mardi 18 août 2026

Mauritanie : un projet pour « les jeunes les plus vulnérables » prend deux ans de retard et l'audit financier qui le certifie, sans réserve, n'en dit pas un mot ! Pr ELY Mustapha


L'analyse du rapport d'audit 2024 du Projet d'Employabilité des Jeunes vulnérables (PEJ, 57 millions de dollars, financé à 96,5 % par la Banque mondiale), confronté à la propre documentation de supervision de l'institution et à la loi de règlement du budget, met au jour une contradiction interne sur l'amortissement, un écart de 35,7 % entre deux tableaux du même rapport, un doublon bud
gétaire invisible et 3,6 millions de dollars d'aide d'urgence encore sans justificatifs

 

Il y a un projet destiné aux jeunes les plus vulnérables de Mauritanie, financé à hauteur de 57 millions de dollars - dont 55 millions par l'Association Internationale de Développement (IDA), le guichet concessionnel du groupe Banque mondiale réservé aux pays à faible revenu, c'est-à-dire des prêts et dons accordés à des conditions très favorables, sur de très longues durées et à un taux d'intérêt quasi nul - et dont l'audit financier de l'exercice 2024, réalisé par un cabinet malien indépendant, délivre quatre opinions sans réserve : les états financiers, les dépenses déclarées, les comptes bancaires dédiés et la part payée par l'État mauritanien lui-même sont tous jugés sincères et réguliers. C'est un fait réel, et il mérite d'être dit tel quel, sans arrière-pensée. Mais à côté de cet audit existe un autre document, produit par la Banque mondiale elle-même quelques mois plus tôt, que l'auditeur financier ne cite pas et n'avait d'ailleurs pas pour mission de consulter : un « Restructuring Paper », c'est-à-dire un document par lequel l'institution révise, en cours d'exécution, les objectifs ou les modalités d'un projet qu'elle finance. Ce document dit une chose que l'audit financier, à lui seul, ne pouvait pas dire : la composante censée former les jeunes vulnérables - la raison d'être du projet - n'a commencé à inscrire ses premiers bénéficiaires que deux ans après l'entrée en vigueur du financement, et l'objectif initial de 60 000 jeunes formés ne sera pas atteint. J'ai lu les deux documents, ligne à ligne, avec la loi de règlement du budget mauritanien 2023 en troisième main. Ce qu'ils racontent, une fois mis face à face, dépasse le simple exercice comptable.

 

Un retard de deux ans passé sous silence

 

Un audit financier de projet, tel que celui mené ici conformément aux normes internationales ISA 240, 250, 260 et 330 - des normes de l'IFAC (International Federation of Accountants) qui organisent respectivement la détection de la fraude, la prise en compte des lois et règlements applicables à l'entité auditée, le dialogue de l'auditeur avec les responsables de la gouvernance, et la façon dont il doit répondre aux risques qu'il a identifiés , répond à une question précise, et à elle seule : les comptes présentés reflètent-ils fidèlement les ressources reçues et les dépenses engagées ? Ce n'est pas la même question que : le projet atteint-il l'objectif pour lequel il a été financé ? La distinction n'est pas un détail technique ; elle est au fondement même de la doctrine internationale du contrôle des finances publiques, portée notamment par l'INTOSAI (l'Organisation internationale des institutions supérieures de contrôle des finances publiques) à travers ses normes ISSAI, qui distinguent explicitement l'audit financier, l'audit de conformité et l'audit de performance comme trois exercices différents, avec des objectifs, des critères et des méthodes propres à chacun. Le rapport d'audit du PEJ répond, avec rigueur, à la première question. La Banque mondiale, qui finance et supervise elle-même ce projet, répond à la seconde dans son propre Restructuring Paper de mars 2025 - et la réponse n'y est pas bonne.

 

Le contraste, une fois les deux documents mis côte à côte, est net. Là où l'audit financier ne mentionne ni délai ni cible chiffrée, la Banque mondiale documente, dans son propre texte, que « l'inscription des bénéficiaires dans la composante a commencé en mars 2023, soit deux ans après l'entrée en vigueur du projet », survenue en juillet 2021. Elle documente aussi que « le projet ne pourra pas atteindre sa cible de 60 000 bénéficiaires formés aux compétences de vie d'ici juin 2026 » - la cible ayant dû être revue à la baisse lors de la restructuration -, et que des « retards importants de passation de marchés », c'est-à-dire les procédures par lesquelles le projet sélectionne et contracte ses prestataires (centres de formation, fournisseurs d'équipements, opérateurs de terrain), ont marqué ses deux premières années. Au 25 mars 2025, 62,7 % seulement des fonds avaient été décaissés, pour un projet dont 74 % de la durée totale - de juillet 2021 à juin 2026 - était déjà écoulée à cette date : un rythme de décaissement inférieur au temps déjà consommé, signal classique, dans le suivi de projets de développement, d'une exécution en retard sur le calendrier. La Banque mondiale note d'ailleurs elle-même l'avancement de chaque projet qu'elle finance vers son « objectif de développement » (Project Development Objective, ou PDO) sur une échelle allant de « très satisfaisant » à « très insatisfaisant » ; en mars 2025, le PEJ y figure « moderately satisfactory » - modérément satisfaisant -, l'échelon médian de cette échelle, ni un succès affiché ni une alerte maximale, mais l'aveu, dans le langage mesuré des institutions, d'un projet en délicatesse sur sa mission première.

Le contraste est net, disais-je, mais il n'est pas contradictoire : les deux lectures répondent à deux questions différentes, et elles peuvent, logiquement, ne pas se contredire. Ce qui pose problème n'est pas que les deux documents divergent - c'est que le seul des deux normalement transmis aux autorités nationales et susceptible d'être rendu public en Mauritanie, l'audit financier, ne permet à aucun lecteur de savoir que les jeunes vulnérables que ce projet devait former attendent, depuis deux ans, un programme qui n'a commencé qu'à mi-parcours.

 

Contradiction sur l'amortissement, à l'intérieur même du rapport d'audit

 

L'amortissement, en comptabilité, est la technique qui consiste à répartir, sur plusieurs exercices, le coût d'un bien durable - un véhicule, un ordinateur, un bâtiment - afin de refléter l'usure ou l'obsolescence progressive de ce bien, plutôt que de faire peser tout son coût sur la seule année de son achat. C'est une convention comptable ordinaire, encadrée à l'échelle internationale, pour le secteur public, par la norme IPSAS 17 sur les immobilisations corporelles, qui exige notamment qu'une entité applique une politique d'amortissement cohérente et la décrive de façon univoque dans ses états financiers. Or le rapport d'audit du PEJ, sur ce point précis, se contredit lui-même à l'intérieur d'un seul et même document.

 

Sa section « Méthodes et principes comptables » affirme, à propos des immobilisations : « Elles sont suivies de manière extracomptable et font l'objet de prise d'inventaire à la clôture de l'exercice. Elles ne font pas l'objet d'amortissement. » Cette phrase est reprise telle quelle dans le corps même du rapport d'opinion. Mais le même dossier contient, en annexe, une « Note de présentation sur les états financiers » établie par le projet lui-même, qui affirme l'exact contraire : « Les immobilisations sont comptabilisées à leurs coûts d'acquisition. Les amortissements sont calculés sur la vie estimée des immobilisations (méthode linéaire) » - à des taux précisément chiffrés : 4 % pour les bâtiments, 20 % pour le matériel d'exploitation, le matériel de bureau et informatique, et le matériel de transport. Et le bilan audité, celui-là même que l'auditeur certifie sans réserve, affiche, dans sa colonne « Amortissement », des montants non nuls et cohérents avec ces taux : 1 931 680,72 MRU sur le matériel de transport, 1 780 523,72 MRU sur le matériel informatique, 1 777 791,86 MRU sur le matériel et mobilier de bureau, soit 6 194 920,74 MRU d'amortissement cumulé sur l'ensemble des immobilisations du projet.

