lundi 6 avril 2026

Ghazouani, Attention ! Par Pr ELY Mustapha

Quand un peuple descend dans la rue, c'est que l'État a cessé de gouverner pour lui

Il y a quelque chose de particulièrement éloquent dans la colère d'un peuple réputé patient. Pendant des décennies, les Mauritaniens ont encaissé, absorbé, digéré. Ils ont regardé leurs ressources partir vers des cieux étrangers ou vers les comptes de quelques mafieux Nouakchottois. Ils ont vu leurs enfants diplômés rejoindre les longues files de l'attente kafkaïenne devant des ministères indifférents. Ils ont compté leurs sous face à une inflation galopante pendant que, sur l'avenue du Roi Fayçal, les SUV blindés des conseillers présidentiels fendaient la foule sans ralentir.

Aujourd'hui, ils descendent dans la rue. Et quand ce peuple-là descend dans la rue, ce n'est pas un caprice. C'est un diagnostic.

Les visages que l'on voit sur les images qui circulent sur les réseaux sociaux ne sont pas ceux de révolutionnaires professionnels. Ce sont des jeunes de Sebkha et d'Arafat, des commerçants du Cinquième, des femmes de Teyarett, des enseignants de l'intérieur du pays qui ont fait douze heures de route pour dire, simplement, qu'ils n'en peuvent plus. Leur présence dans la rue est la preuve que les soupapes institutionnelles - partis politiques, Assemblée nationale, société civile encadrée - ne fonctionnent plus comme exutoire. L'État a fermé toutes les portes. La rue est la dernière qui reste ouverte.

La thèse de cet article est simple : ces manifestations ne sont pas un accident de l'histoire politique mauritanienne. Elles sont la conséquence logique, documentée et prévisible d'un régime qui a failli à sa mission fondamentale - gouverner pour tous et non pour quelques-uns. Et elles adressent à Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani un avertissement que l'histoire des révolutions arabes et africaines nous enseigne à ne jamais sous-estimer.

Un État tribal et clanique - L'anatomie d'une République de façade

La République islamique de Mauritanie possède une constitution, un parlement, une Cour constitutionnelle, un Haut Conseil islamique et toute l'architecture symbolique d'un État moderne. Mais derrière cette façade républicaine se cache une réalité que tout observateur sérieux connaît : le pouvoir réel en Mauritanie se distribue selon des logiques tribales et claniques qui n'ont jamais été formellement abolies, simplement camouflées sous le vernis institutionnel.

L'analyse des nominations aux postes stratégiques est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Dans l'armée, dans la diplomatie, dans les directions générales des entreprises publiques, dans les gouvernorats des wilayas sensibles, la compétence est rarement le premier critère retenu. Ce qui compte, c'est l'appartenance - à la tribu du chef, à la confrérie qui soutient le régime, au réseau de fidélités personnelles tissé depuis les années de formation politique et militaire du président. Les grandes tribus  historiquement proches des cercles du pouvoir - et leurs ramifications dans les corps de l'État - continuent d'exercer une influence déterminante sur la configuration des élites dirigeantes.

Cette architecture n'est pas nouvelle. Elle traverse tous les régimes depuis l'indépendance en1960. Ce qui est nouveau, c'est l'aggravation de ses effets dans un contexte où la Mauritanie dispose, pour la première fois de son histoire, de ressources gazières et minières susceptibles de transformer son économie. Quand les ressources étaient maigres, le tribalisme était une nuisance. Quand les ressources deviennent abondantes, il devient une catastrophe nationale. Car il signifie que la rente sera captée par les réseaux de fidélité et non redistribuée selon des critères d'équité territoriale et sociale.

La conséquence directe de cette logique tribale est la destruction progressive de la méritocratie républicaine. Le fonctionnaire compétent qui ne dispose pas des bonnes connexions végète. Le médiocre bien introduit grimpe. Les jeunes mauritaniens le savent, le vivent, le dénoncent. Et quand ils descendent dans la rue, c'est aussi pour dire que le diplôme qu'ils ont obtenu au prix de sacrifices familiaux considérables ne vaut rien dans un système où ce qui compte, c'est le nom de tribu que l'on porte sur sa carte d'identité.

La gouvernance mercantiliste - L'économie comme butin

La Mauritanie est, sur le papier, un pays riche. Son sous-sol recèle du fer, de l'or, du cuivre et du phosphate. Ses eaux territoriales comptent parmi les plus poissonneuses du monde. Et depuis 2023-2024, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement avec le Sénégal en partenariat avec BP et Kosmos Energy, a commencé à générer des revenus d'exportation substantiels qui étaient attendus comme un tournant historique pour le développement du pays.

La question qui s'impose alors avec une acuité douloureuse est la suivante : où va l'argent ?

Selon les données de la Banque mondiale, le PIB par habitant de la Mauritanie en parité de pouvoir d'achat reste désespérément bas, aux alentours de 5 500 à 6 000 dollars, et les inégalités de distribution de la croissance sont structurellement prononcées. Le taux de pauvreté, selon les estimations de l'Office National de la Statistique mauritanien et des partenaires du développement, touche encore une fraction significative de la population rurale, particulièrement dans les régions du Guidimakha, de l'Assaba, du Hodh El-Charghi et du Hodh El-Gharbi. Ces populations ne voient pas les retombées des hydrocarbures offshore. Elles ne voient pas les royalties minières. Elles ne voient que la cherté des denrées alimentaires, l'absence de routes, l'hôpital en ruine et l'école sans enseignants.

Le modèle économique mauritanien est, structurellement, un modèle d'extraction-captation. Les ressources naturelles sont extraites, les contrats sont négociés dans l'opacité, les marchés publics sont adjugés à des opérateurs économiques dont les liens avec le pouvoir politique ne constituent un secret pour personne à Nouakchott. La Cour des comptes mauritanienne a signalé des irrégularités dans la gestion des finances publiques. Mais les suites judiciaires restent l'exception et non la règle.

Les accords de pêche avec l'Union européenne illustrent particulièrement bien cette dynamique mercantiliste. Pendant que des chalutiers européens drainent les ressources halieutiques mauritaniennes en vertu d'accords dont les termes financiers favorisent peu les communautés de pêcheurs locaux, les populations d'Imraguen, de Nouadhibou et de la côte atlantique voient leurs moyens de subsistance traditionnels se réduire. La mer nourrit l'Europe et remplit quelques comptes bien précis à Nouakchott. Elle ne nourrit pas assez le Mauritanien ordinaire.

La corruption systémique - Chiffres et visages

La corruption en Mauritanie n'est pas un phénomène marginal qu'un gouvernement courageux pourrait éradiquer par une campagne de communication bien orchestrée. C'est une donnée structurelle du système de gouvernance, documentée, mesurée et régulièrement dénoncée par les institutions internationales.

L'Indice de Perception de la Corruption de Transparency International place régulièrement la Mauritanie dans le dernier tiers du classement mondial, aux alentours de la 130e à la 140e position sur 180 pays évalués. C'est le signe d'une corruption perçue comme systémique et non pas exceptionnelle. Le rapport annuel de la Banque mondiale sur la gouvernance classe la Mauritanie dans les percentiles les plus faibles pour les indicateurs de « contrôle de la corruption » et d'« État de droit ». Le FMI, dans ses consultations au titre de l'Article IV, a régulièrement exprimé des préoccupations sur la transparence de la gestion des ressources extractives et la faiblesse des mécanismes de contrôle interne.

Au-delà des indices, la corruption mauritanienne a des visages concrets que les citoyens ordinaires vivent quotidiennement. C'est le fonctionnaire de l'état civil qui exige un bakchich pour délivrer un document auquel le citoyen a droit. C'est le marché public gonflé à 40% au-dessus du prix réel du marché. C'est l'exonération fiscale accordée discrétionnairement à une entreprise appartenant à un proche du régime pendant que le petit commerçant croule sous le poids d'une fiscalité appliquée avec une rigueur sélective. C'est le contrat de concession minier négocié sans appel d'offres transparent. C'est le budget de l'éducation et de la santé chroniquement sous-exécuté pendant que les dépenses de souveraineté et de sécurité restent hors de tout contrôle parlementaire effectif.

