Des
entreprises des Émirats arabes unis (EAU) multiplient depuis plusieurs années
les acquisitions et locations de vastes terres agricoles en Afrique, dont la
Mauritanie, au nom de la « sécurité alimentaire » du Golfe. Dans la vallée du
fleuve Sénégal, zone stratégique pour l’irrigation et les cultures de
contre-saison, ces opérations s’inscrivent dans un contexte foncier déjà
explosif, marqué par des expropriations historiques, un droit national ambigu
et des traités internationaux qui protègent davantage les investisseurs que les
paysans.
Une
stratégie golfo-africaine de « ferme offshore »
Les
Émirats, État désertique qui importe environ 90% de son alimentation, ont fait
de l’acquisition de terres agricoles à l’étranger un pilier de leur politique
de sécurité alimentaire. Leur stratégie nationale (2018, actualisée dans une
vision 2051) encourage explicitement l’achat ou la location de terres arables
hors du territoire national pour y produire blé, riz, luzerne, fruits à haute
valeur, puis exporter vers le Golfe.
Selon
plusieurs enquêtes récentes, les entreprises émiraties ont signé au moins 56
accords fonciers agricoles en Afrique, avec 14 autres en négociation, du Soudan
à l’Éthiopie, en passant par l’Angola, le Zimbabwe, le Kenya, le Liberia… et la
Mauritanie. Ces projets couvrent des millions d’hectares et sont souvent
présentés comme des « investissements pour le développement », alors qu’ils
fonctionnent comme une externalisation de la sécurité alimentaire émiratie sur
des terres africaines.
Dans
ce schéma, la vallée du fleuve Sénégal fait figure de cible logique : c’est
l’une des rares zones mauritaniennes où l’irrigation à grande échelle est
techniquement et économiquement viable, avec des sols alluviaux fertiles et un
accès à l’eau du fleuve.
La
Mauritanie : un potentiel agricole convoité, un foncier sous tension
La
Mauritanie dispose d’environ 513 000 hectares de terres arables, dont une part
importante se situe dans la vallée du fleuve Sénégal, au sud du pays. Pourtant,
plus de 70% des besoins alimentaires nationaux sont encore importés, ce qui
pousse l’État à promouvoir les investissements agricoles, y compris étrangers,
au nom de la « souveraineté alimentaire ».
Des
appels d’offres récents illustrent cette dynamique : la Société nationale de
développement rural (SONADER) et le ministère de l’Agriculture ont mis en
concession des milliers d’hectares dans le marigot de Sokam (plus de 8 000 ha)
et à Keur Macène, sous forme de baux emphytéotiques agricoles, avec des
stations de pompage gérées par l’État et des tarifs incitatifs pour les
investisseurs. Des décrets de concession provisoire continuent d’être adoptés
au profit de sociétés agro-industrielles dans la vallée.
Parallèlement,
des projets d’infrastructure majeurs, comme le pompage d’eau du fleuve Sénégal
pour alimenter des villes de l’intérieur (projet de Kiffa, financé en partie
par les EAU, l’Arabie saoudite, le Koweït, etc.), renforcent la valeur
stratégique de cette zone et la pression sur la ressource en eau.
Mais
ce « potentiel » est aussi un champ de conflits. Le foncier dans la vallée du
fleuve reste marqué par :
-
L’absence de titres fonciers
originaux fiables et d’inventaire complet des terres agricoles, ce qui
complique tout arbitrage impartial.
-
Un héritage d’expropriations
massives, notamment lors des événements de 1989, où des milliers de paysans
haalpulaaren et autres Afro-Mauritaniens ont été expulsés, leurs terres
confisquées et redistribuées à des Beydhans ou à des Haratines.
-
Des tensions communautaires
récurrentes, comme à Aere M’Bar (Brakna), où des incidents fonciers ont abouti
à un « pacte de paix » jugé par certains observateurs comme un accord politique
permettant en réalité l’accaparement de milliers d’hectares au profit de
sociétés étrangères, en violation des procédures légales et du droit coutumier
local.
Dans
ce contexte, toute nouvelle concession de grande ampleur, surtout à des acteurs
étrangers, est perçue par une partie des populations riveraines comme une
continuation de cette logique d’expropriation.
Droit
national : entre domaine de l’État et droits coutumiers ignorés
Sur
le plan juridique, la Mauritanie affirme que « la terre appartient à la nation
» et que chaque Mauritanien a le droit d’en être propriétaire conformément à la
loi. Dans les faits, cependant, le régime foncier est dominé par le domaine
privé de l’État, qui peut attribuer des terres par bail, concession ou vente,
souvent sans reconnaissance effective des droits coutumiers ou des occupations
de fait.
