La BCM veut refonder le système bancaire mauritanien : nouveau code financier, résolution des banques en difficulté, marché des créances douteuses, modernisation numérique et possible monnaie digitale. Le programme paraît nécessaire. Mais combien coûte-t-il réellement, qui le paie et quels résultats les citoyens peuvent-ils attendre ?
Pour une lecture
aisée par un large public et par pédagogie (déformation professionnelle oblige), j’apporte
chaque fois l’explication requise des notions abordées.
La Banque Centrale de
Mauritanie veut changer de dimension.
Dans sa lettre
d’information publiée en août 2026, la BCM annonce une vaste transformation du
secteur financier. Quatre cabinets internationaux sont mobilisés : Lazard pour
la consolidation du secteur bancaire, A&O Shearman pour le nouveau code
monétaire et financier, Hughes Hubbard & Reed pour le cadre de résolution
bancaire, et Clifford Chance pour le marché secondaire des créances en
souffrance.
À cela s’ajoutent un
nouveau système informatique central, l’adoption des normes IFRS, la refonte de
centaines de procédures, une plateforme de gouvernance des données, des travaux
sur une monnaie numérique de banque centrale et un programme consacré aux
fintechs.
Le chantier est immense.
Il peut renforcer la stabilité du pays. Mais une question simple reste sans
réponse : combien tout cela coûte-t-il ?
Avant tout, de quoi parle-t-on ?
Pour comprendre ce
programme, il faut distinguer trois notions.
Une banque centrale n’est pas une banque commerciale. Elle ne reçoit
pas principalement les dépôts des ménages et ne distribue pas les crédits
ordinaires aux entreprises. Elle émet la monnaie nationale, conduit la
politique monétaire, supervise les banques, veille à la stabilité financière et
organise ou surveille les systèmes de paiement.
La stabilité financière désigne la capacité du système bancaire et
financier à continuer de fonctionner - même en période de crise - sans
provoquer une paralysie des paiements, une fuite massive des dépôts ou une
intervention budgétaire excessive de l’État.
Enfin, une réforme
bancaire ne concerne pas seulement les banquiers. Elle touche les déposants,
les emprunteurs, les entreprises, les commerçants et, indirectement, les
contribuables.
Des réformes qui
répondent à de vrais problèmes
Il serait injuste de
présenter ces projets comme un luxe administratif ou une simple opération de
communication. Le système bancaire mauritanien fait face à des difficultés
réelles.
Les données disponibles
montrent un niveau élevé de créances en
souffrance, également appelées créances douteuses ou prêts non performants.
Il s’agit de crédits dont le remboursement est en retard, incertain ou
compromis. Lorsqu’une banque prête de l’argent, elle s’attend à récupérer le
capital et les intérêts. Si l’emprunteur ne rembourse plus, le crédit devient
une créance en souffrance.
Les travaux du FMI
situent ces créances à un niveau supérieur à 15 % des encours bancaires.
Autrement dit, sur 100 unités de crédit accordées, plus de 15 seraient exposées
à un problème de remboursement. Ce ratio ne signifie pas nécessairement que
toute cette somme est définitivement perdue, mais il révèle une fragilité
importante.
Quand les créances
douteuses s’accumulent, les banques deviennent plus prudentes. Elles prêtent
moins, demandent davantage de garanties et écartent souvent les petites
entreprises. Le crédit devient plus cher et l’investissement ralentit.
Le FMI a également
recommandé de renforcer les fonds
propres des banques. Les fonds propres correspondent, en termes simples, à
la partie des ressources appartenant durablement à la banque et servant de
coussin en cas de pertes. Plus une banque dispose de fonds propres solides,
plus elle peut absorber des pertes sans mettre en danger les dépôts de ses
clients.
Le triplement du capital
minimum à partir de 2027 vise donc à rendre les banques plus résistantes. Mais
cette mesure peut aussi avoir un coût : certaines petites banques devront
trouver de nouveaux investisseurs, fusionner ou réduire leurs activités.
Qu’est-ce que la
consolidation bancaire ?
La consolidation bancaire consiste à renforcer et parfois à regrouper
des établissements bancaires. Elle peut prendre la forme d’une fusion, d’une
acquisition, d’une recapitalisation ou d’une réorganisation.
L’objectif est
généralement de disposer de banques mieux capitalisées, mieux gouvernées et
capables de financer l’économie. Une banque très petite ou très fragile peut
avoir du mal à investir dans la technologie, à recruter des spécialistes ou à
gérer les risques.