Sous Ghazouani, quelques procès retentissants ont été médiatisés - dont celui de l'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz, son prédécesseur et mentor devenu rival, poursuivi pour des faits de corruption et d'enrichissement illicite. Ce procès, aussi important soit-il symboliquement, ne doit pas faire illusion. La corruption d'un individu, même au sommet de l'État, ne constitue pas la preuve d'une volonté politique sincère d'éradiquer le phénomène dans ses dimensions systémiques. La sélectivité des poursuites judiciaires - frapper l'ennemi politique sous couvert d'anti-corruption - est l'un des détournements les plus cyniques de la lutte anticorruption dans les régimes post-autoritaires africains.

La fracture sociale - Le peuple mauritanien à bout

Les manifestants mauritaniens ne sont pas dans la rue pour des raisons abstraites. Ils y sont parce que leur vie quotidienne est devenue, pour une fraction croissante de la population, insupportable dans ses dimensions les plus concrètes.

Le chômage des jeunes constitue la blessure la plus profonde. Avec une population dont la majorité a moins de 25 ans et une économie dont la croissance est insuffisamment créatrice d'emplois formels, les estimations du chômage des jeunes oscillent entre 30 et 40% selon les sources. Des milliers de diplômés de l'Université de Nouakchott, de l'École Nationale d'Administration, des instituts techniques, attendent depuis des années une hypothétique titularisation dans la fonction publique ou une insertion dans un marché privé structurellement étroit et dominé par les réseaux. Cette jeunesse désœuvrée, connectée aux réseaux sociaux, informée de ce qui se passe dans le monde et chez ses voisins, est une poudrière sociale que ni les discours présidentiels ni les programmes d'emploi des jeunes aux résultats décevants ne suffisent à désamorcer.

L'inflation alimentaire aggrave dramatiquement cette situation. Les prix des denrées de base - riz, farine, huile, sucre - ont connu des hausses significatives ces dernières années, partiellement importées par le contexte international post-pandémie et post-conflit ukrainien, mais aussi amplifiées par les défaillances de la politique commerciale intérieure et la spéculation des importateurs en position quasi monopolistique. Pour une famille dont le revenu mensuel ne dépasse pas 30 000 à 40 000 ouguiyas, cette inflation est une catastrophe silencieuse qui ronge chaque jour un peu plus ce qui reste de la dignité matérielle.

Le système de santé publique mauritanien est, dans de nombreuses wilayas de l'intérieur du pays, à l'état de délabrement avancé. Les centres de santé manquent de médicaments, de personnel qualifié et d'équipements élémentaires. La mortalité maternelle et infantile reste parmi les plus élevées de la région sahélo-saharienne. Les Mauritaniens qui en ont les moyens se soignent au Maroc, en Tunisie ou en France. Les autres s'en remettent à la providence. Ce n'est pas une métaphore : c'est la réalité documentée par l'Organisation Mondiale de la Santé et les rapports de l'UNICEF sur la Mauritanie.

L'éducation publique est dans un état analogue. La déperdition scolaire, particulièrement dans les zones rurales et péri-urbaines, atteint des niveaux alarmants. La qualité de l'enseignement souffre d'une politique éducative incohérente - les réformes du système bilingue arabe-français ont produit des générations de diplômés maîtrisant insuffisamment l'une et l'autre langue - et d'un sous-investissement chronique dans la formation des enseignants et les infrastructures scolaires. L'école mauritanienne ne produit plus l'ascenseur social républicain qu'elle était censée être.

Face à ce tableau, les manifestants qui scandent des slogans pour la dignité ne font pas de la politique partisane. Ils décrivent leur vie.

L'injustice comme ciment du régime - Quand la loi protège les forts

Une démocratie, même imparfaite, se distingue d'un régime autoritaire par un critère fondamental : l'égalité de tous devant la loi. En Mauritanie, cette égalité est une fiction constitutionnelle que la réalité judiciaire quotidienne dément sans cesse.

La justice mauritanienne souffre d'une double pathologie : la dépendance structurelle au pouvoir exécutif et la perméabilité aux influences tribales et financières. Le Conseil Supérieur de la Magistrature, qui est censé garantir l'indépendance des juges, est présidé par le chef de l'État lui-même - disposition constitutionnelle qui dit tout sur la conception mauritanienne de la séparation des pouvoirs. Dans ces conditions, il est structurellement difficile pour un juge de trancher contre les intérêts du pouvoir politique sans risquer sa carrière ou son affectation.

Les conséquences de cette dépendance sont multiples. D'abord, l'impunité des puissants : les scandales financiers impliquant des personnalités proches du régime font rarement l'objet de poursuites sérieuses, sauf lorsqu'elles sont tombées en disgrâce politique. Ensuite, la répression des voix dissidentes : des journalistes, des blogueurs, des activistes des droits humains ont été poursuivis, arrêtés ou condamnés pour des délits d'expression qui, dans tout État démocratique sérieux, relèveraient de la liberté constitutionnellement garantie. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des cas de détention arbitraire et de procès inéquitables touchant des militants mauritaniens, notamment des défenseurs des droits des communautés négro-africaines (Haratine et Afro-Mauritaniens) et des activistes anti-esclavagistes de l'organisation IRA.

Car il faut dire ici ce que beaucoup de discours officiels taisent : la question de l'esclavage et de la discrimination raciale reste une plaie béante dans le corps social mauritanien. L'esclavage a été formellement aboli - pour la énième fois - en 2007, puis criminalisé en 2015. Mais les experts de l'ONU et les organisations spécialisées estiment que des pratiques d'esclavage par ascendance persistent, touchant principalement la communauté Haratine. La criminalisation légale n'a pas été accompagnée d'une volonté politique réelle de poursuivre les pratiques ni d'un programme de réinsertion économique et sociale des communautés concernées. Et quand des militants comme Birame Dah Abeid et ses camarades de l'IRA dénoncent ces réalités, l'État mauritanien répond souvent par la répression plutôt que par la réforme.

Cette injustice multidimensionnelle - économique, judiciaire, sociale, raciale - est le véritable carburant des manifestations actuelles. Elle est aussi le signal le plus inquiétant, parce qu'elle indique que le mécontentement ne se limite pas à une couche sociale ou à une région géographique : il est transversal, il est profond, il est existentiel.

Ghazouani face à l'histoire - Ce que la rue lui dit vraiment

Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani n'est pas Mouammar Kadhafi. Il n'est pas non plus Omar el-Béchir. Il a une réputation d'homme discret, peu enclin aux excès de personnalité qui ont caractérisé certains de ses prédécesseurs sahéliens. Son style de gouvernance est moins brutal dans ses formes apparentes que celui de son mentor et prédécesseur Mohamed Ould Abdel Aziz. Certains observateurs lui reconnaissent une forme de pragmatisme et une volonté de stabilité.

Mais voilà le problème : la douceur du style ne change pas la nature du système. On peut gouverner un État injuste avec courtoisie, mais l'injustice n'en est pas moins réelle pour les gouvernés.

Ghazouani a été élu en 2019 avec des promesses de rupture avec les pratiques de gouvernance de son prédécesseur, et réélu en 2024. Cinq ans après sa première élection, les structures fondamentales qui organisent l'injustice mauritanienne - le tribalisme dans les nominations, la corruption systémique, l'impunité des élites, la marginalisation des régions intérieures - sont intactes. Les discours sur la « bonne gouvernance » et le « développement inclusif » n'ont pas été suivis de réformes institutionnelles profondes et mesurables.

L'histoire des révolutions de la dignité dans le monde arabe et africain enseigne une leçon que personne ne devrait sous-estimer. Zine El-Abidine Ben Ali a dirigé la Tunisie pendant 23 ans en croyant que la police et la croissance économique suffisaient à maintenir l'ordre. Il est tombé en 28 jours. Hosni Moubarak croyait que l'armée et l'Occident le protégeraient indéfiniment. Il a fini devant un tribunal dans une cage en verre. Blaise Compaoré croyait que le Burkina Faso était trop habitué à lui pour se rebeller. Il a fui en pyjama.

