vendredi 14 août 2026

Mauritanie : le Trésor public se trompe de 18 milliards sur ses propres comptes . Pr ELY Mustapha


Il existe, au Ministère des Finances, un document que personne ne voit jamais dans les débats publics : le plan de trésorerie de l'État, mis à jour chaque semaine, qui dit exactement combien d'argent doit entrer et sortir des caisses du Trésor. C'est le document le plus proche de la vérité, parce qu'il ne sert pas à convaincre un Parlement ou à rassurer un bailleur : il sert seulement à gérer l'argent, jour après jour. Ce que révèle le croisement des trois derniers exercices de ce document, soit 2024, 2025 et le plan en cours pour 2026, est plus parlant que n'importe quelle loi de finances.

L'examen des plans de trésorerie de l'État pour 2024, 2025 et 2026 révèle que les salaires ont été payés 20 % sous ce qui était prévu pendant que le service de la dette dépassait le sien de 22 %, que les dépenses de développement ont subi la coupe la plus sévère de tout le budget, et que l'État a émis 23 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor non planifiés pour combler l'écart

Un Trésor qui ne prévoit pas sa propre trésorerie.

En 2025, le Trésor mauritanien a prévu d'encaisser 110,1 milliards d'ouguiya. Il en a réellement encaissé 91,9 milliards. L'écart, de 18,2 milliards d'ouguiyas, soit 16,5 % de moins que prévu , n'est pas un aléa venu de l'extérieur : c'est l'écart entre ce que l'administration fiscale et douanière de ce pays a elle-même annoncé qu'elle collecterait et ce qu'elle a réellement collecté. La Direction Générale des Impôts a manqué sa propre cible de 25,8 %. La Direction Générale des Douanes a manqué la sienne de 29,8 %. À elles deux, ces deux administrations expliquent la quasi-totalité du trou.

Ce n'est pas une prévision extérieure qui s'est révélée fausse à cause d'un choc mondial. C'est le Trésor public qui n'a pas su prévoir ce que son propre appareil de recouvrement allait rapporter, à hauteur d'un cinquième de ses recettes attendues, sur une seule année.

Le salaire recule, la dette avance

Voici le chiffre qui devrait alarmer le plus de monde. Sur cette même année 2025, les salaires et traitements versés par l'État ont été inférieurs de 19,9 % à ce que le plan de trésorerie prévoyait soit un manque de 5,4 milliards d'ouguiya sur la masse salariale de la fonction publique!  Au même moment, le service de la dette publique a dépassé sa propre prévision de 21,7 %, tiré par un amortissement supérieur de 43,5 % au plan.

Autrement dit : l'année où l'argent est rentré moins vite que prévu, ce n'est pas le remboursement de la dette qui a été ajusté à la baisse. C'est la masse salariale. Personne, dans aucun des documents que j'ai consultés, n'a annoncé ce choix, ne l'a expliqué, ni ne l'a justifié. Il apparaît seulement, en creux, dans la colonne « Écart » d'un tableau Excel que le grand public bien entendu ne lit jamais.

Le développement, premier sacrifié

Le budget de trésorerie regroupe, sous l'appellation « Dépenses Prioritaires », les crédits qui financent notamment les programmes de développement rural et communal et les comptes de dépôts qui alimentent les administrations locales. C'est le poste le plus sévèrement rogné de tout le document : -20,8 % par rapport au plan, soit 14,9 milliards d'ouguiya de moins que prévu - plus des trois quarts de tout l'écart de l'année. Une des lignes qui composent ce poste recule même de 33,6 %.

C'est la troisième fois, dans les examens que j'ai menés cette année sur les finances mauritaniennes, que je retrouve exactement le même schéma : dans la loi de finances rectificative 2026, l'investissement reculait pendant que le fonctionnement de l'État bondissait de 15 %. Ici, dans l'exécution réelle de la trésorerie 2025, c'est le développement qui recule pendant que la dette et le fonctionnement tiennent leur rang. Le même choix, répété à trois niveaux différents de la chaîne budgétaire - la loi, le plan, la caisse - n'est plus un hasard de calendrier. C'est un arbitrage structurel de fait, hélas ! jamais assumé comme tel.

La cavalerie des bons du Trésor

Pour combler l'écart entre ce qui rentre et ce qui doit sortir, l'État s'est massivement tourné vers l'emprunt à très court terme. Le plan 2025 prévoyait l'émission de 54,2 milliards d'ouguiya de Bons du Trésor sur l'année. La réalité : 77,3 milliards émis, soit 42,6 % de plus que prévu - et les remboursements ont suivi la même trajectoire, +46,8 %. C'est le principe même de la cavalerie financière : émettre toujours plus de dette à trois ou six mois pour rembourser celle qui vient d'arriver à échéance, sans que rien de tout cela n'ait été annoncé au moment où le plan de l'année a été arrêté. Comme quoi le patrimoine financier du Mauritanien est une chasse gardée du ministère des finances !

Un nom qui revient, pour la troisième fois

Dans le plan de trésorerie hebdomadaire pour 2026, une ligne d'amortissement de la dette intérieure porte l'intitulé suivant : «BT, OT et Conv. BCM ». Ces trois lettres - Conv. BCM, la Convention conclue avec la Banque Centrale - sont les mêmes que j'avais dû reconstituer, dans un examen distinct consacré à la dette publique, à partir des seules notes annexes des comptes de la Banque Centrale, pour comprendre comment une créance de 16 milliards d'ouguiya sur l'État s'était effondrée de 72 % en 2025. Ces mêmes trois lettres sont aussi apparues, sans plus d'explication, dans le tableau de financement de la loi de finances rectificative 2026. Elles réapparaissent ici, fusionnées avec deux autres instruments de dette dans une seule ligne, sans qu'aucun chiffre ne permette d'isoler ce qui lui revient. Un même nom, trois documents, jamais une explication. Encore !

En conclusion.

L'évaluation PEFA, publiée en janvier 2025, a rétrogradé la note de la qualité des prévisions de trésorerie mauritaniennes de A à C depuis sa précédente évaluation en 2020 - le plus net recul de toute l'évaluation sur ce point précis. Un Trésor qui ne parvient pas à prévoir un cinquième de ses propres recettes, qui rembourse sa dette avant de payer intégralement ses salaires, qui sacrifie le développement en silence et qui multiplie les emprunts de court terme non planifiés pour tenir le mois suivant, ne pilote pas ses finances : il les subit, semaine après semaine. Et le premier signe que quelque chose ne va pas, dans un pays comme dans une famille, c'est toujours le même : quand on ne sait plus, à l'avance, combien d'argent on aura la semaine prochaine. Le Trésor public semble être adepte d'une comptabilité de ménagère.