Les
textes en vigueur (ordonnances foncières, lois sur le domaine de l’État, codes
d’investissement) permettent à l’administration de classer comme « vacantes »
ou « non mises en valeur » des terres utilisées de façon traditionnelle par des
communautés paysannes ou pastorales, facilitant ainsi leur attribution à des
investisseurs nationaux ou étrangers. L’absence de titres formels pour les
petits exploitants de la vallée rend ces derniers particulièrement vulnérables
face aux grandes concessions étatiques.
Par
ailleurs, l’Agence de promotion des investissements en Mauritanie (APIM)
facilite activement l’accès au marché pour les investisseurs étrangers, en les
mettant en relation avec les administrations et en leur offrant des avantages
liés au Code des investissements. Dans ce cadre, les terres de la vallée sont
présentées comme un actif à valoriser, plus que comme un patrimoine foncier à
protéger.
Droit
international : des traités qui protègent l’investisseur, des normes qui
protègent les paysans
La
Mauritanie et les Émirats arabes unis ont signé en 2015 un accord bilatéral de
promotion et de protection des investissements (BIT), toujours en vigueur. Ce
type de traité offre aux investisseurs émiratis en Mauritanie un ensemble de
garanties :
-
Traitement juste et équitable,
protection pleine et entière contre les mesures discriminatoires ;
-
Interdiction de l’expropriation
directe ou indirecte, sauf pour utilité publique, de manière non
discriminatoire et avec une indemnisation « prompte, adéquate et effective » ;
-
Accès à l’arbitrage international
(notamment via le CIRDI) en cas de litige avec l’État hôte.
Concrètement,
si l’État mauritanien décidait, sous pression sociale ou pour des raisons
environnementales, de réduire ou de résilier une concession accordée à une
société émiratie dans la vallée, l’investisseur pourrait engager une procédure
d’arbitrage international et réclamer des indemnités substantielles. Cela crée
un effet disciplinaire puissant sur les gouvernements africains, qui hésitent à
remettre en cause des accords fonciers même contestés localement.
Dans
le même temps, le droit international offre aussi des instruments de protection
des droits fonciers et de la souveraineté alimentaire, mais ils restent
largement non contraignants ou peu appliqués :
-
Les Directives volontaires pour une
gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT) de la FAO, adoptées en
2012, reconnaissent la nécessité de protéger les droits fonciers individuels et
collectifs, notamment face aux achats massifs de terres agricoles, et appellent
à la transparence, à la participation des communautés et au respect des droits
coutumiers.
-
Le Traité international sur les
ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (TIRPAA) et la
Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans (UNDROP) affirment le
droit des agriculteurs à conserver, utiliser, échanger et vendre leurs
semences, ainsi qu’à participer aux décisions nationales sur les ressources
génétiques.
-
Des jurisprudences récentes, comme
celle de la Haute Cour du Kenya en 2025, ont commencé à intégrer l’UNDROP comme
référence juridique pour protéger les droits semenciers et la souveraineté
alimentaire face aux législations nationales restrictives.
Cependant,
ces normes protectrices des paysans n’ont pas la même force contraignante que
les BIT, et leur invocation devant les tribunaux nationaux ou internationaux
reste encore marginale, surtout dans des contextes où le pouvoir de négociation
des communautés rurales est faible.
Économie
politique : qui gagne, qui perd ?
Du
point de vue économique, le modèle émirati en Afrique repose sur une inversion
de la souveraineté alimentaire : des pays souvent en situation d’insécurité
alimentaire (Soudan, Éthiopie, Zimbabwe, Mauritanie) voient leurs meilleures
terres irrigables et leurs ressources en eau orientées prioritairement vers la
production pour l’exportation vers le Golfe.
Les
arguments avancés par les promoteurs de ces projets sont classiques :
-
Création d’emplois agricoles et
agro-industriels ;
-
Transfert de technologies (pivots
d’irrigation, gestion hydrique, chaînes de froid, etc.) ;
-
Intégration dans des réseaux
internationaux de distribution.
Mais
les risques sont tout aussi documentés :
-
Monocultures intensives (blé, riz,
luzerne, fruits) dans des zones arides ou semi-arides, avec une pression accrue
sur les nappes phréatiques et les sols ;
-
Déplacement de petits producteurs
et pastoralistes, même lorsque les terres sont officiellement classées comme «
inutilisées » ou « marginales » ;
-
Conflits fonciers et érosion des
droits coutumiers, en particulier pour les communautés qui ne disposent pas de
titres formels.
Dans
la vallée du fleuve Sénégal, ces dynamiques se superposent à un passif
humanitaire et foncier non résolu (expropriations de 1989, déplacements de
populations noires, redistribution des terres à d’autres groupes), ce qui rend
toute nouvelle concession sensible politiquement et socialement.
