vendredi 18 septembre 2026

La lettre qu’Aziz (n’a pas) écrite à Ghazouani . Par Pr ELY Mustapha

 



« Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »  (Alain)

Une lettre a été déposée à la Présidence de la République. Elle porte, dit-on, la signature de Mohamed Ould Abdel Aziz et elle est adressée à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Son contenu n’a pas été divulgué. Le secret qui l’entoure ouvre nécessairement l’espace des conjectures : est-ce une lettre juridique, politique, personnelle ? Une demande de grâce ? Une protestation ? Un appel à la clémence ? Ou, plus profondément encore, le dernier geste d’un homme qui s’adresse moins au chef de l’État qu’à l’ami d’hier ?

Nous ne savons pas ce qu’Aziz a écrit. Mais nous pouvons imaginer la lettre qu’il n’a pas écrite.

Car certaines lettres ne passent jamais par le courrier présidentiel. Elles ne sont ni enregistrées, ni tamponnées, ni classées dans les archives d’un palais. Elles se forment dans le silence des cellules, dans la solitude des hommes déchus, dans l’amertume des fidélités rompues et dans cette question terrible que le pouvoir pose à toute relation humaine : que reste-t-il de l’amitié lorsque l’un est devenu prince et que l’autre est devenu prisonnier ?

Cette lettre-là aurait pu commencer ainsi :

« Mon frère, mon compagnon, mon ami de plus de trente ans, je ne t’écris pas au Président de la République. Je t’écris à l’homme qui a partagé avec moi les marches du pouvoir, les périls, les calculs, les victoires et les silences. »

Voilà peut-être ce qu’Aziz n’a pas écrit à Ghazouani.

Car entre les deux hommes, il n’y eut pas seulement une succession constitutionnelle, une transmission du pouvoir ou une continuité institutionnelle. Il y eut une longue communauté de destin. Une proximité forgée dans les casernes, les responsabilités, les crises et les années où l’État mauritanien se décidait souvent dans le cercle restreint de ceux qui détenaient les leviers de la force et de la décision.

Mais le pouvoir est un grand séparateur. Il rapproche tant qu’il se partage ; il éloigne dès qu’il devient exclusif. Il fabrique des compagnons, puis les transforme en témoins gênants, en rivaux potentiels, en charges politiques, parfois en accusés. Il impose à celui qui règne d’oublier ce qu’il doit à celui qui l’a précédé, comme il impose à celui qui tombe de mesurer brutalement la fragilité des fidélités construites dans l’ombre du pouvoir.

Mohamed Ould Abdel Aziz purge aujourd’hui une lourde peine de prison, à la suite de sa condamnation dans des affaires liées notamment à l’enrichissement illicite, au blanchiment de capitaux et à l’abus d’influence. Ces faits relèvent de la justice, de ses procédures, de ses règles et de ses décisions. Il ne s’agit pas ici de les nier, de les minimiser ni de substituer la sentimentalité à l’exigence de responsabilité publique.

Mais il existe, au-delà du droit, une interrogation qui relève de la conscience morale. Le droit juge les actes ; la politique calcule les conséquences ; l’amitié, elle, devrait au moins préserver l’homme lorsque tout semble l’abandonner.

C’est ici que surgit le malaise.

Nul ne demande au président Ghazouani de se substituer aux magistrats, de piétiner la séparation des pouvoirs ou d’effacer, par un geste personnel, les exigences de la justice. Nul ne peut raisonnablement faire de l’amitié un privilège judiciaire. Lorsque les institutions fonctionnent, les liens personnels ne doivent pas devenir des instruments d’impunité.

Mais entre l’ingérence dans la justice et l’indifférence humaine, il existe un espace : celui de la fidélité morale.

Un mot. Une visite. Une attention. Une parole de dignité. Une marque de compassion envers l’homme éprouvé, sans jamais contester le droit. Car l’amitié ne consiste pas à absoudre les fautes ; elle consiste à ne pas abandonner celui qui les porte seul lorsque le monde entier se retourne contre lui.

Alain avait raison : « Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »

L’ami véritable n’est pas celui qui applaudit les égarements, protège les abus ou organise l’impunité. Celui-là n’est pas un ami : il est un complice. L’ami véritable est celui qui peut dire la vérité, condamner l’erreur, refuser la faute, mais rester debout à côté de l’homme lorsque celui-ci traverse l’épreuve.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait donc pu poursuivre :

« Je ne te demande pas de suspendre la justice. Je ne te demande pas de nier les institutions. Je te demande seulement de te souvenir qu’avant d’être président, tu fus mon compagnon ; qu’avant d’être détenu, je fus ton ami. »

Toute la tragédie est là : l’homme devenu chef de l’État ne peut plus être seulement l’ami de celui qu’il a connu. Il est retenu par la fonction, par l’appareil d’État, par le regard de l’opinion, par les calculs politiques, par la peur de paraître faible ou compromis. Le président devient prisonnier de sa propre présidence. Et l’ancien président, autrefois maître de la décision, découvre à son tour que le pouvoir, lorsqu’il se retire, laisse derrière lui une solitude plus froide encore que les murs d’une prison.

Machiavel aurait probablement trouvé cette distance nécessaire. Dans Le Prince, il rappelle qu’un gouvernant qui veut se maintenir doit apprendre à ne pas être toujours bon, selon les circonstances. La raison d’État, les rapports de force et la conservation du pouvoir commandent parfois ce que la morale réprouve.

Mais à force de gouverner selon la seule nécessité politique, que reste-t-il de l’humanité du pouvoir ?

Un État ne peut certes fonctionner selon les affinités personnelles. Il ne peut être administré par l’émotion, ni livré aux obligations privées des dirigeants. Pourtant, l’État gagne en grandeur lorsque ceux qui l’incarnent savent que la fonction ne les dispense pas d’être humains. La séparation des pouvoirs est un principe constitutionnel ; elle ne doit jamais devenir un alibi pour la séparation des consciences.

Dans nos sociétés, l’amitié et la fraternité ne sont pas de simples ornements du langage social. Elles prennent leur véritable mesure au moment de l’épreuve. Nous le disons depuis toujours :

إنما الإخوان في الشدائد

Les frères se reconnaissent dans les difficultés.

Or c’est précisément dans les temps difficiles que les fidélités politiques se révèlent souvent les plus fragiles. Tant que le pouvoir protège, distribue, rassemble et promet, les amis sont nombreux. Lorsque le pouvoir se retire, lorsque l’honneur vacille, lorsque les tribunaux parlent et que les portes se ferment, les compagnons deviennent rares. Les solidarités de circonstance se dissipent alors comme une brume.

