dimanche 18 octobre 2026

Le député qui a choisi un mauvais chiffre pour poser la bonne question. Pr ELY Mustapha

En comparant les budgets de l’État depuis 2019 à ceux des régimes successifs depuis l’indépendance, comme s’il s’agissait de la même monnaie et du même pays économique, un député produit des rapports spectaculaires, mais sans portée économique. Toutefois, le pouvoir aurait tort de prendre cette erreur méthodologique pour un non-sens. Le député se trompe donc de preuve, mais il désigne un vrai problème : la Mauritanie ne souffre pas seulement du montant de ses dépenses ou de sa dette ; elle souffre surtout du faible rendement des deniers publics. Les institutions de contrôle documentent une sélection déficiente des projets, des marchés insuffisamment transparents, des retards, des travaux payés mais non exécutés et des pénalités non recouvrées.

1 059 milliards : l’illusion du grand nombre

Le député affirme que le régime actuel dépenserait 1 059 milliards d’ouguiyas par an, contre 102 milliards en moyenne durant les soixante premières années de l’État. Pris comme un montant en nouvelle ouguiya (MRU), c’est-à-dire l’unité monétaire utilisée depuis 2018, ce chiffre est impossible : la loi de finances initiale de 2026 prévoyait 132,18 milliards MRU de charges, puis la loi de finances rectificative ( soit le budget corrigé en cours d’année lorsque les recettes ou les besoins changent ), les a portées à 140,34 milliards MRU. Les « 1 059 milliards MRU » représenteraient donc plus de sept budgets rectificatifs de 2026 dépensés en une seule année.

L’explication probable est une confusion d’unité. Depuis la réforme monétaire de 2018, dix anciennes ouguiyas valent une nouvelle ouguiya. Si les 1 059 milliards annoncés sont des anciennes ouguiyas, ils correspondent à 105,9 milliards MRU : un ordre de grandeur plausible pour un budget récent, mais certainement pas 1 059 milliards MRU. Sans mention explicite de l’unité, la comparaison égare le public.

Même corrigé de cette confusion, le raisonnement demeure faux. Diviser 1 059 milliards d’anciennes ouguiyas d’aujourd’hui par les cinq milliards nominaux attribués à une année de l’époque de Moktar Ould Daddah produit bien 211,8 sur une calculatrice ; cela ne signifie pas qu’une année actuelle « vaut 211 années » de cette période. Ce calcul compare des montants séparés par plusieurs décennies d’inflation, de croissance démographique, d’élargissement de l’économie et d’extension des missions de l’État.

C’est comme comparer le prix actuel d’un immeuble au prix d’une maison en 1965 et conclure que l’immeuble représente deux siècles de logement. Pour être valable, la comparaison doit d’abord ramener toutes les dépenses dans la même monnaie et aux mêmes prix constants. Les prix constants corrigent l’inflation : ils indiquent ce qu’une somme ancienne permettrait réellement d’acheter aujourd’hui, contrairement aux prix nominaux, qui sont les chiffres inscrits à l’époque sans correction. Il faut ensuite rapporter la dépense à la population, au PIB ( la valeur totale produite dans le pays pendant l’année ) et au périmètre des services publics assurés.

J’ai déjà dénoncé cet élan de comparaison temporelle injustifiée dans mon article intitulé « Non, la Mauritanie n’a pas reçu de la Banque mondiale, en sept ans, l’équivalent de ce qu’elle a reçu en financement en soixante ans » (https://haut-et-fort.blogspot.com/2026/10/non-la-mauritanie-na-pas-recu-de-la.html). J’y montrais qu’additionner ou opposer des montants appartenant à des époques différentes, sans corriger l’inflation ni distinguer engagements, décaissements, dons et encours de dette, fabrique des records arithmétiques dépourvus de véritable signification économique. Le même défaut de méthode réapparaît ici : un grand nombre nominal impressionne, mais il ne devient une preuve qu’après avoir été rendu comparable.

Dépense, dette et corruption

Trois notions sont amalgamées dans la déclaration :

·         La dépense publique est ce que l’État paie pendant une année pour les salaires, les services, les transferts, les intérêts et les investissements.

·         Le déficit est l’écart annuel entre les dépenses et les recettes lorsque les premières dépassent les secondes.

·         La dette est l’accumulation des emprunts encore à rembourser ; elle ne correspond donc ni au budget annuel ni automatiquement à de l’argent détourné.

Au 30 septembre 2025, la dette publique mauritanienne s’élevait officiellement à 194,93 milliards MRU, dont 84% de dette extérieure. La dette extérieure est due à des créanciers étrangers ou internationaux et expose l’État au risque de change : si l’ouguiya se déprécie face à la devise du prêt, il faut davantage d’ouguiyas pour rembourser la même somme. Ce montant mérite surveillance, mais il ne prouve pas à lui seul un pillage. Un emprunt concessionnel ( c’est-à-dire un prêt accordé à un taux inférieur à celui du marché, avec une longue maturité et souvent un différé de remboursement ),  qui finance une route utile, un réseau d’eau fonctionnel ou une infrastructure énergétique rentable peut augmenter davantage le patrimoine public que le passif créé.

Réciproquement, un État peut afficher une dette soutenable tout en gaspillant une partie de ses ressources. Le problème économique n’est donc pas seulement combien l’État emprunte, mais ce qu’il obtient en contrepartie de chaque ouguiya empruntée ou dépensée.

Là où le député touche juste

L’erreur des « 211 années » ne blanchit pas la gestion du régime de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Les diagnostics institutionnels disponibles ne permettent pas d’attribuer juridiquement chaque anomalie au président ni de qualifier toute dépense de détournement ; ils permettent toutefois d’établir un problème de performance administrative, de transparence et de contrôle.

L’évaluation PEFA 2025 (  qui est un cadre international qui note la qualité de la gestion des finances publiques, de la préparation du budget jusqu’au contrôle des dépenses ),  relève que le suivi des projets d’investissement n’est pas correctement réalisé. Elle juge aussi insuffisante la gestion des risques liés aux entreprises publiques, aux garanties et aux passifs conditionnels, c’est-à-dire aux dettes que l’État ne paie pas encore mais pourrait devoir assumer si une entreprise publique ou un projet garanti fait défaut. Elle constate enfin une dégradation, en 2022, de l’accès public aux informations sur les marchés et un recours accru aux procédures non concurrentielles, susceptibles de réduire l’efficacité des services publics.

