mardi 22 septembre 2026

Voilà pourquoi il faut remettre l'ex-capitaine Mohamedou Ould Isselmou Ould Sneiguel dans son droit. Pr ELY Mustapha

 Il y a des injustices qui crient d'autant plus fort qu'elles sont restées silencieuses longtemps. Celle de l'ex-capitaine Mohamedou Ould Isselmou Ould Sneiguel, matricule MLE85289, en fait partie. Vingt-huit ans. C'est le temps qu'un officier mauritanien aura attendu, sans bruit et sans rancœur, que son pays reconnaisse une erreur commise à son endroit.


L’image de l'armée et la confiance des troupes

Une armée ne se juge pas seulement à sa capacité opérationnelle. Elle se juge, aussi, à la manière dont elle traite ceux qui l'ont servie. Chaque officier, chaque sous-officier, chaque soldat en activité aujourd'hui observe, consciemment ou non, comment l'institution s'est comportée envers ceux qui l'ont précédé - et en tire, silencieusement, une conclusion sur ce qui l'attend lui-même le jour où il sera blessé, malade, ou simplement vulnérable.

 Un dossier comme celui du capitaine Ould Sneiguel, laissé sans réponse pendant vingt-huit ans, n'est pas un non-événement pour les troupes : c'est un signal, répété année après année, que l'institution peut abandonner les siens sans jamais avoir à en répondre. Un dossier corrigé, à l'inverse, envoie le signal exactement opposé - que la hiérarchie sait reconnaître une erreur, que la loyauté n'est pas à sens unique, et que servir sous ce drapeau ne signifie pas être sacrifiable en silence.

C'est précisément ce ressort - la certitude d'être protégé par son institution en cas de blessure ou de maladie contractée en service - qui soutient l'engagement, la discipline et la volonté de servir dans les postes les plus exposés, comme celui que le capitaine Ould Sneiguel a lui-même occupé sous le feu de l'ennemi. Une troupe qui doute de la loyauté de sa hiérarchie à son égard est une troupe dont le moral s'érode de l'intérieur, bien avant que cela ne se voie sur le terrain.

L'effet ne s'arrête pas aux rangs de l'armée. Une affaire comme celle-ci circule déjà publiquement, sur les réseaux sociaux, relayée par la presse. Une institution qui la corrige avec dignité transforme un motif de critique en preuve de maturité institutionnelle - un gain d'image que ni communication ni campagne ne pourrait acheter au même prix. Une institution qui la laisse s'enliser, à l'inverse, alimente durablement le récit inverse : celui d'une administration sourde à ses propres serviteurs, quel qu'en soit le coût réel de la correction.

Le calcul est donc simple, et à sens unique : pour une poignée d'heures de budget, l'armée mauritanienne peut acheter ce qui ne s'achète normalement pas - la preuve, offerte à ses propres troupes et à l'opinion publique, qu'elle tient parole envers ceux qui la servent. Refuser ce geste ne préserve aucune ressource ; il ne fait que prolonger, gratuitement, un déficit de confiance dont le coût réel, lui, ne se calcule pas en ouguiyas.

Au-delà du chiffre indemnitaire,  dérisoire, que j’exposerai plus loin,, au regard du budget de la défense, il faut mesurer ce qu'un tel geste rapporterait, et ce que son absence continue de coûter, en un capital autrement plus précieux que quelques dizaines de milliers d’ouguiyas : la confiance.

 

 Un homme qui a tout donné, et à qui l'on n'a rien donné en retour

Douze ans et six mois sous le drapeau. Une évacuation sanitaire depuis la 7ᵉ région militaire vers Nouakchott. Et, un jour d'avril 1998, un décret - le n°42/98 - qui met fin à sa carrière « pour mesure disciplinaire ». Pas d'examen médical. Pas de visite de libération. Pas de prise en compte de la maladie qu'il venait de contracter au service de son pays.

Il fallait qu'il se soigne. Le pays qui l'employait ne l'a pas fait. Il est parti se faire soigner ailleurs, seul, à ses frais, jusqu'à un hôpital de Brooklyn - le Kings County Hospital - dont le dossier médical dit ce que l'armée mauritanienne n'a jamais voulu regarder : qu'il était malade, et qu'il l'était sérieusement.

Voilà l'homme qui écrit aujourd'hui au chef d'état-major des armées. Pas pour accuser. Pas pour réclamer des comptes. Pour demander, avec une sobriété qui devrait nous faire honte collectivement, que soit revu un décret « vicié dans la forme comme dans le fond ».

La loyauté n'est pas une preuve de culpabilité

Ce qui frappe dans cette affaire, ce n'est pas seulement le vice de procédure. C'est la conduite de l'homme depuis vingt-huit ans.

Il avait toutes les portes ouvertes pour internationaliser son dossier, le porter devant des organisations de défense des droits humains qui l'auraient sans doute écouté avec intérêt. Il ne l'a pas fait. Il a préféré, dit-il lui-même, « la voie du dialogue avec sa propre institution ». Il a servi son pays douze ans, essuyé le feu de l'ennemi une fois pour la défense de ses concitoyens, et il continue, vingt-huit ans après avoir été mis à la porte sans examen médical, à frapper à la bonne porte plutôt qu'à la porte facile.

Une institution digne de ce nom ne punit pas la loyauté par le silence. Elle la récompense par l'équité.

L'argumentaire juridique : pourquoi ce décret ne résiste pas à l'examen

Passé l'indignation légitime, il faut le dire avec la rigueur qu'exige le droit : ce n'est pas seulement moralement, c'est juridiquement que le décret n°42/98 est vulnérable. Quatre piliers soutiennent cette conclusion, et ils se renforcent l'un l'autre.

  •           Un vice de procédure substantiel. Le droit de la fonction militaire - mauritanien comme comparé - impose qu'une décision affectant l'aptitude d'un militaire, a fortiori une décision mettant fin à sa carrière, ne puisse intervenir sans examen médical préalable. Ce n'est pas une formalité de confort : c'est une garantie que le droit qualifie de « substantielle », précisément parce que son omission peut changer le sens même de la décision. Sans visite médicale de libération, l'administration ne pouvait tout simplement pas savoir - et n'a manifestement pas cherché à savoir - si elle avait affaire à une faute ou à une maladie.

 

  •           Une erreur de qualification juridique des faits, constitutive d'un détournement de procédure. Le droit militaire distingue deux régimes qui ne sont pas interchangeables : la réforme disciplinaire, sanction d'une faute, et la réforme médicale, constat d'une inaptitude qui n'est en rien une punition et ouvre à des droits pécuniaires spécifiques. Faire entrer dans la première catégorie ce qui relevait en réalité de la seconde n'est pas une nuance administrative : c'est un détournement de procédure. Le capitaine Ould Sneiguel n'a pas été jugé inapte : il a été puni pour avoir été malade sans qu'on le reconnaisse.