Les Grecs avaient compris que l’amitié suppose une relation libre entre égaux. Mais comment l’égalité pourrait-elle survivre lorsque l’un est président et l’autre prisonnier ? Comment une amitié peut-elle demeurer intacte lorsque l’un possède la parole institutionnelle, les palais, les gardes, les dossiers et les symboles de l’État, tandis que l’autre ne possède plus que sa mémoire, sa colère et la possibilité d’écrire une lettre ?

La réponse est douloureuse : l’amitié politique meurt souvent lorsque l’un des amis devient le sujet de l’autre.

Tahar Ben Jelloun avait observé, avec une justesse cruelle, que « la politique dénature et ruine l’amitié ». Non parce que tout homme politique serait dépourvu de sentiment, mais parce que la politique moderne soumet les relations humaines à une logique implacable : l’utilité, le risque, la réputation, les alliances, l’intérêt et la survie.

Dans cette logique, l’ami d’hier peut devenir le fardeau d’aujourd’hui.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait pu alors prendre le ton de la désillusion :

« Nous avons cru que notre histoire était plus solide que le pouvoir. Nous avons cru que les années partagées créaient une dette que le temps ne pouvait effacer. Mais le pouvoir ne reconnaît ni les serments ni les souvenirs lorsqu’il exige de choisir entre l’homme et la fonction. »

C’est peut-être là la leçon la plus sévère de cette histoire. Non pas une leçon sur le seul destin de Mohamed Ould Abdel Aziz, ni seulement sur l’attitude de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, mais une leçon sur la politique elle-même.

La politique sans morale devient gestion froide des rapports de force. La morale sans lucidité devient naïveté. Et l’amitié sans indépendance devient un contrat précaire, valable tant que les intérêts convergent.

L’on peut juger Aziz, et la justice doit pouvoir accomplir son œuvre. L’on peut défendre Ghazouani au nom des institutions, et les institutions doivent être préservées. Mais l’on ne peut pas empêcher la conscience de poser cette question : qu’aurait coûté une parole d’humanité à celui qui, pendant plus de trois décennies, fut compagnon d’armes, compagnon de route et compagnon de pouvoir ?

Il ne s’agissait pas de libérer un homme par fidélité. Il s’agissait peut-être seulement de ne pas le laisser entièrement seul face à sa chute.

Le poète Tarfah ibn al-‘Abd avait résumé, il y a des siècles, la vérité des relations humaines :

عَنِ المَرءِ لا تَسأَل وَسَل عَن قَرينَهُ
فَكُلُّ قَرينٍ بِالمُقارِنِ يَقتَدي

Ne questionne pas l’homme sur lui-même ; interroge plutôt son compagnon,
car tout compagnon finit par ressembler à celui qu’il accompagn
e.

Et plus loin, dans la gravité de sa Mu‘allaqa, il nous rappelle que les jours ne sont qu’un prêt :

لَعَمرُكَ ما الأَيامُ إِلّا مُعارَةٌ
فَما اِستَطَعتَ مِن مَعروفِها فَتَزَوَّدِ

Par ta vie, les jours ne sont qu’une chose prêtée ;
alors emporte avec toi autant de bien que tu pourras.

Le pouvoir est prêté. 

Les honneurs sont prêtés. 

Les palais, les fonctions, les alliances et les fidélités proclamées sont souvent prêtés. 

Il ne reste, lorsque les années se referment, que ce que l’on a su préserver d’humanité.

La lettre officielle d’Aziz à Ghazouani restera peut-être secrète. Mais la lettre qu’il n’a pas écrite, elle, résonne déjà dans le silence de leur ancienne amitié. Elle ne demande pas nécessairement justice contre la justice. Elle demande, plus simplement et plus tragiquement, ce que la politique accorde rarement : que l’homme qui détient le pouvoir se souvienne de l’homme qu’il a laissé derrière lui.

Misère d’amitié. Misère de politique.

Pr ELY Mustapha

jeudi 17 septembre 2026

Ghazouani, voilà le bilan de ta présidence. Par Pr ELY Mustapha



Avant-propos pour la mémoire collective…ou ce qui en reste.

 

 À son arrivée en pèlerinage à la Mecque, Hicham Ibn Abdel Mâlik , Calife omeyyade (71-125 de l’hégire ), demanda qu’on fasse venir un homme parmi les compagnons du prophète.

On lui répondit : « Ô émir des croyants, Ils sont tous morts.»

« Un parmi les Tabi’in, alors », demanda-t-il, encore.

On lui ramena Tawous ben Qiçan Al Yemeni El Hamdani, l’un des disciples du prophète (PSL),

Dès qu’il entra chez le sultan, il se déchaussa au bord du tapis et lui adressa le « salam » sans l’interpeller par son titre « émir des croyants ».

Au lieu de cela, il dit : « Assalamou alayka Ya Hicham ».

Il ne l’appela pas non plus par sa kounya ( qui est une appellation traditionnelle par référence à la descendance immédiate. Exemple: Abou Ali, Abou Ahmed etc.) - mais plutôt s’assit face lui en demandant : «Comment vas-tu Ô Hicham ? ».

Hicham se mit en colère au point qu’il faillit le tuer et lui demanda ce qui le poussait à agir de la sorte.

Tawous ben Qiçan Al Yemeni El Hamdani (PSL) lui dit alors : « Agir comment ? »

Hicham s’énerva de plus belle et lui répondit : « Tu t’es déchaussé au bord de mon tapis, tu n’as pas baisé ma main, tu ne m’as pas salué en m’appelant émir des croyants, tu ne m’as pas non plus appelé par ma kounya et tu t’es assis en face de moi sans m’en demander la permission et tu m’as interpellé en disant ‘ô Hicham’ ».

Tawous lui répondit:

- « Concernant le fait de m’être déchaussé au bord de ton tapis, je le fais cinq fois par jour entre les mains de mon Seigneur, il ne me punit pas, ni ne se met en colère contre moi.

- Quant au fait que je n’ai pas baisé ta main, et bien j’ai entendu Ali Ibn Abi Talib (PSL) dire : « Il n’est permis à personne de baiser la main de quelqu’un si ce n’est sa femme par désir ou son fils par miséricorde. »

- Quant au fait de ne pas t’avoir salué en t’appelant « émir des croyants », c’est parce que tout le monde n’est pas satisfait de ton émirat, et je déteste mentir.

- Pour ce qui est de ne pas t’avoir appelé par ta kounya, Allah soubhanahou wa ta‘âla a appelé ses alliés en disant : « Ô Dawoûd, ô Yahyâ, ô Îssâ » et a appelé ses ennemis par leur kounya:« Périssent les mains d’Abou Lahab » (Sourate 111, Verset 1.)