Mais la consolidation
n’est pas automatiquement positive. Si trop de banques fusionnent, le marché
peut devenir excessivement concentré. Une banque dominante pourrait alors
imposer des conditions moins favorables aux clients. Le système pourrait
également créer des établissements « trop grands pour faire faillite »,
c’est-à-dire si importants que l’État serait presque obligé de les sauver en
cas de crise.
La question n’est donc
pas seulement : « Faut-il moins de banques ? » Elle est aussi : « Comment avoir
des banques solides sans supprimer la concurrence et l’accès au crédit ? »
Quatre cabinets :
spécialisation ou dispersion ?
Le choix de quatre
cabinets distincts peut se comprendre.
Lazard est spécialisé
dans la finance d’entreprise, les restructurations et les opérations de
consolidation. A&O Shearman dispose d’une expertise internationale en droit
bancaire et financier. Hughes Hubbard & Reed peut apporter une compétence
spécifique en matière de résolution et de restructuration. Clifford Chance
intervient sur les marchés financiers, les créances et les opérations
complexes.
Cette division du travail
permet de faire appel à des compétences spécialisées. Elle peut aussi éviter de
confier l’ensemble de la réforme à un seul prestataire.
Mais elle comporte un
risque : celui de la fragmentation. Le nouveau code monétaire doit être
compatible avec le cadre de résolution. Le marché secondaire des créances
douteuses doit être cohérent avec les règles de faillite, les tribunaux
commerciaux et le droit des garanties. La consolidation bancaire doit tenir
compte des mécanismes de résolution.
Si chaque cabinet produit
un excellent rapport dans son domaine, mais que les textes se contredisent, la
réforme échouera malgré la qualité des consultants.
La BCM doit donc assurer
une coordination forte. Elle doit également associer des juristes, des
économistes et des informaticiens mauritaniens à chaque étape.
Qu’est-ce qu’un cadre de
résolution bancaire ?
La résolution bancaire est la procédure organisée permettant de
traiter une banque en difficulté grave sans attendre une faillite désordonnée.
Elle ne signifie pas
nécessairement fermer la banque. Plusieurs solutions sont possibles :
-
vendre une partie saine de ses activités à une autre banque ;
-
créer une banque-relais temporaire ;
-
transférer les dépôts protégés vers un établissement solide ;
-
faire supporter une partie des pertes aux actionnaires et
créanciers, plutôt qu’au contribuable ;
-
liquider méthodiquement les activités impossibles à sauver.
L’objectif est double :
protéger les fonctions essentielles - notamment les dépôts et les paiements -
et limiter le recours à l’argent public.
Un cadre de résolution ne
suffit toutefois pas à lui seul. Il faut aussi une autorité clairement
compétente, des plans de redressement, des données fiables, des tests de
résistance et un mécanisme de financement.
Le test de résistance est une simulation qui mesure la capacité d’une
banque à supporter un choc : forte baisse des prix des actifs, défaillance d’un
grand emprunteur, crise de liquidité ou dépréciation monétaire.
Le marché secondaire des
créances douteuses
Le marché secondaire des créances est un mécanisme permettant aux
banques de vendre leurs créances en souffrance à des investisseurs spécialisés
ou à une structure de gestion d’actifs.
La banque qui vend une
créance douteuse reçoit immédiatement une somme, même inférieure à la valeur
initiale du prêt. Elle nettoie ainsi son bilan et peut éventuellement
recommencer à prêter.
L’acheteur, lui, prend le
risque de récupérer la dette auprès de l’emprunteur ou de réaliser les
garanties. Il achète donc un actif risqué à prix réduit dans l’espoir d’en
tirer un rendement.
Ce marché peut être
utile, mais il exige plusieurs conditions :
-
un registre fiable des garanties ;
-
des tribunaux commerciaux efficaces ;
-
des procédures d’exécution rapides ;
-
une valorisation réaliste des biens ;
-
des règles fiscales claires ;
-
une protection des données ;
-
une surveillance des investisseurs.
Sans ces conditions, le
marché risque de devenir une simple vente à bas prix des pertes bancaires. Les
petits débiteurs pourraient être traités comme de simples dossiers à recouvrer,
sans solution de restructuration.
Le point le plus
problématique est l’absence de chiffres.
Les montants des contrats
conclus avec les quatre cabinets ne sont pas publiés dans l’article ni dans les
sources accessibles. On ignore les honoraires, les frais de déplacement, les
éventuels sous-traitants, les primes liées aux résultats et les coûts des
avenants.
On ignore également si
les missions sont financées par le budget propre de la BCM, par l’État, par un
don ou par un fonds extérieur lié au FMI ou à la Banque mondiale.