Dans tous ces cas, le signal précurseur était identique : une rue qui descend pour la dignité et que le pouvoir n'entend pas, ou pire, qu'il réprime. La répression d'une manifestation populaire légitime n'éteint pas la colère - elle la radicalise et lui donne une légitimité morale supplémentaire.

Ghazouani devrait écouter attentivement ce que la rue lui dit. Ce n'est pas l'opposition politique qui a orchestré ces manifestations pour des raisons tactiques. Ce sont des citoyens ordinaires qui lui disent, avec leurs corps et leurs voix, que le contrat social est rompu. Que l'État ne remplit plus sa part du deal. Que la patience a des limites.

Mise en garde finale - Avant qu'il ne soit trop tard

Mon objectif  n'est pas un réquisitoire partisan. Ce n'est pas non plus un appel à la déstabilisation d'un pays qui, au regard de ce que vivent certains de ses voisins sahéliens, a préservé une relative stabilité sécuritaire. La Mauritanie a échappé au chaos jihadiste qui a englouti le Mali, le Burkina Faso et une partie du Niger. C'est une réalité qui mérite d'être reconnue.

Mais la stabilité construite sur l'injustice est une stabilité précaire. C'est un édifice dont les fondations sont rongées de l'intérieur pendant que la façade reste apparemment intacte. Et l'effondrement, quand il survient, est d'autant plus brutal qu'il a été plus longtemps différé.

Les signaux d'alarme sont aujourd'hui clairement visibles pour quiconque veut les voir. Une jeunesse massivement chômeuse et connectée. Une fracture sociale qui s'élargit entre les élites et le reste de la population. Une corruption perçue comme systémique et inattaquable. Une justice aux ordres. Une presse contrainte à l'autocensure. Des manifestations qui s'amplifient. Si à ces signaux le pouvoir répond par la répression policière, les arrestations d'activistes et le silence bureaucratique, la Mauritanie s'engagera dans une spirale dont les étapes suivantes sont écrites d'avance dans les annales des révolutions .

La sortie de crise n'est pas mystérieuse. Elle est même techniquement simple, même si elle exige un courage politique considérable. Elle passe par une réforme profonde des mécanismes de recrutement dans la fonction publique, garantissant la méritocratie contre le tribalisme. Par une transparence totale et opposable de la gestion des ressources naturelles - gaz, pétrole, minerais, pêche - avec publication des contrats et des revenus. Par une véritable indépendance de la justice et une lutte anticorruption qui ne se limite pas à frapper les ennemis politiques. Par un plan d'urgence pour l'emploi des jeunes et la reconstruction des services publics de base. Et par l'ouverture d'un dialogue national sincère avec toutes les composantes de la société mauritanienne, y compris les voix qui dérangent.

Ce n'est pas un programme révolutionnaire. C'est le minimum républicain que tout État digne de ce nom doit garantir à ses citoyens.

Ghazouani a encore le temps de choisir entre l'ignorance d'un système prédateur et les réformes que son pays attend désespérément. L'histoire jugera. Et les rues mauritaniennes, elles, n'attendent plus.

La rue qui gronde n'est pas un ennemi à réprimer. C'est un miroir que le pouvoir doit avoir le courage de regarder en face.

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Pr ELY Mustapha

vendredi 3 avril 2026

Mauritanie-Mali : Pour une désescalade raisonnée sur une frontière en feu. Par Pr ELY Mustapha

 

La frontière mauritano-malienne, longue de 2 237 kilomètres, n'est pas une frontière ordinaire. C'est une ligne héritée de la colonisation française, tracée à travers des espaces pastoraux, des réseaux tribaux et des solidarités ethniques qui ignorent, par nature, les souverainetés étatiques. Depuis la fin de l'année 2025 et avec une acuité dramatique en mars 2026, cette ligne s'est transformée en fracture palpable. La multiplication des incidents - meurtres de civils, incursions militaires, évasions de soldats, expulsions de migrants - révèle non pas une série de malentendus ponctuels, mais bien une crise structurelle aux racines profondes que la diplomatie classique ne saurait ignorer.

Réduire ces événements à de simples bavures ou à des provocations isolées serait une erreur d'analyse grave. Les incidents à la frontière ne sont pas des exceptions, mais l'expression d'un déséquilibre structurel dans la gestion de cet espace partagé. Un stratège digne de ce nom doit d'abord nommer les causes avant de proposer les remèdes.

La chronologie d'une escalade prévisible

La dégradation des relations entre Nouakchott et Bamako s'est accélérée selon une logique d'engrenage dont chaque étape a aggravé la suivante. En mars 2025, des migrants maliens expulsés avaient attaqué et incendié un poste de police mauritanien au point de passage de Gougui-Zémal, entraînant la fermeture temporaire de la frontière. Cette humiliation sécuritaire, première dans la série, a laissé des traces profondes. En octobre 2025, le président Assimi Goïta recevait à Bamako le ministre mauritanien des Affaires étrangères Mohamed Salem Ould Merzoug, porteur d'un message du président Ghazouani, dans une tentative d'apaisement. Les deux parties avaient alors convenu de relancer leur commission mixte bilatérale - engagement resté lettre morte.

En février 2026, un nouvel incident sécuritaire survenait à Melga, localité mauritanienne du Guidimakha, à la frontière avec un village malien du même nom. Le 6 mars 2026, sept civils traversant la frontière depuis la Mauritanie étaient abattus lors d'une opération des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs instructeurs russes de l'Africa Corps - des populations locales qualifiant ces actes d'exécutions sommaires. Le 15 mars, une crise diplomatique éclatait autour de l'évasion présumée de deux soldats maliens d'un camp de réfugiés situé en Mauritanie : Bamako affirmait que ses militaires s'étaient échappés du camp de M'Berra, Nouakchott rejetant ces accusations comme « totalement infondées » et y voyant une atteinte à sa souveraineté.

Le 20 mars, deux éleveurs mauritaniens étaient tués à Yakna, Nouakchott soupçonnant une nouvelle bavure des FAMa. Le 25 mars, des militaires maliens pénétraient dans plusieurs villages de la commune de Gogui, en Mauritanie, dans la région du Hodh El Gharbi. En fin de mars, au moins cinq civils mauritaniens supplémentaires étaient tués selon un communiqué officiel de Nouakchott. Face à ce bilan accablant, le président Ghazouani a franchi un seuil symbolique majeur en menaçant de recourir au droit international, tout en déployant des troupes à la frontière et en érigeant la sécurité des citoyens mauritaniens en « ligne rouge » non négociable.

Les facteurs structurels sous-jacents

Aucune solution durable n'est possible sans comprendre les forces profondes qui alimentent cette crise. Trois dimensions méritent l'attention d'un stratège.

La dimension sécuritaire sahélienne est déterminante. Le Mali, gouverné par une junte militaire depuis 2021 et ayant rompu avec la France et la CEDEAO, conduit ses opérations antiterroristes avec l'Africa Corps dans une zone frontalière poreuse que les groupes jihadistes exploitent précisément pour leurs retraites et leurs ravitaillements. Bamako invoque systématiquement l'impératif antiterroriste pour justifier ses incursions, créant une zone grise juridique que la Mauritanie , qui a su construire son propre modèle de sécurité intérieure , refuse d'accepter comme prétexte à des violations de sa souveraineté.

La dimension socio-économique transfrontalière est tout aussi centrale. Les communautés pastorales peules, soninkés et maures qui vivent de part et d'autre de cette frontière partagent des liens familiaux, linguistiques et économiques millénaires. La transhumance, pilier de leur économie, est devenue un risque calculé depuis que les patrouilles armées ont transformé la frontière en zone de danger. Les tensions autour des expulsions de migrants maliens et des fermetures de commerces mauritaniens au Mali illustrent que les frictions économiques et humaines précèdent et conditionnent les incidents sécuritaires.

La dimension informationnelle constitue un amplificateur redoutable. Les réseaux sociaux alimentent une guerre de narratifs entre les deux capitales, charriés d'images trompeuses et de discours nationalistes qui réduisent la marge de manœuvre des diplomates et rendent le compromis politiquement coûteux pour les deux régimes.

