« La dette, disait en 1987, Thomas Sankara est une invention ingénieuse pour asservir les peuples sans avoir besoin de les conquérir. ».En Mauritanie, 2026, cette citation n'a pas pris une ride. Le FMI, lui, non plus.
Nouakchott, septembre 2026. Le ministre des Finances mauritanien, reçoit en grande pompe une mission technique du FMI conduite par le conseiller régional d'AFRITAC Ouest. Les communiqués officiels célèbrent « le renforcement des statistiques des finances publiques et de la dette des entreprises publiques », « la modernisation des statistiques » et « l'amélioration de la qualité de l'information financière ». Le vocabulaire est rodé, la langue de bois impeccable, le cérémonial rodé.
Derrière ce vernis technocratique,
une réalité brutale : la Mauritanie
s'enfonce dans le piège de la dette avec la bénédiction active du Fonds
monétaire international, pendant qu'une élite prédatrice pille les ressources
du pays et qu'une administration corrompue dilapide les deniers publics.
J’ai
depuis longtemps sonné l’alerte et interpellé les décideurs au FMI , voir notamment mes articles :
Lettre ouverte
à Madame Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire
International (https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/lettre-ouverte-a-madame-christine-116932)
La lettre que
Madame Christine Lagarde ne m’a jamais écrite
(https://haut-et-fort.blogspot.com/2012/06/la-lettre-que-madame-christine-lagarde_24.html)
Non, n'épongez
pas la dette mauritanienne ! Par Pr ELY Mustapha. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2021/05/non-nepongez-pas-la-dette-mauritanienne.html)
Déclaration
2025 du FMI sur la Mauritanie : un récit économique tronqué.
(https://haut-et-fort.blogspot.com/2025/05/declaration-2025-du-fmi-sur-la.html)
Le
nouveau programme : 105,6 millions de dollars pour continuer la même comédie
Le 24 juin 2026, le Conseil
d'administration du FMI approuve un nouveau programme de 42 mois au titre de la
Facilité élargie de crédit (FEC) et du Mécanisme élargi de crédit (MEDC) :
70,82 millions de DTS (environ 95,8 millions USD), avec un décaissement
immédiat de 78,78 millions de DTS (environ 105,6 millions USD).
C'est le énième programme. La Mauritanie cumule les arrangements avec le FMI
depuis les années 1980 : standby, FEC, MEDC, FCL, PPI. Chaque nouveau programme
arrive avec son lot de « repères structurels », de « critères de performance »,
de « revues » semestrielles et de « décaissements » conditionnels. Chaque fois,
le même discours : « stabilité macroéconomique », « croissance inclusive », «
renforcement de la gouvernance », « transparence du secteur public ».
Et chaque fois, le même résultat :
la dette publique explose, la pauvreté s'ancre, l'élite s'enrichit,
l'administration pourrit.
Au 31 décembre 2023, la dette
publique extérieure de la Mauritanie s'élevait à 3,8 milliards USD (environ 48%
du PIB), dont plus de 60% auprès de créanciers multilatéraux - le FMI en tête.
Le service de la dette absorbe plus de 25% des recettes budgétaires. Le pays
consacre plus à rembourser ses créanciers qu'à la santé et à l'éducation
réunis.
L'anatomie
d'un hold-up organisé : l'élite prédatrice et l'administration complice
Le communiqué de Trust Magazine mentionne « quinze
sociétés publiques » dont les données financières 2023-2024 seront «
consolidées » grâce à l'assistance technique du FMI. Quinze sociétés. C'est le
cœur du système.
La Mauritanie compte une
cinquantaine d'entreprises et établissements publics (SNIM, SNIM, SONELEC,
MAURITEL, AIR MAURITANIE, SOCOGIM, SONIMEX, etc.). Elles concentrent les rentes
minières, énergétiques, télécoms, portuaires, agricoles. Elles sont les vaches à lait de l'élite
politico-militaire qui dirige le pays depuis des décennies.
-
La SNIM
(fer) : des milliards de dollars de revenus annuels, une opacité budgétaire
légendaire, des contrats d'exploitation opaques, des dettes croisées avec
l'État jamais clarifiées.
-
La SOMELEC
(électricité) : déficitaire chronique, surfacturation des contrats de location
de centrales thermiques, carburants surfacturés via des intermédiaires liés au
pouvoir.
-
MAURITEL
(télécoms) : privatisée dans l'opacité, re-nationalisée par le biais de la
SNIM, gérée comme une caisse noire.
-
AIR
MAURITANIE : épave financière maintenue en vie par des subventions budgétaires
opaques.
