samedi 11 avril 2026

Flagrant délit en ligne : une qualification introuvable. Analyse de l'inconstitutionnalité de l'arrestation des députées mauritaniennes . Pr ELY Mustapha

Le vendredi 10 avril 2026, la scène politique mauritanienne a été le théâtre d'un événement judiciaire sans précédent : le Parquet de Nouakchott Ouest a ordonné l'arrestation de deux députées de l'opposition, Mariem mint Cheikh et Ghamou Achour, au motif qu'elles auraient tenu des propos critiques à l'égard du régime lors de diffusions en direct sur les réseaux sociaux. Pour justifier cette arrestation sans levée préalable de l'immunité parlementaire, le ministère public a invoqué l'état de flagrant délit, en soutenant que la diffusion en direct produisait des "effets immédiats" constitutifs de cette qualification.

Cette décision soulève une question juridique fondamentale : le simple fait de publier une vidéo critique sur les réseaux sociaux peut-il, au regard du droit mauritanien, être qualifié de flagrant délit justifiant l'arrestation immédiate d'un parlementaire sans autorisation de l'Assemblée nationale ? La réponse, au terme d'une analyse rigoureuse du droit pénal général, du droit numérique et du droit constitutionnel mauritaniens, est catégoriquement négative. La qualification retenue par le Parquet est juridiquement indéfendable, constitutionnellement viciée et procéduralement infondée.

 Le flagrant délit : une notion d'exception à interprétation stricte

Le flagrant délit est une institution procédurale d'exception. En droit mauritanien, comme dans l'ensemble des systèmes juridiques de tradition romano-germanique dont s'inspire le droit national, le flagrant délit est défini de manière limitative par le Code de procédure pénale. Il recouvre quatre situations strictement circonscrites : l'infraction qui se commet actuellement ; celle qui vient juste de se commettre ; la situation dans laquelle la personne soupçonnée est poursuivie par la clameur publique ; enfin, le cas où elle est trouvée en possession d'objets, de traces ou d'indices révélant sa participation à une infraction dans un temps très voisin de l'action.

Ces quatre hypothèses ont en commun deux conditions cumulatives irréductibles. D'une part, un critère temporel : l'infraction doit être en cours ou venir tout juste d'être commise, dans un laps de temps si bref qu'il exclut toute réflexion ou délibération judiciaire. D'autre part, un critère d'apparence : l'infraction doit être ostensible, manifeste, perceptible directement par les autorités qui la constatent en temps réel.

Ces deux critères ne sont pas séparables. Ils forment l'essence même du flagrant délit, qui tire son nom du latin flagrare ,  brûler ,  évoquant l'image d'une infraction "prise sur le vif", comme brûlante d'évidence. C'est précisément parce que cette qualification déroge au droit commun des poursuites ,  qui impose une instruction, une enquête, et parfois une autorisation préalable ,  que son interprétation doit demeurer stricte et rigoureuse. Toute extension analogique ou interprétation extensible constitue une violation du principe fondamental de légalité pénale.

L'inapplicabilité structurelle du flagrant délit aux infractions commises en ligne

Le premier vice rédhibitoire de la qualification retenue par le Parquet est d'ordre conceptuel. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux ,  fût-elle diffusée en direct ,  ne constitue pas une infraction surprise en train de se commettre devant les autorités. Elle constitue, au pire, une infraction déjà consommée au moment où le ministère public en prend connaissance, en la visionnant après coup sur une plateforme numérique.

En matière d'infractions numériques, le moment de consommation de l'infraction coïncide avec l'acte de publication. Dès lors que les propos sont mis en ligne, l'infraction éventuellement reprochée est instantanément et définitivement accomplie. Les autorités qui découvrent cette vidéo ,  que ce soit une heure, un jour ou une semaine après sa mise en ligne ,  ne "surprennent" pas l'auteur en train de commettre l'infraction : elles effectuent une constatation rétrospective, qui relève de l'enquête préliminaire, non de la procédure de flagrance.

Le Parquet a tenté de contourner cette difficulté en arguant du caractère "en direct" de la diffusion et de ses "effets immédiats". Cet argument est doublement erroné. D'une part, même une diffusion en direct est archivée, rediffusée, accessible indéfiniment après sa publication initiale : l'immédiateté de la transmission ne caractérise pas la simultanéité de la constatation par les forces de l'ordre. D'autre part, l'immédiateté des effets d'une communication ,  son audience, sa viralité ,  est sans lien avec la notion juridique de flagrance, qui concerne exclusivement la relation temporelle entre la commission de l'infraction et l'intervention des autorités.

En d'autres termes, ce que le Parquet a constaté, c'est l'existence d'une vidéo déjà publiée, déjà vue, déjà commentée,  non une infraction se déroulant sous ses yeux. Cette distinction n'est pas une subtilité académique : elle est la ligne de démarcation entre l'État de droit et l'arbitraire.

 Le détournement inconstitutionnel de l'immunité parlementaire

L'enjeu véritable de la qualification de flagrant délit n'est pas procédural : il est constitutionnel. L'article 50 de la Constitution mauritanienne du 12 juillet 1991, révisée en 2017, dispose explicitement qu'aucun membre du Parlement ne peut être arrêté en matière criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'avec l'autorisation de l'Assemblée nationale, sauf en cas de flagrant délit. Hors session, la même garantie s'applique avec l'autorisation du bureau de l'Assemblée, à l'exclusion, là encore, du seul flagrant délit.

L'immunité parlementaire, dans sa composante d'inviolabilité ,  est une garantie institutionnelle fondamentale. Elle ne protège pas la personne du député en tant qu'individu : elle protège l'institution parlementaire elle-même, sa capacité à fonctionner librement, à exercer sa mission de contrôle de l'exécutif, à représenter sans entrave les électeurs qui l'ont mandaté. En permettant aux parlementaires de s'exprimer, de critiquer, de dénoncer sans craindre des poursuites immédiates, l'immunité est le bouclier constitutionnel de la démocratie représentative.