 

  •      Une décision qui heurte une norme supérieure aux lois elles-mêmes. L'article 80 de la Constitution mauritanienne de 1991 dispose que les traités régulièrement ratifiés ont « une autorité supérieure à celle des lois ». Or la Mauritanie est engagée par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, dont l'article 12 consacre le droit au meilleur état de santé possible, et par la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, dont l'article 16 fait de même. Un décret qui, en requalifiant abusivement une pathologie en faute, prive un homme de la reconnaissance et de la prise en charge auxquelles il pouvait prétendre, se heurte donc à une norme que la Constitution place au-dessus de la loi ordinaire.

 

  •           Vingt-huit ans ne sont pas une prescription - c'est un argument en sa faveur. Le capitaine Ould Sneiguel ne saisit pas le juge : il saisit son institution par un recours gracieux, lequel n'est enfermé dans aucun délai de forclusion. Un délai de recours contentieux, par ailleurs, ne peut légalement courir qu'à compter d'une notification mentionnant expressément les voies et délais de recours - principe reconnu jusque dans la jurisprudence du Conseil d'État français (arrêt Czabaj, 2016) : à défaut d'une telle notification, aucun délai ne saurait lui être opposé. Enfin, ce décret n'a pas épuisé ses effets en 1998 : il continue, chaque jour depuis vingt-huit ans, de priver l'intéressé d'une carrière, d'une pension et d'une réputation qui auraient dû être les siennes. Un préjudice continu ne se prescrit pas comme un acte instantané.

Reste la charge de la preuve : c'est un principe constant du contentieux administratif que l'administration, auteur de l'acte et détentrice du dossier, doit être en mesure de justifier qu'elle a respecté la procédure qu'elle invoque. Faute de pièce établissant la tenue d'une visite médicale en 1998, le doute ne peut profiter qu'à celui qui a tout à perdre du silence de l'administration.

Combien cela coûterait-il à l'État ?

Voici l'argument auquel l'institution n'a, en réalité, aucune excuse budgétaire à opposer.

La grille indiciaire exacte des officiers mauritaniens et la solde réelle perçue par le capitaine Ould Sneiguel en 1998 ne sont pas publiées en source ouverte. Ce qui suit n'est donc pas un chiffrage officiel - seule l'armée, à partir du dossier réel, peut le produire - mais une estimation indicative, construite avec des hypothèses raisonnables et transparentes, dont l'intérêt n'est pas le chiffre exact mais l'ordre de grandeur, lequel reste vrai quelle que soit l'hypothèse retenue dans une fourchette réaliste.

L'indemnisation due correspondrait, pour l'essentiel, au différentiel de pension qu'aurait dû percevoir un officier mis à la réforme pour raison médicale après 12 ans et demi de service, plutôt que réformé disciplinairement sans droits - capitalisé sur les 336 mois (28 ans) écoulés depuis 1998 :

Pension mensuelle estimée = taux de liquidation (≈ 2 % par année de service, standard des régimes civils et militaires comparables) × 12,5 années × solde de référence mensuelle

En retenant, à titre purement indicatif et par hypothèse basse, une solde de référence mensuelle de 500 $ (≈ 20 000 MRU), le taux de pension applicable pour 12,5 années de service (environ 25 %, selon le barème standard de 2 % par annuité) donnerait une pension mensuelle de 125 $. Capitalisée sur les 336 moins écoulés depuis 1998 - soit 28 ans - cette hypothèse basse aboutit à un arriéré total d'environ 42 000 $, soit approximativement 1,7 million MRU. Par hypothèse haute, avec une solde de référence de 1 500 $ (≈ 60 000 MRU), la même pension au même taux s'élèverait à 375 $ par mois, et l'arriéré cumulé sur les 336 mois atteindrait environ 126 000 $, soit près de 5 millions MRU.

Le budget de la défense mauritanienne s'établit, selon les estimations disponibles, à environ 324 millions de dollars pour 2026 (soit environ 2,6 % du PIB) ; le budget général de l'État, quant à lui, a été révisé à 140,3 milliards MRU, soit environ 3,5 milliards de dollars, pour la même année. Rapportée à ces masses :

  • Même dans l'hypothèse haute (126 000 $), l'indemnisation représente environ 0,04 % - quatre centièmes de pour cent - du budget annuel de la seule défense, et une fraction encore plus infime du budget général de l'État.
  • Concrètement : le budget de la défense mauritanienne représente environ 888 000 $ par jour. Indemniser intégralement le capitaine Ould Sneiguel, même selon l'hypothèse la plus généreuse, coûterait donc moins de trois heures et demie de ce budget quotidien - une poignée de minutes rapportée au budget général de l'État.

Il n'existe donc aucun obstacle financier réel à ce que justice soit rendue. Ce que l'armée mauritanienne épargnerait en refusant de régler ce dossier ne se mesure pas en économies budgétaires - elle n'en ferait aucune digne de ce nom - mais uniquement en une chose : le temps qu'il lui reste avant d'avoir à reconnaître, publiquement, qu'elle s'est trompée.

 

Ce que l'institution doit faire - et ce qu'il lui en coûterait de ne pas le faire

Réviser ce décret ne coûte, on vient de le voir, presque rien à l'armée mauritanienne - ni son autorité, ni sa cohésion, ni, on l'a chiffré, son budget. Elle n'a même pas besoin de reconnaître une faute individuelle : il lui suffit d'ouvrir un dossier, d'examiner des pièces médicales qui existent, et de rendre à un homme ce que la vérité des faits et le droit lui-même imposent - soit l'annulation du décret n°42/98, soit un nouveau décret le mettant à la réforme pour raison de santé, comme il aurait dû l'être dès 1998.

Ce que cela lui coûterait, en revanche, c'est de laisser prospérer l'idée qu'en Mauritanie, une institution peut se tromper sur un homme, en violation de ses propres règles et de ses engagements internationaux, et ne jamais avoir à le reconnaître - pour économiser, au bout du compte, moins que ce qu'elle dépense en trois heures.

L'équité n'a pas de date… de péremption

Le capitaine Ould Sneiguel écrit : « ma vie est une valeur humaine ». Il n'en demande pas davantage. Pas de réparation spectaculaire, pas de procès retentissant - simplement qu'un décret pris sans examen médical, en violation d'une garantie substantielle et d'une norme supérieure à la loi, soit enfin examiné, lui, à son tour, par ceux qui ont le pouvoir de le corriger, pour un coût que le budget de l'État ne remarquerait même pas.

Vingt-huit ans de silence institutionnel face à vingt-huit ans de loyauté individuelle et de droit constamment ignoré : voilà le vrai déséquilibre de cette affaire. Il est temps de le corriger.

Et que vaut une poignée de minutes d’un budget général de l'État, rapportée à la confiance, perpétuelle et inestimable, de ses troupes…en ses valeurs humaines ?