Le diagnostic du FMI sur la gouvernance va plus loin : les projets financés sur ressources intérieures ne sont pas systématiquement évalués, les critères de sélection restent insuffisamment explicites et les évaluations après achèvement sont rares. En langage simple, l’État ne démontre pas toujours, avant de construire, que le projet est le meilleur usage possible de l’argent ; après l’avoir construit, il vérifie rarement de manière systématique si l’ouvrage a réellement atteint ses objectifs.

Des milliards immobilisés

À la fin de 2025, la stratégie officielle de dette estimait à 2,17 milliards de dollars le solde des prêts déjà engagés mais non encore décaissés, soit 54,96% de l’encours de la dette extérieure annoncé dans le document. Pour mes lecteur, on dit qu’un prêt est engagé lorsque le bailleur a accepté de mettre les fonds à disposition ; il est décaissé seulement lorsque l’argent est effectivement versé pour payer le projet. La conclusion limpide à en tirer est qu’un montant non décaissé n’est donc pas nécessairement une dette déjà tirée et ne supporte pas automatiquement les mêmes intérêts que les sommes reçues ; il signale néanmoins un portefeuille de financements que l’administration peine à transformer en ouvrages et services.

Ce chiffre ne prouve pas un détournement. Il révèle plutôt un risque d’insuffisante capacité d’absorption, expression qui désigne l’incapacité de l’administration à utiliser, dans les délais, les financements pourtant disponibles : études tardives, procédures lentes, acquisitions foncières inachevées, appels d’offres retardés, coordination défaillante ou entreprises incapables d’exécuter.

J’avais relevé dans un article récent que « La Mauritanie traverse une crise structurelle de gouvernance. Les échecs répétés dans la planification, l'exécution et le suivi des politiques publiques témoignent d’une incompétence généralisée au sein du gouvernement. Aucun secteur clé n’est épargné. » ( Gouvernement mauritanien : chronique d’une incompétence organisée. https://cridem.org/C_Info.php?article=786255 )

Pendant ce temps, les citoyens attendent les services promis, les prix des matériaux peuvent augmenter et certains contrats de prêt peuvent générer une commission d’engagement, somme payée au bailleur pour maintenir à disposition des fonds réservés mais encore inutilisés.

Un accord de financement approuvé en 2020 illustre concrètement ce mécanisme : pour un prêt équivalant à environ 20 millions MRU, les conditions prévoyaient une commission d’engagement de 0,5% par an sur le solde non décaissé. Si la totalité restait inutilisée pendant un an, la seule commission atteindrait 100 000 MRU, avant même qu’une école, une conduite d’eau ou une route ne produise le moindre service. Cette condition ne peut pas être généralisée aux 2,17 milliards de dollars, car chaque convention possède ses propres clauses, mais elle démontre que le retard administratif peut avoir un coût financier direct.

Marchés publics plombés

Le diagnostic de gouvernance publié par le ministère de l’Économie relève qu’environ un quart de la valeur des contrats publics passait par entente directe, procédure dans laquelle l’administration négocie avec un fournisseur sans appel d’offres ouvert à plusieurs concurrents. Il souligne également l’absence d’une base complète et fiable des contrats en cours, des plans de passation  ( calendriers indiquant quels marchés seront lancés, quand et selon quelle procédure ),  souvent préparés dans l’urgence, ainsi qu’une publication insuffisante de certaines décisions.

Le même diagnostic décrit une vulnérabilité particulière : la maîtrise d’ouvrage déléguée. Dans ce montage, l’État confie à une autre entité publique la préparation et l’exécution d’un ouvrage à sa place ; le risque apparaît lorsque cette entité sous-traite ensuite à des entreprises privées sans appel d’offres ouvert. D’après le rapport cité, plus d’un quart des contrats d’infrastructure examinés par la Cour des comptes avaient été attribués de cette façon.

Cela ne signifie pas que tout marché négocié est frauduleux. Une entente directe peut être justifiée par une urgence réelle ou une spécialisation exceptionnelle. Mais lorsque la concurrence devient l’exception, le risque augmente : prix plus élevés, entreprises choisies pour leurs relations plutôt que pour leurs compétences, qualité insuffisante et difficulté à identifier les bénéficiaires réels.

Le PEFA 2020 apporte une nuance indispensable : plus de 70% de la valeur des marchés enregistrés pour 2018 avaient été attribués selon des méthodes concurrentielles. En revanche, la preuve de publication des attributions définitives n’avait été fournie que dans 31% des cas examinés. Le diagnostic sérieux n’est donc pas « tous les marchés sont corrompus », mais plutôt : les règles existent, une majorité des montants suivait alors la concurrence, cependant la transparence finale et le contrôle restaient incomplets.

Cas concret : pénalités perdues

La Cour des comptes mauritanienne a constaté que l’ensemble des marchés de construction et de réhabilitation examinés à l’Agence nationale du registre des populations et des titres sécurisés avait connu d’importants retards, notamment en raison d’entreprises peu qualifiées et insuffisamment équipées. Elle a conclu que des pénalités de retard représentant 18,49 millions MRU n’avaient pas été retenues dans certains marchés.

Ici, la perte publique est identifiable : lorsque l’entreprise dépasse sans justification un délai contractuel et que l’administration n’applique pas la pénalité prévue, le contribuable supporte le retard tandis que le cocontractant échappe au coût de sa défaillance. Ce n’est plus une discussion abstraite sur la taille du budget ; c’est une faiblesse de gestion qui prive effectivement l’État d’une créance.

Cas concret : route inachevée

Le rapport de la Cour des comptes sur les exercices 2022-2023, tel que rendu public, relève pour le projet routier Néma–Bassiknou–Fassala des retards injustifiés, des paiements portant sur des travaux non exécutés et l’absence d’application de pénalités contractuelles. Ces constats sont précisément le type de faits qu’il faut opposer au pouvoir : un projet nommé, des obligations contractuelles, des paiements contrôlables et des manquements vérifiables.