Cadre diplomatique pour une désescalade

Un stratégie responsable proposerait  un chemin de sortie en plusieurs phases, articulé autour de principes clairs.

La phase d'urgence immédiate exige d'abord l'établissement d'une ligne de communication directe et sécurisée entre les états-majors des deux armées, pour éviter que le prochain incident ne soit interprété comme une déclaration de guerre. La rencontre entre le ministre malien Abdoulaye Diop et le chargé d'affaires mauritanien à Bamako constitue un signal positif, mais insuffisant. Il faut élever le niveau : une rencontre entre chefs d'État, que ce soit à Nouakchott, à Bamako ou dans une capitale tierce, est impérative pour envoyer un signal fort aux opinions publiques et aux forces armées des deux pays.

La phase de gestion institutionnelle doit s'appuyer sur la relance effective de la Commission mixte bilatérale convenue en octobre 2025, en lui conférant un mandat opérationnel précis : cartographie des zones de tension, règles d'engagement mutuellement acceptées pour les patrouilles frontalières, et mécanismes d'enquête conjointe sur les incidents impliquant des civils. Sur ce dernier point, la Mauritanie a raison d'exiger des enquêtes transparentes - c'est d'ailleurs une exigence conforme au droit international humanitaire coutumier.

La phase de stabilisation régionale nécessite d'impliquer des tiers médiateurs crédibles pour les deux parties. L'Union africaine, dont les mécanismes de prévention des conflits ont été trop timidement mobilisés, et des États tiers comme le Sénégal ou la Guinée-Bissau qui entretiennent des relations stables avec les deux capitales, pourraient jouer un rôle de facilitation. La Mauritanie, qui n'est pas membre de l'Alliance des États du Sahel constituée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, doit veiller à ne pas laisser cette crise bilatérale se transformer en confrontation géopolitique entre deux blocs.

Les écueils à éviter absolument

Un diplomate expérimenté sait que dans ce type de crise, certaines erreurs peuvent être fatales. Le recours précipité aux instances juridiques internationales, bien que légitime en droit, risque d'humilier Bamako publiquement et de radicaliser une junte déjà en posture de bravade souverainiste - transformant un contentieux bilatéral gérable en hostilité durable. La menace doit rester un levier de négociation, non un mode de gestion ordinaire. De même, toute militarisation supplémentaire de la frontière, en l'absence de protocoles de coordination, augmente mathématiquement le risque d'un incident armé direct entre deux forces nationales - un scénario catastrophique pour la stabilité de toute la région sahélo-saharienne.

Il faut aussi résister à la tentation de la simplification narrative. La junte malienne n'est pas un acteur monolithique : des fractions de l'armée, des milices alliées, des groupes d'autodéfense et des instructeurs étrangers agissent parfois sans coordination centrale. Attribuer systématiquement tous les incidents à une décision délibérée de Bamako serait analytiquement faux et diplomatiquement contre-productif.

La responsabilité partagée du voisinage

La Mauritanie et le Mali partagent une histoire commune, des peuples cousins, une géographie commune et des défis communs face au djihadisme. La crise actuelle, aussi grave soit-elle, ne doit pas faire oublier que les deux pays sont condamnés au voisinage - et que le voisinage, en Afrique sahélienne, est le premier des biens diplomatiques. Ghazouani, homme de dialogue reconnu sur la scène internationale, et Goïta, qui cherche à stabiliser un régime fragilisé, ont, tous deux , intérêt objectif à préserver une frontière apaisée. Les groupes jihadistes qui prospèrent dans les zones grises frontalières sont les seuls véritables bénéficiaires d'une rupture entre Nouakchott et Bamako.

La solution n'est pas militaire. Elle est institutionnelle, diplomatique et humaine. Elle commence par reconnaître que cette frontière n'est pas seulement une ligne sur une carte : c'est l'espace de vie de centaines de milliers de personnes que ni Nouakchott ni Bamako ne sauraient se permettre de sacrifier sur l'autel d'un nationalisme de circonstance.

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Pr ELY Mustapha

La Route de Nouadhibou : Chronique d'un Bas-Côté …PSY . Par Pr ELY mustapha

 


Le gouvernement de la République Islamique de Mauritanie vient d'accomplir ce qu'aucun théologien, aucun sociologue, aucun psychiatre n'avait osé tenter : supprimer ... la nuit !. 

Et cela par un décret d'une sobriété administrative remarquable,... au nom d'une économie d'énergie dont les bénéficiaires restent, pour l'instant, mystérieusement non identifiés.(Voir mon précédent article "Le gouvernement supprime par decret ..la nuit en Mauritanie) 

C'est une décision courageuse . Peut-être même héroïque (défense, bien entendu,  d'en rire.) . Car interdire la circulation nocturne en Mauritanie, c'est un peu comme interdire le thé au Sahara : techniquement possible, humainement fatal, et culturellement suicidaire.

Il faut d'abord comprendre que le Mauritanien n'est pas un être diurne. C'est une question de biologie, d'histoire, de climatologie et de belle-mère. Le jour appartient à la chaleur, à la sieste et aux obligations qu'on reporte. La nuit, elle, appartient à la vie réelle : le thé, le débat, la liberté, et - pour les plus aventureux - la route de Nouadhibou.

 

Le Bas-Côté : Anatomie d'un espace sacré

Il faut ici rendre justice à ce lieu que les géographes ignorent et que les âmes libres connaissent bien : le bas-côté de la route de Nouadhibou, entre minuit et 3 heures du matin.

Ce n'est pas un endroit. C'est une institution.

À cette heure précise où le désert étend son silence complice sur les dunes environnantes, les phares d'une Mercedes 190 - ce monument roulant dont le moteur asthmatique a survécu à trois présidents, deux coups d'État et un filtre à huile jamais remplacé - s'éteignent doucement sur le bas-côté. Une portière s'ouvre avec la précaution rituelle d'un homme qui sait exactement ce qu'il fait, même s'il ne saurait pas l'expliquer devant un tribunal.

Et alors commence ce que l'anthropologie mauritanienne devrait classer en patrimoine immatériel de l'humanité : la gymnastique nocturne saharienne.

Des bras s'élèvent vers le ciel avec une liberté que nulle salle de sport ne saurait reproduire. Des torses effectuent des rotations circulaires que nul manuel de fiqh n'avait anticipées - et pour cause, les auteurs de ces manuels ne se déplaçaient qu'en chameau, animal dont la suspension naturelle impose une autre forme de contorsion. Des genoux fléchissent, des vertèbres craquent avec la satisfaction d'une dette enfin remboursée, et des reins s'étirent dans des postures que certains qualifieraient d'acrobatiques, d'autres de franchement compromettantes - mais pour qui, exactement ? Les lézards du Sahara, seuls témoins de cette scène, sont connus pour leur discrétion et leur tolérance confessionnelle absolue.

Ce que Le Gouvernement n'a pas  (hélas !) compris.

Le gouvernement, dans la candeur de ses bureaux climatisés, a cru interdire une circulation. Il a en réalité supprimé le seul cabinet de psychologie gratuit de la République.

Car ce stretching nocturne n'est pas un caprice. C'est une thérapie de groupe individuelle, pratiquée en solitaire, dans la nuit du désert, à la seule lumière des étoiles et des phares d'une 190 complaisante. L'homme qui s'étire à 2h du matin sur le bord du Sahara a accumulé, depuis des semaines, des tensions d'une densité que nulle institution nationale ne sait gérer :

Les réunions de famille interminables où tout le monde parle et personne n'écoute. Les dettes impayées qui s'accumulent avec la patience des sables. Le boutiquier du coin et son regard de créancier professionnel. Les promesses électorales dont la durée de vie est inversement proportionnelle à leur emphase initiale. Le match de football national, raté une fois de plus dans les arrêts de jeu. La belle-mère et ses opinions sur tout, formulées à toute heure avec l'autorité d'un oracle constitutionnel.

