Dîtes-le haut et fort. Avec respect et tolérance . Dîtes-le haut et fort avec humour, satire, sérieux...
Qu'importe, dîtes-le pourvu que votre voix soit entendue pour le bien de ce pays et pour que jamais votre conscience, face au fait accompli, ne vous dise: "vous auriez pu le dire..." haut et fort!
Il faut un certain talent, appelons-le génie de
l'absurde, pour annoncer un dialogue national apaisé tout en envoyant
simultanément des agents de sécurité cueillir des femmes enceintes et leurs
bébés. La Mauritanie, terre de contrastes, vient de battre un record que
personne n'avait songé à inscrire au Guinness : le plus jeune prisonnier
politique de son histoire a trois mois. Trois mois. Il ne marche pas
encore. Il ne parle pas encore. Mais visiblement, il représente une menace
suffisante pour l'ordre public.
Petit Biram, car c'est ainsi qu'on l'appelle, n'a
sans doute pas encore une opinion tranchée sur l'esclavage, la justice sociale,
ou la réforme constitutionnelle. Pourtant, le voilà derrière les barreaux, ou
plutôt dans les bras de sa mère derrière les barreaux, ce qui revient au même
côté statistiques carcérales. On imagine la fiche de police : "Suspect :
sexe masculin, trois mois, sans emploi, mobile inconnu, dangereux par
association." Beau palmarès pour un régime qui se targue d'avancer
vers la modernité.
La politique mauritanienne maîtrise un art rare : la schizophrénie
institutionnelle à ciel ouvert. D'un côté, les communiqués officiels
ronronnent de bonnes intentions, dialogue, concertation, ouverture. De l'autre,
les fourgons cellulaires tournent. On dialogue avec la bouche, on réprime avec
les bras, et on espère que personne ne regarde les deux en même temps. C'est la
politique de Schrödinger : le prisonnier est à la fois libre dans le discours
et enchaîné dans la réalité.
Le prétexte de cette vague d'arrestations ? Des
militantes ont eu l'audace de demander justice pour Noura, 11 ans, victime
d'esclavage. Onze ans. En 2026. Dans un pays qui a officiellement aboli
l'esclavage en… 1981. Puis en 2007. Puis encore une fois, avec des peines
renforcées, en 2015. L'esclavage a été aboli tellement de fois en Mauritanie
qu'on commence à se demander si ces abolitions répétées ne constituent pas
elles-mêmes une forme de recyclage.
Cinq femmes en détention à ce jour. Deux d'entre
elles sont députées à l'Assemblée nationale, Mariem Mint Cheikh et
Ghamou Achour Salem, ce qui signifie que le gouvernement a jugé utile d'arrêter
ses propres parlementaires. On appelle ça de la rationalisation
institutionnelle, ou peut-être simplement de la panique.
Arrêter des élues de la nation, c'est
techniquement un affront à la représentation populaire, à la séparation des
pouvoirs, et à quelques dizaines de conventions internationales que la
Mauritanie a probablement signées lors d'une conférence où le buffet était bon.
Mais les détails juridiques, c'est pour les naïfs qui croient encore que les
constitutions servent à quelque chose.
Petit Biram et le Poids de l'Histoire
L'histoire retiendra que pendant que Harriet
Tubman, Rosa Parks et Angela Davis ont lutté contre des systèmes d'oppression
avec une bravoure légendaire, la Mauritanie, elle, a choisi d'entrer dans cette
galerie de l'infamie par la petite porte, en incarcérant un nourrisson.
C'est petit, certes. Mais c'est symboliquement gigantesque.
Parce que Petit Biram, sans le savoir, sans le
vouloir, sans même pouvoir réclamer son biberon par voie de recours gracieux, est
devenu le symbole le plus éloquent de l'échec moral d'un régime. Pas besoin
de discours, pas besoin de plaidoirie. Trois mois, derrière les barreaux avec
sa mère. L'image parle d'elle-même, plus fort que n'importe quel rapport
d'Amnesty International.
La Question Qui Dérange
Au fond, la vraie question est simple, et c'est
celle que pose l'article original avec une lucidité implacable : comment
dialoguer avec un gouvernement dont les actes contredisent systématiquement les
paroles ?
La
réponse, malheureusement, est que vous ne pouvez pas. Vous pouvez signer des
communiqués, participer à des tables rondes, sourire devant les caméras, mais
tant que des bébés finissent en cellule pour le crime d'être nés de la mauvaise
mère, le dialogue reste une fiction bien habillée.
La Mauritanie a le choix : entrer dans l'histoire
comme le pays qui a finalement, vraiment, définitivement mis fin à l'esclavage
et à ses séquelles, ou comme le pays qui a emprisonné un nourrisson de trois
mois. Pour l'instant, elle est en train de choisir. Et le monde, lui, regarde.
Le paradoxe mauritanien : financer le numérique sans avoir d’abord sécurisé le
socle social élémentaire est une fuite en avant politique. Les chiffres
disponibles montrent un pays où la pauvreté multidimensionnelle, les privations
de base, l’accès limité aux services essentiels et la faiblesse des
infrastructures restent massifs, alors même que l’État veut empiler les projets
digitaux et s’endetter davantage pour cela.
La Mauritanie ne manque pas de discours sur la
modernisation ; elle manque d’abord d’eau, d’école, de santé, d’électricité et
d’emplois stables. Selon le PNUD/OPHI, 58,4% de la population est en pauvreté
multidimensionnelle et 12,3% supplémentaires sont vulnérables à cette pauvreté,
ce qui signifie que la majorité vit encore sous le poids de privations
concrètes dans la santé, l’éducation et le niveau de vie. Le pays peut bien
annoncer des plateformes, des data centers et des interconnexions, mais il reste
d’abord un espace où le minimum social n’est pas garanti pour une grande partie
des citoyens.
Le scandale n’est pas le numérique en soi ; le
scandale, c’est de le présenter comme priorité première dans un pays où le
terrain social est encore miné. Un numérique utile suppose des ménages
alphabétisés, connectés, électrifiés, protégés par des services publics
fonctionnels et capables de l’utiliser réellement. La
Mauritanie reste marquée par une pauvreté encore élevée, une économie
vulnérable, une forte dépendance structurelle et de profondes contraintes de
capital humain et d’infrastructures.
La première carence est celle du minimum vital.
Une société ne se numérise pas durablement quand elle n’est pas d’abord
nourrie, soignée, scolarisée et desservie par des réseaux d’eau, d’électricité
et de transport fiables. En 2023, seulement 50,7% des
Mauritaniens avaient accès à l’électricité, très loin de la moyenne des pays
africains à revenu intermédiaire inférieur, tandis que les contraintes de coût
énergétique pèsent lourdement sur toute transformation structurelle. Dans un
tel contexte, parler d’architecture numérique nationale ressemble trop souvent
à une politique de vitrine, pas à une politique de base.
La deuxième carence est celle de la pauvreté
rurale et territoriale. Les données montrent un pays vaste, désertique, peu
dense, où la majorité de la population se concentre dans le sud et à
Nouakchott, tandis que les zones rurales cumulent vulnérabilité, enclavement et
manque de services. Le PNUD note que la pauvreté multidimensionnelle touche
61,9% des enfants de 0 à 17 ans, ce qui révèle un désastre de reproduction
sociale : on construit le futur numérique d’un pays dont les enfants sont déjà
empêchés dans leur santé, leur éducation et leurs conditions de vie.
