lundi 10 août 2026

Créance de la Banque Centrale sur l'État : onze milliards d'ouguiyas de dette envolés en neuf mois, sans un mot d'explication. Pr ELY Mustapha


Une créance de la Banque Centrale sur l'État amputée de 72 %, reconstituée à partir des seules notes de bas de page d'un autre rapport ; et jamais assumée par aucun document officiel de la dette

Il y a des scandales qui se cachent dans des chiffres énormes affichés en gros caractères. Celui-ci se cache dans une phrase de dix-neuf mots, recopiée presque à l'identique dans trois bulletins officiels de la dette publique mauritanienne au cours de l'année 2025 : « la créance de la Banque Centrale vis-à-vis de l'État a fait l'objet d'une renégociation courant 2025 ». Un lecteur pressé passera sur cette phrase sans s'arrêter. J'y ai passé plusieurs jours, à la croiser avec quatre autres documents, pour découvrir ce qu'elle recouvre réellement : la disparition, en neuf mois, de près des trois quarts de l'un des piliers de la dette intérieure du pays - et l'absence quasi totale, dans les documents censés informer les Mauritaniens de leur propre dette, de toute explication sur la façon dont cette disparition s'est produite.

Un chiffre qui fond de trimestre en trimestre

Reprenons les faits, tels qu'ils apparaissent, noyés, dans les bulletins statistiques trimestriels de la Direction de la Dette Publique. Au 31 mars 2025, la créance que la Banque Centrale de Mauritanie détient sur l'État - c'est-à-dire ce que le Trésor lui doit - s'élève à 16,2 milliards d'ouguiyas, 44 % de toute la dette intérieure du pays. Trois mois plus tard, au 30 juin, elle est tombée à 9,6 milliards. Trois mois après, au 30 septembre, à 4,8 milliards. Au 31 décembre, elle se stabilise à 4,6 milliards. En trois trimestres, 11,6 milliards d'ouguiyas de dette de l'État envers sa propre banque centrale se sont évaporés - 71,7 % de leur valeur de départ, l'équivalent d'environ 2,6 % du produit intérieur brut de la Mauritanie.

Face à un mouvement de cette ampleur, un citoyen serait en droit d'attendre, au minimum, un communiqué, une note technique, un chapitre dédié dans le document qui pilote la stratégie d'endettement du pays. Il n'y a rien de tout cela. Il y a la même phrase de dix-neuf mots, recopiée trois fois, sans mécanisme, sans base légale, sans nom de convention, sans date de signature.

Ce que la stratégie officielle, publiée trois mois plus tôt, ne voyait pas venir

Le plus troublant n'est peut-être pas l'opération elle-même, mais son absence totale d'annonce préalable. En décembre 2024 - trois mois avant que ce mouvement ne commence - la Direction de la Dette Publique a publié sa Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme pour 2025-2027, un document de dix-huit pages censé anticiper précisément ce type d'évolution. Cette stratégie affirme  que « l'instrument BCM n'est pas utilisé sur toute la période de la stratégie », et ses quatre scénarios de financement simulés jusqu'en 2027 ne prévoient qu'un recul progressif, de 9 % à 7 %, du poids de cet instrument dans le portefeuille de la dette - un mouvement sans rapport avec l'effondrement de 72 % qui allait se produire dans les mois suivants. Soit l'opération a été décidée après la publication de la stratégie, sans que celle-ci en soit mise à jour ; soit elle était déjà à l'étude et le document censé orienter la politique d'endettement du pays pour trois ans n'en a pas dit un mot. Dans les deux cas, l'instrument même qui doit permettre à l'État de piloter sa dette a raté, ou caché, l'événement le plus important de l'année sur ce terrain.

Le mécanisme que seule la Banque Centrale, elle-même, a fini par révéler

Il a fallu abandonner les documents de la dette publique et se tourner vers un tout autre rapport - les états financiers audités de la Banque Centrale de Mauritanie pour l'exercice 2025 - pour comprendre, enfin, ce qui s'était passé. Dans les notes annexes de ce rapport, une ligne comptable intitulée « Créances / l'État convention 2024 » affiche exactement la même trajectoire que celle observée dans les bulletins de la dette : 11,98 milliards d'ouguiyas au 31 décembre 2024, 4,6 milliards un an plus tard. Le rapport de la Banque Centrale explique que cette créance a été éteinte par un mécanisme de compensation : l'État a transféré à la Banque Centrale la propriété d'un terrain situé dans un îlot de la zone administrative, valorisé à 2 milliards d'ouguiya ; il lui a cédé la moitié de sa participation dans une banque commerciale, pour 218,7 millions ; et il a émis, puis largement remboursé, des obligations pour près de 4,8 milliards. Au total, 11,98 milliards d'ouguiyas de compensation - le montant exact de la dette qui devait être effacée.

Ce n'est pas, en soi, une manœuvre à condamner : éteindre une dette de l'État envers son propre institut d'émission par l'apport d'actifs et un refinancement obligataire est une pratique reconnue de nettoyage de bilan souverain, et la Banque Centrale elle-même souligne que l'État mauritanien n'a jamais fait défaut sur ses engagements envers elle. Le problème n'est pas la solidité de l'État. Le problème, c'est que cette explication n'existe dans aucun document dont la mission est de rendre compte de la dette publique mauritanienne - seulement, en creux, dans les notes comptables d'une banque centrale qui produit ses états financiers pour d'autres fins que l'information du contribuable sur sa dette.