Tout cela - tout cela - se dissipait en quelques minutes de contorsions libératrices dans la nuit saharienne. Des hommes repartaient de ces séances nocturnes transfigurés, portant sur leur visage la sérénité stoïcienne que des années de thérapie freudienne et des tonnes de médicaments anxiolytiques n'auraient jamais produite. Ils rentraient chez eux apaisés, philosophiques, prêts à affronter une nouvelle semaine avec la bienveillance d'un homme qui vient de retrouver ses vertèbres et, avec elles, son équilibre intérieur.

C'était, en quelque sorte, le seul service public qui fonctionnait vraiment.

La Dimension théologique du problème

Il convient ici d'aborder, avec toute la délicatesse que le sujet impose, la dimension proprement islamique de la question.

La République Islamique de Mauritanie est un État qui prend au sérieux ses obligations religieuses. On y fait ses prières, on y jeûne en Ramadan, on y respecte les formes - ce qui est, après tout, l'essentiel de toute civilisation. Mais voilà : la nuit du désert, loin de tout regard humain, entre deux dunes et sous un ciel d'étoiles qui semble lui-même regarder ailleurs, avait toujours constitué ce que les juristes appelleraient une zone grise de la morale publique.

Les bras qui s'élèvent vers le ciel à 2h du matin sur le bas-côté de la route de Nouadhibou - sont-ils coupables de quelque chose ? Les postures acrobatiques sous les étoiles - tombent-elles sous le coup d'une fatwa connue ? Les lézards qui observent, impassibles, ces contorsions nocturnes - sont-ils des témoins recevables devant quelque instance que ce soit ?

La réponse est non, sur tous les fronts. Et c'est précisément là que résidait le génie du dispositif : ce qui se passe sur le bas-côté reste sur le bas-côté. C'est la règle non écrite, universellement respectée, de cet espace saharien de liberté corporelle. Aucun imam n'a jamais prêché contre le stretching nocturne. Aucun tribunal islamique n'a jamais été saisi d'une affaire de rotation lombaire suspecte en plein désert. Le vide juridique et théologique était total, confortable, et profondément apprécié.

Le décret gouvernemental vient de fermer cette parenthèse de grâce. Et le Mauritanien nocturne, privé de son espace thérapeutique et théologiquement neutre, se retrouve désormais à faire ses étirements dans sa chambre - sous le regard de sa femme, de sa belle-mère, et certainement  d'Allah, le miséricordieux.

Les répercussions sociétales : Un bilan catastrophiste

Les conséquences sur le bas-côté de la société s'annoncent, au fond, aussi préoccupantes que celles sur le bas-côté de la route.

Première répercussion : La santé mentale nationale. Sans son défouloir saharien, le Mauritanien nocturne va accumuler des tensions à un rythme que son corps et son foie ne sauront pas absorber. Les psychiatres - s'il en existait suffisamment - prévoiraient une hausse spectaculaire des névroses domestiques, des crises de nerfs en réunion de famille et des discours incompréhensibles sur la liberté individuelle tenus à table lors du dîner.

Deuxième répercussion : Le taux de divorce. L'homme contraint de rentrer avant minuit va se retrouver à devoir occuper ses soirées à la maison, en présence de personnes qu'il évitait stratégiquement depuis des années. Les conversations qu'il différait depuis des décennies vont avoir lieu. Les opinions de la belle-mère, jusqu'ici entendues en passant, vont être subies in extenso. Les statistiques matrimoniales s'annoncent catastrophiques.

Troisième répercussion : La stabilité politique. Et c'est là le comble de l'ironie. La route de Nouadhibou était, dans sa modeste splendeur de bas-côté, un inhibiteur de révolutions d'une efficacité cliniquement prouvée. Elle absorbait le trop-plein d'énergie contestataire, transformait la colère en contorsion, la frustration en flexion des genoux, et renvoyait chez lui un citoyen tranquillisé, réconcilié avec son destin, incapable de la moindre insurrection jusqu'au vendredi suivant au moins.

Priver la population de ce mécanisme de décompression, c'est laisser s'accumuler une pression que les climatiseurs des ministères ne sauront pas contenir.

La Résistance : Ingéniosité face... au Décret

Ne sous-estimez jamais le génie mauritanien face à la contrainte étatique.

Les habitués de la route de Nouadhibou ont déjà trouvé leur parade : partir à 23h30, s'arrêter pile à minuit sur le bas-côté, sortir du véhicule, accomplir la séance complète sous les étoiles, puis se rendormir dans la 190 jusqu'à 5h01 - précisément. C'est du camping involontaire, certes. C'est aussi une réconciliation avec la nature saharienne que des années de modernité avaient compromise. Et c'est, accessoirement, parfaitement légal : le décret interdit de circuler, pas de stationner en faisant du stretching dans le désert à 2h du matin.

La subtilité juridique est remarquable. Elle aurait pu figurer dans n'importe quelle thèse de droit public.

Bilan Énergétique : La Vérité nue (eh! oui, elle aussi.) 

Économisera-t-on de l'énergie ? Non.

Les climatiseurs des ministères, des villas et des voitures à l'arrêt continueront leur œuvre dévastatrice 24h/24. Les générateurs des quartiers huppés ronfleront avec la sérénité des intouchables. Et quelque part, dans un bureau bien éclairé et parfaitement climatisé, un fonctionnaire rédigera à 3h du matin - depuis chez lui, à pied, en évitant les barrages - un rapport satisfait sur les économies d'énergie réalisées.

La seule énergie réellement économisée sera celle des gymnastes ankylosés de la route de Nouadhibou.

Et cette énergie-là, non consommée, non libérée, non dissipée dans les sables complices du désert, cherchera d'autres débouchés.

L'histoire ne dit pas lesquels. Mais elle a tendance à se répéter.

No mea culpa: 

L'auteur précise que cet article a été rédigé avant minuit, par précaution, et dédie ces lignes aux vertèbres mauritaniennes en souffrance, aux lézards du Sahara privés de leur spectacle nocturne favori, et à la 190 stoïque, garée sur le bas-côté, qui attend patiemment que la République lui rende sa nuit.

 VOIR ICI LA VIDEO DE  L'ARTICLE : 


 

Pr ELY Mustapha

jeudi 2 avril 2026

La Blockchain au Service de la Sécurisation et de la Vérification des Diplômes Universitaires. Par Pr ELY Mustapha


 La fraude aux diplômes est devenue l'une des formes les plus répandues et les plus dévastatrices de la corruption académique mondiale. Selon les experts, l'industrie de la falsification académique est passée de 1 milliard de dollars en 2015 à 22 milliards de dollars en 2022. En 2023, le taux de faux diplômes détectés dans les procédures de recrutement a atteint 9%, contre 6 à 7% les années précédentes, signe d'une accélération inquiétante du phénomène. Ces chiffres révèlent l'urgence d'une solution technologique robuste, irréversible et universellement vérifiable. La technologie blockchain répond précisément à cette exigence, en transformant les documents académiques en actifs numériques infalsifiables, vérifiables instantanément par tout acteur autorisé, sans intermédiaire ni délai administratif.

La Blockchain : Anatomie d'une Révolution Technologique

La blockchain est un registre distribué et décentralisé qui enregistre les transactions sous forme de blocs chaînés cryptographiquement. Chaque bloc contient une empreinte numérique (hash) du bloc précédent, formant une chaîne ininterrompue et immuable : toute tentative de modification d'un bloc invalide automatiquement tous les blocs suivants, rendant la falsification mathématiquement impossible sans le consensus du réseau entier. Contrairement aux bases de données classiques contrôlées par un seul serveur ou une seule institution, la blockchain est répliquée sur des milliers de nœuds indépendants à travers le monde, éliminant tout point de défaillance unique et toute possibilité de manipulation centralisée.
Appliquée aux diplômes, la blockchain ne stocke pas les données personnelles en clair sur un registre public. Elle enregistre uniquement une empreinte cryptographique (hash SHA-256) du document — une séquence unique de caractères générée à partir du contenu du diplôme — garantissant ainsi la protection de la vie privée des diplômés tout en permettant la vérification de l'authenticité. Les contrats intelligents (smart contracts) complètent ce dispositif en automatisant l'émission, la révocation et la mise à jour des diplômes selon des règles prédéfinies, sans intervention humaine susceptible d'être corrompue.
 