La troisième carence est celle de la capacité
institutionnelle. Le pays est classé 165e sur 193 à l’EGDI (l'Indice de Développement du E-Government) 2024 avec un
score de 0,3491, bien en dessous des moyennes africaine et mondiale, et il se
situe au Tier 4 de l’Indice global de cybersécurité 2024 de l’UIT, avec des
lacunes organisationnelles, techniques, de capacités et de coopération.
Autrement dit, on emprunte pour un numérique que l’appareil public peine encore
à absorber, sécuriser et rendre effectivement utile.
Emprunter 50 millions de dollars pour le
numérique n’est pas illégal ni absurde en soi ; c’est le désalignement des
priorités qui est critiquable. Quand un pays affiche une pauvreté de masse,
une forte vulnérabilité infantile, des déficits d’eau et d’électricité et un
capital humain encore faible, chaque dollar emprunté doit être évalué à l’aune
de son impact direct sur la survie, la productivité et la dignité des citoyens.
Une dette de plus pour digitaliser l’administration peut devenir une dette de
trop si elle ne réduit pas d’abord la fracture sociale qui empêche déjà l’accès
à l’État réel.
Le numérique, dans ce cadre, risque de servir
d’alibi modernisateur. Il donne des conférences, des plateformes et des
communiqués, mais il ne remplace ni le centre de santé absent, ni l’école
défaillante, ni le forage qui manque, ni l’enseignant non payé, ni le marché
rural sans route, ni l’enfant malnutri. Le gouvernement peut annoncer des
ambitions de compétitivité et d’innovation, mais l’ISS rappelle que les
obstacles prioritaires restent la diversification, l’infrastructure, le capital
humain et l’accès aux services essentiels.
Avant tout nouvel emprunt numérique, la priorité
doit être la sécurisation du socle social. Cela veut dire : eau potable,
assainissement, santé primaire, électricité fiable, école de base, nutrition
infantile et protection sociale ciblée. Tant que 58,4% de la population reste
multidimensionnellement pauvre, la première révolution à financer n’est pas
celle du cloud ; c’est celle du quotidien. Un État sérieux commence par réduire
les privations qui empêchent les citoyens d’exister comme sujets économiques et
civiques.
La deuxième priorité doit être l’infrastructure
de base. Sans électricité stable, sans connectivité réelle hors des grands
centres, sans routes, sans équipements scolaires et sanitaires, le numérique
produit une modernisation sélective au profit des zones déjà favorisées. Dans
un pays où le poids de l’informel, de l’enclavement et de la pauvreté rurale
reste important, l’investissement doit d’abord corriger les inégalités
territoriales plutôt que d’ajouter une couche digitale sur un édifice social
fissuré.
La troisième priorité doit être le capital
humain. La numérisation de l’administration n’a aucun sens si une grande
partie de la population ne peut ni l’utiliser, ni la comprendre, ni en tirer un
bénéfice concret. Le PNUD montre que la pauvreté de masse est profondément liée
aux privations d’éducation et de niveau de vie, ce qui signifie que
l’investissement décisif n’est pas seulement technique mais humain :
alphabétisation, formation professionnelle, santé maternelle et infantile, et
insertion des jeunes.
Le bon ordre des dépenses publiques est clair :
d’abord le socle social, ensuite l’outil numérique. D’abord l’eau, l’école, la
santé, l’électricité, la sécurité alimentaire et les revenus des ménages ;
ensuite la dématérialisation, l’interopérabilité et la cybersécurité. L’idée
n’est pas de rejeter le numérique, mais de le remettre à sa place : un
instrument, pas une fuite en avant.
Voici les priorités concrètes avant tout
endettement numérique : renforcer les filets sociaux et la protection des
ménages vulnérables ; étendre l’accès à l’électricité et à l’eau potable ;
investir dans les écoles, la santé primaire et la nutrition des enfants ;
désenclaver les zones rurales ; soutenir l’emploi productif et l’agriculture
résiliente ; améliorer la gouvernance budgétaire et la lutte contre la
corruption ; et seulement ensuite accélérer la transformation digitale.
La vraie modernisation n’est pas de digitaliser
la misère ; c’est deréduire la misère avant de la mettre en ligne. Une
administration connectée dans un pays socialement déconnecté produit une
modernité de façade, parfois même une exclusion plus sophistiquée, parce que
les services deviennent “accessibles” en théorie mais hors de portée en
pratique.
Le numérique doit être l’aboutissement d’une base sociale solide, pas
le substitut d’un État qui n’a pas encore rempli ses devoirs essentiels.
La Mauritanie devrait donc poser une règle simple
: aucun grand emprunt numérique sans démonstration préalable d’impact sur
l’accès réel aux services essentiels, sur les zones rurales, sur les enfants,
sur les femmes, sur l’électricité et sur l’eau.
Tant que le pays reste dominé
par la pauvreté multidimensionnelle et les privations de base, la priorité
politique n’est pas la sophistication numérique, mais la dignité sociale.
Le vendredi 10 avril 2026, la scène politique
mauritanienne a été le théâtre d'un événement judiciaire sans précédent : le
Parquet de Nouakchott Ouest a ordonné l'arrestation de deux députées de
l'opposition, Mariem mint Cheikh et Ghamou Achour, au motif qu'elles auraient
tenu des propos critiques à l'égard du régime lors de diffusions en direct sur
les réseaux sociaux. Pour justifier cette arrestation sans levée préalable de
l'immunité parlementaire, le ministère public a invoqué l'état de flagrant
délit, en soutenant que la diffusion en direct produisait des "effets
immédiats" constitutifs de cette qualification.
Cette décision soulève une question juridique
fondamentale : le simple fait de publier une vidéo critique sur les réseaux
sociaux peut-il, au regard du droit mauritanien, être qualifié de flagrant
délit justifiant l'arrestation immédiate d'un parlementaire sans autorisation
de l'Assemblée nationale ? La réponse, au terme d'une analyse rigoureuse du
droit pénal général, du droit numérique et du droit constitutionnel
mauritaniens, est catégoriquement négative. La qualification retenue par le
Parquet est juridiquement indéfendable, constitutionnellement viciée et
procéduralement infondée.
Le flagrant
délit : une notion d'exception à interprétation stricte
Le flagrant délit est une institution procédurale
d'exception. En droit mauritanien, comme dans l'ensemble des systèmes
juridiques de tradition romano-germanique dont s'inspire le droit national, le
flagrant délit est défini de manière limitative par le Code de procédure
pénale. Il recouvre quatre situations strictement circonscrites : l'infraction
qui se commet actuellement ; celle qui vient juste de se commettre
; la situation dans laquelle la personne soupçonnée est poursuivie par la
clameur publique ; enfin, le cas où elle est trouvée en possession
d'objets, de traces ou d'indices révélant sa participation à une infraction
dans un temps très voisin de l'action.
Ces quatre hypothèses ont en commun deux
conditions cumulatives irréductibles. D'une part, un critère temporel :
l'infraction doit être en cours ou venir tout juste d'être commise, dans un
laps de temps si bref qu'il exclut toute réflexion ou délibération judiciaire.
D'autre part, un critère d'apparence : l'infraction doit être
ostensible, manifeste, perceptible directement par les autorités qui la
constatent en temps réel.
Ces deux critères ne sont pas séparables. Ils
forment l'essence même du flagrant délit, qui tire son nom du latin flagrare
, brûler , évoquant l'image d'une infraction "prise
sur le vif", comme brûlante d'évidence. C'est précisément parce que cette
qualification déroge au droit commun des poursuites , qui impose une instruction, une enquête, et
parfois une autorisation préalable , que
son interprétation doit demeurer stricte et rigoureuse. Toute extension
analogique ou interprétation extensible constitue une violation du principe
fondamental de légalité pénale.