Une valorisation encore provisoire au moment même où les chiffres circulaient déjà

Un dernier détail achève de rendre cette opération inquiétante. Le rapport de la Banque Centrale précise lui-même, à propos du terrain reçu en compensation, que « le rapport final de l'expert immobilier mandaté par la Banque pour l'évaluation des immeubles de placement […] n'était pas encore disponible » au moment où les comptes ont été arrêtés, et que la valeur retenue reposait sur « les évaluations, documents et informations disponibles à cette date ». Autrement dit : au moment même où les bulletins trimestriels annonçaient déjà, chiffre après chiffre, la fonte spectaculaire de la créance de la Banque Centrale sur l'État, la valorisation de l'actif qui servait à l'éteindre n'avait pas encore été confirmée par un expert indépendant. Une opération représentant plus d'un point de PIB à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette!

Reprenons ce constat au mot près, car chaque mot y pèse : une opération représentant plus d'un point de produit intérieur brut à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette. Ce n'est pas un détail technique relégable en note de bas de page. C'est, à la lecture du droit budgétaire mauritanien lui-même, un manquement à l'un des principes les plus fondamentaux qui encadrent la présentation des comptes publics : le principe de sincérité, que l'article 3 de la Loi Organique relative aux Lois de Finances (loi n° 2018-039) impose précisément pour que « les ressources et les charges de l'État soient évaluées sincèrement ». Une évaluation sincère n'est pas une évaluation exacte à la décimale près - aucune comptabilité publique n'exige cela. C'est une évaluation qui dit ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas encore. Or c'est précisément ce que les bulletins de la dette n'ont pas fait : ils ont présenté comme définitif - un chiffre net, daté, ventilé au dixième de million d'ouguiya, ce que la Banque Centrale elle-même qualifiait, dans ses propres états financiers, de provisoire, faute de rapport d'expertise immobilière finalisé.

Une dette qui peut réapparaître là où elle a été déclarée éteinte

La première conséquence, la plus mécanique, est aussi la plus grave : si l'expertise immobilière indépendante, une fois achevée, retient pour le terrain cédé une valeur inférieure aux 2 milliards d'ouguiya provisoirement comptabilisés, la compensation n'aura pas intégralement éteint la créance qu'elle était censée éteindre. Il en resterait un solde - une dette de l'État envers sa Banque Centrale qui n'existe aujourd'hui dans aucun bulletin, dans aucun tableau, dans aucun agrégat officiel, mais qui resurgirait mécaniquement le jour où la valorisation définitive serait arrêtée. Ce n'est pas une hypothèse d'école : c'est très exactement ce que signifie, en comptabilité, valoriser un actif « sur la base des évaluations, documents et informations disponibles à cette date », pour reprendre les termes du rapport de la Banque Centrale elle-même.

 Tant que l'expert n'a pas rendu son rapport final, le chiffre de 4,6 milliards d'ouguiyas de créance résiduelle publié dans le bulletin du quatrième trimestre 2025 n'est pas un chiffre arrêté : c'est un chiffre sous condition suspensive, que rien dans le bulletin lui-même ne signale comme tel. Une dette publique mauritanienne, quelle qu'en soit la taille exacte, ne devrait jamais être une variable dépendante d'une expertise immobilière encore en cours - et si elle l'est, ce fait doit être écrit, en toutes lettres, partout où le chiffre apparaît.

Un bilan de banque centrale qui hérite du même flou

La deuxième conséquence touche une institution dont la crédibilité repose, plus que toute autre, sur l'exactitude de ses comptes : la Banque Centrale de Mauritanie elle-même.

En recevant, en échange d'une créance sur l'État, un actif dont la valeur n'est pas encore certifiée, la BCM a inscrit à son propre bilan un immeuble de placement dont la contrepartie comptable (soit la créance éteinte) est, par construction, aussi incertaine que la valorisation de l'actif reçu.

Si le terrain vaut, en réalité, moins que les 2 milliards d'ouguiya retenus, la Banque Centrale n'a pas seulement sous-évalué un risque : elle a surévalué son propre actif, ce qui revient à afficher, dans ses états financiers audités, une situation patrimoniale plus favorable que la réalité économique sous-jacente.

Pour une banque centrale, dont la seule mission est de garantir la confiance dans la monnaie et dans la solidité du système financier qu'elle supervise, ce n'est pas un vice de forme : c'est une fragilité qui touche au cœur de sa fonction. Une institution qui demande aux banques commerciales qu'elle supervise de provisionner leurs créances douteuses sur la base d'évaluations rigoureuses ne peut se dispenser, pour elle-même, de la même exigence - sans quoi l'autorité morale de la supervision bancaire mauritanienne s'en trouve, elle aussi, affaiblie.

Des agrégats officiels qui deviennent, sans le dire, des agrégats provisoires

La troisième conséquence est la plus diffuse, et la plus insidieuse : elle contamine, en silence, tous les chiffres qui se construisent sur celui-ci.

Le ratio dette intérieure sur dette totale, le ratio dette publique sur PIB, les indicateurs de soutenabilité transmis au Fonds Monétaire International, les tableaux comparatifs publiés par la Banque mondiale - tous intègrent, quelque part dans leur calcul, ce chiffre de créance BCM dont la composante essentielle repose sur une valorisation non stabilisée. Aucun de ces agrégats, pourtant présentés comme définitifs, ne porte la moindre mention d'incertitude.

 Un pays qui communique à ses créanciers, à ses bailleurs et à son Parlement des chiffres de dette publique sans jamais indiquer qu'une partie d'entre eux dépend d'une expertise en cours ne trompe peut-être personne délibérément, mais il expose tous ceux qui se fient à sa parole statistique à devoir, un jour, réviser leur lecture de la situation mauritanienne sans avoir été prévenus que cette révision était possible.

 C'est ainsi que se construit, insensiblement, une perte de crédibilité statistique : non pas par un mensonge identifiable, mais par l'accumulation de silences sur des marges d'incertitude qui, additionnées, finissent par peser plus que n'importe quel chiffre isolé.

