette dynamique : la Société nationale de développement rural (SONADER) et le ministère de l’Agriculture ont mis en concession des milliers d’hectares dans le marigot de Sokam (plus de 8 000 ha) et à Keur Macène, sous forme de baux emphytéotiques agricoles, avec des stations de pompage gérées par l’État et des tarifs incitatifs pour les investisseurs. Des décrets de concession provisoire continuent d’être adoptés au profit de sociétés agro-industrielles dans la vallée.

Parallèlement, des projets d’infrastructure majeurs, comme le pompage d’eau du fleuve Sénégal pour alimenter des villes de l’intérieur (projet de Kiffa, financé en partie par les EAU, l’Arabie saoudite, le Koweït, etc.), renforcent la valeur stratégique de cette zone et la pression sur la ressource en eau.

Mais ce « potentiel » est aussi un champ de conflits. Le foncier dans la vallée du fleuve reste marqué par :

-          L’absence de titres fonciers originaux fiables et d’inventaire complet des terres agricoles, ce qui complique tout arbitrage impartial.

-          Un héritage d’expropriations massives, notamment lors des événements de 1989, où des milliers de paysans haalpulaaren et autres Afro-Mauritaniens ont été expulsés, leurs terres confisquées et redistribuées à des Beydhans ou à des Haratines.

-          Des tensions communautaires récurrentes, comme à Aere M’Bar (Brakna), où des incidents fonciers ont abouti à un « pacte de paix » jugé par certains observateurs comme un accord politique permettant en réalité l’accaparement de milliers d’hectares au profit de sociétés étrangères, en violation des procédures légales et du droit coutumier local.

Dans ce contexte, toute nouvelle concession de grande ampleur, surtout à des acteurs étrangers, est perçue par une partie des populations riveraines comme une continuation de cette logique d’expropriation.

Droit national : entre domaine de l’État et droits coutumiers ignorés

Sur le plan juridique, la Mauritanie affirme que « la terre appartient à la nation » et que chaque Mauritanien a le droit d’en être propriétaire conformément à la loi. Dans les faits, cependant, le régime foncier est dominé par le domaine privé de l’État, qui peut attribuer des terres par bail, concession ou vente, souvent sans reconnaissance effective des droits coutumiers ou des occupations de fait.

Les textes en vigueur (ordonnances foncières, lois sur le domaine de l’État, codes d’investissement) permettent à l’administration de classer comme « vacantes » ou « non mises en valeur » des terres utilisées de façon traditionnelle par des communautés paysannes ou pastorales, facilitant ainsi leur attribution à des investisseurs nationaux ou étrangers. L’absence de titres formels pour les petits exploitants de la vallée rend ces derniers particulièrement vulnérables face aux grandes concessions étatiques.

Par ailleurs, l’Agence de promotion des investissements en Mauritanie (APIM) facilite activement l’accès au marché pour les investisseurs étrangers, en les mettant en relation avec les administrations et en leur offrant des avantages liés au Code des investissements. Dans ce cadre, les terres de la vallée sont présentées comme un actif à valoriser, plus que comme un patrimoine foncier à protéger.

Droit international : des traités qui protègent l’investisseur, des normes qui protègent les paysans

La Mauritanie et les Émirats arabes unis ont signé en 2015 un accord bilatéral de promotion et de protection des investissements (BIT), toujours en vigueur. Ce type de traité offre aux investisseurs émiratis en Mauritanie un ensemble de garanties :

-          Traitement juste et équitable, protection pleine et entière contre les mesures discriminatoires ;

-          Interdiction de l’expropriation directe ou indirecte, sauf pour utilité publique, de manière non discriminatoire et avec une indemnisation « prompte, adéquate et effective » ;

-          Accès à l’arbitrage international (notamment via le CIRDI) en cas de litige avec l’État hôte.

Concrètement, si l’État mauritanien décidait, sous pression sociale ou pour des raisons environnementales, de réduire ou de résilier une concession accordée à une société émiratie dans la vallée, l’investisseur pourrait engager une procédure d’arbitrage international et réclamer des indemnités substantielles. Cela crée un effet disciplinaire puissant sur les gouvernements africains, qui hésitent à remettre en cause des accords fonciers même contestés localement.

