mercredi 9 septembre 2026

Mauritanie-FMI : Le cercle vicieux de la dette, la complicité silencieuse d'une élite prédatrice et la complicité silencieuse du Fonds .Par Pr ELY Mustapha.


« La dette, disait
en 1987,   Thomas Sankara est une invention ingénieuse pour asservir les peuples sans avoir besoin de les conquérir. ».En Mauritanie, 2026, cette citation n'a pas pris une ride. Le FMI, lui, non plus.

Nouakchott, septembre 2026. Le ministre des Finances mauritanien, reçoit en grande pompe une mission technique du FMI conduite par le conseiller régional d'AFRITAC Ouest. Les communiqués officiels célèbrent « le renforcement des statistiques des finances publiques et de la dette des entreprises publiques », « la modernisation des statistiques » et « l'amélioration de la qualité de l'information financière ». Le vocabulaire est rodé, la langue de bois impeccable, le cérémonial rodé.

Derrière ce vernis technocratique, une réalité brutale : la Mauritanie s'enfonce dans le piège de la dette avec la bénédiction active du Fonds monétaire international, pendant qu'une élite prédatrice pille les ressources du pays et qu'une administration corrompue dilapide les deniers publics.

J’ai depuis longtemps sonné l’alerte  et interpellé les décideurs au  FMI , voir notamment mes articles :

Lettre ouverte à Madame Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International (https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/lettre-ouverte-a-madame-christine-116932)

La lettre que Madame Christine Lagarde ne m’a jamais écrite (https://haut-et-fort.blogspot.com/2012/06/la-lettre-que-madame-christine-lagarde_24.html)

Non, n'épongez pas la dette mauritanienne ! Par Pr ELY Mustapha. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2021/05/non-nepongez-pas-la-dette-mauritanienne.html)

Déclaration 2025 du FMI sur la Mauritanie : un récit économique tronqué. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2025/05/declaration-2025-du-fmi-sur-la.html)

 

Le nouveau programme : 105,6 millions de dollars pour continuer la même comédie

Le 24 juin 2026, le Conseil d'administration du FMI approuve un nouveau programme de 42 mois au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) et du Mécanisme élargi de crédit (MEDC) : 70,82 millions de DTS (environ 95,8 millions USD), avec un décaissement immédiat de 78,78 millions de DTS (environ 105,6 millions USD).

C'est le énième programme. La Mauritanie cumule les arrangements avec le FMI depuis les années 1980 : standby, FEC, MEDC, FCL, PPI. Chaque nouveau programme arrive avec son lot de « repères structurels », de « critères de performance », de « revues » semestrielles et de « décaissements » conditionnels. Chaque fois, le même discours : « stabilité macroéconomique », « croissance inclusive », « renforcement de la gouvernance », « transparence du secteur public ».

Et chaque fois, le même résultat : la dette publique explose, la pauvreté s'ancre, l'élite s'enrichit, l'administration pourrit.

Au 31 décembre 2023, la dette publique extérieure de la Mauritanie s'élevait à 3,8 milliards USD (environ 48% du PIB), dont plus de 60% auprès de créanciers multilatéraux - le FMI en tête. Le service de la dette absorbe plus de 25% des recettes budgétaires. Le pays consacre plus à rembourser ses créanciers qu'à la santé et à l'éducation réunis.

L'anatomie d'un hold-up organisé : l'élite prédatrice et l'administration complice

Le communiqué de Trust Magazine mentionne « quinze sociétés publiques » dont les données financières 2023-2024 seront « consolidées » grâce à l'assistance technique du FMI. Quinze sociétés. C'est le cœur du système.

La Mauritanie compte une cinquantaine d'entreprises et établissements publics (SNIM, SNIM, SONELEC, MAURITEL, AIR MAURITANIE, SOCOGIM, SONIMEX, etc.). Elles concentrent les rentes minières, énergétiques, télécoms, portuaires, agricoles. Elles sont les vaches à lait de l'élite politico-militaire qui dirige le pays depuis des décennies.