Panorama des Expériences Institutionnelles Pionnières

Le MIT et le Standard Blockcerts

Le Massachusetts Institute of Technology (MIT) est l'institution pionnière en matière de certification de diplômes par blockchain. Dès 2016, le MIT Media Lab développe en partenariat avec la société Learning Machine Technologies le standard open source Blockcerts, publié sous licence MIT afin d'éviter tout verrouillage propriétaire et de favoriser l'adoption mondiale. En 2017, le MIT lance son programme de diplômes numériques pilote : les étudiants reçoivent simultanément leur diplôme papier traditionnel et un diplôme numérique ancré sur la blockchain Bitcoin. Grâce à l'application Blockcerts Wallet disponible sur iOS et Android, chaque diplômé devient le propriétaire souverain de ses titres numériques, pouvant les partager avec n'importe quel recruteur ou institution sans solliciter l'université. Un recruteur peut alors valider l'authenticité d'un diplôme présenté par un candidat en quelques secondes, à l'aide d'une simple clé cryptographique.

L'Europe et les Initiatives Gouvernementales

En Europe, plusieurs États ont transformé l'expérimentation en politique publique. Malte a été l'un des premiers pays au monde à mettre en place un système national de certification des diplômes par blockchain à l'échelle de l'ensemble de son système d'enseignement supérieur. La Tunisie, en février 2025, a entamé la généralisation du Système Arabe Unifié de Vérification de l'Authenticité des Diplômes développé par l'ALECSO (Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences), permettant aux recruteurs et aux institutions de vérifier instantanément les titres via des QR codes sécurisés. Ce système s'inscrit dans les recommandations de la 18e conférence des ministres arabes de l'enseignement supérieur et ouvre la voie à une reconnaissance mutuelle des diplômes entre pays membres.

L'Afrique en Mouvement

Sur le continent africain, l'Université de Johannesburg a été la première institution sud-africaine à adopter officiellement la blockchain pour la protection de ses diplômes, appelant l'ensemble des établissements africains à rejoindre un dispositif de vérification collective et gratuite accessible aux entreprises. La plateforme MANCOSA ancre les données de délivrance des titres directement sur la chaîne pour contrer la prolifération des faux diplômes en Afrique australe. Ces initiatives démontrent que l'adoption de la blockchain dans l'enseignement supérieur africain n'est plus un horizon théorique, mais une réalité opérationnelle.
 
 Architecture Technique d'un Système de Certification Blockchain

Le Processus d'Émission

Le cycle d'émission d'un diplôme blockchain se déroule en plusieurs étapes rigoureusement sécurisées. L'administration académique saisit les données du diplômé dans une interface dédiée : identité, numéro matricule, intitulé du titre, spécialité, mention, date de soutenance et signature institutionnelle. Ces données sont transformées en une empreinte cryptographique unique qui est ensuite ancrée dans la blockchain via une transaction signée par la clé privée de l'université — seule l'université détient cette clé, ce qui garantit l'authenticité de l'émission. Un QR code unique ou un identifiant numérique est alors imprimé sur le diplôme physique et/ou intégré dans le document numérique, constituant le lien permanent entre l'artefact physique et son enregistrement blockchain.

Les NFTs Académiques : Une Innovation Complémentaire

La technologie des jetons non fongibles (NFT) apporte une couche supplémentaire d'innovation à la certification académique. En transformant chaque diplôme en un NFT unique enregistré sur la blockchain, les institutions créent un actif numérique infalsifiable, traçable et transférable : l'historique complet des transactions liées à ce diplôme - émission, vérifications, partages - est enregistré de manière permanente et transparente. L'Université de Pula en Croatie a ainsi développé une application Web3 permettant de minter des diplômes directement sous forme de NFTs sur la blockchain Ethereum, avec validation via Etherscan et accès basé sur les rôles pour les administrateurs. Cette approche offre aux diplômés un portefeuille académique numérique accessible à vie, indépendamment des éventuelles réorganisations ou disparitions institutionnelles.

Le Processus de Vérification

La vérification d'un diplôme blockchain est d'une simplicité et d'une fiabilité inégalées par rapport aux méthodes traditionnelles. Tout vérificateur - employeur, ambassade, université partenaire, ordre professionnel - scanne le QR code figurant sur le diplôme et accède instantanément à la confirmation de son authenticité directement sur la blockchain, sans contacter l'institution émettrice, sans attente administrative et sans frais. La plateforme compare en temps réel le hash présenté avec celui enregistré sur la chaîne : s'ils correspondent, le diplôme est authentique ; toute divergence signale une falsification. Cette architecture rend les procédures classiques de légalisation, d'apostille et de demande de vérification auprès des universités largement superflues.
 
Les Bénéfices Multidimensionnels pour les Universités

Crédibilité et Attractivité Internationale

Pour une université, l'adoption de la blockchain transforme fondamentalement son image institutionnelle. Ses diplômes deviennent instantanément vérifiables par n'importe quelle institution dans le monde, facilitant la reconnaissance internationale des titres, la mobilité des diplômés et l'attraction d'étudiants étrangers. Dans un contexte de concurrence accrue entre universités mondiales, la capacité à offrir des diplômes numériques blockchain constitue un signal fort de modernité et d'intégrité académique, distinguant l'institution des établissements dont les titres font l'objet de doutes.


Efficacité Administrative et Réduction des Coûts

Les processus traditionnels de délivrance, de réémission et de vérification des diplômes sont coûteux en temps et en ressources humaines. La blockchain automatise ces processus via des contrats intelligents, réduisant considérablement la charge administrative des services des examens et des relations avec les alumni. La conservation des archives académiques est également sécurisée de manière permanente : les données décentralisées survivent aux pannes informatiques, aux incendies d'archives et aux mutations technologiques, résolvant un problème chronique dans de nombreuses institutions du monde en développement.

Lutte Contre la Corruption Académique

Dans les pays où la fraude aux diplômes compromet l'intégrité des recrutements dans la fonction publique, le système judiciaire, le corps médical ou l'enseignement, la blockchain fournit un outil objectif et infaillible de vérification, libéré de toute influence humaine ou administrative. Les employeurs comme les organes de contrôle disposent d'un accès direct, gratuit et immédiat à la vérité des qualifications, rendant toute tentative de fraude immédiatement et définitivement détectable.
 
 Les Défis et Obstacles à Surmonter

Défis Techniques et Infrastructurels

La mise en œuvre d'un système blockchain pour la certification académique requiert un certain nombre de prérequis techniques. Une connectivité internet stable est indispensable pour maintenir les nœuds du réseau et effectuer les transactions d'ancrage. La numérisation des archives existantes - souvent papier dans les universités des pays en développement - représente un effort considérable qui doit précéder tout déploiement blockchain. La question de l'interopérabilité entre différents systèmes blockchain (Ethereum, Hyperledger, Polygon, Bitcoin) et entre différentes plateformes de certification (Blockcerts, UniCred, BCdiploma, CERTUS) est également un défi technique que les institutions doivent anticiper.

Défis Juridiques et Réglementaires

La valeur légale des diplômes blockchain varie considérablement selon les pays. La force probante d'un diplôme numérique — sa recevabilité comme preuve devant les juridictions, sa reconnaissance par les administrations publiques et les ordres professionnels — nécessite un cadre législatif adapté. La protection des données personnelles soulève également des questions de conformité : la nature immuable de la blockchain est conceptuellement en tension avec le droit à l'effacement prévu par certaines législations sur la protection des données, une contradiction que les architectures modernes résolvent en stockant les données sensibles hors chaîne (off-chain) et en n'ancrant sur la blockchain que les empreintes cryptographiques.

Défis Humains et Organisationnels

Aucune technologie ne se déploie seule : la formation des personnels académiques et administratifs, la conduite du changement organisationnel et la création d'une culture institutionnelle de la vérification numérique sont des conditions sine qua non du succès. L'expérience tunisienne, qui a commencé par un projet pilote dans trois établissements avant de généraliser le dispositif, illustre une méthode de déploiement progressif permettant d'identifier et de corriger les difficultés avant la mise à l'échelle nationale. La mobilisation politique au plus haut niveau - Ministère de l'Enseignement Supérieur, présidences d'universités, partenaires internationaux - est tout aussi déterminante que les choix technologiques.