Ils sont beaucoup plus probants que l’affirmation selon laquelle une année de Ghazouani équivaudrait à 211 années de Moktar Ould Daddah. Le premier raisonnement repose sur des actes administratifs auditables ; le second sur la division de monnaies nominales incomparables.

Cas concret : réforme inachevée

L’évaluation officielle du schéma directeur de réforme des finances publiques indique que seulement 43% des activités prévues avaient été achevées à la fin de la période de mise en œuvre ; 42% restaient en cours et 15% n’avaient pas commencé. Elle relève notamment des retards importants dans le suivi financier des opérateurs et entreprises publics.

Le problème ne se réduit donc pas à quelques entrepreneurs défaillants. Il concerne la capacité de l’État à programmer, coordonner, contrôler, sanctionner et achever ses propres réformes. Une administration qui annonce beaucoup mais clôt peu accumule des engagements, reporte les bénéfices attendus et transfère les coûts vers les budgets suivants.

Le coût caché du retard

Un projet retardé produit plusieurs charges simultanées :

·         Coût financier : intérêts sur les sommes déjà tirées et, selon les conventions, commissions sur les crédits réservés mais non utilisés.

·         Surcoût budgétaire : révision des prix, avenants, remobilisation des entreprises et nouvelles études.

·         Coût d’opportunité : l’argent immobilisé ne finance ni une autre route, ni un hôpital, ni l’entretien des équipements existants.

·         Perte de recettes : un port, une centrale ou un projet productif livré en retard repousse les taxes, redevances et revenus attendus.

·         Coût social : les populations continuent de subir l’enclavement, le manque d’eau, les coupures d’électricité ou l’insuffisance des soins.

·         Risque de change : si le prêt est libellé en devise, la charge en ouguiyas peut augmenter avant même que le projet devienne utile.

Ainsi, l’État peut respecter formellement son plafond de dette tout en détériorant la valeur publique de l’investissement. La soutenabilité ne se mesure pas seulement par le ratio dette/PIB ; elle dépend aussi du rendement économique et social des actifs financés.

GTA : prudence nécessaire

Le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim illustre le coût économique des retards, mais il faut éviter de l’assimiler entièrement à un chantier budgétaire administré par l’État. Il s’agit d’un projet binational conduit par un consortium, c’est-à-dire un groupement temporaire de plusieurs entreprises réunies pour financer et exploiter le même projet. Sa première phase aurait subi environ 28 mois de retard et une hausse des coûts de développement, ce qui a motivé un audit financier mauritano-sénégalais.

L’enjeu pour les finances mauritaniennes tient au mécanisme de récupération des coûts : avant de partager les bénéfices, une partie de la production ou des recettes sert à rembourser aux opérateurs les dépenses d’exploration, de construction et d’exploitation reconnues par le contrat. Plus ces coûts admis augmentent, plus le profit partageable entre l’État et les investisseurs peut être retardé ou réduit. Selon les données publiques rapportées pour 2025, les exportations du projet ont été estimées à 475,7 millions de dollars, tandis que les recettes directes attribuées à l’État mauritanien étaient évaluées à environ 32 millions de dollars ; ces estimations doivent être lues avec prudence et vérifiées à partir des contrats et comptes audités du projet.

Ce cas ne prouve ni un détournement par le régime ni une responsabilité exclusive de l’administration. Il montre cependant pourquoi la compétence de négociation, le contrôle des coûts récupérables, l’audit et la transparence contractuelle sont aussi importants que le volume brut des exportations.

Le terme « détournement » possède une portée pénale. Il ne doit pas être déduit automatiquement d’un retard, d’une dépense élevée ou même d’une mauvaise gestion. Il exige l’identification d’un acte, d’un responsable, d’un montant, d’un mécanisme et, idéalement, une constatation contradictoire de la Cour des comptes, de l’inspection, du parquet ou d’une juridiction.

En revanche, les faits suivants peuvent être affirmés lorsqu’ils sont documentés : paiements sans travaux correspondants, pénalités non recouvrées, marchés directs non suffisamment justifiés, absence de publication, entreprises défaillantes maintenues, avenants excessifs, conflits d’intérêts ou bénéficiaires effectifs dissimulés. C’est sur ce terrain que le débat public devient à la fois plus sévère et plus difficile à réfuter.

La dette doit produire un actif.

La bonne doctrine des finances publiques tient en une règle simple : la durée de l’emprunt doit être cohérente avec la durée de vie et les bénéfices de l’actif financé. Un actif public est ici un bien durable (route, hôpital, conduite d’eau ou centrale ) qui rend des services pendant plusieurs années. Emprunter sur vingt-cinq ans pour une conduite d’eau durable peut être rationnel, car plusieurs générations d’usagers bénéficient de l’équipement ; emprunter à long terme pour une dépense courante, un ouvrage abandonné ou un équipement inutilisable reporte seulement la facture sans transmettre de richesse équivalente.

C’est précisément le danger intergénérationnel que j’avais développé dans mon article « Ghazouani, les générations futures se plaignent de toi » (https://haut-et-fort.blogspot.com/2023/11/ghazouani-les-generations-futures-se.html). La dette publique permet à la génération présente de dépenser aujourd’hui des recettes fiscales qui seront prélevées demain. Ce transfert n’est pas injuste lorsque les futurs contribuables héritent, en contrepartie, d’une route fonctionnelle, d’un réseau d’eau, d’une école efficace ou d’une économie plus productive : ils remboursent alors un bien dont ils bénéficient eux-mêmes. L’emprunt peut même organiser une coopération équitable entre générations lorsqu’il finance un actif durable utile à toutes.

Mais si le projet n’est jamais achevé, fonctionne mal, coûte beaucoup plus que prévu ou ne produit aucune amélioration mesurable, le passif demeure alors que l’actif manque. Le mot passif désigne ici l’obligation de rembourser le capital et les intérêts ; l’actif désigne l’infrastructure, le service public ou la capacité productive censée rester au pays. Les générations futures reçoivent donc la facture sans recevoir le patrimoine correspondant : elles devront augmenter les impôts, réduire d’autres dépenses publiques ou emprunter de nouveau pour honorer une dette dont elles n’auront pas recueilli les bénéfices. C’est ce mécanisme, et non la seule existence d’un emprunt, qui transforme la dette en hypothèque sur l’avenir.