Dans le même temps, le droit international offre aussi des instruments de protection des droits fonciers et de la souveraineté alimentaire, mais ils restent largement non contraignants ou peu appliqués :

-          Les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT) de la FAO, adoptées en 2012, reconnaissent la nécessité de protéger les droits fonciers individuels et collectifs, notamment face aux achats massifs de terres agricoles, et appellent à la transparence, à la participation des communautés et au respect des droits coutumiers.

-          Le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (TIRPAA) et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans (UNDROP) affirment le droit des agriculteurs à conserver, utiliser, échanger et vendre leurs semences, ainsi qu’à participer aux décisions nationales sur les ressources génétiques.

-          Des jurisprudences récentes, comme celle de la Haute Cour du Kenya en 2025, ont commencé à intégrer l’UNDROP comme référence juridique pour protéger les droits semenciers et la souveraineté alimentaire face aux législations nationales restrictives.

Cependant, ces normes protectrices des paysans n’ont pas la même force contraignante que les BIT, et leur invocation devant les tribunaux nationaux ou internationaux reste encore marginale, surtout dans des contextes où le pouvoir de négociation des communautés rurales est faible.

Économie politique : qui gagne, qui perd ?

Du point de vue économique, le modèle émirati en Afrique repose sur une inversion de la souveraineté alimentaire : des pays souvent en situation d’insécurité alimentaire (Soudan, Éthiopie, Zimbabwe, Mauritanie) voient leurs meilleures terres irrigables et leurs ressources en eau orientées prioritairement vers la production pour l’exportation vers le Golfe.

Les arguments avancés par les promoteurs de ces projets sont classiques :

-          Création d’emplois agricoles et agro-industriels ;

-          Transfert de technologies (pivots d’irrigation, gestion hydrique, chaînes de froid, etc.) ;

-          Intégration dans des réseaux internationaux de distribution.

Mais les risques sont tout aussi documentés :

-          Monocultures intensives (blé, riz, luzerne, fruits) dans des zones arides ou semi-arides, avec une pression accrue sur les nappes phréatiques et les sols ;

-          Déplacement de petits producteurs et pastoralistes, même lorsque les terres sont officiellement classées comme « inutilisées » ou « marginales » ;

-          Conflits fonciers et érosion des droits coutumiers, en particulier pour les communautés qui ne disposent pas de titres formels.

Dans la vallée du fleuve Sénégal, ces dynamiques se superposent à un passif humanitaire et foncier non résolu (expropriations de 1989, déplacements de populations noires, redistribution des terres à d’autres groupes), ce qui rend toute nouvelle concession sensible politiquement et socialement.

Influence géopolitique : la Mauritanie dans la sphère golfo-arabe

Au-delà de l’aspect purement agricole, ces investissements fonciers s’inscrivent dans une stratégie plus large d’influence des EAU en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Les Émirats utilisent l’investissement direct, l’aide au développement, les partenariats sécuritaires et les accords commerciaux pour tisser un réseau d’influence qui passe par les ports, les corridors logistiques, les bases militaires… et les terres agricoles.

En Mauritanie, cette influence se traduit aussi par :

-          Un financement émirati de projets d’infrastructure stratégiques (eau, énergie, routes) ;

-          Une présence croissante dans les secteurs des mines, de la pêche, de l’agriculture et de la logistique ;

-          Une diplomatie économique active, appuyée par des traités de protection des investissements et des mécanismes d’arbitrage international.

À long terme, cela peut conduire à une forme de dépendance structurelle : la Mauritanie devient un fournisseur de ressources (terre, eau, minerais, poisson) pour des économies golfiques qui, en retour, offrent des capitaux, des technologies et un appui diplomatique. Mais cette relation est asymétrique : les EAU disposent de capitaux abondants, d’une expertise en négociation internationale et d’un recours facile à l’arbitrage, tandis que les États africains restent fragiles sur le plan institutionnel et soumis à des pressions sociales internes.