Il serait imprudent
d’inventer une facture. Mais des scénarios permettent de mesurer l’ordre de
grandeur possible. Pour quatre missions internationales de conseil juridique et
financier, les honoraires pourraient se situer entre quelques millions et une quinzaine
de millions de dollars selon l’ampleur des travaux. Cette estimation n’est pas
un montant réel : elle montre seulement pourquoi la publication des contrats
est indispensable.
La facture la plus
importante ne sera peut-être pas celle des consultants. Elle pourrait venir
après.
Un nouveau système
bancaire informatique entraîne des coûts de licences, d’intégration, de
migration des données, de formation, de maintenance et de cybersécurité.
Le coût total de possession d’un système informatique comprend non
seulement son achat, mais aussi son intégration, les licences, la formation,
les mises à jour, la sécurité, la maintenance et son remplacement futur. Un
système apparemment peu coûteux au départ peut devenir très cher sur dix ans.
Un cadre de résolution
bancaire suppose un fonds de résolution et un système de garantie des dépôts.
Une consolidation bancaire peut nécessiter des recapitalisations. Une monnaie
numérique de banque centrale peut exiger une infrastructure coûteuse et durable.
Le véritable coût d’une
réforme ne se limite donc jamais au chèque versé au cabinet de conseil.
Pour un pays en
développement, chaque dollar compte
À l’échelle d’un pays
dont les recettes budgétaires dépassent 100 milliards de MRU, des honoraires de
conseil même élevés peuvent sembler supportables. Mais cette comparaison ne
suffit pas.
La question est celle du coût d’opportunité. Il s’agit de ce à
quoi l’on renonce lorsqu’on consacre une ressource à un projet plutôt qu’à un
autre.
Le même argent pourrait
servir à renforcer la supervision bancaire locale, recruter des spécialistes
mauritaniens, moderniser les tribunaux commerciaux, améliorer les registres de
garanties, protéger les déposants ou développer les paiements numériques.
Le choix n’est donc pas
simplement entre « réforme » et « absence de réforme ». Il est aussi entre
différentes manières de réformer.
La BCM peut acheter une
expertise internationale ponctuelle. Mais elle doit éviter d’acheter une
dépendance permanente.
Les acquis internes sont réels
L’analyse doit rester
équilibrée. La BCM ne part pas de zéro.
Elle affirme avoir adopté
les normes IFRS à partir de 2023,
avec trois exercices certifiés sans réserve. Les IFRS sont des normes
comptables internationales destinées à rendre les états financiers plus
comparables et plus transparents.
Une certification sans
réserve signifie que l’auditeur estime que les comptes présentent correctement
la situation financière, selon le référentiel applicable, sans réserve majeure.
Cette certification concerne les comptes de la BCM ; elle ne signifie pas
automatiquement que toutes les banques commerciales appliquent parfaitement les
IFRS ni que tout le système financier est sans risque.
La banque centrale
indique aussi avoir mis en production les premiers modules de son nouveau Core Banking System en octobre 2024. Il
s’agit d’un système informatique central qui regroupe les opérations
comptables, les paiements, les réserves et certaines fonctions administratives.
Plus de 270 processus
auraient été documentés, avec la mobilisation de plus de 90 collaborateurs et
l’organisation de plus de 100 ateliers.
Un processus est une suite organisée d’activités destinées à atteindre
un résultat : effectuer un paiement, enregistrer une opération, contrôler une
réserve ou produire un rapport. Documenter un processus permet de préciser qui
fait quoi, dans quel délai et avec quels contrôles.
La plateforme de
gouvernance des données regrouperait plus de 78 millions d’enregistrements et
près de 49 500 comptes rattachés aux référentiels. La BCM annonce un taux de
fiabilisation de 99,8 %.
Ce dernier chiffre mérite
toutefois une explication précise. S’agit-il de données dédoublonnées ? De
champs complétés ? De comptes correctement rattachés ? De données contrôlées
par échantillon ? Un taux de traitement automatisé de 99,8 % ne signifie pas
nécessairement que 99,8 % des données sont exactes.
La gouvernance des données désigne l’ensemble des règles qui
déterminent la manière dont les données sont collectées, vérifiées, protégées,
corrigées, partagées et conservées. La BCM doit publier la méthode de calcul du
taux annoncé et les résultats de l’audit indépendant.
Une monnaie numérique,
mais pour quel besoin ?
La BCM teste également
une monnaie numérique de banque centrale,
souvent appelée CBDC. Il s’agit d’une forme numérique de la monnaie émise
directement par la banque centrale, différente d’un simple compte bancaire ou
d’un portefeuille électronique privé.
Une monnaie numérique
pourrait améliorer l’inclusion financière, faciliter certains paiements
publics, réduire les coûts de transaction et renforcer la résilience du système
de paiement. Mais elle comporte aussi des risques : cyberattaques, atteinte à
la vie privée, fracture numérique, faible adoption et déplacement des dépôts
des banques commerciales vers la banque centrale.