- Si je me suis assis face à toi, c’est parce que j’ai entendu Ali Ibn Abi Talib (PSL) dire : « Si tu veux regarder un homme parmi les gens du feu, regarde un homme assis et autour de lui un groupe de gens se tenant debout. »

Hicham lui dit alors : « Conseille-moi ! »

Il lui dit alors : « J’ai entendu Ali Ibn Abi Talib (PSL) dire : « Il y a dans la géhenne des serpents tels une clôture et des scorpions tels des mules, ils mordent chaque émir qui est injuste envers ses gouvernés. » »

Il se leva alors et sortit.

 

Ghazouani,  Assalamou alayka.

 

Sept ans après ton arrivée au pouvoir, deux mandats après la promesse d'une rupture avec les pratiques de l'ère Aziz, tu dois désormais répondre d'un bilan, pas d'un programme. Les inaugurations, les discours sur la « Mauritanie de demain » et les communiqués ministériels ne suffisent plus à masquer ce que vivent, chaque jour, des millions de Mauritaniens : un accès aux soins qui reste un parcours d'obstacles, une école publique en déclin, une jeunesse qui attend un emploi ou prépare son départ, des quartiers entiers livrés à l'insalubrité et une gouvernance dont la transparence demeure, selon les indices internationaux eux-mêmes, l'un des points les plus faibles du pays. Pendant ce temps, la rumeur d'un troisième mandat circule dans les cercles du pouvoir, comme si la Constitution elle-même pouvait être négociée. Ce texte n'est ni un réquisitoire personnel ni un tract d'opposition : c'est un bilan, dressé à partir de données publiques, de rapports internationaux et de faits vérifiables, soumis au débat contradictoire.

 

Ghazouani…

Un président ne se juge pas à ses promesses mais à ce qui change réellement dans la vie de ceux qu'il gouverne (tu avais fait la promesse solennelle d’améliorer le niveau de vie des Mauritaniens… en un an ; dans un discours dont la vidéo est toujours en ligne, en témoigne). La mesure honnête d'un pouvoir ne se mesure pas au nombre de projets annoncés, mais au nombre d'hôpitaux qui soignent, d'écoles qui forment, de routes qui relient, de jeunes qui restent parce qu'ils y trouvent un avenir.

Tu as été élu en juin 2019 avec 52 % des voix dès le premier tour, dans un scrutin qui a marqué, selon les observateurs, « la première alternance pacifique » de l'histoire du pays depuis l'indépendance - même si l'opposition, à l'époque, avait dénoncé des irrégularités et si les autorités avaient restreint l'accès à Internet pendant plusieurs jours après le scrutin. Réélu le 29 juin 2024 dès le premier tour avec 56 % des suffrages, face à une opposition qui a de nouveau crié à la fraude, tu as entamé un second mandat censé s'achever en 2029. Sept années de pouvoir suffisent à établir un bilan. Ce bilan doit être dressé loin des éléments de langage officiels, à partir de ce que disent les institutions financières internationales, les organisations de défense des droits humains, les indices de gouvernance et, surtout, la vie quotidienne des Mauritaniens.

Le pouvoir et la promesse de l'État impartial

Ghazouani, tu as hérité, en 2019, d'un État où l'accès aux ressources publiques (emplois, marchés, licences, foncier) a longtemps été perçu comme conditionné par la proximité avec le pouvoir plutôt que par le mérite. Sept ans plus tard, les indices internationaux suggèrent que cette réalité structurelle n'a pas été renversée. Selon l'indice de perception de la corruption de Transparency International, la Mauritanie obtient un score de 30 sur 100 en 2024 - identique à 2023, et à peine supérieur aux 28 points de 2019, année de ton entrée en fonction. Le pays reste ainsi durablement installé dans la moitié inférieure du classement mondial, loin de la moyenne globale de 43 points. Freedom House, dans son rapport « Freedom in the World 2026 », classe la Mauritanie « partiellement libre », avec un score global de 38 sur 100 : l'indépendance judiciaire et l'égalité de traitement entre populations y reçoivent la note la plus basse possible (1 sur 4), et la lutte anticorruption est jugée structurellement faible (2 sur 4).

À la décharge du pouvoir, il faut noter que deux lois ont été adoptées récemment : l'une renforçant les sanctions contre l'enrichissement illicite, l'autre élargissant l'obligation de déclaration de patrimoine à un plus grand nombre de fonctionnaires. C'est un progrès formel, salué par certains observateurs. Mais les critiques de l'opposition - notamment la députée Kadiata Malick Diallo - pointent une faille structurelle : les députés eux-mêmes restent exemptés de déclaration, et rien n'oblige à la publication effective ou à la protection des lanceurs d'alerte. Une loi anticorruption sans mécanisme de contrôle indépendant, sans protection des témoins et sans sanction visible des puissants risque de devenir, selon ces mêmes critiques, « une simple archive » plutôt qu'un instrument de rupture.

Quant aux libertés publiques, RSF classait la Mauritanie 50ᵉ sur 180 pays dans son classement mondial de la liberté de la presse en 2025 ( une position qui en faisait, selon plusieurs médias régionaux, le pays arabe le mieux classé)  avant de reculer à la 61ᵉ place en 2026. RSF pointe une vulnérabilité économique structurelle des journalistes, mal rémunérés et donc exposés aux pressions, ainsi qu'un usage de la loi sur la protection des symboles nationaux que Freedom House décrit comme un outil «pour punir la dissidence en ligne ». Sur le terrain des droits humains, des organisations comme le Centre Raoul Wallenberg ont documenté, en février 2026, des menaces de mort et des « obstacles judiciaires » visant Biram Dah Abeid, principal opposant et figure historique de la lutte contre l'esclavage, aujourd'hui député. Ces organisations dénoncent des accusations publiques portées par des responsables de l'État « en l'absence d'enquêtes indépendantes ». Ce ne sont pas des faits jugés : ce sont des alertes documentées, qui appellent une réponse claire du pouvoir plutôt que le silence.

Une économie qui ne garantit pas la dignité

Sur le plan macroéconomique, le bilan officiel est réel : selon la Banque centrale de Mauritanie, la croissance s'est établie à 4,0 % en 2025 (après 6,3 % en 2024), l'inflation est tombée à 1,6 % en moyenne annuelle, la dette extérieure a reculé de 40 % pour atteindre 37 % du PIB, et les réserves de change ont progressé de 12,6 % à 2,21 milliards de dollars. Le déficit budgétaire a été réduit de plus des trois quarts par rapport à 2024. Ce sont des indicateurs de stabilisation macrofinancière réels, que le gouvernement peut légitimement revendiquer, et qui ont valu au pays le maintien de ses programmes avec le FMI.