Scénarios possibles et enjeux de gouvernance

Plusieurs scénarios peuvent se dessiner pour la vallée du fleuve dans les années à venir :

-          Accélération des concessions : sous la pression des besoins budgétaires et des discours sur l’investissement, l’État mauritanien multiplie les concessions de terres à des consortiums étrangers, dont des entreprises émiraties, au risque d’exacerber les conflits fonciers et les tensions communautaires.

-          Résistances locales et judiciarisation : des organisations paysannes, des associations de défense des droits humains et des juristes commencent à mobiliser le droit national et international (VGGT, UNDROP, constitutions nationales) pour contester les accords fonciers opaques et exiger la reconnaissance des droits coutumiers et des titres des petits exploitants.

-          Renégociation encadrée : sous l’effet de pressions internes et externes (société civile, partenaires au développement, institutions régionales), l’État pourrait être contraint de renégocier certains contrats, d’introduire des clauses de souveraineté alimentaire (priorité aux marchés locaux, quotas de production nationale), et de mettre en place des mécanismes de transparence et de participation des communautés.

-          Statu quo conflictuel : en l’absence de réforme foncière profonde et de clarification des droits, la vallée reste un espace de conflits larvés, où se superposent intérêts étrangers, élites nationales et communautés locales, avec des épisodes réguliers de violence et d’insécurité.

Conclusion : une question de souveraineté, pas seulement de terres

L’« accaparement » des terres de la vallée du fleuve par des investisseurs émiratis n’est pas qu’une question technique d’hectares et de contrats. C’est un enjeu de souveraineté : qui décide de l’usage de la terre et de l’eau ? Qui bénéficie en priorité de la production agricole ? Qui assume les risques environnementaux et sociaux ?

Tant que le droit international des investissements continuera de protéger davantage les capitaux étrangers que les droits fonciers des paysans, et que les États africains privilégieront les recettes immédiates et les partenariats stratégiques au détriment d’une réforme foncière inclusive, la vallée du fleuve Sénégal restera un point de friction entre sécurité alimentaire du Golfe et souveraineté alimentaire africaine.

Pour inverser la logique, il faudrait :

-          Rendre publics tous les contrats fonciers et les soumettre à un contrôle parlementaire et citoyen ;

-          Conditionner toute nouvelle concession à la démonstration d’un bénéfice net pour la sécurité alimentaire nationale et à la reconnaissance des droits coutumiers ;

-          Utiliser les instruments internationaux existants (VGGT, UNDROP, TIRPAA) comme leviers de négociation et de contentieux, et non comme de simples déclarations de principe.

Sinon, les terres de la vallée continueront d’être, selon l’expression d’analystes, « un garde-manger étranger sur sol africain ».
Et dans la vallée du fleuve Sénégal, des hommes continueront à travailler la terre rouge sous le soleil. Au loin, le fleuve coule, vital. Pendant ce temps, dans une tour de verre et d'acier au bord du Golfe, des investisseurs émiratis discutent des rendements et des cultures. L'or vert de la Mauritanie pour les dîners fastueux d'Abou Dhabi. Un destin de terres vitales pour un pays insuffisant alimentaire et qui se dessine dans les gratte-ciels reliant désert et vallée.

Pr ELY Mustapha 

vendredi 4 septembre 2026

La SOMELEC peut-elle vraiment indemniser les victimes ? Analyse des capacités financières. Par Pr ELY Mustapha



 La SOMELEC est-elle en mesure d'indemniser les milliers de victimes des coupures d'électricité d'août 2026 ? La réponse courte est : oui, mais pas seulement.

L'entreprise dispose d'actifs substantiels et de lignes de financement, mais sa structure financière est gravement dégradée par des années de déficits, de dettes et de pertes commerciales. L'indemnisation nécessite un plan de financement exceptionnel piloté par l'État.

Un capital social de 14,7 milliards MRU, mais des fonds propres effondrés

La SOMELEC est une société nationale dont le capital social, entièrement détenu par l'État mauritanien, s'élève à 14,736 milliards d'ouguiyas nouvelles (MRU), soit environ 360 millions d'euros. Ce chiffre, officiel et récent, figure dans les documents de projets financiers internationaux et correspond au statut de la société mère restructurée en janvier 2024.

