L'entreprise dispose d'actifs substantiels et de lignes de financement,
mais sa structure financière est gravement dégradée par des années de déficits,
de dettes et de pertes commerciales. L'indemnisation nécessite un plan de
financement exceptionnel piloté par l'État.
Un capital social de 14,7 milliards
MRU, mais des fonds propres effondrés
La SOMELEC est une société nationale dont le capital social, entièrement
détenu par l'État mauritanien, s'élève à 14,736 milliards d'ouguiyas nouvelles
(MRU), soit environ 360 millions d'euros. Ce chiffre, officiel et récent,
figure dans les documents de projets financiers internationaux et correspond au
statut de la société mère restructurée en janvier 2024.
Ce capital social impressionnant masque cependant une réalité plus sombre.
Selon le rapport de la Cour des comptes d'octobre 2025, les fonds propres ne
couvrent plus que 17% des ressources totales de l'entreprise, alors qu'ils
devraient représenter au moins 50% selon les normes de bonne gouvernance
financière. Entre 2021 et 2022, la dette de la SOMELEC a explosé, passant de
385% à 800% des fonds propres, mettant en péril sa capacité à financer ses
activités courantes.
En d'autres termes, la SOMELEC est une entreprise lourdement endettée dont
la structure financière ne répond plus aux critères minimaux de solvabilité. Le
capital social existe sur le papier, mais il est largement érodé par les pertes
accumulées.
Des pertes colossales : 27% de
l'électricité non facturée
Le problème structurel de la SOMELEC n'est pas seulement la production
insuffisante, c'est l'hémorragie financière causée par les pertes commerciales
et techniques. Selon une analyse détaillée publiée en août 2026, sur environ 2
597 GWh d'énergie reçue, seulement 1 887 GWh ont été facturés, soit un écart de
710 GWh non valorisés, représentant environ 27% de l'énergie disponible. Cet
écart est estimé à près de 2,9 milliards MRU de pertes annuelles.
Le rendement technique du réseau avoisine 92%, ce qui signifie que les
pertes physiques (chaleur, résistance des lignes, etc.) sont relativement
maîtrisées. En revanche, le rendement commercial plafonne autour de 75-76%, ce
qui révèle un dysfonctionnement majeur entre le compteur, la facturation, la
fraude et le recouvrement.
Plus de 20 000 abonnés n'ont jamais réglé une facture, certains depuis plus
de 20 ans, accumulant une dette de près de 6 milliards d'ouguiyas anciennes
sans que leur fourniture d'électricité ne soit interrompue, en violation de la
loi. Les impayés publics atteignent également près de 6 milliards MRU, et la
société peine à recouvrer ces créances.
Un système informatique obsolète et
57% du personnel sans contrat
La gouvernance interne de la SOMELEC est également en cause. Le système
informatique de gestion des abonnés est vieux de plusieurs décennies et ne
permet pas un suivi fiable de la clientèle, des consommations et des paiements.
Cette obsolescence technologique entrave le recouvrement des factures et la
détection des fraudes.
Par ailleurs, 57% du personnel travaille sans contrat, dans une situation
précaire qui pose des problèmes de gestion des ressources humaines, de
responsabilité et de motivation. Cette situation fragilise l'entreprise sur le
plan opérationnel et juridique.
Des subventions publiques massives
mais insuffisantes
L'État mauritanien n'a pas ménagé ses efforts financiers pour soutenir la
SOMELEC. Selon un rapport de la Banque mondiale, les transferts budgétaires
annuels vers la SOMELEC ont représenté en moyenne 2% du PIB du pays au cours de
la dernière décennie. À son apogée, en 2019, le gouvernement a transféré plus
de 250 millions de dollars à la SOMELEC, soit 3,2% du PIB, sous forme de
recapitalisation directe et de subventions.
Ces subventions visent à compenser le différentiel entre le coût réel de
production de l'électricité et le tarif subventionné payé par les
consommateurs. Cependant, ces injections massives n'ont pas permis de redresser
la situation financière de l'entreprise, qui continue d'accumuler les dettes et
les pertes.