Ces entreprises sont dirigées par
des proches du pouvoir, des généraux à la retraite, des ministres sortants, des
hommes d'affaires « amis ». Leurs conseils d'administration sont des cercles
fermés. Leurs marchés sont attribués par gré à gré. Leurs audits - quand ils
existent - sont classés secret-défense. La Cour des comptes, muselée, ne publie
que des rapports aseptisés, des années après les faits.
L'administration publique elle-même
est une machine à prélever. Douanes, impôts, domaines, marchés publics : chaque
administration est un péage. Les concours sont truqués, les promotions
s'achètent, les contrôles s'achètent. L'Inspection générale d'État est une
coquille vide. L'Inspection générale des finances n'a pas publié de rapport
public depuis des années.
C'est cette administration, corrompue, inféodée au pouvoir, sans
indépendance, que le FMI vient «assister
techniquement » pour « améliorer la compilation des statistiques ».
La farce des « statistiques des finances publiques » : maquiller
la réalité pour mieux la nier
La mission FMI viserait à « élargir la couverture des statistiques
financières et de la dette aux entreprises publiques » et à « améliorer la
compilation des statistiques de finances publiques conformément au Manuel de
statistiques des finances publiques 2014 ».
Traduction : on apprend à
l'administration corrompue à mieux maquiller ses comptes pour qu'ils passent
les revues du FMI.
Le Manuel SFP 2014 est un outil
comptable. Il ne lutte pas contre la corruption. Il ne sanctionne pas le
détournement. Il ne rend pas les contrats publics transparents. Il ne force pas
la publication des bénéficiaires effectifs des marchés. Il ne contraint pas la
publication des audits de la SNIM, de la SOMELEC, de la SOCOGIM.
Le FMI le sait. Ses propres
évaluations (les Technical Assistance
Reports d'AFRITAC Ouest, les Staff
Reports pays) le disent en langage codé : « faibles capacités
institutionnelles », « insuffisances dans la gestion des finances publiques »,
« nécessité de renforcer la transparence des entreprises publiques », «
gouvernance des entreprises publiques perfectible ».
Euphémismes
diplomatiques pour dire : le système est corrompu, nous le savons, nous
continuons à payer.
La
responsabilité du FMI : complice par action, complice par omission
Le FMI ne peut pas ignorer la
réalité mauritanienne.
Ses missions Article IV, ses revues de
programme, ses missions techniques d'AFRITAC Ouest, son représentant résident à
Nouakchott), tout ce dispositif produit pourtant
des rapports, des notes, des alertes internes.
Ce
que le FMI sait, et ce qu'il tait :
-
La dette
contractée au nom de l'État finance la rente de l'élite. Les emprunts
extérieurs (FMI, Banque mondiale, BAD, Chine, Arab Funds) financent des projets
« d'infrastructure » surfacturés, attribués à des entreprises-écrans liées au
pouvoir. L'argent revient en kickbacks, en comptes offshore, en immobilier à
Dubaï, en France, au Maroc, en Turquie.
-
Les «
repères structurels » du FMI sont contournés systématiquement. Les « benchmarks
structurels » sur la gouvernance des entreprises publiques, la transparence des
contrats miniers, la publication des audits, la réforme de la commande publique
- sont soit « partiellement respectés » avec des reports infinis, soit
satisfaits par des mesures cosmétiques (décrets non appliqués, portails web
vides, décrets d'application jamais signés).
-
Le FMI
valide les décaissements malgré le non-respect. Chaque revue de programme
aboutit à un « achèvement » (completion) ou à une « dérogation » (waiver) pour
les critères non respectés. L'argent coule. Le FMI ne peut pas ne pas décaisser
: sa crédibilité institutionnelle, son modèle économique (les intérêts et
commissions sur les prêts), sa bureaucratie l'exigent.
-
Le FMI
légitime le pouvoir en place. Chaque visite du Directeur général, chaque
communiqué de presse saluant « l'engagement des autorités », chaque
décaissement célébré comme un « vote de confiance » - tout cela renforce la
légitimité internationale d'un régime qui ne doit sa survie qu'à la rente
extérieure et à la répression intérieure.
-
Le FMI
impose l'austérité aux pauvres, pas aux prédateurs. Les conditionnalités
classiques (réduction de la masse salariale, hausse des taxes à la
consommation, suppression de subventions) frappent les pauvres. Les prédateurs -
exemptés d'impôts, bénéficiaires de marchés publics, protégés par l'impunité -
ne paient pas.