La désintermédiation bancaire désigne précisément le risque que les
ménages et les entreprises retirent leurs dépôts des banques commerciales pour
les placer directement sous forme numérique auprès de la banque centrale.
En période de crise, ce phénomène pourrait accélérer une fuite des dépôts.
La question est donc
simple : la Mauritanie a-t-elle besoin d’une monnaie numérique de banque
centrale, ou doit-elle d’abord améliorer l’interopérabilité des portefeuilles
existants et les paiements instantanés ?
La certification du
switch national de paiement GIMTEL au registre mondial de Visa en 2025 montre
que des progrès importants sont déjà possibles sans lancer immédiatement une
infrastructure monétaire entièrement nouvelle.
Avant tout déploiement
national, la BCM devrait publier une comparaison claire entre les différentes
options, leurs coûts et leurs bénéfices.
Les fintechs : innovation
ou risque de surendettement ?
Le terme Fintech désigne l’utilisation de
technologies numériques pour fournir des services financiers. Le crédit
digital, le paiement fractionné et le financement participatif peuvent
faciliter l’accès au financement.
Le paiement fractionné, parfois appelé BNPL - « buy now, pay later »,
acheter maintenant et payer plus tard - permet au client de régler un achat en
plusieurs échéances. Il peut être utile, mais il comporte un risque de
surendettement lorsque plusieurs achats sont contractés simultanément.
Le financement participatif permet à des particuliers ou à des
investisseurs de financer collectivement un projet ou une entreprise,
généralement par une plateforme numérique.
Ces innovations
nécessitent des règles de protection : information sur le coût réel, plafonds,
contrôle de l’endettement, protection des données, prévention de la fraude et
mécanismes de réclamation.
La modernisation ne doit
donc pas transformer chaque citoyen en emprunteur permanent sans protection
suffisante.
Le citoyen doit voir les résultats
Pour le grand public, une
réforme bancaire ne se mesure ni au nombre de cabinets mobilisés ni au nombre
de pages produites.
Elle se mesure à des
résultats concrets :
-
les dépôts sont-ils mieux protégés ?
-
Les banques prêtent-elles davantage aux PME ?
-
Le coût du crédit diminue-t-il ?
-
Les paiements deviennent-ils plus rapides et moins chers ?
-
Les faillites bancaires sont-elles traitées plus rapidement ?
-
Les créances douteuses diminuent-elles ?
-
Les services financiers deviennent-ils accessibles aux populations
éloignées des grandes villes ?
Ces indicateurs devraient
être publiés chaque année.
La BCM indique par
ailleurs que 12 des 16 recommandations formulées dans le cadre de l’évaluation
des dispositifs de sauvegarde du FMI ont été entièrement mises en œuvre.
Les dispositifs de sauvegarde sont des contrôles destinés à protéger
les ressources, les réserves, les comptes et la gouvernance d’une banque
centrale. Ils concernent notamment l’audit, le contrôle interne, la qualité des
informations financières et la gestion des risques.
La mise en œuvre de 12
recommandations constitue un progrès important. Mais les quatre recommandations
restantes doivent être rendues publiques, avec leur statut exact et la
justification de leur classement comme « non prioritaires ».
Une réforme nécessaire,
mais une transparence obligatoire
Le programme de la BCM
est stratégiquement justifié. La Mauritanie a besoin d’un secteur bancaire plus
solide, d’un droit financier modernisé, d’un dispositif de résolution crédible
et d’un traitement efficace des créances en souffrance.
Mais une réforme
nécessaire n’est pas dispensée de transparence.
La BCM devrait publier :
-
les contrats des quatre cabinets ;
-
les montants et devises des honoraires ;
-
les sources de financement ;
-
les termes de référence ;
-
les livrables ;
-
les rapports finaux ;
-
les coûts de maintenance des systèmes ;
-
les mécanismes de transfert de compétences ;
-
les indicateurs de résultats.
Le transfert de compétences signifie que l’expertise achetée à
l’extérieur doit laisser des capacités durables au sein de la BCM : agents
formés, documents réutilisables, outils maîtrisés et capacité à poursuivre le
travail sans assistance permanente.
La banque centrale
demande aux établissements qu’elle supervise de présenter des comptes fiables
et transparents. Elle doit appliquer à ses propres projets la même exigence de
responsabilité.
La Mauritanie a besoin de
réformes bancaires. Elle a aussi besoin de savoir combien elles coûtent, qui
les réalise et ce qu’elles rapportent.
Soutenir la réforme ne signifie pas signer un chèque en blanc.
Pr ELY Mustapha

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