C'est une pratique standard dans le monde académique, mais c'est une première pour une banque centrale de la sous-région. Le geste mérite d'être salué pour ce qu'il est : un pas vers la transparence et le débat scientifique sur des sujets ( le régime de change, le crédit bancaire, les taux d'intérêt), qui, en Mauritanie, échappent trop souvent à toute discussion publique informée.
Mais un Cahier qui se réclame de la rigueur scientifique doit accepter
d'être lu avec la même rigueur qu'il revendique. C'est l'exercice que je
propose ici : saluer l'initiative, mais signaler, avec les définitions et les
théories qui permettent à chacun de vérifier lui-même, ce qui doit encore être
corrigé.
Le taux de change : quand « perdre
50 % » ne veut pas dire perdre 50 %
L'article consacré à la réforme du régime de change rappelle qu'entre 2006
et 2023, l'ouguiya est passée d'environ 27 à plus de 40 pour un dollar, et
parle d'une « perte de valeur de près de 50 % ». L'erreur est compréhensible,
tant elle est répandue …mais c'est une erreur.
Il faut ici distinguer deux choses que le langage courant confond sans
cesse. Le taux de change est le prix d'une monnaie exprimé dans une
autre (ici, combien d'ouguiyas pour un dollar). Quand ce prix augmente, la
monnaie nationale se déprécie : il en faut plus pour acheter la même
chose. Mais la variation du taux de change n'est pas la même chose que la perte de valeur de la monnaie elle-même, c'est-à-dire ce qu’une ouguiya permet réellement d'acheter en devises étrangères.
Faisons le calcul. Passer de 27 à 40 MRU pour un dollar, c'est une hausse
de (40-27)/27, soit 48 %, arrondi à « près de 50 % ». Mais ce n'est pas la
perte de valeur de l'ouguiya : celle-ci se mesure par l'inverse du taux,
puisque c'est le pouvoir d'achat en devise qui nous intéresse.
Une ouguiya achetait 1/27e de dollar en 2006 (3,7 centimes) ; il n'en
achète plus que 1/40e en 2023 (2,5 centimes). La perte réelle de pouvoir
d'achat est donc de (3,7-2,5)/3,7, soit 32,5 % , et non 50 %. C'est une
convention de calcul de base en finance internationale, la même qui permet de
ne pas confondre une hausse de prix de 50 % avec une baisse de valeur de 50 % :
les deux mouvements ne sont jamais symétriques. L'écart n'est pas cosmétique :
il revient à annoncer une dépréciation historique presque une fois et demie
supérieure à la réalité.
Le PNB, ou l'art de choisir la
bonne moyenne
L'article sur l'intermédiation financière affirme que le produit net
bancaire (le PNB - l'équivalent, pour une banque, du chiffre d'affaires net
d'une entreprise : la différence entre ce que rapportent ses opérations et ce
qu'elles lui coûtent) a « progressé de 17 % par an en moyenne » entre 2021 et
2025. Le tableau que l'article publie lui-même dit autre chose : 6 528, puis 8
620, puis 9 310, puis 11 256 millions d'ouguiyas -quatre années, de 2021 à
2024, et non cinq.
Recalculons, là encore avec les chiffres même du Cahier. Le taux de
croissance annuel composé -la méthode standard pour lisser une évolution sur
plusieurs années, popularisée dans tous les manuels de finance d'entreprise, donne
(11 256 / 6 528) élevé à la puissance 1/3, moins 1, soit environ 20 %. La
moyenne simple des trois taux de croissance annuels (+32 %, +8 %, +21 %) donne,
elle, 20,3 %.
Les deux méthodes convergent : autour de 20 %, pas de 17 %. Trois points
d'écart sur un taux de croissance annoncé, ce n'est pas anecdotique pour tout lecteur, investisseur, bailleur, chercheur -qui prendrait ce chiffre au pied de la
lettre.
Une erreur qui, elle, en dit long
sur la relecture
Le constat le plus révélateur ne porte pas sur un chiffre, mais sur un
mot-clé. L'article consacré à MRT-MFMod (le nouveau modèle macro-structurel de
prévision de la BCM, un outil qui simule l'économie nationale pour éclairer les
décisions de politique monétaire, à la manière des modèles utilisés par la
plupart des banques centrales du monde) affiche, en tête de son résumé, les
mots-clés suivants : « intermédiation financière, bancarisation, finance
islamique, paiements mobiles, accès au crédit, secteur bancaire ». Le problème
: ce ne sont pas les mots-clés d'un article sur un modèle de prévision
macroéconomique. Ce sont, presque mot pour mot, ceux de l'article voisin sur
l'intermédiation financière : et l'erreur est répétée à l'identique dans
le résumé en anglais.