Pr ELY Mustapha

 

lundi 21 septembre 2026

Mauritanie : la République qui ferme les yeux sur sa propre violence. Pr ELY Mustapha

 Fondé sur sept ans d'archives de presse, le bilan est accablant. « Criminalité, violences et défaillances de gouvernance en Mauritanie (2019-2026), mon livre blanc, dresse le constat d'un État qui promet la transparence depuis 2021 sans jamais la tenir,  pendant que les viols, les meurtres et les braquages rythment le quotidien de Nouakchott

Ce livre blanc est aussi issu d’un constat personnel sur des années d’observation de la violence en Mauritanie documentée dans mes articles. Voir notamment :

- Une société mauritanienne traumatisée (2008) (https://haut-et-fort.blogspot.com/2008/04/une-societe-mauritanienne-traumatisee_11.html)

- Mauritanie des viols, Mauritanie violée (2020) (https://haut-et-fort.blogspot.com/2020/09/la-mauritanie-des-viols-mauritanie.html)     

Une fillette de moins de cinq ans violée et assassinée à Bassiknou. Un commandant de gendarmerie qui viole sa domestique mineure de 12 ans - puis sort de prison sous caution grâce à un magistrat de sa propre tribu. Une jeune femme de 18 ans retrouvée nue, violée et étranglée, enroulée dans un tapis à El Mina, pendant que le procureur reste injoignable pendant des heures. Un gang surnommé « Vikings » qui attend sciemment les coupures d'électricité pour bloquer les routes de Nouakchott et dépouiller les automobilistes dans le noir.

Ce ne sont pas des scènes isolées. Ce sont  38 affaires documentées publiées, les symptômes répétés d'un même mal : une insécurité qui gagne du terrain depuis 2019, et un État qui, année après année, choisit la communication plutôt que la transparence.

Un pays qui ne compte plus ses propres crimes

Le constat le plus dur n'est peut-être pas un chiffre de criminalité, c'est l'absence de chiffres. En sept ans, le ministère de l'Intérieur a annoncé à trois reprises (2020, 2021, 2023) une « baisse de la criminalité », sans jamais publier la moindre statistique complète et vérifiable. Chaque fois, la société civile et les associations de femmes ont dénoncé l'écart entre ce discours officiel et une réalité qu'elles documentaient sur le terrain.

Pire , le 10 juin 2021, sur instruction expresse du président de la République lui-même, le ministre de l'Intérieur avait promis que « les données sur les taux de criminalité seraient publiées mensuellement ». Cinq ans plus tard, en septembre 2026, aucune trace de cet engagement n'a jamais été retrouvée. Une promesse présidentielle de transparence, purement et simplement évaporée.

Qu'il s'agisse d'un chiffre que l'on cache ou d'un phénomène que l'on ne sait plus mesurer, le résultat documenté est le même : les citoyens sont laissés seuls face à leur peur, sans aucun outil officiel pour la vérifier ou la relativiser.

Dar Naïm et El Mina : les mêmes rues, pendant sept ans

Le livre blanc cartographie une capitale à deux vitesses. Dès janvier 2019, un article de presse signalait qu'une partie du quartier de Dar Naïm échappait déjà au contrôle des forces de sécurité. Sept ans plus tard, exactement le même quartier revient, affaire après affaire : agression sexuelle collective d'une étudiante en 2024, féminicide en 2026, condamnation pour viol la même année, bandes armées en mai et en septembre 2026. Le signal d'alarme de 2019 n'a manifestement jamais reçu de réponse durable.

À eux seuls, Dar Naïm et El Mina concentrent 14 des 28 affaires recensées dans la capitale soit 74 % du corpus total du pays. Une carte de l'insécurité qui ne bouge pas, alors même que les autorités annoncent régulièrement des « réductions considérables » de la criminalité.

Le prix d'une vie ne serait pas le même pour tous

Faisons pour le prouver, une comparaison, à deux mois d'intervalle, en 2026.

En avril, Fatimata Ba est tuée à Dar Naïm. Sa famille conteste l'autopsie officielle ; un député de la nation, Khally Diallo, accuse publiquement le procureur d'avoir fait pression pour précipiter l'enterrement et d'avoir livré des conclusions « profondément contradictoires ». En juin, un cadre du ministère de la Culture est assassiné pour son argent : le suspect est arrêté en quelques heures, et le bâtonnier de Nouakchott salue publiquement « la rapidité d'intervention » du parquet et de la police.

Même pays. Même année. Deux vitesses de justice. J’ose la question que peu osent poser tout haut : la célérité de l'enquête dépend-elle de la gravité du crime, ou du rang social de la victime ?

Une loi bloquée depuis dix ans, pendant que les femmes meurent

En mai 2025, une jeune femme de 18 ans , Awa Traoré, ou Hawa Traoré selon les sources - est violée puis assassinée à El Mina. Son corps ne sera transporté à l'hôpital qu'à 23 heures, le procureur étant resté injoignable pendant des heures. Des centaines de personnes manifestent devant l'Assemblée nationale. La presse rappelle un chiffre glaçant : 366 viols ont été recensés en 2024, dont 225 sur des mineurs.

Et pourtant, la loi Karama, le texte censé enfin ériger le féminicide en infraction autonome et donner à la justice mauritanienne les outils pour protéger les femmes,  reste bloquée au Parlement depuis environ dix ans. Elle l'était encore en avril 2026, lorsque 18 organisations de défense des droits humains, réunies au sein du FONADH, ont de nouveau réclamé son adoption après le meurtre de Fatimata Ba. Elle l'était toujours en septembre 2026, quand le viol d'une fillette de 7 ans a de nouveau enflammé les réseaux sociaux mauritaniens.

Dix ans d'inertie parlementaire. Combien de noms de femmes assassinées faudra-t-il encore ajouter à cette liste avant qu'un texte de loi soit enfin voté ?

Une justice vulnérable aux solidarités tribales

Un précédent que je qualifie de particulièrement révélateur.

En 2020, un commandant de gendarmerie est inculpé pour le viol de sa domestique mineure de 12 ans. La loi mauritanienne exclut pourtant explicitement le viol du régime de la liberté conditionnelle ; les juges d'instruction et la Cour d'appel avaient d'ailleurs refusé sa libération. Il sera pourtant libéré sous caution deux mois plus tard, grâce à l'intervention d'un magistrat appartenant à la même tribu que lui - une décision dénoncée publiquement par l'organisation IRA-Mauritanie, qui parle d'une Mauritanie qui « demeure une République des tribus ».

Des gangs qui exploitent les pannes d'électricité de l'État

Signe ultime d'une criminalité qui s'organise et s'adapte : début septembre 2026, un gang surnommé « Vikings » a été identifié à Nouakchott, exploitant méthodiquement les coupures d'électricité pour plonger des quartiers entiers dans le noir, bloquer les routes et agresser les passants. Trois personnes ont été poignardées à Mellah en une seule nuit. Même les défaillances des infrastructures publiques sont désormais retournées contre les citoyens par des réseaux criminels organisés et sans qu'aucune communication officielle n'en détaille l'ampleur.

