En comparant les budgets de l’État depuis
2019 à ceux des régimes successifs depuis l’indépendance, comme s’il
s’agissait de la même monnaie et du même pays économique, un député produit des
rapports spectaculaires, mais sans portée économique. Toutefois, le
pouvoir aurait tort de prendre cette erreur méthodologique pour un non-sens. Le
député se trompe donc de preuve, mais il désigne un vrai problème : la
Mauritanie ne souffre pas seulement du montant de ses dépenses ou de sa dette ;
elle souffre surtout du faible rendement des deniers publics. Les institutions de contrôle
documentent une sélection déficiente des projets, des marchés insuffisamment
transparents, des retards, des travaux payés mais non exécutés et des pénalités
non recouvrées.
1 059 milliards : l’illusion du grand nombre
Le député
affirme que le régime actuel dépenserait 1
059 milliards d’ouguiyas par an, contre 102 milliards en moyenne durant les
soixante premières années de l’État. Pris comme un montant en nouvelle ouguiya (MRU), c’est-à-dire
l’unité monétaire utilisée depuis 2018, ce chiffre est impossible : la loi de
finances initiale de 2026 prévoyait 132,18 milliards MRU de charges, puis la loi de finances rectificative ( soit le
budget corrigé en cours d’année lorsque les recettes ou les besoins changent ),
les a portées à 140,34 milliards MRU.
Les « 1 059 milliards MRU » représenteraient donc plus de sept budgets rectificatifs de 2026 dépensés en une seule année.
L’explication
probable est une confusion d’unité. Depuis la réforme monétaire de 2018, dix anciennes ouguiyas valent une nouvelle
ouguiya. Si les 1 059 milliards annoncés sont des anciennes ouguiyas, ils
correspondent à 105,9 milliards MRU
: un ordre de grandeur plausible pour un budget récent, mais certainement pas 1
059 milliards MRU. Sans mention explicite de l’unité, la comparaison égare le
public.
Même
corrigé de cette confusion, le raisonnement demeure faux. Diviser 1 059
milliards d’anciennes ouguiyas d’aujourd’hui par les cinq milliards nominaux
attribués à une année de l’époque de Moktar Ould Daddah produit bien 211,8 sur
une calculatrice ; cela ne signifie pas qu’une année actuelle « vaut 211 années
» de cette période. Ce calcul compare des montants séparés par plusieurs
décennies d’inflation, de croissance démographique, d’élargissement de
l’économie et d’extension des missions de l’État.
C’est comme
comparer le prix actuel d’un immeuble au prix d’une maison en 1965 et conclure
que l’immeuble représente deux siècles de logement. Pour être valable, la
comparaison doit d’abord ramener toutes les dépenses dans la même monnaie et aux mêmes
prix constants. Les prix constants corrigent l’inflation : ils indiquent ce
qu’une somme ancienne permettrait réellement d’acheter aujourd’hui,
contrairement aux prix nominaux, qui
sont les chiffres inscrits à l’époque sans correction. Il faut ensuite rapporter
la dépense à la population, au PIB (
la valeur totale produite dans le pays pendant l’année ) et au périmètre des
services publics assurés.
J’ai déjà
dénoncé cet élan de comparaison temporelle injustifiée dans mon article
intitulé « Non, la Mauritanie n’a pas
reçu de la Banque mondiale, en sept ans, l’équivalent de ce qu’elle a reçu en
financement en soixante ans » (https://haut-et-fort.blogspot.com/2026/10/non-la-mauritanie-na-pas-recu-de-la.html). J’y montrais
qu’additionner ou opposer des montants appartenant à des époques différentes,
sans corriger l’inflation ni distinguer engagements, décaissements, dons et
encours de dette, fabrique des records arithmétiques dépourvus de véritable
signification économique. Le même défaut de méthode réapparaît ici : un grand
nombre nominal impressionne, mais il ne devient une preuve qu’après avoir été
rendu comparable.
Dépense, dette et corruption
Trois
notions sont amalgamées dans la déclaration :
·
La dépense
publique est ce que
l’État paie pendant une année pour les salaires, les services, les transferts,
les intérêts et les investissements.
·
Le déficit est l’écart annuel entre
les dépenses et les recettes lorsque les premières dépassent les secondes.
·
La dette est l’accumulation des
emprunts encore à rembourser ; elle ne correspond donc ni au budget annuel ni
automatiquement à de l’argent détourné.