Un contrôle qui ne peut juger une cible mouvante

La quatrième conséquence touche directement à la question du contrôle, qui est au cœur des devoirs de la Cour des Comptes et de l'Assemblée Nationale. On ne peut exercer un contrôle juridictionnel ou parlementaire rigoureux sur une opération dont la valeur elle-même n'est pas stabilisée : toute vérification effectuée aujourd'hui devrait, en toute rigueur, être suivie d'une seconde vérification le jour où l'expertise immobilière sera finalisée; ce que rien, dans le dispositif actuel, ne prévoit ni n'annonce. Une institution de contrôle qui ignore qu'un chiffre est provisoire ne peut pas savoir qu'elle doit y revenir. C'est un point aveugle construit dans le système lui-même, et non une simple négligence ponctuelle : tant que les bulletins de la dette ne signaleront pas explicitement quels chiffres restent sous réserve d'expertise, ni la Cour des Comptes ni l'Assemblée Nationale ne seront en mesure de programmer le réexamen qu'une telle opération exige.

A mon avis, l'explication la plus probable est administrative : un calendrier de clôture des comptes de la Banque Centrale qui n'a pas attendu la finalisation d'une expertise immobilière, et des bulletins de la dette qui reprennent des chiffres arrêtés sans en rappeler les conditions de leur établissement.

Mais l'absence d'intention ne supprime pas la gravité de la conséquence : une dette publique qui peut, à tout moment, se révéler différente de ce qu'elle affiche; non pas parce qu'elle a changé, mais parce qu'elle n'avait, dès le départ, jamais été définitivement mesurée, est une dette dont la solidité apparente repose sur un accord tacite de ne pas poser la question. Le jour où quelqu'un la posera - un bailleur, une agence de notation, un nouvel exécutif moins enclin à la continuité que le précédent - l'écart entre le chiffre provisoire communiqué et le chiffre définitif qui sera un jour arrêté sera lu, à tort ou à raison, comme une révélation, alors qu'il n'aurait dû être, depuis le premier jour, qu'une information ordinaire, écrite en toutes lettres dans le document qui l'appelait. C'est le sens même de la sincérité budgétaire : non pas ne jamais se tromper, mais ne jamais laisser croire qu'on est sûr de ce dont on ne l'est pas.

Alors ?

Je le redis, pour ne pas transformer un constat rigoureux en accusation qu'il ne mérite pas : rien, dans les éléments consultés pour faire mes constats, ne permet d'affirmer que cette opération a été mal exécutée, ni qu'elle dissimule une malversation. Le Fonds Monétaire International, qui a examiné les finances mauritaniennes en janvier 2026, juge la dette du pays soutenable et sa trajectoire orientée à la baisse - un jugement qui n'a rien signalé d'anormal sur ce point précis. Si cette opération a été correctement exécutée et correctement valorisée, elle constitue un allègement réel et bienvenu du bilan de l'État.

Mais un allègement de dette qui représente 2,6 % du PIB, exécuté par convention entre le ministère des Finances et la banque centrale, ne devrait pas avoir besoin que en tant qu'analyste, cela soit moi-même qui le révèle au citoyen mauritanien en croisant quatre documents distincts, pour que ses grandes lignes deviennent lisibles.

 Aucune trace, dans le corpus consulté, d'un débat à l'Assemblée Nationale, d'un avis de la Cour des Comptes ou d'une communication publique dédiée à la mesure de l'opération. Le jour où une opération de cette nature se dénouera moins bien - une valorisation qui se révèle exagérée, un actif qui perd de sa valeur, un montage qui s'avère plus coûteux que prévu - le pays découvrira alors qu'il ne s'est doté d'aucun canal pour la surveiller à temps. C'est précisément quand une opération semble aller bien qu'il faut exiger qu'elle soit racontée en entier. La Mauritanie ne l'a pas fait pour celle-ci. Et c'est fort répréhensible, pour  le présent et pour le futur.

Pr ELY Mustapha

dimanche 9 août 2026

Mauritanie DPBMT - 2027-2029 : un budget qui ne sait plus compter son propre déficit . Pr ELY Mustapha

Trois valeurs pour un même solde, des recettes gazières multipliées par quatre, et un silence total sur un chômage qui grimpe

Lorsque, dans l'immensité des océans, le sextant du capitaine au long cours est mal gradué, tous ses repères sont faux et quelle que soit la ligne d'horizon sur laquelle il le pointera, il n'arrivera jamais à bon port.


Le Document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme (DPBMT) 2027-2029 n'est pas un texte anodin. Approuvé en Conseil des Ministres le 1er juillet 2026, il constitue, selon ses propres termes, « l'instrument de référence de la programmation pluriannuelle des finances publiques » de la Mauritanie - celui qui doit articuler les priorités de développement du pays, ses contraintes macroéconomiques et la soutenabilité de sa dette pour les trois prochaines années. C'est sur la foi de ce document que seront calibrées les lois de finances 2027, 2028 et 2029. L'examen du contenu du document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme confronté aux données les plus récentes du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et de la Banque Centrale de Mauritanie aboutit un constat véritablement critique. En effet, ce document ne s'accorde pas toujours avec lui-même, et sur les points où il devrait le plus rassurer le lecteur soit la fiabilité de son indicateur de risque numéro un, la réalité de l'impact social de la dépense publique,  il est d'un silence alarmant.

Un déficit budgétaire à trois visages

Prenons l'indicateur le plus cité de tout document budgétaire : le solde global de l'État.