Or, la qualification de flagrant délit retenue par le Parquet vise précisément à neutraliser ce mécanisme. En contournant la procédure de levée d’immunité,  qui aurait impliqué une délibération publique de l'Assemblée nationale, une motivation formelle, un débat contradictoire ,  le ministère public a privé les deux députées de la garantie constitutionnelle qui leur était due. Ce faisant, il n'a pas seulement commis une erreur de droit : il a utilisé une qualification procédurale comme instrument politique, pour atteindre un résultat que la voie constitutionnelle normale n'aurait pas permis d'obtenir aussi aisément. Cette instrumentalisation est, en elle-même, une violation directe de l'article 50 de la Constitution.

 Les infractions d'expression politique ne sauraient relever de la flagrance

Au-delà des questions formelles de procédure, il convient d'examiner la nature même des infractions susceptibles d'être reprochées aux deux députées. Les critiques formulées à l'encontre de la politique d'un gouvernement, même vives, même acerbes, relèvent par essence de la liberté d'expression politique, qui bénéficie d'une protection renforcée dans tous les systèmes démocratiques. L'article 10 de la Constitution mauritanienne garantit la liberté d'opinion et d'expression. Les instruments internationaux ratifiés par la Mauritanie ,  notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ,  protègent explicitement le droit à la critique des gouvernants.

La loi n° 2016-007 relative à la cybercriminalité et les dispositions réprimant les atteintes aux symboles de l'État constituent certes un arsenal pénal applicable aux expressions en ligne. Mais l'existence d'une incrimination n'a jamais pour conséquence de transformer automatiquement toute infraction de presse ou d'opinion en flagrant délit. Ces deux questions ,  la qualification de l'acte comme infraction et la qualification de l'état flagrant ,  sont rigoureusement indépendantes l'une de l'autre.

Qui plus est, les infractions d’expression, qu’elles soient commises par voie de presse traditionnelle ou par voie numérique, font classiquement l'objet de procédures spéciales qui excluent le recours à la flagrance. Leur nature même, des propos, des opinions, des jugements de valeur, les rend insusceptibles de donner lieu à la constatation matérielle et immédiate que suppose le flagrant délit. On ne "surprend" pas une opinion ; on ne saisit pas une pensée comme on saisit un couteau ou une substance illicite.

Les conséquences juridiques d'une qualification illégale

La qualification erronée de flagrant délit n'est pas sans conséquences sur la validité de l'ensemble de la procédure engagée. En droit pénal, les actes accomplis dans le cadre d'une procédure de flagrance illégalement déclenchée sont susceptibles de nullité. Les arrestations opérées, les gardes à vue ordonnées, les auditions conduites sur ce fondement vicient la chaîne procédurale dans son entier.

Sur le plan constitutionnel, l'atteinte portée à l'immunité parlementaire sans respect des formes prescrites constitue une violation directe de la Constitution, susceptible d'engager la responsabilité des autorités judiciaires concernées et de justifier la saisine du Conseil constitutionnel. Ce dernier, dans une décision récente d'août 2025, avait déjà censuré des dispositions portant atteinte à la liberté d'expression des membres du Parlement, affirmant ainsi avec force le caractère fondamental de leur protection institutionnelle.

Sur le plan international, les arrestations de parlementaires pour des opinions exprimées dans l'exercice ,  même indirect ,  de leur mandat sont susceptibles d'être portées devant les mécanismes de surveillance des droits de l'homme auxquels la Mauritanie est partie, notamment le Comité des droits de l'homme des Nations Unies.

La qualification de flagrant délit retenue par le Parquet de Nouakchott Ouest pour justifier l'arrestation des deux députées mauritaniennes est juridiquement intenable à triple titre. Elle viole la définition légale du flagrant délit, qui exige une constatation directe et simultanée de l'infraction par les autorités. Elle méconnaît la nature des infractions numériques d'expression, dont la consommation est instantanée et nécessairement antérieure à toute intervention policière. Elle contourne inconstitutionnellement la procédure de levée d'immunité parlementaire prévue par l'article 50 de la Constitution, dont la finalité est précisément de protéger les représentants du peuple contre les poursuites arbitraires motivées par leurs opinions politiques.

Le droit pénal est gouverné par le principe de légalité et d'interprétation stricte. Les exceptions aux immunités constitutionnelles le sont davantage encore. Forcer la notion de flagrant délit pour y englober une vidéo critique publiée librement en ligne, c'est substituer la fiction à la règle de droit, l'opportunisme politique à la rigueur juridique, et l'arbitraire à l'État de droit. C'est, en définitive, utiliser le droit comme instrument de sa propre négation.

 Le rejet du flagrant délit à l'aune de la Charia islamique

Mon analyse serait serait incomplète si elle omettait la dimension islamique du droit mauritanien, aussi, voici ce qui la fonde davantage.
 La République Islamique de Mauritanie n'est pas un État laïc : sa Constitution proclame l'islam religion d'État et source de droit, et les juridictions mauritaniennes peuvent, dans certaines matières, recourir aux principes de la Charia. Or, loin de valider la qualification de flagrant délit retenue par le Parquet, les fondements du droit pénal islamique la contredisent avec une force encore plus radicale.

La Charia islamique, dans sa tradition jurisprudentielle classique issue des quatre grandes écoles ,  et notamment de l'école malékite dominante en Mauritanie ,  consacre un principe cardinal en matière de preuve et de poursuites pénales : la présomption d'innocence absolue (al-barâ'a al-asliyya), selon laquelle tout accusé est réputé innocent jusqu'à établissement de la preuve contraire par des moyens rigoureux et limitativement définis. Ce principe commande que toute arrestation repose sur une certitude probatoire, non sur une simple apparence ou une présomption de culpabilité.

Plus significatif encore est le principe islamique fondamental de "dar' al-hudûd bil-shubuhât" ,  littéralement : "écarter les peines par le doute". Ce principe, unanimement reconnu par les jurisconsultes classiques (fuqahâ') de toutes les écoles sunnites, impose que le doute sur la qualification de l'acte, sur l'intention de son auteur ou sur les circonstances de sa commission bénéficie impérativement à l'accusé. Dans la situation qui nous occupe, la qualification de "flagrant délit" appliquée à des propos politiques diffusés en ligne est précisément le terrain d'une incertitude juridique majeure ,  un shubha au sens technique du terme ,  qui rend toute arrestation immédiate contraire aux exigences de la Charia.