Influence
géopolitique : la Mauritanie dans la sphère golfo-arabe
Au-delà
de l’aspect purement agricole, ces investissements fonciers s’inscrivent dans
une stratégie plus large d’influence des EAU en Afrique de l’Ouest et au Sahel.
Les Émirats utilisent l’investissement direct, l’aide au développement, les
partenariats sécuritaires et les accords commerciaux pour tisser un réseau
d’influence qui passe par les ports, les corridors logistiques, les bases
militaires… et les terres agricoles.
En
Mauritanie, cette influence se traduit aussi par :
-
Un financement émirati de projets d’infrastructure
stratégiques (eau, énergie, routes) ;
-
Une présence croissante dans les
secteurs des mines, de la pêche, de l’agriculture et de la logistique ;
-
Une diplomatie économique active,
appuyée par des traités de protection des investissements et des mécanismes
d’arbitrage international.
À
long terme, cela peut conduire à une forme de dépendance structurelle : la
Mauritanie devient un fournisseur de ressources (terre, eau, minerais, poisson)
pour des économies golfiques qui, en retour, offrent des capitaux, des
technologies et un appui diplomatique. Mais cette relation est asymétrique :
les EAU disposent de capitaux abondants, d’une expertise en négociation
internationale et d’un recours facile à l’arbitrage, tandis que les États
africains restent fragiles sur le plan institutionnel et soumis à des pressions
sociales internes.
Scénarios
possibles et enjeux de gouvernance
Plusieurs
scénarios peuvent se dessiner pour la vallée du fleuve dans les années à venir
:
-
Accélération des concessions : sous
la pression des besoins budgétaires et des discours sur l’investissement,
l’État mauritanien multiplie les concessions de terres à des consortiums
étrangers, dont des entreprises émiraties, au risque d’exacerber les conflits
fonciers et les tensions communautaires.
-
Résistances locales et
judiciarisation : des organisations paysannes, des associations de défense des
droits humains et des juristes commencent à mobiliser le droit national et
international (VGGT, UNDROP, constitutions nationales) pour contester les accords
fonciers opaques et exiger la reconnaissance des droits coutumiers et des
titres des petits exploitants.
-
Renégociation encadrée : sous
l’effet de pressions internes et externes (société civile, partenaires au
développement, institutions régionales), l’État pourrait être contraint de renégocier
certains contrats, d’introduire des clauses de souveraineté alimentaire
(priorité aux marchés locaux, quotas de production nationale), et de mettre en
place des mécanismes de transparence et de participation des communautés.
-
Statu quo conflictuel : en
l’absence de réforme foncière profonde et de clarification des droits, la
vallée reste un espace de conflits larvés, où se superposent intérêts
étrangers, élites nationales et communautés locales, avec des épisodes
réguliers de violence et d’insécurité.
Conclusion
: une question de souveraineté, pas seulement de terres
L’«
accaparement » des terres de la vallée du fleuve par des investisseurs émiratis
n’est pas qu’une question technique d’hectares et de contrats. C’est un enjeu
de souveraineté : qui décide de l’usage de la terre et de l’eau ? Qui bénéficie
en priorité de la production agricole ? Qui assume les risques environnementaux
et sociaux ?
Tant
que le droit international des investissements continuera de protéger davantage
les capitaux étrangers que les droits fonciers des paysans, et que les États
africains privilégieront les recettes immédiates et les partenariats
stratégiques au détriment d’une réforme foncière inclusive, la vallée du fleuve
Sénégal restera un point de friction entre sécurité alimentaire du Golfe et
souveraineté alimentaire africaine.
Pour
inverser la logique, il faudrait :
-
Rendre publics tous les contrats
fonciers et les soumettre à un contrôle parlementaire et citoyen ;
-
Conditionner toute nouvelle
concession à la démonstration d’un bénéfice net pour la sécurité alimentaire
nationale et à la reconnaissance des droits coutumiers ;
-
Utiliser les instruments
internationaux existants (VGGT, UNDROP, TIRPAA) comme leviers de négociation et
de contentieux, et non comme de simples déclarations de principe.
Sinon,
les terres de la vallée continueront d’être, selon l’expression d’analystes, «
un garde-manger étranger sur sol africain ».
Et dans la vallée du fleuve Sénégal, des hommes continueront à travailler
la terre rouge sous le soleil. Au loin, le fleuve coule, vital. Pendant ce
temps, dans une tour de verre et d'acier au bord du Golfe, des investisseurs
émiratis discutent des rendements et des cultures. L'or vert de la Mauritanie
pour les dîners fastueux d'Abou Dhabi. Un destin de terres vitales pour un pays
insuffisant alimentaire et qui se dessine dans les gratte-ciels reliant désert et
vallée.
Pr ELY Mustapha

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