Pour l'année 2023, le DPBMT en donne, selon la page qu'on lit, deux valeurs différentes. Le texte de la section consacrée à l'évolution des finances publiques affirme que ce solde s'est établi à (10,64) milliards d'ouguiya. Trois tableaux plus loin (et deux graphiques avec lui)  le même solde, pour la même année, est chiffré à (9,29) milliards. Ce n'est pas un simple arrondi : l'écart est de 1,35 milliard d'ouguiyas, soit près de 15 % de la valeur elle-même. Et l'opération arithmétique est sans appel. La phrase qui suit immédiatement le chiffre erroné - « soit une réduction du déficit de 7,86 milliards d'ouguiya en seulement deux ans », ne fonctionne mathématiquement qu'avec le chiffre de (9,29), pas avec celui de (10,64) cité juste avant elle dans la même phrase.

Mieux : j'ai pu reconstituer précisément l'origine de l'erreur. Le chiffre de (10,64) résulte de la combinaison d'un tableau de recettes totales erroné et d'un tableau de dépenses totales qui, lui aussi, contredit un troisième tableau du même document. Le lecteur - un député, un journaliste, un partenaire technique et financier - qui cite le chiffre mis en avant dans le texte reprendra, sans le savoir, une valeur mathématiquement invalidée par le document qui la contient.

Un « tournant historique » quatre fois surestimé

Le DPBMT présente l'entrée en production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim comme rien de moins qu'un «tournant historique pour l'économie nationale » - l'expression est répétée deux fois sur la même page - en s'appuyant sur un chiffre : des recettes gazières 2025 estimées à 7,4 milliards d'ouguiyas. C'est un montant impressionnant, qui mérite d'être souligné comme le symbole d'un pays entrant dans l'ère du gaz. Sauf que la propre section budgétaire détaillée du document, celle qui décompose les recettes catégorie par catégorie, chiffre les «recettes pétrolières et gazières » de cette même année 2025 à 1,73 milliard d'ouguiyas. Quatre fois moins. Le document ne fournit aucune explication à cet écart de 5,67 milliards d'ouguiyas : rien n'indique si le premier chiffre inclut des flux logés dans un fonds séparé, non reversés au budget de l'État, ou s'il s'agit simplement d'une confusion de rédaction. Le chiffre le plus flatteur de tout le résumé exécutif du document - celui qui doit convaincre de l'entrée de la Mauritanie dans une nouvelle ère économique - est un chiffre que sa propre annexe technique ne permet pas de retrouver!

Un déficit calé, au dixième de point près, sur son propre plafond

Le DPBMT introduit une nouveauté bienvenue : une règle budgétaire qui plafonne le déficit primaire hors ressources extractives à 3,5 % du PIB à partir de 2027, pour protéger les finances publiques de la volatilité du gaz et des mines. Sur le papier, c'est une bonne nouvelle. Mais un examen attentif de la trajectoire annoncée révèle une coïncidence troublante : ce déficit, rapporté au PIB, s'établit à très exactement -3,50 % en 2027, -3,50 % en 2028, et -3,50 % en 2029. Trois années de suite, au dixième de point près, pile sur le plafond réglementaire - alors même que le reste du cadrage macroéconomique (croissance, inflation, cours des matières premières) varie sensiblement d'une année sur l'autre. Une prévision authentiquement indépendante, construite recette par recette et dépense par dépense, atterrit rarement trois fois de suite sur la cible exacte qu'elle est censée respecter. Ce n'est pas un détail technique : le Fonds Monétaire International, dans l'analyse de soutenabilité de la dette qui accompagne sa dernière revue du programme mauritanien, identifie précisément ce déficit primaire non extractif comme « le risque le plus important » pesant sur la trajectoire de la dette publique du pays - plus important qu'un choc pétrolier ou qu'une catastrophe climatique. Sur l'indicateur que le principal bailleur du pays désigne comme le risque numéro un, le DPBMT qui doit présenter la transparence la plus totale sur sa méthode de calcul, ne le fait pas.

Le silence le plus grave : pas un mot sur l'emploi, pas un chiffre sur la pauvreté

C'est, à mes yeux, d'analyste mais aussi de citoyen mauritanien averti de la situation socio-économique du  pays  le constat le plus sérieux à relever. Le DPBMT invoque à répétition l'objectif d'« amélioration des conditions de vie des populations », le renforcement de « l'emploi », une trajectoire de « croissance inclusive » portée par la Stratégie de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée. Pas une seule fois, sur 60 pages, il ne présente un indicateur de chômage ou de pauvreté! Or ces indicateurs existent, et ils sont publiés par une autre institution publique mauritanienne : la Banque Centrale elle-même, dans son rapport annuel 2025 mentionne une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes de 22,17 %, des femmes de 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. La Banque mondiale, de son côté, chiffre la pauvreté nationale à 34,3 % en 2023, en hausse depuis 31,8 % en 2019, et rappelle que la croissance mauritanienne des vingt dernières années (3,5 % en moyenne par an) reste très inférieure à l'objectif que le pays s'est lui-même fixé dans sa propre stratégie nationale : 7,5 % par an. Même le scénario le plus favorable de ce DPBMT (4,6 % de croissance moyenne sur 2026-2029) n'approche pas cette cible.

Un document qui détaille sur plus de trente pages la répartition ministère par ministère de chaque milliard d'ouguiyas d'investissement public, mais qui ne consacre pas une ligne à mesurer si cet investissement améliore l'emploi ou réduit la pauvreté, ne peut pas revendiquer la « croissance inclusive » comme boussole sans en apporter la moindre preuve chiffrée.

Un optimisme à géométrie variable face aux bailleurs

Sur la croissance 2026, le DPBMT retient une hypothèse de +5,5 %, contre +4,4 % pour la Banque mondiale - un point d'écart qui n'est pas déraisonnable en soi, mais qui place le gouvernement dans le camp le plus optimiste. Sur l'excédent budgétaire attendu dès 2027, l'écart devient spectaculaire : +1,22 % du PIB pour le DPBMT, contre +0,4 % seulement pour la Banque mondiale - un optimisme presque trois fois supérieur à celui de l'institution internationale la plus régulièrement citée sur l'économie mauritanienne.