La tradition islamique accorde par ailleurs une importance décisive à la protection de la parole et de l'expression dans le cadre de la consultation (shûrâ) et de l'interpellation des gouvernants. Le concept de nasîha ,  le conseil sincère adressé aux dirigeants ,  est non seulement permis mais encouragé par la jurisprudence islamique classique. L'imam Ahmad ibn Hanbal, figure tutélaire du rigorisme pénal islamique, enseignait que la critique du souverain par la parole est un droit légitime du croyant, dès lors qu'elle vise la vérité et la justice. Ériger en infraction flagrante le simple fait pour des élues du peuple d'exprimer publiquement leur désaccord avec la politique d'un gouvernement va donc à l'encontre de l'esprit même de la jurisprudence islamique en matière de liberté de parole politique.

Enfin, la Charia exige, pour toute arrestation et toute poursuite pénale, le respect scrupuleux de la procédure légale établie (al-tartîb al-shar'î). Le contournement délibéré d'une garantie institutionnelle ,  en l'espèce, l'immunité parlementaire ,  par le biais d'une qualification juridique artificielle constituerait, dans la logique du fiqh, une hiyal ,  une ruse procédurale prohibée ,  visant à atteindre par des voies détournées un résultat que la règle de droit interdit d'obtenir directement. Une telle manœuvre est expressément condamnée par la jurisprudence islamique classique comme contraire aux finalités supérieures de la Charia (maqâsid al-sharî'a), qui comprennent au premier rang la protection de la raison, de la dignité et de la justice.

Ainsi, qu'on l'examine sous l'angle du droit pénal positif mauritanien ou sous celui des principes du droit islamique qui fondent constitutionnellement l'ordre juridique de la République Islamique de Mauritanie, la qualification de flagrant délit appliquée à des vidéos critiques publiées en ligne par des parlementaires demeure juridiquement injustifiable. Les deux corps de normes, loin de se contredire, convergent ici vers une même conclusion : cette qualification est une fiction au service d’un arbitraire qui se doit d’être immédiatement levé.

Pr ELY Mustapha

 

vendredi 10 avril 2026

Lettre Ouverte à mes Concitoyens Mauritaniens en Tunisie - Pr ELY Mustapha


 Chers compatriotes,

C'est avec un profond sentiment de responsabilité que je vous adresse cette lettre ouverte. Depuis les années 70, j'accompagne sans interruption les générations successives de Mauritaniens qui ont choisi la Tunisie comme terre d'études, de travail et d'épanouissement personnel, et je continuerai à le faire avec le même dévouement.

La Tunisie entretient avec la Mauritanie des liens d'une profondeur rare. Depuis l'indépendance de notre pays, elle a été, avec une constance exemplaire, un foyer de fraternité arabe et africaine, offrant à nos concitoyens des conditions d'accueil et de séjour remarquables. Cette hospitalité n'est pas fortuite : elle est le fruit d'une relation bilatérale construite sur le respect mutuel, la solidarité intermaghrébine et la communauté de destin de nos deux peuples. Il est de notre honneur collectif de la préserver jalousement.

C'est dans cet esprit de vigilance bienveillante que je dois aborder, avec toute la franchise que commande ma responsabilité de juriste et de doyen, une réalité que j'ai été amené à constater : certains de nos concitoyens se sont récemment trouvés impliqués dans des situations infractionnelles ou ont fait l'objet de mises en demeure au regard de la législation tunisienne. Je tiens à affirmer avec force que ces cas demeurent isolés et ne sauraient en aucune manière ternir l'image de notre communauté, dont la très grande majorité vit ici dans la dignité, le travail et le respect des lois. Ces quelques personnes ne nous représentent pas et ne représentent pas davantage la Mauritanie.

En tant que juriste , il m'appartient de vous rappeler les dispositions légales essentielles qui régissent votre séjour sur le sol tunisien, afin que nul ne puisse invoquer l'ignorance.

La Loi n° 68-7 du 8 mars 1968 relative à la condition des étrangers en Tunisie constitue le texte de référence fondamental. Ses dispositions pénales sont claires et sans ambiguïté. L'article 23 dispose que tout étranger qui entre ou sort de Tunisie sans se conformer aux conditions légales, ou qui ne sollicite pas dans le délai légal un visa de séjour ou sa carte de séjour, est passible d'un emprisonnement d'un mois à un an et d'une amende. L'article 24 est encore plus sévère : il prévoit un emprisonnement de six mois à trois ans pour tout étranger présentant des documents falsifiés ou fournissant de faux renseignements pour cacher son identité, sa profession ou sa nationalité.

Il faut également savoir qu'un étranger qui séjourne en Tunisie au moins trois mois consécutifs ou six mois discontinus sur une année est considéré comme résident et doit obligatoirement obtenir une carte de séjour. Tout dépassement non régularisé expose à l'expulsion, à une peine d'emprisonnement, ainsi qu'à des pénalités de retard de 20 dinars par semaine, dans la limite d'un plafond fixé à 3 000 dinars depuis 2017. Par ailleurs, en vertu de l'article 8 de cette même loi, il est formellement interdit à tout étranger d'exercer une activité rémunérée en Tunisie sans autorisation préalable de l'autorité compétente.

Un point souvent méconnu mérite une attention particulière : l'article 21 oblige toute personne - y compris un ami ou un parent - qui loge un étranger à en informer le poste de police ou de la garde nationale dans un délai de 48 heures, sous peine de sanctions pénales. Des projets d'amendement en cours d'examen à l'Assemblée des Représentants du Peuple tendent à durcir encore ces dispositions, notamment en portant les peines pour entrée ou sortie irrégulière à des peines allant d'un à trois ans d'emprisonnement et des amendes pouvant atteindre 5 000 dinars.

