samedi 5 septembre 2026

Terres de la vallée, dîners du Golfe : l’investissement émirati dans la vallée du fleuve en Mauritanie. Pr ELY Mustapha



Des entreprises des Émirats arabes unis (EAU) multiplient depuis plusieurs années les acquisitions et locations de vastes terres agricoles en Afrique, dont la Mauritanie, au nom de la « sécurité alimentaire » du Golfe. Dans la vallée du fleuve Sénégal, zone stratégique pour l’irrigation et les cultures de contre-saison, ces opérations s’inscrivent dans un contexte foncier déjà explosif, marqué par des expropriations historiques, un droit national ambigu et des traités internationaux qui protègent davantage les investisseurs que les paysans.

Une stratégie golfo-africaine de « ferme offshore »

Les Émirats, État désertique qui importe environ 90% de son alimentation, ont fait de l’acquisition de terres agricoles à l’étranger un pilier de leur politique de sécurité alimentaire. Leur stratégie nationale (2018, actualisée dans une vision 2051) encourage explicitement l’achat ou la location de terres arables hors du territoire national pour y produire blé, riz, luzerne, fruits à haute valeur, puis exporter vers le Golfe.

Selon plusieurs enquêtes récentes, les entreprises émiraties ont signé au moins 56 accords fonciers agricoles en Afrique, avec 14 autres en négociation, du Soudan à l’Éthiopie, en passant par l’Angola, le Zimbabwe, le Kenya, le Liberia… et la Mauritanie. Ces projets couvrent des millions d’hectares et sont souvent présentés comme des « investissements pour le développement », alors qu’ils fonctionnent comme une externalisation de la sécurité alimentaire émiratie sur des terres africaines.

Dans ce schéma, la vallée du fleuve Sénégal fait figure de cible logique : c’est l’une des rares zones mauritaniennes où l’irrigation à grande échelle est techniquement et économiquement viable, avec des sols alluviaux fertiles et un accès à l’eau du fleuve.

La Mauritanie : un potentiel agricole convoité, un foncier sous tension

La Mauritanie dispose d’environ 513 000 hectares de terres arables, dont une part importante se situe dans la vallée du fleuve Sénégal, au sud du pays. Pourtant, plus de 70% des besoins alimentaires nationaux sont encore importés, ce qui pousse l’État à promouvoir les investissements agricoles, y compris étrangers, au nom de la « souveraineté alimentaire ».

Des appels d’offres récents illustrent cette dynamique : la Société nationale de développement rural (SONADER) et le ministère de l’Agriculture ont mis en concession des milliers d’hectares dans le marigot de Sokam (plus de 8 000 ha) et à Keur Macène, sous forme de baux emphytéotiques agricoles, avec des stations de pompage gérées par l’État et des tarifs incitatifs pour les investisseurs. Des décrets de concession provisoire continuent d’être adoptés au profit de sociétés agro-industrielles dans la vallée.

Parallèlement, des projets d’infrastructure majeurs, comme le pompage d’eau du fleuve Sénégal pour alimenter des villes de l’intérieur (projet de Kiffa, financé en partie par les EAU, l’Arabie saoudite, le Koweït, etc.), renforcent la valeur stratégique de cette zone et la pression sur la ressource en eau.

Mais ce « potentiel » est aussi un champ de conflits. Le foncier dans la vallée du fleuve reste marqué par :

-          L’absence de titres fonciers originaux fiables et d’inventaire complet des terres agricoles, ce qui complique tout arbitrage impartial.

-          Un héritage d’expropriations massives, notamment lors des événements de 1989, où des milliers de paysans haalpulaaren et autres Afro-Mauritaniens ont été expulsés, leurs terres confisquées et redistribuées à des Beydhans ou à des Haratines.

-          Des tensions communautaires récurrentes, comme à Aere M’Bar (Brakna), où des incidents fonciers ont abouti à un « pacte de paix » jugé par certains observateurs comme un accord politique permettant en réalité l’accaparement de milliers d’hectares au profit de sociétés étrangères, en violation des procédures légales et du droit coutumier local.

Dans ce contexte, toute nouvelle concession de grande ampleur, surtout à des acteurs étrangers, est perçue par une partie des populations riveraines comme une continuation de cette logique d’expropriation.

Droit national : entre domaine de l’État et droits coutumiers ignorés

Sur le plan juridique, la Mauritanie affirme que « la terre appartient à la nation » et que chaque Mauritanien a le droit d’en être propriétaire conformément à la loi. Dans les faits, cependant, le régime foncier est dominé par le domaine privé de l’État, qui peut attribuer des terres par bail, concession ou vente, souvent sans reconnaissance effective des droits coutumiers ou des occupations de fait.