« Ce que l'on ne mesure pas, on ne peut pas le combattre »

Construit à partir de sept années d'archives du site d'information du site Cridem.org, recoupées et vérifiées affaire par affaire avec d’autres sources d’information fiables, j’utilise une méthode rigoureuse : chaque fait est daté, localisé et sourcé ; aucune victime mineure de violence sexuelle n'y est nommée ; aucune accusation n'est portée contre une personne privée au-delà de ce que la presse a déjà rapporté. Ce n'est pas un réquisitoire anonyme : c'est un dossier à charge documenté, dirigé contre des institutions et des fonctions, pas contre des individus.

Ma conclusion tient en une phrase : sept ans après le premier signalement d'un quartier de la capitale échappant au contrôle de l'État, la Mauritanie n'a toujours ni les statistiques, ni la loi, ni la doctrine judiciaire qui lui permettraient de mesurer , et donc de combattre , la violence qui gangrène ses rues.

Je conclus par une série de recommandations concrètes :

- publication effective et mensuelle des statistiques de criminalité,

-  adoption sans nouveau délai de la loi Karama,

- droit systématique à la contre-expertise médico-légale indépendante,

-  mécanisme de récusation des liens tribaux dans les affaires pénales graves,

- et stratégie de sécurité dédiée aux quartiers périphériques identifiés comme durablement fragiles.

Le livre blanc complet, « Criminalité, violences et défaillances de gouvernance en Mauritanie (2019-2026) », rassemble 38 affaires documentées, une chronologie complète 2019-2026 et l'intégralité des sources citées, est disponible en téléchargement sur ce lien :

https://drive.google.com/file/d/1TCa6F73pbMhiMAiGb2NRdq3xFGsZbSpA/view?usp=sharing

 

Pr ELY Mustapha

vendredi 18 septembre 2026

La lettre qu’Aziz (n’a pas) écrite à Ghazouani . Par Pr ELY Mustapha

 



« Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »  (Alain)

Une lettre a été déposée à la Présidence de la République. Elle porte, dit-on, la signature de Mohamed Ould Abdel Aziz et elle est adressée à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Son contenu n’a pas été divulgué. Le secret qui l’entoure ouvre nécessairement l’espace des conjectures : est-ce une lettre juridique, politique, personnelle ? Une demande de grâce ? Une protestation ? Un appel à la clémence ? Ou, plus profondément encore, le dernier geste d’un homme qui s’adresse moins au chef de l’État qu’à l’ami d’hier ?

Nous ne savons pas ce qu’Aziz a écrit. Mais nous pouvons imaginer la lettre qu’il n’a pas écrite.

Car certaines lettres ne passent jamais par le courrier présidentiel. Elles ne sont ni enregistrées, ni tamponnées, ni classées dans les archives d’un palais. Elles se forment dans le silence des cellules, dans la solitude des hommes déchus, dans l’amertume des fidélités rompues et dans cette question terrible que le pouvoir pose à toute relation humaine : que reste-t-il de l’amitié lorsque l’un est devenu prince et que l’autre est devenu prisonnier ?

Cette lettre-là aurait pu commencer ainsi :

« Mon frère, mon compagnon, mon ami de plus de trente ans, je ne t’écris pas au Président de la République. Je t’écris à l’homme qui a partagé avec moi les marches du pouvoir, les périls, les calculs, les victoires et les silences. »

Voilà peut-être ce qu’Aziz n’a pas écrit à Ghazouani.

Car entre les deux hommes, il n’y eut pas seulement une succession constitutionnelle, une transmission du pouvoir ou une continuité institutionnelle. Il y eut une longue communauté de destin. Une proximité forgée dans les casernes, les responsabilités, les crises et les années où l’État mauritanien se décidait souvent dans le cercle restreint de ceux qui détenaient les leviers de la force et de la décision.

Mais le pouvoir est un grand séparateur. Il rapproche tant qu’il se partage ; il éloigne dès qu’il devient exclusif. Il fabrique des compagnons, puis les transforme en témoins gênants, en rivaux potentiels, en charges politiques, parfois en accusés. Il impose à celui qui règne d’oublier ce qu’il doit à celui qui l’a précédé, comme il impose à celui qui tombe de mesurer brutalement la fragilité des fidélités construites dans l’ombre du pouvoir.

Mohamed Ould Abdel Aziz purge aujourd’hui une lourde peine de prison, à la suite de sa condamnation dans des affaires liées notamment à l’enrichissement illicite, au blanchiment de capitaux et à l’abus d’influence. Ces faits relèvent de la justice, de ses procédures, de ses règles et de ses décisions. Il ne s’agit pas ici de les nier, de les minimiser ni de substituer la sentimentalité à l’exigence de responsabilité publique.

Mais il existe, au-delà du droit, une interrogation qui relève de la conscience morale. Le droit juge les actes ; la politique calcule les conséquences ; l’amitié, elle, devrait au moins préserver l’homme lorsque tout semble l’abandonner.

C’est ici que surgit le malaise.

Nul ne demande au président Ghazouani de se substituer aux magistrats, de piétiner la séparation des pouvoirs ou d’effacer, par un geste personnel, les exigences de la justice. Nul ne peut raisonnablement faire de l’amitié un privilège judiciaire. Lorsque les institutions fonctionnent, les liens personnels ne doivent pas devenir des instruments d’impunité.

Mais entre l’ingérence dans la justice et l’indifférence humaine, il existe un espace : celui de la fidélité morale.

Un mot. Une visite. Une attention. Une parole de dignité. Une marque de compassion envers l’homme éprouvé, sans jamais contester le droit. Car l’amitié ne consiste pas à absoudre les fautes ; elle consiste à ne pas abandonner celui qui les porte seul lorsque le monde entier se retourne contre lui.

Alain avait raison : « Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »

L’ami véritable n’est pas celui qui applaudit les égarements, protège les abus ou organise l’impunité. Celui-là n’est pas un ami : il est un complice. L’ami véritable est celui qui peut dire la vérité, condamner l’erreur, refuser la faute, mais rester debout à côté de l’homme lorsque celui-ci traverse l’épreuve.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait donc pu poursuivre :

« Je ne te demande pas de suspendre la justice. Je ne te demande pas de nier les institutions. Je te demande seulement de te souvenir qu’avant d’être président, tu fus mon compagnon ; qu’avant d’être détenu, je fus ton ami. »

Toute la tragédie est là : l’homme devenu chef de l’État ne peut plus être seulement l’ami de celui qu’il a connu. Il est retenu par la fonction, par l’appareil d’État, par le regard de l’opinion, par les calculs politiques, par la peur de paraître faible ou compromis. Le président devient prisonnier de sa propre présidence. Et l’ancien président, autrefois maître de la décision, découvre à son tour que le pouvoir, lorsqu’il se retire, laisse derrière lui une solitude plus froide encore que les murs d’une prison.