Face à ces réalités juridiques, et parce que nemo censetur ignorare legem - nul n'est censé ignorer la loi - je mets gratuitement à la disposition de tous les Mauritaniens en Tunisie mes conseils  de juriste. Pour toute question relative à votre séjour, votre situation administrative, votre activité professionnelle, ou tout autre problème juridique vous préoccupant, je vous invite à me contacter directement. Je m'engage à vous fournir l'information juridique requise ou à vous orienter vers l'institution publique ou privée la mieux à même de vous assister.

lawistrust@gmail.com

Cette initiative s'inscrit dans la continuité de l'accompagnement de nos compatriotes sur cette terre tunisienne. Elle vise à renforcer notre présence en Tunisie dans un cadre de fraternité, de légalité, de courtoisie et de respect sincère du pays qui nous accueille. Ensemble, continuons d'honorer et de pérénniser  la confiance réciproque que nos deux pays se témoignent  depuis  des décennies.

Avec toute ma considération fraternelle et mon profond respect,

Pr. ELY Mustapha
Doyen du Corps Professoral Mauritanien en Tunisie.

lundi 6 avril 2026

Ghazouani, Attention ! Par Pr ELY Mustapha

Quand un peuple descend dans la rue, c'est que l'État a cessé de gouverner pour lui

Il y a quelque chose de particulièrement éloquent dans la colère d'un peuple réputé patient. Pendant des décennies, les Mauritaniens ont encaissé, absorbé, digéré. Ils ont regardé leurs ressources partir vers des cieux étrangers ou vers les comptes de quelques mafieux Nouakchottois. Ils ont vu leurs enfants diplômés rejoindre les longues files de l'attente kafkaïenne devant des ministères indifférents. Ils ont compté leurs sous face à une inflation galopante pendant que, sur l'avenue du Roi Fayçal, les SUV blindés des conseillers présidentiels fendaient la foule sans ralentir.

Aujourd'hui, ils descendent dans la rue. Et quand ce peuple-là descend dans la rue, ce n'est pas un caprice. C'est un diagnostic.

Les visages que l'on voit sur les images qui circulent sur les réseaux sociaux ne sont pas ceux de révolutionnaires professionnels. Ce sont des jeunes de Sebkha et d'Arafat, des commerçants du Cinquième, des femmes de Teyarett, des enseignants de l'intérieur du pays qui ont fait douze heures de route pour dire, simplement, qu'ils n'en peuvent plus. Leur présence dans la rue est la preuve que les soupapes institutionnelles - partis politiques, Assemblée nationale, société civile encadrée - ne fonctionnent plus comme exutoire. L'État a fermé toutes les portes. La rue est la dernière qui reste ouverte.

La thèse de cet article est simple : ces manifestations ne sont pas un accident de l'histoire politique mauritanienne. Elles sont la conséquence logique, documentée et prévisible d'un régime qui a failli à sa mission fondamentale - gouverner pour tous et non pour quelques-uns. Et elles adressent à Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani un avertissement que l'histoire des révolutions arabes et africaines nous enseigne à ne jamais sous-estimer.

Un État tribal et clanique - L'anatomie d'une République de façade

La République islamique de Mauritanie possède une constitution, un parlement, une Cour constitutionnelle, un Haut Conseil islamique et toute l'architecture symbolique d'un État moderne. Mais derrière cette façade républicaine se cache une réalité que tout observateur sérieux connaît : le pouvoir réel en Mauritanie se distribue selon des logiques tribales et claniques qui n'ont jamais été formellement abolies, simplement camouflées sous le vernis institutionnel.

L'analyse des nominations aux postes stratégiques est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Dans l'armée, dans la diplomatie, dans les directions générales des entreprises publiques, dans les gouvernorats des wilayas sensibles, la compétence est rarement le premier critère retenu. Ce qui compte, c'est l'appartenance - à la tribu du chef, à la confrérie qui soutient le régime, au réseau de fidélités personnelles tissé depuis les années de formation politique et militaire du président. Les grandes tribus  historiquement proches des cercles du pouvoir - et leurs ramifications dans les corps de l'État - continuent d'exercer une influence déterminante sur la configuration des élites dirigeantes.

Cette architecture n'est pas nouvelle. Elle traverse tous les régimes depuis l'indépendance en1960. Ce qui est nouveau, c'est l'aggravation de ses effets dans un contexte où la Mauritanie dispose, pour la première fois de son histoire, de ressources gazières et minières susceptibles de transformer son économie. Quand les ressources étaient maigres, le tribalisme était une nuisance. Quand les ressources deviennent abondantes, il devient une catastrophe nationale. Car il signifie que la rente sera captée par les réseaux de fidélité et non redistribuée selon des critères d'équité territoriale et sociale.

La conséquence directe de cette logique tribale est la destruction progressive de la méritocratie républicaine. Le fonctionnaire compétent qui ne dispose pas des bonnes connexions végète. Le médiocre bien introduit grimpe. Les jeunes mauritaniens le savent, le vivent, le dénoncent. Et quand ils descendent dans la rue, c'est aussi pour dire que le diplôme qu'ils ont obtenu au prix de sacrifices familiaux considérables ne vaut rien dans un système où ce qui compte, c'est le nom de tribu que l'on porte sur sa carte d'identité.

La gouvernance mercantiliste - L'économie comme butin

La Mauritanie est, sur le papier, un pays riche. Son sous-sol recèle du fer, de l'or, du cuivre et du phosphate. Ses eaux territoriales comptent parmi les plus poissonneuses du monde. Et depuis 2023-2024, le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement avec le Sénégal en partenariat avec BP et Kosmos Energy, a commencé à générer des revenus d'exportation substantiels qui étaient attendus comme un tournant historique pour le développement du pays.

La question qui s'impose alors avec une acuité douloureuse est la suivante : où va l'argent ?

Selon les données de la Banque mondiale, le PIB par habitant de la Mauritanie en parité de pouvoir d'achat reste désespérément bas, aux alentours de 5 500 à 6 000 dollars, et les inégalités de distribution de la croissance sont structurellement prononcées. Le taux de pauvreté, selon les estimations de l'Office National de la Statistique mauritanien et des partenaires du développement, touche encore une fraction significative de la population rurale, particulièrement dans les régions du Guidimakha, de l'Assaba, du Hodh El-Charghi et du Hodh El-Gharbi. Ces populations ne voient pas les retombées des hydrocarbures offshore. Elles ne voient pas les royalties minières. Elles ne voient que la cherté des denrées alimentaires, l'absence de routes, l'hôpital en ruine et l'école sans enseignants.