Au 30
septembre 2025, la dette publique mauritanienne s’élevait officiellement à 194,93 milliards MRU, dont 84% de dette
extérieure. La dette extérieure est
due à des créanciers étrangers ou internationaux et expose l’État au risque de change : si l’ouguiya se
déprécie face à la devise du prêt, il faut davantage d’ouguiyas pour rembourser
la même somme. Ce montant mérite surveillance, mais il ne prouve pas à lui seul
un pillage. Un emprunt concessionnel
( c’est-à-dire un prêt accordé à un taux inférieur à celui du marché, avec une
longue maturité et souvent un différé de remboursement ), qui finance une route utile, un réseau d’eau
fonctionnel ou une infrastructure énergétique rentable peut augmenter davantage
le patrimoine public que le passif créé.
Réciproquement,
un État peut afficher une dette soutenable tout en gaspillant une partie de ses
ressources. Le problème économique n’est
donc pas seulement combien l’État emprunte, mais ce qu’il obtient en
contrepartie de chaque ouguiya empruntée ou dépensée.
Là où le député touche juste
L’erreur
des « 211 années » ne blanchit pas la gestion du régime de Mohamed Ould Cheikh
El Ghazouani. Les diagnostics institutionnels disponibles ne permettent pas
d’attribuer juridiquement chaque anomalie au président ni de qualifier toute
dépense de détournement ; ils permettent toutefois d’établir un problème de
performance administrative, de transparence et de contrôle.
L’évaluation
PEFA 2025 ( qui est un cadre international qui note la
qualité de la gestion des finances publiques, de la préparation du budget
jusqu’au contrôle des dépenses ), relève
que le suivi des projets d’investissement n’est pas correctement réalisé. Elle
juge aussi insuffisante la gestion des risques liés aux entreprises publiques,
aux garanties et aux passifs
conditionnels, c’est-à-dire aux dettes que l’État ne paie pas encore mais
pourrait devoir assumer si une entreprise publique ou un projet garanti fait
défaut. Elle constate enfin une dégradation, en 2022, de l’accès public aux
informations sur les marchés et un recours accru aux procédures non
concurrentielles, susceptibles de réduire l’efficacité des services publics.
Le
diagnostic du FMI sur la gouvernance va plus loin : les projets financés sur
ressources intérieures ne sont pas systématiquement évalués, les critères de
sélection restent insuffisamment explicites et les évaluations après achèvement
sont rares. En langage simple, l’État ne démontre pas toujours, avant de
construire, que le projet est le meilleur usage possible de l’argent ; après
l’avoir construit, il vérifie rarement de manière systématique si l’ouvrage a
réellement atteint ses objectifs.
Des milliards immobilisés
À la fin de
2025, la stratégie officielle de dette estimait à 2,17 milliards de dollars le solde des prêts déjà engagés mais non
encore décaissés, soit 54,96% de l’encours de la dette extérieure annoncé dans
le document. Pour mes lecteur, on dit qu’un prêt est engagé lorsque le bailleur a accepté de mettre les fonds à
disposition ; il est décaissé
seulement lorsque l’argent est effectivement versé pour payer le projet. La
conclusion limpide à en tirer est qu’un montant non décaissé n’est donc pas
nécessairement une dette déjà tirée et ne supporte pas automatiquement les
mêmes intérêts que les sommes reçues ; il signale néanmoins un portefeuille de
financements que l’administration peine à transformer en ouvrages et services.
Ce chiffre
ne prouve pas un détournement. Il révèle plutôt un risque d’insuffisante capacité d’absorption,
expression qui désigne l’incapacité de l’administration à utiliser, dans les
délais, les financements pourtant disponibles : études tardives, procédures
lentes, acquisitions foncières inachevées, appels d’offres retardés,
coordination défaillante ou entreprises incapables d’exécuter.
J’avais relevé dans un
article récent que « La Mauritanie traverse une crise structurelle de
gouvernance. Les échecs répétés dans la planification, l'exécution et le suivi
des politiques publiques témoignent d’une incompétence généralisée au sein du
gouvernement. Aucun secteur clé n’est épargné. » ( Gouvernement
mauritanien : chronique d’une incompétence organisée. https://cridem.org/C_Info.php?article=786255
)
Pendant ce
temps, les citoyens attendent les services promis, les prix des matériaux
peuvent augmenter et certains contrats de prêt peuvent générer une commission d’engagement, somme payée au
bailleur pour maintenir à disposition des fonds réservés mais encore
inutilisés.
