dimanche 11 octobre 2026

Sidi Salem Ould Abed est-il coupable? Une confrontation rigoureuse de sa déclaration avec le rapport de la CIEIS. Par Pr ELY Mustapha

Si dans les méandres d’un certain droit, « le silence vaut acceptation », cet adage ne vaudra pas pour celui qui a pris le parti de se défendre. C’est en cela que cet article est écrit.


Parmi tous ceux qui ont été indexés par la CIEIS, Sidi Salem Ould Abed, est le seul qui, jusque-là, s’est défendu. Et c’est donc en toute impartialité, ne connaissant la personne ni d’Ève ni d’Adam, qu’en observateur de la gouvernance publique et de la situation d’un homme public pris dans les filets de la chose publique, je me prête à l’analyse de son auto-défense, soit la confrontation rigoureuse de sa déclaration avec le rapport de la CIEIS (la Commission indépendante d’enquête sur les incendies des postes de transformation de la SOMELEC) .

Je l’avais fait, ici-même,  pour bien d’autres personnes publiques, prises dans les nasses de rapports d’organes de contrôle et d’investigation publics,  parce que si le Léviathan, cet État-monstre,  mange souvent ses enfants, leur seule protection est le glaive du droit,  non pas celui émoussé d’une justice d’alcôves,  mais celui d’un droit publiquement énoncé,   haut et fort.



Entre les constats sévères de la Commission indépendante d’enquête sur les incendies de la SOMELEC et la défense documentée de son ancien directeur général, Sidi Salem Ould Abed, une question qui me semble très importante, domine : où s’arrête la responsabilité de gestion et où commence, juridiquement, la culpabilité ?

Cet article (avec la pédagogie de l’enseignant), confronte méthodiquement, pour le grand public, les cinq griefs retenus par la CIEIS aux réponses de l’intéressé, afin de distinguer les défaillances de gouvernance susceptibles de lui être imputées des accusations pénales qui, à ce stade, ne sont pas établies.

 

Au terme de la confrontation que j’ai pu effectuer, sur tous les points , entre la déclaration de l’ancien directeur général de la SOMELEC et le rapport de la Commission indépendante d’enquête, la réponse est nuancée mais ferme :

Sidi Salem Ould Abed ne peut pas être déclaré pénalement coupable sur la base des seuls éléments actuellement disponibles. En revanche, il demeure partiellement responsable sur le plan fonctionnel et managérial, pour des manquements de gouvernance et de contrôle qui lui sont imputables en tant que directeur général et président de la CMI, sans que sa responsabilité pénale individuelle soit établie.

Ma démarche méthodologique d’analyse

Toute détermination de culpabilité exige de séparer trois questions souvent confondues dans le débat public : la responsabilité fonctionnelle (faute de gestion ou de supervision liée à l’exercice d’une fonction de direction), la responsabilité civile (obligation de réparer financièrement un dommage causé par une faute) et la responsabilité pénale (responsabilité d’une personne ayant commis une infraction prévue par la loi, dont tous les éléments doivent être prouvés). La CIEIS ( la Commission indépendante d’enquête sur les incendies des postes de transformation de la SOMELEC ),  elle-même, a posé ce cadre en précisant que ses constats sont établis « sans préjuger de la qualification judiciaire définitive relevant des autorités compétentes » et que « les manquements établis doivent être distingués de leur éventuelle contribution aux incendies, laquelle doit être démontrée séparément ».

Et j’ajouterai encore ici et plus explicitement que cette analyse respecte la présomption d’innocence. Aucune des personnes citées par la CIEIS n’a été condamnée à ce jour ; et si des qualifications pénales éventuelles, pouvaient être invoquées, elles relèvent exclusivement des autorités judiciaires compétentes.

La méthode que j’ai retenue ici est celle de la confrontation contradictoire. Et pour une lecture plus fluide et mieux comprise par le grand public, chaque reproche formulé par la CIEIS est confronté à la réponse de M. Ould Abed, puis apprécié au regard de trois critères : la cohérence interne de la déclaration, sa compatibilité avec les faits établis par le rapport, et la suffisance probatoire (le niveau de preuve nécessaire pour justifier légalement une sanction) pour fonder une sanction. Le Code pénal mauritanien consacre le principe de légalité des délits et des peines, qui interdit de retenir une culpabilité pénale sans texte et sans preuve des éléments constitutifs (les faits matériels, l’intention ou la faute éventuellement requise, et les autres conditions prévues par la loi) d’une infraction. D’autre part , chaque fois que nécessaire (comme le montrent les définitions entre parenthèses) , les notions sont définies pour les non-initiés.

 

La confrontation des cinq reproches

Reproche 1 : Absence d’études techniques préalables (APS/APD)

Ce que dit la CIEIS: le projet des trois nouvelles liaisons a été lancé sans études techniques préalables APS (avant-projet sommaire : étude initiale présentant les grandes options techniques, la faisabilité générale et une première estimation du coût) et APD (avant-projet détaillé : étude approfondie précisant la solution retenue, les plans, quantités, caractéristiques, coûts et exigences techniques), manquement imputé à l’ancien DG pour la période d’août 2024 à juin 2025.