En définitive que retenir de notre analyse…

A côté des défaillances constatées, ce DPBMT présente des points positifs: tout n'est pas à charge. La trajectoire de réduction du déficit budgétaire global sur 2023-2025 est globalement corroborée par la Banque Centrale elle-même. La montée en puissance du gaz de Grand Tortue Ahmeyim, sur laquelle repose une large part du scénario de croissance, n'est pas démentie par les données de production disponibles à mi-2026, qui la décrivent comme conforme aux prévisions.

Ce n'est donc pas un document fabriqué de toutes pièces, ni une manipulation délibérée des chiffres, toutefois, un instrument appelé à guider les choix budgétaires de la Mauritanie jusqu'en 2029, qui affiche trois valeurs différentes pour son propre déficit, qui met en avant un chiffre-symbole quatre fois supérieur à ce que ses propres tableaux détaillent, dont l'indicateur de risque le plus surveillé par le FMI atterrit avec une précision suspecte sur son propre plafond réglementaire, et qui reste muet sur l'emploi et la pauvreté (alors que les chiffres officiels les plus récents montrent une dégradation), cet instrument-là ne peut pas prétendre au niveau de la  rigueur qu'exige une programmation budgétaire pluriannuelle.

Tout comme je le souligne dans mes analyses des finances publiques mauritaniennes, dont celle-ci, mon objectif est que l'Assemblée nationale, la Cour des comptes et les partenaires techniques et financiers du pays puissent disposer d'une liste précise de ces incohérences. Il leur revient de les faire lever avant que ce cadrage ne serve, sans correction, de fondement aux trois prochaines lois de finances… et porter misère à la trajectoire de développement du pays, comme le ferait le sextant mal gradué d'un capitaine au long cours.


Pr ELY Mustapha

 

vendredi 7 août 2026

Innocent par décret : la Mauritanie découvre une nouvelle preuve judiciaire. Pr ELY Mustapha

Ceci est un Petit traité de logique appliquée, à l'usage des observateurs perplexes. Ou du bon usage du syllogisme aristotélicien en terre d'aberration.

Un syllogisme est un raisonnement logique et déductif, notamment en droit, qui permet de déduire une conclusion incontestable à partir de deux propositions de départ appelées prémisses.

Le président Mohamed Ould Ghazouani a signé la semaine dernière un décret nommant l'ancien ministre Taleb Ould Sid Ahmed conseiller à la présidence. Cette nomination intervient peu après la conclusion de la procédure judiciaire engagée contre lui, suite au rapport de la Cour des comptes. L'intéressé avait été démis de ses fonctions de directeur général du port de la Baie du Repos de Nouadhibou l'an dernier, après que son nom fut apparu dans l'affaire déférée au parquet. Les personnes impliquées ont depuis été libérées - certaines sur ordre du parquet, d'autres après avoir été présentées au juge d'instruction - et plusieurs d'entre elles ont, comme lui, été nommées à des postes ces derniers mois.

Une lecture naïve y verrait une affaire banale. C'est ne rien comprendre à la rigueur philosophique du dossier. Reprenons donc calmement, en bons disciples d'Aristote, ce que l'État mauritanien vient de nous démontrer.

Syllogisme n°1 - De l'innocence par la fonction

Prémisse majeure : Un État de droit ne saurait faire entrer à la présidence un criminel.

Prémisse mineure : Taleb Ould Sid Ahmed vient de recevoir les clés de la présidence.

Conclusion : Taleb Ould Sid Ahmed n'est donc pas un criminel.

CQFD. Il faut saluer l'élégance du procédé : nul besoin d'un non-lieu motivé, d'un jugement d'acquittement ou d'une quelconque relaxe en bonne et due forme. Le décret présidentiel, en Mauritanie, fait office de certificat de vertu. On se demande même pourquoi la Cour des comptes s'embête encore à produire des rapports, quand un simple parapheur ferait tout aussi bien l'affaire …et beaucoup plus vite.

Syllogisme n°2 - De la faute de l'accusateur

Prémisse majeure : Si un homme innocent est démis, humilié et traîné devant un juge d'instruction, alors celui qui l'a démis, humilié et traîné a commis une faute grave.

Prémisse mineure : Le syllogisme n°1 a établi que Taleb Ould Sid Ahmed est innocent.

Conclusion : L'État qui l'a démis, humilié et traîné devant la justice a donc commis une faute grave.

Mais quel est cet État qui a démis, humilié et traîné Taleb Ould Sid Ahmed devant la justice ? Un rapide coup d'œil suffit : c'est le même État qui, aujourd'hui, le nomme conseiller. Nous voilà donc en présence d'un coupable qui vient de se blanchir lui-même en réparant, par décret, le tort qu'il s'était lui-même infligé. Kafka aurait signé des deux mains, mais aurait sans doute jugé l'intrigue un peu trop optimiste pour être crédible.

Syllogisme n°3 - Du théorème de la contradiction contrariée

Voici l'endroit précis où la belle mécanique se grippe, et où l'on découvre que la Mauritanie vient d'inventer une troisième valeur de vérité entre le vrai et le faux.

Prémisse majeure : Si la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed, alors l'accusation initiale - rapport de la Cour des comptes, révocation, transmission au parquet - était infondée.

Prémisse mineure : Or une accusation infondée, portée avec un tel arsenal (Cour des comptes, révocation, parquet, juge d'instruction), ne peut être que le fruit d'une institution défaillante ou d'une volonté délibérée de nuire.

Conclusion : Donc, soit la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed et accable la Cour des comptes et le parquet, soit elle contrarie et disqualifie la preuve même de cette innocence en la faisant reposer non sur un jugement, mais sur une faveur.