Un budget d'investissement 2025 de
plusieurs centaines de milliards MRU
Le Plan prévisionnel de passation des marchés du groupe SOMELEC pour
l'exercice 2025 révèle un portefeuille d'investissements considérable, financé
par l'État et des partenaires internationaux. Parmi les projets majeurs
figurent :
-
Construction de la centrale solaire de Kiffa :
2,63 milliards MRU (financement BAD)
-
Programme spécial d'électrification des deux
Hodhs : 472,9 millions MRU (financement État)
-
Programme d'électrification rurale (Assaba,
Gorgol, Brakna, Trarza, Adrar, Tagant) : 316,9 millions MRU (financement État)
-
Construction de la ligne 225 kV El Ghaira – Kiffa
: 42,79 millions USD (financement AFD/BAD)
-
Construction d'un poste Est 225kV/33 kV à
Nouakchott : 18,45 millions USD (financement AFD/BAD)
-
Réhabilitation des centrales de Boulenouar et
Atar : 20 millions MRU (financement État)
-
Extension et densification des réseaux de
distribution à Nouakchott : 88,1 millions MRU (financement État)
-
Mise en place d'un système de stockage d'énergie
par batteries (BESS) : 49 millions USD (financement IDA)
Ces chiffres montrent que la SOMELEC dispose d'un flux d'investissement
public substantiel, mais ces fonds sont dédiés à des projets d'infrastructure
spécifiques et ne peuvent être détournés pour indemniser les victimes sans une
décision politique explicite.
Le coût estimé des indemnités : de combien
parlerait-on ?
Pour évaluer la capacité de la SOMELEC à indemniser, il faut estimer le
montant total des préjudices. Prenons des hypothèses prudentes basées sur la
crise d'août 2026 :
-
Denrées alimentaires avariées : 50 000 foyers ×
10 000 MRU en moyenne = 500 millions MRU
-
Appareils électriques endommagés : 20 000 foyers
× 50 000 MRU en moyenne = 1 milliard MRU
-
Pertes d'exploitation commerciales : 5 000
commerces × 100 000 MRU en moyenne = 500 millions MRU
-
Frais de groupes électrogènes : 10 000
foyers/commerces × 20 000 MRU = 200 millions MRU
-
Préjudice moral : 50 000 foyers × 5 000 MRU = 250
millions MRU
Total estimé : 2,45 milliards MRU, soit environ 60 millions d'euros.
Ce montant représente :
-
16,6% du capital social de la SOMELEC (14,7
milliards MRU)
-
84% des pertes commerciales annuelles estimées
(2,9 milliards MRU)
-
Moins de 1% des transferts budgétaires cumulés
sur la dernière décennie (estimés à plus de 250 milliards MRU)
-
Environ 5% du budget d'investissement 2025 de la
SOMELEC (tous projets confondus)
Trois scénarios de financement
Scénario 1 : Indemnisation par
prélèvement sur le budget d'investissement
La SOMELEC pourrait théoriquement prélever 2,45 milliards MRU sur son
budget d'investissement 2025, qui s'élève à plusieurs centaines de milliards
MRU selon les documents budgétaires. Cependant, cette option poserait plusieurs
problèmes :
-
Les fonds sont dédiés à des projets spécifiques
(centrales solaires, lignes HT, électrification rurale) financés par des
bailleurs internationaux (BAD, AFD, Banque mondiale, UE) qui imposent un suivi
rigoureux de l'exécution.
-
Détourner ces fonds vers des indemnités
constituerait une violation des conventions de financement et pourrait
entraîner la suspension des prêts et dons.
-
Cela retarderait les investissements structurels
nécessaires pour éviter la répétition des crises.
Mon avis sur ce scénario : Politiquement et juridiquement difficile, sauf
réallocation exceptionnelle décidée par l'État et acceptée par les bailleurs.
Scénario 2 : Indemnisation par
recapitalisation exceptionnelle de l'État
L'État pourrait injecter une recapitalisation exceptionnelle de 2,45
milliards MRU (environ 60 millions d'euros) spécifiquement dédiée à
l'indemnisation des victimes. Cette option présente plusieurs avantages :
-
Elle préserve le budget d'investissement et les
relations avec les bailleurs.
-
Elle reconnaît la responsabilité de l'État en
tant qu'unique actionnaire de la SOMELEC.
-
Elle envoie un signal politique fort de
protection des citoyens.
Cependant, cette option nécessite une décision du Conseil des ministres et
une inscription en loi de finances rectificative. Le montant représente environ
0,5% du PIB mauritanien (estimé à environ 500 milliards MRU), ce qui est
significatif mais gérable dans un contexte de crise sociale majeure.