Ce capital social impressionnant masque cependant une réalité plus sombre. Selon le rapport de la Cour des comptes d'octobre 2025, les fonds propres ne couvrent plus que 17% des ressources totales de l'entreprise, alors qu'ils devraient représenter au moins 50% selon les normes de bonne gouvernance financière. Entre 2021 et 2022, la dette de la SOMELEC a explosé, passant de 385% à 800% des fonds propres, mettant en péril sa capacité à financer ses activités courantes.

En d'autres termes, la SOMELEC est une entreprise lourdement endettée dont la structure financière ne répond plus aux critères minimaux de solvabilité. Le capital social existe sur le papier, mais il est largement érodé par les pertes accumulées.

Des pertes colossales : 27% de l'électricité non facturée

Le problème structurel de la SOMELEC n'est pas seulement la production insuffisante, c'est l'hémorragie financière causée par les pertes commerciales et techniques. Selon une analyse détaillée publiée en août 2026, sur environ 2 597 GWh d'énergie reçue, seulement 1 887 GWh ont été facturés, soit un écart de 710 GWh non valorisés, représentant environ 27% de l'énergie disponible. Cet écart est estimé à près de 2,9 milliards MRU de pertes annuelles.

Le rendement technique du réseau avoisine 92%, ce qui signifie que les pertes physiques (chaleur, résistance des lignes, etc.) sont relativement maîtrisées. En revanche, le rendement commercial plafonne autour de 75-76%, ce qui révèle un dysfonctionnement majeur entre le compteur, la facturation, la fraude et le recouvrement.

Plus de 20 000 abonnés n'ont jamais réglé une facture, certains depuis plus de 20 ans, accumulant une dette de près de 6 milliards d'ouguiyas anciennes sans que leur fourniture d'électricité ne soit interrompue, en violation de la loi. Les impayés publics atteignent également près de 6 milliards MRU, et la société peine à recouvrer ces créances.

Un système informatique obsolète et 57% du personnel sans contrat

La gouvernance interne de la SOMELEC est également en cause. Le système informatique de gestion des abonnés est vieux de plusieurs décennies et ne permet pas un suivi fiable de la clientèle, des consommations et des paiements. Cette obsolescence technologique entrave le recouvrement des factures et la détection des fraudes.

Par ailleurs, 57% du personnel travaille sans contrat, dans une situation précaire qui pose des problèmes de gestion des ressources humaines, de responsabilité et de motivation. Cette situation fragilise l'entreprise sur le plan opérationnel et juridique.

Des subventions publiques massives mais insuffisantes

L'État mauritanien n'a pas ménagé ses efforts financiers pour soutenir la SOMELEC. Selon un rapport de la Banque mondiale, les transferts budgétaires annuels vers la SOMELEC ont représenté en moyenne 2% du PIB du pays au cours de la dernière décennie. À son apogée, en 2019, le gouvernement a transféré plus de 250 millions de dollars à la SOMELEC, soit 3,2% du PIB, sous forme de recapitalisation directe et de subventions.

Ces subventions visent à compenser le différentiel entre le coût réel de production de l'électricité et le tarif subventionné payé par les consommateurs. Cependant, ces injections massives n'ont pas permis de redresser la situation financière de l'entreprise, qui continue d'accumuler les dettes et les pertes.

Un budget d'investissement 2025 de plusieurs centaines de milliards MRU

Le Plan prévisionnel de passation des marchés du groupe SOMELEC pour l'exercice 2025 révèle un portefeuille d'investissements considérable, financé par l'État et des partenaires internationaux. Parmi les projets majeurs figurent :

-          Construction de la centrale solaire de Kiffa : 2,63 milliards MRU (financement BAD)

-          Programme spécial d'électrification des deux Hodhs : 472,9 millions MRU (financement État)

-          Programme d'électrification rurale (Assaba, Gorgol, Brakna, Trarza, Adrar, Tagant) : 316,9 millions MRU (financement État)