Un accord
de financement approuvé en 2020 illustre concrètement ce mécanisme : pour un
prêt équivalant à environ 20 millions
MRU, les conditions prévoyaient une commission d’engagement de 0,5% par an
sur le solde non décaissé. Si la totalité restait inutilisée pendant un an, la
seule commission atteindrait 100 000 MRU, avant même qu’une école, une conduite
d’eau ou une route ne produise le moindre service. Cette condition ne peut pas
être généralisée aux 2,17 milliards de dollars, car chaque convention possède
ses propres clauses, mais elle démontre que le retard administratif peut avoir
un coût financier direct.
Marchés publics plombés
Le
diagnostic de gouvernance publié par le ministère de l’Économie relève
qu’environ un quart de la valeur des
contrats publics passait par entente
directe, procédure dans laquelle l’administration négocie avec un
fournisseur sans appel d’offres ouvert à plusieurs concurrents. Il souligne
également l’absence d’une base complète et fiable des contrats en cours, des plans de passation ( calendriers indiquant quels marchés seront
lancés, quand et selon quelle procédure ), souvent préparés dans l’urgence, ainsi qu’une
publication insuffisante de certaines décisions.
Le même
diagnostic décrit une vulnérabilité particulière : la maîtrise d’ouvrage déléguée. Dans ce montage, l’État confie à une
autre entité publique la préparation et l’exécution d’un ouvrage à sa place ;
le risque apparaît lorsque cette entité sous-traite ensuite à des entreprises
privées sans appel d’offres ouvert. D’après le rapport cité, plus d’un quart
des contrats d’infrastructure examinés par la Cour des comptes avaient été
attribués de cette façon.
Cela ne
signifie pas que tout marché négocié est frauduleux. Une entente directe peut
être justifiée par une urgence réelle ou une spécialisation exceptionnelle.
Mais lorsque la concurrence devient l’exception, le risque augmente : prix plus
élevés, entreprises choisies pour leurs relations plutôt que pour leurs
compétences, qualité insuffisante et difficulté à identifier les bénéficiaires
réels.
Le PEFA
2020 apporte une nuance indispensable : plus de 70% de la valeur des marchés
enregistrés pour 2018 avaient été attribués selon des méthodes
concurrentielles. En revanche, la preuve de publication des attributions
définitives n’avait été fournie que dans 31%
des cas examinés. Le diagnostic sérieux n’est donc pas « tous les marchés
sont corrompus », mais plutôt : les règles existent, une majorité des montants
suivait alors la concurrence, cependant la transparence finale et le contrôle
restaient incomplets.
Cas concret : pénalités perdues
La Cour des
comptes mauritanienne a constaté que l’ensemble des marchés de construction et
de réhabilitation examinés à l’Agence nationale du registre des populations et
des titres sécurisés avait connu d’importants retards, notamment en raison
d’entreprises peu qualifiées et insuffisamment équipées. Elle a conclu que des
pénalités de retard représentant 18,49
millions MRU n’avaient pas été retenues dans certains marchés.
Ici, la
perte publique est identifiable : lorsque l’entreprise dépasse sans
justification un délai contractuel et que l’administration n’applique pas la
pénalité prévue, le contribuable supporte le retard tandis que le cocontractant
échappe au coût de sa défaillance. Ce n’est plus une discussion abstraite sur
la taille du budget ; c’est une faiblesse de gestion qui prive effectivement
l’État d’une créance.
Cas concret : route inachevée
Le rapport
de la Cour des comptes sur les exercices 2022-2023, tel que rendu public,
relève pour le projet routier Néma–Bassiknou–Fassala
des retards injustifiés, des paiements portant sur des travaux non exécutés et
l’absence d’application de pénalités contractuelles. Ces constats sont
précisément le type de faits qu’il faut opposer au pouvoir : un projet nommé,
des obligations contractuelles, des paiements contrôlables et des manquements
vérifiables.
Ils sont
beaucoup plus probants que l’affirmation selon laquelle une année de Ghazouani
équivaudrait à 211 années de Moktar Ould Daddah. Le premier raisonnement repose
sur des actes administratifs auditables ; le second sur la division de monnaies
nominales incomparables.
Cas concret : réforme inachevée
L’évaluation
officielle du schéma directeur de réforme des finances publiques indique que
seulement 43% des activités prévues
avaient été achevées à la fin de la période de mise en œuvre ; 42% restaient en
cours et 15% n’avaient pas commencé. Elle relève notamment des retards
importants dans le suivi financier des opérateurs et entreprises publics.