Machiavel aurait probablement trouvé cette distance nécessaire. Dans Le Prince, il rappelle qu’un gouvernant qui veut se maintenir doit apprendre à ne pas être toujours bon, selon les circonstances. La raison d’État, les rapports de force et la conservation du pouvoir commandent parfois ce que la morale réprouve.

Mais à force de gouverner selon la seule nécessité politique, que reste-t-il de l’humanité du pouvoir ?

Un État ne peut certes fonctionner selon les affinités personnelles. Il ne peut être administré par l’émotion, ni livré aux obligations privées des dirigeants. Pourtant, l’État gagne en grandeur lorsque ceux qui l’incarnent savent que la fonction ne les dispense pas d’être humains. La séparation des pouvoirs est un principe constitutionnel ; elle ne doit jamais devenir un alibi pour la séparation des consciences.

Dans nos sociétés, l’amitié et la fraternité ne sont pas de simples ornements du langage social. Elles prennent leur véritable mesure au moment de l’épreuve. Nous le disons depuis toujours :

إنما الإخوان في الشدائد

Les frères se reconnaissent dans les difficultés.

Or c’est précisément dans les temps difficiles que les fidélités politiques se révèlent souvent les plus fragiles. Tant que le pouvoir protège, distribue, rassemble et promet, les amis sont nombreux. Lorsque le pouvoir se retire, lorsque l’honneur vacille, lorsque les tribunaux parlent et que les portes se ferment, les compagnons deviennent rares. Les solidarités de circonstance se dissipent alors comme une brume.

Les Grecs avaient compris que l’amitié suppose une relation libre entre égaux. Mais comment l’égalité pourrait-elle survivre lorsque l’un est président et l’autre prisonnier ? Comment une amitié peut-elle demeurer intacte lorsque l’un possède la parole institutionnelle, les palais, les gardes, les dossiers et les symboles de l’État, tandis que l’autre ne possède plus que sa mémoire, sa colère et la possibilité d’écrire une lettre ?

La réponse est douloureuse : l’amitié politique meurt souvent lorsque l’un des amis devient le sujet de l’autre.

Tahar Ben Jelloun avait observé, avec une justesse cruelle, que « la politique dénature et ruine l’amitié ». Non parce que tout homme politique serait dépourvu de sentiment, mais parce que la politique moderne soumet les relations humaines à une logique implacable : l’utilité, le risque, la réputation, les alliances, l’intérêt et la survie.

Dans cette logique, l’ami d’hier peut devenir le fardeau d’aujourd’hui.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait pu alors prendre le ton de la désillusion :

« Nous avons cru que notre histoire était plus solide que le pouvoir. Nous avons cru que les années partagées créaient une dette que le temps ne pouvait effacer. Mais le pouvoir ne reconnaît ni les serments ni les souvenirs lorsqu’il exige de choisir entre l’homme et la fonction. »

C’est peut-être là la leçon la plus sévère de cette histoire. Non pas une leçon sur le seul destin de Mohamed Ould Abdel Aziz, ni seulement sur l’attitude de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, mais une leçon sur la politique elle-même.

La politique sans morale devient gestion froide des rapports de force. La morale sans lucidité devient naïveté. Et l’amitié sans indépendance devient un contrat précaire, valable tant que les intérêts convergent.

L’on peut juger Aziz, et la justice doit pouvoir accomplir son œuvre. L’on peut défendre Ghazouani au nom des institutions, et les institutions doivent être préservées. Mais l’on ne peut pas empêcher la conscience de poser cette question : qu’aurait coûté une parole d’humanité à celui qui, pendant plus de trois décennies, fut compagnon d’armes, compagnon de route et compagnon de pouvoir ?

Il ne s’agissait pas de libérer un homme par fidélité. Il s’agissait peut-être seulement de ne pas le laisser entièrement seul face à sa chute.

Le poète Tarfah ibn al-‘Abd avait résumé, il y a des siècles, la vérité des relations humaines :

عَنِ المَرءِ لا تَسأَل وَسَل عَن قَرينَهُ
فَكُلُّ قَرينٍ بِالمُقارِنِ يَقتَدي

Ne questionne pas l’homme sur lui-même ; interroge plutôt son compagnon,
car tout compagnon finit par ressembler à celui qu’il accompagn
e.

Et plus loin, dans la gravité de sa Mu‘allaqa, il nous rappelle que les jours ne sont qu’un prêt :

لَعَمرُكَ ما الأَيامُ إِلّا مُعارَةٌ
فَما اِستَطَعتَ مِن مَعروفِها فَتَزَوَّدِ

Par ta vie, les jours ne sont qu’une chose prêtée ;
alors emporte avec toi autant de bien que tu pourras.

Le pouvoir est prêté. 

Les honneurs sont prêtés. 

Les palais, les fonctions, les alliances et les fidélités proclamées sont souvent prêtés. 

Il ne reste, lorsque les années se referment, que ce que l’on a su préserver d’humanité.

La lettre officielle d’Aziz à Ghazouani restera peut-être secrète. Mais la lettre qu’il n’a pas écrite, elle, résonne déjà dans le silence de leur ancienne amitié. Elle ne demande pas nécessairement justice contre la justice. Elle demande, plus simplement et plus tragiquement, ce que la politique accorde rarement : que l’homme qui détient le pouvoir se souvienne de l’homme qu’il a laissé derrière lui.

Misère d’amitié. Misère de politique.

Pr ELY Mustapha

jeudi 17 septembre 2026

Ghazouani, voilà le bilan de ta présidence. Par Pr ELY Mustapha



Avant-propos pour la mémoire collective…ou ce qui en reste.

 

 À son arrivée en pèlerinage à la Mecque, Hicham Ibn Abdel Mâlik , Calife omeyyade (71-125 de l’hégire ), demanda qu’on fasse venir un homme parmi les compagnons du prophète.

On lui répondit : « Ô émir des croyants, Ils sont tous morts.»

« Un parmi les Tabi’in, alors », demanda-t-il, encore.

On lui ramena Tawous ben Qiçan Al Yemeni El Hamdani, l’un des disciples du prophète (PSL),

Dès qu’il entra chez le sultan, il se déchaussa au bord du tapis et lui adressa le « salam » sans l’interpeller par son titre « émir des croyants ».

Au lieu de cela, il dit : « Assalamou alayka Ya Hicham ».

Il ne l’appela pas non plus par sa kounya ( qui est une appellation traditionnelle par référence à la descendance immédiate. Exemple: Abou Ali, Abou Ahmed etc.) - mais plutôt s’assit face lui en demandant : «Comment vas-tu Ô Hicham ? ».

Hicham se mit en colère au point qu’il faillit le tuer et lui demanda ce qui le poussait à agir de la sorte.

Tawous ben Qiçan Al Yemeni El Hamdani (PSL) lui dit alors : « Agir comment ? »

Hicham s’énerva de plus belle et lui répondit : « Tu t’es déchaussé au bord de mon tapis, tu n’as pas baisé ma main, tu ne m’as pas salué en m’appelant émir des croyants, tu ne m’as pas non plus appelé par ma kounya et tu t’es assis en face de moi sans m’en demander la permission et tu m’as interpellé en disant ‘ô Hicham’ ».