 

Pr ELY Mustapha

jeudi 13 août 2026

Mauritanie : les 214 millions de dollars du pétrole ne sont pas à la Banque de France… Pr ELY Mustapha

 

L'analyse du Fonds National des Revenus des Hydrocarbures révèle une image d'un compte parisien déroutante. Les rapports du FNRH décrivent, de façon constante, un compte « domicilié à la Banque de France » de 214,5 millions de dollars. Cette description nourrit l'idée d'un montant unique déposé à Paris. Or l'argent n'est pas à Paris. Il est, pour l'essentiel, au Koweït. Un centre de réflexion américain avait rangé la Mauritanie parmi les six pays dont les fonds souverains étaient jugés parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés.

La Mauritanie ne se plie pas aux standards internationaux de gouvernance des fonds souverains, et aucun texte n'explique pourquoi l'épargne à l'étranger continue de croître pendant que le développement recule chez soi.

De l'examen des rapports de gestion du FNRH: effet de gaz.

En examinant les trois derniers rapports de gestion du FNRH - 2023, 2024 et 2025 - j'ai constaté un instrument en pleine mutation, qui vient de changer de nature sous l'effet du gaz : l'entrée en production du projet Grand Tortue Ahmeyim a fait bondir les encaissements du fonds de 188 % en 2025, à 53,6 millions de dollars, portés à hauteur de 46,9 % par une catégorie de recette qui n'existait pas l'année précédente, la «commercialisation du gaz ». J'y ai aussi trouvé exactement les mêmes négligences que dans tous les autres dispositifs déjà examinés dans cette série d'analyse  : la conclusion des rapports 2023 et 2024 date le solde du fonds « au 31/12/2021 » - alors qu'il s'agit bien de 2023 et 2024 , soit deux années de suite, sans correction.

Le tableau mensuel de 2023 attribue à la ligne « déc-23 » la valeur exacte de la ligne « déc-22 », faisant disparaître, si on le prend au pied de la lettre, la totalité du gain de l'année en un seul mois!

En tant qu'enseignant, si je devais interroger l'un de mes étudiants de première année sur ce tableau, il me répondrait que cela contredit directement l'affirmation, dans le même rapport, qu'aucun retrait n'a eu lieu en 2023 - et il aurait entièrement raison. Le rapport 2025, le plus abouti des trois, affiche quant à lui un total de répartition des intérêts par banque inférieur de 2 848 599,43 dollars (19,3 %) à la somme réelle de ses propres lignes.

L'argent n'est pas là où l'on croit…

Les rapports du FNRH, un compte « domicilié à la Banque de France » de 214,5 millions de dollars.

La réalité, une fois l'examen en détail des tableaux reconstitué, est différente : sur les 14,7 millions de dollars d'intérêts perçus par le fonds en 2025, la Banque de France n'en a généré que 251 892,93 dollars - 1,7 % du total. Le gros de l'argent est placé, sous forme de dépôts à terme à six ou douze mois, à la National Bank of Kuwait (62,3 % des intérêts), à l'UBAF de Paris (27,9 %), à la First Abu Dhabi Bank (4,6 %) et au Fonds Monétaire Arabe (3,4 %). La Banque de France n'est, dans les faits, que la banque de domiciliation du compte-cadre du fonds - probablement son point d'entrée et de règlement - et non le lieu où « dort » l'essentiel de l'argent du pétrole mauritanien. 

Cette distinction n'est expliquée dans aucun rapport : c'est à nous autres, lecteurs,  de la reconstituer, ligne par ligne, dans des tableaux que personne, visiblement, ne relit avant publication. A croire que l'information du citoyen ne compte pas pour les finances publiques.

Un jugement américain vieux de treize ans, mais jamais démenti.

Il y a une donnée embarrassante, sur la réputation du fonds. En 2013, trois chercheurs du Center for Strategic and International Studies (CSIS), l'un des principaux centres de réflexion de politique étrangère aux États-Unis, ont publié un commentaire sur les fonds souverains des États fragiles riches en matières premières (Robert D. Lamb, Kathryn Mixon et Sadika Hameed, « Sovereign Wealth Funds in Commodity-Rich Fragile States », CSIS Commentary, 13 mai 2013). Ils y classent la Mauritanie parmi six pays - avec le Nigeria, le Brunei, l'Algérie, la Libye et Kiribati - dont les fonds souverains figureraient parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés. Ce jugement a treize ans : il précède les rapports FNRH examinés ici, et surtout l'entrée en production du Grand Tortue Ahmeyim. Il ne dit donc rien de l'état actuel du fonds. Mais faute de toute publication mauritanienne plus récente sur sa gouvernance, personne n'a pu le réévaluer depuis - et il reste, treize ans plus tard, étrangement cohérent avec les erreurs de calcul déjà relevées dans mes articles précédents.

La norme internationale de référence en la matière, les 24 Principes de Santiago de l'International Forum of Sovereign Wealth Funds, recommande la publication d'une politique d'investissement, de règles de retrait et de dépôt, et une séparation claire des rôles entre le propriétaire du fonds, son organe de gouvernance et son gestionnaire opérationnel. La Mauritanie n'est pas membre de ce forum, et le FNRH ne publie aucune des informations que ces principes recommandent. L'adhésion est volontaire (rien n'oblige juridiquement le pays à s'y conformer) mais son absence prive la Mauritanie d'un langage internationalement reconnu pour expliquer ses propres choix.

Ce que font les autres pays avec leur pétrole.

La comparaison de la situation de la Mauritanie avec d'autres pays est critique. Ainsi le fonds souverain norvégien, alimenté lui aussi par des revenus pétroliers, gère aujourd'hui environ 1 800 milliards de dollars, investis à 100 % à l'étranger en actions, en obligations et en immobilier, avec un débat parlementaire annuel sur sa stratégie. Le Pula Fund du Botswana, financé par les excédents diamantifères, combine titres à revenu fixe et actions sur les marchés développés et émergents, avec une revue stratégique complète tous les cinq ans et un rapport annuel transmis au Parlement. Le Petroleum Fund du Timor-Leste a délibérément porté sa part d'actions à 20 % en 2012, dans le seul but de faire passer son rendement attendu de 2,0 % à 2,6 %, pour financer un objectif de retrait durable de 3 % par an - une décision de gestion active, motivée et documentée publiquement.