Ce que répond M. Ould Abed : il affirme que le plan d’urgence de 100 jours a été élaboré par le ministère de l’Énergie avant sa nomination du 14 août 2024, que les études APS/APD (avant-projet sommaire et avant-projet détaillé) ne sont pas « légalement obligatoires » mais des référentiels méthodologiques (documents ou méthodes professionnels servant de cadre pour préparer et sécuriser un projet), et que le DAO (dossier d’appel d’offres : document qui fixe les règles de consultation, les exigences techniques, les conditions de participation et les critères de sélection des entreprises) de 199 pages a été émis le 11 octobre 2024, soit moins de deux mois après sa prise de fonction. Il soutient que la SOMELEC n’était qu’un « maître d’ouvrage délégué de fait, mais pas de droit » (c’est-à-dire l’entité chargée concrètement de conduire ou suivre un projet pour le compte d’une autre, sans que l’étendue exacte de cette délégation soit, selon lui, pleinement établie juridiquement).

Appréciation : cette défense est partiellement recevable mais insuffisante pour exonérer. L’APS, ou avant-projet sommaire (étude initiale qui définit les grandes options techniques, le coût approximatif et la faisabilité générale d’un ouvrage), est une étude initiale qui définit les grandes options techniques, le coût approximatif et la faisabilité générale d’un ouvrage. L’APD, ou avant-projet détaillé (étude qui précise la solution retenue par des plans, caractéristiques, quantités, coûts et exigences techniques), approfondit ensuite la solution retenue : caractéristiques précises, plans, quantités, coûts et exigences techniques permettant notamment de préparer un marché public. Ces études ne sont pas de simples formalités : elles réduisent les risques de mauvaise conception, de surcoût et de non-conformité (écart entre ce qui est livré ou réalisé et ce qui était exigé par les normes, les études ou le contrat).

Il est exact que le rapport reconnaît une convention de maîtrise d’ouvrage déléguée (contrat par lequel le maître d’ouvrage confie à une autre entité une partie des tâches de préparation, de suivi ou de réalisation d’un projet) entre le MEP (ministère de l’Énergie et du Pétrole) et la SOMELEC, ce qui corrobore partiellement sa thèse d’un projet initié au niveau ministériel. La maîtrise d’ouvrage désigne l’entité qui décide de réaliser l’ouvrage, en définit les besoins, finance ou supervise le projet ; la maîtrise d’ouvrage déléguée consiste à confier, par convention, une partie de ces tâches à une autre entité. Ici, le MEP (ministère de l’Énergie et du Pétrole) est l’administration chargée du secteur de l’énergie, tandis que la SOMELEC intervient comme maître d’ouvrage délégué et exploitant du réseau (l’entité responsable de l’exploitation quotidienne, de la maintenance et de la continuité du service électrique).

Toutefois, l’argument selon lequel les APS/APD ne seraient pas « légalement obligatoires » est techniquement fragile : même si aucun texte ne les rend expressément obligatoires, leur absence dans un projet d’infrastructure stratégique de cette envergure constitue un manquement aux standards professionnels du secteur (règles de bonne pratique technique et de prudence habituellement attendues des professionnels), que la CIEIS qualifie de dysfonctionnement (c’est-à-dire plus concrètement, une défaillance dans l’organisation, la procédure, le contrôle ou le fonctionnement normal d’un service).

Surtout, le fait que le DAO ait été émis deux mois après sa nomination ne l’exonère pas : le DAO, ou dossier d’appel d’offres, par sa nature de document qui définit l’objet du marché, les exigences techniques, les conditions de candidature, les règles d’évaluation et les obligations du futur titulaire, est, par excellence, le document qui fixe les règles de la consultation, les exigences techniques et les critères de sélection des entreprises. En tant que DG et président de la CMI (Commission des marchés compétente au sein de l’autorité contractante, chargée d’examiner les évaluations des offres et les propositions d’attribution), il avait la responsabilité de vérifier la solidité du dossier avant de le faire instruire. La CMI (Commission des marchés) est la commission compétente en matière de marchés publics au sein de l’autorité contractante (organisme public ou entreprise publique qui lance et attribue le marché) ; elle examine notamment les évaluations et les propositions d’attribution (proposition de retenir une entreprise comme titulaire du marché).

 

Donc :  responsabilité fonctionnelle partielle confirmée, culpabilité pénale non établie.

 

Reproche 2 : Dispositif de contrôle insuffisant avant mobilisation de l’ingénieur-conseil

 

 Ce que dit la CIEIS : dispositif de contrôle insuffisant avant la mobilisation de l’ingénieur-conseil.

Ce que répond M. Ould Abed : il invoque une lettre adressée très tôt au ministre pour demander le recrutement d’un ingénieur de contrôle et de suivi, recruté « plusieurs mois plus tard » en raison de difficultés de financement.

Appréciation : cette défense est la plus solide de sa déclaration. L’ingénieur-conseil est un prestataire spécialisé chargé, selon les termes de son marché, de contrôler les études et les travaux, d’examiner les documents techniques, de signaler les non-conformités et de vérifier les conditions de mise en service. Sa mobilisation désigne son entrée effective en fonction sur le projet.

Si la lettre est authentique et datée comme il l’affirme, elle démontre une démarche proactive de sa part pour combler une lacune structurelle, ce qui atténue sensiblement sa responsabilité personnelle. La CIEIS ne semble pas avoir pris en compte cet élément dans son appréciation, ce qui constitue un point de déséquilibre dans son rapport.

Donc : responsabilité fortement atténuée sur ce point, défense crédible.

 

Reproche 3 : Décisions d’attribution injustifiées

Ce que dit la CIEIS : décisions d’attribution injustifiées, dans un contexte où la sous-commission d’analyse a proposé l’attribution à CTM, soumissionnaire non qualifié, et où la CMI a approuvé ce rapport malgré cette non-qualification.