Mais la question que pose ce bilan n'est pas celle des grands équilibres : c'est celle de leur traduction concrète. Or, selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté national a augmenté de 2,5 points entre 2019 et 2023 pour atteindre 34,3 % - une dégradation sur une période qui correspond précisément à ton premier mandat. Sur une autre méthodologie, celle du seuil international à 3,65 dollars par jour en parité de pouvoir d'achat, la Banque mondiale évalue la pauvreté à 28,4 % en 2024 ; ces deux chiffres, ne sont pas strictement comparables, mais ils convergent vers un même constat : la croissance macroéconomique ne s'est pas traduite en recul généralisé de la pauvreté. La Banque mondiale elle-même note que la croissance a contribué à 60 % de la réduction de la pauvreté entre 2014 et 2019 - un ressort qui semble s'être grippé depuis. Le taux de participation à la force de travail plafonne à 42 % de la population en âge de travailler, avec un écart criant entre hommes (58 %) et femmes (27 %). L'emploi salarié reste marginal, et sa progression, lente.

L'économie mauritanienne demeure structurellement dépendante des industries extractives, qui ont capté 52,6 % des investissements directs étrangers entre 2010 et 2022, contre à peine quatre projets d'investissement non extractif par an en moyenne sur la décennie. Le gaz de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), présenté depuis des années comme le projet devant transformer l'économie nationale, a atteint en 2025 une capacité de production de 2,7 millions de tonnes de GNL par an, pour des exportations mauritaniennes évaluées à 237 millions de dollars - une somme réelle, mais qui reste, à ce stade, modeste au regard des attentes affichées et de la taille des besoins sociaux du pays. Les autorités promettent un doublement des expéditions en 2026 : c'est une perspective, non un résultat acquis, et rien ne garantit à ce jour la manière dont ces revenus futurs se traduiront en emplois, en infrastructures ou en services de base plutôt qu'en dépenses de prestige ou en remboursement de dette. La question centrale demeure : à quoi sert la croissance si elle ne se transforme ni en travail digne, ni en hôpitaux fonctionnels, ni en écoles de qualité, ni en routes praticables, ni en avenir pour les jeunes ?

La jeunesse face à l'attente, au chômage et au départ

C'est peut-être le terrain où le décalage entre le discours de ton gouvernement et le vécu est le plus cruel. Une jeunesse mauritanienne nombreuse, de plus en plus diplômée, se heurte à un marché du travail où l'emploi salarié stable reste l'exception. Les données précises et récentes sur le chômage des jeunes manquent de fiabilité et de régularité ; un vide statistique qui, en soi, constitue une défaillance de gouvernance, puisqu'un État ne peut prétendre piloter une politique de l'emploi qu'il ne mesure pas correctement. Ce que l'on peut documenter, en revanche, c'est le symptôme : les tentatives de départ. Les autorités mauritaniennes ont annoncé avoir déjoué environ 3 500 tentatives de migration irrégulière en 2025 grâce à la coopération avec l'Espagne, un chiffre qui, quelles que soient les nationalités précises concernées, illustre l'ampleur du phénomène migratoire dans la région. La réalité la plus dure est venue rappeler ce drame : en août 2025, le naufrage d'une pirogue au large des côtes mauritaniennes a fait au moins 40 morts et une centaine de disparus.

Ces départs ne traduisent pas seulement des logiques régionales de transit : ils traduisent aussi, pour une partie de la jeunesse locale, l'absence de perspective à la maison. Un pays qui voit sa jeunesse chercher son avenir ailleurs plutôt que de le lui offrir chez elle ne peut pas se prévaloir d'un bilan social positif, quels que soient par ailleurs ses résultats macroéconomiques.

Santé, école et services publics : le quotidien qui dément les discours

Les chiffres, ici, sont accablants et proviennent d'une enquête d'opinion menée par Afrobarometer et publiée en novembre 2024 : 90 % des Mauritaniens interrogés déclarent qu'un membre de leur famille a manqué de médicaments ou de soins médicaux au cours de l'année écoulée, et 39 % disent que cela leur est arrivé « souvent » ou « toujours ».

Parmi ceux qui ont eu recours aux structures publiques, 88 % rapportent de longs délais d'attente, 83 % des pénuries de médicaments, 78 % une absence de personnel soignant, et 31 % affirment avoir dû verser un pot-de-vin ou un cadeau pour obtenir des soins.

 Résultat : 74 % des personnes interrogées se disent insatisfaites des efforts du gouvernement pour améliorer les services de santé de base. Ces chiffres ne sont pas des allégations d'opposants : ce sont les réponses de citoyens ordinaires à une enquête indépendante et documentée. La Santé et l’Education arrivent d'ailleurs, selon la même institution, en tête des préoccupations exprimées par les Mauritaniens quant aux problèmes que le pays doit résoudre en priorité.

Sur l'école publique, les données chiffrées et actualisées sur le niveau réel des apprentissages, le taux d'abandon scolaire ou l'employabilité des diplômés restent parcellaires dans les sources publiques disponibles, soit une zone d'opacité d’information officielle . La persistance de plaintes sur la qualité de l'enseignement public, documentée par les mêmes enquêtes d'opinion, traduit un fossé entre les discours officiels sur la réforme éducative et l'expérience vécue par les familles, en particulier celles qui n'ont pas les moyens de recourir au privé.

Inégalités territoriales, insalubrité et abandon des périphéries

Nouakchott, ville tentaculaire construite en grande partie sur un terrain vulnérable, entre océan et désert, continue de subir des inondations saisonnières récurrentes que les chercheurs documentent depuis des années, aggravées par un système d'assainissement structurellement insuffisant dans les quartiers précaires.

Un programme d'urgence de modernisation de la capitale a été annoncé pour 2025-2026 : son existence même est un aveu implicite que les investissements engagés depuis 2019 n'ont pas suffi à corriger ces défaillances. Entre la capitale, Nouadhibou et les wilayas de l'intérieur, l'écart d'accès aux services de base (eau, électricité, routes praticables) demeure important, et les statistiques précises et actualisées, wilaya par wilaya, ne sont pas toutes disponibles publiquement à ce jour. C'est là encore une zone d'opacité qu'il convient de nommer : un pays ne peut corriger ce qu'il ne mesure pas et ne publie pas.

Le piège du tribalisme, du régionalisme et de la politique des réseaux

Ce que documentent de longue date chercheurs et observateurs de la vie politique mauritanienne, c'est un mécanisme structurel plus qu'un simple trait culturel : dans un État où l'emploi public, l'accès au foncier, les marchés publics ou les aides ciblées restent, en pratique, difficiles d'accès sans relais politique ou communautaire, les citoyens sont poussés à réactiver des solidarités tribales, régionales ou claniques - non par choix identitaire, mais par stratégie de survie administrative. Ce mécanisme n'est ni propre à ta présidence ni inventé par elle : il traverse l'histoire politique mauritanienne depuis l'indépendance. Mais un pouvoir qui ne le combat pas activement ( par des règles transparentes de recrutement, d'attribution des marchés et d'accès aux ressources ) , l'entretient de fait, qu'il le veuille ou non. C'est précisément ce que mesurent, indirectement, les scores très bas obtenus par la Mauritanie en matière d'indépendance judiciaire et d'égalité de traitement entre populations dans le rapport Freedom House 2026 : ces catégories sont les baromètres institutionnels de ce que le langage courant appelle le clientélisme.