Le FNRH mauritanien, vingt ans après sa création, n'a rien de tout cela. Aucune action, aucune obligation identifiée dans les rapports que j'ai pu consultés; seulement des dépôts à terme bancaires, l'instrument le plus prudent et le moins performant qui existe pour un fonds censé épargner pour les générations futures!

Le calcul que personne ne veut faire

Le rapprochement qui se devait d'être fait et qu'aucun document officiel n'a jamais publié nous montre que les s dépôts à terme du FNRH rapportent entre 3,88 % et 4,85 % en dollars. Le taux directeur de la Banque Centrale de Mauritanie s'élève, lui, à 6 % en ouguiya. Et sur cette même année 2025, l'État a émis 42,6 % de Bons du Trésor de plus que ce que prévoyait son propre plan de trésorerie, pour combler ses besoins de financement immédiats. Un pays épargne à l'étranger à rendement modeste tout en empruntant, chez lui, de plus en plus et à court terme - sans qu'aucun texte ne mette jamais ces deux réalités en regard !

Il y a plus frappant encore. Le FNRH a engrangé 14,7 millions de dollars d'intérêts en 2025 - l'équivalent d'environ 584 millions d'ouguiya. La même année, les dépenses de développement rural, communal et les filets sociaux de l'État ont été réalisés à 20,8 % sous leur propre plan de trésorerie, soit un manque de près de 15 milliards d'ouguiya. La totalité des intérêts perçus par le FNRH en 2025 ne couvre même pas 4 % de ce manque à gagner subi, la même année, par le développement du pays. Et le solde total du fonds - 214,5 millions de dollars accumulés depuis 2006 , équivaut à peine à 57 % d'une seule année de cette coupe budgétaire. Le « trésor de guerre » gazier de la Mauritanie, converti en ouguiyas, ne représente donc même pas les deux tiers d'une seule année de sacrifice imposé au développement rural. Triste réalité d'une gestion à vue.

 Relevons toutefois, quelques aspects positifs du placement et de la gestion de ce fonds. Le FNRH n'a subi aucun retrait entre 2022 et 2025 malgré des besoins de financement croissants de l'État . Sa performance de placement est positive et documentée trois années de suite, au-dessus de son propre indice de référence. Et la répartition entre six banques différentes, loin d'être une anomalie, réduit en réalité le risque de concentration qu'aurait représenté un compte unique à Paris. Le retrait de 50 millions de dollars opéré en septembre 2025 reste, à ce jour, l'une des rares opérations financières de l'État mauritanien dont le montant se retrouve, de façon cohérente, dans trois documents indépendants.

Toutefois,  il faut le mentionner haut et fort, un fonds qui gérait, il y a deux ans encore, des flux de l'ordre de 20 millions de dollars par an pouvait se permettre des erreurs de rédaction sans grande conséquence.

Un fonds dont les encaissements ont bondi de 188 % en une seule année, qu'un centre de réflexion américain rangeait déjà, il y a treize ans, parmi les fonds souverains les moins transparents, et dont la trajectoire s'inscrit dans un budget où le développement recule pendant que l'épargne s'accumule à l'étranger, ne peut plus se le permettre. La Norvège, le Botswana et le Timor-Leste montrent qu'épargner les revenus pétroliers à l'étranger n'est pas en soi une erreur;  c'est une pratique reconnue, et théoriquement fondée. Ce qui est une erreur, c'est de le faire sans règle écrite, sans stratégie publiée, sans reddition de comptes au Parlement, et sans jamais expliquer au pays pourquoi cet argent-là s'accumule quand celui du développement, lui, recule.

Et pas un citoyen n'est informé sur la gestion du patrimoine financier national, qu'il soit à Nouakchott, à Paris ou ailleurs…si ce n'est dans quelques poches d'un monde …obscur.

Obscurci par un jargon technique, dans lequel les autorités financières et monétaires perdent leur transparence par défaut de simplification. Et comme le disait si bien un certain poète "Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément".

Mais faudrait-il déjà que le mauritanien, poète par excellence, trouve dans les finances publiques de la RIM, une rime…de clarté.

Pr ELY Mustapha

lundi 10 août 2026

Créance de la Banque Centrale sur l'État : onze milliards d'ouguiyas de dette envolés en neuf mois, sans un mot d'explication. Pr ELY Mustapha


Une créance de la Banque Centrale sur l'État amputée de 72 %, reconstituée à partir des seules notes de bas de page d'un autre rapport ; et jamais assumée par aucun document officiel de la dette

Il y a des scandales qui se cachent dans des chiffres énormes affichés en gros caractères. Celui-ci se cache dans une phrase de dix-neuf mots, recopiée presque à l'identique dans trois bulletins officiels de la dette publique mauritanienne au cours de l'année 2025 : « la créance de la Banque Centrale vis-à-vis de l'État a fait l'objet d'une renégociation courant 2025 ». Un lecteur pressé passera sur cette phrase sans s'arrêter. J'y ai passé plusieurs jours, à la croiser avec quatre autres documents, pour découvrir ce qu'elle recouvre réellement : la disparition, en neuf mois, de près des trois quarts de l'un des piliers de la dette intérieure du pays - et l'absence quasi totale, dans les documents censés informer les Mauritaniens de leur propre dette, de toute explication sur la façon dont cette disparition s'est produite.

Un chiffre qui fond de trimestre en trimestre

Reprenons les faits, tels qu'ils apparaissent, noyés, dans les bulletins statistiques trimestriels de la Direction de la Dette Publique. Au 31 mars 2025, la créance que la Banque Centrale de Mauritanie détient sur l'État - c'est-à-dire ce que le Trésor lui doit - s'élève à 16,2 milliards d'ouguiyas, 44 % de toute la dette intérieure du pays. Trois mois plus tard, au 30 juin, elle est tombée à 9,6 milliards. Trois mois après, au 30 septembre, à 4,8 milliards. Au 31 décembre, elle se stabilise à 4,6 milliards. En trois trimestres, 11,6 milliards d'ouguiyas de dette de l'État envers sa propre banque centrale se sont évaporés - 71,7 % de leur valeur de départ, l'équivalent d'environ 2,6 % du produit intérieur brut de la Mauritanie.