Le problème
ne se réduit donc pas à quelques entrepreneurs défaillants. Il concerne la
capacité de l’État à programmer, coordonner, contrôler, sanctionner et achever
ses propres réformes. Une administration qui annonce beaucoup mais clôt peu
accumule des engagements, reporte les bénéfices attendus et transfère les coûts
vers les budgets suivants.
Le coût caché du retard
Un projet
retardé produit plusieurs charges simultanées :
·
Coût
financier : intérêts
sur les sommes déjà tirées et, selon les conventions, commissions sur les
crédits réservés mais non utilisés.
·
Surcoût
budgétaire : révision des prix, avenants, remobilisation des entreprises et
nouvelles études.
·
Coût
d’opportunité : l’argent immobilisé ne finance ni une autre route, ni un
hôpital, ni l’entretien des équipements existants.
·
Perte de
recettes : un port,
une centrale ou un projet productif livré en retard repousse les taxes,
redevances et revenus attendus.
·
Coût social : les populations
continuent de subir l’enclavement, le manque d’eau, les coupures d’électricité
ou l’insuffisance des soins.
·
Risque de
change : si le
prêt est libellé en devise, la charge en ouguiyas peut augmenter avant même que
le projet devienne utile.
Ainsi,
l’État peut respecter formellement son plafond de dette tout en détériorant la
valeur publique de l’investissement. La soutenabilité ne se mesure pas
seulement par le ratio dette/PIB ; elle dépend aussi du rendement économique et
social des actifs financés.
GTA : prudence nécessaire
Le projet
gazier Grand Tortue Ahmeyim illustre le coût économique des retards, mais il
faut éviter de l’assimiler entièrement à un chantier budgétaire administré par
l’État. Il s’agit d’un projet binational conduit par un consortium, c’est-à-dire un groupement temporaire de plusieurs
entreprises réunies pour financer et exploiter le même projet. Sa première
phase aurait subi environ 28 mois de retard et une hausse des coûts de
développement, ce qui a motivé un audit financier mauritano-sénégalais.
L’enjeu
pour les finances mauritaniennes tient au mécanisme de récupération des coûts : avant de partager les bénéfices, une
partie de la production ou des recettes sert à rembourser aux opérateurs les
dépenses d’exploration, de construction et d’exploitation reconnues par le
contrat. Plus ces coûts admis augmentent, plus le profit partageable entre l’État et les investisseurs peut être
retardé ou réduit. Selon les données publiques rapportées pour 2025, les
exportations du projet ont été estimées à 475,7 millions de dollars, tandis que
les recettes directes attribuées à l’État mauritanien étaient évaluées à
environ 32 millions de dollars ; ces estimations doivent être lues avec
prudence et vérifiées à partir des contrats et comptes audités du projet.
Ce cas ne
prouve ni un détournement par le régime ni une responsabilité exclusive de
l’administration. Il montre cependant pourquoi la compétence de négociation, le
contrôle des coûts récupérables, l’audit et la transparence contractuelle sont
aussi importants que le volume brut des exportations.
Le terme «
détournement » possède une portée pénale. Il ne doit pas être déduit
automatiquement d’un retard, d’une dépense élevée ou même d’une mauvaise
gestion. Il exige l’identification d’un acte, d’un responsable, d’un montant,
d’un mécanisme et, idéalement, une constatation contradictoire de la Cour des
comptes, de l’inspection, du parquet ou d’une juridiction.
En
revanche, les faits suivants peuvent être affirmés lorsqu’ils sont documentés :
paiements sans travaux correspondants, pénalités non recouvrées, marchés
directs non suffisamment justifiés, absence de publication, entreprises
défaillantes maintenues, avenants excessifs, conflits d’intérêts ou
bénéficiaires effectifs dissimulés. C’est sur ce terrain que le débat public
devient à la fois plus sévère et plus difficile à réfuter.
La dette doit produire un actif.
La bonne
doctrine des finances publiques tient en une règle simple : la durée de l’emprunt doit être cohérente avec la durée de vie et les
bénéfices de l’actif financé. Un actif
public est ici un bien durable (route, hôpital, conduite d’eau ou centrale )
qui rend des services pendant plusieurs années. Emprunter sur vingt-cinq ans
pour une conduite d’eau durable peut être rationnel, car plusieurs générations
d’usagers bénéficient de l’équipement ; emprunter à long terme pour une dépense
courante, un ouvrage abandonné ou un équipement inutilisable reporte seulement
la facture sans transmettre de richesse équivalente.