Le fardeau peut encore s’alourdir lorsque la dette est extérieure. Les remboursements sortent alors du circuit économique national en devises ; une dépréciation de l’ouguiya augmente leur coût intérieur, tandis que le service de la dette ( capital et intérêts payables chaque année ) réduit les crédits disponibles pour l’éducation, la santé, l’eau ou l’entretien des infrastructures. Si, parallèlement, les ressources minières, gazières ou halieutiques qui ont soutenu l’endettement s’épuisent sans avoir été transformées en capital humain, productif et technologique, les futurs Mauritaniens peuvent hériter à la fois d’un patrimoine naturel diminué et d’engagements financiers encore exigibles.

La véritable règle de responsabilité est donc celle-ci : aucune dette à long terme ne devrait être contractée sans démontrer quel actif durable elle crée, quel service elle améliore, quelles recettes ou économies elle produit et qui en supportera le remboursement. À défaut, l’État consomme aujourd’hui la capacité fiscale de citoyens qui ne sont pas encore nés.

Chaque projet financé par dette devrait donc publier :

·         Son coût initial et son coût actualisé ;

·         Son calendrier initial et le retard accumulé ;

·         Les décaissements du bailleur et les paiements du Trésor ;

·         Les avenants et leurs justifications ;

·         Les pénalités dues, appliquées et recouvrées ;

·         L’identité des bénéficiaires effectifs des entreprises ;

·         Les indicateurs de service attendus et effectivement obtenus ;

·         Une évaluation indépendante après achèvement.

Cette transparence déplacerait le débat du slogan vers le résultat : combien de kilomètres réellement livrés, combien de foyers raccordés, combien de jours d’hospitalisation évités, combien d’emplois durables créés et combien de recettes nouvelles générées ?

La fonction publique : une charge certaine.

 Il faut enfin ajouter un troisième terme au débat. Après les erreurs de comparaison du député et les insuffisances de gestion du régime, demeure le problème structurel de l’administration chargée d’exécuter le budget. Une décision politique, même financée à des conditions avantageuses, ne produit aucun développement si les services publics ne savent pas préparer les études, programmer les crédits, conduire les appels d’offres, surveiller les entreprises, sanctionner les retards et mettre les équipements en service.

L’État supporte une masse salariale et des moyens matériels importants, mais il ne relie pas suffisamment les effectifs, les compétences, la rémunération et les moyens de fonctionnement à des résultats vérifiables. Sa propre stratégie de modernisation reconnaît notamment l’absence d’outils de gestion prévisionnelle des effectifs, des emplois et des compétences, l’inachèvement du système intégré de gestion du personnel, la nécessité de créer des fiches de poste et un référentiel de compétences, ainsi que le besoin d’un dispositif de contrôle de présence et de lutte contre l’absentéisme.[

Une charge budgétaire lourde

La masse salariale désigne l’ensemble des traitements et rémunérations versés aux agents publics et en 2025, les traitements et salaires exécutés ont atteint 28,61 milliards MRU, soit environ 25,5% des 112,38 milliards MRU de dépenses et prêts nets effectivement exécutés. Le cadre budgétaire à moyen terme estime qu’entre 2024 et 2027 la masse salariale représentera en moyenne 23,19% de la dépense publique et 36,89% des recettes fiscales : sur 100 MRU d’impôts encaissés, près de 37 sont donc absorbés par les rémunérations publiques avant de financer les médicaments, l’entretien des routes, l’école ou l’investissement.

À cette charge s’ajoute le budget matériel, c’est-à-dire les crédits de biens et services nécessaires au fonctionnement quotidien : carburant, loyers, fournitures, télécommunications, entretien, missions, informatique et prestations diverses. La loi de finances 2025 avait prévu 12,02 milliards MRU pour ces biens et services, soit un peu plus de 10% du budget initial de 116,87 milliards MRU.

Le problème n’est pas qu’une administration coûte de l’argent : toute administration moderne exige des agents correctement rémunérés, des systèmes informatiques, des véhicules de service et des crédits de fonctionnement. Le problème apparaît lorsque cette dépense certaine ne produit pas une capacité administrative proportionnelle. Le salaire est payé chaque mois et le matériel est acheté, mais les études restent incomplètes, les marchés tardent, les chantiers sont mal suivis et les prêts demeurent inutilisés.

Le vrai multiplicateur

Le député se trompe lorsqu’il compare mécaniquement des budgets séparés par plusieurs décennies. Mais il touche indirectement un problème réel : une administration inefficace peut multiplier le coût économique d’une dépense sans multiplier le service rendu. Un projet mal préparé mobilise des salaires, du matériel, des consultants et un financement extérieur ; puis il entraîne des retards, des révisions contractuelles et des charges financières, alors que la population attend toujours l’école, la route ou l’hôpital promis.

Le ratio pertinent n’est donc pas seulement « dette sur PIB » ou « dépenses d’aujourd’hui contre dépenses d’hier ». Il faut mesurer, pour chaque projet, le coût final par rapport au coût initial, le délai réel par rapport au calendrier contractuel, le taux de décaissement, la qualité de l’ouvrage, son taux d’utilisation et le service effectivement fourni aux citoyens. C’est seulement ainsi que le Parlement pourra distinguer l’administration qui consomme des crédits de celle qui crée de la valeur publique.

Une fonction publique n’est pas productive parce qu’elle paie régulièrement ses agents et consomme son budget. Elle l’est lorsqu’elle transforme chaque MRU de salaire, de fonctionnement et d’emprunt en décisions fiables, en projets achevés et en services mesurables. La tragédie financière commence lorsque l’État paie trois fois : d’abord l’administration qui prépare mal, ensuite le surcoût du projet retardé, enfin la dette d’un ouvrage qui ne fonctionne toujours pas.

