mercredi 23 septembre 2026

Le premier Cahier d'études en économie monétaire de la BCM : une avancée réelle, une relecture à reprendre. Par Pr ELY Mustapha

 Il faut le dire , avant d'entrer dans le détail : la Banque Centrale de Mauritanie vient de faire quelque chose qu'aucune institution monétaire mauritanienne n'avait fait avant elle. En créant, en août 2025, un Centre d'Études en Économie Monétaire (CEEM), puis en publiant ce premier « Cahier d'études en économie monétaire », la BCM s'est dotée d'un espace de recherche appliquée, construit (et ce n'est pas un détail ) sur un principe de relecture par les pairs (le peer review, en anglais : la vérification d'un travail scientifique par des chercheurs extérieurs à ses auteurs, avant publication, précisément pour en garantir la solidité). 

C'est une pratique standard dans le monde académique, mais c'est une première pour une banque centrale de la sous-région. Le geste mérite d'être salué pour ce qu'il est : un pas vers la transparence et le débat scientifique sur des sujets ( le régime de change, le crédit bancaire, les taux d'intérêt), qui, en Mauritanie, échappent trop souvent à toute discussion publique informée.

Mais un Cahier qui se réclame de la rigueur scientifique doit accepter d'être lu avec la même rigueur qu'il revendique. C'est l'exercice que je propose ici : saluer l'initiative, mais signaler, avec les définitions et les théories qui permettent à chacun de vérifier lui-même, ce qui doit encore être corrigé.

 

Le taux de change : quand « perdre 50 % » ne veut pas dire perdre 50 %

L'article consacré à la réforme du régime de change rappelle qu'entre 2006 et 2023, l'ouguiya est passée d'environ 27 à plus de 40 pour un dollar, et parle d'une « perte de valeur de près de 50 % ». L'erreur est compréhensible, tant elle est répandue …mais c'est une erreur.

Il faut ici distinguer deux choses que le langage courant confond sans cesse. Le taux de change est le prix d'une monnaie exprimé dans une autre (ici, combien d'ouguiyas pour un dollar). Quand ce prix augmente, la monnaie nationale se déprécie : il en faut plus pour acheter la même chose. Mais la variation du taux de change n'est pas la même chose que la perte de valeur de la monnaie elle-même, c'est-à-dire ce qu’une ouguiya permet réellement d'acheter en devises étrangères.

Faisons le calcul. Passer de 27 à 40 MRU pour un dollar, c'est une hausse de (40-27)/27, soit 48 %, arrondi à « près de 50 % ». Mais ce n'est pas la perte de valeur de l'ouguiya : celle-ci se mesure par l'inverse du taux, puisque c'est le pouvoir d'achat en devise qui nous intéresse.

Une ouguiya achetait 1/27e de dollar en 2006 (3,7 centimes) ; il n'en achète plus que 1/40e en 2023 (2,5 centimes). La perte réelle de pouvoir d'achat est donc de (3,7-2,5)/3,7, soit 32,5 % , et non 50 %. C'est une convention de calcul de base en finance internationale, la même qui permet de ne pas confondre une hausse de prix de 50 % avec une baisse de valeur de 50 % : les deux mouvements ne sont jamais symétriques. L'écart n'est pas cosmétique : il revient à annoncer une dépréciation historique presque une fois et demie supérieure à la réalité.

 

Le PNB, ou l'art de choisir la bonne moyenne

L'article sur l'intermédiation financière affirme que le produit net bancaire (le PNB - l'équivalent, pour une banque, du chiffre d'affaires net d'une entreprise : la différence entre ce que rapportent ses opérations et ce qu'elles lui coûtent) a « progressé de 17 % par an en moyenne » entre 2021 et 2025. Le tableau que l'article publie lui-même dit autre chose : 6 528, puis 8 620, puis 9 310, puis 11 256 millions d'ouguiyas -quatre années, de 2021 à 2024, et non cinq.

Recalculons, là encore avec les chiffres même du Cahier. Le taux de croissance annuel composé -la méthode standard pour lisser une évolution sur plusieurs années, popularisée dans tous les manuels de finance d'entreprise, donne (11 256 / 6 528) élevé à la puissance 1/3, moins 1, soit environ 20 %. La moyenne simple des trois taux de croissance annuels (+32 %, +8 %, +21 %) donne, elle, 20,3 %.

Les deux méthodes convergent : autour de 20 %, pas de 17 %. Trois points d'écart sur un taux de croissance annoncé, ce n'est pas anecdotique pour tout lecteur, investisseur, bailleur, chercheur -qui prendrait ce chiffre au pied de la lettre.

 

Une erreur qui, elle, en dit long sur la relecture

Le constat le plus révélateur ne porte pas sur un chiffre, mais sur un mot-clé. L'article consacré à MRT-MFMod (le nouveau modèle macro-structurel de prévision de la BCM, un outil qui simule l'économie nationale pour éclairer les décisions de politique monétaire, à la manière des modèles utilisés par la plupart des banques centrales du monde) affiche, en tête de son résumé, les mots-clés suivants : « intermédiation financière, bancarisation, finance islamique, paiements mobiles, accès au crédit, secteur bancaire ». Le problème : ce ne sont pas les mots-clés d'un article sur un modèle de prévision macroéconomique. Ce sont, presque mot pour mot, ceux de l'article voisin sur l'intermédiation financière : et l'erreur est répétée à l'identique dans le résumé en anglais.