Ce que répond M. Ould Abed : il détaille toute la chronologie de la procédure ( DAO du 11 octobre 2024, ouverture des offres le 6 décembre, approbation CMI le 7 janvier 2025, attribution définitive le 27 janvier) ,et affirme que tous les procès-verbaux sont disponibles et publiés. Il soutient que le rapport n’a fait «aucune observation sur la procédure de passation scrupuleusement conforme au code ».

Appréciation : c’est ici que la confrontation est la plus tendue. La procédure de passation est l’ensemble des étapes par lesquelles une entité publique choisit un prestataire : préparation du dossier, publication ou consultation, dépôt et ouverture des offres, évaluation, décision d’attribution et signature du marché. Un procès-verbal est un document officiel qui consigne les décisions, débats et résultats d’une réunion ou d’une procédure.

La CIEIS ne conteste pas la régularité formelle de la procédure ( c’est-à-dire le respect apparent des étapes, délais et documents requis),  elle relève un problème de fond : l’attribution à un soumissionnaire non qualifié. Un soumissionnaire est une entreprise qui dépose une offre pour obtenir un marché ; sa qualification dépend de critères définis dans le DAO, tels que l’expérience, les références techniques, les capacités financières, les équipements et les ressources humaines.

La réponse de M. Ould Abed est habile mais élusive sur le fond : il démontre que les étapes formelles ont été respectées, mais ne répond pas directement à la question de savoir pourquoi un soumissionnaire non qualifié a été retenu. En tant que président de la CMI, il porte une responsabilité qui est cependant collégiale,  dans cette décision, même si le rapport n’établit pas qu’il ait personnellement favorisé CTM ou agi avec intention frauduleuse. Une responsabilité collégiale signifie que la décision a été prise par un organe composé de plusieurs membres ; elle n’exclut pas l’examen du rôle propre de chacun, notamment du président.

 

Donc : responsabilité collégiale avérée, culpabilité pénale individuelle non établie. Chaque bon juriste sait que la régularité formelle ne couvre pas un vice de fond.

 

Reproche 4 : Non-objection au changement de fabricant sans conditions suffisantes

 

Ce que dit la CIEIS : non-objection au changement de fabricant sans conditions suffisantes pour garantir la conformité du câble proposé, en violation des obligations contractuelles.

Ce que répond M. Ould Abed : il invoque sa lettre n° 001347 du 14 avril 2025 adressée à CTM Bat, dans laquelle il aurait posé des conditions claires au changement, et affirme qu’à la date de son départ le 24 juin 2025, la CMI n’avait « ni reçu de réponses aux conditions inscrites ni donné son approbation » pour ce changement.

Appréciation : c’est le point le plus important de la confrontation, et la défense de M. Ould Abed y est substantiellement forte. La non-objection signifie qu’une autorité ne s’oppose pas à une modification sollicitée, généralement sous réserve du respect de conditions techniques, administratives ou financières. Elle ne doit pas être confondue avec une approbation définitive lorsque la procédure impose encore une décision ultérieure ou la production de justificatifs.

Si la lettre 001347 pose effectivement des conditions explicites ( essais de type, caractéristiques du câble, équivalence ) et si aucune approbation CMI n’a été donnée avant son départ, alors le reproche de « non-objection » formulé par la CIEIS est partiellement inexact dans sa formulation : il y a bien eu objection conditionnelle, pas une approbation tacite. Le lecteur doit savoir que « les essais de type » sont des essais complets, généralement réalisés sur un modèle représentatif de câble ou d’accessoire, destinés à vérifier qu’il satisfait aux normes techniques prévues. Ils se distinguent des essais de routine, effectués de manière répétée sur les produits fabriqués. Savoir aussi « l’équivalence « signifie que le matériel de remplacement doit présenter des caractéristiques techniques, de sécurité, de qualité et de performance au moins comparables à celles du matériel prévu au marché.

La CIEIS elle-même reconnaît ailleurs que le changement n’a de valeur juridique qu’après un avenant autorisé par la CMI , ce que M. Ould Abed souligne à juste titre. Un avenant est, notons-le, un acte écrit qui modifie un contrat public en cours d’exécution ; il peut notamment porter sur les spécifications techniques, les délais, les prix ou les quantités, dans les limites du droit applicable.

Toutefois, la nuance subsiste : poser des conditions ne suffit pas si celles-ci n’ont pas été suivies d’effet et si le changement s’est opéré malgré tout sans blocage formel de sa part.

 

Donc : La défense largement recevable, responsabilité fortement atténuée, mais non totalement exonérée - la question de savoir si ses conditions ont été suffisamment contraignantes reste ouverte.

 

Reproche 5 : Autorisation d’une mission d’essais en usine avant les essais de type

 

Ce que dit la CIEIS : autorisation d’une mission pour des essais en usine avant que la condition des essais de type ne soit remplie.

Ce que répond M. Ould Abed : il affirme que les missions sont affectées au directeur général adjoint, qu’il serait « saugrenu » d’effectuer une mission sans objectifs clairs, et reproche à la CIEIS de ne pas avoir cité les membres de la mission, leurs objectifs, la date ni le lieu.

Appréciation : cette défense est faible et évasive. Une mission d’essais en usine consiste à envoyer des représentants du maître d’ouvrage, de l’exploitant ou de l’ingénieur-conseil chez le fabricant pour assister à des tests et contrôler la conformité des équipements avant livraison. Elle peut être utile, mais, évidemment (comme le comprendrait le commun des mortels) , ne remplace pas nécessairement les essais de type exigés préalablement par le contrat.