Les textes en vigueur (ordonnances foncières, lois sur le domaine de l’État, codes d’investissement) permettent à l’administration de classer comme « vacantes » ou « non mises en valeur » des terres utilisées de façon traditionnelle par des communautés paysannes ou pastorales, facilitant ainsi leur attribution à des investisseurs nationaux ou étrangers. L’absence de titres formels pour les petits exploitants de la vallée rend ces derniers particulièrement vulnérables face aux grandes concessions étatiques.

Par ailleurs, l’Agence de promotion des investissements en Mauritanie (APIM) facilite activement l’accès au marché pour les investisseurs étrangers, en les mettant en relation avec les administrations et en leur offrant des avantages liés au Code des investissements. Dans ce cadre, les terres de la vallée sont présentées comme un actif à valoriser, plus que comme un patrimoine foncier à protéger.

Droit international : des traités qui protègent l’investisseur, des normes qui protègent les paysans

La Mauritanie et les Émirats arabes unis ont signé en 2015 un accord bilatéral de promotion et de protection des investissements (BIT), toujours en vigueur. Ce type de traité offre aux investisseurs émiratis en Mauritanie un ensemble de garanties :

-          Traitement juste et équitable, protection pleine et entière contre les mesures discriminatoires ;

-          Interdiction de l’expropriation directe ou indirecte, sauf pour utilité publique, de manière non discriminatoire et avec une indemnisation « prompte, adéquate et effective » ;

-          Accès à l’arbitrage international (notamment via le CIRDI) en cas de litige avec l’État hôte.

Concrètement, si l’État mauritanien décidait, sous pression sociale ou pour des raisons environnementales, de réduire ou de résilier une concession accordée à une société émiratie dans la vallée, l’investisseur pourrait engager une procédure d’arbitrage international et réclamer des indemnités substantielles. Cela crée un effet disciplinaire puissant sur les gouvernements africains, qui hésitent à remettre en cause des accords fonciers même contestés localement.

Dans le même temps, le droit international offre aussi des instruments de protection des droits fonciers et de la souveraineté alimentaire, mais ils restent largement non contraignants ou peu appliqués :

-          Les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT) de la FAO, adoptées en 2012, reconnaissent la nécessité de protéger les droits fonciers individuels et collectifs, notamment face aux achats massifs de terres agricoles, et appellent à la transparence, à la participation des communautés et au respect des droits coutumiers.

-          Le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (TIRPAA) et la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans (UNDROP) affirment le droit des agriculteurs à conserver, utiliser, échanger et vendre leurs semences, ainsi qu’à participer aux décisions nationales sur les ressources génétiques.

-          Des jurisprudences récentes, comme celle de la Haute Cour du Kenya en 2025, ont commencé à intégrer l’UNDROP comme référence juridique pour protéger les droits semenciers et la souveraineté alimentaire face aux législations nationales restrictives.

Cependant, ces normes protectrices des paysans n’ont pas la même force contraignante que les BIT, et leur invocation devant les tribunaux nationaux ou internationaux reste encore marginale, surtout dans des contextes où le pouvoir de négociation des communautés rurales est faible.

Économie politique : qui gagne, qui perd ?

Du point de vue économique, le modèle émirati en Afrique repose sur une inversion de la souveraineté alimentaire : des pays souvent en situation d’insécurité alimentaire (Soudan, Éthiopie, Zimbabwe, Mauritanie) voient leurs meilleures terres irrigables et leurs ressources en eau orientées prioritairement vers la production pour l’exportation vers le Golfe.

Les arguments avancés par les promoteurs de ces projets sont classiques :

-          Création d’emplois agricoles et agro-industriels ;

-          Transfert de technologies (pivots d’irrigation, gestion hydrique, chaînes de froid, etc.) ;

-          Intégration dans des réseaux internationaux de distribution.

Mais les risques sont tout aussi documentés :

-          Monocultures intensives (blé, riz, luzerne, fruits) dans des zones arides ou semi-arides, avec une pression accrue sur les nappes phréatiques et les sols ;

-          Déplacement de petits producteurs et pastoralistes, même lorsque les terres sont officiellement classées comme « inutilisées » ou « marginales » ;

-          Conflits fonciers et érosion des droits coutumiers, en particulier pour les communautés qui ne disposent pas de titres formels.

Dans la vallée du fleuve Sénégal, ces dynamiques se superposent à un passif humanitaire et foncier non résolu (expropriations de 1989, déplacements de populations noires, redistribution des terres à d’autres groupes), ce qui rend toute nouvelle concession sensible politiquement et socialement.