Face à un mouvement de cette ampleur, un citoyen serait en droit d'attendre, au minimum, un communiqué, une note technique, un chapitre dédié dans le document qui pilote la stratégie d'endettement du pays. Il n'y a rien de tout cela. Il y a la même phrase de dix-neuf mots, recopiée trois fois, sans mécanisme, sans base légale, sans nom de convention, sans date de signature.

Ce que la stratégie officielle, publiée trois mois plus tôt, ne voyait pas venir

Le plus troublant n'est peut-être pas l'opération elle-même, mais son absence totale d'annonce préalable. En décembre 2024 - trois mois avant que ce mouvement ne commence - la Direction de la Dette Publique a publié sa Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme pour 2025-2027, un document de dix-huit pages censé anticiper précisément ce type d'évolution. Cette stratégie affirme  que « l'instrument BCM n'est pas utilisé sur toute la période de la stratégie », et ses quatre scénarios de financement simulés jusqu'en 2027 ne prévoient qu'un recul progressif, de 9 % à 7 %, du poids de cet instrument dans le portefeuille de la dette - un mouvement sans rapport avec l'effondrement de 72 % qui allait se produire dans les mois suivants. Soit l'opération a été décidée après la publication de la stratégie, sans que celle-ci en soit mise à jour ; soit elle était déjà à l'étude et le document censé orienter la politique d'endettement du pays pour trois ans n'en a pas dit un mot. Dans les deux cas, l'instrument même qui doit permettre à l'État de piloter sa dette a raté, ou caché, l'événement le plus important de l'année sur ce terrain.

Le mécanisme que seule la Banque Centrale, elle-même, a fini par révéler

Il a fallu abandonner les documents de la dette publique et se tourner vers un tout autre rapport - les états financiers audités de la Banque Centrale de Mauritanie pour l'exercice 2025 - pour comprendre, enfin, ce qui s'était passé. Dans les notes annexes de ce rapport, une ligne comptable intitulée « Créances / l'État convention 2024 » affiche exactement la même trajectoire que celle observée dans les bulletins de la dette : 11,98 milliards d'ouguiyas au 31 décembre 2024, 4,6 milliards un an plus tard. Le rapport de la Banque Centrale explique que cette créance a été éteinte par un mécanisme de compensation : l'État a transféré à la Banque Centrale la propriété d'un terrain situé dans un îlot de la zone administrative, valorisé à 2 milliards d'ouguiya ; il lui a cédé la moitié de sa participation dans une banque commerciale, pour 218,7 millions ; et il a émis, puis largement remboursé, des obligations pour près de 4,8 milliards. Au total, 11,98 milliards d'ouguiyas de compensation - le montant exact de la dette qui devait être effacée.

Ce n'est pas, en soi, une manœuvre à condamner : éteindre une dette de l'État envers son propre institut d'émission par l'apport d'actifs et un refinancement obligataire est une pratique reconnue de nettoyage de bilan souverain, et la Banque Centrale elle-même souligne que l'État mauritanien n'a jamais fait défaut sur ses engagements envers elle. Le problème n'est pas la solidité de l'État. Le problème, c'est que cette explication n'existe dans aucun document dont la mission est de rendre compte de la dette publique mauritanienne - seulement, en creux, dans les notes comptables d'une banque centrale qui produit ses états financiers pour d'autres fins que l'information du contribuable sur sa dette.

Une valorisation encore provisoire au moment même où les chiffres circulaient déjà

Un dernier détail achève de rendre cette opération inquiétante. Le rapport de la Banque Centrale précise lui-même, à propos du terrain reçu en compensation, que « le rapport final de l'expert immobilier mandaté par la Banque pour l'évaluation des immeubles de placement […] n'était pas encore disponible » au moment où les comptes ont été arrêtés, et que la valeur retenue reposait sur « les évaluations, documents et informations disponibles à cette date ». Autrement dit : au moment même où les bulletins trimestriels annonçaient déjà, chiffre après chiffre, la fonte spectaculaire de la créance de la Banque Centrale sur l'État, la valorisation de l'actif qui servait à l'éteindre n'avait pas encore été confirmée par un expert indépendant. Une opération représentant plus d'un point de PIB à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette!

Reprenons ce constat au mot près, car chaque mot y pèse : une opération représentant plus d'un point de produit intérieur brut à elle seule a été communiquée au public sur la base de chiffres provisoires - sans que ce caractère provisoire soit jamais signalé dans les bulletins de la dette. Ce n'est pas un détail technique relégable en note de bas de page. C'est, à la lecture du droit budgétaire mauritanien lui-même, un manquement à l'un des principes les plus fondamentaux qui encadrent la présentation des comptes publics : le principe de sincérité, que l'article 3 de la Loi Organique relative aux Lois de Finances (loi n° 2018-039) impose précisément pour que « les ressources et les charges de l'État soient évaluées sincèrement ». Une évaluation sincère n'est pas une évaluation exacte à la décimale près - aucune comptabilité publique n'exige cela. C'est une évaluation qui dit ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas encore. Or c'est précisément ce que les bulletins de la dette n'ont pas fait : ils ont présenté comme définitif - un chiffre net, daté, ventilé au dixième de million d'ouguiya, ce que la Banque Centrale elle-même qualifiait, dans ses propres états financiers, de provisoire, faute de rapport d'expertise immobilière finalisé.

Une dette qui peut réapparaître là où elle a été déclarée éteinte

La première conséquence, la plus mécanique, est aussi la plus grave : si l'expertise immobilière indépendante, une fois achevée, retient pour le terrain cédé une valeur inférieure aux 2 milliards d'ouguiya provisoirement comptabilisés, la compensation n'aura pas intégralement éteint la créance qu'elle était censée éteindre. Il en resterait un solde - une dette de l'État envers sa Banque Centrale qui n'existe aujourd'hui dans aucun bulletin, dans aucun tableau, dans aucun agrégat officiel, mais qui resurgirait mécaniquement le jour où la valorisation définitive serait arrêtée. Ce n'est pas une hypothèse d'école : c'est très exactement ce que signifie, en comptabilité, valoriser un actif « sur la base des évaluations, documents et informations disponibles à cette date », pour reprendre les termes du rapport de la Banque Centrale elle-même.