-          La SNIM (fer) : des milliards de dollars de revenus annuels, une opacité budgétaire légendaire, des contrats d'exploitation opaques, des dettes croisées avec l'État jamais clarifiées.

-          La SOMELEC (électricité) : déficitaire chronique, surfacturation des contrats de location de centrales thermiques, carburants surfacturés via des intermédiaires liés au pouvoir.

-          MAURITEL (télécoms) : privatisée dans l'opacité, re-nationalisée par le biais de la SNIM, gérée comme une caisse noire.

-          AIR MAURITANIE : épave financière maintenue en vie par des subventions budgétaires opaques.

Ces entreprises sont dirigées par des proches du pouvoir, des généraux à la retraite, des ministres sortants, des hommes d'affaires « amis ». Leurs conseils d'administration sont des cercles fermés. Leurs marchés sont attribués par gré à gré. Leurs audits - quand ils existent - sont classés secret-défense. La Cour des comptes, muselée, ne publie que des rapports aseptisés, des années après les faits.

L'administration publique elle-même est une machine à prélever. Douanes, impôts, domaines, marchés publics : chaque administration est un péage. Les concours sont truqués, les promotions s'achètent, les contrôles s'achètent. L'Inspection générale d'État est une coquille vide. L'Inspection générale des finances n'a pas publié de rapport public depuis des années.

C'est cette administration,  corrompue, inféodée au pouvoir, sans indépendance,  que le FMI vient «assister techniquement » pour « améliorer la compilation des statistiques ».

 

La farce des « statistiques des finances publiques » : maquiller la réalité pour mieux la nier

La mission FMI viserait  à « élargir la couverture des statistiques financières et de la dette aux entreprises publiques » et à « améliorer la compilation des statistiques de finances publiques conformément au Manuel de statistiques des finances publiques 2014 ».

Traduction : on apprend à l'administration corrompue à mieux maquiller ses comptes pour qu'ils passent les revues du FMI.

Le Manuel SFP 2014 est un outil comptable. Il ne lutte pas contre la corruption. Il ne sanctionne pas le détournement. Il ne rend pas les contrats publics transparents. Il ne force pas la publication des bénéficiaires effectifs des marchés. Il ne contraint pas la publication des audits de la SNIM, de la SOMELEC, de la SOCOGIM.

Le FMI le sait. Ses propres évaluations (les Technical Assistance Reports d'AFRITAC Ouest, les Staff Reports pays) le disent en langage codé : « faibles capacités institutionnelles », « insuffisances dans la gestion des finances publiques », « nécessité de renforcer la transparence des entreprises publiques », « gouvernance des entreprises publiques perfectible ».

Euphémismes diplomatiques pour dire : le système est corrompu, nous le savons, nous continuons à payer.

La responsabilité du FMI : complice par action, complice par omission

Le FMI ne peut pas ignorer la réalité mauritanienne.

 Ses missions Article IV, ses revues de programme, ses missions techniques d'AFRITAC Ouest, son représentant résident à Nouakchott),  tout ce dispositif produit pourtant des rapports, des notes, des alertes internes.

Ce que le FMI sait, et ce qu'il tait :

-          La dette contractée au nom de l'État finance la rente de l'élite. Les emprunts extérieurs (FMI, Banque mondiale, BAD, Chine, Arab Funds) financent des projets « d'infrastructure » surfacturés, attribués à des entreprises-écrans liées au pouvoir. L'argent revient en kickbacks, en comptes offshore, en immobilier à Dubaï, en France, au Maroc, en Turquie.

-          Les « repères structurels » du FMI sont contournés systématiquement. Les « benchmarks structurels » sur la gouvernance des entreprises publiques, la transparence des contrats miniers, la publication des audits, la réforme de la commande publique - sont soit « partiellement respectés » avec des reports infinis, soit satisfaits par des mesures cosmétiques (décrets non appliqués, portails web vides, décrets d'application jamais signés).