L'inapplicabilité
structurelle du flagrant délit aux infractions commises en ligne
Le premier vice rédhibitoire de la qualification
retenue par le Parquet est d'ordre conceptuel. Une vidéo publiée sur les
réseaux sociaux , fût-elle diffusée en
direct , ne constitue pas une infraction
surprise en train de se commettre devant les autorités. Elle constitue, au
pire, une infraction déjà consommée au moment où le ministère public en
prend connaissance, en la visionnant après coup sur une plateforme numérique.
En matière d'infractions numériques, le moment de
consommation de l'infraction coïncide avec l'acte de publication. Dès
lors que les propos sont mis en ligne, l'infraction éventuellement reprochée
est instantanément et définitivement accomplie. Les autorités qui découvrent
cette vidéo , que ce soit une heure, un
jour ou une semaine après sa mise en ligne , ne "surprennent" pas l'auteur en
train de commettre l'infraction : elles effectuent une constatation
rétrospective, qui relève de l'enquête préliminaire, non de la procédure de
flagrance.
Le Parquet a tenté de contourner cette difficulté
en arguant du caractère "en direct" de la diffusion et de ses
"effets immédiats". Cet argument est doublement erroné. D'une part,
même une diffusion en direct est archivée, rediffusée, accessible indéfiniment
après sa publication initiale : l'immédiateté de la transmission ne caractérise
pas la simultanéité de la constatation par les forces de l'ordre. D'autre part,
l'immédiateté des effets d'une communication , son audience, sa viralité , est sans lien avec la notion juridique de
flagrance, qui concerne exclusivement la relation temporelle entre la
commission de l'infraction et l'intervention des autorités.
En d'autres termes, ce que le Parquet a constaté,
c'est l'existence d'une vidéo déjà publiée, déjà vue, déjà commentée, non une infraction se déroulant sous ses yeux.
Cette distinction n'est pas une subtilité académique : elle est la ligne de
démarcation entre l'État de droit et l'arbitraire.
Le
détournement inconstitutionnel de l'immunité parlementaire
L'enjeu véritable de la qualification de flagrant
délit n'est pas procédural : il est constitutionnel. L'article 50 de la
Constitution mauritanienne du 12 juillet 1991, révisée en 2017, dispose
explicitement qu'aucun membre du Parlement ne peut être arrêté en matière
criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'avec l'autorisation de
l'Assemblée nationale, sauf en cas de flagrant délit. Hors session, la même
garantie s'applique avec l'autorisation du bureau de l'Assemblée, à
l'exclusion, là encore, du seul flagrant délit.
L'immunité parlementaire, dans sa composante
d'inviolabilité , est une garantie
institutionnelle fondamentale. Elle ne protège pas la personne du député en
tant qu'individu : elle protège l'institution parlementaire elle-même,
sa capacité à fonctionner librement, à exercer sa mission de contrôle de
l'exécutif, à représenter sans entrave les électeurs qui l'ont mandaté. En
permettant aux parlementaires de s'exprimer, de critiquer, de dénoncer sans
craindre des poursuites immédiates, l'immunité est le bouclier constitutionnel
de la démocratie représentative.
Or, la qualification de flagrant délit retenue
par le Parquet vise précisément à neutraliser ce mécanisme. En contournant la
procédure de levée d’immunité, qui
aurait impliqué une délibération publique de l'Assemblée nationale, une
motivation formelle, un débat contradictoire , le ministère public a privé les deux députées
de la garantie constitutionnelle qui leur était due. Ce faisant, il n'a pas
seulement commis une erreur de droit : il a utilisé une qualification
procédurale comme instrument politique, pour atteindre un résultat que
la voie constitutionnelle normale n'aurait pas permis d'obtenir aussi aisément.
Cette instrumentalisation est, en elle-même, une violation directe de l'article
50 de la Constitution.
Les
infractions d'expression politique ne sauraient relever de la flagrance
Au-delà des questions formelles de procédure, il
convient d'examiner la nature même des infractions susceptibles d'être
reprochées aux deux députées. Les critiques formulées à l'encontre de la
politique d'un gouvernement, même vives, même acerbes, relèvent par essence de
la liberté d'expression politique, qui bénéficie d'une protection
renforcée dans tous les systèmes démocratiques. L'article 10 de la Constitution
mauritanienne garantit la liberté d'opinion et d'expression. Les instruments
internationaux ratifiés par la Mauritanie , notamment le Pacte international relatif aux
droits civils et politiques , protègent
explicitement le droit à la critique des gouvernants.
La loi n° 2016-007 relative à la cybercriminalité
et les dispositions réprimant les atteintes aux symboles de l'État constituent
certes un arsenal pénal applicable aux expressions en ligne. Mais l'existence
d'une incrimination n'a jamais pour conséquence de transformer
automatiquement toute infraction de presse ou d'opinion en flagrant délit. Ces
deux questions , la qualification de
l'acte comme infraction et la qualification de l'état flagrant , sont rigoureusement indépendantes l'une de
l'autre.
Qui plus est, les infractions d’expression, qu’elles
soient commises par voie de presse traditionnelle ou par voie numérique, font
classiquement l'objet de procédures spéciales qui excluent le recours à la
flagrance. Leur nature même, des propos, des opinions, des jugements de valeur,
les rend insusceptibles de donner lieu à la constatation matérielle et
immédiate que suppose le flagrant délit. On ne "surprend" pas une
opinion ; on ne saisit pas une pensée comme on saisit un couteau ou une
substance illicite.
Les
conséquences juridiques d'une qualification illégale
La qualification erronée de flagrant délit n'est
pas sans conséquences sur la validité de l'ensemble de la procédure engagée. En
droit pénal, les actes accomplis dans le cadre d'une procédure de flagrance
illégalement déclenchée sont susceptibles de nullité. Les arrestations
opérées, les gardes à vue ordonnées, les auditions conduites sur ce fondement
vicient la chaîne procédurale dans son entier.
Sur le plan constitutionnel, l'atteinte portée à
l'immunité parlementaire sans respect des formes prescrites constitue une
violation directe de la Constitution, susceptible d'engager la responsabilité
des autorités judiciaires concernées et de justifier la saisine du Conseil
constitutionnel. Ce dernier, dans une décision récente d'août 2025, avait déjà
censuré des dispositions portant atteinte à la liberté d'expression des membres
du Parlement, affirmant ainsi avec force le caractère fondamental de leur protection
institutionnelle.
Sur le plan international, les arrestations de
parlementaires pour des opinions exprimées dans l'exercice , même indirect , de leur mandat sont susceptibles d'être
portées devant les mécanismes de surveillance des droits de l'homme auxquels la
Mauritanie est partie, notamment le Comité des droits de l'homme des Nations
Unies.
La qualification de flagrant délit retenue par le
Parquet de Nouakchott Ouest pour justifier l'arrestation des deux députées
mauritaniennes est juridiquement intenable à triple titre. Elle viole la
définition légale du flagrant délit, qui exige une constatation directe et
simultanée de l'infraction par les autorités. Elle méconnaît la nature des
infractions numériques d'expression, dont la consommation est instantanée et
nécessairement antérieure à toute intervention policière. Elle contourne
inconstitutionnellement la procédure de levée d'immunité parlementaire prévue
par l'article 50 de la Constitution, dont la finalité est précisément de
protéger les représentants du peuple contre les poursuites arbitraires motivées
par leurs opinions politiques.