 Tant que l'expert n'a pas rendu son rapport final, le chiffre de 4,6 milliards d'ouguiyas de créance résiduelle publié dans le bulletin du quatrième trimestre 2025 n'est pas un chiffre arrêté : c'est un chiffre sous condition suspensive, que rien dans le bulletin lui-même ne signale comme tel. Une dette publique mauritanienne, quelle qu'en soit la taille exacte, ne devrait jamais être une variable dépendante d'une expertise immobilière encore en cours - et si elle l'est, ce fait doit être écrit, en toutes lettres, partout où le chiffre apparaît.

Un bilan de banque centrale qui hérite du même flou

La deuxième conséquence touche une institution dont la crédibilité repose, plus que toute autre, sur l'exactitude de ses comptes : la Banque Centrale de Mauritanie elle-même.

En recevant, en échange d'une créance sur l'État, un actif dont la valeur n'est pas encore certifiée, la BCM a inscrit à son propre bilan un immeuble de placement dont la contrepartie comptable (soit la créance éteinte) est, par construction, aussi incertaine que la valorisation de l'actif reçu.

Si le terrain vaut, en réalité, moins que les 2 milliards d'ouguiya retenus, la Banque Centrale n'a pas seulement sous-évalué un risque : elle a surévalué son propre actif, ce qui revient à afficher, dans ses états financiers audités, une situation patrimoniale plus favorable que la réalité économique sous-jacente.

Pour une banque centrale, dont la seule mission est de garantir la confiance dans la monnaie et dans la solidité du système financier qu'elle supervise, ce n'est pas un vice de forme : c'est une fragilité qui touche au cœur de sa fonction. Une institution qui demande aux banques commerciales qu'elle supervise de provisionner leurs créances douteuses sur la base d'évaluations rigoureuses ne peut se dispenser, pour elle-même, de la même exigence - sans quoi l'autorité morale de la supervision bancaire mauritanienne s'en trouve, elle aussi, affaiblie.

Des agrégats officiels qui deviennent, sans le dire, des agrégats provisoires

La troisième conséquence est la plus diffuse, et la plus insidieuse : elle contamine, en silence, tous les chiffres qui se construisent sur celui-ci.

Le ratio dette intérieure sur dette totale, le ratio dette publique sur PIB, les indicateurs de soutenabilité transmis au Fonds Monétaire International, les tableaux comparatifs publiés par la Banque mondiale - tous intègrent, quelque part dans leur calcul, ce chiffre de créance BCM dont la composante essentielle repose sur une valorisation non stabilisée. Aucun de ces agrégats, pourtant présentés comme définitifs, ne porte la moindre mention d'incertitude.

 Un pays qui communique à ses créanciers, à ses bailleurs et à son Parlement des chiffres de dette publique sans jamais indiquer qu'une partie d'entre eux dépend d'une expertise en cours ne trompe peut-être personne délibérément, mais il expose tous ceux qui se fient à sa parole statistique à devoir, un jour, réviser leur lecture de la situation mauritanienne sans avoir été prévenus que cette révision était possible.

 C'est ainsi que se construit, insensiblement, une perte de crédibilité statistique : non pas par un mensonge identifiable, mais par l'accumulation de silences sur des marges d'incertitude qui, additionnées, finissent par peser plus que n'importe quel chiffre isolé.

Un contrôle qui ne peut juger une cible mouvante

La quatrième conséquence touche directement à la question du contrôle, qui est au cœur des devoirs de la Cour des Comptes et de l'Assemblée Nationale. On ne peut exercer un contrôle juridictionnel ou parlementaire rigoureux sur une opération dont la valeur elle-même n'est pas stabilisée : toute vérification effectuée aujourd'hui devrait, en toute rigueur, être suivie d'une seconde vérification le jour où l'expertise immobilière sera finalisée; ce que rien, dans le dispositif actuel, ne prévoit ni n'annonce. Une institution de contrôle qui ignore qu'un chiffre est provisoire ne peut pas savoir qu'elle doit y revenir. C'est un point aveugle construit dans le système lui-même, et non une simple négligence ponctuelle : tant que les bulletins de la dette ne signaleront pas explicitement quels chiffres restent sous réserve d'expertise, ni la Cour des Comptes ni l'Assemblée Nationale ne seront en mesure de programmer le réexamen qu'une telle opération exige.

A mon avis, l'explication la plus probable est administrative : un calendrier de clôture des comptes de la Banque Centrale qui n'a pas attendu la finalisation d'une expertise immobilière, et des bulletins de la dette qui reprennent des chiffres arrêtés sans en rappeler les conditions de leur établissement.

Mais l'absence d'intention ne supprime pas la gravité de la conséquence : une dette publique qui peut, à tout moment, se révéler différente de ce qu'elle affiche; non pas parce qu'elle a changé, mais parce qu'elle n'avait, dès le départ, jamais été définitivement mesurée, est une dette dont la solidité apparente repose sur un accord tacite de ne pas poser la question. Le jour où quelqu'un la posera - un bailleur, une agence de notation, un nouvel exécutif moins enclin à la continuité que le précédent - l'écart entre le chiffre provisoire communiqué et le chiffre définitif qui sera un jour arrêté sera lu, à tort ou à raison, comme une révélation, alors qu'il n'aurait dû être, depuis le premier jour, qu'une information ordinaire, écrite en toutes lettres dans le document qui l'appelait. C'est le sens même de la sincérité budgétaire : non pas ne jamais se tromper, mais ne jamais laisser croire qu'on est sûr de ce dont on ne l'est pas.

Alors ?

Je le redis, pour ne pas transformer un constat rigoureux en accusation qu'il ne mérite pas : rien, dans les éléments consultés pour faire mes constats, ne permet d'affirmer que cette opération a été mal exécutée, ni qu'elle dissimule une malversation. Le Fonds Monétaire International, qui a examiné les finances mauritaniennes en janvier 2026, juge la dette du pays soutenable et sa trajectoire orientée à la baisse - un jugement qui n'a rien signalé d'anormal sur ce point précis. Si cette opération a été correctement exécutée et correctement valorisée, elle constitue un allègement réel et bienvenu du bilan de l'État.