Le fait que la mission ait été confiée au DG adjoint ne l’exonère pas : en tant que DG, il reste responsable de la supervision générale et de la cohérence des décisions prises en son nom. Surtout, son argument selon lequel la CIEIS n’aurait pas cité les membres de la mission est une critique de forme qui ne répond pas au fond : la question est de savoir si une mission d’essais en usine a été autorisée avant que le préalable des essais de type ne soit satisfait, ce que le rapport affirme sans être contredit sur ce point précis.

 

Donc :  responsabilité fonctionnelle maintenue, défense insuffisante.

 

Mon appréciation globale de la crédibilité de la déclaration d'Ould Abed

 

La déclaration de M. Ould Abed se distingue par sa précision documentaire ( dates, numéros de lettres, chronologie complète)  et par l’absence de dénégation globale : il reconnaît implicitement une part de responsabilité (« sans vouloir me dérober de toute responsabilité dûment établie ») tout en contestant la formulation et la portée des reproches.

Cette posture est celle d’un dirigeant qui se défend sans se victimiser, ce qui renforce sa crédibilité générale.

Toutefois, à mes yeux, deux faiblesses subsistent : d’une part, il ne répond jamais directement à la question de savoir pourquoi un soumissionnaire non qualifié a été retenu sous sa présidence de CMI ; d’autre part, il ne produit pas (notamment dans la déclaration elle-même),  la preuve que ses conditions posées dans la lettre 001347 aient été suffisamment contraignantes pour bloquer effectivement le changement de câble.

 

Qualification juridique : coupable de quoi, exactement ?

 

Responsabilité pénale : non établie

 

Sur la base des seuls éléments disponibles (rapport CIEIS et déclaration), je pourrai dire qu’aucune infraction pénale n’est établie contre Sidi Salem Ould Abed.

Le rapport ne relève ni de corruption, ni de détournement, ni de faux personnel, ni de complicité avérée. Actes que je définie pour le lecteur : la corruption désigne, de manière générale, le fait de solliciter, accepter ou offrir un avantage indu pour obtenir un acte ou une décision ; le détournement renvoie à l’appropriation ou à l’usage irrégulier de fonds ou biens confiés en raison d’une fonction ; le faux suppose l’altération frauduleuse de la vérité dans un écrit ou un document ; la complicité implique une participation consciente à l’infraction commise par autrui.

La CIEIS elle-même précise que le mécanisme initial des incendies n’a pas été déterminé avec certitude et qu’aucune action volontaire n’est établie. Or tout juriste sait que le lien causal direct est la relation démontrée entre un comportement précis et le dommage : il faut établir que l’acte ou l’omission reproché a causé ou contribué de manière juridiquement pertinente au sinistre. D’autre part, le principe de légalité et la présomption d’innocence interdisent de conclure à une culpabilité pénale sans preuve des éléments constitutifs d’une infraction précise. La présomption d’innocence signifie qu’une personne doit être considérée comme non coupable tant qu’une juridiction compétente ne l’a pas définitivement condamnée.

 

Responsabilité disciplinaire : partielle et nuancée

Une responsabilité disciplinaire peut être envisagée pour les manquements de gouvernance ( absence d’APS/APD, contrôle insuffisant, attribution contestée),  mais elle doit être proportionnée et atténuée par les éléments de défense crédibles : lettre au ministre, conditions posées à CTM, absence d’approbation du CMI avant son départ. La responsabilité disciplinaire e définit, comme le non-respect des obligations professionnelles ou statutaires d’un agent ou dirigeant ; elle est distincte d’une condamnation pénale.

Une sanction disciplinaire lourde - révocation, mise à la retraite d’office (si le défendeur était en fonction) - ne serait pas justifiée en l’état ; une mesure de rappel à l’ordre, de blâme ou d’avertissement serait plus proportionnée. La révocation est la cessation définitive et forcée des fonctions à titre de sanction ; la mise à la retraite d’office est le départ imposé de l’agent avant qu’il ne choisisse lui-même de cesser ses fonctions ; le blâme et l’avertissement sont des sanctions moins graves, consistant en une réprobation formelle de la conduite professionnelle.

Responsabilité civile : improbable en l’état

 

Une action civile personnelle contre M. Ould Abed exigerait la preuve d’un dol ou d’une faute lourde personnelle ayant causé directement le dommage. Le dol désigne une conduite intentionnelle ou une tromperie consciente ; la faute lourde est un manquement d’une exceptionnelle gravité, révélant une négligence grave ou un mépris manifeste des obligations essentielles. Le rapport n’établit ni l’un ni l’autre de manière suffisante.

La responsabilité civile de la SOMELEC en tant qu’entité ( faute de service, c’est-à-dire dysfonctionnement imputable à l’organisation ou au fonctionnement du service plutôt qu’à la seule personne d’un agent )  est plus plausible que celle de l’ancien DG personnellement.

 

Ma Conclusion

 Sidi Salem Ould Abed n’est pas coupable au sens pénal du terme, sur la base des éléments actuellement disponibles.

 Le rapport de la CIEIS établit des manquements de gouvernance et de supervision qui lui sont imputables en tant que dirigeant, mais ne démontre ni intention frauduleuse, ni enrichissement personnel, ni lien causal direct entre ses actes et les incendies.

Sa déclaration, précise et documentée, réussit à démonter partiellement deux des cinq reproches ( le contrôle insuffisant et le changement de fabricant) tout en restant vulnérable sur deux autres : l’attribution au soumissionnaire non qualifié et la mission d’essais en usine.