C’est
précisément le danger intergénérationnel que j’avais développé dans mon article
« Ghazouani, les générations futures se
plaignent de toi » (https://haut-et-fort.blogspot.com/2023/11/ghazouani-les-generations-futures-se.html). La dette publique permet
à la génération présente de dépenser aujourd’hui des recettes fiscales qui
seront prélevées demain. Ce transfert n’est pas injuste lorsque les futurs
contribuables héritent, en contrepartie, d’une route fonctionnelle, d’un réseau
d’eau, d’une école efficace ou d’une économie plus productive : ils remboursent
alors un bien dont ils bénéficient eux-mêmes. L’emprunt peut même organiser une
coopération équitable entre générations lorsqu’il finance un actif durable
utile à toutes.
Mais si le
projet n’est jamais achevé, fonctionne mal, coûte beaucoup plus que prévu ou ne
produit aucune amélioration mesurable, le
passif demeure alors que l’actif manque. Le mot passif désigne ici l’obligation de rembourser le capital et les
intérêts ; l’actif désigne
l’infrastructure, le service public ou la capacité productive censée rester au
pays. Les générations futures reçoivent donc la facture sans recevoir le
patrimoine correspondant : elles devront augmenter les impôts, réduire d’autres
dépenses publiques ou emprunter de nouveau pour honorer une dette dont elles
n’auront pas recueilli les bénéfices. C’est ce mécanisme, et non la seule
existence d’un emprunt, qui transforme la dette en hypothèque sur l’avenir.
Le fardeau
peut encore s’alourdir lorsque la dette est extérieure. Les remboursements
sortent alors du circuit économique national en devises ; une dépréciation de
l’ouguiya augmente leur coût intérieur, tandis que le service de la dette (
capital et intérêts payables chaque année ) réduit les crédits disponibles pour
l’éducation, la santé, l’eau ou l’entretien des infrastructures. Si,
parallèlement, les ressources minières, gazières ou halieutiques qui ont
soutenu l’endettement s’épuisent sans avoir été transformées en capital humain,
productif et technologique, les futurs Mauritaniens peuvent hériter à la fois
d’un patrimoine naturel diminué et d’engagements financiers encore exigibles.
La véritable règle de responsabilité est donc celle-ci : aucune dette à long terme ne devrait être contractée sans démontrer quel actif durable elle crée, quel service elle améliore, quelles recettes ou économies elle produit et qui en supportera le remboursement. À défaut,
l’État consomme aujourd’hui la capacité fiscale de citoyens qui ne sont pas
encore nés.
Chaque
projet financé par dette devrait donc publier :
·
Son coût initial et son coût actualisé ;
·
Son calendrier initial et le retard accumulé ;
·
Les décaissements du bailleur et les paiements du
Trésor ;
·
Les avenants et leurs justifications ;
·
Les pénalités dues, appliquées et recouvrées ;
·
L’identité des bénéficiaires effectifs des
entreprises ;
·
Les indicateurs de service attendus et
effectivement obtenus ;
·
Une évaluation indépendante après achèvement.
Cette
transparence déplacerait le débat du slogan vers le résultat : combien de
kilomètres réellement livrés, combien de foyers raccordés, combien de jours
d’hospitalisation évités, combien d’emplois durables créés et combien de
recettes nouvelles générées ?
La fonction publique : une charge certaine.
Il faut enfin ajouter un troisième terme au débat. Après les erreurs de comparaison du député et les insuffisances de gestion du régime, demeure le problème structurel de l’administration chargée d’exécuter le budget. Une décision politique, même financée à des conditions avantageuses, ne produit aucun développement si les services publics ne savent pas préparer les études, programmer les crédits, conduire les appels d’offres, surveiller les entreprises, sanctionner les retards et mettre les équipements en service.
L’État supporte une masse salariale et des moyens matériels
importants, mais il ne relie pas suffisamment les effectifs, les compétences,
la rémunération et les moyens de fonctionnement à des résultats vérifiables. Sa propre stratégie de
modernisation reconnaît notamment l’absence d’outils de gestion prévisionnelle
des effectifs, des emplois et des compétences, l’inachèvement du système
intégré de gestion du personnel, la nécessité de créer des fiches de poste et
un référentiel de compétences, ainsi que le besoin d’un dispositif de contrôle
de présence et de lutte contre l’absentéisme.[
Une charge budgétaire lourde
La masse salariale désigne l’ensemble des
traitements et rémunérations versés aux agents publics et en 2025, les
traitements et salaires exécutés ont atteint 28,61 milliards MRU, soit environ 25,5% des 112,38 milliards MRU de dépenses et prêts nets effectivement
exécutés. Le cadre budgétaire à moyen terme estime qu’entre 2024 et 2027 la
masse salariale représentera en moyenne 23,19%
de la dépense publique et 36,89% des recettes fiscales : sur 100 MRU
d’impôts encaissés, près de 37 sont donc absorbés par les rémunérations
publiques avant de financer les médicaments, l’entretien des routes, l’école ou
l’investissement.