 

Autrement dit : l'auditeur certifie sans réserve un bilan qui applique une politique d'amortissement que sa propre section méthodologique, trois pages plus haut dans le même document, affirme ne pas exister. L'explication la plus plausible est prosaïque : un paragraphe-type recopié d'un modèle de rapport plus ancien ou d'un autre projet, non mis à jour pour celui-ci, et elle n'a rien de la malversation. Mais elle n'enlève rien au constat : un lecteur attentif du rapport, à commencer par les bailleurs eux-mêmes, ne peut pas déterminer, à la seule lecture du texte introductif, si les immobilisations du PEJ sont ou non amorties. Il doit, comme cette analyse l'a fait, recouper trois sections différentes du même document pour trancher - un exercice qu'un audit certifié sans réserve ne devrait, par définition, jamais imposer à son lecteur.

 

Deux tableaux, deux vérités.... les dépenses ne se recoupent pas

 

La comptabilité de caisse enregistre une opération financière au moment où l'argent sort effectivement du compte bancaire ; la comptabilité d'engagement, elle, l'enregistre dès qu'une obligation juridique de payer est née - une commande signée, un marché notifié - même si le règlement effectif intervient plus tard. Les deux approches sont légitimes, chacune répond à une question différente - combien a-t-on décaissé ? Contre : combien a-t-on engagé ? - mais elles ne peuvent, par construction, donner le même chiffre à un instant donné pour une même période. Le rapport d'audit du PEJ présente pourtant les dépenses de l'exercice 2024 sous ces deux formes distinctes, dans deux tableaux séparés, pour les mêmes composantes du projet - et les chiffres, une fois mis en regard, ne coïncident pas. La composante 1 s'élève à 94 969 257,61 MRU dans le Tableau des Emplois et Ressources tenu en base caisse, et à 128 858 185,06 MRU dans le Compte de fonctionnement tenu en base engagement - un écart de 33 888 927,45 MRU, soit 35,7 %. La composante 2 affiche 46 005 915,15 MRU contre 48 610 921,20 MRU, un écart de 5,7 %. La composante 3, 101 919 067,74 MRU contre 104 100 478,89 MRU, 2,1 % d'écart. Seule la composante 4, celle du compte d'urgence CERC, présente un écart marginal - 281 414 826,91 MRU contre 281 907 193,32 MRU, 0,2 % à peine.

 

L'écart global - 41,2 millions de MRU sur l'ensemble des composantes et charges de structure - trouve son origine dans un choix méthodologique que le rapport documente ailleurs, sans jamais l'expliciter à l'endroit où il ferait le plus sens : la comptabilité du projet est tenue en engagement (les opérations sont enregistrées dès leur naissance), tandis que le Tableau des Emplois et Ressources transmis au bailleur ne retient que les décaissements et encaissements effectifs. Ce choix est, en soi, légitime et courant dans la gestion de projets financés par des bailleurs multilatéraux. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'absence de toute note de rapprochement reliant, poste par poste, les deux présentations. Un lecteur qui chercherait à savoir combien la seule composante 1 - celle, précisément, où la Banque mondiale documente un retard de deux ans sur le terrain - a réellement coûté en 2024 trouverait, dans le même rapport, deux réponses différentes : 94,97 millions ou 128,86 millions de MRU, un écart de plus du tiers, sans indication explicite de laquelle retenir selon la question posée, ni du détail des charges engagées mais non encore décaissées qui expliquerait la différence.

 

Le doublon invisible : deux financements sous un même chapitre budgétaire.

 

La loi de règlement est le document par lequel le Parlement, une fois l'exercice budgétaire achevé, constate ce qui a été réellement encaissé et dépensé au regard de ce qui avait été autorisé par la loi de finances, et clôture juridiquement l'année budgétaire - c'est, en principe, le document le plus directement accessible à un citoyen ou un parlementaire mauritanien souhaitant savoir ce que l'État a réellement fait de son budget. Le rapprochement entre le rapport d'audit du PEJ et la loi de règlement du budget 2023 fait apparaître un fait qu'aucun des deux documents, pris isolément, ne signale : sous un même chapitre budgétaire, « Chapitre 89 : Employabilité des jeunes » (Ministère de l'Emploi et de la Formation Professionnelle en 2023), coexistent deux lignes de contrepartie nationale financées par deux bailleurs entièrement différents. La première, S/Ch 41 « Employabilité des jeunes (PEJ/BAD) », affichait 4 000 000 MRU de crédits votés en loi de finances initiale pour 3 772 482,96 MRU exécutés, soit un taux d'exécution de 94,3 %. La seconde, S/Ch 43 « Employabilité des jeunes (IDA) - contrepartie », affichait 20 110 000 MRU de crédits pour 16 820 961,08 MRU exécutés, soit 83,6 %. Au total, le chapitre 89 tout entier ne mobilisait que 24 110 000 MRU de crédits, exécutés à hauteur de 20 593 444,04 MRU, soit 85,4 %.

 

Le PEJ audité dans ce rapport - financé par l'IDA à hauteur de 55 millions de dollars, à travers un don D8480 et un financement additionnel d'urgence CERC 73900 - ne correspond qu'à la seconde de ces deux lignes, elle-même limitée à la seule contrepartie nationale (20,11 millions de MRU prévus, soit environ 500 000 dollars). La première ligne, « PEJ/BAD », financée par la Banque Africaine de Développement, désigne un dispositif distinct, entièrement étranger au périmètre de l'audit examiné ici, sur lequel cette analyse ne dispose d'aucune information complémentaire - et que rien, dans le libellé budgétaire lui-même, ne permet à un lecteur non averti de distinguer du projet financé par la Banque mondiale.

 

Ce constat illustre un phénomène plus général, que le cadre international de référence en matière de transparence budgétaire - le programme PEFA (Public Expenditure and Financial Accountability), à travers son indicateur PI-6 consacré aux « opérations non comptabilisées dans les rapports budgétaires » - a précisément vocation à mesurer : la loi de règlement, document budgétaire le plus directement accessible à un parlementaire ou un citoyen mauritanien, ne fait apparaître que la part du financement qui transite par le budget de l'État, ici une contrepartie nationale de l'ordre de 20 millions de MRU. Le financement extérieur proprement dit - 55 millions de dollars, soit plusieurs dizaines de milliards de MRU au taux de change courant - transite, lui, par un « compte désigné », un compte bancaire dédié, alimenté directement par le bailleur et géré par le projet, sans jamais transiter par le compte unique du Trésor ni apparaître, dans son intégralité, dans un document consolidé et soumis au vote du Parlement. Ce n'est pas, en soi, un dispositif irrégulier : c'est la pratique courante de gestion des projets financés par les bailleurs multilatéraux, précisément pour en accélérer l'exécution. Mais la conséquence, pour la lisibilité démocratique du budget, est réelle : la loi de règlement donne à voir un chapitre budgétaire modeste - 24 millions de MRU de crédits - quand le programme qu'il recouvre réellement est, une fois le financement extérieur intégré, environ cent dix fois plus important.