En revanche, il lui reste une responsabilité fonctionnelle de dirigeant, ayant présidé une CMI qui a approuvé l’attribution à un soumissionnaire non qualifié, et sa défense sur ce point est plus formelle que substantielle.

En définitive, la vérité probable se situe dans un entre-deux : un dirigeant qui a hérité d’un projet mal conçu, qui a tenté de le sécuriser par des conditions contractuelles, mais qui n’a pas suffisamment bloqué les dérives - attribution contestée, essais prématurés - avant son départ.

La seule voie pour trancher définitivement est la procédure contradictoire et production et authentification des lettres invoquées - 001347 notamment,  audition des membres de la mission d’essais en usine, examen des procès-verbaux de la CMI, et expertise indépendante sur la question décisive, pour   savoir si les conditions posées par M. Ould Abed étaient suffisantes pour prévenir le changement de câble.

La procédure contradictoire garantira que chaque personne concernée peut connaître les griefs, accéder aux éléments utiles, répondre aux accusations et présenter sa défense. L’authentification consistera à vérifier l’origine, l’intégrité et la date d’effet d’un document. Enfin, l’expertise indépendante sera une analyse menée par un spécialiste qui ne doit avoir aucun intérêt dans le différend.

Tant que cette vérification n’est pas faite, toute affirmation de culpabilité serait prématurée et juridiquement infondée.

Pr ELY Mustapha

 

vendredi 9 octobre 2026

Démission de Ould Ndjay : après les fusibles électriques, le fusible politique . Pr ELY Mustapha

À Nouakchott, les fusibles électriques n’ont pas joué leur rôle. Les protections n’ont pas interrompu le circuit, les interrupteurs n’ont pas arrêté l’emballement : le feu a pris dans les installations de la SOMELEC, plongeant des quartiers dans le noir.

En politique, en revanche, un fusible vient de sauter. Au lendemain de la publication du rapport sur les incendies, le Premier ministre El Moctar Ould Ndjay a présenté la démission de son gouvernement. Le courant n’a pas été coupé à temps dans les centrales; au sommet, on a coupé le circuit politique.

Quand les protections ne fonctionnent pas

Un fusible électrique est conçu pour céder lorsqu’un courant excessif menace l’installation. Il interrompt le circuit afin d’éviter que la surcharge ne provoque des dégâts plus graves. Encore faut-il que le fusible existe, qu’il soit correctement calibré et que les dispositifs de protection aient été convenablement installés et entretenus.

Dans les postes électriques de Nouakchott, les protections n’auraient pas empêché les incendies des 21 et 22 août. Le rapport d’enquête, selon les informations rendues publiques, pointe une succession de défaillances : insuffisances dans les équipements de protection, supervision technique contestée, problèmes liés aux travaux et à la mise en service, et carences dans la gestion de l’urgence. Il évoque une chaîne de responsabilités impliquant plusieurs acteurs, notamment SOMELEC, le ministère de l’Énergie et des entreprises intervenues dans le projet. Ces constats doivent encore être distingués de toute conclusion judiciaire sur la culpabilité d’une personne ou d’une entreprise.

Le résultat, lui, est tangible : le feu a pris, le réseau a été gravement perturbé et des habitants ont subi plusieurs jours de coupures. Quand les dispositifs censés arrêter la surcharge ne fonctionnent pas, ce sont les usagers qui paient la panne.

Cette fois, c’est le fusible politique qui saute

En politique, le mécanisme est différent, mais la logique de protection se ressemble. Lorsqu’une crise menace de devenir une crise de confiance, le pouvoir peut écarter une figure de premier plan pour absorber le choc et empêcher la contestation de gagner tout le système.

La démission d’Ould Ndjay, annoncée au lendemain de la publication du rapport, peut ainsi être lue comme le geste d’un fusible politique. Elle donne un visage à la sanction et répond à la pression publique. Mais elle ne démontre pas, à elle seule, que les causes de la crise seront traitées.

C’est là le paradoxe : dans les centrales, les fusibles n’ont pas sauté et le feu a pris; dans le gouvernement, le fusible a sauté pour tenter d’éviter l’incendie populaire.

Il ne s’agit pas d’affirmer sans preuve que cette démission a été organisée pour protéger des intérêts précis. Il s’agit de poser la question que la séquence impose : le départ du Premier ministre va-t-il ouvrir une enquête complète sur la chaîne des défaillances, ou servira-t-il à contenir la crise au niveau politique le plus visible?

Protéger le régime ou réparer le circuit?

Un fusible électrique qui saute peut protéger une installation. Un fusible politique qui saute peut, lui aussi, protéger le régime : il absorbe la colère, détourne l’attention et donne l’impression que le pouvoir a sanctionné la défaillance. Mais si l’on remplace seulement la pièce qui a sauté sans réparer le circuit, le risque demeure.

La démission collective du gouvernement ne répond pas encore aux questions essentielles : les marchés seront-ils examinés? Les paiements concernés seront-ils réévalués? Les défaillances techniques seront-elles corrigées? Les responsabilités administratives seront-elles établies? Les recommandations de la commission donneront-elles lieu à des procédures effectives?

Si les réponses se limitent à un changement de gouvernement, le fusible politique aura rempli sa fonction : préserver le système en sacrifiant un de ses composants, sans toucher aux mécanismes qui ont permis la panne.