Le droit pénal est gouverné par le principe de
légalité et d'interprétation stricte. Les exceptions aux immunités
constitutionnelles le sont davantage encore. Forcer la notion de flagrant délit
pour y englober une vidéo critique publiée librement en ligne, c'est substituer
la fiction à la règle de droit, l'opportunisme politique à la rigueur
juridique, et l'arbitraire à l'État de droit. C'est, en définitive, utiliser le
droit comme instrument de sa propre négation.
Le rejet du
flagrant délit à l'aune de la Charia islamique
Mon analyse serait serait incomplète si elle
omettait la dimension islamique du droit mauritanien, aussi, voici ce qui la
fonde davantage.
La République Islamique de Mauritanie
n'est pas un État laïc : sa Constitution proclame l'islam religion d'État et
source de droit, et les juridictions mauritaniennes peuvent, dans certaines
matières, recourir aux principes de la Charia. Or, loin de valider la
qualification de flagrant délit retenue par le Parquet, les fondements du droit
pénal islamique la contredisent avec une force encore plus radicale.
La Charia islamique, dans sa tradition
jurisprudentielle classique issue des quatre grandes écoles , et notamment de l'école malékite dominante en
Mauritanie , consacre un principe
cardinal en matière de preuve et de poursuites pénales : la présomption
d'innocence absolue (al-barâ'a al-asliyya), selon laquelle tout
accusé est réputé innocent jusqu'à établissement de la preuve contraire par des
moyens rigoureux et limitativement définis. Ce principe commande que toute
arrestation repose sur une certitude probatoire, non sur une simple apparence
ou une présomption de culpabilité.
Plus significatif encore est le principe
islamique fondamental de "dar' al-hudûd bil-shubuhât" , littéralement : "écarter les peines par
le doute". Ce principe, unanimement reconnu par les jurisconsultes
classiques (fuqahâ') de toutes les écoles sunnites, impose que le doute
sur la qualification de l'acte, sur l'intention de son auteur ou sur les
circonstances de sa commission bénéficie impérativement à l'accusé. Dans
la situation qui nous occupe, la qualification de "flagrant délit"
appliquée à des propos politiques diffusés en ligne est précisément le terrain
d'une incertitude juridique majeure , un shubha au sens technique du terme , qui rend toute arrestation immédiate contraire
aux exigences de la Charia.
La tradition islamique accorde par ailleurs une
importance décisive à la protection de la parole et de l'expression dans
le cadre de la consultation (shûrâ) et de l'interpellation des
gouvernants. Le concept de nasîha , le conseil sincère adressé aux dirigeants , est non seulement permis mais encouragé par la
jurisprudence islamique classique. L'imam Ahmad ibn Hanbal, figure tutélaire du
rigorisme pénal islamique, enseignait que la critique du souverain par la
parole est un droit légitime du croyant, dès lors qu'elle vise la vérité et la
justice. Ériger en infraction flagrante le simple fait pour des élues du peuple
d'exprimer publiquement leur désaccord avec la politique d'un gouvernement va
donc à l'encontre de l'esprit même de la jurisprudence islamique en matière de
liberté de parole politique.
Enfin, la Charia exige, pour toute arrestation et
toute poursuite pénale, le respect scrupuleux de la procédure légale établie
(al-tartîb al-shar'î). Le contournement délibéré d'une garantie
institutionnelle , en l'espèce,
l'immunité parlementaire , par le biais
d'une qualification juridique artificielle constituerait, dans la logique du
fiqh, une hiyal , une ruse
procédurale prohibée , visant à
atteindre par des voies détournées un résultat que la règle de droit interdit
d'obtenir directement. Une telle manœuvre est expressément condamnée par la
jurisprudence islamique classique comme contraire aux finalités supérieures de
la Charia (maqâsid al-sharî'a), qui comprennent au premier rang la
protection de la raison, de la dignité et de la justice.
Ainsi, qu'on l'examine sous l'angle du droit
pénal positif mauritanien ou sous celui des principes du droit islamique qui
fondent constitutionnellement l'ordre juridique de la République Islamique de
Mauritanie, la qualification de flagrant délit appliquée à des vidéos critiques
publiées en ligne par des parlementaires demeure juridiquement injustifiable.
Les deux corps de normes, loin de se contredire, convergent ici vers une même
conclusion : cette qualification est une fiction au service d’un arbitraire qui
se doit d’être immédiatement levé.
C'est avec un profond sentiment de responsabilité que je vous adresse cette lettre
ouverte. Depuis les années 70, j'accompagne sans interruption les générations
successives de Mauritaniens qui ont choisi la Tunisie comme terre d'études, de
travail et d'épanouissement personnel, et je continuerai à le faire avec le
même dévouement.
La Tunisie entretient avec la Mauritanie des
liens d'une profondeur rare. Depuis l'indépendance de notre pays, elle a été,
avec une constance exemplaire, un foyer de fraternité arabe et africaine,
offrant à nos concitoyens des conditions d'accueil et de séjour remarquables.
Cette hospitalité n'est pas fortuite : elle est le fruit d'une relation
bilatérale construite sur le respect mutuel, la solidarité intermaghrébine et
la communauté de destin de nos deux peuples. Il est de notre honneur collectif
de la préserver jalousement.
C'est dans cet esprit de vigilance bienveillante
que je dois aborder, avec toute la franchise que commande ma responsabilité de
juriste et de doyen, une réalité que j'ai été amené à constater : certains de
nos concitoyens se sont récemment trouvés impliqués dans des situations
infractionnelles ou ont fait l'objet de mises en demeure au regard de la
législation tunisienne. Je tiens à affirmer avec force que ces cas demeurent
isolés et ne sauraient en aucune manière ternir l'image de notre communauté,
dont la très grande majorité vit ici dans la dignité, le travail et le respect
des lois. Ces quelques personnes ne nous représentent pas et ne représentent
pas davantage la Mauritanie.
En tant que juriste , il m'appartient de
vous rappeler les dispositions légales essentielles qui régissent votre séjour
sur le sol tunisien, afin que nul ne puisse invoquer l'ignorance.
La Loi n° 68-7 du 8 mars 1968 relative à la
condition des étrangers en Tunisie constitue le texte de référence
fondamental. Ses dispositions pénales sont claires et sans ambiguïté. L'article
23 dispose que tout étranger qui entre ou sort de Tunisie sans se conformer aux
conditions légales, ou qui ne sollicite pas dans le délai légal un visa de
séjour ou sa carte de séjour, est passible d'un emprisonnement d'un mois à un
an et d'une amende. L'article 24 est encore plus sévère : il prévoit un
emprisonnement de six mois à trois ans pour tout étranger présentant des
documents falsifiés ou fournissant de faux renseignements pour cacher son
identité, sa profession ou sa nationalité.
Il faut également savoir qu'un étranger qui
séjourne en Tunisie au moins trois mois consécutifs ou six mois discontinus sur
une année est considéré comme résident et doit obligatoirement obtenir
une carte de séjour. Tout dépassement non régularisé expose à
l'expulsion, à une peine d'emprisonnement, ainsi qu'à des pénalités de retard
de 20 dinars par semaine, dans la limite d'un plafond fixé à 3 000 dinars
depuis 2017. Par ailleurs, en vertu de l'article 8 de cette même loi, il est
formellement interdit à tout étranger d'exercer une activité rémunérée en
Tunisie sans autorisation préalable de l'autorité compétente.