-          Le FMI valide les décaissements malgré le non-respect. Chaque revue de programme aboutit à un « achèvement » (completion) ou à une « dérogation » (waiver) pour les critères non respectés. L'argent coule. Le FMI ne peut pas ne pas décaisser : sa crédibilité institutionnelle, son modèle économique (les intérêts et commissions sur les prêts), sa bureaucratie l'exigent.

-          Le FMI légitime le pouvoir en place. Chaque visite du Directeur général, chaque communiqué de presse saluant « l'engagement des autorités », chaque décaissement célébré comme un « vote de confiance » - tout cela renforce la légitimité internationale d'un régime qui ne doit sa survie qu'à la rente extérieure et à la répression intérieure.

-          Le FMI impose l'austérité aux pauvres, pas aux prédateurs. Les conditionnalités classiques (réduction de la masse salariale, hausse des taxes à la consommation, suppression de subventions) frappent les pauvres. Les prédateurs - exemptés d'impôts, bénéficiaires de marchés publics, protégés par l'impunité - ne paient pas.


La pauvreté : le coût humain du pacte FMI-élite prédatrice

Pendant que le FMI débourse 105,6 millions de dollars en juin 2026, la Mauritanie affiche des indicateurs humains parmi les plus bas du monde :

-          Pauvreté monétaire : 31% de la population sous le seuil national de pauvreté (Banque mondiale, 2024).

-          Pauvreté multidimensionnelle : plus de 50% (PNUD).

-          Malnutrition aiguë : 11% des enfants de moins de 5 ans (SMART 2023).

-          Accès à l'électricité : < 50% (monde rural < 15%).

-          Accès à l'eau potable : inégal, infrastructures vétustes.

-          Éducation : taux d'achèvement primaire < 60%, qualité effondrée.

-          Santé : 1 médecin pour 10 000 habitants, maternités sous-équipées, médicaments en rupture.

La dette publique, c'est la dette des pauvres. Chaque dollar décaissé par le FMI, chaque dollar remboursé au FMI, c'est un dollar qui ne finance pas une école, un hôpital, une route rurale, une pompe à eau.


Le FMI a le devoir de rompre le cercle :  il en a le pouvoir et  le devoir moral

Le FMI n'est pas une institution passive. Ses statuts (Article IV, Article V, politiques de conditionnalité, politique de sauvegarde) lui donnent les instruments pour refuser de financer la prédation :

-          Refuser les décaissements tant que les audits des 15 entreprises publiques (et des 35 autres) ne sont pas publiés, certifiés par des cabinets internationaux indépendants, et rendus publics.

-          Conditionner tout nouveau programme à la publication des bénéficiaires effectifs de tous les marchés publics > 100 000 $.

-          Exiger la réforme réelle de la commande publique : suppression des gré-à-gré, publication des contrats, indépendance de l'Autorité de régulation des marchés publics.

-          Sanctionner la corruption avérée : gel des avoirs des responsables identifiés dans les rapports de la Cour des comptes, de l'IGE, des panels d'experts de l'ONU, des ONG (Transparency International, Publiez Ce Que Vous Payez).

-          Soutenir la société civile et le parlement : conditionner l'appui budgétaire à l'adoption d'une loi sur la protection des lanceurs d'alerte, à l'indépendance de la Cour des comptes, au renforcement du Parlement.

-          Refuser la complicité silencieuse : publier les rapports d'évaluation technique (TA reports) non expurgés, y compris les passages sur la corruption, la gouvernance, l'opacité.

Le FMI ne le fera pas de lui-même. Son modèle économique, sa culture institutionnelle, sa gouvernance (dominée par les pays créanciers), son personnel (carriéristes, prudents, formatés) l'en empêchent.