Je dirai donc…

Le député, n'a pas raison lorsqu'il transforme des montants nominaux, exprimés dans des unités et des époques différentes, en équivalences de 21, 105 ou 211 années. Ces rapports ne mesurent ni l’effort budgétaire réel, ni le poids de l’État dans l’économie, ni la dette, encore moins la corruption.

Mais le régime de Ghazouani n’a pas non plus raison de considérer la hausse de l’investissement, la soutenabilité de la dette ou l’existence de nouvelles procédures comme preuve suffisante d’une bonne gestion. Les audits et diagnostics montrent des projets mal suivis, des évaluations incomplètes, des procédures non concurrentielles, des retards, des pénalités non recouvrées et des activités de réforme inachevées.

La conclusion juste n’est donc ni « toute dette est un pillage », ni « toute dépense d’investissement est un progrès ». Elle est plus exigeante :

Le problème n’est pas l’emprunt, mais sa finalité, sa sélection, son coût et son résultat. Le scandale commence lorsque l’État rembourse déjà, alors que le citoyen attend encore l’ouvrage ou lorsque l’ouvrage livré vaut moins que la dette contractée pour le financer.

Le député a choisi un mauvais chiffre pour poser la bonne question. Le pouvoir ne peut pas se réfugier derrière cette erreur. La Mauritanie n’a pas seulement besoin de budgets plus élevés ; elle a besoin d’une administration capable de transformer chaque ouguiya en patrimoine public, chaque contrat en résultat et chaque emprunt en développement mesurable.

Pr ELY Mustapha

samedi 17 octobre 2026

Ghazouani, « souviens-toi que tu vas mourir ». Pr ELY Mustapha


Ghazouani,

Souviens-toi que tu vas mourir.

Non comme une menace. Non comme une imprécation. Encore moins comme le souhait indigne qu’un malheur frappe un homme. Mais comme l’avertissement le plus ancien adressé à ceux que le pouvoir élève au-dessus de la foule et risque, précisément pour cette raison, d’éloigner de sa souffrance. La mort n’est pas ici l’arme de la haine : elle est le miroir de la conscience.

La formule latine memento mori - « souviens-toi que tu mourras » - ne constitue pas une citation littérale d’Épictète (« Que la mort […] soit présente à tes yeux tous les jours ; la mort surtout, et jamais tu n’auras de pensées lâches. » - Épictète, Manuel, XXI) . Elle condense pourtant fidèlement son enseignement : garder chaque jour la mort devant les yeux afin de chasser la bassesse, l’illusion et les désirs démesurés. Épictète n’a lui-même rien écrit ; son disciple Arrien a composé le Manuel à partir de son enseignement. Marc Aurèle, empereur autant que philosophe, reçut profondément cette discipline stoïcienne et fit de la finitude une mesure du devoir, de la justice et de la responsabilité.

Pour un citoyen ordinaire, méditer la mort peut apprendre à mieux vivre. Pour un chef d’État, cela devrait apprendre à mieux gouverner. Mais, en terre d’islam, l’avertissement va plus loin que la sagesse antique : la mort n’est pas seulement la fin qui relativise le pouvoir, elle ouvre le temps de la reddition des comptes. Le salut de l’âme ne se cherche donc pas uniquement dans le détachement intérieur ; il se cherche aussi dans la justice rendue, le dépôt fidèlement restitué et le regard de l’indigent que l’on n’a ni repoussé ni humilié.

Le palais et la faim

Ghazouani, regarde au-delà des vitres officielles, des cortèges et des communiqués : il existe une autre Mauritanie. Une Mauritanie qui ne paraît pas toujours dans les cérémonies, mais qui attend devant les dispensaires, compte ses pièces au marché, cherche de l’eau, retire trop tôt ses enfants de l’école et redoute chaque nouvelle période de soudure.

En 2025, près de 590 000 personnes - environ 12% de la population analysée - devaient connaître une insécurité alimentaire aiguë pendant la soudure ; plus de 120 000 d’entre elles vivaient à Nouakchott. Le gouvernement lui-même avait élaboré un plan visant 1,224 million de personnes vulnérables, mais seulement la moitié de son financement était alors mobilisée. Ce ne sont pas des abstractions. Derrière chaque unité statistique, il y a un corps qui s’affaiblit, une mère qui réduit sa part, un enfant qui apprend la faim avant d’apprendre à lire.

La pauvreté monétaire aurait reculé d’environ 28% en 2019 à 25% en 2025, selon les résultats préliminaires de l’enquête nationale annoncés par le gouvernement. Mais la pauvreté multidimensionnelle - privations cumulées de santé, d’éducation, d’habitat et de services essentiels - concernait encore 56% de la population en 2025. La Banque mondiale estimait de son côté que la pauvreté rurale atteignait 38,9% en 2025, contre 11,6% en ville, révélant une fracture territoriale béante. Les méthodes et les seuils varient ; la conclusion morale, elle, ne varie pas : une part immense du pays reste privée des conditions élémentaires d’une vie digne.

Il faut mesurer la violence silencieuse de ces nombres. La pauvreté n’est pas seulement le manque d’argent. Elle est le rendez-vous médical différé jusqu’à ce que la maladie devienne irréversible. Elle est l’humiliation du père qui rentre sans nourriture. Elle est la jeune fille dont l’intelligence s’éteint faute d’école, de transport ou de sécurité. Elle est l’enfant qui comprend trop tôt que son avenir dépend moins de son mérite que de son lieu de naissance, de son nom, de son milieu et de ses relations.

Une richesse sans peuple

La Mauritanie possède du fer, de l’or, du poisson, du gaz, un potentiel agricole et énergétique considérable. Pourtant, une économie riche de ressources peut demeurer pauvre en justice. Le paradoxe n’est pas que le pays manque de richesses ; il est que la richesse nationale ne se transforme pas assez vite en eau, en soins, en savoir, en travail digne et en espérance partagée.

Le modèle fondé sur les industries extractives a atteint ses limites : ces industries, fortement capitalistiques, ne représentent qu’environ 1,2% de l’emploi total malgré leur poids économique. La Banque mondiale estime désormais que la trajectoire extractive doit céder la place à une économie diversifiée, portée notamment par l’agriculture, la pêche, l’énergie, le numérique et les petites entreprises. Cette diversification n’est pas un slogan technique. Elle constitue la différence entre une croissance admirée dans les rapports et une croissance ressentie dans les foyers.