À cette
charge s’ajoute le budget matériel,
c’est-à-dire les crédits de biens et services nécessaires au fonctionnement
quotidien : carburant, loyers, fournitures, télécommunications, entretien,
missions, informatique et prestations diverses. La loi de finances 2025 avait
prévu 12,02 milliards MRU pour ces
biens et services, soit un peu plus de 10% du budget initial de 116,87
milliards MRU.
Le problème
n’est pas qu’une administration coûte de l’argent : toute administration
moderne exige des agents correctement rémunérés, des systèmes informatiques,
des véhicules de service et des crédits de fonctionnement. Le problème apparaît
lorsque cette dépense certaine ne produit pas une capacité administrative
proportionnelle. Le salaire est payé
chaque mois et le matériel est acheté, mais les études restent incomplètes, les
marchés tardent, les chantiers sont mal suivis et les prêts demeurent inutilisés.
Le vrai multiplicateur
Le député
se trompe lorsqu’il compare mécaniquement des budgets séparés par plusieurs
décennies. Mais il touche indirectement un problème réel : une administration inefficace peut multiplier le coût économique d’une
dépense sans multiplier le service rendu. Un projet mal préparé mobilise
des salaires, du matériel, des consultants et un financement extérieur ; puis
il entraîne des retards, des révisions contractuelles et des charges
financières, alors que la population attend toujours l’école, la route ou l’hôpital
promis.
Le ratio
pertinent n’est donc pas seulement « dette sur PIB » ou « dépenses
d’aujourd’hui contre dépenses d’hier ». Il faut mesurer, pour chaque projet, le
coût final par rapport au coût initial, le délai réel par rapport au calendrier
contractuel, le taux de décaissement, la qualité de l’ouvrage, son taux
d’utilisation et le service effectivement fourni aux citoyens. C’est seulement
ainsi que le Parlement pourra distinguer l’administration qui consomme des
crédits de celle qui crée de la valeur publique.
Une fonction publique n’est pas productive parce qu’elle paie
régulièrement ses agents et consomme son budget. Elle l’est lorsqu’elle
transforme chaque MRU de salaire, de fonctionnement et d’emprunt en décisions
fiables, en projets achevés et en services mesurables. La tragédie financière
commence lorsque l’État paie trois fois : d’abord l’administration qui prépare
mal, ensuite le surcoût du projet retardé, enfin la dette d’un ouvrage qui ne
fonctionne toujours pas.
Je dirai donc…
Le député, n'a pas raison lorsqu'il transforme
des montants nominaux, exprimés dans des unités et des époques différentes, en
équivalences de 21, 105 ou 211 années. Ces rapports ne mesurent ni l’effort
budgétaire réel, ni le poids de l’État dans l’économie, ni la dette, encore
moins la corruption.
Mais le régime de Ghazouani n’a pas non plus raison de considérer la hausse de l’investissement, la soutenabilité de la dette ou l’existence de nouvelles procédures comme preuve suffisante d’une bonne gestion. Les audits et diagnostics montrent des projets mal suivis, des évaluations incomplètes, des procédures non concurrentielles, des retards, des pénalités non recouvrées et des activités de réforme inachevées.
La
conclusion juste n’est donc ni « toute dette est un pillage », ni « toute
dépense d’investissement est un progrès ». Elle est plus exigeante :
Le problème n’est pas l’emprunt, mais sa finalité, sa sélection,
son coût et son résultat. Le scandale commence lorsque l’État rembourse déjà,
alors que le citoyen attend encore l’ouvrage ou lorsque l’ouvrage livré vaut
moins que la dette contractée pour le financer.
Le député a choisi un mauvais chiffre pour poser la bonne
question. Le
pouvoir ne peut pas se réfugier derrière cette erreur. La Mauritanie n’a pas
seulement besoin de budgets plus élevés ; elle a besoin d’une administration
capable de transformer chaque ouguiya en patrimoine public, chaque contrat en
résultat et chaque emprunt en développement mesurable.
Pr ELY
Mustapha