Mais un allègement de dette qui représente 2,6 % du PIB, exécuté par convention entre le ministère des Finances et la banque centrale, ne devrait pas avoir besoin que en tant qu'analyste, cela soit moi-même qui le révèle au citoyen mauritanien en croisant quatre documents distincts, pour que ses grandes lignes deviennent lisibles.

 Aucune trace, dans le corpus consulté, d'un débat à l'Assemblée Nationale, d'un avis de la Cour des Comptes ou d'une communication publique dédiée à la mesure de l'opération. Le jour où une opération de cette nature se dénouera moins bien - une valorisation qui se révèle exagérée, un actif qui perd de sa valeur, un montage qui s'avère plus coûteux que prévu - le pays découvrira alors qu'il ne s'est doté d'aucun canal pour la surveiller à temps. C'est précisément quand une opération semble aller bien qu'il faut exiger qu'elle soit racontée en entier. La Mauritanie ne l'a pas fait pour celle-ci. Et c'est fort répréhensible, pour  le présent et pour le futur.

Pr ELY Mustapha

dimanche 9 août 2026

Mauritanie DPBMT - 2027-2029 : un budget qui ne sait plus compter son propre déficit . Pr ELY Mustapha

Trois valeurs pour un même solde, des recettes gazières multipliées par quatre, et un silence total sur un chômage qui grimpe

Lorsque, dans l'immensité des océans, le sextant du capitaine au long cours est mal gradué, tous ses repères sont faux et quelle que soit la ligne d'horizon sur laquelle il le pointera, il n'arrivera jamais à bon port.


Le Document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme (DPBMT) 2027-2029 n'est pas un texte anodin. Approuvé en Conseil des Ministres le 1er juillet 2026, il constitue, selon ses propres termes, « l'instrument de référence de la programmation pluriannuelle des finances publiques » de la Mauritanie - celui qui doit articuler les priorités de développement du pays, ses contraintes macroéconomiques et la soutenabilité de sa dette pour les trois prochaines années. C'est sur la foi de ce document que seront calibrées les lois de finances 2027, 2028 et 2029. L'examen du contenu du document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme confronté aux données les plus récentes du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et de la Banque Centrale de Mauritanie aboutit un constat véritablement critique. En effet, ce document ne s'accorde pas toujours avec lui-même, et sur les points où il devrait le plus rassurer le lecteur soit la fiabilité de son indicateur de risque numéro un, la réalité de l'impact social de la dépense publique,  il est d'un silence alarmant.

Un déficit budgétaire à trois visages

Prenons l'indicateur le plus cité de tout document budgétaire : le solde global de l'État.

Pour l'année 2023, le DPBMT en donne, selon la page qu'on lit, deux valeurs différentes. Le texte de la section consacrée à l'évolution des finances publiques affirme que ce solde s'est établi à (10,64) milliards d'ouguiya. Trois tableaux plus loin (et deux graphiques avec lui)  le même solde, pour la même année, est chiffré à (9,29) milliards. Ce n'est pas un simple arrondi : l'écart est de 1,35 milliard d'ouguiyas, soit près de 15 % de la valeur elle-même. Et l'opération arithmétique est sans appel. La phrase qui suit immédiatement le chiffre erroné - « soit une réduction du déficit de 7,86 milliards d'ouguiya en seulement deux ans », ne fonctionne mathématiquement qu'avec le chiffre de (9,29), pas avec celui de (10,64) cité juste avant elle dans la même phrase.

Mieux : j'ai pu reconstituer précisément l'origine de l'erreur. Le chiffre de (10,64) résulte de la combinaison d'un tableau de recettes totales erroné et d'un tableau de dépenses totales qui, lui aussi, contredit un troisième tableau du même document. Le lecteur - un député, un journaliste, un partenaire technique et financier - qui cite le chiffre mis en avant dans le texte reprendra, sans le savoir, une valeur mathématiquement invalidée par le document qui la contient.

Un « tournant historique » quatre fois surestimé

Le DPBMT présente l'entrée en production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim comme rien de moins qu'un «tournant historique pour l'économie nationale » - l'expression est répétée deux fois sur la même page - en s'appuyant sur un chiffre : des recettes gazières 2025 estimées à 7,4 milliards d'ouguiyas. C'est un montant impressionnant, qui mérite d'être souligné comme le symbole d'un pays entrant dans l'ère du gaz. Sauf que la propre section budgétaire détaillée du document, celle qui décompose les recettes catégorie par catégorie, chiffre les «recettes pétrolières et gazières » de cette même année 2025 à 1,73 milliard d'ouguiyas. Quatre fois moins. Le document ne fournit aucune explication à cet écart de 5,67 milliards d'ouguiyas : rien n'indique si le premier chiffre inclut des flux logés dans un fonds séparé, non reversés au budget de l'État, ou s'il s'agit simplement d'une confusion de rédaction. Le chiffre le plus flatteur de tout le résumé exécutif du document - celui qui doit convaincre de l'entrée de la Mauritanie dans une nouvelle ère économique - est un chiffre que sa propre annexe technique ne permet pas de retrouver!

Un déficit calé, au dixième de point près, sur son propre plafond

Le DPBMT introduit une nouveauté bienvenue : une règle budgétaire qui plafonne le déficit primaire hors ressources extractives à 3,5 % du PIB à partir de 2027, pour protéger les finances publiques de la volatilité du gaz et des mines. Sur le papier, c'est une bonne nouvelle. Mais un examen attentif de la trajectoire annoncée révèle une coïncidence troublante : ce déficit, rapporté au PIB, s'établit à très exactement -3,50 % en 2027, -3,50 % en 2028, et -3,50 % en 2029. Trois années de suite, au dixième de point près, pile sur le plafond réglementaire - alors même que le reste du cadrage macroéconomique (croissance, inflation, cours des matières premières) varie sensiblement d'une année sur l'autre. Une prévision authentiquement indépendante, construite recette par recette et dépense par dépense, atterrit rarement trois fois de suite sur la cible exacte qu'elle est censée respecter. Ce n'est pas un détail technique : le Fonds Monétaire International, dans l'analyse de soutenabilité de la dette qui accompagne sa dernière revue du programme mauritanien, identifie précisément ce déficit primaire non extractif comme « le risque le plus important » pesant sur la trajectoire de la dette publique du pays - plus important qu'un choc pétrolier ou qu'une catastrophe climatique. Sur l'indicateur que le principal bailleur du pays désigne comme le risque numéro un, le DPBMT qui doit présenter la transparence la plus totale sur sa méthode de calcul, ne le fait pas.