Autrement dit : plus le décret proclame haut et fort l'innocence de l'intéressé, plus il affaiblit la valeur de cette innocence, puisqu'une innocence qui se prouve par une nomination plutôt que par un jugement n'est jamais qu'une innocence... nommée. On appelait cela autrefois un cercle vicieux ; à Nouakchott, on appelle cela une carrière.

Syllogisme n°4 - De la généralisation statistique

Prémisse majeure : Un cas isolé peut être un hasard.

Prémisse mineure : Plusieurs personnes déférées au parquet dans la même affaire ont, elles aussi, été libérées puis nommées à des postes ces derniers mois.

Conclusion : Il ne s'agit donc plus d'un hasard, mais d'une méthode.

La Mauritanie ne juge plus les hommes : elle les recycle. Le circuit est même devenu si fluide qu'on pourrait presque le représenter en organigramme officiel : rapport de la Cour des comptes égal révocation égal parquet égal libération et…égale nomination. Un "cursus honorum" version Nouadhibou, où le déshonneur n'est plus une sortie de route mais une étape obligatoire, presque un stage de perfectionnement avant la promotion.

Syllogisme n°5:  Péripétie - Le dénouement syllogistique

Et pourtant. Au moment même où l'on croyait le dossier refermé sur cette impasse logique, un dernier syllogisme s'impose - que la démonstration elle-même a fini par produire sans le vouloir, comme ces intrigues classiques où la vérité surgit précisément de ce qui devait la dissimuler.

Prémisse majeure : Un système qui accuse et absout un même homme sans jamais le faire juger ne prouve, en réalité, jamais sa culpabilité.

Prémisse mineure : C'est très exactement ce que les quatre démonstrations précédentes viennent d'établir au sujet de Taleb Ould Sid Ahmed.

 Conclusion : La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'a donc, à ce jour, strictement jamais été prouvée.

Or le droit, y compris dans les régimes qui l'ignorent le plus superbement, connaît un principe que même Nouakchott n'a pas encore osé abroger par décret : nul n'est coupable tant que sa culpabilité n'est pas établie. Faute de quoi, c'est l'innocence qui doit prévaloir.

Prémisse majeure : Tout homme dont la culpabilité n'est pas prouvée doit être présumé innocent.

Prémisse mineure : La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'est pas prouvée.

Conclusion : Taleb Ould Sid Ahmed est donc innocent.

Voici la péripétie : cet article, qui s'ouvrait sur un décret prétendant fabriquer de l'innocence, s'achève en lui donnant raison - mais pour la mauvaise raison. Taleb Ould Sid Ahmed est innocent, non pas parce que la présidence l'a nommé, non pas parce que le parquet l'a libéré, mais parce que le système, à force de se contredire, a fini par s'interdire à lui-même de prouver quoi que ce soit contre lui.

Son innocence n'est donc pas un verdict : c'est ce qui reste quand une institution a définitivement renoncé à en rendre un.

Dégageons un Théorème général "De l'inconstance élevée en système"

Il ressort de ces cinq démonstrations une vérité que la logique formelle elle-même peine à contenir : dans ce système, la culpabilité et l'innocence ne s'excluent plus, elles se financent mutuellement.

Un homme accusé prouve, en étant nommé, qu'il était innocent ; mais le fait qu'on l'ait nommé plutôt que jugé prouve que cette innocence n'a jamais été établie. Il est donc, au choix, la victime d'une persécution grave ou le bénéficiaire d'une clémence suspecte - et l'État, égal à lui-même, refuse obstinément de choisir, pour la simple raison qu'aucune des deux hypothèses ne lui coûte quoi que ce soit.

C'est là, précisément, l'inconstance du régime : non pas qu'il se trompe, mais qu'il a cessé… d'avoir besoin d'avoir raison.

La Cour des comptes accuse quand il faut donner des gages de rigueur ; le décret absout quand il faut donner des gages de loyauté. Entre les deux, aucun tribunal n'a la charge de trancher - la présidence s'en charge elle-même, avec un aplomb qui ferait pâlir un certain préfet lequel, au moins, se lavait les mains après et non avant.

On attend donc avec une impatience, toute philosophique, le prochain rapport de la Cour des comptes que le pouvoir à transformé en registre officiel des prochaines nominations.

 Si l'histoire récente est un guide fiable alors le rapport de la Cour des comptes n'est plus une mise en cause… de qui que ce soit pour une délinquance… quelconque , mais un simple préavis de nomination…de quiconque, dans un Etat au droit devenu… quelconque.

Ce qui est certain c'est que la "nouvelle preuve judiciaire" (du Palais gris), dite "innocent par décret", fera jurisprudence dans le mauvais "esprit des lois".

Pr ELY Mustapha

Rapport sur les Opérations Financières de l'État 2025 : Erreurs manifestes, milliards invisibles et « croissance inclusive » démentie par la Banque Centrale elle-même. Pr ELY Mustapha

 

Notre analyse du Rapport sur les Opérations Financières de l'État pour l'année 2025, publié par le Ministère de l'Économie et des Finances à l'attention de l'Assemblée nationale, révèle dix incohérences chiffrées et rédactionnelles, et surtout un décalage frappant entre le discours officiel de « résilience » et de « croissance inclusive » et les données publiées par le Fonds Monétaire International, la Banque mondiale... et la propre Banque Centrale de Mauritanie.

Un document de 38 pages, destiné aux représentants de la nation, qui se contredit lui-même sur des montants atteignant plusieurs milliards d'ouguiya, qui passe sous silence son pire indicateur, et qui célèbre une « croissance inclusive » que les statistiques de chômage de la Banque Centrale de Mauritanie contredisent frontalement quelques mois plus tard : c'est le constat alarmant que je fais et qui se dégage de l'examen ligne à ligne du rapport 2025 sur les Opérations Financières de l'État.