Influence géopolitique : la Mauritanie dans la sphère golfo-arabe

Au-delà de l’aspect purement agricole, ces investissements fonciers s’inscrivent dans une stratégie plus large d’influence des EAU en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Les Émirats utilisent l’investissement direct, l’aide au développement, les partenariats sécuritaires et les accords commerciaux pour tisser un réseau d’influence qui passe par les ports, les corridors logistiques, les bases militaires… et les terres agricoles.

En Mauritanie, cette influence se traduit aussi par :

-          Un financement émirati de projets d’infrastructure stratégiques (eau, énergie, routes) ;

-          Une présence croissante dans les secteurs des mines, de la pêche, de l’agriculture et de la logistique ;

-          Une diplomatie économique active, appuyée par des traités de protection des investissements et des mécanismes d’arbitrage international.

À long terme, cela peut conduire à une forme de dépendance structurelle : la Mauritanie devient un fournisseur de ressources (terre, eau, minerais, poisson) pour des économies golfiques qui, en retour, offrent des capitaux, des technologies et un appui diplomatique. Mais cette relation est asymétrique : les EAU disposent de capitaux abondants, d’une expertise en négociation internationale et d’un recours facile à l’arbitrage, tandis que les États africains restent fragiles sur le plan institutionnel et soumis à des pressions sociales internes.

Scénarios possibles et enjeux de gouvernance

Plusieurs scénarios peuvent se dessiner pour la vallée du fleuve dans les années à venir :

-          Accélération des concessions : sous la pression des besoins budgétaires et des discours sur l’investissement, l’État mauritanien multiplie les concessions de terres à des consortiums étrangers, dont des entreprises émiraties, au risque d’exacerber les conflits fonciers et les tensions communautaires.

-          Résistances locales et judiciarisation : des organisations paysannes, des associations de défense des droits humains et des juristes commencent à mobiliser le droit national et international (VGGT, UNDROP, constitutions nationales) pour contester les accords fonciers opaques et exiger la reconnaissance des droits coutumiers et des titres des petits exploitants.

-          Renégociation encadrée : sous l’effet de pressions internes et externes (société civile, partenaires au développement, institutions régionales), l’État pourrait être contraint de renégocier certains contrats, d’introduire des clauses de souveraineté alimentaire (priorité aux marchés locaux, quotas de production nationale), et de mettre en place des mécanismes de transparence et de participation des communautés.

-          Statu quo conflictuel : en l’absence de réforme foncière profonde et de clarification des droits, la vallée reste un espace de conflits larvés, où se superposent intérêts étrangers, élites nationales et communautés locales, avec des épisodes réguliers de violence et d’insécurité.

Conclusion : une question de souveraineté, pas seulement de terres

L’« accaparement » des terres de la vallée du fleuve par des investisseurs émiratis n’est pas qu’une question technique d’hectares et de contrats. C’est un enjeu de souveraineté : qui décide de l’usage de la terre et de l’eau ? Qui bénéficie en priorité de la production agricole ? Qui assume les risques environnementaux et sociaux ?

Tant que le droit international des investissements continuera de protéger davantage les capitaux étrangers que les droits fonciers des paysans, et que les États africains privilégieront les recettes immédiates et les partenariats stratégiques au détriment d’une réforme foncière inclusive, la vallée du fleuve Sénégal restera un point de friction entre sécurité alimentaire du Golfe et souveraineté alimentaire africaine.

Pour inverser la logique, il faudrait :

-          Rendre publics tous les contrats fonciers et les soumettre à un contrôle parlementaire et citoyen ;

-          Conditionner toute nouvelle concession à la démonstration d’un bénéfice net pour la sécurité alimentaire nationale et à la reconnaissance des droits coutumiers ;

-          Utiliser les instruments internationaux existants (VGGT, UNDROP, TIRPAA) comme leviers de négociation et de contentieux, et non comme de simples déclarations de principe.

Sinon, les terres de la vallée continueront d’être, selon l’expression d’analystes, « un garde-manger étranger sur sol africain ».
Et dans la vallée du fleuve Sénégal, des hommes continueront à travailler la terre rouge sous le soleil. Au loin, le fleuve coule, vital. Pendant ce temps, dans une tour de verre et d'acier au bord du Golfe, des investisseurs émiratis discutent des rendements et des cultures. L'or vert de la Mauritanie pour les dîners fastueux d'Abou Dhabi. Un destin de terres vitales pour un pays insuffisant alimentaire et qui se dessine dans les gratte-ciels reliant désert et vallée.

Pr ELY Mustapha 

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