Le silence le plus grave : pas un mot sur l'emploi, pas un chiffre sur la pauvreté

C'est, à mes yeux, d'analyste mais aussi de citoyen mauritanien averti de la situation socio-économique du  pays  le constat le plus sérieux à relever. Le DPBMT invoque à répétition l'objectif d'« amélioration des conditions de vie des populations », le renforcement de « l'emploi », une trajectoire de « croissance inclusive » portée par la Stratégie de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée. Pas une seule fois, sur 60 pages, il ne présente un indicateur de chômage ou de pauvreté! Or ces indicateurs existent, et ils sont publiés par une autre institution publique mauritanienne : la Banque Centrale elle-même, dans son rapport annuel 2025 mentionne une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes de 22,17 %, des femmes de 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. La Banque mondiale, de son côté, chiffre la pauvreté nationale à 34,3 % en 2023, en hausse depuis 31,8 % en 2019, et rappelle que la croissance mauritanienne des vingt dernières années (3,5 % en moyenne par an) reste très inférieure à l'objectif que le pays s'est lui-même fixé dans sa propre stratégie nationale : 7,5 % par an. Même le scénario le plus favorable de ce DPBMT (4,6 % de croissance moyenne sur 2026-2029) n'approche pas cette cible.

Un document qui détaille sur plus de trente pages la répartition ministère par ministère de chaque milliard d'ouguiyas d'investissement public, mais qui ne consacre pas une ligne à mesurer si cet investissement améliore l'emploi ou réduit la pauvreté, ne peut pas revendiquer la « croissance inclusive » comme boussole sans en apporter la moindre preuve chiffrée.

Un optimisme à géométrie variable face aux bailleurs

Sur la croissance 2026, le DPBMT retient une hypothèse de +5,5 %, contre +4,4 % pour la Banque mondiale - un point d'écart qui n'est pas déraisonnable en soi, mais qui place le gouvernement dans le camp le plus optimiste. Sur l'excédent budgétaire attendu dès 2027, l'écart devient spectaculaire : +1,22 % du PIB pour le DPBMT, contre +0,4 % seulement pour la Banque mondiale - un optimisme presque trois fois supérieur à celui de l'institution internationale la plus régulièrement citée sur l'économie mauritanienne.

En définitive que retenir de notre analyse…

A côté des défaillances constatées, ce DPBMT présente des points positifs: tout n'est pas à charge. La trajectoire de réduction du déficit budgétaire global sur 2023-2025 est globalement corroborée par la Banque Centrale elle-même. La montée en puissance du gaz de Grand Tortue Ahmeyim, sur laquelle repose une large part du scénario de croissance, n'est pas démentie par les données de production disponibles à mi-2026, qui la décrivent comme conforme aux prévisions.

Ce n'est donc pas un document fabriqué de toutes pièces, ni une manipulation délibérée des chiffres, toutefois, un instrument appelé à guider les choix budgétaires de la Mauritanie jusqu'en 2029, qui affiche trois valeurs différentes pour son propre déficit, qui met en avant un chiffre-symbole quatre fois supérieur à ce que ses propres tableaux détaillent, dont l'indicateur de risque le plus surveillé par le FMI atterrit avec une précision suspecte sur son propre plafond réglementaire, et qui reste muet sur l'emploi et la pauvreté (alors que les chiffres officiels les plus récents montrent une dégradation), cet instrument-là ne peut pas prétendre au niveau de la  rigueur qu'exige une programmation budgétaire pluriannuelle.

Tout comme je le souligne dans mes analyses des finances publiques mauritaniennes, dont celle-ci, mon objectif est que l'Assemblée nationale, la Cour des comptes et les partenaires techniques et financiers du pays puissent disposer d'une liste précise de ces incohérences. Il leur revient de les faire lever avant que ce cadrage ne serve, sans correction, de fondement aux trois prochaines lois de finances… et porter misère à la trajectoire de développement du pays, comme le ferait le sextant mal gradué d'un capitaine au long cours.


Pr ELY Mustapha

 

vendredi 7 août 2026

Innocent par décret : la Mauritanie découvre une nouvelle preuve judiciaire. Pr ELY Mustapha

Ceci est un Petit traité de logique appliquée, à l'usage des observateurs perplexes. Ou du bon usage du syllogisme aristotélicien en terre d'aberration.

Un syllogisme est un raisonnement logique et déductif, notamment en droit, qui permet de déduire une conclusion incontestable à partir de deux propositions de départ appelées prémisses.

Le président Mohamed Ould Ghazouani a signé la semaine dernière un décret nommant l'ancien ministre Taleb Ould Sid Ahmed conseiller à la présidence. Cette nomination intervient peu après la conclusion de la procédure judiciaire engagée contre lui, suite au rapport de la Cour des comptes. L'intéressé avait été démis de ses fonctions de directeur général du port de la Baie du Repos de Nouadhibou l'an dernier, après que son nom fut apparu dans l'affaire déférée au parquet. Les personnes impliquées ont depuis été libérées - certaines sur ordre du parquet, d'autres après avoir été présentées au juge d'instruction - et plusieurs d'entre elles ont, comme lui, été nommées à des postes ces derniers mois.

Une lecture naïve y verrait une affaire banale. C'est ne rien comprendre à la rigueur philosophique du dossier. Reprenons donc calmement, en bons disciples d'Aristote, ce que l'État mauritanien vient de nous démontrer.

Syllogisme n°1 - De l'innocence par la fonction

Prémisse majeure : Un État de droit ne saurait faire entrer à la présidence un criminel.

Prémisse mineure : Taleb Ould Sid Ahmed vient de recevoir les clés de la présidence.

Conclusion : Taleb Ould Sid Ahmed n'est donc pas un criminel.

CQFD. Il faut saluer l'élégance du procédé : nul besoin d'un non-lieu motivé, d'un jugement d'acquittement ou d'une quelconque relaxe en bonne et due forme. Le décret présidentiel, en Mauritanie, fait office de certificat de vertu. On se demande même pourquoi la Cour des comptes s'embête encore à produire des rapports, quand un simple parapheur ferait tout aussi bien l'affaire …et beaucoup plus vite.