Le troisième mandat : ni nécessité, ni droit, ni avenir démocratique

La Constitution mauritanienne ne laisse ici aucune place à l'ambiguïté. Son article 26 dispose que « le président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct » ; son article 28 précise qu'il « est rééligible une seule fois » ; son article 2 inscrit l'alternance pacifique du pouvoir comme principe fondateur du régime. Plus encore, l'article 99 place cette limitation du mandat présidentiel hors de portée de toute révision constitutionnelle : aucune procédure de révision ne peut porter atteinte au principe selon lequel le mandat présidentiel est de cinq ans, renouvelable une seule fois. Cette protection est si forte qu'elle figure jusque dans le serment que prête le président lui-même à son investiture.

Rappel de l’Article 29 (nouveau) de la Constitution - Avant d'entrer en fonction, le Président de la République prête serment en ces termes (extrait) :

« …Je jure par Allah l'Unique, de ne point prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat présidentiel et au régime de son renouvellement, prévues aux articles 26 et 28 de la présente Constitution"

Depuis l'été 2026, des voix se sont pourtant élevées au sein de la majorité présidentielle ( notamment lors de rassemblements organisés à Kiffa)  pour appeler à un troisième mandat, certains évoquant ouvertement une réforme constitutionnelle « validée par l'Assemblée ». Tu t’es toi-même refusé, dans ses déclarations publiques, à fermer cette porte de façon catégorique : Tu a affirmé ne vouloir « rien soutenir de contraire à la Constitution », tout en rappelant qu'il te restait plus de trois ans de mandat à accomplir en évitant soigneusement de te prononcer sur l'après-2029. Cette ambiguïté calculée n'est pas anodine. L'opposition, par la voix de Biram Dah Abeid, a posé la question dans les termes qui conviennent : il s'agit de savoir si, dans ce pays, un président peut changer les règles pour rester au pouvoir.

La réponse doit être sans détour. Aucun bilan, même excellent, aucune campagne de communication, aucune mobilisation de soutiens ne peut justifier la remise en cause d'un principe que la Constitution elle-même a voulu insaisissable. Un troisième mandat ne serait pas la continuité d'une œuvre : il serait l'épreuve de vérité d'un système qui confond l'État avec un pouvoir, la Constitution avec un obstacle et le peuple avec une foule à convaincre. Toi, Ghazouani, qui as prêté serment de ne soutenir aucune révision des articles 26 et 28, sais mieux que quiconque ce que ce serment signifie. La meilleure manière de protéger ton bilan n'est pas de chercher à le prolonger : c'est de le soumettre, dans les délais que tu as  toi-même juré de respecter, au jugement des urnes et à une alternance réelle.

 

 

Ghazouani, ce bilan n'est pas un verdict : c'est une question posée publiquement, à laquelle seuls des faits peuvent répondre. Tu as hérité, en 2019, d'un pays ravagé par des promesses non tenues, et tu as su, sur certains plans macroéconomiques, stabiliser des équilibres que tes services peuvent légitimement revendiquer. Mais la stabilité budgétaire n'est pas la dignité sociale, et la baisse d'un déficit ne soigne personne.

Cet article soumet ce bilan au débat public et met au défi le président, ses conseillers, ses ministres et ses porte-parole de le réfuter - non par des slogans, des attaques personnelles ou de nouvelles promesses, mais par des faits vérifiables, des statistiques transparentes, des audits indépendants et l'amélioration réelle, mesurable, de la vie des citoyens mauritaniens, dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les quartiers oubliés et dans les foyers qui attendent encore l'eau, l'électricité et la justice.

Le défi est lancé : que le pouvoir réponde par des preuves, ou qu'il reconnaisse que la Mauritanie mérite mieux qu'un bilan de promesses.

En définitive, voici ce que le pouvoir devra, au minimum,  démontrer pour contredire le bilan de mon article :

-          Quels indicateurs officiels, publiés et vérifiables par un organisme indépendant, démontrent une baisse durable - et non conjoncturelle - du chômage des jeunes ?

-          Quels audits publics indépendants établissent une gestion transparente des marchés publics et des ressources extractives depuis 2019 ?

-          Combien d'hôpitaux publics fonctionnent aujourd'hui avec un personnel, des médicaments et des équipements jugés suffisants par des inspections indépendantes ?

-          Quels résultats chiffrés et vérifiables - taux de réussite, niveau réel des apprentissages - prouvent une amélioration effective de l'école publique depuis 2019 ?

-          Quelle part exacte des revenus tirés du gaz de Grand Tortue Ahmeyim sera légalement affectée à l'emploi, à l'eau, à l'électricité, aux routes et à la protection sociale, et selon quel calendrier public ?

-          Quelles garanties institutionnelles concrètes - au-delà des textes de loi - empêchent aujourd'hui le favoritisme dans l'accès à l'emploi public, au foncier et aux marchés ?

-          Pourquoi les députés demeurent-ils exemptés de l'obligation de déclaration de patrimoine prévue par la nouvelle loi anticorruption ?

-          Quels mécanismes garantissent la protection effective des journalistes, des militants et des opposants, y compris ceux qui, comme Biram Dah Abeid, disent avoir reçu des menaces ?

-          Le gouvernement acceptera-t-il la publication systématique et indépendante des données de pauvreté, de chômage et d'accès aux services de base, wilaya par wilaya ?

-          Quel engagement précis, daté et vérifiable le président prendra-t-il pour garantir qu'aucune révision constitutionnelle ne touchera aux articles 26, 28 et 99 avant la fin de son second mandat en 2029 ?



Pr ELY Mustapha

 



Pr ELY Mustapha

 

mercredi 16 septembre 2026

LIVRE BLANC: Un tribunal de la diaspora pour juger ceux que la Mauritanie ne juge pas. Pr ELY Mustapha.


 Un livre blanc qui pose les bases juridiques d'une justice de la diaspora contre la corruption des gouvernants

Il aura fallu vingt ans d'attente, une Cour des comptes qui recense pour 113,7 milliards d'ouguiyas de dépenses irrégulières sans qu'aucun nom ne remonte jamais jusqu'au tribunal, et un score de 30 sur 100 à l'indice mondial de perception de la corruption, pour qu'une question finisse par s'imposer avec la force de l'évidence : et si la justice contre les gouvernants mauritaniens ne venait plus de Nouakchott ?