Un point souvent méconnu mérite une attention
particulière : l'article 21 oblige toute personne - y compris un ami ou un
parent - qui loge un étranger à en informer le poste de police ou de la garde
nationale dans un délai de 48 heures, sous peine de sanctions pénales.
Des projets d'amendement en cours d'examen à l'Assemblée des Représentants du
Peuple tendent à durcir encore ces dispositions, notamment en portant les
peines pour entrée ou sortie irrégulière à des peines allant d'un à trois ans
d'emprisonnement et des amendes pouvant atteindre 5 000 dinars.
Face à ces réalités juridiques, et parce que nemo
censetur ignorare legem - nul n'est censé ignorer la loi - je mets gratuitement à la disposition de tous les Mauritaniens en Tunisie mes conseils de juriste. Pour toute question relative à votre séjour, votre
situation administrative, votre activité professionnelle, ou tout autre
problème juridique vous préoccupant, je vous invite à me contacter directement.
Je m'engage à vous fournir l'information juridique requise ou à vous orienter
vers l'institution publique ou privée la mieux à même de vous assister.
lawistrust@gmail.com
Cette initiative s'inscrit dans la continuité
de l'accompagnement de nos compatriotes sur cette
terre tunisienne. Elle vise à renforcer notre présence en Tunisie dans un cadre
de fraternité, de légalité, de courtoisie et de respect sincère du pays qui
nous accueille. Ensemble, continuons d'honorer et de pérénniser la confiance réciproque que nos deux pays se témoignent depuis des décennies.
Avec toute ma considération fraternelle et mon
profond respect,
Pr. ELY Mustapha
Doyen du Corps Professoral Mauritanien en Tunisie.
Il y a quelque chose de
particulièrement éloquent dans la colère d'un peuple réputé patient. Pendant
des décennies, les Mauritaniens ont encaissé, absorbé, digéré. Ils ont regardé
leurs ressources partir vers des cieux étrangers ou vers les comptes de quelques
mafieux Nouakchottois. Ils ont vu leurs enfants diplômés rejoindre les longues
files de l'attente kafkaïenne devant des ministères indifférents. Ils ont
compté leurs sous face à une inflation galopante pendant que, sur l'avenue du
Roi Fayçal, les SUV blindés des conseillers présidentiels fendaient la foule
sans ralentir.
Aujourd'hui, ils descendent dans la
rue. Et quand ce peuple-là descend dans la rue, ce n'est pas un caprice. C'est
un diagnostic.
Les visages que l'on voit sur les
images qui circulent sur les réseaux sociaux ne sont pas ceux de
révolutionnaires professionnels. Ce sont des jeunes de Sebkha et d'Arafat, des
commerçants du Cinquième, des femmes de Teyarett, des enseignants de l'intérieur
du pays qui ont fait douze heures de route pour dire, simplement, qu'ils n'en
peuvent plus. Leur présence dans la rue est la preuve que les soupapes
institutionnelles - partis politiques, Assemblée nationale, société civile
encadrée - ne fonctionnent plus comme exutoire. L'État a fermé toutes les
portes. La rue est la dernière qui reste ouverte.
La thèse de cet article est simple :
ces manifestations ne sont pas un accident de l'histoire politique
mauritanienne. Elles sont la conséquence logique, documentée et prévisible d'un
régime qui a failli à sa mission fondamentale - gouverner pour tous et non pour
quelques-uns. Et elles adressent à Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani un
avertissement que l'histoire des révolutions arabes et africaines nous enseigne
à ne jamais sous-estimer.
La République islamique de Mauritanie
possède une constitution, un parlement, une Cour constitutionnelle, un Haut
Conseil islamique et toute l'architecture symbolique d'un État moderne. Mais
derrière cette façade républicaine se cache une réalité que tout observateur
sérieux connaît : le pouvoir réel en Mauritanie se distribue selon des logiques
tribales et claniques qui n'ont jamais été formellement abolies, simplement camouflées
sous le vernis institutionnel.
L'analyse des nominations aux postes
stratégiques est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Dans l'armée, dans
la diplomatie, dans les directions générales des entreprises publiques, dans
les gouvernorats des wilayas sensibles, la compétence est rarement le premier
critère retenu. Ce qui compte, c'est l'appartenance - à la tribu du chef, à la
confrérie qui soutient le régime, au réseau de fidélités personnelles tissé
depuis les années de formation politique et militaire du président. Les grandes
tribus historiquement proches des cercles du pouvoir - et leurs
ramifications dans les corps de l'État - continuent d'exercer une influence
déterminante sur la configuration des élites dirigeantes.
Cette architecture n'est pas
nouvelle. Elle traverse tous les régimes depuis l'indépendance en1960. Ce qui
est nouveau, c'est l'aggravation de ses effets dans un contexte où la
Mauritanie dispose, pour la première fois de son histoire, de ressources gazières
et minières susceptibles de transformer son économie. Quand les ressources
étaient maigres, le tribalisme était une nuisance. Quand les ressources
deviennent abondantes, il devient une catastrophe nationale. Car il signifie
que la rente sera captée par les réseaux de fidélité et non redistribuée selon
des critères d'équité territoriale et sociale.
La conséquence directe de cette
logique tribale est la destruction progressive de la méritocratie républicaine.
Le fonctionnaire compétent qui ne dispose pas des bonnes connexions végète. Le
médiocre bien introduit grimpe. Les jeunes mauritaniens le savent, le vivent,
le dénoncent. Et quand ils descendent dans la rue, c'est aussi pour dire que le
diplôme qu'ils ont obtenu au prix de sacrifices familiaux considérables ne vaut
rien dans un système où ce qui compte, c'est le nom de tribu que l'on porte sur
sa carte d'identité.
La Mauritanie est, sur le papier, un
pays riche. Son sous-sol recèle du fer, de l'or, du cuivre et du phosphate. Ses
eaux territoriales comptent parmi les plus poissonneuses du monde. Et
depuis 2023-2024, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé
conjointement avec le Sénégal en partenariat avec BP et Kosmos Energy, a
commencé à générer des revenus d'exportation substantiels qui étaient attendus
comme un tournant historique pour le développement du pays.
La question qui s'impose alors avec
une acuité douloureuse est la suivante : où va l'argent ?
Selon les données de la Banque
mondiale, le PIB par habitant de la Mauritanie en parité de pouvoir d'achat
reste désespérément bas, aux alentours de 5 500 à 6 000 dollars, et les
inégalités de distribution de la croissance sont structurellement prononcées.
Le taux de pauvreté, selon les estimations de l'Office National de la
Statistique mauritanien et des partenaires du développement, touche encore une
fraction significative de la population rurale, particulièrement dans les
régions du Guidimakha, de l'Assaba, du Hodh El-Charghi et du Hodh El-Gharbi.
Ces populations ne voient pas les retombées des hydrocarbures offshore. Elles
ne voient pas les royalties minières. Elles ne voient que la cherté des denrées
alimentaires, l'absence de routes, l'hôpital en ruine et l'école sans
enseignants.
Le modèle économique mauritanien est,
structurellement, un modèle d'extraction-captation. Les ressources naturelles
sont extraites, les contrats sont négociés dans l'opacité, les marchés publics
sont adjugés à des opérateurs économiques dont les liens avec le pouvoir
politique ne constituent un secret pour personne à Nouakchott. La Cour des comptes mauritanienne a signalé des
irrégularités dans la gestion des finances publiques. Mais les suites
judiciaires restent l'exception et non la règle.