Un investissement extérieur qui change de valeur selon la page qu'on lit

Premier signal d'alarme : le rapport donne deux chiffres différents pour le même indicateur. Dans le tableau central du document, les « dépenses d'investissement sur financement extérieur » s'élèvent à 9,32 milliards d'ouguiyas. Quelques pages plus loin, la même expression désigne un montant de 12,92 milliards - soit 39 % de plus - sur lequel s'appuie toute la présentation sectorielle (agriculture, énergie, santé, éducation…) mise en avant dans le corps du rapport. L'écart de 3,6 milliards d'ouguiyas n'est expliqué que dans une note de bas de page technique, jamais rappelée au moment où le chiffre le plus flatteur est cité et recité. Un parlementaire, un bailleur de fonds ou un journaliste pressé retiendra le chiffre le plus haut - sans savoir qu'il ne correspond pas au même périmètre budgétaire.

2,24 milliards d'ouguiyas de dépenses invisibles

Le rapport annonce que les « Dépenses courantes » de l'État ont atteint 63,89 milliards d'ouguiyas en 2025. Mais le graphique et le texte censés justifier ce total ne détaillent que cinq postes, dont la somme ne dépasse pas 61,64 milliards. Il manque 2,24 milliards d'ouguiyas, soit une ligne baptisée « Réserves communes », qui n'apparaît nulle part dans le commentaire du rapport et que seul un lecteur assez tenace (et certainement pas un député)  pour éplucher l'annexe technique de la page 34 peut découvrir. Une dépense publique équivalente à plus de trois fois le budget de l'éducation financé sur ressources extérieures, purement et simplement absente du récit officiel.

Le pire chiffre du rapport, passé sous silence

Plus troublant encore : les « Recettes en capital » de l'État (essentiellement les cessions de terrains ) se sont effondrées de 1,43 à 0,15 milliard d'ouguiyas en un an, soit une chute de 89,5 %, l'État n'ayant exécuté que 0,48 % de l'objectif qu'il s'était lui-même fixé. C'est, de très loin, le pire résultat de tout le document. Aucune ligne du rapport ne le mentionne, ne l'explique ni ne le commente,  alors que chaque poste en progression, lui, fait l'objet d'un paragraphe élogieux. Un rapport financier qui documente ses succès mais tait ses échecs les plus spectaculaires n'est plus un rapport d'exécution : c'est une (mauvaise) opération de communication.

Une addition qui ne tombe pas juste

Une autre anomalie : selon le tableau principal du rapport, les recettes fiscales (75,26 milliards) et les recettes non fiscales (28,85 milliards) devraient s'additionner pour former les «revenus non pétroliers hors dons » (101,48 milliards). Or leur somme donne 104,11 milliards soit 2,63 milliards de trop. Il s'avère que les recettes fiscales pétrolières sont comptées deux fois selon l'angle de lecture retenu, sans qu'aucune note ne le précise. À cela s'ajoute un renvoi automatique cassé, publié tel quel dans la table des matières officielle (« Error! Bookmark not defined. »), et une légende de graphique qui affiche l'année « 20024 »!  Des détails qui, mis bout à bout, trahissent l'absence de relecture d'un document engageant la parole de l'État devant le Parlement.

« Croissance inclusive » : le démenti vient de la Banque Centrale elle-même !

C'est à mon avis, le point le plus grave de cet audit.

Le rapport affirme que les dépenses de l'État ont été « orientées de manière stratégique vers les secteurs sociaux […] consolidant les bases d'une croissance inclusive, conformément aux engagements du Gouvernement ». Mais le rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Mauritanie qui, rappelons-le, est une institution publique de l'État mauritanien, pas une ONG étrangère, documente noir sur blanc une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes à 22,17 %, des femmes à 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. Les données de la Banque mondiale, de leur côté, montrent une pauvreté rurale passée de 38,6 % à 43,1 % entre 2020 et 2024, et une insécurité alimentaire aiguë touchant jusqu'à 600 000 personnes lors du pic de 2024. Aucun de ces chiffres n'apparaît dans le rapport budgétaire. Pire : les propres annexes du rapport révèlent que l'investissement extérieur consacré à l'éducation, la santé, l'emploi et la justice réunis (1,86 milliard d'ouguiya) pèse moins que la seule enveloppe énergétique (2,42 milliards), l'exact inverse d'un rééquilibrage social.

Une inflation présentée à la baisse alors qu'elle s'envole

Le rapport revendique une « maîtrise exemplaire » de l'inflation, ramenée à 2,5 % en 2025 contre 5 % en 2024. Le Fonds Monétaire International, dans son rapport le plus récent sur la Mauritanie, chiffre au contraire l'inflation à 4,1 % fin décembre 2025, en accélération à 7,6 % dès avril 2026, tirée par les prix alimentaires: soit l'exact inverse de la trajectoire de décrue vantée par le gouvernement. Le FMI confirme par ailleurs que la croissance de 4,0 % annoncée cache une contraction de 0,6 % du secteur extractif, celui-là même… dont le rapport ministériel célèbre le dynamisme.

Ce que cela signifie...

Un rapport financier qui ne s'additionne pas correctement en interne, qui cache sa pire performance, et dont le principal message politique, soit la « croissance inclusive » ,  est démenti par les propres statistiques de la Banque Centrale de l'État elle-même, ne peut plus prétendre au rang de document de référence pour le débat budgétaire national.

Pour un pays scruté par ses créanciers internationaux et par une population confrontée à la hausse du chômage et des prix alimentaires, la sincérité de la présentation compte autant que la sincérité des comptes eux-mêmes.

L'Assemblée nationale, à qui ce rapport est explicitement destiné, ainsi que la Cour des Comptes et l'Inspection Générale des Finances, disposent désormais d'une liste précise d'incohérences à faire lever par le Ministère de l'Économie et des Finances … avant que le prochain rapport semestriel ne reproduise les mêmes silences.