Ghazouani au tableau de commande

Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani ne peut pas être réduit à un spectateur de cette crise. La Constitution lui confère une position centrale dans l’exécutif : il préside le Conseil des ministres, nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions. Cela ne prouve pas qu’il ait personnellement ordonné ou couvert les décisions techniques ou contractuelles en cause. Mais cela signifie que la suite donnée au rapport relève désormais aussi de sa responsabilité politique.

Le choix est devant lui : faire de la démission le premier acte d’une reddition de comptes réelle, ou laisser s’installer l’idée que le Premier ministre a été sacrifié pour protéger le sommet du pouvoir.

La différence se mesurera aux actes : enquête indépendante, procédures régulières, décisions motivées, examen transparent des contrats et des paiements, audit de SOMELEC et mesures concrètes pour sécuriser le réseau. Le prochain gouvernement ne sera pas jugé seulement sur les noms qui le composeront, mais sur sa capacité à réparer le circuit.

L’incendie qui couve

Les coupures de courant ne sont pas un simple incident technique. Elles affectent les ménages, les commerces et les services essentiels, dans un contexte de difficultés économiques. La Banque mondiale anticipe une pauvreté à 24,1% en 2026 et signale des pressions inflationnistes, notamment sur les produits alimentaires, le carburant et le transport.

Quand les services publics défaillent, que les responsabilités paraissent diluées et que la vie quotidienne se durcit, la colère peut monter. C’est cet incendie-là que le fusible politique cherche peut-être à prévenir : non pas les flammes dans une centrale, mais la rupture de confiance entre la population et le pouvoir.

La Mauritanie attend donc davantage qu’un changement de gouvernement. Elle attend que les protections fonctionnent - dans les centrales comme dans les institutions. Car remplacer le fusible politique sans réparer les circuits électriques, administratifs et politiques, c’est seulement gagner du temps avant la prochaine surcharge. 


Deux incendies, des coupures de courant de trois à cinq jours et un chantier public aujourd’hui au cœur de graves défaillances : le rapport de la commission d’enquête chiffre les conséquences immédiates à plus de 363,9 millions de MRU, hors pertes économiques estimées à 0,07% du PIB trimestriel. Il met en cause plusieurs acteurs.

Surcharge… délestage, pénombre et tutti quanti… jusqu'à ce qu'un autre fusible politique, à la suite de son homologue électrique… saute.  Ou vice-versa. Puis Commission d'enquête au prix fort, rapport en or... délestage, pénombre et tutti quanti. . 

Les cercles vicieux n'ont, hélas,  pas de fusible.

 Pr ELY Mustapha

dimanche 4 octobre 2026

Non, la Mauritanie, n’a pas reçu de la Banque mondiale , en 7 ans (2019-2026), l’équivalent de ce qu’elle a reçu en financement en soixante ans. Pr ELY Mustapha

 

Cet article n’est pas écrit pour justifier la gabegie qui caractérise la gestion des finances publiques mauritaniennes , ni la corruption généralisée et les détournements des ressources publiques qui ont lieu sur les prêts publics (bilatéraux et multilatéraux) que reçoit le régime de Ghazouani. Une gestion catastrophique que j’ai dénoncée et qui est fort connue des bailleurs de fonds, ce qui ne  les a, cependant, pas empêchés de continuer à déverser des millions de dollars.

Mais en tant qu’universitaire-chercheur et mû par la déontologie requise pour rétablir, démonstration à l’appui, la réalité des faits et des chiffres, je ne peux que constater que  la presse a fait d’une information financière un « scandale », qui n’en est pas un. Et je le dis tout net:  non, le régime de Ghazouani n’a pas reçu en 7 ans (de 2019 à 2026) l’équivalent de ce que la Mauritanie a reçu en financement en soixante ans.

Voici mon décryptage qui se base sur un principe fondamental en matière d’analyse financière sur une période quelconque : l’étalonnage.
L'étalonnage  des finances publiques consiste à comparer la performance, la gestion et l'allocation des ressources d'une administration publique à des références nationales ou internationales. Toutefois, tout étalonnage qui ne s’inscrirait pas sur la période (en années fiscales), ici sept ans d’un côté et 60 ans de l’autre, ne saurait rendre compte de la réalité des chiffres.

La presse nationale et internationale s’est saisie de montants annoncés vertigineux : 1,64 milliard de dollars approuvés entre juillet 2019 et juin 2026, contre 1,63 milliard cumulés depuis le tout premier prêt de mars 1960. Sauf que, comparés au même étalonnage, les comptes ne sont pas ce qu'ils semblent être.

« Entre juillet 2019 et le 30 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé 1,64 milliard USD de financements en faveur de la Mauritanie. Entre son premier prêt, en mars 1960, et juin 2019, le cumul atteignait 1,63 milliard USD.

En sept exercices, le pays a ainsi obtenu davantage d’engagements que durant les près de six décennies précédentes, selon la base financière de l’institution arrêtée au 31 août 2026. Depuis 1960, les financements approuvés en faveur de la Mauritanie totalisent 3,27 milliards USD répartis sur 112 opérations. »

Un titre accrocheur… et une comparaison piégée

Pour sacrifier à la pédagogie (déformation professionnelle) et pour une meilleure vulgarisation de cet écrit pour le grand public , résumons d'abord ce que ces expressions signifient vraiment.