La croissance nationale a ralenti à 3,6% en 2025, soit seulement 0,7% par habitant. Le démarrage de la production gazière et une inflation modérée ont soutenu les finances publiques et contribué à réduire la pauvreté, mais l’activité reste vulnérable aux cycles extractifs et aux chocs climatiques. Il serait donc injuste de nier tout progrès ; il serait plus injuste encore de transformer ces progrès en alibi pour ne pas regarder ceux qu’ils n’atteignent toujours pas.

Le pouvoir aime annoncer la croissance. Le pauvre, lui, demande : « Qu’a-t-elle changé dans mon assiette ? » Le pouvoir célèbre les investissements. Le chômeur demande : « Où est mon travail ? » Le pouvoir inaugure. La mère demande : « Mon enfant sera-t-il soigné ? » Entre le chiffre macroéconomique et la vie quotidienne se trouve tout le problème de la justice publique.

La jeunesse empêchée

Une nation très jeune ne peut se permettre de condamner sa jeunesse à l’attente. Au quatrième trimestre de 2025, le chômage national aurait atteint 13,12%, celui des jeunes de 14 à 35 ans 22,17%, et celui des femmes 21,29%. Le taux d’emploi féminin n’était que de 30,21%, contre 60,20% pour les hommes. Ces écarts racontent une économie qui gaspille une part considérable de son intelligence et de son énergie.

Le drame ne réside pas uniquement dans l’absence de revenus. Le chômage prolongé détruit l’estime de soi, diffère les mariages, nourrit la dépendance, encourage l’exil et convertit la frustration en colère ou en résignation. Un jeune sans perspective finit par ne plus croire au contrat social. Il voit les postes circuler dans des réseaux fermés, les privilèges se reproduire et le mérite perdre sa valeur. À cet instant, la crise économique devient une crise morale et politique.

L’école, qui devrait corriger le destin social, le reproduit encore trop souvent. L’UNESCO souligne que l’achèvement du primaire reste incomplet, que le nombre d’enfants non scolarisés demeure extrêmement élevé et que les abandons sont alimentés par le déficit d’infrastructures, les coûts cachés, les grossesses précoces, les sécheresses, les inondations et la malnutrition. Selon l’UNICEF, seuls 33% des établissements disposeraient d’installations adéquates d’eau, d’assainissement et d’hygiène, tandis que 62% des adolescentes ne fréquenteraient pas le secondaire. Une République qui laisse tant d’enfants hors du savoir prépare elle-même ses dépendances futures.

L’eau et la dignité

Il est des scandales que l’habitude finit par rendre invisibles. Qu’une famille cherche encore une eau sûre dans un pays qui exporte ses ressources est l’un d’eux. Qu’une école accueille des enfants sans eau ni toilettes en est un autre. Qu’une femme enceinte parcoure une longue distance pour atteindre un service de santé constitue non une fatalité géographique, mais une dette politique.

Les données convergent toutes sur un déficit persistant d’accès, particulièrement dans les zones rurales, les écoles et les centres de santé. L’UNICEF identifiait notamment l’eau, l’assainissement, la santé, la nutrition et le maintien scolaire parmi les privations majeures touchant les enfants mauritaniens.

L’eau n’est pas une faveur offerte par le prince. L’école n’est pas un cadeau du gouvernement. La santé n’est pas une aumône administrative. Ce sont des droits, financés par les ressources de la nation et dus sans distinction à chacun de ses enfants.

Le poison de l’inégalité

La misère devient plus douloureuse lorsqu’elle vit à côté de l’opulence. Le pauvre peut endurer la rareté ; il supporte moins facilement l’injustice visible. Lorsqu’il observe la facilité des puissants, les marchés opaques, les promotions inexpliquées et les fortunes sans origine intelligible, sa souffrance matérielle se double d’une blessure morale : le sentiment d’avoir été exclu de sa propre patrie.

La perception de la corruption reste préoccupante. Pour 2025, Transparency International attribue à la Mauritanie 30 points sur 100 et la classe 130e sur 182 pays. Un tel indice ne prouve pas chaque accusation particulière et ne saurait condamner indistinctement tous les agents publics. Il révèle toutefois une défiance structurelle. Le cadre juridique s’est renforcé, mais l’application des règles anticorruption reste jugée inégale, avec des faiblesses persistantes de contrôle et de reddition des comptes.

La corruption ne vole pas seulement de l’argent. Elle vole des médicaments, des salles de classe, des forages, des routes, des emplois et des années de vie. Elle détourne la confiance avant de détourner le budget. Elle enseigne au citoyen que la règle est pour le faible et l’exception pour le puissant. Voilà pourquoi chaque ouguiya publique doit porter une destination lisible, chaque marché une procédure transparente, chaque responsable une obligation effective de rendre compte.

Ce que dirait Marc Aurèle

Marc Aurèle, l'empereur le plus riche de son temps, ne demandait pas à la philosophie de décorer le pouvoir ; il lui demandait de le juger. Dans ses Pensées, il se rappelait que les êtres humains sont faits pour s’entraider et que commettre l’injustice revient à trahir cette communauté naturelle. La conscience de la mort n’y justifie ni passivité ni indifférence. Elle presse d’accomplir maintenant l’action juste, car le temps du devoir est court.

Épictète distingue ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Ghazouani, tu ne commandes ni à la pluie, ni aux cours mondiaux, ni aux sécheresses, ni à tous les conflits du Sahel. Mais beaucoup dépend de toi : la probité des nominations, la transparence des budgets, la priorité donnée à l’eau et aux soins, la qualité de l’école, l’indépendance du contrôle, l’équité territoriale, la protection du citoyen contre l’arbitraire et la transformation des ressources naturelles en capacités humaines.

Le stoïcisme authentique n’ordonne pas au pauvre de supporter silencieusement l’injustice. Il commande d’abord à celui qui détient une responsabilité d’accomplir son devoir sans céder à la vanité, au favoritisme, à la peur ni à l’intérêt personnel. La sérénité n’est pas l’anesthésie de la conscience. L’acceptation de ce qui échappe à notre contrôle ne dispense jamais de changer ce qui dépend de nous.