Les accords de pêche avec l'Union
européenne illustrent particulièrement bien cette dynamique mercantiliste.
Pendant que des chalutiers européens drainent les ressources halieutiques
mauritaniennes en vertu d'accords dont les termes financiers favorisent peu les
communautés de pêcheurs locaux, les populations d'Imraguen, de Nouadhibou et de
la côte atlantique voient leurs moyens de subsistance traditionnels se réduire.
La mer nourrit l'Europe et remplit quelques comptes bien précis à Nouakchott.
Elle ne nourrit pas assez le Mauritanien ordinaire.
La corruption en Mauritanie n'est pas
un phénomène marginal qu'un gouvernement courageux pourrait éradiquer par une
campagne de communication bien orchestrée. C'est une donnée structurelle du
système de gouvernance, documentée, mesurée et régulièrement dénoncée par les
institutions internationales.
L'Indice de Perception de la
Corruption de Transparency International place régulièrement la Mauritanie dans
le dernier tiers du classement mondial, aux alentours de la 130e à la 140e
position sur 180 pays évalués. C'est le signe d'une corruption perçue comme
systémique et non pas exceptionnelle. Le rapport annuel de la Banque mondiale
sur la gouvernance classe la Mauritanie dans les percentiles les plus faibles
pour les indicateurs de « contrôle de la corruption » et d'« État de droit ».
Le FMI, dans ses consultations au titre de l'Article IV, a régulièrement exprimé
des préoccupations sur la transparence de la gestion des ressources extractives
et la faiblesse des mécanismes de contrôle interne.
Au-delà des indices, la corruption
mauritanienne a des visages concrets que les citoyens ordinaires vivent
quotidiennement. C'est le fonctionnaire de l'état civil qui exige un bakchich
pour délivrer un document auquel le citoyen a droit. C'est le marché public
gonflé à 40% au-dessus du prix réel du marché. C'est l'exonération fiscale
accordée discrétionnairement à une entreprise appartenant à un proche du régime
pendant que le petit commerçant croule sous le poids d'une fiscalité appliquée
avec une rigueur sélective. C'est le contrat de concession minier négocié sans
appel d'offres transparent. C'est le budget de l'éducation et de la santé
chroniquement sous-exécuté pendant que les dépenses de souveraineté et de
sécurité restent hors de tout contrôle parlementaire effectif.
Sous Ghazouani, quelques procès
retentissants ont été médiatisés - dont celui de l'ancien président Mohamed
Ould Abdel Aziz, son prédécesseur et mentor devenu rival, poursuivi pour des
faits de corruption et d'enrichissement illicite. Ce procès, aussi important
soit-il symboliquement, ne doit pas faire illusion. La corruption d'un
individu, même au sommet de l'État, ne constitue pas la preuve d'une volonté
politique sincère d'éradiquer le phénomène dans ses dimensions systémiques. La
sélectivité des poursuites judiciaires - frapper l'ennemi politique sous
couvert d'anti-corruption - est l'un des détournements les plus cyniques de la
lutte anticorruption dans les régimes post-autoritaires africains.
Les manifestants mauritaniens ne sont
pas dans la rue pour des raisons abstraites. Ils y sont parce que leur vie
quotidienne est devenue, pour une fraction croissante de la population,
insupportable dans ses dimensions les plus concrètes.
Le chômage des jeunes constitue la
blessure la plus profonde. Avec une population dont la majorité a moins de 25
ans et une économie dont la croissance est insuffisamment créatrice d'emplois
formels, les estimations du chômage des jeunes oscillent entre 30 et 40% selon
les sources. Des milliers de diplômés de l'Université de Nouakchott, de l'École
Nationale d'Administration, des instituts techniques, attendent depuis des
années une hypothétique titularisation dans la fonction publique ou une
insertion dans un marché privé structurellement étroit et dominé par les
réseaux. Cette jeunesse désœuvrée, connectée aux réseaux sociaux, informée de
ce qui se passe dans le monde et chez ses voisins, est une poudrière sociale
que ni les discours présidentiels ni les programmes d'emploi des jeunes aux
résultats décevants ne suffisent à désamorcer.
L'inflation alimentaire aggrave
dramatiquement cette situation. Les prix des denrées de base - riz, farine,
huile, sucre - ont connu des hausses significatives ces dernières années,
partiellement importées par le contexte international post-pandémie et
post-conflit ukrainien, mais aussi amplifiées par les défaillances de la
politique commerciale intérieure et la spéculation des importateurs en position
quasi monopolistique. Pour une famille dont le revenu mensuel ne dépasse pas 30
000 à 40 000 ouguiyas, cette inflation est une catastrophe silencieuse qui
ronge chaque jour un peu plus ce qui reste de la dignité matérielle.
Le système de santé publique
mauritanien est, dans de nombreuses wilayas de l'intérieur du pays, à l'état de
délabrement avancé. Les centres de santé manquent de médicaments, de personnel
qualifié et d'équipements élémentaires. La mortalité maternelle et infantile
reste parmi les plus élevées de la région sahélo-saharienne. Les Mauritaniens
qui en ont les moyens se soignent au Maroc, en Tunisie ou en France. Les autres
s'en remettent à la providence. Ce n'est pas une métaphore : c'est la réalité
documentée par l'Organisation Mondiale de la Santé et les rapports de l'UNICEF
sur la Mauritanie.
L'éducation publique est dans un état
analogue. La déperdition scolaire, particulièrement dans les zones rurales et
péri-urbaines, atteint des niveaux alarmants. La qualité de l'enseignement
souffre d'une politique éducative incohérente - les réformes du système
bilingue arabe-français ont produit des générations de diplômés maîtrisant
insuffisamment l'une et l'autre langue - et d'un sous-investissement chronique
dans la formation des enseignants et les infrastructures scolaires. L'école
mauritanienne ne produit plus l'ascenseur social républicain qu'elle était
censée être.
Face à ce tableau, les manifestants
qui scandent des slogans pour la dignité ne font pas de la politique partisane.
Ils décrivent leur vie.
Une démocratie, même imparfaite, se
distingue d'un régime autoritaire par un critère fondamental : l'égalité de
tous devant la loi. En Mauritanie, cette égalité est une fiction
constitutionnelle que la réalité judiciaire quotidienne dément sans cesse.
La justice mauritanienne souffre
d'une double pathologie : la dépendance structurelle au pouvoir exécutif et la
perméabilité aux influences tribales et financières. Le Conseil Supérieur de la
Magistrature, qui est censé garantir l'indépendance des juges, est présidé par
le chef de l'État lui-même - disposition constitutionnelle qui dit tout sur la
conception mauritanienne de la séparation des pouvoirs. Dans ces conditions, il
est structurellement difficile pour un juge de trancher contre les intérêts du
pouvoir politique sans risquer sa carrière ou son affectation.
Les conséquences de cette dépendance
sont multiples. D'abord, l'impunité des puissants : les scandales financiers
impliquant des personnalités proches du régime font rarement l'objet de
poursuites sérieuses, sauf lorsqu'elles sont tombées en disgrâce politique.
Ensuite, la répression des voix dissidentes : des journalistes, des blogueurs,
des activistes des droits humains ont été poursuivis, arrêtés ou condamnés pour
des délits d'expression qui, dans tout État démocratique sérieux, relèveraient
de la liberté constitutionnellement garantie. Amnesty International et Human
Rights Watch ont documenté des cas de détention arbitraire et de procès
inéquitables touchant des militants mauritaniens, notamment des défenseurs des
droits des communautés négro-africaines (Haratine et Afro-Mauritaniens) et des
activistes anti-esclavagistes de l'organisation IRA.