C'est la question que pose, sans détour, mon livre blanc qui vient d'être achevé et qui pourrait bien devenir le texte fondateur d'un « tribunal international de la diaspora mauritanienne ». Ni tribune d'indignation, ni pamphlet, ce document de plus de quarante pages a l'ambition d'un dossier juridique : établir, preuves et articles de loi à l'appui, que ce tribunal n'est pas une utopie militante mais une nécessité fondée en droit, capable de faire ce que l'appareil d'État mauritanien s'est montré, année après année, incapable de faire - saisir, geler et rapatrier l'argent public détourné.

Un système qui ne sanctionne que ceux qui tombent

Mon livre blanc ne s'embarrasse pas de faux-semblants. Il commence par un aveu que la Mauritanie officielle se garde bien de formuler : sa justice ne condamne pas les puissants, elle attend qu'ils tombent. La preuve, elle est sous nos yeux. L'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz,  a bien été condamné, définitivement, le 4 novembre 2025, à quinze ans de prison ferme pour enrichissement illicite - soixante-dix millions de dollars d'actifs accumulés au pouvoir, confisqués par la Cour suprême elle-même. Un séisme judiciaire, en apparence. Sauf que cette sanction n'est tombée qu'après sa rupture avec son successeur, une fois le pouvoir perdu - jamais pendant qu'il l'exerçait. Et sur les dix responsables jugés à ses côtés, plusieurs anciens ministres et deux anciens premiers ministres ont été relaxés. Autrement dit : la justice mauritanienne sait frapper un homme déchu. Elle ne sait pas, ou ne veut pas, toucher un système.

C'est précisément ce que documente, chiffres officiels à l'appui, le livre blanc : une Cour des comptes qui constate des irrégularités massives mais dont les rapports finissent, trop souvent, sans suite judiciaire ; un parquet statutairement placé sous l'autorité du pouvoir exécutif ; une loi anticorruption réécrite en 2025 dont les députés eux-mêmes se sont exemptés de l'obligation de déclarer leur patrimoine. Une opposante mauritanienne l'a résumé en une phrase que le document reprend telle quelle : le système est « structurellement incapable de lutter contre la corruption », miné par le népotisme et le clientélisme.

Le vide que l'Afrique elle-même a créé - et n'a jamais comblé

Le plus vertigineux n'est pas national, il est continental. En 2014, l'Union africaine a solennellement décidé que la corruption des gouvernants, le blanchiment et le pillage des ressources naturelles méritaient une juridiction pénale africaine à part entière. Douze ans plus tard, ce protocole n'a été ratifié que par un seul État sur cinquante-cinq. Un seul. L'Afrique a reconnu le crime ; elle n'a toujours pas construit le tribunal pour le juger. C'est ce vide - juridique, institutionnel, presque organisé - que le livre blanc entend occuper, en s'appuyant sur un principe vieux comme le droit lui-même : à tout droit doit correspondre une voie pour le faire valoir.

L'idée n'a rien d'un coup d’une réaction diasporique isolée de tout précédent. Le document rappelle que c'est très exactement de cette manière qu'a fini par tomber Hissène Habré : vingt ans de mobilisation portée par des victimes et des associations, plainte après plainte, jusqu'à ce que la Cour internationale de Justice elle-même, en 2012, constate que le Sénégal manquait à son obligation de le juger. Résultat : des Chambres africaines extraordinaires, une condamnation à perpétuité, confirmée en appel. Une justice née de la société civile, avant de devenir une justice d'État.

Ne pas juger - frapper au portefeuille

Mais le cœur de mon livre blanc (ce qui en fait un texte opérationnel et non un manifeste de plus),  c'est son volet le plus concret : la saisie des biens mal acquis à l'étranger.

Le tribunal proposé ne prétend juger personne à la place des vrais tribunaux. Il ne revendique aucun pouvoir de contrainte. Sa fonction est autrement plus redoutable : documenter, tracer, et transmettre aux États où l'argent s'est réfugié - la France, le Royaume-Uni, la Suisse, trois des places favorites où les fortunes de dirigeants africains se recyclent en hôtels particuliers et en comptes numérotés. Et les biens meubles et immeubles dans d’autres pays récepteurs : Espagne, Maroc, Turquie, EAU et autres pays du golfe.

Ces voies ne sont pas théoriques, le document le démontre par les faits : c'est ainsi qu'a été obtenue, en France, la confiscation définitive des biens de Teodorin Obiang, vice-président de Guinée équatoriale. C'est ainsi que le parquet financier français a requis, le 28 juillet 2026, le renvoi devant un tribunal correctionnel de vingt-trois personnes et entités ( dont la banque BNP Paribas) dans le tentaculaire dossier des fonds détournés de la famille de l'ancien président gabonais Omar Bongo. C'est ainsi qu'à Londres, une simple ordonnance de richesse inexpliquée a suffi à faire trembler l'épouse d'un dirigeant bancaire azerbaïdjanais, sommée de justifier l'origine d'un manoir et d'un golf privé. C'est ainsi, enfin, que la Suisse a bâti toute une législation, pensée pour les cas où, précisément, l'État d'origine est trop capturé pour réclamer lui-même son argent.

Voilà l'angle que le livre blanc retourne comme une arme : la diaspora n'a pas besoin d'attendre que Nouakchott se réveille. Elle peut, dès aujourd'hui, alimenter ces mécanismes qui existent déjà, ailleurs, et qui n'attendent qu'un dossier solide pour se mettre en marche.

Un statut, vingt articles, une chambre de recouvrement

Le document ne s'arrête pas à la démonstration. Il propose un statut-type de vingt articles pour ce tribunal - composition pluraliste de juges de haute autorité, garanties strictes des droits de la défense, présomption d'innocence pour toute personne mise en cause. Car c'est là que le projet choisit délibérément de ne pas ressembler à ce qu'il combat : là où le pouvoir mauritanien instrumentalise parfois la justice contre ses rivaux tombés en disgrâce, le tribunal de la diaspora entend s'imposer une rigueur que ses détracteurs eux-mêmes ne pourront pas lui contester. Et en son article 8, une chambre de recouvrement d'avoirs - le bras armé, discret et méthodique, chargé de traquer les patrimoines, jusqu'à ce que chaque dossier documenté devienne, quelque part, une saisie effective.

Le message que porte mon livre blanc est simple, et il est fait pour interpeller : pendant des décennies, l'impunité des gouvernants mauritaniens a reposé sur un pari - que personne, jamais, n'aurait ni la patience ni les moyens juridiques de suivre l'argent jusqu'au bout. La diaspora, en se dotant d'un outil pensé pour durer, vient de répondre à ce pari. Reste à savoir si elle aura, elle, la persévérance qu'il a fallu vingt ans à d'autres pour démontrer dans l'affaire Habré.

Le droit, lui, est déjà là. Ce qui manquait, c'était la volonté de s'en saisir.