Le modèle économique mauritanien est, structurellement, un modèle d'extraction-captation. Les ressources naturelles sont extraites, les contrats sont négociés dans l'opacité, les marchés publics sont adjugés à des opérateurs économiques dont les liens avec le pouvoir politique ne constituent un secret pour personne à Nouakchott. La Cour des comptes mauritanienne a signalé des irrégularités dans la gestion des finances publiques. Mais les suites judiciaires restent l'exception et non la règle.

Les accords de pêche avec l'Union européenne illustrent particulièrement bien cette dynamique mercantiliste. Pendant que des chalutiers européens drainent les ressources halieutiques mauritaniennes en vertu d'accords dont les termes financiers favorisent peu les communautés de pêcheurs locaux, les populations d'Imraguen, de Nouadhibou et de la côte atlantique voient leurs moyens de subsistance traditionnels se réduire. La mer nourrit l'Europe et remplit quelques comptes bien précis à Nouakchott. Elle ne nourrit pas assez le Mauritanien ordinaire.

La corruption systémique - Chiffres et visages

La corruption en Mauritanie n'est pas un phénomène marginal qu'un gouvernement courageux pourrait éradiquer par une campagne de communication bien orchestrée. C'est une donnée structurelle du système de gouvernance, documentée, mesurée et régulièrement dénoncée par les institutions internationales.

L'Indice de Perception de la Corruption de Transparency International place régulièrement la Mauritanie dans le dernier tiers du classement mondial, aux alentours de la 130e à la 140e position sur 180 pays évalués. C'est le signe d'une corruption perçue comme systémique et non pas exceptionnelle. Le rapport annuel de la Banque mondiale sur la gouvernance classe la Mauritanie dans les percentiles les plus faibles pour les indicateurs de « contrôle de la corruption » et d'« État de droit ». Le FMI, dans ses consultations au titre de l'Article IV, a régulièrement exprimé des préoccupations sur la transparence de la gestion des ressources extractives et la faiblesse des mécanismes de contrôle interne.

Au-delà des indices, la corruption mauritanienne a des visages concrets que les citoyens ordinaires vivent quotidiennement. C'est le fonctionnaire de l'état civil qui exige un bakchich pour délivrer un document auquel le citoyen a droit. C'est le marché public gonflé à 40% au-dessus du prix réel du marché. C'est l'exonération fiscale accordée discrétionnairement à une entreprise appartenant à un proche du régime pendant que le petit commerçant croule sous le poids d'une fiscalité appliquée avec une rigueur sélective. C'est le contrat de concession minier négocié sans appel d'offres transparent. C'est le budget de l'éducation et de la santé chroniquement sous-exécuté pendant que les dépenses de souveraineté et de sécurité restent hors de tout contrôle parlementaire effectif.

Sous Ghazouani, quelques procès retentissants ont été médiatisés - dont celui de l'ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz, son prédécesseur et mentor devenu rival, poursuivi pour des faits de corruption et d'enrichissement illicite. Ce procès, aussi important soit-il symboliquement, ne doit pas faire illusion. La corruption d'un individu, même au sommet de l'État, ne constitue pas la preuve d'une volonté politique sincère d'éradiquer le phénomène dans ses dimensions systémiques. La sélectivité des poursuites judiciaires - frapper l'ennemi politique sous couvert d'anti-corruption - est l'un des détournements les plus cyniques de la lutte anticorruption dans les régimes post-autoritaires africains.

La fracture sociale - Le peuple mauritanien à bout

Les manifestants mauritaniens ne sont pas dans la rue pour des raisons abstraites. Ils y sont parce que leur vie quotidienne est devenue, pour une fraction croissante de la population, insupportable dans ses dimensions les plus concrètes.

Le chômage des jeunes constitue la blessure la plus profonde. Avec une population dont la majorité a moins de 25 ans et une économie dont la croissance est insuffisamment créatrice d'emplois formels, les estimations du chômage des jeunes oscillent entre 30 et 40% selon les sources. Des milliers de diplômés de l'Université de Nouakchott, de l'École Nationale d'Administration, des instituts techniques, attendent depuis des années une hypothétique titularisation dans la fonction publique ou une insertion dans un marché privé structurellement étroit et dominé par les réseaux. Cette jeunesse désœuvrée, connectée aux réseaux sociaux, informée de ce qui se passe dans le monde et chez ses voisins, est une poudrière sociale que ni les discours présidentiels ni les programmes d'emploi des jeunes aux résultats décevants ne suffisent à désamorcer.

L'inflation alimentaire aggrave dramatiquement cette situation. Les prix des denrées de base - riz, farine, huile, sucre - ont connu des hausses significatives ces dernières années, partiellement importées par le contexte international post-pandémie et post-conflit ukrainien, mais aussi amplifiées par les défaillances de la politique commerciale intérieure et la spéculation des importateurs en position quasi monopolistique. Pour une famille dont le revenu mensuel ne dépasse pas 30 000 à 40 000 ouguiyas, cette inflation est une catastrophe silencieuse qui ronge chaque jour un peu plus ce qui reste de la dignité matérielle.

Le système de santé publique mauritanien est, dans de nombreuses wilayas de l'intérieur du pays, à l'état de délabrement avancé. Les centres de santé manquent de médicaments, de personnel qualifié et d'équipements élémentaires. La mortalité maternelle et infantile reste parmi les plus élevées de la région sahélo-saharienne. Les Mauritaniens qui en ont les moyens se soignent au Maroc, en Tunisie ou en France. Les autres s'en remettent à la providence. Ce n'est pas une métaphore : c'est la réalité documentée par l'Organisation Mondiale de la Santé et les rapports de l'UNICEF sur la Mauritanie.

L'éducation publique est dans un état analogue. La déperdition scolaire, particulièrement dans les zones rurales et péri-urbaines, atteint des niveaux alarmants. La qualité de l'enseignement souffre d'une politique éducative incohérente - les réformes du système bilingue arabe-français ont produit des générations de diplômés maîtrisant insuffisamment l'une et l'autre langue - et d'un sous-investissement chronique dans la formation des enseignants et les infrastructures scolaires. L'école mauritanienne ne produit plus l'ascenseur social républicain qu'elle était censée être.