 

Le compte d'urgence CERC : des millions de dollars... encore à justifier

Le CERC - Composante d'Intervention d'Urgence Conditionnelle, en anglais Contingency Emergency Response Component - est un mécanisme que la Banque mondiale intègre, de façon standardisée, dans un nombre croissant de ses projets d'investissement depuis le milieu des années 2010 : une enveloppe dormante, activable rapidement en cas de catastrophe naturelle ou de crise déclarée par les autorités, sans qu'il soit besoin de négocier un nouveau financement dans l'urgence. Le PEJ en comportait une. Un financement additionnel de 15 millions de dollars a été accordé par l'IDA en juin 2023, au titre de ce mécanisme, pour faire face aux inondations consécutives à un hivernage particulièrement sévère - destiné notamment à l'achat d'équipements d'urgence. L'intégralité de cette avance a été reçue par le projet dès septembre 2023.

 

Le lecteur de cet article doit savoir que le décaissement de ce type de fonds par la Banque mondiale suit un mécanisme de justification a posteriori : le projet engage la dépense sur son compte désigné, alimenté par avance, puis transmet à intervalles réguliers des États Certifiés de Dépenses (ECD) - des relevés de dépenses accompagnés de pièces justificatives -, sur la base desquels le bailleur « reconstitue » le compte au fur et à mesure. C'est précisément sur ce point que l'annexe du rapport d'audit consacrée à la documentation du CERC révèle un décalage : au 31 décembre 2024, soit plus de quinze mois après la réception de l'avance intégrale, seuls 11 402 835,37 dollars avaient fait l'objet d'une demande de justification comptable transmise à la Banque mondiale, laissant un solde de 3 597 164,63 dollars - 24 % de l'avance initiale - encore sans pièces justificatives déposées. Ce constat ne signifie pas que ces fonds ont été mal employés : l'audit ne relève aucune anomalie sur les dépenses déjà justifiées. Mais il documente un rythme de reddition de comptes qui accuse un retard significatif sur des fonds mobilisés en réponse à une urgence humanitaire - et dont la vocation même, celle d'un mécanisme d'urgence, est d'être décaissée et justifiée rapidement.


 Un audit financier propre, aussi rigoureux soit-il dans son périmètre, ne garantit ni la cohérence interne d'un même rapport, ni la visibilité de l'ampleur réelle d'un financement extérieur dans les documents budgétaires nationaux, ni la mise en regard entre la performance financière et la performance de mise en œuvre. Sur ces trois plans, ce projet reproduit, à l'échelle d'un seul dossier de 57 millions de dollars, exactement les limites déjà documentées à l'échelle des finances publiques mauritaniennes prises dans leur ensemble par mes articles précédents .

 

Il y a, derrière ces chiffres, une réalité humaine que la seule lecture comptable ne restitue pas : les jeunes vulnérables auxquels ce projet était destiné n'ont commencé à en bénéficier, pour son volet central, que deux ans après le lancement du financement censé les servir. Aucun des documents normalement accessibles à un citoyen mauritanien - l'audit financier, la loi de règlement - ne permet, à lui seul, de le savoir. C'est peut-être là la conclusion la plus alarmante de ce dossier : des comptes irréprochables peuvent, sans qu'aucune règle ne soit techniquement enfreinte, laisser dans l'ombre le seul indicateur qui compte vraiment pour les bénéficiaires visés - le temps qu'il leur aura fallu attendre.

Pr ELY Mustapha

vendredi 14 août 2026

Mauritanie : le Trésor public se trompe de 18 milliards sur ses propres comptes . Pr ELY Mustapha


Il existe, au Ministère des Finances, un document que personne ne voit jamais dans les débats publics : le plan de trésorerie de l'État, mis à jour chaque semaine, qui dit exactement combien d'argent doit entrer et sortir des caisses du Trésor. C'est le document le plus proche de la vérité, parce qu'il ne sert pas à convaincre un Parlement ou à rassurer un bailleur : il sert seulement à gérer l'argent, jour après jour. Ce que révèle le croisement des trois derniers exercices de ce document, soit 2024, 2025 et le plan en cours pour 2026, est plus parlant que n'importe quelle loi de finances.

L'examen des plans de trésorerie de l'État pour 2024, 2025 et 2026 révèle que les salaires ont été payés 20 % sous ce qui était prévu pendant que le service de la dette dépassait le sien de 22 %, que les dépenses de développement ont subi la coupe la plus sévère de tout le budget, et que l'État a émis 23 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor non planifiés pour combler l'écart

Un Trésor qui ne prévoit pas sa propre trésorerie.

En 2025, le Trésor mauritanien a prévu d'encaisser 110,1 milliards d'ouguiya. Il en a réellement encaissé 91,9 milliards. L'écart, de 18,2 milliards d'ouguiyas, soit 16,5 % de moins que prévu , n'est pas un aléa venu de l'extérieur : c'est l'écart entre ce que l'administration fiscale et douanière de ce pays a elle-même annoncé qu'elle collecterait et ce qu'elle a réellement collecté. La Direction Générale des Impôts a manqué sa propre cible de 25,8 %. La Direction Générale des Douanes a manqué la sienne de 29,8 %. À elles deux, ces deux administrations expliquent la quasi-totalité du trou.

Ce n'est pas une prévision extérieure qui s'est révélée fausse à cause d'un choc mondial. C'est le Trésor public qui n'a pas su prévoir ce que son propre appareil de recouvrement allait rapporter, à hauteur d'un cinquième de ses recettes attendues, sur une seule année.

Le salaire recule, la dette avance

Voici le chiffre qui devrait alarmer le plus de monde. Sur cette même année 2025, les salaires et traitements versés par l'État ont été inférieurs de 19,9 % à ce que le plan de trésorerie prévoyait soit un manque de 5,4 milliards d'ouguiya sur la masse salariale de la fonction publique!  Au même moment, le service de la dette publique a dépassé sa propre prévision de 21,7 %, tiré par un amortissement supérieur de 43,5 % au plan.

Autrement dit : l'année où l'argent est rentré moins vite que prévu, ce n'est pas le remboursement de la dette qui a été ajusté à la baisse. C'est la masse salariale. Personne, dans aucun des documents que j'ai consultés, n'a annoncé ce choix, ne l'a expliqué, ni ne l'a justifié. Il apparaît seulement, en creux, dans la colonne « Écart » d'un tableau Excel que le grand public bien entendu ne lit jamais.

Le développement, premier sacrifié

Le budget de trésorerie regroupe, sous l'appellation « Dépenses Prioritaires », les crédits qui financent notamment les programmes de développement rural et communal et les comptes de dépôts qui alimentent les administrations locales. C'est le poste le plus sévèrement rogné de tout le document : -20,8 % par rapport au plan, soit 14,9 milliards d'ouguiya de moins que prévu - plus des trois quarts de tout l'écart de l'année. Une des lignes qui composent ce poste recule même de 33,6 %.

C'est la troisième fois, dans les examens que j'ai menés cette année sur les finances mauritaniennes, que je retrouve exactement le même schéma : dans la loi de finances rectificative 2026, l'investissement reculait pendant que le fonctionnement de l'État bondissait de 15 %. Ici, dans l'exécution réelle de la trésorerie 2025, c'est le développement qui recule pendant que la dette et le fonctionnement tiennent leur rang. Le même choix, répété à trois niveaux différents de la chaîne budgétaire - la loi, le plan, la caisse - n'est plus un hasard de calendrier. C'est un arbitrage structurel de fait, hélas ! jamais assumé comme tel.