Tawous lui répondit:

- « Concernant le fait de m’être déchaussé au bord de ton tapis, je le fais cinq fois par jour entre les mains de mon Seigneur, il ne me punit pas, ni ne se met en colère contre moi.

- Quant au fait que je n’ai pas baisé ta main, et bien j’ai entendu Ali Ibn Abi Talib (PSL) dire : « Il n’est permis à personne de baiser la main de quelqu’un si ce n’est sa femme par désir ou son fils par miséricorde. »

- Quant au fait de ne pas t’avoir salué en t’appelant « émir des croyants », c’est parce que tout le monde n’est pas satisfait de ton émirat, et je déteste mentir.

- Pour ce qui est de ne pas t’avoir appelé par ta kounya, Allah soubhanahou wa ta‘âla a appelé ses alliés en disant : « Ô Dawoûd, ô Yahyâ, ô Îssâ » et a appelé ses ennemis par leur kounya:« Périssent les mains d’Abou Lahab » (Sourate 111, Verset 1.)

- Si je me suis assis face à toi, c’est parce que j’ai entendu Ali Ibn Abi Talib (PSL) dire : « Si tu veux regarder un homme parmi les gens du feu, regarde un homme assis et autour de lui un groupe de gens se tenant debout. »

Hicham lui dit alors : « Conseille-moi ! »

Il lui dit alors : « J’ai entendu Ali Ibn Abi Talib (PSL) dire : « Il y a dans la géhenne des serpents tels une clôture et des scorpions tels des mules, ils mordent chaque émir qui est injuste envers ses gouvernés. » »

Il se leva alors et sortit.

 

Ghazouani,  Assalamou alayka.

 

Sept ans après ton arrivée au pouvoir, deux mandats après la promesse d'une rupture avec les pratiques de l'ère Aziz, tu dois désormais répondre d'un bilan, pas d'un programme. Les inaugurations, les discours sur la « Mauritanie de demain » et les communiqués ministériels ne suffisent plus à masquer ce que vivent, chaque jour, des millions de Mauritaniens : un accès aux soins qui reste un parcours d'obstacles, une école publique en déclin, une jeunesse qui attend un emploi ou prépare son départ, des quartiers entiers livrés à l'insalubrité et une gouvernance dont la transparence demeure, selon les indices internationaux eux-mêmes, l'un des points les plus faibles du pays. Pendant ce temps, la rumeur d'un troisième mandat circule dans les cercles du pouvoir, comme si la Constitution elle-même pouvait être négociée. Ce texte n'est ni un réquisitoire personnel ni un tract d'opposition : c'est un bilan, dressé à partir de données publiques, de rapports internationaux et de faits vérifiables, soumis au débat contradictoire.

 

Ghazouani…

Un président ne se juge pas à ses promesses mais à ce qui change réellement dans la vie de ceux qu'il gouverne (tu avais fait la promesse solennelle d’améliorer le niveau de vie des Mauritaniens… en un an ; dans un discours dont la vidéo est toujours en ligne, en témoigne). La mesure honnête d'un pouvoir ne se mesure pas au nombre de projets annoncés, mais au nombre d'hôpitaux qui soignent, d'écoles qui forment, de routes qui relient, de jeunes qui restent parce qu'ils y trouvent un avenir.

Tu as été élu en juin 2019 avec 52 % des voix dès le premier tour, dans un scrutin qui a marqué, selon les observateurs, « la première alternance pacifique » de l'histoire du pays depuis l'indépendance - même si l'opposition, à l'époque, avait dénoncé des irrégularités et si les autorités avaient restreint l'accès à Internet pendant plusieurs jours après le scrutin. Réélu le 29 juin 2024 dès le premier tour avec 56 % des suffrages, face à une opposition qui a de nouveau crié à la fraude, tu as entamé un second mandat censé s'achever en 2029. Sept années de pouvoir suffisent à établir un bilan. Ce bilan doit être dressé loin des éléments de langage officiels, à partir de ce que disent les institutions financières internationales, les organisations de défense des droits humains, les indices de gouvernance et, surtout, la vie quotidienne des Mauritaniens.

Le pouvoir et la promesse de l'État impartial

Ghazouani, tu as hérité, en 2019, d'un État où l'accès aux ressources publiques (emplois, marchés, licences, foncier) a longtemps été perçu comme conditionné par la proximité avec le pouvoir plutôt que par le mérite. Sept ans plus tard, les indices internationaux suggèrent que cette réalité structurelle n'a pas été renversée. Selon l'indice de perception de la corruption de Transparency International, la Mauritanie obtient un score de 30 sur 100 en 2024 - identique à 2023, et à peine supérieur aux 28 points de 2019, année de ton entrée en fonction. Le pays reste ainsi durablement installé dans la moitié inférieure du classement mondial, loin de la moyenne globale de 43 points. Freedom House, dans son rapport « Freedom in the World 2026 », classe la Mauritanie « partiellement libre », avec un score global de 38 sur 100 : l'indépendance judiciaire et l'égalité de traitement entre populations y reçoivent la note la plus basse possible (1 sur 4), et la lutte anticorruption est jugée structurellement faible (2 sur 4).

À la décharge du pouvoir, il faut noter que deux lois ont été adoptées récemment : l'une renforçant les sanctions contre l'enrichissement illicite, l'autre élargissant l'obligation de déclaration de patrimoine à un plus grand nombre de fonctionnaires. C'est un progrès formel, salué par certains observateurs. Mais les critiques de l'opposition - notamment la députée Kadiata Malick Diallo - pointent une faille structurelle : les députés eux-mêmes restent exemptés de déclaration, et rien n'oblige à la publication effective ou à la protection des lanceurs d'alerte. Une loi anticorruption sans mécanisme de contrôle indépendant, sans protection des témoins et sans sanction visible des puissants risque de devenir, selon ces mêmes critiques, « une simple archive » plutôt qu'un instrument de rupture.

Quant aux libertés publiques, RSF classait la Mauritanie 50ᵉ sur 180 pays dans son classement mondial de la liberté de la presse en 2025 ( une position qui en faisait, selon plusieurs médias régionaux, le pays arabe le mieux classé)  avant de reculer à la 61ᵉ place en 2026. RSF pointe une vulnérabilité économique structurelle des journalistes, mal rémunérés et donc exposés aux pressions, ainsi qu'un usage de la loi sur la protection des symboles nationaux que Freedom House décrit comme un outil «pour punir la dissidence en ligne ». Sur le terrain des droits humains, des organisations comme le Centre Raoul Wallenberg ont documenté, en février 2026, des menaces de mort et des « obstacles judiciaires » visant Biram Dah Abeid, principal opposant et figure historique de la lutte contre l'esclavage, aujourd'hui député. Ces organisations dénoncent des accusations publiques portées par des responsables de l'État « en l'absence d'enquêtes indépendantes ». Ce ne sont pas des faits jugés : ce sont des alertes documentées, qui appellent une réponse claire du pouvoir plutôt que le silence.