Face à ce tableau, les manifestants qui scandent des slogans pour la dignité ne font pas de la politique partisane. Ils décrivent leur vie.

L'injustice comme ciment du régime - Quand la loi protège les forts

Une démocratie, même imparfaite, se distingue d'un régime autoritaire par un critère fondamental : l'égalité de tous devant la loi. En Mauritanie, cette égalité est une fiction constitutionnelle que la réalité judiciaire quotidienne dément sans cesse.

La justice mauritanienne souffre d'une double pathologie : la dépendance structurelle au pouvoir exécutif et la perméabilité aux influences tribales et financières. Le Conseil Supérieur de la Magistrature, qui est censé garantir l'indépendance des juges, est présidé par le chef de l'État lui-même - disposition constitutionnelle qui dit tout sur la conception mauritanienne de la séparation des pouvoirs. Dans ces conditions, il est structurellement difficile pour un juge de trancher contre les intérêts du pouvoir politique sans risquer sa carrière ou son affectation.

Les conséquences de cette dépendance sont multiples. D'abord, l'impunité des puissants : les scandales financiers impliquant des personnalités proches du régime font rarement l'objet de poursuites sérieuses, sauf lorsqu'elles sont tombées en disgrâce politique. Ensuite, la répression des voix dissidentes : des journalistes, des blogueurs, des activistes des droits humains ont été poursuivis, arrêtés ou condamnés pour des délits d'expression qui, dans tout État démocratique sérieux, relèveraient de la liberté constitutionnellement garantie. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des cas de détention arbitraire et de procès inéquitables touchant des militants mauritaniens, notamment des défenseurs des droits des communautés négro-africaines (Haratine et Afro-Mauritaniens) et des activistes anti-esclavagistes de l'organisation IRA.

Car il faut dire ici ce que beaucoup de discours officiels taisent : la question de l'esclavage et de la discrimination raciale reste une plaie béante dans le corps social mauritanien. L'esclavage a été formellement aboli - pour la énième fois - en 2007, puis criminalisé en 2015. Mais les experts de l'ONU et les organisations spécialisées estiment que des pratiques d'esclavage par ascendance persistent, touchant principalement la communauté Haratine. La criminalisation légale n'a pas été accompagnée d'une volonté politique réelle de poursuivre les pratiques ni d'un programme de réinsertion économique et sociale des communautés concernées. Et quand des militants comme Birame Dah Abeid et ses camarades de l'IRA dénoncent ces réalités, l'État mauritanien répond souvent par la répression plutôt que par la réforme.

Cette injustice multidimensionnelle - économique, judiciaire, sociale, raciale - est le véritable carburant des manifestations actuelles. Elle est aussi le signal le plus inquiétant, parce qu'elle indique que le mécontentement ne se limite pas à une couche sociale ou à une région géographique : il est transversal, il est profond, il est existentiel.

Ghazouani face à l'histoire - Ce que la rue lui dit vraiment

Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani n'est pas Mouammar Kadhafi. Il n'est pas non plus Omar el-Béchir. Il a une réputation d'homme discret, peu enclin aux excès de personnalité qui ont caractérisé certains de ses prédécesseurs sahéliens. Son style de gouvernance est moins brutal dans ses formes apparentes que celui de son mentor et prédécesseur Mohamed Ould Abdel Aziz. Certains observateurs lui reconnaissent une forme de pragmatisme et une volonté de stabilité.

Mais voilà le problème : la douceur du style ne change pas la nature du système. On peut gouverner un État injuste avec courtoisie, mais l'injustice n'en est pas moins réelle pour les gouvernés.

Ghazouani a été élu en 2019 avec des promesses de rupture avec les pratiques de gouvernance de son prédécesseur, et réélu en 2024. Cinq ans après sa première élection, les structures fondamentales qui organisent l'injustice mauritanienne - le tribalisme dans les nominations, la corruption systémique, l'impunité des élites, la marginalisation des régions intérieures - sont intactes. Les discours sur la « bonne gouvernance » et le « développement inclusif » n'ont pas été suivis de réformes institutionnelles profondes et mesurables.

L'histoire des révolutions de la dignité dans le monde arabe et africain enseigne une leçon que personne ne devrait sous-estimer. Zine El-Abidine Ben Ali a dirigé la Tunisie pendant 23 ans en croyant que la police et la croissance économique suffisaient à maintenir l'ordre. Il est tombé en 28 jours. Hosni Moubarak croyait que l'armée et l'Occident le protégeraient indéfiniment. Il a fini devant un tribunal dans une cage en verre. Blaise Compaoré croyait que le Burkina Faso était trop habitué à lui pour se rebeller. Il a fui en pyjama.

Dans tous ces cas, le signal précurseur était identique : une rue qui descend pour la dignité et que le pouvoir n'entend pas, ou pire, qu'il réprime. La répression d'une manifestation populaire légitime n'éteint pas la colère - elle la radicalise et lui donne une légitimité morale supplémentaire.

Ghazouani devrait écouter attentivement ce que la rue lui dit. Ce n'est pas l'opposition politique qui a orchestré ces manifestations pour des raisons tactiques. Ce sont des citoyens ordinaires qui lui disent, avec leurs corps et leurs voix, que le contrat social est rompu. Que l'État ne remplit plus sa part du deal. Que la patience a des limites.

Mise en garde finale - Avant qu'il ne soit trop tard

Mon objectif  n'est pas un réquisitoire partisan. Ce n'est pas non plus un appel à la déstabilisation d'un pays qui, au regard de ce que vivent certains de ses voisins sahéliens, a préservé une relative stabilité sécuritaire. La Mauritanie a échappé au chaos jihadiste qui a englouti le Mali, le Burkina Faso et une partie du Niger. C'est une réalité qui mérite d'être reconnue.

Mais la stabilité construite sur l'injustice est une stabilité précaire. C'est un édifice dont les fondations sont rongées de l'intérieur pendant que la façade reste apparemment intacte. Et l'effondrement, quand il survient, est d'autant plus brutal qu'il a été plus longtemps différé.