Car il faut dire ici ce que beaucoup
de discours officiels taisent : la question de l'esclavage et de la
discrimination raciale reste une plaie béante dans le corps social mauritanien.
L'esclavage a été formellement aboli - pour la énième fois - en 2007, puis
criminalisé en 2015. Mais les experts de l'ONU et les organisations
spécialisées estiment que des pratiques d'esclavage par ascendance persistent,
touchant principalement la communauté Haratine. La criminalisation légale n'a
pas été accompagnée d'une volonté politique réelle de poursuivre les pratiques
ni d'un programme de réinsertion économique et sociale des communautés
concernées. Et quand des militants comme Birame Dah Abeid et ses camarades de
l'IRA dénoncent ces réalités, l'État mauritanien répond souvent par la
répression plutôt que par la réforme.
Cette injustice multidimensionnelle -
économique, judiciaire, sociale, raciale - est le véritable carburant des
manifestations actuelles. Elle est aussi le signal le plus inquiétant, parce
qu'elle indique que le mécontentement ne se limite pas à une couche sociale ou
à une région géographique : il est transversal, il est profond, il est
existentiel.
Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani
n'est pas Mouammar Kadhafi. Il n'est pas non plus Omar el-Béchir. Il a une
réputation d'homme discret, peu enclin aux excès de personnalité qui ont
caractérisé certains de ses prédécesseurs sahéliens. Son style de gouvernance
est moins brutal dans ses formes apparentes que celui de son mentor et
prédécesseur Mohamed Ould Abdel Aziz. Certains observateurs lui reconnaissent
une forme de pragmatisme et une volonté de stabilité.
Mais voilà le problème : la douceur
du style ne change pas la nature du système. On peut gouverner un État injuste
avec courtoisie, mais l'injustice n'en est pas moins réelle pour les gouvernés.
Ghazouani a été élu en 2019 avec des
promesses de rupture avec les pratiques de gouvernance de son prédécesseur, et
réélu en 2024. Cinq ans après sa première élection, les structures
fondamentales qui organisent l'injustice mauritanienne - le tribalisme dans les
nominations, la corruption systémique, l'impunité des élites, la
marginalisation des régions intérieures - sont intactes. Les discours sur la «
bonne gouvernance » et le « développement inclusif » n'ont pas été suivis de
réformes institutionnelles profondes et mesurables.
L'histoire des révolutions de la
dignité dans le monde arabe et africain enseigne une leçon que personne ne
devrait sous-estimer. Zine El-Abidine Ben Ali a dirigé la Tunisie pendant 23
ans en croyant que la police et la croissance économique suffisaient à
maintenir l'ordre. Il est tombé en 28 jours. Hosni Moubarak croyait que l'armée
et l'Occident le protégeraient indéfiniment. Il a fini devant un tribunal dans
une cage en verre. Blaise Compaoré croyait que le Burkina Faso était trop
habitué à lui pour se rebeller. Il a fui en pyjama.
Dans tous ces cas, le signal
précurseur était identique : une rue qui descend pour la dignité et que le
pouvoir n'entend pas, ou pire, qu'il réprime. La répression d'une manifestation
populaire légitime n'éteint pas la colère - elle la radicalise et lui donne une
légitimité morale supplémentaire.
Ghazouani devrait écouter
attentivement ce que la rue lui dit. Ce n'est pas l'opposition politique qui a
orchestré ces manifestations pour des raisons tactiques. Ce sont des citoyens
ordinaires qui lui disent, avec leurs corps et leurs voix, que le contrat
social est rompu. Que l'État ne remplit plus sa part du deal. Que la patience a
des limites.
Mon objectif n'est pas un réquisitoire
partisan. Ce n'est pas non plus un appel à la déstabilisation d'un pays qui, au
regard de ce que vivent certains de ses voisins sahéliens, a préservé une
relative stabilité sécuritaire. La Mauritanie a échappé au chaos jihadiste qui
a englouti le Mali, le Burkina Faso et une partie du Niger. C'est une réalité
qui mérite d'être reconnue.
Mais la stabilité construite sur
l'injustice est une stabilité précaire. C'est un édifice dont les fondations
sont rongées de l'intérieur pendant que la façade reste apparemment intacte. Et
l'effondrement, quand il survient, est d'autant plus brutal qu'il a été plus
longtemps différé.
Les signaux d'alarme sont aujourd'hui
clairement visibles pour quiconque veut les voir. Une jeunesse massivement
chômeuse et connectée. Une fracture sociale qui s'élargit entre les élites et
le reste de la population. Une corruption perçue comme systémique et
inattaquable. Une justice aux ordres. Une presse contrainte à l'autocensure.
Des manifestations qui s'amplifient. Si à ces signaux le pouvoir répond par la
répression policière, les arrestations d'activistes et le silence
bureaucratique, la Mauritanie s'engagera dans une spirale dont les étapes
suivantes sont écrites d'avance dans les annales des révolutions .
La sortie de crise n'est pas
mystérieuse. Elle est même techniquement simple, même si elle exige un courage
politique considérable. Elle passe par une réforme profonde des mécanismes de
recrutement dans la fonction publique, garantissant la méritocratie contre le
tribalisme. Par une transparence totale et opposable de la gestion des
ressources naturelles - gaz, pétrole, minerais, pêche - avec publication des
contrats et des revenus. Par une véritable indépendance de la justice et une
lutte anticorruption qui ne se limite pas à frapper les ennemis politiques. Par
un plan d'urgence pour l'emploi des jeunes et la reconstruction des services
publics de base. Et par l'ouverture d'un dialogue national sincère avec toutes
les composantes de la société mauritanienne, y compris les voix qui dérangent.
Ce n'est pas un programme
révolutionnaire. C'est le minimum républicain que tout État digne de ce nom
doit garantir à ses citoyens.
Ghazouani a encore le temps de
choisir entre l'ignorance d'un système prédateur et les réformes que son pays
attend désespérément. L'histoire jugera. Et les rues mauritaniennes, elles,
n'attendent plus.
La
rue qui gronde n'est pas un ennemi à réprimer. C'est un miroir que le pouvoir
doit avoir le courage de regarder en face.
La frontière mauritano-malienne,
longue de 2 237 kilomètres, n'est pas une frontière ordinaire. C'est une ligne
héritée de la colonisation française, tracée à travers des espaces pastoraux,
des réseaux tribaux et des solidarités ethniques qui ignorent, par nature, les
souverainetés étatiques. Depuis la fin de l'année 2025 et avec une acuité
dramatique en mars 2026, cette ligne s'est transformée en fracture palpable. La
multiplication des incidents - meurtres de civils, incursions militaires,
évasions de soldats, expulsions de migrants - révèle non pas une série de
malentendus ponctuels, mais bien une crise structurelle aux racines profondes
que la diplomatie classique ne saurait ignorer.
Réduire ces événements à de simples
bavures ou à des provocations isolées serait une erreur d'analyse grave. Les
incidents à la frontière ne sont pas des exceptions, mais l'expression d'un
déséquilibre structurel dans la gestion de cet espace partagé. Un stratège
digne de ce nom doit d'abord nommer les causes avant de proposer les remèdes.
La dégradation des relations entre
Nouakchott et Bamako s'est accélérée selon une logique d'engrenage dont chaque
étape a aggravé la suivante. En mars 2025, des migrants maliens expulsés
avaient attaqué et incendié un poste de police mauritanien au point de passage
de Gougui-Zémal, entraînant la fermeture temporaire de la frontière. Cette
humiliation sécuritaire, première dans la série, a laissé des traces profondes.