La cavalerie des bons du Trésor

Pour combler l'écart entre ce qui rentre et ce qui doit sortir, l'État s'est massivement tourné vers l'emprunt à très court terme. Le plan 2025 prévoyait l'émission de 54,2 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor sur l'année. La réalité : 77,3 milliards émis, soit 42,6 % de plus que prévu - et les remboursements ont suivi la même trajectoire, +46,8 %. C'est le principe même de la cavalerie financière : émettre toujours plus de dette à trois ou six mois pour rembourser celle qui vient d'arriver à échéance, sans que rien de tout cela n'ait été annoncé au moment où le plan de l'année a été arrêté. Comme quoi le patrimoine financier du Mauritanien est une chasse gardée du ministère des finances !

Un nom qui revient, pour la troisième fois

Dans le plan de trésorerie hebdomadaire pour 2026, une ligne d'amortissement de la dette intérieure porte l'intitulé suivant : «BT, OT et Conv. BCM ». Ces trois lettres - Conv. BCM, la Convention conclue avec la Banque Centrale - sont les mêmes que j'avais dû reconstituer, dans un examen distinct consacré à la dette publique, à partir des seules notes annexes des comptes de la Banque Centrale, pour comprendre comment une créance de 16 milliards d'ouguiya sur l'État s'était effondrée de 72 % en 2025. Ces mêmes trois lettres sont aussi apparues, sans plus d'explication, dans le tableau de financement de la loi de finances rectificative 2026. Elles réapparaissent ici, fusionnées avec deux autres instruments de dette dans une seule ligne, sans qu'aucun chiffre ne permette d'isoler ce qui lui revient. Un même nom, trois documents, jamais une explication. Encore !

En conclusion.

L'évaluation PEFA, publiée en janvier 2025, a rétrogradé la note de la qualité des prévisions de trésorerie mauritaniennes de A à C depuis sa précédente évaluation en 2020 - le plus net recul de toute l'évaluation sur ce point précis. Un Trésor qui ne parvient pas à prévoir un cinquième de ses propres recettes, qui rembourse sa dette avant de payer intégralement ses salaires, qui sacrifie le développement en silence et qui multiplie les emprunts de court terme non planifiés pour tenir le mois suivant, ne pilote pas ses finances : il les subit, semaine après semaine. Et le premier signe que quelque chose ne va pas, dans un pays comme dans une famille, c'est toujours le même : quand on ne sait plus, à l'avance, combien d'argent on aura la semaine prochaine. Le Trésor public semble être adepte d'une comptabilité de ménagère.

 

Pr ELY Mustapha

jeudi 13 août 2026

Mauritanie : les 214 millions de dollars du pétrole ne sont pas à la Banque de France… Pr ELY Mustapha

 

L'analyse du Fonds National des Revenus des Hydrocarbures révèle une image d'un compte parisien déroutante. Les rapports du FNRH décrivent, de façon constante, un compte « domicilié à la Banque de France » de 214,5 millions de dollars. Cette description nourrit l'idée d'un montant unique déposé à Paris. Or l'argent n'est pas à Paris. Il est, pour l'essentiel, au Koweït. Un centre de réflexion américain avait rangé la Mauritanie parmi les six pays dont les fonds souverains étaient jugés parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés.

La Mauritanie ne se plie pas aux standards internationaux de gouvernance des fonds souverains, et aucun texte n'explique pourquoi l'épargne à l'étranger continue de croître pendant que le développement recule chez soi.

De l'examen des rapports de gestion du FNRH: effet de gaz.

En examinant les trois derniers rapports de gestion du FNRH - 2023, 2024 et 2025 - j'ai constaté un instrument en pleine mutation, qui vient de changer de nature sous l'effet du gaz : l'entrée en production du projet Grand Tortue Ahmeyim a fait bondir les encaissements du fonds de 188 % en 2025, à 53,6 millions de dollars, portés à hauteur de 46,9 % par une catégorie de recette qui n'existait pas l'année précédente, la «commercialisation du gaz ». J'y ai aussi trouvé exactement les mêmes négligences que dans tous les autres dispositifs déjà examinés dans cette série d'analyse  : la conclusion des rapports 2023 et 2024 date le solde du fonds « au 31/12/2021 » - alors qu'il s'agit bien de 2023 et 2024 , soit deux années de suite, sans correction.

Le tableau mensuel de 2023 attribue à la ligne « déc-23 » la valeur exacte de la ligne « déc-22 », faisant disparaître, si on le prend au pied de la lettre, la totalité du gain de l'année en un seul mois!

En tant qu'enseignant, si je devais interroger l'un de mes étudiants de première année sur ce tableau, il me répondrait que cela contredit directement l'affirmation, dans le même rapport, qu'aucun retrait n'a eu lieu en 2023 - et il aurait entièrement raison. Le rapport 2025, le plus abouti des trois, affiche quant à lui un total de répartition des intérêts par banque inférieur de 2 848 599,43 dollars (19,3 %) à la somme réelle de ses propres lignes.

L'argent n'est pas là où l'on croit…

Les rapports du FNRH, un compte « domicilié à la Banque de France » de 214,5 millions de dollars.

La réalité, une fois l'examen en détail des tableaux reconstitué, est différente : sur les 14,7 millions de dollars d'intérêts perçus par le fonds en 2025, la Banque de France n'en a généré que 251 892,93 dollars - 1,7 % du total. Le gros de l'argent est placé, sous forme de dépôts à terme à six ou douze mois, à la National Bank of Kuwait (62,3 % des intérêts), à l'UBAF de Paris (27,9 %), à la First Abu Dhabi Bank (4,6 %) et au Fonds Monétaire Arabe (3,4 %). La Banque de France n'est, dans les faits, que la banque de domiciliation du compte-cadre du fonds - probablement son point d'entrée et de règlement - et non le lieu où « dort » l'essentiel de l'argent du pétrole mauritanien. 

Cette distinction n'est expliquée dans aucun rapport : c'est à nous autres, lecteurs,  de la reconstituer, ligne par ligne, dans des tableaux que personne, visiblement, ne relit avant publication. A croire que l'information du citoyen ne compte pas pour les finances publiques.

Un jugement américain vieux de treize ans, mais jamais démenti.

Il y a une donnée embarrassante, sur la réputation du fonds. En 2013, trois chercheurs du Center for Strategic and International Studies (CSIS), l'un des principaux centres de réflexion de politique étrangère aux États-Unis, ont publié un commentaire sur les fonds souverains des États fragiles riches en matières premières (Robert D. Lamb, Kathryn Mixon et Sadika Hameed, « Sovereign Wealth Funds in Commodity-Rich Fragile States », CSIS Commentary, 13 mai 2013). Ils y classent la Mauritanie parmi six pays - avec le Nigeria, le Brunei, l'Algérie, la Libye et Kiribati - dont les fonds souverains figureraient parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés. Ce jugement a treize ans : il précède les rapports FNRH examinés ici, et surtout l'entrée en production du Grand Tortue Ahmeyim. Il ne dit donc rien de l'état actuel du fonds. Mais faute de toute publication mauritanienne plus récente sur sa gouvernance, personne n'a pu le réévaluer depuis - et il reste, treize ans plus tard, étrangement cohérent avec les erreurs de calcul déjà relevées dans mes articles précédents.

La norme internationale de référence en la matière, les 24 Principes de Santiago de l'International Forum of Sovereign Wealth Funds, recommande la publication d'une politique d'investissement, de règles de retrait et de dépôt, et une séparation claire des rôles entre le propriétaire du fonds, son organe de gouvernance et son gestionnaire opérationnel. La Mauritanie n'est pas membre de ce forum, et le FNRH ne publie aucune des informations que ces principes recommandent. L'adhésion est volontaire (rien n'oblige juridiquement le pays à s'y conformer) mais son absence prive la Mauritanie d'un langage internationalement reconnu pour expliquer ses propres choix.