Les signaux d'alarme sont aujourd'hui clairement visibles pour quiconque veut les voir. Une jeunesse massivement chômeuse et connectée. Une fracture sociale qui s'élargit entre les élites et le reste de la population. Une corruption perçue comme systémique et inattaquable. Une justice aux ordres. Une presse contrainte à l'autocensure. Des manifestations qui s'amplifient. Si à ces signaux le pouvoir répond par la répression policière, les arrestations d'activistes et le silence bureaucratique, la Mauritanie s'engagera dans une spirale dont les étapes suivantes sont écrites d'avance dans les annales des révolutions .

La sortie de crise n'est pas mystérieuse. Elle est même techniquement simple, même si elle exige un courage politique considérable. Elle passe par une réforme profonde des mécanismes de recrutement dans la fonction publique, garantissant la méritocratie contre le tribalisme. Par une transparence totale et opposable de la gestion des ressources naturelles - gaz, pétrole, minerais, pêche - avec publication des contrats et des revenus. Par une véritable indépendance de la justice et une lutte anticorruption qui ne se limite pas à frapper les ennemis politiques. Par un plan d'urgence pour l'emploi des jeunes et la reconstruction des services publics de base. Et par l'ouverture d'un dialogue national sincère avec toutes les composantes de la société mauritanienne, y compris les voix qui dérangent.

Ce n'est pas un programme révolutionnaire. C'est le minimum républicain que tout État digne de ce nom doit garantir à ses citoyens.

Ghazouani a encore le temps de choisir entre l'ignorance d'un système prédateur et les réformes que son pays attend désespérément. L'histoire jugera. Et les rues mauritaniennes, elles, n'attendent plus.

La rue qui gronde n'est pas un ennemi à réprimer. C'est un miroir que le pouvoir doit avoir le courage de regarder en face.

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Pr ELY Mustapha

vendredi 3 avril 2026

Mauritanie-Mali : Pour une désescalade raisonnée sur une frontière en feu. Par Pr ELY Mustapha

 

La frontière mauritano-malienne, longue de 2 237 kilomètres, n'est pas une frontière ordinaire. C'est une ligne héritée de la colonisation française, tracée à travers des espaces pastoraux, des réseaux tribaux et des solidarités ethniques qui ignorent, par nature, les souverainetés étatiques. Depuis la fin de l'année 2025 et avec une acuité dramatique en mars 2026, cette ligne s'est transformée en fracture palpable. La multiplication des incidents - meurtres de civils, incursions militaires, évasions de soldats, expulsions de migrants - révèle non pas une série de malentendus ponctuels, mais bien une crise structurelle aux racines profondes que la diplomatie classique ne saurait ignorer.

Réduire ces événements à de simples bavures ou à des provocations isolées serait une erreur d'analyse grave. Les incidents à la frontière ne sont pas des exceptions, mais l'expression d'un déséquilibre structurel dans la gestion de cet espace partagé. Un stratège digne de ce nom doit d'abord nommer les causes avant de proposer les remèdes.

La chronologie d'une escalade prévisible

La dégradation des relations entre Nouakchott et Bamako s'est accélérée selon une logique d'engrenage dont chaque étape a aggravé la suivante. En mars 2025, des migrants maliens expulsés avaient attaqué et incendié un poste de police mauritanien au point de passage de Gougui-Zémal, entraînant la fermeture temporaire de la frontière. Cette humiliation sécuritaire, première dans la série, a laissé des traces profondes. En octobre 2025, le président Assimi Goïta recevait à Bamako le ministre mauritanien des Affaires étrangères Mohamed Salem Ould Merzoug, porteur d'un message du président Ghazouani, dans une tentative d'apaisement. Les deux parties avaient alors convenu de relancer leur commission mixte bilatérale - engagement resté lettre morte.

En février 2026, un nouvel incident sécuritaire survenait à Melga, localité mauritanienne du Guidimakha, à la frontière avec un village malien du même nom. Le 6 mars 2026, sept civils traversant la frontière depuis la Mauritanie étaient abattus lors d'une opération des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs instructeurs russes de l'Africa Corps - des populations locales qualifiant ces actes d'exécutions sommaires. Le 15 mars, une crise diplomatique éclatait autour de l'évasion présumée de deux soldats maliens d'un camp de réfugiés situé en Mauritanie : Bamako affirmait que ses militaires s'étaient échappés du camp de M'Berra, Nouakchott rejetant ces accusations comme « totalement infondées » et y voyant une atteinte à sa souveraineté.

Le 20 mars, deux éleveurs mauritaniens étaient tués à Yakna, Nouakchott soupçonnant une nouvelle bavure des FAMa. Le 25 mars, des militaires maliens pénétraient dans plusieurs villages de la commune de Gogui, en Mauritanie, dans la région du Hodh El Gharbi. En fin de mars, au moins cinq civils mauritaniens supplémentaires étaient tués selon un communiqué officiel de Nouakchott. Face à ce bilan accablant, le président Ghazouani a franchi un seuil symbolique majeur en menaçant de recourir au droit international, tout en déployant des troupes à la frontière et en érigeant la sécurité des citoyens mauritaniens en « ligne rouge » non négociable.

Les facteurs structurels sous-jacents

Aucune solution durable n'est possible sans comprendre les forces profondes qui alimentent cette crise. Trois dimensions méritent l'attention d'un stratège.

La dimension sécuritaire sahélienne est déterminante. Le Mali, gouverné par une junte militaire depuis 2021 et ayant rompu avec la France et la CEDEAO, conduit ses opérations antiterroristes avec l'Africa Corps dans une zone frontalière poreuse que les groupes jihadistes exploitent précisément pour leurs retraites et leurs ravitaillements. Bamako invoque systématiquement l'impératif antiterroriste pour justifier ses incursions, créant une zone grise juridique que la Mauritanie , qui a su construire son propre modèle de sécurité intérieure , refuse d'accepter comme prétexte à des violations de sa souveraineté.

La dimension socio-économique transfrontalière est tout aussi centrale. Les communautés pastorales peules, soninkés et maures qui vivent de part et d'autre de cette frontière partagent des liens familiaux, linguistiques et économiques millénaires. La transhumance, pilier de leur économie, est devenue un risque calculé depuis que les patrouilles armées ont transformé la frontière en zone de danger. Les tensions autour des expulsions de migrants maliens et des fermetures de commerces mauritaniens au Mali illustrent que les frictions économiques et humaines précèdent et conditionnent les incidents sécuritaires.