-          Construction de la ligne 225 kV El Ghaira – Kiffa : 42,79 millions USD (financement AFD/BAD)

-          Construction d'un poste Est 225kV/33 kV à Nouakchott : 18,45 millions USD (financement AFD/BAD)

-          Réhabilitation des centrales de Boulenouar et Atar : 20 millions MRU (financement État)

-          Extension et densification des réseaux de distribution à Nouakchott : 88,1 millions MRU (financement État)

-          Mise en place d'un système de stockage d'énergie par batteries (BESS) : 49 millions USD (financement IDA)

Ces chiffres montrent que la SOMELEC dispose d'un flux d'investissement public substantiel, mais ces fonds sont dédiés à des projets d'infrastructure spécifiques et ne peuvent être détournés pour indemniser les victimes sans une décision politique explicite.

Le coût estimé des indemnités : de combien parlerait-on ?

Pour évaluer la capacité de la SOMELEC à indemniser, il faut estimer le montant total des préjudices. Prenons des hypothèses prudentes basées sur la crise d'août 2026 :

-          Denrées alimentaires avariées : 50 000 foyers × 10 000 MRU en moyenne = 500 millions MRU

-          Appareils électriques endommagés : 20 000 foyers × 50 000 MRU en moyenne = 1 milliard MRU

-          Pertes d'exploitation commerciales : 5 000 commerces × 100 000 MRU en moyenne = 500 millions MRU

-          Frais de groupes électrogènes : 10 000 foyers/commerces × 20 000 MRU = 200 millions MRU

-          Préjudice moral : 50 000 foyers × 5 000 MRU = 250 millions MRU

Total estimé : 2,45 milliards MRU, soit environ 60 millions d'euros.

Ce montant représente :

-          16,6% du capital social de la SOMELEC (14,7 milliards MRU)

-          84% des pertes commerciales annuelles estimées (2,9 milliards MRU)

-          Moins de 1% des transferts budgétaires cumulés sur la dernière décennie (estimés à plus de 250 milliards MRU)

-          Environ 5% du budget d'investissement 2025 de la SOMELEC (tous projets confondus)

Trois scénarios de financement

Scénario 1 : Indemnisation par prélèvement sur le budget d'investissement

La SOMELEC pourrait théoriquement prélever 2,45 milliards MRU sur son budget d'investissement 2025, qui s'élève à plusieurs centaines de milliards MRU selon les documents budgétaires. Cependant, cette option poserait plusieurs problèmes :

-          Les fonds sont dédiés à des projets spécifiques (centrales solaires, lignes HT, électrification rurale) financés par des bailleurs internationaux (BAD, AFD, Banque mondiale, UE) qui imposent un suivi rigoureux de l'exécution.

-          Détourner ces fonds vers des indemnités constituerait une violation des conventions de financement et pourrait entraîner la suspension des prêts et dons.

-          Cela retarderait les investissements structurels nécessaires pour éviter la répétition des crises.

Mon avis sur ce scénario : Politiquement et juridiquement difficile, sauf réallocation exceptionnelle décidée par l'État et acceptée par les bailleurs.

Scénario 2 : Indemnisation par recapitalisation exceptionnelle de l'État

L'État pourrait injecter une recapitalisation exceptionnelle de 2,45 milliards MRU (environ 60 millions d'euros) spécifiquement dédiée à l'indemnisation des victimes. Cette option présente plusieurs avantages :

-          Elle préserve le budget d'investissement et les relations avec les bailleurs.

-          Elle reconnaît la responsabilité de l'État en tant qu'unique actionnaire de la SOMELEC.

-          Elle envoie un signal politique fort de protection des citoyens.

Cependant, cette option nécessite une décision du Conseil des ministres et une inscription en loi de finances rectificative. Le montant représente environ 0,5% du PIB mauritanien (estimé à environ 500 milliards MRU), ce qui est significatif mais gérable dans un contexte de crise sociale majeure.

Mon avis sur ce scénario : Option la plus réaliste et la plus conforme au droit, mais nécessite une volonté politique.