Tu as été réélu en 2024 pour un second mandat avec 56,12% des suffrages exprimés ; le Conseil constitutionnel a fixé le début de ce mandat au 2 août 2024. Ne prends pas ce mandat renouvelé pour une absolution. C’est une dette supplémentaire envers l’Histoire. Plus ton pouvoir dure, moins tu peux attribuer l’échec au passé ; plus tu disposes de temps, plus tu deviens comptable de l’usage que tu en fais.

La mort dans la conscience musulmane

Mais quand un mortel gouverne une république islamique, l’interpellation ne saurait donc s’arrêter à Marc Aurèle et à Épictète. Bien avant que le cercueil ne ferme les yeux du puissant, le Coran ouvre ceux de sa conscience : « Toute âme goûtera la mort », puis vient la pleine rétribution au Jour de la Résurrection ; la réussite véritable n’est pas d’avoir conservé le pouvoir, mais d’avoir été écarté du Feu et admis au Paradis.

Le memento mori stoïcien ("Souviens-toi que tu vas mourir") enseigne que la gloire est éphémère. Le rappel coranique ajoute que les actes demeurent et seront pesés. L’homme musulman ne médite donc pas la mort pour apprendre seulement à mépriser les vanités : il s’y prépare en purifiant son intention, en réparant ses injustices, en acquittant les droits d’autrui et en transformant ce qu’il possède en moyen de miséricorde.

Pour le gouvernant, cette perspective rend le pouvoir plus lourd encore. Le pouvoir n’est ni une propriété familiale, ni un trophée électoral, ni une supériorité d’essence : il est une amāna, un dépôt. Le Coran ordonne de rendre les dépôts à leurs ayants droit et, lorsqu’on juge entre les hommes, de juger avec équité. Les exégèses rattachent expressément cette obligation aux responsabilités et fonctions publiques : confier une charge à l’incapable ou au corrompu trahit le dépôt autant qu’elle lèse le peuple.

La tradition prophétique ne laisse aucune échappatoire au responsable : « Chacun d’entre vous est un berger et chacun d’entre vous est responsable de son troupeau » ; l’émir est ainsi responsable de ceux qui lui sont confiés et devra répondre de leurs droits. Le peuple n’est donc pas le décor du pouvoir. Il en est la charge morale. Le budget public, la mine, le gaz, la mer, les terres et l’administration constituent autant de dépôts dont le dirigeant n’est que le gardien provisoire.

Le salut dans le regard du pauvre

Dans la spiritualité musulmane, l’indigent n’est pas un être périphérique dont la présence troublerait la célébration des réussites nationales. Il se tient au centre de l’épreuve morale. La sourate Al-Māʿūn associe le démenti de la Rétribution au fait de repousser l’orphelin et de ne pas encourager à nourrir le pauvre ; elle condamne dans le même mouvement la prière ostentatoire et le refus de l’aide la plus élémentaire. La foi proclamée perd ainsi sa vérité lorsqu’elle détourne les yeux de la faim.

Le Coran appelle « pente difficile » le fait de libérer un être asservi ou de nourrir, en un jour de famine, l’orphelin proche et le pauvre gisant dans le dénuement. Le salut n’est pas présenté comme une ascension confortable au milieu des louanges : c’est une montée rude, exigeante, accomplie en portant une part du poids d’autrui.

Ailleurs, les justes nourrissent le pauvre, l’orphelin et le captif, sans attendre d’eux récompense ni gratitude, mais en recherchant la grâce de Dieu. Voilà le sens spirituel du regard de l’indigent : non pas un spectacle destiné à embellir la charité du riche, mais un miroir dans lequel l’âme découvre si elle sert Dieu ou sa propre image. Le pauvre ne doit pas remercier le pouvoir de lui restituer son droit ; c’est le pouvoir qui devrait trembler à l’idée de ne pas le lui rendre.

Le Prophète a placé celui qui prend soin de la veuve et du pauvre au rang de celui qui lutte dans le sentier de Dieu, et, selon la version rapportée, de celui qui prie sans relâche et jeûne continuellement. Servir l’indigent n’est donc pas une activité mineure à déléguer aux périodes de fêtes ou aux photographies officielles. C’est un acte majeur de religion et une voie de salut.

Ghazouani, cherche donc ton salut dans le regard de celui qui ne peut rien te donner. Le courtisan te regarde et voit une faveur possible. Le riche voit en toi un contrat. L’ambitieux y voit une nomination. Mais l’indigent, lui, ne possède parfois que son attente, sa dignité et sa plainte devant Dieu. Son regard est le seul qui dépouille ton pouvoir de ses ornements.

Quand une mère te regarde avec l’angoisse de ne pas pouvoir nourrir son enfant, la question n’est pas seulement sociale : elle est eschatologique. Quand un jeune diplômé te regarde sans emploi tandis que le favoritisme distribue les places, la question n’est pas seulement économique : elle touche à l’amāna. Quand un village te regarde en attendant l’eau, alors que la richesse sort de son sous-sol, la question n’est pas seulement budgétaire : elle devient témoignage.

Le salut de l’âme du dirigeant ne se trouve pas dans les mosquées inaugurées si, à leur sortie, les pauvres sont repoussés. Il ne se trouve pas dans les versets récités devant les caméras si les droits sont confisqués derrière les portes. Il ne se trouve pas dans la multiplication des pèlerinages lorsque demeure impayée la dette de justice envers le peuple. La sourate Al-Māʿūn avertit précisément contre la séparation entre le rite visible et le secours refusé.

La richesse elle-même est une épreuve, non la preuve d’une faveur définitive : le Coran rappelle que les biens et les enfants sont une fitna, un test susceptible de détourner l’homme de son devoir et de l’au-delà. Que dire alors de la richesse publique ? Elle éprouve celui qui décide si elle deviendra école ou privilège, dispensaire ou cortège, forage ou palais, emploi productif ou rente distribuée aux proches.