 Le Marché Mondial et les Plateformes Leaders


Le marché mondial de la blockchain dans l'éducation est en pleine expansion. Évalué à 0,35 milliard de dollars en 2024, il devrait atteindre 6,52 milliards de dollars d'ici 2032, avec un taux de croissance annuel composé de 43,94%, reflétant un consensus mondial sur la nécessité de cette transformation. Parmi les plateformes de référence, BCdiploma (France) propose une solution blockchain pour les universités et grandes écoles européennes ; UniCred, construite sur la blockchain Polygon avec stockage IPFS, offre une émission de certificats infalsifiables avec vérification instantanée par QR code ; CERTUS™ (SICPA) a été déployée dans plusieurs universités mexicaines, gérant des millions de diplômes sécurisés ; et Blockcerts demeure le standard open source de référence mondiale, adopté par des gouvernements, des entreprises et des chercheurs dans le monde entier.
 

 Perspectives et Convergences Futures


La certification blockchain des diplômes s'inscrit dans une transformation plus large de l'écosystème éducatif mondial vers le Web3 académique. L'intégration de l'intelligence artificielle pour la détection automatique des anomalies, des identités numériques souveraines (Self-Sovereign Identity) permettant à chaque individu de gérer l'ensemble de ses qualifications dans un portefeuille numérique personnel, et des MOOC certifiants dont les accréditations sont directement ancrées sur blockchain, dessine un avenir où l'éducation tout au long de la vie est traçable, portable et vérifiable à l'échelle planétaire. Les universités qui adoptent aujourd'hui la blockchain pour leurs diplômes ne se contentent pas de sécuriser leurs archives : elles construisent leur crédibilité pour les décennies à venir dans un monde où l'authenticité numérique est désormais une exigence absolue de la gouvernance académique et professionnelle.

L'Université de Nouakchott Al-Aasriya, principale institution d'enseignement supérieur public de Mauritanie, opérant selon le système LMD (Licence-Master-Doctorat) depuis 2008-2009, se trouve au cœur de cette problématique. Elle délivre chaque année des milliers de diplômes dont l'authenticité est difficilement vérifiable par les employeurs, les administrations publiques et les partenaires étrangers. L'adoption d'un système de certification par blockchain représente non seulement une solution technique, mais une réforme structurelle profonde de la gouvernance académique.

Un système de certification blockchain adapté à l'Université de Nouakchott Al-Aasriya reposerait sur une architecture à plusieurs niveaux. À la couche d'émission, les services académiques de l'université saisissent les données du diplômé (nom, numéro matricule, intitulé du diplôme, mention, date de soutenance, spécialité) dans une interface dédiée. Ces données sont transformées en une empreinte cryptographique unique (hash SHA-256) qui est ensuite ancrée dans la blockchain — aucune donnée brute n'est jamais stockée sur la chaîne publique.

À la couche de vérification, chaque diplôme physique ou numérique porte un QR code ou un identifiant unique. Tout vérificateur - recruteur, ambassade, université partenaire, ministère - scanne ce code et obtient une confirmation instantanée de l'authenticité du document sans avoir à contacter l'université. À la couche de conservation, les données étant décentralisées, elles survivent aux pannes informatiques, aux incendies d'archives et aux changements de systèmes de gestion, résolvant ainsi le problème chronique de conservation des documents académiques dans les institutions africaines.



Pr ELY Mustapha


Chronique d'un Pays contraint de dormir de force: Minuit en Mauritanie . Pr Pr ELY Mustapha


Quand l'État Éteint la Fête

La République Islamique de Mauritanie vient de faire une découverte scientifique majeure : l'électricité se consomme la nuit.

 Après des années de recherches approfondies - menées sans doute dans les couloirs climatisés des ministères - le gouvernement a tranché avec la sagesse d'un oracle : interdire toute circulation des véhicules de minuit à 5 heures du matin. L'énergie sera sauvée. La nation, elle, devra s'adapter.

Le problème, c'est que personne n'a informé les Mauritaniens que la nuit était faite pour dormir.

Le Mauritanien Nocturne : espèce protégée en voie de domestication

Il faut comprendre l'écosystème. Le Mauritanien moyen ne s'éveille véritablement qu'à partir de 22 heures. Avant ça, il est en phase de réchauffement : thé du soir, discussions sur la situation politique mondiale depuis ses appels téléphoniques interminables avec des cousins à Nouadhibou, à Paris, et à Detroit. C'est seulement quand les étoiles atteignent leur zénith que son génie créatif s'épanouit pleinement.

Les mariages ? Ils démarrent à 23h. Les zgharits ? Elles chauffent à 1h du matin. Les négociations tribales les plus importantes ? Elles se tiennent évidemment à 2h, quand les esprits sont suffisamment échauffés par des heures de thé et de débat. Le gouvernement vient donc, en toute innocence administrative, de déclarer la guerre à la civilisation mauritanienne nocturne.

L'Effet domino sur l'humeur nationale

La première victime sera le chauffeur de taxi. La vraie tragédie nationale, celle qui fera couler des larmes dans les chaumières, concerne le chauffeur de la Mercedes 190. Ce monument roulant - moteur asthmatique, climatisation philosophique, carrosserie qui a survécu à trois présidents et deux coups d'État - avait trouvé sa vocation ultime, de jour comme de nuit, dans la gymnastique en voiture de ses passagers. Le passager du siège avant, étirant les bras contre le tableau de bord, tournant le cou dans tous les sens avec des craquements inquiétants, à soulever alternativement les fesses du siège dans un stretching improvisé que nul coach sportif n'a jamais osé breveter. Celui du siège arrière, coincé entre deux cousins et une chèvre attachée, pratique quant à lui une forme avancée de yoga de la contrainte, cherchant à déplacer son genou de deux centimètres vers la gauche comme s'il s'agissait d'une conquête territoriale majeure.

En somme, son taxi est , à côté des abords de la route de Nouadhibou (voir plus loin dans cet article)  la plus grande salle de sport gratuite d'Afrique de l'Ouest. Tout cela, désormais, est interdit entre minuit et 5 heures. Les corps mauritaniens se raidiront. Les vertèbres protesteront en silence. Et la 190, elle, attendra le lever du jour garée sur le bas-côté, stoïque comme elle l'a toujours été, attendant que l'État lui rende sa liberté de circuler dans la nuit du désert.

La deuxième victime sera la vendeuse de couscous nocturne. Cette figure tutélaire des nuits mauritaniennes, assise derrière sa grande couscoussière quasi-fumante avec la majesté tranquille d'une reine déchue, voyait défiler à partir de minuit toute la société dans sa grande diversité : le fonctionnaire attardé, le jeune marié affamé après la cérémonie, le chauffeur de la 190 en escale technique, et le philosophe insomniaque qui réfléchit mieux le ventre plein. Son couscous préparé depuis 21h avec une patience et un amour que nul restaurant étoilé ne saurait reproduire, constituait le véritable ciment social de la nation. Sans clients motorisés, son couscous refroidira dans la nuit silencieuse, le couscous se figera comme un monument funéraire à la convivialité mauritanienne, et elle rentrera chez elle, le regard hagard …à pied...en évitant les barrages à 100 UM.

La troisième victime - et là le gouvernement n'avait manifestement pas mesuré les conséquences - sera la belle-mère. Car c'est généralement à 2h du matin que le gendre courageux trouve enfin l'énergie de rentrer chez lui après une soirée avec ses amis. Contraint maintenant de rentrer avant minuit, il se retrouvera à subir de plein fouet des conversations familiales qu'il évitait stratégiquement depuis des années. Le taux de divorce mauritanien risque une hausse inquiétante.

La cinquième victime : le gardien de la loi et ses 100 ouguiyas

Il serait injuste, voire cruel, d'oublier dans ce tableau des victimes l'agent de police et le gendarme de nuit. Ces serviteurs dévoués de l'ordre public, postés à leurs barrages avec la solennité de sentinelles de la République, avaient eux aussi développé au fil des années une économie nocturne parfaitement rodée et admirablement discrète.