Mon avis sur ce scénario : Option la plus réaliste et la plus conforme au
droit, mais nécessite une volonté politique.
Scénario 3 : Indemnisation
échelonnée sur plusieurs années
La SOMELEC pourrait s'engager à indemniser les victimes par prélèvements
annuels sur ses résultats futurs, une fois sa situation financière redressée.
Cette option présente l'avantage de ne pas peser immédiatement sur la
trésorerie de l'entreprise, mais elle pose plusieurs problèmes :
-
La SOMELEC est structurellement déficitaire
depuis des années et ne dégage pas de résultats positifs.
-
Les victimes attendent une réparation immédiate,
pas une promesse à moyen terme.
-
Cela reporterait la charge sur les exercices
futurs, potentiellement sur les prochains gouvernements.
Mon avis sur ce scénario : Option peu crédible et socialement explosive.
La restructuration en cours : un
obstacle ou une opportunité ?
La SOMELEC a été restructurée en janvier 2024 en un groupe composé d'une
société mère et de trois filiales, conformément au décret n° 2024-048. Cette
restructuration vise à séparer les activités de production, transport,
distribution et commercialisation pour améliorer la gouvernance et la
performance.
Cependant, cette restructuration complique la question de l'indemnisation :
-
Qui est juridiquement responsable ? La société mère ou les filiales ?
Le droit mauritanien prévoit que toute mutation implique la poursuite du
respect de l'ensemble des obligations liées à la licence, mais la répartition
exacte des dettes entre entités doit être clarifiée (voir mon article juridique
précédent :« La SOMELEC est dans l’obligation
d’indemniser les victimes »
-
Les actifs sont-ils transférables ? Si les actifs ont été transférés
aux filiales, la société mère pourrait se retrouver avec une structure
financière allégée mais… sans les moyens de payer.
-
Les bailleurs acceptent-ils ? Les conventions de financement
avec la BAD, l'AFD et la Banque mondiale doivent être vérifiées pour s'assurer
qu'elles n'interdisent pas l'utilisation des fonds pour des indemnités.
Mon avis sur ce scénario : La restructuration ne doit pas servir de
prétexte pour éluder la responsabilité. L'État doit clarifier la répartition
des dettes et garantir le paiement.
Ce que je confluerai à la fin de
cet article : Oui, la SOMELEC peut indemniser, mais avec l'État.
La réponse à la question « la SOMELEC peut-elle indemniser les victimes ? »
est donc nuancée :
-
Sur le plan juridique : oui, la SOMELEC est tenue
d'indemniser en vertu du Code des obligations et des contrats et du Code de
l'électricité.
-
Sur le plan financier : oui, mais pas seule.
L'entreprise dispose d'un capital social de 14,7 milliards MRU et d'un budget
d'investissement substantiel, mais sa structure financière est gravement
dégradée (dette à 800% des fonds propres, pertes commerciales de 27%).
-
Sur le plan politique : cela dépend de la volonté de
l'État. L'indemnisation nécessite une recapitalisation exceptionnelle ou une
réallocation budgétaire décidée au plus haut niveau.
Le montant estimé des indemnités (2,45 milliards MRU, soit 60 millions
d'euros) représente une somme significative mais gérable pour un État
qui a transféré plus de 250 millions de dollars à la SOMELEC en 2019.
La question n’est donc pas « peut-on payer ? » mais « veut-on payer ?
».
Je recommande donc à la suite de l’analyse qui précède de :
-
Créer un fonds d'indemnisation exceptionnel
abondé par l'État et géré par la SOMELEC, avec un mécanisme transparent de
traitement des réclamations.
-
Clarifier la répartition des dettes entre la
société mère et les filiales dans le cadre de la restructuration.
-
Renforcer le recouvrement des créances (20 000
abonnés impayés, 6 milliards MRU de dettes privées et publiques) pour dégager
des ressources durables.
-
Réduire les pertes commerciales (27% de
l'électricité non facturée) par la modernisation du système informatique, la
généralisation des compteurs intelligents et la lutte contre la fraude.
-
Réviser la tarification pour refléter
progressivement le coût réel de l'électricité, tout en maintenant des
subventions ciblées pour les plus vulnérables.
La SOMELEC peut indemniser les victimes, mais cela nécessite une décision
politique claire et un plan de financement exceptionnel. Le droit est clair,
les moyens existent, la balle est maintenant dans le camp de l'État.
Pr ELY Mustapha

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