Hélas, il les reproduira puisque nous avons aussi examiné les TOFE de 2026 (TOFE de janvier à juin 2026)… et c'est encore alarmant.

….2026 encore!

L'analyse des six derniers bulletins mensuels du Tableau des Opérations Financières de l'État (TOFE), met au jour une série d'anomalies chiffrées et rédactionnelles qui, mises bout à bout, dessinent le portrait d'un outil de pilotage budgétaire sous tension.

Disons-le haut et fort : Un document censé être la boussole des finances publiques mauritaniennes ne s'additionne plus avec lui-même.

C'est le constat, aussi sec qu'inquiétant, qui ressort de l'examen des TOFE de janvier à juin 2026 : les totaux ne collent pas, une prévision budgétaire change de valeur d'un mois sur l'autre sans justification, des messages d'erreur de tableur s'affichent noir sur blanc dans un document officiel, et une rubrique entière du tableau porte, six mois durant, la mention d'un exercice qui n'est pas le bon.

Le cumul de juin qui ne s'explique pas

Le signal le plus préoccupant concerne la cohérence même de la chronique budgétaire. En théorie, le cumul des recettes affiché chaque mois doit être égal, au centime près, au cumul du mois précédent augmenté du flux du mois en cours. Dans les faits, l'écart entre ce que le calcul impose et ce que le bulletin affiche grandit mois après mois - de 0,12 à 0,19 milliard d'ouguiyas entre mars et mai - avant de bondir à 1,29 milliard d'ouguiyas en juin, soit plus de 10 % de la recette mensuelle déclarée pour ce mois. Côté dépenses, le décrochage atteint 0,94 milliard d'ouguiyas, alors que février et mai, eux, s'additionnaient parfaitement. Autrement dit : sur la même période, l'État affiche deux versions légèrement différentes de sa propre exécution budgétaire, sans qu'aucune note ne vienne l'expliquer.

Un budget qui varie de 1,2 milliard d'ouguiya sans loi de finances rectificative

Plus troublant encore : la prévision annuelle inscrite dans la loi de finances 2026 pour la ligne « Dépenses courantes » - censée rester fixe toute l'année sauf vote d'une loi de finances rectificative - passe de 68,88 à 70,08 milliards d'ouguiyas entre les bulletins de février et de mars, un glissement de 1,2 milliard qui touche à l'identique la ligne « Salaires et traitements ». Aucune loi rectificative n'est mentionnée. Pire : pendant les deux premiers mois de l'année, le total général des dépenses affiché (132,18 milliards) ne correspondait déjà pas à la somme de ses propres composantes publiées dans le même tableau - un écart de 1,2 milliard qui a été corrigé du jour au lendemain, sans un mot d'explication au lecteur. Une prévision budgétaire qui bouge silencieusement est un problème de gouvernance, pas un détail technique.

Des « #DIV/0! » dans un document engageant l'État

Autre trouvaille, plus symbolique qu'anodine : les bulletins de janvier et février 2026 laissent apparaître, dans la partie consacrée au financement bancaire de l'État, l'erreur de calcul de tableur « #DIV/0! » - la trace, restée figée dans le PDF publié, d'une division par zéro jamais nettoyée avant la mise en ligne. Qu'un tel artefact survive jusqu'à la publication officielle en dit long sur l'absence de relecture avant diffusion d'un document qui engage la parole de l'État.

Un tableau resté bloqué en 2023

Signe supplémentaire d'un outil laissé sans entretien : la rubrique « Pour mémoire », présente dans les six bulletins de 2026 sans exception, affiche des en-têtes de colonnes « Réal.2023 / LF2023 / LFR2023 » - trois années en retard sur le document qu'elle est censée accompagner. Une erreur isolée serait une coquille ; répétée à l'identique six mois de suite, elle révèle un modèle Excel jamais corrigé à la source, republié chaque mois tel quel.

Des pourcentages qui ne veulent plus rien dire

Enfin, la pratique consistant à calculer un « taux d'exécution » en pourcentage pour les lignes de solde et de financement - des grandeurs qui changent de signe selon les mois - produit des résultats devenus incompréhensibles pour le citoyen comme pour l'analyste : -158,80 % pour le solde global de janvier, -133,90 % pour le financement de juin, jusqu'à -2 581,39 % dans le bulletin de décembre 2025. Des chiffres qui, présentés sans avertissement, brouillent plus qu'ils n'éclairent la lecture de l'exécution budgétaire.

Quelle conclusion?

Les ruptures de cohérence entre cumuls, prévision budgétaire qui bouge sans base légale visible, erreurs de tableur publiées telles quelles, gabarit resté figé sur un exercice révolu - ils dessinent un signal d'alerte sur la chaîne de contrôle qualité qui précède la publication des comptes publics mensuels. Et comme je ne cesserai pas de le mentionner, pour un pays dont la trajectoire budgétaire est scrutée par les bailleurs de fonds internationaux et les agences de notation, la fiabilité formelle des documents de suivi n'est pas un enjeu cosmétique : c'est la condition de base de la confiance accordée aux chiffres eux-mêmes.

Ces anomalies relèvent certainement , telles qu'observées, d'un défaut de contrôle avant publication .Mais l'accumulation d'erreurs non corrigées ou non expliquées, mois après mois, dans un document public de référence, justifie (et on y insiste encore ) qu'une vérification approfondie soit menée par les organes de contrôle compétents - Inspection Générale des Finances ou Cour des Comptes - avec accès aux pièces comptables sous-jacentes, seule voie pour distinguer la coquille de rédaction de l'erreur de fond.

Pr ELY Mustapha



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Poésie de la douleur.