L'appel : que la société civile, les parlements, les médias, les peuples exigent des comptes

Cet article n'est pas une prière adressée au FMI. C'est une mise en demeure morale et politique adressée à ceux qui subissent : les populations mauritaniennes, les organisations de la société civile, les députés d'opposition, les syndicats, les journalistes libres, la diaspora, les mouvements de jeunesse.

Exigez :

-          La publication intégrale des audits des 50 entreprises publiques.

-          La publication des contrats miniers, pétroliers, de pêche, des conventions fiscales.

-          La liste des bénéficiaires effectifs des marchés publics d’un montant supérieur à 50 000 $.

-          La déclaration d'intérêts et de patrimoine de tous les ministres, directeurs généraux, directeurs centraux, juges, généraux - et leur publication.

-          L'audit citoyen de la dette : qui a emprunté ? Pour quoi ? Où est l'argent ? Qui rembourse ?

-          La suspension du service de la dette odieuse, illégitime, contractée dans l'opacité et détournée.

Et au FMI, dites-le clairement : « Votre argent finance nos bourreaux. Arrêtez. Ou assumez votre complicité. »

Au ministre des finances mauritanien, aux représentants du FMI,  vous savez que les statistiques que vous « améliorez » masquent un hold-up. Vous savez que les « repères structurels » que vous validez sont du théâtre. Vous savez que les 105,6 millions de dollars décaissés en juin 2026 ne financeront pas une seule école, un seul hôpital, une seule pompe à eau pour les pauvres de l'Adrar, du Guidimakha, du Hodh.

Vos mots « modernisation », « statistiques », « gouvernance », « transparence », par lesquels vous légitimez les gouvernants prédateurs et confortez votre bureaucratie « bretton-woodsienne », ne sont que les fards par lesquels vous tentez de cacher la douleur d’un peuple spolié. Et vous le savez.

Pr ELY Mustapha

 

 

samedi 5 septembre 2026

Terres de la vallée, dîners du Golfe : l’investissement émirati dans la vallée du fleuve en Mauritanie. Pr ELY Mustapha



Des entreprises des Émirats arabes unis (EAU) multiplient depuis plusieurs années les acquisitions et locations de vastes terres agricoles en Afrique, dont la Mauritanie, au nom de la « sécurité alimentaire » du Golfe. Dans la vallée du fleuve Sénégal, zone stratégique pour l’irrigation et les cultures de contre-saison, ces opérations s’inscrivent dans un contexte foncier déjà explosif, marqué par des expropriations historiques, un droit national ambigu et des traités internationaux qui protègent davantage les investisseurs que les paysans.

Une stratégie golfo-africaine de « ferme offshore »

Les Émirats, État désertique qui importe environ 90% de son alimentation, ont fait de l’acquisition de terres agricoles à l’étranger un pilier de leur politique de sécurité alimentaire. Leur stratégie nationale (2018, actualisée dans une vision 2051) encourage explicitement l’achat ou la location de terres arables hors du territoire national pour y produire blé, riz, luzerne, fruits à haute valeur, puis exporter vers le Golfe.

Selon plusieurs enquêtes récentes, les entreprises émiraties ont signé au moins 56 accords fonciers agricoles en Afrique, avec 14 autres en négociation, du Soudan à l’Éthiopie, en passant par l’Angola, le Zimbabwe, le Kenya, le Liberia… et la Mauritanie. Ces projets couvrent des millions d’hectares et sont souvent présentés comme des « investissements pour le développement », alors qu’ils fonctionnent comme une externalisation de la sécurité alimentaire émiratie sur des terres africaines.

Dans ce schéma, la vallée du fleuve Sénégal fait figure de cible logique : c’est l’une des rares zones mauritaniennes où l’irrigation à grande échelle est techniquement et économiquement viable, avec des sols alluviaux fertiles et un accès à l’eau du fleuve.