Syllogisme n°2 - De la faute de l'accusateur

Prémisse majeure : Si un homme innocent est démis, humilié et traîné devant un juge d'instruction, alors celui qui l'a démis, humilié et traîné a commis une faute grave.

Prémisse mineure : Le syllogisme n°1 a établi que Taleb Ould Sid Ahmed est innocent.

Conclusion : L'État qui l'a démis, humilié et traîné devant la justice a donc commis une faute grave.

Mais quel est cet État qui a démis, humilié et traîné Taleb Ould Sid Ahmed devant la justice ? Un rapide coup d'œil suffit : c'est le même État qui, aujourd'hui, le nomme conseiller. Nous voilà donc en présence d'un coupable qui vient de se blanchir lui-même en réparant, par décret, le tort qu'il s'était lui-même infligé. Kafka aurait signé des deux mains, mais aurait sans doute jugé l'intrigue un peu trop optimiste pour être crédible.

Syllogisme n°3 - Du théorème de la contradiction contrariée

Voici l'endroit précis où la belle mécanique se grippe, et où l'on découvre que la Mauritanie vient d'inventer une troisième valeur de vérité entre le vrai et le faux.

Prémisse majeure : Si la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed, alors l'accusation initiale - rapport de la Cour des comptes, révocation, transmission au parquet - était infondée.

Prémisse mineure : Or une accusation infondée, portée avec un tel arsenal (Cour des comptes, révocation, parquet, juge d'instruction), ne peut être que le fruit d'une institution défaillante ou d'une volonté délibérée de nuire.

Conclusion : Donc, soit la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed et accable la Cour des comptes et le parquet, soit elle contrarie et disqualifie la preuve même de cette innocence en la faisant reposer non sur un jugement, mais sur une faveur.

Autrement dit : plus le décret proclame haut et fort l'innocence de l'intéressé, plus il affaiblit la valeur de cette innocence, puisqu'une innocence qui se prouve par une nomination plutôt que par un jugement n'est jamais qu'une innocence... nommée. On appelait cela autrefois un cercle vicieux ; à Nouakchott, on appelle cela une carrière.

Syllogisme n°4 - De la généralisation statistique

Prémisse majeure : Un cas isolé peut être un hasard.

Prémisse mineure : Plusieurs personnes déférées au parquet dans la même affaire ont, elles aussi, été libérées puis nommées à des postes ces derniers mois.

Conclusion : Il ne s'agit donc plus d'un hasard, mais d'une méthode.

La Mauritanie ne juge plus les hommes : elle les recycle. Le circuit est même devenu si fluide qu'on pourrait presque le représenter en organigramme officiel : rapport de la Cour des comptes égal révocation égal parquet égal libération et…égale nomination. Un "cursus honorum" version Nouadhibou, où le déshonneur n'est plus une sortie de route mais une étape obligatoire, presque un stage de perfectionnement avant la promotion.

Syllogisme n°5:  Péripétie - Le dénouement syllogistique

Et pourtant. Au moment même où l'on croyait le dossier refermé sur cette impasse logique, un dernier syllogisme s'impose - que la démonstration elle-même a fini par produire sans le vouloir, comme ces intrigues classiques où la vérité surgit précisément de ce qui devait la dissimuler.

Prémisse majeure : Un système qui accuse et absout un même homme sans jamais le faire juger ne prouve, en réalité, jamais sa culpabilité.

Prémisse mineure : C'est très exactement ce que les quatre démonstrations précédentes viennent d'établir au sujet de Taleb Ould Sid Ahmed.

 Conclusion : La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'a donc, à ce jour, strictement jamais été prouvée.

Or le droit, y compris dans les régimes qui l'ignorent le plus superbement, connaît un principe que même Nouakchott n'a pas encore osé abroger par décret : nul n'est coupable tant que sa culpabilité n'est pas établie. Faute de quoi, c'est l'innocence qui doit prévaloir.

Prémisse majeure : Tout homme dont la culpabilité n'est pas prouvée doit être présumé innocent.

Prémisse mineure : La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'est pas prouvée.

Conclusion : Taleb Ould Sid Ahmed est donc innocent.

Voici la péripétie : cet article, qui s'ouvrait sur un décret prétendant fabriquer de l'innocence, s'achève en lui donnant raison - mais pour la mauvaise raison. Taleb Ould Sid Ahmed est innocent, non pas parce que la présidence l'a nommé, non pas parce que le parquet l'a libéré, mais parce que le système, à force de se contredire, a fini par s'interdire à lui-même de prouver quoi que ce soit contre lui.

Son innocence n'est donc pas un verdict : c'est ce qui reste quand une institution a définitivement renoncé à en rendre un.

Dégageons un Théorème général "De l'inconstance élevée en système"

Il ressort de ces cinq démonstrations une vérité que la logique formelle elle-même peine à contenir : dans ce système, la culpabilité et l'innocence ne s'excluent plus, elles se financent mutuellement.

Un homme accusé prouve, en étant nommé, qu'il était innocent ; mais le fait qu'on l'ait nommé plutôt que jugé prouve que cette innocence n'a jamais été établie. Il est donc, au choix, la victime d'une persécution grave ou le bénéficiaire d'une clémence suspecte - et l'État, égal à lui-même, refuse obstinément de choisir, pour la simple raison qu'aucune des deux hypothèses ne lui coûte quoi que ce soit.

C'est là, précisément, l'inconstance du régime : non pas qu'il se trompe, mais qu'il a cessé… d'avoir besoin d'avoir raison.

La Cour des comptes accuse quand il faut donner des gages de rigueur ; le décret absout quand il faut donner des gages de loyauté. Entre les deux, aucun tribunal n'a la charge de trancher - la présidence s'en charge elle-même, avec un aplomb qui ferait pâlir un certain préfet lequel, au moins, se lavait les mains après et non avant.

On attend donc avec une impatience, toute philosophique, le prochain rapport de la Cour des comptes que le pouvoir à transformé en registre officiel des prochaines nominations.

 Si l'histoire récente est un guide fiable alors le rapport de la Cour des comptes n'est plus une mise en cause… de qui que ce soit pour une délinquance… quelconque , mais un simple préavis de nomination…de quiconque, dans un Etat au droit devenu… quelconque.

Ce qui est certain c'est que la "nouvelle preuve judiciaire" (du Palais gris), dite "innocent par décret", fera jurisprudence dans le mauvais "esprit des lois".

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.