Une économie qui ne garantit pas la dignité

Sur le plan macroéconomique, le bilan officiel est réel : selon la Banque centrale de Mauritanie, la croissance s'est établie à 4,0 % en 2025 (après 6,3 % en 2024), l'inflation est tombée à 1,6 % en moyenne annuelle, la dette extérieure a reculé de 40 % pour atteindre 37 % du PIB, et les réserves de change ont progressé de 12,6 % à 2,21 milliards de dollars. Le déficit budgétaire a été réduit de plus des trois quarts par rapport à 2024. Ce sont des indicateurs de stabilisation macrofinancière réels, que le gouvernement peut légitimement revendiquer, et qui ont valu au pays le maintien de ses programmes avec le FMI.

Mais la question que pose ce bilan n'est pas celle des grands équilibres : c'est celle de leur traduction concrète. Or, selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté national a augmenté de 2,5 points entre 2019 et 2023 pour atteindre 34,3 % - une dégradation sur une période qui correspond précisément à ton premier mandat. Sur une autre méthodologie, celle du seuil international à 3,65 dollars par jour en parité de pouvoir d'achat, la Banque mondiale évalue la pauvreté à 28,4 % en 2024 ; ces deux chiffres, ne sont pas strictement comparables, mais ils convergent vers un même constat : la croissance macroéconomique ne s'est pas traduite en recul généralisé de la pauvreté. La Banque mondiale elle-même note que la croissance a contribué à 60 % de la réduction de la pauvreté entre 2014 et 2019 - un ressort qui semble s'être grippé depuis. Le taux de participation à la force de travail plafonne à 42 % de la population en âge de travailler, avec un écart criant entre hommes (58 %) et femmes (27 %). L'emploi salarié reste marginal, et sa progression, lente.

L'économie mauritanienne demeure structurellement dépendante des industries extractives, qui ont capté 52,6 % des investissements directs étrangers entre 2010 et 2022, contre à peine quatre projets d'investissement non extractif par an en moyenne sur la décennie. Le gaz de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), présenté depuis des années comme le projet devant transformer l'économie nationale, a atteint en 2025 une capacité de production de 2,7 millions de tonnes de GNL par an, pour des exportations mauritaniennes évaluées à 237 millions de dollars - une somme réelle, mais qui reste, à ce stade, modeste au regard des attentes affichées et de la taille des besoins sociaux du pays. Les autorités promettent un doublement des expéditions en 2026 : c'est une perspective, non un résultat acquis, et rien ne garantit à ce jour la manière dont ces revenus futurs se traduiront en emplois, en infrastructures ou en services de base plutôt qu'en dépenses de prestige ou en remboursement de dette. La question centrale demeure : à quoi sert la croissance si elle ne se transforme ni en travail digne, ni en hôpitaux fonctionnels, ni en écoles de qualité, ni en routes praticables, ni en avenir pour les jeunes ?

La jeunesse face à l'attente, au chômage et au départ

C'est peut-être le terrain où le décalage entre le discours de ton gouvernement et le vécu est le plus cruel. Une jeunesse mauritanienne nombreuse, de plus en plus diplômée, se heurte à un marché du travail où l'emploi salarié stable reste l'exception. Les données précises et récentes sur le chômage des jeunes manquent de fiabilité et de régularité ; un vide statistique qui, en soi, constitue une défaillance de gouvernance, puisqu'un État ne peut prétendre piloter une politique de l'emploi qu'il ne mesure pas correctement. Ce que l'on peut documenter, en revanche, c'est le symptôme : les tentatives de départ. Les autorités mauritaniennes ont annoncé avoir déjoué environ 3 500 tentatives de migration irrégulière en 2025 grâce à la coopération avec l'Espagne, un chiffre qui, quelles que soient les nationalités précises concernées, illustre l'ampleur du phénomène migratoire dans la région. La réalité la plus dure est venue rappeler ce drame : en août 2025, le naufrage d'une pirogue au large des côtes mauritaniennes a fait au moins 40 morts et une centaine de disparus.

Ces départs ne traduisent pas seulement des logiques régionales de transit : ils traduisent aussi, pour une partie de la jeunesse locale, l'absence de perspective à la maison. Un pays qui voit sa jeunesse chercher son avenir ailleurs plutôt que de le lui offrir chez elle ne peut pas se prévaloir d'un bilan social positif, quels que soient par ailleurs ses résultats macroéconomiques.

Santé, école et services publics : le quotidien qui dément les discours

Les chiffres, ici, sont accablants et proviennent d'une enquête d'opinion menée par Afrobarometer et publiée en novembre 2024 : 90 % des Mauritaniens interrogés déclarent qu'un membre de leur famille a manqué de médicaments ou de soins médicaux au cours de l'année écoulée, et 39 % disent que cela leur est arrivé « souvent » ou « toujours ».

Parmi ceux qui ont eu recours aux structures publiques, 88 % rapportent de longs délais d'attente, 83 % des pénuries de médicaments, 78 % une absence de personnel soignant, et 31 % affirment avoir dû verser un pot-de-vin ou un cadeau pour obtenir des soins.

 Résultat : 74 % des personnes interrogées se disent insatisfaites des efforts du gouvernement pour améliorer les services de santé de base. Ces chiffres ne sont pas des allégations d'opposants : ce sont les réponses de citoyens ordinaires à une enquête indépendante et documentée. La Santé et l’Education arrivent d'ailleurs, selon la même institution, en tête des préoccupations exprimées par les Mauritaniens quant aux problèmes que le pays doit résoudre en priorité.

Sur l'école publique, les données chiffrées et actualisées sur le niveau réel des apprentissages, le taux d'abandon scolaire ou l'employabilité des diplômés restent parcellaires dans les sources publiques disponibles, soit une zone d'opacité d’information officielle . La persistance de plaintes sur la qualité de l'enseignement public, documentée par les mêmes enquêtes d'opinion, traduit un fossé entre les discours officiels sur la réforme éducative et l'expérience vécue par les familles, en particulier celles qui n'ont pas les moyens de recourir au privé.

Inégalités territoriales, insalubrité et abandon des périphéries

Nouakchott, ville tentaculaire construite en grande partie sur un terrain vulnérable, entre océan et désert, continue de subir des inondations saisonnières récurrentes que les chercheurs documentent depuis des années, aggravées par un système d'assainissement structurellement insuffisant dans les quartiers précaires.

Un programme d'urgence de modernisation de la capitale a été annoncé pour 2025-2026 : son existence même est un aveu implicite que les investissements engagés depuis 2019 n'ont pas suffi à corriger ces défaillances. Entre la capitale, Nouadhibou et les wilayas de l'intérieur, l'écart d'accès aux services de base (eau, électricité, routes praticables) demeure important, et les statistiques précises et actualisées, wilaya par wilaya, ne sont pas toutes disponibles publiquement à ce jour. C'est là encore une zone d'opacité qu'il convient de nommer : un pays ne peut corriger ce qu'il ne mesure pas et ne publie pas.