Quand la Banque mondiale « approuve » un financement, elle signe une promesse : l'argent n'arrive pas dans les caisses de l'État le lendemain. Ces montants, appelés « engagements », se décaissent au fil de l'avancement des projets, parfois sur dix ans ou plus. Autre subtilité : le guichet qui prête à la Mauritanie depuis 1970 s'appelle l'IDA, l'Association internationale de développement - c'est le prêteur à taux doux du groupe, celui qui accorde aux pays les plus pauvres des crédits sur 30 à 40 ans, sans intérêts ou presque, assortis d'une période dite « de grâce » pendant laquelle on ne rembourse rien. Bref : un crédit IDA est un prêt à des conditions que le trésorier d'un pays riche ne peut même pas rêver d'obtenir.

Les chiffres qui circulent sont, pris isolément, exacts. Le 17 mars 1960, huit mois avant l'indépendance, la Banque mondiale accorde son premier financement à la Mauritanie : 66 millions de dollars pour la compagnie minière MIFERMA, avec la garantie de la France et du futur État mauritanien. Soixante-six ans plus tard, le cumul des financements approuvés atteint 3,27 milliards de dollars sur 112 opérations. Et l'accélération des années 2020 est réelle : 30 millions de dollars d'appui budgétaire approuvés en novembre 2025 pour lancer le nouveau cadre de partenariat 2026-2030, assorti d'une enveloppe indicative de 160,2 millions de droits de tirage spéciaux - les « DTS », la monnaie de compte utilisée par les institutions financières internationales, un panier de devises qui vaut aujourd'hui environ 1,35 dollar.

Le tour de passe-passe du dollar nominal

Voici maintenant le nœud du problème - et c'est lui qui fait toute la différence entre un constat honnête et un titre racoleur. Un dollar de 1960 n'est pas un dollar de 2026. Par le jeu de l'inflation, ce qui coûtait 1 dollar il y a soixante-six ans coûte aujourd'hui plus de 11 dollars. Les économistes disent que les montants sont exprimés en « dollars nominaux » quand on additionne les valeurs de chaque époque sans corriger cette dérive, et en « dollars constants » ou « réels » quand on ramène tout au pouvoir d'achat d'une même année.

Appliquons la correction, avec l'indice des prix américain publié par le Bureau of Labor Statistics.

Le prêt MIFERMA de 66 millions de dollars de mars 1960 vaut, en dollars de 2026, environ 752 millions. Ce seul prêt ( passé en une seule séance du conseil d'administration de la Banque ), dépasse plus de deux fois le fameux « record » de l'exercice 2025, dont les 325 millions nominaux ne valent dans cette même monnaie que 344 millions. Le record réel reste donc à 1960, pas à 2025.

Et le bilan global me diriez-vous ?

Revalorisés, les 1,64 milliards approuvés depuis juillet 2019 représentent environ 1,89 milliard en dollars de 2026. En face, les 1,63 milliard des six premières décennies, une fois corrigés de l'inflation, pèsent entre 2,8 et 5,1 milliards selon la méthode de répartition retenue sur la période.

Autrement dit : la période 1960-2019 a mobilisé, en monnaie comparable, entre une fois et demie et deux fois et demie plus que les sept dernières années. Le titre « sept ans contre soixante » ne survit pas à la correction de l'inflation.

Une accélération vraie, aidée par des voisins

Cela ne signifie pas qu'il ne s'est rien passé depuis 2020. En rythme annuel durable, jamais la Mauritanie n'avait enchaîné des exercices à 230, 290 ou 340 millions réels comme en 2024, 2025 et 2026. Plusieurs moteurs expliquent ce changement de rythme.

D'abord, l'IDA « fait le plein » régulièrement : tous les trois ans, les pays riches reconstituent ses ressources, et chaque reconstitution récente a été plus grosse que la précédente, augmentant mécaniquement l'allocation nationale dont chaque pays bénéficiaire dispose ; allocation que la Mauritanie a consommée jusqu'au dernier dollar. Ensuite, une partie croissante des montants attribués au pays n'est pas vraiment nationale : il s'agit de projets régionaux calibrés sur plusieurs pays à la fois  (l'électricité ouest-africaine, le numérique transsaharien, la résilience du littoral )  dont on comptabilise la quote-part mauritanienne comme si elle était un financement du seul Nouakchott. Enfin, l'appui budgétaire direct a repris : ce n'est plus la Banque qui finance un pont ou un hôpital, elle verse de l'argent dans le budget de l'État en échange d'un programme de réformes, et l'opération de novembre 2025 est la première d'une série de trois.

La dette réelle : bien moins, et ce n'est pas tout !

Ultime précision pédagogique, sans laquelle ces montants prêtent irrémédiablement à confusion : 3,27 milliards approuvés en soixante-six ans, cela ne veut pas dire que la Mauritanie « doit » 3,27 milliards. Une grande partie a été remboursée depuis longtemps, une autre partie était composée de dons, qui ne se remboursent jamais.

 Au 31 août 2026, le pays avait remboursé environ 788 millions de dollars ; son encours réel (ce qu'il doit encore)  est de 651 millions. À l'inverse, il reste encore plus de 805 millions de dollars d'engagements non décaissés en attente : l'argent promis mais pas encore versé, bloqué derrière des études qui traînent, des appels d'offres qui n'aboutissent pas, des chantiers qui n'avancent pas.

Et c'est là que se situe le vrai sujet. Une promesse n'a de valeur que si elle devient des kilomètres de ligne haute tension, des salles de classe ou des ordinateurs dans les écoles. Après avoir montré qu'elle savait mobiliser la Banque mondiale, la Mauritanie doit désormais démontrer qu'elle sait transformer ses engagements en réalisations. C'est ce défi-là, et non un record arithmétique fabriqué à coups de dollars dégonflés, qui dira si le changement d'ère est réel.