En octobre 2025, le président Assimi Goïta recevait à Bamako le ministre
mauritanien des Affaires étrangères Mohamed Salem Ould Merzoug, porteur d'un
message du président Ghazouani, dans une tentative d'apaisement. Les deux
parties avaient alors convenu de relancer leur commission mixte bilatérale - engagement resté lettre morte.
En février 2026, un nouvel incident
sécuritaire survenait à Melga, localité mauritanienne du Guidimakha, à la
frontière avec un village malien du même nom. Le 6 mars 2026, sept civils
traversant la frontière depuis la Mauritanie étaient abattus lors d'une
opération des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs instructeurs russes de
l'Africa Corps - des populations locales qualifiant ces actes d'exécutions
sommaires. Le 15 mars, une crise diplomatique éclatait autour de l'évasion
présumée de deux soldats maliens d'un camp de réfugiés situé en Mauritanie :
Bamako affirmait que ses militaires s'étaient échappés du camp de M'Berra,
Nouakchott rejetant ces accusations comme « totalement infondées » et y voyant
une atteinte à sa souveraineté.
Le 20 mars, deux éleveurs
mauritaniens étaient tués à Yakna, Nouakchott soupçonnant une nouvelle bavure
des FAMa. Le 25 mars, des militaires maliens pénétraient dans plusieurs
villages de la commune de Gogui, en Mauritanie, dans la région du Hodh El Gharbi.
En fin de mars, au moins cinq civils mauritaniens supplémentaires étaient tués
selon un communiqué officiel de Nouakchott. Face à ce bilan accablant, le
président Ghazouani a franchi un seuil symbolique majeur en menaçant de
recourir au droit international, tout en déployant des troupes à la frontière
et en érigeant la sécurité des citoyens mauritaniens en « ligne rouge » non
négociable.
Aucune solution durable n'est
possible sans comprendre les forces profondes qui alimentent cette crise. Trois
dimensions méritent l'attention d'un stratège.
La
dimension sécuritaire sahélienne
est déterminante. Le Mali, gouverné par une junte militaire depuis 2021 et
ayant rompu avec la France et la CEDEAO, conduit ses opérations antiterroristes
avec l'Africa Corps dans une zone frontalière poreuse que les groupes
jihadistes exploitent précisément pour leurs retraites et leurs
ravitaillements. Bamako invoque systématiquement l'impératif antiterroriste
pour justifier ses incursions, créant une zone grise juridique que la
Mauritanie , qui a su construire son propre modèle de sécurité intérieure , refuse d'accepter comme prétexte à des violations de sa souveraineté.
La
dimension socio-économique transfrontalière
est tout aussi centrale. Les communautés pastorales peules, soninkés et maures
qui vivent de part et d'autre de cette frontière partagent des liens familiaux,
linguistiques et économiques millénaires. La transhumance, pilier de leur
économie, est devenue un risque calculé depuis que les patrouilles armées ont
transformé la frontière en zone de danger. Les tensions autour des expulsions
de migrants maliens et des fermetures de commerces mauritaniens au Mali illustrent
que les frictions économiques et humaines précèdent et conditionnent les
incidents sécuritaires.
La
dimension informationnelle
constitue un amplificateur redoutable. Les réseaux sociaux alimentent une
guerre de narratifs entre les deux capitales, charriés d'images trompeuses et
de discours nationalistes qui réduisent la marge de manœuvre des diplomates et
rendent le compromis politiquement coûteux pour les deux régimes.
Un stratégie responsable proposerait un chemin de sortie en plusieurs phases,
articulé autour de principes clairs.
La phase d'urgence immédiate exige d'abord l'établissement d'une ligne
de communication directe et sécurisée entre les états-majors des deux armées,
pour éviter que le prochain incident ne soit interprété comme une déclaration
de guerre. La rencontre entre le ministre malien Abdoulaye Diop et le chargé
d'affaires mauritanien à Bamako constitue un signal positif, mais insuffisant.
Il faut élever le niveau : une rencontre entre chefs d'État, que ce soit à
Nouakchott, à Bamako ou dans une capitale tierce, est impérative pour envoyer
un signal fort aux opinions publiques et aux forces armées des deux pays.
La phase de gestion institutionnelle doit s'appuyer sur la relance
effective de la Commission mixte bilatérale convenue en octobre 2025, en lui
conférant un mandat opérationnel précis : cartographie des zones de tension,
règles d'engagement mutuellement acceptées pour les patrouilles frontalières,
et mécanismes d'enquête conjointe sur les incidents impliquant des civils. Sur
ce dernier point, la Mauritanie a raison d'exiger des enquêtes transparentes - c'est d'ailleurs une exigence conforme au droit international humanitaire
coutumier.
La phase de stabilisation régionale nécessite d'impliquer des tiers
médiateurs crédibles pour les deux parties. L'Union africaine, dont les
mécanismes de prévention des conflits ont été trop timidement mobilisés, et des
États tiers comme le Sénégal ou la Guinée-Bissau qui entretiennent des
relations stables avec les deux capitales, pourraient jouer un rôle de
facilitation. La Mauritanie, qui n'est pas membre de l'Alliance des États du
Sahel constituée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, doit veiller à ne
pas laisser cette crise bilatérale se transformer en confrontation géopolitique
entre deux blocs.
Un diplomate expérimenté sait que
dans ce type de crise, certaines erreurs peuvent être fatales. Le recours
précipité aux instances juridiques internationales, bien que légitime en droit,
risque d'humilier Bamako publiquement et de radicaliser une junte déjà en
posture de bravade souverainiste - transformant un contentieux bilatéral
gérable en hostilité durable. La menace doit rester un levier de négociation,
non un mode de gestion ordinaire. De même, toute militarisation supplémentaire
de la frontière, en l'absence de protocoles de coordination, augmente
mathématiquement le risque d'un incident armé direct entre deux forces
nationales - un scénario catastrophique pour la stabilité de toute la région
sahélo-saharienne.
Il faut aussi résister à la tentation
de la simplification narrative. La junte malienne n'est pas un acteur
monolithique : des fractions de l'armée, des milices alliées, des groupes
d'autodéfense et des instructeurs étrangers agissent parfois sans coordination
centrale. Attribuer systématiquement tous les incidents à une décision
délibérée de Bamako serait analytiquement faux et diplomatiquement
contre-productif.
La Mauritanie et le Mali partagent
une histoire commune, des peuples cousins, une géographie commune et des défis
communs face au djihadisme. La crise actuelle, aussi grave soit-elle, ne doit
pas faire oublier que les deux pays sont condamnés au voisinage - et que le
voisinage, en Afrique sahélienne, est le premier des biens diplomatiques.
Ghazouani, homme de dialogue reconnu sur la scène internationale, et Goïta, qui
cherche à stabiliser un régime fragilisé, ont, tous deux , intérêt
objectif à préserver une frontière apaisée. Les groupes jihadistes qui
prospèrent dans les zones grises frontalières sont les seuls véritables
bénéficiaires d'une rupture entre Nouakchott et Bamako.
La solution n'est pas militaire. Elle
est institutionnelle, diplomatique et humaine. Elle commence par reconnaître
que cette frontière n'est pas seulement une ligne sur une carte : c'est
l'espace de vie de centaines de milliers de personnes que ni Nouakchott ni
Bamako ne sauraient se permettre de sacrifier sur l'autel d'un nationalisme de
circonstance.