Le livre blanc est téléchargeable sur ce lien :

https://drive.google.com/file/d/1fkxn_oNVjntXC1vGvK1KY8towb4PTQID/view?usp=sharing


Pr ELY Mustapha

 

mercredi 9 septembre 2026

Mauritanie-FMI - Cercle vicieux de la dette, pillage notoire d'une élite prédatrice et la complicité silencieuse du Fonds . Par Pr ELY Mustapha.


« La dette, disait
en 1987,   Thomas Sankara est une invention ingénieuse pour asservir les peuples sans avoir besoin de les conquérir. ».En Mauritanie, 2026, cette citation n'a pas pris une ride. Le FMI, lui, non plus.

Nouakchott, septembre 2026. Le ministre des Finances mauritanien, reçoit en grande pompe une mission technique du FMI conduite par le conseiller régional d'AFRITAC Ouest. Les communiqués officiels célèbrent « le renforcement des statistiques des finances publiques et de la dette des entreprises publiques », « la modernisation des statistiques » et « l'amélioration de la qualité de l'information financière ». Le vocabulaire est rodé, la langue de bois impeccable, le cérémonial rodé.

Derrière ce vernis technocratique, une réalité brutale : la Mauritanie s'enfonce dans le piège de la dette avec la bénédiction active du Fonds monétaire international, pendant qu'une élite prédatrice pille les ressources du pays et qu'une administration corrompue dilapide les deniers publics.

J’ai depuis longtemps sonné l’alerte  et interpellé les décideurs au  FMI , voir notamment mes articles :

Lettre ouverte à Madame Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International (https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/lettre-ouverte-a-madame-christine-116932)

La lettre que Madame Christine Lagarde ne m’a jamais écrite (https://haut-et-fort.blogspot.com/2012/06/la-lettre-que-madame-christine-lagarde_24.html)

Non, n'épongez pas la dette mauritanienne ! Par Pr ELY Mustapha. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2021/05/non-nepongez-pas-la-dette-mauritanienne.html)

Déclaration 2025 du FMI sur la Mauritanie : un récit économique tronqué. (https://haut-et-fort.blogspot.com/2025/05/declaration-2025-du-fmi-sur-la.html)

 

Le nouveau programme : 105,6 millions de dollars pour continuer la même comédie

Le 24 juin 2026, le Conseil d'administration du FMI approuve un nouveau programme de 42 mois au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) et du Mécanisme élargi de crédit (MEDC) : 70,82 millions de DTS (environ 95,8 millions USD), avec un décaissement immédiat de 78,78 millions de DTS (environ 105,6 millions USD).

C'est le énième programme. La Mauritanie cumule les arrangements avec le FMI depuis les années 1980 : standby, FEC, MEDC, FCL, PPI. Chaque nouveau programme arrive avec son lot de « repères structurels », de « critères de performance », de « revues » semestrielles et de « décaissements » conditionnels. Chaque fois, le même discours : « stabilité macroéconomique », « croissance inclusive », « renforcement de la gouvernance », « transparence du secteur public ».

Et chaque fois, le même résultat : la dette publique explose, la pauvreté s'ancre, l'élite s'enrichit, l'administration pourrit.

Au 31 décembre 2023, la dette publique extérieure de la Mauritanie s'élevait à 3,8 milliards USD (environ 48% du PIB), dont plus de 60% auprès de créanciers multilatéraux - le FMI en tête. Le service de la dette absorbe plus de 25% des recettes budgétaires. Le pays consacre plus à rembourser ses créanciers qu'à la santé et à l'éducation réunis.

L'anatomie d'un hold-up organisé : l'élite prédatrice et l'administration complice

Le communiqué de Trust Magazine mentionne « quinze sociétés publiques » dont les données financières 2023-2024 seront « consolidées » grâce à l'assistance technique du FMI. Quinze sociétés. C'est le cœur du système.

La Mauritanie compte une cinquantaine d'entreprises et établissements publics (SNIM, SNIM, SONELEC, MAURITEL, AIR MAURITANIE, SOCOGIM, SONIMEX, etc.). Elles concentrent les rentes minières, énergétiques, télécoms, portuaires, agricoles. Elles sont les vaches à lait de l'élite politico-militaire qui dirige le pays depuis des décennies.

-          La SNIM (fer) : des milliards de dollars de revenus annuels, une opacité budgétaire légendaire, des contrats d'exploitation opaques, des dettes croisées avec l'État jamais clarifiées.

-          La SOMELEC (électricité) : déficitaire chronique, surfacturation des contrats de location de centrales thermiques, carburants surfacturés via des intermédiaires liés au pouvoir.

-          MAURITEL (télécoms) : privatisée dans l'opacité, re-nationalisée par le biais de la SNIM, gérée comme une caisse noire.

-          AIR MAURITANIE : épave financière maintenue en vie par des subventions budgétaires opaques.

Ces entreprises sont dirigées par des proches du pouvoir, des généraux à la retraite, des ministres sortants, des hommes d'affaires « amis ». Leurs conseils d'administration sont des cercles fermés. Leurs marchés sont attribués par gré à gré. Leurs audits - quand ils existent - sont classés secret-défense. La Cour des comptes, muselée, ne publie que des rapports aseptisés, des années après les faits.

L'administration publique elle-même est une machine à prélever. Douanes, impôts, domaines, marchés publics : chaque administration est un péage. Les concours sont truqués, les promotions s'achètent, les contrôles s'achètent. L'Inspection générale d'État est une coquille vide. L'Inspection générale des finances n'a pas publié de rapport public depuis des années.

C'est cette administration,  corrompue, inféodée au pouvoir, sans indépendance,  que le FMI vient «assister techniquement » pour « améliorer la compilation des statistiques ».

 

La farce des « statistiques des finances publiques » : maquiller la réalité pour mieux la nier

La mission FMI viserait  à « élargir la couverture des statistiques financières et de la dette aux entreprises publiques » et à « améliorer la compilation des statistiques de finances publiques conformément au Manuel de statistiques des finances publiques 2014 ».

Traduction : on apprend à l'administration corrompue à mieux maquiller ses comptes pour qu'ils passent les revues du FMI.

Le Manuel SFP 2014 est un outil comptable. Il ne lutte pas contre la corruption. Il ne sanctionne pas le détournement. Il ne rend pas les contrats publics transparents. Il ne force pas la publication des bénéficiaires effectifs des marchés. Il ne contraint pas la publication des audits de la SNIM, de la SOMELEC, de la SOCOGIM.

Le FMI le sait. Ses propres évaluations (les Technical Assistance Reports d'AFRITAC Ouest, les Staff Reports pays) le disent en langage codé : « faibles capacités institutionnelles », « insuffisances dans la gestion des finances publiques », « nécessité de renforcer la transparence des entreprises publiques », « gouvernance des entreprises publiques perfectible ».