Scénario 3 : Indemnisation échelonnée sur plusieurs années

La SOMELEC pourrait s'engager à indemniser les victimes par prélèvements annuels sur ses résultats futurs, une fois sa situation financière redressée. Cette option présente l'avantage de ne pas peser immédiatement sur la trésorerie de l'entreprise, mais elle pose plusieurs problèmes :

-          La SOMELEC est structurellement déficitaire depuis des années et ne dégage pas de résultats positifs.

-          Les victimes attendent une réparation immédiate, pas une promesse à moyen terme.

-          Cela reporterait la charge sur les exercices futurs, potentiellement sur les prochains gouvernements.

Mon avis sur ce scénario : Option peu crédible et socialement explosive.

La restructuration en cours : un obstacle ou une opportunité ?

La SOMELEC a été restructurée en janvier 2024 en un groupe composé d'une société mère et de trois filiales, conformément au décret n° 2024-048. Cette restructuration vise à séparer les activités de production, transport, distribution et commercialisation pour améliorer la gouvernance et la performance.

Cependant, cette restructuration complique la question de l'indemnisation :

-          Qui est juridiquement responsable ? La société mère ou les filiales ? Le droit mauritanien prévoit que toute mutation implique la poursuite du respect de l'ensemble des obligations liées à la licence, mais la répartition exacte des dettes entre entités doit être clarifiée (voir mon article juridique précédent :« La SOMELEC est dans l’obligation d’indemniser les victimes »

-          Les actifs sont-ils transférables ? Si les actifs ont été transférés aux filiales, la société mère pourrait se retrouver avec une structure financière allégée mais… sans les moyens de payer.

-          Les bailleurs acceptent-ils ? Les conventions de financement avec la BAD, l'AFD et la Banque mondiale doivent être vérifiées pour s'assurer qu'elles n'interdisent pas l'utilisation des fonds pour des indemnités.

Mon avis sur ce scénario : La restructuration ne doit pas servir de prétexte pour éluder la responsabilité. L'État doit clarifier la répartition des dettes et garantir le paiement.

Ce que je confluerai à la fin de cet article : Oui, la SOMELEC peut indemniser, mais avec l'État.

La réponse à la question « la SOMELEC peut-elle indemniser les victimes ? » est donc nuancée :

-          Sur le plan juridique : oui, la SOMELEC est tenue d'indemniser en vertu du Code des obligations et des contrats et du Code de l'électricité.

-          Sur le plan financier : oui, mais pas seule. L'entreprise dispose d'un capital social de 14,7 milliards MRU et d'un budget d'investissement substantiel, mais sa structure financière est gravement dégradée (dette à 800% des fonds propres, pertes commerciales de 27%).

-          Sur le plan politique : cela dépend de la volonté de l'État. L'indemnisation nécessite une recapitalisation exceptionnelle ou une réallocation budgétaire décidée au plus haut niveau.

Le montant estimé des indemnités (2,45 milliards MRU, soit 60 millions d'euros) représente une somme significative mais gérable pour un État qui a transféré plus de 250 millions de dollars à la SOMELEC en 2019.

La question n’est donc pas « peut-on payer ? » mais « veut-on payer ? ».

Je recommande donc à la suite de l’analyse qui précède de :

-          Créer un fonds d'indemnisation exceptionnel abondé par l'État et géré par la SOMELEC, avec un mécanisme transparent de traitement des réclamations.

-          Clarifier la répartition des dettes entre la société mère et les filiales dans le cadre de la restructuration.

-          Renforcer le recouvrement des créances (20 000 abonnés impayés, 6 milliards MRU de dettes privées et publiques) pour dégager des ressources durables.

-          Réduire les pertes commerciales (27% de l'électricité non facturée) par la modernisation du système informatique, la généralisation des compteurs intelligents et la lutte contre la fraude.

-          Réviser la tarification pour refléter progressivement le coût réel de l'électricité, tout en maintenant des subventions ciblées pour les plus vulnérables.

La SOMELEC peut indemniser les victimes, mais cela nécessite une décision politique claire et un plan de financement exceptionnel. Le droit est clair, les moyens existent, la balle est maintenant dans le camp de l'État.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.