La
pauvreté : le coût humain du pacte FMI-élite prédatrice
Pendant que le FMI débourse 105,6
millions de dollars en juin 2026, la Mauritanie affiche des indicateurs humains
parmi les plus bas du monde :
-
Pauvreté
monétaire :
31% de la population sous le seuil national de pauvreté (Banque mondiale,
2024).
-
Pauvreté
multidimensionnelle :
plus de 50% (PNUD).
-
Malnutrition
aiguë :
11% des enfants de moins de 5 ans (SMART 2023).
-
Accès
à l'électricité :
< 50% (monde rural < 15%).
-
Accès
à l'eau potable :
inégal, infrastructures vétustes.
-
Éducation : taux d'achèvement primaire <
60%, qualité effondrée.
-
Santé : 1 médecin pour 10 000 habitants,
maternités sous-équipées, médicaments en rupture.
La dette publique, c'est la dette des pauvres. Chaque dollar
décaissé par le FMI, chaque dollar remboursé au FMI, c'est un dollar qui ne
finance pas une école, un hôpital, une route rurale, une pompe à eau.
Le
FMI a le devoir de rompre le cercle : il en a le pouvoir et le devoir moral
Le FMI n'est pas une institution
passive. Ses statuts (Article IV, Article V, politiques de conditionnalité,
politique de sauvegarde) lui donnent les instruments pour refuser de financer la prédation :
-
Refuser
les décaissements tant que les audits des 15 entreprises publiques (et des 35
autres) ne sont pas publiés, certifiés par des cabinets internationaux
indépendants, et rendus publics.
-
Conditionner
tout nouveau programme à la publication des bénéficiaires effectifs de tous les
marchés publics > 100 000 $.
-
Exiger la
réforme réelle de la commande publique : suppression des gré-à-gré, publication
des contrats, indépendance de l'Autorité de régulation des marchés publics.
-
Sanctionner
la corruption avérée : gel des avoirs des responsables identifiés dans les
rapports de la Cour des comptes, de l'IGE, des panels d'experts de l'ONU, des
ONG (Transparency International, Publiez Ce Que Vous Payez).
-
Soutenir
la société civile et le parlement : conditionner l'appui budgétaire à
l'adoption d'une loi sur la protection des lanceurs d'alerte, à l'indépendance
de la Cour des comptes, au renforcement du Parlement.
-
Refuser
la complicité silencieuse : publier les rapports d'évaluation technique (TA
reports) non expurgés, y compris les passages sur la corruption, la
gouvernance, l'opacité.
Le FMI ne
le fera pas de lui-même. Son modèle économique, sa culture institutionnelle, sa
gouvernance (dominée par les pays créanciers), son personnel (carriéristes,
prudents, formatés) l'en empêchent.
L'appel
: que la société civile, les parlements, les médias, les peuples exigent des
comptes
Cet article n'est pas une prière
adressée au FMI. C'est une mise en
demeure morale et politique adressée à ceux qui subissent : les populations
mauritaniennes, les organisations de la société civile, les députés
d'opposition, les syndicats, les journalistes libres, la diaspora, les
mouvements de jeunesse.
Exigez
:
-
La publication intégrale des audits
des 50 entreprises publiques.
-
La publication des contrats
miniers, pétroliers, de pêche, des conventions fiscales.
-
La liste des bénéficiaires
effectifs des marchés publics d’un montant supérieur à 50 000 $.
-
La déclaration d'intérêts et de
patrimoine de tous les ministres, directeurs généraux, directeurs centraux,
juges, généraux - et leur publication.
-
L'audit citoyen de la dette : qui a
emprunté ? Pour quoi ? Où est l'argent ? Qui rembourse ?
-
La suspension du service de la
dette odieuse, illégitime, contractée dans l'opacité et détournée.
Et au
FMI, dites-le clairement : « Votre argent finance nos bourreaux. Arrêtez. Ou
assumez votre complicité. »
Au ministre des
finances mauritanien, aux représentants du FMI,
vous
savez que les statistiques que vous « améliorez » masquent un hold-up. Vous
savez que les « repères structurels » que vous validez sont du théâtre. Vous
savez que les 105,6 millions de dollars décaissés en juin 2026 ne financeront
pas une seule école, un seul hôpital, une seule pompe à eau pour les pauvres de
l'Adrar, du Guidimakha, du Hodh.
Vos mots «
modernisation », « statistiques », « gouvernance », « transparence », par lesquels
vous légitimez les gouvernants prédateurs et confortez votre bureaucratie « bretton-woodsienne »,
ne sont que les fards par lesquels vous tentez de cacher la douleur d’un peuple
spolié. Et vous le savez.
Pr
ELY Mustapha