La Mauritanie : un potentiel agricole convoité, un foncier sous tension

La Mauritanie dispose d’environ 513 000 hectares de terres arables, dont une part importante se situe dans la vallée du fleuve Sénégal, au sud du pays. Pourtant, plus de 70% des besoins alimentaires nationaux sont encore importés, ce qui pousse l’État à promouvoir les investissements agricoles, y compris étrangers, au nom de la « souveraineté alimentaire ».

Des appels d’offres récents illustrent cette dynamique : la Société nationale de développement rural (SONADER) et le ministère de l’Agriculture ont mis en concession des milliers d’hectares dans le marigot de Sokam (plus de 8 000 ha) et à Keur Macène, sous forme de baux emphytéotiques agricoles, avec des stations de pompage gérées par l’État et des tarifs incitatifs pour les investisseurs. Des décrets de concession provisoire continuent d’être adoptés au profit de sociétés agro-industrielles dans la vallée.

Parallèlement, des projets d’infrastructure majeurs, comme le pompage d’eau du fleuve Sénégal pour alimenter des villes de l’intérieur (projet de Kiffa, financé en partie par les EAU, l’Arabie saoudite, le Koweït, etc.), renforcent la valeur stratégique de cette zone et la pression sur la ressource en eau.

Mais ce « potentiel » est aussi un champ de conflits. Le foncier dans la vallée du fleuve reste marqué par :

-          L’absence de titres fonciers originaux fiables et d’inventaire complet des terres agricoles, ce qui complique tout arbitrage impartial.

-          Un héritage d’expropriations massives, notamment lors des événements de 1989, où des milliers de paysans haalpulaaren et autres Afro-Mauritaniens ont été expulsés, leurs terres confisquées et redistribuées à des Beydhans ou à des Haratines.

-          Des tensions communautaires récurrentes, comme à Aere M’Bar (Brakna), où des incidents fonciers ont abouti à un « pacte de paix » jugé par certains observateurs comme un accord politique permettant en réalité l’accaparement de milliers d’hectares au profit de sociétés étrangères, en violation des procédures légales et du droit coutumier local.

Dans ce contexte, toute nouvelle concession de grande ampleur, surtout à des acteurs étrangers, est perçue par une partie des populations riveraines comme une continuation de cette logique d’expropriation.

Droit national : entre domaine de l’État et droits coutumiers ignorés

Sur le plan juridique, la Mauritanie affirme que « la terre appartient à la nation » et que chaque Mauritanien a le droit d’en être propriétaire conformément à la loi. Dans les faits, cependant, le régime foncier est dominé par le domaine privé de l’État, qui peut attribuer des terres par bail, concession ou vente, souvent sans reconnaissance effective des droits coutumiers ou des occupations de fait.

Les textes en vigueur (ordonnances foncières, lois sur le domaine de l’État, codes d’investissement) permettent à l’administration de classer comme « vacantes » ou « non mises en valeur » des terres utilisées de façon traditionnelle par des communautés paysannes ou pastorales, facilitant ainsi leur attribution à des investisseurs nationaux ou étrangers. L’absence de titres formels pour les petits exploitants de la vallée rend ces derniers particulièrement vulnérables face aux grandes concessions étatiques.

Par ailleurs, l’Agence de promotion des investissements en Mauritanie (APIM) facilite activement l’accès au marché pour les investisseurs étrangers, en les mettant en relation avec les administrations et en leur offrant des avantages liés au Code des investissements. Dans ce cadre, les terres de la vallée sont présentées comme un actif à valoriser, plus que comme un patrimoine foncier à protéger.

Droit international : des traités qui protègent l’investisseur, des normes qui protègent les paysans

La Mauritanie et les Émirats arabes unis ont signé en 2015 un accord bilatéral de promotion et de protection des investissements (BIT), toujours en vigueur. Ce type de traité offre aux investisseurs émiratis en Mauritanie un ensemble de garanties :

-          Traitement juste et équitable, protection pleine et entière contre les mesures discriminatoires ;

-          Interdiction de l’expropriation directe ou indirecte, sauf pour utilité publique, de manière non discriminatoire et avec une indemnisation « prompte, adéquate et effective » ;

-          Accès à l’arbitrage international (notamment via le CIRDI) en cas de litige avec l’État hôte.