Dans cette perspective, le pauvre n’est pas seulement celui qu’il faut sauver. Il peut être, pour le puissant, celui par lequel Dieu éprouve et sauve. Non parce que la misère serait sainte - elle doit au contraire être combattue - mais parce que la manière dont le dirigeant répond à cette misère révèle l’état de son âme. Le regard de l’indigent devient ainsi une question silencieuse : qu’as-tu fait du pouvoir qui t’avait été confié ?

La souffrance des âmes

Il existe une comptabilité que les ministères ne tiennent pas : celle des âmes blessées.

Combien de nuits sans sommeil chez ceux qui ne savent pas comment nourrir leur famille ? Combien de talents enfouis sous la pauvreté ? Combien de colères tues dans les quartiers périphériques ? Combien de mères ont porté seules le poids d’un système qui les voit mal ? Combien de jeunes sont partis en emportant avec eux une compétence que le pays n’a pas su accueillir ? Combien de citoyens ont cessé de réclamer leurs droits parce qu’ils ne croient plus être entendus ?

La souffrance collective agit lentement. Elle use la confiance, fragmente la société et transforme l’inégalité en rancœur. Un peuple peut supporter longtemps ; cela ne signifie pas qu’il consent. Son silence peut être fatigue, prudence ou désespoir. Gouverner, ce n’est donc pas mesurer l’absence de tumulte. C’est entendre la plainte avant qu’elle ne devienne rupture.

La souffrance des âmes façonne aussi le destin moral du dirigeant. Non par une magie de vengeance, mais par une loi humaine simple : tout pouvoir finit dans la mémoire de ceux qui l’ont subi ou servi. Les monuments vieillissent. Les portraits officiels disparaissent. Les titres cessent. Il reste une question : les plus vulnérables ont-ils vécu mieux parce que cet homme a gouverné ?

Aucune escorte n’accompagne un président dans le jugement de l’Histoire. Aucun protocole ne peut négocier avec la mémoire nationale. La mort égalise les corps ; elle n’égalise pas les héritages.

Gouverner avant la fin

Ghazouani, memento mori ne signifie pas : « Tout finira, donc rien ne compte. » Cela signifie exactement le contraire : « Tout finira, donc chacune de tes décisions compte. »

Souviens-toi que tu vas mourir lorsque sera signé un marché public dont le prix pourrait financer des écoles. Souviens-toi que tu vas mourir lorsqu’un ministre protège un incapable, lorsqu’un fonctionnaire humilie un citoyen, lorsqu’une région attend encore l’eau, lorsqu’un hôpital manque de l’essentiel, lorsqu’une famille doit choisir entre manger et se soigner.

Souviens-toi que tu vas mourir lorsque les revenus du gaz seront annoncés. Ces revenus peuvent devenir une bénédiction collective ou une nouvelle distance entre le sous-sol riche et la surface pauvre. Publier les recettes, les contrats, les bénéficiaires effectifs, les dépenses et les résultats ne devrait pas relever de la générosité politique, mais de l’obligation républicaine.

Souviens-toi que tu vas mourir lorsque l’on te dira que tout va bien. Le courtisan protège sa place ; le vrai conseiller protège le pays. Exige les chiffres qui dérangent. Visite sans mise en scène. Écoute sans punir. Publie ce qui embarrasse. Évalue ce qui échoue. Remplace la loyauté personnelle par la compétence publique.

La Mauritanie n’a pas besoin d’une compassion cérémonielle. Elle a besoin d’une hiérarchie implacable des priorités :

·         garantir l’eau potable, l’assainissement et les soins primaires dans chaque commune ;

·         maintenir les enfants à l’école, particulièrement les filles et les enfants ruraux ;

·      convertir la rente minière et gazière en capital humain, infrastructures locales et emplois productifs ;

·         rendre publiques, accessibles et auditables les recettes extractives et les dépenses sociales ;

·     protéger réellement les institutions de contrôle et sanctionner les détournements sans sélection politique ;

·      ouvrir l’emploi, le crédit, la terre et les marchés à ceux que les réseaux de privilège tiennent à distance ;

·         mesurer chaque politique non par son budget annoncé, mais par son résultat vérifiable dans la vie des plus pauvres.

Des dispositifs comme Tekavoul ont montré des résultats encourageants, mais leur effet demeure limité par le faible niveau des prestations. L’enjeu n’est donc pas de nier ce qui existe : il faut l’élargir, le rendre prévisible et l’articuler à des services publics capables de libérer durablement les familles de la pauvreté. Une allocation empêche parfois la chute ; seule une transformation des capacités - santé, éducation, emploi, droits et infrastructures - permet de se relever.

Le dernier miroir

Ghazouani,

Un jour, comme Marc Aurèle, comme Épictète, comme les souverains, les soldats, les riches, les pauvres et les anonymes, tu quitteras ce monde. Ce jour-là, les gardes resteront derrière la porte. Le pouvoir, qui semblait si massif, se révélera n’avoir été qu’un dépôt temporaire.

Alors se lèvera le dernier miroir : non celui des discours prononcés, mais celui des vies transformées ; non celui des chiffres choisis, mais celui des souffrances diminuées ; non celui des hommages commandés, mais celui des bénédictions spontanées, ou des reproches,  des humbles.

Ne crains pas la mort, enseigne le stoïcisme. Mais, dans la conscience musulmane, crains davantage encore de rencontrer Dieu chargé des droits des faibles. Crains la prière que contredit l’injustice, la richesse publique devenue privilège, le dépôt devenu propriété et le pauvre dont le regard témoignera que tu pouvais agir, mais que tu as détourné les yeux.

Souviens-toi de l’enfant affamé avant de penser à ton prestige.

Souviens-toi de la mère épuisée avant de penser au protocole.

Souviens-toi du jeune sans avenir avant de penser à tes alliances.

Souviens-toi des villages privés d'eau, des écoles inachevées, des malades sans soins et des consciences humiliées.

Ghazouani, souviens-toi que tu vas mourir.

Et, parce que tu vas mourir, gouverne enfin comme si chaque souffrance évitable du peuple devait comparaître un jour devant ta conscience.

Ghazouani, souviens-toi …

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.