Ce que font les autres pays avec leur pétrole.

La comparaison de la situation de la Mauritanie avec d'autres pays est critique. Ainsi le fonds souverain norvégien, alimenté lui aussi par des revenus pétroliers, gère aujourd'hui environ 1 800 milliards de dollars, investis à 100 % à l'étranger en actions, en obligations et en immobilier, avec un débat parlementaire annuel sur sa stratégie. Le Pula Fund du Botswana, financé par les excédents diamantifères, combine titres à revenu fixe et actions sur les marchés développés et émergents, avec une revue stratégique complète tous les cinq ans et un rapport annuel transmis au Parlement. Le Petroleum Fund du Timor-Leste a délibérément porté sa part d'actions à 20 % en 2012, dans le seul but de faire passer son rendement attendu de 2,0 % à 2,6 %, pour financer un objectif de retrait durable de 3 % par an - une décision de gestion active, motivée et documentée publiquement.

Le FNRH mauritanien, vingt ans après sa création, n'a rien de tout cela. Aucune action, aucune obligation identifiée dans les rapports que j'ai pu consultés; seulement des dépôts à terme bancaires, l'instrument le plus prudent et le moins performant qui existe pour un fonds censé épargner pour les générations futures!

Le calcul que personne ne veut faire

Le rapprochement qui se devait d'être fait et qu'aucun document officiel n'a jamais publié nous montre que les s dépôts à terme du FNRH rapportent entre 3,88 % et 4,85 % en dollars. Le taux directeur de la Banque Centrale de Mauritanie s'élève, lui, à 6 % en ouguiya. Et sur cette même année 2025, l'État a émis 42,6 % de Bons du Trésor de plus que ce que prévoyait son propre plan de trésorerie, pour combler ses besoins de financement immédiats. Un pays épargne à l'étranger à rendement modeste tout en empruntant, chez lui, de plus en plus et à court terme - sans qu'aucun texte ne mette jamais ces deux réalités en regard !

Il y a plus frappant encore. Le FNRH a engrangé 14,7 millions de dollars d'intérêts en 2025 - l'équivalent d'environ 584 millions d'ouguiya. La même année, les dépenses de développement rural, communal et les filets sociaux de l'État ont été réalisés à 20,8 % sous leur propre plan de trésorerie, soit un manque de près de 15 milliards d'ouguiya. La totalité des intérêts perçus par le FNRH en 2025 ne couvre même pas 4 % de ce manque à gagner subi, la même année, par le développement du pays. Et le solde total du fonds - 214,5 millions de dollars accumulés depuis 2006 , équivaut à peine à 57 % d'une seule année de cette coupe budgétaire. Le « trésor de guerre » gazier de la Mauritanie, converti en ouguiyas, ne représente donc même pas les deux tiers d'une seule année de sacrifice imposé au développement rural. Triste réalité d'une gestion à vue.

 Relevons toutefois, quelques aspects positifs du placement et de la gestion de ce fonds. Le FNRH n'a subi aucun retrait entre 2022 et 2025 malgré des besoins de financement croissants de l'État . Sa performance de placement est positive et documentée trois années de suite, au-dessus de son propre indice de référence. Et la répartition entre six banques différentes, loin d'être une anomalie, réduit en réalité le risque de concentration qu'aurait représenté un compte unique à Paris. Le retrait de 50 millions de dollars opéré en septembre 2025 reste, à ce jour, l'une des rares opérations financières de l'État mauritanien dont le montant se retrouve, de façon cohérente, dans trois documents indépendants.

Toutefois,  il faut le mentionner haut et fort, un fonds qui gérait, il y a deux ans encore, des flux de l'ordre de 20 millions de dollars par an pouvait se permettre des erreurs de rédaction sans grande conséquence.

Un fonds dont les encaissements ont bondi de 188 % en une seule année, qu'un centre de réflexion américain rangeait déjà, il y a treize ans, parmi les fonds souverains les moins transparents, et dont la trajectoire s'inscrit dans un budget où le développement recule pendant que l'épargne s'accumule à l'étranger, ne peut plus se le permettre. La Norvège, le Botswana et le Timor-Leste montrent qu'épargner les revenus pétroliers à l'étranger n'est pas en soi une erreur;  c'est une pratique reconnue, et théoriquement fondée. Ce qui est une erreur, c'est de le faire sans règle écrite, sans stratégie publiée, sans reddition de comptes au Parlement, et sans jamais expliquer au pays pourquoi cet argent-là s'accumule quand celui du développement, lui, recule.

Et pas un citoyen n'est informé sur la gestion du patrimoine financier national, qu'il soit à Nouakchott, à Paris ou ailleurs…si ce n'est dans quelques poches d'un monde …obscur.

Obscurci par un jargon technique, dans lequel les autorités financières et monétaires perdent leur transparence par défaut de simplification. Et comme le disait si bien un certain poète "Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément".

Mais faudrait-il déjà que le mauritanien, poète par excellence, trouve dans les finances publiques de la RIM, une rime…de clarté.

Pr ELY Mustapha

lundi 10 août 2026

Créance de la Banque Centrale sur l'État : onze milliards d'ouguiyas de dette envolés en neuf mois, sans un mot d'explication. Pr ELY Mustapha


Une créance de la Banque Centrale sur l'État amputée de 72 %, reconstituée à partir des seules notes de bas de page d'un autre rapport ; et jamais assumée par aucun document officiel de la dette

Il y a des scandales qui se cachent dans des chiffres énormes affichés en gros caractères. Celui-ci se cache dans une phrase de dix-neuf mots, recopiée presque à l'identique dans trois bulletins officiels de la dette publique mauritanienne au cours de l'année 2025 : « la créance de la Banque Centrale vis-à-vis de l'État a fait l'objet d'une renégociation courant 2025 ». Un lecteur pressé passera sur cette phrase sans s'arrêter. J'y ai passé plusieurs jours, à la croiser avec quatre autres documents, pour découvrir ce qu'elle recouvre réellement : la disparition, en neuf mois, de près des trois quarts de l'un des piliers de la dette intérieure du pays - et l'absence quasi totale, dans les documents censés informer les Mauritaniens de leur propre dette, de toute explication sur la façon dont cette disparition s'est produite.

Un chiffre qui fond de trimestre en trimestre

Reprenons les faits, tels qu'ils apparaissent, noyés, dans les bulletins statistiques trimestriels de la Direction de la Dette Publique. Au 31 mars 2025, la créance que la Banque Centrale de Mauritanie détient sur l'État - c'est-à-dire ce que le Trésor lui doit - s'élève à 16,2 milliards d'ouguiyas, 44 % de toute la dette intérieure du pays. Trois mois plus tard, au 30 juin, elle est tombée à 9,6 milliards. Trois mois après, au 30 septembre, à 4,8 milliards. Au 31 décembre, elle se stabilise à 4,6 milliards. En trois trimestres, 11,6 milliards d'ouguiyas de dette de l'État envers sa propre banque centrale se sont évaporés - 71,7 % de leur valeur de départ, l'équivalent d'environ 2,6 % du produit intérieur brut de la Mauritanie.