 Alors, des 3,27 milliards de dollars en soixante-six ans, que reste-t-il ?

Depuis son premier prêt en mars 1960 jusqu'à aujourd'hui, la Mauritanie a reçu l'équivalent de plus de trois milliards de dollars de la Banque mondiale. Une fortune. Sauf que, sur le terrain, les chiffres racontent une autre histoire : celle d'un pays qui a appris à survivre, pas à prospérer.

Un État solvable, une société à genoux

Commençons par ce qui fonctionne. La Mauritanie a construit, grâce à ces financements, un appareil d'État capable de payer ses factures. Le prêt historique de 66 millions de dollars de 1960 - celui de la compagnie minière MIFERMA - a créé la seule industrie intégrée du pays : la mine de Zouerate, un chemin de fer de 650 kilomètres, le port minéralier de Nouadhibou, une société nationale (la SNIM) encore détenue à 78 % par l'État. Les réformes des années 1980-1990, complétées par les allègements de dette de l'initiative PPTE, ont progressivement assaini les finances publiques. Résultat : le FMI juge aujourd'hui la dette durable (42 % du PIB), la croissance a atteint 6,3 % en 2024, et le champ gazier GTA a enfin produit son premier gaz en décembre 2024.

Mais voici la fracture : pendant que l'État apprenait à équilibrer ses comptes, la société mauritanienne restait à genoux. Trois chiffres résument le drame :

·         0,38 : l'indice de capital humain. Un enfant né aujourd'hui en Mauritanie n'atteindra que 38 % de sa productivité potentielle. Classée 150e sur 159 pays, la Mauritanie fait pire que la moyenne subsaharienne (0,40), alors même que sa pauvreté monétaire est parmi les plus basses du Sahel. Autrement dit : elle sous-performe même compte tenu de ses moyens.

·         95 % : la proportion des enfants de 10 ans qui ne savent ni lire ni comprendre un texte simple. Après des décennies de projets éducatifs financés par la Banque mondiale, les évaluations en classe donnent en moyenne 21 % de réussite en français, 38,6 % en arabe, 31,6 % en mathématiques. Les années de scolarité « effectives », une fois ajustées à la qualité réelle de l'apprentissage, plafonnent à 4,2 années.

·         56,9 % : la part de la population multidimensionnellement pauvre (77 % en milieu rural), selon l'étude ANSADE/OPHI/UNICEF de 2022. Un quart des enfants souffre d'un retard de croissance, et 42 % des 6-11 ans sont déscolarisés.

Pendant la période où le pays « n'a jamais autant emprunté » - 1,64 milliard de dollars entre juillet 2019 et juin 2026 -, la pauvreté rurale est passée de 38,6 % à 43,1 % entre 2020 et 2024. Le paradoxe est brutal : plus on emprunte, plus on s'enfonce.

Le piège de la rente et le spectre du « mal hollandais »

La structure productive de 1960 est toujours là : les minerais (or, fer, cuivre) représentent près de 19 % du PIB et plus des trois quarts des exportations. Le pays reste une économie d'enclaves qui exporte brut et importe tout, y compris la sécurité alimentaire. Le gaz du champ GTA, inauguré en décembre 2024, pourrait aggraver ce travers : quand un pays découvre une ressource abondante, sa monnaie se renchérit, ses autres secteurs deviennent moins compétitifs, et l'État se met à dépendre encore plus de la rente. Les économistes appellent cela le « mal hollandais », du nom des Pays-Bas après la découverte du gaz de Groningue dans les années 1960.

Déjà, la croissance mauritanienne a ralenti de 6,3 % en 2024 à 4,2 % projetés en 2025, en raison d'une contraction minière et de la volatilité des cours de l'or. Le service de la dette extérieure a atteint 25 % des recettes publiques en 2023 ; 3,1 milliards de dollars devront être servis entre 2024 et 2030, soit environ 450 millions par an - l'équivalent, chaque année, d'un tiers des financements IDA du pic récent consacrés à rembourser plutôt qu'à construire.

Le verdict de l'évaluateur indépendant

L'IEG, l'évaluateur indépendant du Groupe de la Banque mondiale, a jugé « modérément insatisfaisant » le résultat du programme de pays FY2014-FY2016 : sur 14 objectifs de développement, deux non atteints et cinq partiellement atteints. Les projets d'éducation se succèdent depuis quarante ans ; les résultats PASEC (le test régional d'apprentissage) fournissent les 21-38 % cités plus haut. Les filets sociaux soutenus par la Banque (Tékavoul, revenus des ménages pauvres) ont servi de bouclier pendant le COVID, mais ils ne transforment pas la structure productive.

 Le prochain milliard sera jugé à l'aune de l'exécution

La Mauritanie a fait de ces prêts ce qu'ils font partout où l'on confond stabilisation et développement : un État qui paie ses factures, dont le paysage minier prospère, mais dont la population n'a pas été dotée du capital humain escompté. Le prochain milliard - le CPF 2026-2030 et l'appui budgétaire lancé en novembre 2025 - sera jugé non à sa signature, comme le texte d'origine l'a mesuré en engagements, mais à sa capacité à sortir le pays de ce duo de paradoxes : solvable mais ignorant, bien doté par les bailleurs mais incapable de décaisser, premiers gaz en décembre et premiers enfants analphabètes le même mois.

Et le seul étalonnage d’une nation qui rende compte de sa prospérité, n’est pas celui de ses richesses, mais celui de ses ressources humaines.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.