Concrètement, si l’État mauritanien décidait, sous pression sociale ou pour des raisons environnementales, de réduire ou de résilier une concession accordée à une société émiratie dans la vallée, l’investisseur pourrait engager une procédure d’arbitrage international et réclamer des indemnités substantielles. Cela crée un effet disciplinaire puissant sur les gouvernements africains, qui hésitent à remettre en cause des accords fonciers même contestés localement.

Dans le même temps, le droit international offre aussi des instruments de protection des droits fonciers et de la souveraineté alimentaire, mais ils restent largement non contraignants ou peu appliqués :

-          Les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT) de la FAO, adoptées en 2012, reconnaissent la nécessité de protéger les droits fonciers individuels et collectifs, notamment face aux achats massifs de terres agricoles, et appellent à la transparence, à la participation des communautés et au respect des droits coutumiers.

-          Le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (TIRPAA) et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans (UNDROP) affirment le droit des agriculteurs à conserver, utiliser, échanger et vendre leurs semences, ainsi qu’à participer aux décisions nationales sur les ressources génétiques.

-          Des jurisprudences récentes, comme celle de la Haute Cour du Kenya en 2025, ont commencé à intégrer l’UNDROP comme référence juridique pour protéger les droits semenciers et la souveraineté alimentaire face aux législations nationales restrictives.

Cependant, ces normes protectrices des paysans n’ont pas la même force contraignante que les BIT, et leur invocation devant les tribunaux nationaux ou internationaux reste encore marginale, surtout dans des contextes où le pouvoir de négociation des communautés rurales est faible.

Économie politique : qui gagne, qui perd ?

Du point de vue économique, le modèle émirati en Afrique repose sur une inversion de la souveraineté alimentaire : des pays souvent en situation d’insécurité alimentaire (Soudan, Éthiopie, Zimbabwe, Mauritanie) voient leurs meilleures terres irrigables et leurs ressources en eau orientées prioritairement vers la production pour l’exportation vers le Golfe.

Les arguments avancés par les promoteurs de ces projets sont classiques :

-          Création d’emplois agricoles et agro-industriels ;

-          Transfert de technologies (pivots d’irrigation, gestion hydrique, chaînes de froid, etc.) ;

-          Intégration dans des réseaux internationaux de distribution.

Mais les risques sont tout aussi documentés :

-          Monocultures intensives (blé, riz, luzerne, fruits) dans des zones arides ou semi-arides, avec une pression accrue sur les nappes phréatiques et les sols ;

-          Déplacement de petits producteurs et pastoralistes, même lorsque les terres sont officiellement classées comme « inutilisées » ou « marginales » ;

-          Conflits fonciers et érosion des droits coutumiers, en particulier pour les communautés qui ne disposent pas de titres formels.

Dans la vallée du fleuve Sénégal, ces dynamiques se superposent à un passif humanitaire et foncier non résolu (expropriations de 1989, déplacements de populations noires, redistribution des terres à d’autres groupes), ce qui rend toute nouvelle concession sensible politiquement et socialement.

Influence géopolitique : la Mauritanie dans la sphère golfo-arabe

Au-delà de l’aspect purement agricole, ces investissements fonciers s’inscrivent dans une stratégie plus large d’influence des EAU en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Les Émirats utilisent l’investissement direct, l’aide au développement, les partenariats sécuritaires et les accords commerciaux pour tisser un réseau d’influence qui passe par les ports, les corridors logistiques, les bases militaires… et les terres agricoles.

En Mauritanie, cette influence se traduit aussi par :

-          Un financement émirati de projets d’infrastructure stratégiques (eau, énergie, routes) ;

-          Une présence croissante dans les secteurs des mines, de la pêche, de l’agriculture et de la logistique ;

-          Une diplomatie économique active, appuyée par des traités de protection des investissements et des mécanismes d’arbitrage international.