Une coquille isolée ne mériterait pas qu'on s'y arrête. Mais une même erreur, dans les deux langues d'un même article, est le signe d'un copier-coller mal nettoyé entre deux textes distincts -exactement le type d'anomalie qu'un dispositif de relecture croisée est censé intercepter.

C'est là qu'intervient une référence théorique utile : le cadre du COSO (Committee of Sponsoring Organizations of the Treadway Commission), la référence internationale en matière de contrôle interne, aujourd'hui largement reprise par les normes d'audit, insiste précisément sur ce point : une erreur mécanique et facilement détectable, même mineure dans son contenu, est un signal d'alerte plus grave qu'elle n'y paraît, car elle révèle généralement l'absence d'une étape de vérification censée exister. Or l'édito du Cahier revendique explicitement qu'« une démarche scientifique de revue par les pairs a […] assuré la pertinence et la solidité des résultats ». Sur ce point précis, la revendication et le fait ne se recoupent pas encore tout à fait.

 

Le taux de change « réel », ou pourquoi 8,1 % mérite d'être discuté

 

L'article sur le mésalignement du taux de change introduit une notion technique utile à définir : le taux de change effectif réel (TCER), qui ne se contente pas de comparer l'ouguiya au dollar, mais ajuste cette comparaison par les écarts d'inflation entre la Mauritanie et ses partenaires commerciaux , c'est la méthode dite EBA-lite, développée par le FMI (External Balance Assessment), aujourd'hui la référence internationale pour juger si une monnaie est « surévaluée » ou « sous-évaluée ». L'article cite, à ce titre, le diagnostic du FMI dans son rapport « Article IV » de décembre 2024 : une surévaluation de l'ouguiya de 8,1 %, attribuée au caractère encore incomplet de la réforme du marché des changes.

La citation est correcte et honnêtement rattachée à sa source -je le souligne, car ce n'est pas toujours le cas dans les documents officiels mauritaniens. Ce qui manque, en revanche, c'est la mise en perspective : ce même Cahier, dans son avant-propos, qualifie par ailleurs les résultats de la réforme du régime de change de « encourageants ». Les deux affirmations peuvent parfaitement coexister (une réforme peut être en bonne voie tout en n'ayant pas encore résorbé un mésalignement hérité du passé ) mais un Cahier qui se veut pédagogique aurait pu, justement, expliquer au lecteur pourquoi les deux ne se contredisent pas, plutôt que de les laisser à cent pages l'une de l'autre.

 

Ce qu'un Cahier d'économie monétaire ne peut pas ignorer : la loi de règlement

Une dernière remarque, qui dépasse le texte du Cahier lui-même mais qui devrait, à mon sens, nourrir ses prochains numéros : toute évaluation de politique monétaire ou budgétaire suppose, en aval, un instrument de contrôle qui vérifie, une fois l'exercice clos, ce qui a été réellement exécuté. Cet instrument, en Mauritanie, s'appelle la loi de règlement , le troisième temps du cycle budgétaire, après le vote de la loi de finances et l'exécution de l'année, chargé de clôturer juridiquement l'exercice sur la base d'un avis de la Cour des comptes (article 68 de la Constitution du 20 juillet 1991).

Or, le document actuellement disponible sous ce nom porte, en réalité, sur l'exercice 2023 - non 2025 -et reste, à ce jour, un simple projet de loi non numéroté. Un Cahier d'économie monétaire qui veut asseoir la crédibilité de ses analyses sur la durée gagnerait à intégrer, même brièvement, cette limite structurelle du dispositif de vérification budgétaire mauritanien et ce ne serait-ce que pour rappeler à ses lecteurs les bornes de ce que l'on peut, aujourd'hui, certifier avec certitude.

 

Ce premier Cahier n'est ni un coup d'épée dans l'eau ni un texte sans reproche : c'est un vrai départ, sérieusement sourcé avec la littérature internationale mobilisée (FMI, Banque mondiale, travaux académiques sur le taux de change et l'intermédiation financière) est correctement citée d'un bout à l'autre, mais dont la relecture finale n'a pas été à la hauteur de l'ambition scientifique affichée. Trois points de croissance mal calculés, un taux de dépréciation mal converti, un jeu de mots-clés mal recopié : ce sont des erreurs de chantier, pas des erreurs de fond. Elles se corrigent avec une grille de contrôle de cohérence avant publication -une pratique que les revues et rapports internationaux les plus exigeants ont fini par systématiser, précisément parce que l'œil humain, seul, laisse toujours passer ce genre de détail.

La Mauritanie a maintenant une revue d'économie monétaire. Il ne lui reste qu'à s'assurer qu'elle se relit aussi bien qu'elle se documente.

Pr ELY Mustapha

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