Une coquille isolée ne mériterait pas qu'on s'y arrête. Mais une même
erreur, dans les deux langues d'un même article, est le signe d'un
copier-coller mal nettoyé entre deux textes distincts -exactement le type
d'anomalie qu'un dispositif de relecture croisée est censé intercepter.
C'est là qu'intervient une référence théorique utile : le cadre du COSO
(Committee of Sponsoring Organizations of the Treadway Commission), la
référence internationale en matière de contrôle interne, aujourd'hui largement
reprise par les normes d'audit, insiste précisément sur ce point : une erreur
mécanique et facilement détectable, même mineure dans son contenu, est un
signal d'alerte plus grave qu'elle n'y paraît, car elle révèle généralement
l'absence d'une étape de vérification censée exister. Or l'édito du Cahier
revendique explicitement qu'« une démarche scientifique de revue par les pairs
a […] assuré la pertinence et la solidité des résultats ». Sur ce point précis,
la revendication et le fait ne se recoupent pas encore tout à fait.
Le taux de change « réel », ou
pourquoi 8,1 % mérite d'être discuté
L'article sur le mésalignement du taux de change introduit une notion
technique utile à définir : le taux de change effectif réel (TCER), qui
ne se contente pas de comparer l'ouguiya au dollar, mais ajuste cette
comparaison par les écarts d'inflation entre la Mauritanie et ses partenaires
commerciaux , c'est la méthode dite EBA-lite, développée par le FMI
(External Balance Assessment), aujourd'hui la référence internationale pour
juger si une monnaie est « surévaluée » ou « sous-évaluée ». L'article cite, à
ce titre, le diagnostic du FMI dans son rapport « Article IV » de décembre 2024
: une surévaluation de l'ouguiya de 8,1 %, attribuée au caractère encore
incomplet de la réforme du marché des changes.
La citation est correcte et honnêtement rattachée à sa source -je le
souligne, car ce n'est pas toujours le cas dans les documents officiels
mauritaniens. Ce qui manque, en revanche, c'est la mise en perspective : ce
même Cahier, dans son avant-propos, qualifie par ailleurs les résultats de la
réforme du régime de change de « encourageants ». Les deux affirmations peuvent
parfaitement coexister (une réforme peut être en bonne voie tout en n'ayant pas
encore résorbé un mésalignement hérité du passé ) mais un Cahier qui se veut
pédagogique aurait pu, justement, expliquer au lecteur pourquoi les deux ne se
contredisent pas, plutôt que de les laisser à cent pages l'une de l'autre.
Ce qu'un Cahier d'économie
monétaire ne peut pas ignorer : la loi de règlement
Une dernière remarque, qui dépasse le texte du Cahier lui-même mais qui
devrait, à mon sens, nourrir ses prochains numéros : toute évaluation de
politique monétaire ou budgétaire suppose, en aval, un instrument de contrôle
qui vérifie, une fois l'exercice clos, ce qui a été réellement exécuté. Cet
instrument, en Mauritanie, s'appelle la loi de règlement , le troisième
temps du cycle budgétaire, après le vote de la loi de finances et l'exécution
de l'année, chargé de clôturer juridiquement l'exercice sur la base d'un avis
de la Cour des comptes (article 68 de la Constitution du 20 juillet 1991).
Or, le document actuellement disponible sous ce nom porte, en réalité, sur
l'exercice 2023 - non 2025 -et reste, à ce jour, un simple projet de loi non
numéroté. Un Cahier d'économie monétaire qui veut asseoir la crédibilité de ses
analyses sur la durée gagnerait à intégrer, même brièvement, cette limite
structurelle du dispositif de vérification budgétaire mauritanien et ce ne
serait-ce que pour rappeler à ses lecteurs les bornes de ce que l'on peut,
aujourd'hui, certifier avec certitude.
Ce premier Cahier n'est ni un coup d'épée dans l'eau ni un texte sans
reproche : c'est un vrai départ, sérieusement sourcé avec la littérature
internationale mobilisée (FMI, Banque mondiale, travaux académiques sur le taux
de change et l'intermédiation financière) est correctement citée d'un bout à
l'autre, mais dont la relecture finale n'a pas été à la hauteur de l'ambition
scientifique affichée. Trois points de croissance mal calculés, un taux de
dépréciation mal converti, un jeu de mots-clés mal recopié : ce sont des
erreurs de chantier, pas des erreurs de fond. Elles se corrigent avec une
grille de contrôle de cohérence avant publication -une pratique que les revues
et rapports internationaux les plus exigeants ont fini par systématiser,
précisément parce que l'œil humain, seul, laisse toujours passer ce genre de
détail.
La Mauritanie a maintenant une revue d'économie monétaire. Il ne lui reste
qu'à s'assurer qu'elle se relit aussi bien qu'elle se documente.
Pr ELY Mustapha

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