Le piège du tribalisme, du régionalisme et de la politique des réseaux

Ce que documentent de longue date chercheurs et observateurs de la vie politique mauritanienne, c'est un mécanisme structurel plus qu'un simple trait culturel : dans un État où l'emploi public, l'accès au foncier, les marchés publics ou les aides ciblées restent, en pratique, difficiles d'accès sans relais politique ou communautaire, les citoyens sont poussés à réactiver des solidarités tribales, régionales ou claniques - non par choix identitaire, mais par stratégie de survie administrative. Ce mécanisme n'est ni propre à ta présidence ni inventé par elle : il traverse l'histoire politique mauritanienne depuis l'indépendance. Mais un pouvoir qui ne le combat pas activement ( par des règles transparentes de recrutement, d'attribution des marchés et d'accès aux ressources ) , l'entretient de fait, qu'il le veuille ou non. C'est précisément ce que mesurent, indirectement, les scores très bas obtenus par la Mauritanie en matière d'indépendance judiciaire et d'égalité de traitement entre populations dans le rapport Freedom House 2026 : ces catégories sont les baromètres institutionnels de ce que le langage courant appelle le clientélisme.

Le troisième mandat : ni nécessité, ni droit, ni avenir démocratique

La Constitution mauritanienne ne laisse ici aucune place à l'ambiguïté. Son article 26 dispose que « le président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct » ; son article 28 précise qu'il « est rééligible une seule fois » ; son article 2 inscrit l'alternance pacifique du pouvoir comme principe fondateur du régime. Plus encore, l'article 99 place cette limitation du mandat présidentiel hors de portée de toute révision constitutionnelle : aucune procédure de révision ne peut porter atteinte au principe selon lequel le mandat présidentiel est de cinq ans, renouvelable une seule fois. Cette protection est si forte qu'elle figure jusque dans le serment que prête le président lui-même à son investiture.

Rappel de l’Article 29 (nouveau) de la Constitution - Avant d'entrer en fonction, le Président de la République prête serment en ces termes (extrait) :

« …Je jure par Allah l'Unique, de ne point prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat présidentiel et au régime de son renouvellement, prévues aux articles 26 et 28 de la présente Constitution"

Depuis l'été 2026, des voix se sont pourtant élevées au sein de la majorité présidentielle ( notamment lors de rassemblements organisés à Kiffa)  pour appeler à un troisième mandat, certains évoquant ouvertement une réforme constitutionnelle « validée par l'Assemblée ». Tu t’es toi-même refusé, dans ses déclarations publiques, à fermer cette porte de façon catégorique : Tu a affirmé ne vouloir « rien soutenir de contraire à la Constitution », tout en rappelant qu'il te restait plus de trois ans de mandat à accomplir en évitant soigneusement de te prononcer sur l'après-2029. Cette ambiguïté calculée n'est pas anodine. L'opposition, par la voix de Biram Dah Abeid, a posé la question dans les termes qui conviennent : il s'agit de savoir si, dans ce pays, un président peut changer les règles pour rester au pouvoir.

La réponse doit être sans détour. Aucun bilan, même excellent, aucune campagne de communication, aucune mobilisation de soutiens ne peut justifier la remise en cause d'un principe que la Constitution elle-même a voulu insaisissable. Un troisième mandat ne serait pas la continuité d'une œuvre : il serait l'épreuve de vérité d'un système qui confond l'État avec un pouvoir, la Constitution avec un obstacle et le peuple avec une foule à convaincre. Toi, Ghazouani, qui as prêté serment de ne soutenir aucune révision des articles 26 et 28, sais mieux que quiconque ce que ce serment signifie. La meilleure manière de protéger ton bilan n'est pas de chercher à le prolonger : c'est de le soumettre, dans les délais que tu as  toi-même juré de respecter, au jugement des urnes et à une alternance réelle.

 

 

Ghazouani, ce bilan n'est pas un verdict : c'est une question posée publiquement, à laquelle seuls des faits peuvent répondre. Tu as hérité, en 2019, d'un pays ravagé par des promesses non tenues, et tu as su, sur certains plans macroéconomiques, stabiliser des équilibres que tes services peuvent légitimement revendiquer. Mais la stabilité budgétaire n'est pas la dignité sociale, et la baisse d'un déficit ne soigne personne.

Cet article soumet ce bilan au débat public et met au défi le président, ses conseillers, ses ministres et ses porte-parole de le réfuter - non par des slogans, des attaques personnelles ou de nouvelles promesses, mais par des faits vérifiables, des statistiques transparentes, des audits indépendants et l'amélioration réelle, mesurable, de la vie des citoyens mauritaniens, dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les quartiers oubliés et dans les foyers qui attendent encore l'eau, l'électricité et la justice.

Le défi est lancé : que le pouvoir réponde par des preuves, ou qu'il reconnaisse que la Mauritanie mérite mieux qu'un bilan de promesses.

En définitive, voici ce que le pouvoir devra, au minimum,  démontrer pour contredire le bilan de mon article :

-          Quels indicateurs officiels, publiés et vérifiables par un organisme indépendant, démontrent une baisse durable - et non conjoncturelle - du chômage des jeunes ?

-          Quels audits publics indépendants établissent une gestion transparente des marchés publics et des ressources extractives depuis 2019 ?

-          Combien d'hôpitaux publics fonctionnent aujourd'hui avec un personnel, des médicaments et des équipements jugés suffisants par des inspections indépendantes ?

-          Quels résultats chiffrés et vérifiables - taux de réussite, niveau réel des apprentissages - prouvent une amélioration effective de l'école publique depuis 2019 ?

-          Quelle part exacte des revenus tirés du gaz de Grand Tortue Ahmeyim sera légalement affectée à l'emploi, à l'eau, à l'électricité, aux routes et à la protection sociale, et selon quel calendrier public ?

-          Quelles garanties institutionnelles concrètes - au-delà des textes de loi - empêchent aujourd'hui le favoritisme dans l'accès à l'emploi public, au foncier et aux marchés ?

-          Pourquoi les députés demeurent-ils exemptés de l'obligation de déclaration de patrimoine prévue par la nouvelle loi anticorruption ?

-          Quels mécanismes garantissent la protection effective des journalistes, des militants et des opposants, y compris ceux qui, comme Biram Dah Abeid, disent avoir reçu des menaces ?

-          Le gouvernement acceptera-t-il la publication systématique et indépendante des données de pauvreté, de chômage et d'accès aux services de base, wilaya par wilaya ?

-          Quel engagement précis, daté et vérifiable le président prendra-t-il pour garantir qu'aucune révision constitutionnelle ne touchera aux articles 26, 28 et 99 avant la fin de son second mandat en 2029 ?



Pr ELY Mustapha

 



Pr ELY Mustapha

 

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Poésie de la douleur.