Face à un mouvement de cette ampleur, un citoyen serait en droit d'attendre, au minimum, un communiqué, une note technique, un chapitre dédié dans le document qui pilote la stratégie d'endettement du pays. Il n'y a rien de tout cela. Il y a la même phrase de dix-neuf mots, recopiée trois fois, sans mécanisme, sans base légale, sans nom de convention, sans date de signature.

Ce que la stratégie officielle, publiée trois mois plus tôt, ne voyait pas venir

Le plus troublant n'est peut-être pas l'opération elle-même, mais son absence totale d'annonce préalable. En décembre 2024 - trois mois avant que ce mouvement ne commence - la Direction de la Dette Publique a publié sa Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme pour 2025-2027, un document de dix-huit pages censé anticiper précisément ce type d'évolution. Cette stratégie affirme  que « l'instrument BCM n'est pas utilisé sur toute la période de la stratégie », et ses quatre scénarios de financement simulés jusqu'en 2027 ne prévoient qu'un recul progressif, de 9 % à 7 %, du poids de cet instrument dans le portefeuille de la dette - un mouvement sans rapport avec l'effondrement de 72 % qui allait se produire dans les mois suivants. Soit l'opération a été décidée après la publication de la stratégie, sans que celle-ci en soit mise à jour ; soit elle était déjà à l'étude et le document censé orienter la politique d'endettement du pays pour trois ans n'en a pas dit un mot. Dans les deux cas, l'instrument même qui doit permettre à l'État de piloter sa dette a raté, ou caché, l'événement le plus important de l'année sur ce terrain.

Le mécanisme que seule la Banque Centrale, elle-même, a fini par révéler

Il a fallu abandonner les documents de la dette publique et se tourner vers un tout autre rapport - les états financiers audités de la Banque Centrale de Mauritanie pour l'exercice 2025 - pour comprendre, enfin, ce qui s'était passé. Dans les notes annexes de ce rapport, une ligne comptable intitulée « Créances / l'État convention 2024 » affiche exactement la même trajectoire que celle observée dans les bulletins de la dette : 11,98 milliards d'ouguiyas au 31 décembre 2024, 4,6 milliards un an plus tard. Le rapport de la Banque Centrale explique que cette créance a été éteinte par un mécanisme de compensation : l'État a transféré à la Banque Centrale la propriété d'un terrain situé dans un îlot de la zone administrative, valorisé à 2 milliards d'ouguiya ; il lui a cédé la moitié de sa participation dans une banque commerciale, pour 218,7 millions ; et il a émis, puis largement remboursé, des obligations pour près de 4,8 milliards. Au total, 11,98 milliards d'ouguiyas de compensation - le montant exact de la dette qui devait être effacée.

Ce n'est pas, en soi, une manœuvre à condamner : éteindre une dette de l'État envers son propre institut d'émission par l'apport d'actifs et un refinancement obligataire est une pratique reconnue de nettoyage de bilan souverain, et la Banque Centrale elle-même souligne que l'État mauritanien n'a jamais fait défaut sur ses engagements envers elle. Le problème n'est pas la solidité de l'État. Le problème, c'est que cette explication n'existe dans aucun document dont la mission est de rendre compte de la dette publique mauritanienne - seulement, en creux, dans les notes comptables d'une banque centrale qui produit ses états financiers pour d'autres fins que l'information du contribuable sur sa dette.

Une valorisation encore provisoire au moment même où les chiffres circulaient déjà

Un dernier détail achève de rendre cette opération inquiétante. Le rapport de la Banque Centrale précise lui-même, à propos du terrain reçu en compensation, que « le rapport final de l'expert immobilier mandaté par la Banque pour l'évaluation des immeubles de placement […] n'était pas encore disponible » au moment où les comptes ont été arrêtés, et que la valeur retenue reposait sur « les évaluations, documents et informations disponibles à cette date ». Autrement dit : au moment même où les bulletins trimestriels annonçaient déjà, chiffre après chiffre, la fonte spectaculaire de la créance de la Banque Centrale sur l'État, la valorisation de l'actif qui servait à l'éteindre n'avait pas encore été confirmée par un expert indépendant. Une opération représentant plus d'un point de PIB à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette!

Reprenons ce constat au mot près, car chaque mot y pèse : une opération représentant plus d'un point de produit intérieur brut à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette. Ce n'est pas un détail technique relégable en note de bas de page. C'est, à la lecture du droit budgétaire mauritanien lui-même, un manquement à l'un des principes les plus fondamentaux qui encadrent la présentation des comptes publics : le principe de sincérité, que l'article 3 de la Loi Organique relative aux Lois de Finances (loi n° 2018-039) impose précisément pour que « les ressources et les charges de l'État soient évaluées sincèrement ». Une évaluation sincère n'est pas une évaluation exacte à la décimale près - aucune comptabilité publique n'exige cela. C'est une évaluation qui dit ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas encore. Or c'est précisément ce que les bulletins de la dette n'ont pas fait : ils ont présenté comme définitif - un chiffre net, daté, ventilé au dixième de million d'ouguiya, ce que la Banque Centrale elle-même qualifiait, dans ses propres états financiers, de provisoire, faute de rapport d'expertise immobilière finalisé.

Une dette qui peut réapparaître là où elle a été déclarée éteinte

La première conséquence, la plus mécanique, est aussi la plus grave : si l'expertise immobilière indépendante, une fois achevée, retient pour le terrain cédé une valeur inférieure aux 2 milliards d'ouguiya provisoirement comptabilisés, la compensation n'aura pas intégralement éteint la créance qu'elle était censée éteindre. Il en resterait un solde - une dette de l'État envers sa Banque Centrale qui n'existe aujourd'hui dans aucun bulletin, dans aucun tableau, dans aucun agrégat officiel, mais qui resurgirait mécaniquement le jour où la valorisation définitive serait arrêtée. Ce n'est pas une hypothèse d'école : c'est très exactement ce que signifie, en comptabilité, valoriser un actif « sur la base des évaluations, documents et informations disponibles à cette date », pour reprendre les termes du rapport de la Banque Centrale elle-même.

 Tant que l'expert n'a pas rendu son rapport final, le chiffre de 4,6 milliards d'ouguiyas de créance résiduelle publié dans le bulletin du quatrième trimestre 2025 n'est pas un chiffre arrêté : c'est un chiffre sous condition suspensive, que rien dans le bulletin lui-même ne signale comme tel. Une dette publique mauritanienne, quelle qu'en soit la taille exacte, ne devrait jamais être une variable dépendante d'une expertise immobilière encore en cours - et si elle l'est, ce fait doit être écrit, en toutes lettres, partout où le chiffre apparaît.

Un bilan de banque centrale qui hérite du même flou

La deuxième conséquence touche une institution dont la crédibilité repose, plus que toute autre, sur l'exactitude de ses comptes : la Banque Centrale de Mauritanie elle-même.

En recevant, en échange d'une créance sur l'État, un actif dont la valeur n'est pas encore certifiée, la BCM a inscrit à son propre bilan un immeuble de placement dont la contrepartie comptable (soit la créance éteinte) est, par construction, aussi incertaine que la valorisation de l'actif reçu.

Si le terrain vaut, en réalité, moins que les 2 milliards d'ouguiya retenus, la Banque Centrale n'a pas seulement sous-évalué un risque : elle a surévalué son propre actif, ce qui revient à afficher, dans ses états financiers audités, une situation patrimoniale plus favorable que la réalité économique sous-jacente.