À long terme, cela peut conduire à une forme de dépendance structurelle : la Mauritanie devient un fournisseur de ressources (terre, eau, minerais, poisson) pour des économies golfiques qui, en retour, offrent des capitaux, des technologies et un appui diplomatique. Mais cette relation est asymétrique : les EAU disposent de capitaux abondants, d’une expertise en négociation internationale et d’un recours facile à l’arbitrage, tandis que les États africains restent fragiles sur le plan institutionnel et soumis à des pressions sociales internes.

Scénarios possibles et enjeux de gouvernance

Plusieurs scénarios peuvent se dessiner pour la vallée du fleuve dans les années à venir :

-          Accélération des concessions : sous la pression des besoins budgétaires et des discours sur l’investissement, l’État mauritanien multiplie les concessions de terres à des consortiums étrangers, dont des entreprises émiraties, au risque d’exacerber les conflits fonciers et les tensions communautaires.

-          Résistances locales et judiciarisation : des organisations paysannes, des associations de défense des droits humains et des juristes commencent à mobiliser le droit national et international (VGGT, UNDROP, constitutions nationales) pour contester les accords fonciers opaques et exiger la reconnaissance des droits coutumiers et des titres des petits exploitants.

-          Renégociation encadrée : sous l’effet de pressions internes et externes (société civile, partenaires au développement, institutions régionales), l’État pourrait être contraint de renégocier certains contrats, d’introduire des clauses de souveraineté alimentaire (priorité aux marchés locaux, quotas de production nationale), et de mettre en place des mécanismes de transparence et de participation des communautés.

-          Statu quo conflictuel : en l’absence de réforme foncière profonde et de clarification des droits, la vallée reste un espace de conflits larvés, où se superposent intérêts étrangers, élites nationales et communautés locales, avec des épisodes réguliers de violence et d’insécurité.

Conclusion : une question de souveraineté, pas seulement de terres

L’« accaparement » des terres de la vallée du fleuve par des investisseurs émiratis n’est pas qu’une question technique d’hectares et de contrats. C’est un enjeu de souveraineté : qui décide de l’usage de la terre et de l’eau ? Qui bénéficie en priorité de la production agricole ? Qui assume les risques environnementaux et sociaux ?

Tant que le droit international des investissements continuera de protéger davantage les capitaux étrangers que les droits fonciers des paysans, et que les États africains privilégieront les recettes immédiates et les partenariats stratégiques au détriment d’une réforme foncière inclusive, la vallée du fleuve Sénégal restera un point de friction entre sécurité alimentaire du Golfe et souveraineté alimentaire africaine.

Pour inverser la logique, il faudrait :

-          Rendre publics tous les contrats fonciers et les soumettre à un contrôle parlementaire et citoyen ;

-          Conditionner toute nouvelle concession à la démonstration d’un bénéfice net pour la sécurité alimentaire nationale et à la reconnaissance des droits coutumiers ;

-          Utiliser les instruments internationaux existants (VGGT, UNDROP, TIRPAA) comme leviers de négociation et de contentieux, et non comme de simples déclarations de principe.

Sinon, les terres de la vallée continueront d’être, selon l’expression d’analystes, « un garde-manger étranger sur sol africain ».
Et dans la vallée du fleuve Sénégal, des hommes continueront à travailler la terre rouge sous le soleil. Au loin, le fleuve coule, vital. Pendant ce temps, dans une tour de verre et d'acier au bord du Golfe, des investisseurs émiratis discutent des rendements et des cultures. L'or vert de la Mauritanie pour les dîners fastueux d'Abou Dhabi. Un destin de terres vitales pour un pays insuffisant alimentaire et qui se dessine dans les gratte-ciels reliant désert et vallée.

Pr ELY Mustapha 

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Poésie de la douleur.