Car entre minuit et 5h du matin, chaque véhicule intercepté représentait une opportunité de dialogue citoyen, généralement conclue par la remise spontanée et volontaire de 100 ouguiyas (nouvelles...)  - somme modique, presque symbolique, que l'automobiliste pressé glissait avec le sourire de celui qui comprend les réalités de la vie. Multipliée par le nombre de passages, cette contribution citoyenne constituait pour l'agent un complément de revenu indispensable, lui permettant de financer le thé du lendemain matin, les fournitures scolaires de ses enfants, et à l'occasion une nouvelle paire de sandales.

L'interdiction de circuler la nuit représente donc pour ces fonctionnaires zélés un désastre budgétaire sans précédent. Plus de véhicules, plus de dialogue, plus de 100 ouguiyas (toujours nouvelles). Le déficit s'annonce abyssal. Certains agents, selon des sources proches du barrage, envisagent de soumettre une requête officielle au ministère des Finances pour compenser ce manque à gagner par une prime de nuit - ce qui, tout compte fait, reviendrait exactement au même, mais avec plus de paperasse.

D'autres, plus pragmatiques, ont déjà repositionné leur dispositif : si les voitures ne circulent plus la nuit, ils intercepteront les chameaux. Après tout, personne n'a expressément interdit la circulation des dromadaires entre minuit et 5h du matin, et leur propriétaire, surpris dans l'obscurité du désert, sera sans doute disposé à négocier...car  son chameau n'a pas de clignotants.

La sixième victime :  le gymnaste de la route de Nouadhibou

Mais la victime la plus méconnue (enfin on fait semblant) , la plus noble, et sans conteste la plus injustement persécutée par ce décret impitoyable, reste le pratiquant de la gymnastique nocturne automobile sur les abords de la route de Nouadhibou.

La Mercedes 190, - ce monument roulant dont le moteur asthmatique a survécu à trois présidents et deux coups d'État - mais tant de véhicules rutilants achetés aux prix fort sur les deniers publics, avaient depuis longtemps élu domicile sur cette route mythique pour y accueillir une discipline sportive d'une richesse insoupçonnée.

À partir de minuit, lorsque le désert étend son silence complice sur les dunes environnantes, les véhicules s'arrêtaient discrètement sur le bas-côté, et s'y déroulaient alors des scènes qui dresseraient les cheveux sur la tête du plus libéral des adeptes de la charia - si tant est qu'il en possède encore.

Des bras s'élevaient vers le ciel avec une liberté suspecte. Des formes effectuaient des rotations que nul manuel de fiqh n'avait jamais anticipées. Des corps gymnastes se tordaient, s'étiraient, se penchaient en avant et en arrière dans des postures que certains qualifieraient d'acrobatiques et d'autres, plus prudents, de franchement compromettantes ...mais pour qui ? Les lezards qui seuls peuplent cette zone, dit-on ne s'offusquent pas.

Car il faut appeler les choses par leur nom : cette gymnastique nocturne n'était pas simplement une réponse physiologique à la route cahoteuse. C'était avant tout une forme avancée de résistance conjugale, un acte de rébellion silencieuse et musclée contre les contraintes de la vie domestique. 

L'homme qui s'étire à 2h du matin sur le bord du désert, les bras grands ouverts sous le ciel étoilé, exprime une liberté que sa demeure ne lui accorde plus depuis des années. Chaque rotation de son corps est un manifeste. Chaque flexion des genoux, une déclaration d'indépendance. Le stretching nocturne était, en somme, le dernier espace de souveraineté corporelle d'un homme par ailleurs encadré de toutes parts par la famille, la tribu, le voisinage et... la belle-mère.

Il était aussi, et surtout, un défouloir d'énergies d'une efficacité cliniquement prouvée (qui, comme tout d'ailleurs échappe à la SOMELEC).

 Les tensions accumulées depuis des semaines - les réunions de famille interminables, les dettes impayées, le hideux boutiquier du coin, le blanchisseur hurlant, les promesses électorales non tenues, le match de football raté - tout cela se dissipait en quelques minutes de contorsions libératrices dans la nuit du désert, loin de tout regard humain, à la seule lumière des étoiles et des phares d'une 190 complaisante. 

Des hommes (au sens anthroplologique du terme)  repartaient de ces séances nocturnes transfigurés, prêts à affronter une nouvelle semaine avec une philosophie stoïcienne que des années de thérapie n'auraient jamais pu produire. 

L'interdiction de circuler la nuit prive donc la nation mauritanienne de son seul cabinet de psychologie gratuit, et les conséquences sur la santé mentale collective s'annoncent catastrophiques.

La route de Nouadhibou est, en ses abords, un inhibiteur des révolutions, comme le fatalisme et la bigoterie. Elle absorbe le trop plein d’énergieau détriment de la rue.

La Résistance créative du Peuple

Cependant, ne sous-estimez jamais l'ingéniosité mauritanienne face à la contrainte étatique. Dès l'annonce, les solutions alternatives ont commencé à fleurir avec une spontanéité suspecte.

Certains envisagent de dormir dans leurs voitures avant minuit, pour repartir à 5h01pile comme si de rien n'était - une forme de nomadisme urbain post-moderne. 

D'autres parlent sérieusement de revenir au chameau, animal qui, lui, n'a jamais été interdit et dont la consommation en carburant est nulle. 

Des entrepreneurs visionnaires proposent déjà des services de pousse-pousse nocturnes, créant ainsi des emplois verts que les organisations internationales de développement pourraient financer avec enthousiasme.

Quant aux habitués de la route de Nouadhibou, ils ont trouvé une parade ingénieuse : partir à 23h30, s'arrêter pile à minuit sur le bord de la route, sortir du véhicule, faire leur stretching en plein désert sous les étoiles, puis se rendormir dans la 190 jusqu'à 5h01..pile ! . C'est du camping involontaire, certes, mais c'est aussi une réconciliation profonde avec la nature saharienne que des années de modernité avaient compromise.

Mais la solution la plus élégante reste celle proposée par un vieux sage, un croulant, qui malgré son manque d'énergie a pu inventer ceci : "Si on ne peut pas circuler, on va simplement faire les fêtes chez les gens qui habitent en face." La Mauritanie inventera ainsi la fête de proximité, la soirée de voisinage obligatoire, une cohésion sociale forcée que des décennies de politiques publiques n'avaient jamais réussi à produire.

Bilan énergétique prévisible

Au final, économisera-t-on vraiment de l'énergie ? Eh bien,  non.
Les climatiseurs - véritables gouffres électriques, fonctionnant 24h sur 24 dans chaque bureau, chaque villa, chaque voiture à l'arrêt - continueront leur œuvre dévastatrice en toute impunité.

 Les générateurs privés des quartiers huppés ronfleront avec la sérénité des intouchables.

.... Et quelque part, dans un ministère bien climatisé, un fonctionnaire rédigera à 3h du matin - depuis son domicile, à pied - un rapport satisfait sur les économies d'énergie réalisées.

La Mauritanie aura prouvé une chose essentielle : on peut tout interdire sauf le thé, la nuit, le stretching dans une 190 et autres véhicules hybrides, semi-hybrides etc etc., et l'art de contourner les règles. 

Ces quatre piliers de la civilisation nationale résistent à tous les décrets. Les 100 ouguiyas, eux, trouveront toujours leur chemin.


 Bilan carbone de l'auteur. 

L'auteur tient à préciser qu'il écrit ces lignes avant minuit, par précaution, et que toute ressemblance avec des faits réels est non seulement intentionnelle mais pleinement assumée. Il dédie cet article à la au couscous refroidi de la vendeuse de couscous quelque part dans la nuit de Nouakchott, et aux 100 ouguiyas perdus à jamais dans les poches vides d'un agent de nuit désœuvré. Et aux gymnastes ankylosés, interdits de route…de Nouadhibou.

 

LA VIDEO : MAURITANIE: Par décret le gouvernement annule ...la nuit

 


Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.