Pour une banque centrale, dont la seule mission est de garantir la confiance dans la monnaie et dans la solidité du système financier qu'elle supervise, ce n'est pas un vice de forme : c'est une fragilité qui touche au cœur de sa fonction. Une institution qui demande aux banques commerciales qu'elle supervise de provisionner leurs créances douteuses sur la base d'évaluations rigoureuses ne peut se dispenser, pour elle-même, de la même exigence - sans quoi l'autorité morale de la supervision bancaire mauritanienne s'en trouve, elle aussi, affaiblie.

Des agrégats officiels qui deviennent, sans le dire, des agrégats provisoires

La troisième conséquence est la plus diffuse, et la plus insidieuse : elle contamine, en silence, tous les chiffres qui se construisent sur celui-ci.

Le ratio dette intérieure sur dette totale, le ratio dette publique sur PIB, les indicateurs de soutenabilité transmis au Fonds Monétaire International, les tableaux comparatifs publiés par la Banque mondiale - tous intègrent, quelque part dans leur calcul, ce chiffre de créance BCM dont la composante essentielle repose sur une valorisation non stabilisée. Aucun de ces agrégats, pourtant présentés comme définitifs, ne porte la moindre mention d'incertitude.

 Un pays qui communique à ses créanciers, à ses bailleurs et à son Parlement des chiffres de dette publique sans jamais indiquer qu'une partie d'entre eux dépend d'une expertise en cours ne trompe peut-être personne délibérément, mais il expose tous ceux qui se fient à sa parole statistique à devoir, un jour, réviser leur lecture de la situation mauritanienne sans avoir été prévenus que cette révision était possible.

 C'est ainsi que se construit, insensiblement, une perte de crédibilité statistique : non pas par un mensonge identifiable, mais par l'accumulation de silences sur des marges d'incertitude qui, additionnées, finissent par peser plus que n'importe quel chiffre isolé.

Un contrôle qui ne peut juger une cible mouvante

La quatrième conséquence touche directement à la question du contrôle, qui est au cœur des devoirs de la Cour des Comptes et de l'Assemblée Nationale. On ne peut exercer un contrôle juridictionnel ou parlementaire rigoureux sur une opération dont la valeur elle-même n'est pas stabilisée : toute vérification effectuée aujourd'hui devrait, en toute rigueur, être suivie d'une seconde vérification le jour où l'expertise immobilière sera finalisée; ce que rien, dans le dispositif actuel, ne prévoit ni n'annonce. Une institution de contrôle qui ignore qu'un chiffre est provisoire ne peut pas savoir qu'elle doit y revenir. C'est un point aveugle construit dans le système lui-même, et non une simple négligence ponctuelle : tant que les bulletins de la dette ne signaleront pas explicitement quels chiffres restent sous réserve d'expertise, ni la Cour des Comptes ni l'Assemblée Nationale ne seront en mesure de programmer le réexamen qu'une telle opération exige.

A mon avis, l'explication la plus probable est administrative : un calendrier de clôture des comptes de la Banque Centrale qui n'a pas attendu la finalisation d'une expertise immobilière, et des bulletins de la dette qui reprennent des chiffres arrêtés sans en rappeler les conditions de leur établissement.

Mais l'absence d'intention ne supprime pas la gravité de la conséquence : une dette publique qui peut, à tout moment, se révéler différente de ce qu'elle affiche; non pas parce qu'elle a changé, mais parce qu'elle n'avait, dès le départ, jamais été définitivement mesurée, est une dette dont la solidité apparente repose sur un accord tacite de ne pas poser la question. Le jour où quelqu'un la posera - un bailleur, une agence de notation, un nouvel exécutif moins enclin à la continuité que le précédent - l'écart entre le chiffre provisoire communiqué et le chiffre définitif qui sera un jour arrêté sera lu, à tort ou à raison, comme une révélation, alors qu'il n'aurait dû être, depuis le premier jour, qu'une information ordinaire, écrite en toutes lettres dans le document qui l'appelait. C'est le sens même de la sincérité budgétaire : non pas ne jamais se tromper, mais ne jamais laisser croire qu'on est sûr de ce dont on ne l'est pas.

Alors ?

Je le redis, pour ne pas transformer un constat rigoureux en accusation qu'il ne mérite pas : rien, dans les éléments consultés pour faire mes constats, ne permet d'affirmer que cette opération a été mal exécutée, ni qu'elle dissimule une malversation. Le Fonds Monétaire International, qui a examiné les finances mauritaniennes en janvier 2026, juge la dette du pays soutenable et sa trajectoire orientée à la baisse - un jugement qui n'a rien signalé d'anormal sur ce point précis. Si cette opération a été correctement exécutée et correctement valorisée, elle constitue un allègement réel et bienvenu du bilan de l'État.

Mais un allègement de dette qui représente 2,6 % du PIB, exécuté par convention entre le ministère des Finances et la banque centrale, ne devrait pas avoir besoin que en tant qu'analyste, cela soit moi-même qui le révèle au citoyen mauritanien en croisant quatre documents distincts, pour que ses grandes lignes deviennent lisibles.

 Aucune trace, dans le corpus consulté, d'un débat à l'Assemblée Nationale, d'un avis de la Cour des Comptes ou d'une communication publique dédiée à la mesure de l'opération. Le jour où une opération de cette nature se dénouera moins bien - une valorisation qui se révèle exagérée, un actif qui perd de sa valeur, un montage qui s'avère plus coûteux que prévu - le pays découvrira alors qu'il ne s'est doté d'aucun canal pour la surveiller à temps. C'est précisément quand une opération semble aller bien qu'il faut exiger qu'elle soit racontée en entier. La Mauritanie ne l'a pas fait pour celle-ci. Et c'est fort répréhensible, pour  le présent et pour le futur.

Pr ELY Mustapha

dimanche 9 août 2026

Mauritanie DPBMT - 2027-2029 : un budget qui ne sait plus compter son propre déficit . Pr ELY Mustapha

Trois valeurs pour un même solde, des recettes gazières multipliées par quatre, et un silence total sur un chômage qui grimpe

Lorsque, dans l'immensité des océans, le sextant du capitaine au long cours est mal gradué, tous ses repères sont faux et quelle que soit la ligne d'horizon sur laquelle il le pointera, il n'arrivera jamais à bon port.


Le Document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme (DPBMT) 2027-2029 n'est pas un texte anodin. Approuvé en Conseil des Ministres le 1er juillet 2026, il constitue, selon ses propres termes, « l'instrument de référence de la programmation pluriannuelle des finances publiques » de la Mauritanie - celui qui doit articuler les priorités de développement du pays, ses contraintes macroéconomiques et la soutenabilité de sa dette pour les trois prochaines années. C'est sur la foi de ce document que seront calibrées les lois de finances 2027, 2028 et 2029. L'examen du contenu du document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme confronté aux données les plus récentes du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et de la Banque Centrale de Mauritanie aboutit un constat véritablement critique. En effet, ce document ne s'accorde pas toujours avec lui-même, et sur les points où il devrait le plus rassurer le lecteur soit la fiabilité de son indicateur de risque numéro un, la réalité de l'impact social de la dépense publique,  il est d'un silence alarmant.

Un déficit budgétaire à trois visages

Prenons l'indicateur le plus cité de tout document budgétaire : le solde global de l'État.

Pour l'année 2023, le DPBMT en donne, selon la page qu'on lit, deux valeurs différentes. Le texte de la section consacrée à l'évolution des finances publiques affirme que ce solde s'est établi à (10,64) milliards d'ouguiya. Trois tableaux plus loin (et deux graphiques avec lui)  le même solde, pour la même année, est chiffré à (9,29) milliards. Ce n'est pas un simple arrondi : l'écart est de 1,35 milliard d'ouguiyas, soit près de 15 % de la valeur elle-même. Et l'opération arithmétique est sans appel. La phrase qui suit immédiatement le chiffre erroné - « soit une réduction du déficit de 7,86 milliards d'ouguiya en seulement deux ans », ne fonctionne mathématiquement qu'avec le chiffre de (9,29), pas avec celui de (10,64) cité juste avant elle dans la même phrase.