Euphémismes diplomatiques pour dire : le système est corrompu, nous le savons, nous continuons à payer.

La responsabilité du FMI : complice par action, complice par omission

Le FMI ne peut pas ignorer la réalité mauritanienne.

 Ses missions Article IV, ses revues de programme, ses missions techniques d'AFRITAC Ouest, son représentant résident à Nouakchott),  tout ce dispositif produit pourtant des rapports, des notes, des alertes internes.

Ce que le FMI sait, et ce qu'il tait :

-          La dette contractée au nom de l'État finance la rente de l'élite. Les emprunts extérieurs (FMI, Banque mondiale, BAD, Chine, Arab Funds) financent des projets « d'infrastructure » surfacturés, attribués à des entreprises-écrans liées au pouvoir. L'argent revient en kickbacks, en comptes offshore, en immobilier à Dubaï, en France, au Maroc, en Turquie.

-          Les « repères structurels » du FMI sont contournés systématiquement. Les « benchmarks structurels » sur la gouvernance des entreprises publiques, la transparence des contrats miniers, la publication des audits, la réforme de la commande publique - sont soit « partiellement respectés » avec des reports infinis, soit satisfaits par des mesures cosmétiques (décrets non appliqués, portails web vides, décrets d'application jamais signés).

-          Le FMI valide les décaissements malgré le non-respect. Chaque revue de programme aboutit à un « achèvement » (completion) ou à une « dérogation » (waiver) pour les critères non respectés. L'argent coule. Le FMI ne peut pas ne pas décaisser : sa crédibilité institutionnelle, son modèle économique (les intérêts et commissions sur les prêts), sa bureaucratie l'exigent.

-          Le FMI légitime le pouvoir en place. Chaque visite du Directeur général, chaque communiqué de presse saluant « l'engagement des autorités », chaque décaissement célébré comme un « vote de confiance » - tout cela renforce la légitimité internationale d'un régime qui ne doit sa survie qu'à la rente extérieure et à la répression intérieure.

-          Le FMI impose l'austérité aux pauvres, pas aux prédateurs. Les conditionnalités classiques (réduction de la masse salariale, hausse des taxes à la consommation, suppression de subventions) frappent les pauvres. Les prédateurs - exemptés d'impôts, bénéficiaires de marchés publics, protégés par l'impunité - ne paient pas.


La pauvreté : le coût humain du pacte FMI-élite prédatrice

Pendant que le FMI débourse 105,6 millions de dollars en juin 2026, la Mauritanie affiche des indicateurs humains parmi les plus bas du monde :

-          Pauvreté monétaire : 31% de la population sous le seuil national de pauvreté (Banque mondiale, 2024).

-          Pauvreté multidimensionnelle : plus de 50% (PNUD).

-          Malnutrition aiguë : 11% des enfants de moins de 5 ans (SMART 2023).

-          Accès à l'électricité : < 50% (monde rural < 15%).

-          Accès à l'eau potable : inégal, infrastructures vétustes.

-          Éducation : taux d'achèvement primaire < 60%, qualité effondrée.

-          Santé : 1 médecin pour 10 000 habitants, maternités sous-équipées, médicaments en rupture.

La dette publique, c'est la dette des pauvres. Chaque dollar décaissé par le FMI, chaque dollar remboursé au FMI, c'est un dollar qui ne finance pas une école, un hôpital, une route rurale, une pompe à eau.


Le FMI a le devoir de rompre le cercle :  il en a le pouvoir et  le devoir moral

Le FMI n'est pas une institution passive. Ses statuts (Article IV, Article V, politiques de conditionnalité, politique de sauvegarde) lui donnent les instruments pour refuser de financer la prédation :

-          Refuser les décaissements tant que les audits des 15 entreprises publiques (et des 35 autres) ne sont pas publiés, certifiés par des cabinets internationaux indépendants, et rendus publics.

-          Conditionner tout nouveau programme à la publication des bénéficiaires effectifs de tous les marchés publics > 100 000 $.

-          Exiger la réforme réelle de la commande publique : suppression des gré-à-gré, publication des contrats, indépendance de l'Autorité de régulation des marchés publics.

-          Sanctionner la corruption avérée : gel des avoirs des responsables identifiés dans les rapports de la Cour des comptes, de l'IGE, des panels d'experts de l'ONU, des ONG (Transparency International, Publiez Ce Que Vous Payez).

-          Soutenir la société civile et le parlement : conditionner l'appui budgétaire à l'adoption d'une loi sur la protection des lanceurs d'alerte, à l'indépendance de la Cour des comptes, au renforcement du Parlement.

-          Refuser la complicité silencieuse : publier les rapports d'évaluation technique (TA reports) non expurgés, y compris les passages sur la corruption, la gouvernance, l'opacité.

Le FMI ne le fera pas de lui-même. Son modèle économique, sa culture institutionnelle, sa gouvernance (dominée par les pays créanciers), son personnel (carriéristes, prudents, formatés) l'en empêchent.

L'appel : que la société civile, les parlements, les médias, les peuples exigent des comptes

Cet article n'est pas une prière adressée au FMI. C'est une mise en demeure morale et politique adressée à ceux qui subissent : les populations mauritaniennes, les organisations de la société civile, les députés d'opposition, les syndicats, les journalistes libres, la diaspora, les mouvements de jeunesse.

Exigez :

-          La publication intégrale des audits des 50 entreprises publiques.

-          La publication des contrats miniers, pétroliers, de pêche, des conventions fiscales.

-          La liste des bénéficiaires effectifs des marchés publics d’un montant supérieur à 50 000 $.

-          La déclaration d'intérêts et de patrimoine de tous les ministres, directeurs généraux, directeurs centraux, juges, généraux - et leur publication.

-          L'audit citoyen de la dette : qui a emprunté ? Pour quoi ? Où est l'argent ? Qui rembourse ?

-          La suspension du service de la dette odieuse, illégitime, contractée dans l'opacité et détournée.

Et au FMI, dites-le clairement : « Votre argent finance nos bourreaux. Arrêtez. Ou assumez votre complicité. »

Au ministre des finances mauritanien, aux représentants du FMI,  vous savez que les statistiques que vous « améliorez » masquent un hold-up. Vous savez que les « repères structurels » que vous validez sont du théâtre. Vous savez que les 105,6 millions de dollars décaissés en juin 2026 ne financeront pas une seule école, un seul hôpital, une seule pompe à eau pour les pauvres de l'Adrar, du Guidimakha, du Hodh.

Vos mots « modernisation », « statistiques », « gouvernance », « transparence », par lesquels vous légitimez les gouvernants prédateurs et confortez votre bureaucratie « bretton-woodsienne », ne sont que les fards par lesquels vous tentez de cacher la douleur d’un peuple spolié. Et vous le savez.

Pr ELY Mustapha

 

 

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Poésie de la douleur.