Mieux : j'ai pu reconstituer précisément l'origine de l'erreur. Le chiffre de (10,64) résulte de la combinaison d'un tableau de recettes totales erroné et d'un tableau de dépenses totales qui, lui aussi, contredit un troisième tableau du même document. Le lecteur - un député, un journaliste, un partenaire technique et financier - qui cite le chiffre mis en avant dans le texte reprendra, sans le savoir, une valeur mathématiquement invalidée par le document qui la contient.

Un « tournant historique » quatre fois surestimé

Le DPBMT présente l'entrée en production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim comme rien de moins qu'un «tournant historique pour l'économie nationale » - l'expression est répétée deux fois sur la même page - en s'appuyant sur un chiffre : des recettes gazières 2025 estimées à 7,4 milliards d'ouguiyas. C'est un montant impressionnant, qui mérite d'être souligné comme le symbole d'un pays entrant dans l'ère du gaz. Sauf que la propre section budgétaire détaillée du document, celle qui décompose les recettes catégorie par catégorie, chiffre les «recettes pétrolières et gazières » de cette même année 2025 à 1,73 milliard d'ouguiyas. Quatre fois moins. Le document ne fournit aucune explication à cet écart de 5,67 milliards d'ouguiyas : rien n'indique si le premier chiffre inclut des flux logés dans un fonds séparé, non reversés au budget de l'État, ou s'il s'agit simplement d'une confusion de rédaction. Le chiffre le plus flatteur de tout le résumé exécutif du document - celui qui doit convaincre de l'entrée de la Mauritanie dans une nouvelle ère économique - est un chiffre que sa propre annexe technique ne permet pas de retrouver!

Un déficit calé, au dixième de point près, sur son propre plafond

Le DPBMT introduit une nouveauté bienvenue : une règle budgétaire qui plafonne le déficit primaire hors ressources extractives à 3,5 % du PIB à partir de 2027, pour protéger les finances publiques de la volatilité du gaz et des mines. Sur le papier, c'est une bonne nouvelle. Mais un examen attentif de la trajectoire annoncée révèle une coïncidence troublante : ce déficit, rapporté au PIB, s'établit à très exactement -3,50 % en 2027, -3,50 % en 2028, et -3,50 % en 2029. Trois années de suite, au dixième de point près, pile sur le plafond réglementaire - alors même que le reste du cadrage macroéconomique (croissance, inflation, cours des matières premières) varie sensiblement d'une année sur l'autre. Une prévision authentiquement indépendante, construite recette par recette et dépense par dépense, atterrit rarement trois fois de suite sur la cible exacte qu'elle est censée respecter. Ce n'est pas un détail technique : le Fonds Monétaire International, dans l'analyse de soutenabilité de la dette qui accompagne sa dernière revue du programme mauritanien, identifie précisément ce déficit primaire non extractif comme « le risque le plus important » pesant sur la trajectoire de la dette publique du pays - plus important qu'un choc pétrolier ou qu'une catastrophe climatique. Sur l'indicateur que le principal bailleur du pays désigne comme le risque numéro un, le DPBMT qui doit présenter la transparence la plus totale sur sa méthode de calcul, ne le fait pas.

Le silence le plus grave : pas un mot sur l'emploi, pas un chiffre sur la pauvreté

C'est, à mes yeux, d'analyste mais aussi de citoyen mauritanien averti de la situation socio-économique du  pays  le constat le plus sérieux à relever. Le DPBMT invoque à répétition l'objectif d'« amélioration des conditions de vie des populations », le renforcement de « l'emploi », une trajectoire de « croissance inclusive » portée par la Stratégie de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée. Pas une seule fois, sur 60 pages, il ne présente un indicateur de chômage ou de pauvreté! Or ces indicateurs existent, et ils sont publiés par une autre institution publique mauritanienne : la Banque Centrale elle-même, dans son rapport annuel 2025 mentionne une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes de 22,17 %, des femmes de 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. La Banque mondiale, de son côté, chiffre la pauvreté nationale à 34,3 % en 2023, en hausse depuis 31,8 % en 2019, et rappelle que la croissance mauritanienne des vingt dernières années (3,5 % en moyenne par an) reste très inférieure à l'objectif que le pays s'est lui-même fixé dans sa propre stratégie nationale : 7,5 % par an. Même le scénario le plus favorable de ce DPBMT (4,6 % de croissance moyenne sur 2026-2029) n'approche pas cette cible.

Un document qui détaille sur plus de trente pages la répartition ministère par ministère de chaque milliard d'ouguiyas d'investissement public, mais qui ne consacre pas une ligne à mesurer si cet investissement améliore l'emploi ou réduit la pauvreté, ne peut pas revendiquer la « croissance inclusive » comme boussole sans en apporter la moindre preuve chiffrée.

Un optimisme à géométrie variable face aux bailleurs

Sur la croissance 2026, le DPBMT retient une hypothèse de +5,5 %, contre +4,4 % pour la Banque mondiale - un point d'écart qui n'est pas déraisonnable en soi, mais qui place le gouvernement dans le camp le plus optimiste. Sur l'excédent budgétaire attendu dès 2027, l'écart devient spectaculaire : +1,22 % du PIB pour le DPBMT, contre +0,4 % seulement pour la Banque mondiale - un optimisme presque trois fois supérieur à celui de l'institution internationale la plus régulièrement citée sur l'économie mauritanienne.

En définitive que retenir de notre analyse…

A côté des défaillances constatées, ce DPBMT présente des points positifs: tout n'est pas à charge. La trajectoire de réduction du déficit budgétaire global sur 2023-2025 est globalement corroborée par la Banque Centrale elle-même. La montée en puissance du gaz de Grand Tortue Ahmeyim, sur laquelle repose une large part du scénario de croissance, n'est pas démentie par les données de production disponibles à mi-2026, qui la décrivent comme conforme aux prévisions.

Ce n'est donc pas un document fabriqué de toutes pièces, ni une manipulation délibérée des chiffres, toutefois, un instrument appelé à guider les choix budgétaires de la Mauritanie jusqu'en 2029, qui affiche trois valeurs différentes pour son propre déficit, qui met en avant un chiffre-symbole quatre fois supérieur à ce que ses propres tableaux détaillent, dont l'indicateur de risque le plus surveillé par le FMI atterrit avec une précision suspecte sur son propre plafond réglementaire, et qui reste muet sur l'emploi et la pauvreté (alors que les chiffres officiels les plus récents montrent une dégradation), cet instrument-là ne peut pas prétendre au niveau de la  rigueur qu'exige une programmation budgétaire pluriannuelle.

Tout comme je le souligne dans mes analyses des finances publiques mauritaniennes, dont celle-ci, mon objectif est que l'Assemblée nationale, la Cour des comptes et les partenaires techniques et financiers du pays puissent disposer d'une liste précise de ces incohérences. Il leur revient de les faire lever avant que ce cadrage ne serve, sans correction, de fondement aux trois prochaines lois de finances… et porter misère à la trajectoire de développement du pays, comme le ferait le sextant mal gradué d'un capitaine au long cours.


Pr ELY Mustapha

 

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Poésie de la douleur.