La dimension informationnelle constitue un amplificateur redoutable. Les réseaux sociaux alimentent une guerre de narratifs entre les deux capitales, charriés d'images trompeuses et de discours nationalistes qui réduisent la marge de manœuvre des diplomates et rendent le compromis politiquement coûteux pour les deux régimes.

Cadre diplomatique pour une désescalade

Un stratégie responsable proposerait  un chemin de sortie en plusieurs phases, articulé autour de principes clairs.

La phase d'urgence immédiate exige d'abord l'établissement d'une ligne de communication directe et sécurisée entre les états-majors des deux armées, pour éviter que le prochain incident ne soit interprété comme une déclaration de guerre. La rencontre entre le ministre malien Abdoulaye Diop et le chargé d'affaires mauritanien à Bamako constitue un signal positif, mais insuffisant. Il faut élever le niveau : une rencontre entre chefs d'État, que ce soit à Nouakchott, à Bamako ou dans une capitale tierce, est impérative pour envoyer un signal fort aux opinions publiques et aux forces armées des deux pays.

La phase de gestion institutionnelle doit s'appuyer sur la relance effective de la Commission mixte bilatérale convenue en octobre 2025, en lui conférant un mandat opérationnel précis : cartographie des zones de tension, règles d'engagement mutuellement acceptées pour les patrouilles frontalières, et mécanismes d'enquête conjointe sur les incidents impliquant des civils. Sur ce dernier point, la Mauritanie a raison d'exiger des enquêtes transparentes - c'est d'ailleurs une exigence conforme au droit international humanitaire coutumier.

La phase de stabilisation régionale nécessite d'impliquer des tiers médiateurs crédibles pour les deux parties. L'Union africaine, dont les mécanismes de prévention des conflits ont été trop timidement mobilisés, et des États tiers comme le Sénégal ou la Guinée-Bissau qui entretiennent des relations stables avec les deux capitales, pourraient jouer un rôle de facilitation. La Mauritanie, qui n'est pas membre de l'Alliance des États du Sahel constituée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, doit veiller à ne pas laisser cette crise bilatérale se transformer en confrontation géopolitique entre deux blocs.

Les écueils à éviter absolument

Un diplomate expérimenté sait que dans ce type de crise, certaines erreurs peuvent être fatales. Le recours précipité aux instances juridiques internationales, bien que légitime en droit, risque d'humilier Bamako publiquement et de radicaliser une junte déjà en posture de bravade souverainiste - transformant un contentieux bilatéral gérable en hostilité durable. La menace doit rester un levier de négociation, non un mode de gestion ordinaire. De même, toute militarisation supplémentaire de la frontière, en l'absence de protocoles de coordination, augmente mathématiquement le risque d'un incident armé direct entre deux forces nationales - un scénario catastrophique pour la stabilité de toute la région sahélo-saharienne.

Il faut aussi résister à la tentation de la simplification narrative. La junte malienne n'est pas un acteur monolithique : des fractions de l'armée, des milices alliées, des groupes d'autodéfense et des instructeurs étrangers agissent parfois sans coordination centrale. Attribuer systématiquement tous les incidents à une décision délibérée de Bamako serait analytiquement faux et diplomatiquement contre-productif.

La responsabilité partagée du voisinage

La Mauritanie et le Mali partagent une histoire commune, des peuples cousins, une géographie commune et des défis communs face au djihadisme. La crise actuelle, aussi grave soit-elle, ne doit pas faire oublier que les deux pays sont condamnés au voisinage - et que le voisinage, en Afrique sahélienne, est le premier des biens diplomatiques. Ghazouani, homme de dialogue reconnu sur la scène internationale, et Goïta, qui cherche à stabiliser un régime fragilisé, ont, tous deux , intérêt objectif à préserver une frontière apaisée. Les groupes jihadistes qui prospèrent dans les zones grises frontalières sont les seuls véritables bénéficiaires d'une rupture entre Nouakchott et Bamako.

La solution n'est pas militaire. Elle est institutionnelle, diplomatique et humaine. Elle commence par reconnaître que cette frontière n'est pas seulement une ligne sur une carte : c'est l'espace de vie de centaines de milliers de personnes que ni Nouakchott ni Bamako ne sauraient se permettre de sacrifier sur l'autel d'un nationalisme de circonstance.

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Pr ELY Mustapha

La Route de Nouadhibou : Chronique d'un Bas-Côté …PSY . Par Pr ELY mustapha

 


Le gouvernement de la République Islamique de Mauritanie vient d'accomplir ce qu'aucun théologien, aucun sociologue, aucun psychiatre n'avait osé tenter : supprimer ... la nuit !. 

Et cela par un décret d'une sobriété administrative remarquable,... au nom d'une économie d'énergie dont les bénéficiaires restent, pour l'instant, mystérieusement non identifiés.(Voir mon précédent article "Le gouvernement supprime par decret ..la nuit en Mauritanie) 

C'est une décision courageuse . Peut-être même héroïque (défense, bien entendu,  d'en rire.) . Car interdire la circulation nocturne en Mauritanie, c'est un peu comme interdire le thé au Sahara : techniquement possible, humainement fatal, et culturellement suicidaire.

Il faut d'abord comprendre que le Mauritanien n'est pas un être diurne. C'est une question de biologie, d'histoire, de climatologie et de belle-mère. Le jour appartient à la chaleur, à la sieste et aux obligations qu'on reporte. La nuit, elle, appartient à la vie réelle : le thé, le débat, la liberté, et - pour les plus aventureux - la route de Nouadhibou.

 

Le Bas-Côté : Anatomie d'un espace sacré

Il faut ici rendre justice à ce lieu que les géographes ignorent et que les âmes libres connaissent bien : le bas-côté de la route de Nouadhibou, entre minuit et 3 heures du matin.

Ce n'est pas un endroit. C'est une institution.

À cette heure précise où le désert étend son silence complice sur les dunes environnantes, les phares d'une Mercedes 190 - ce monument roulant dont le moteur asthmatique a survécu à trois présidents, deux coups d'État et un filtre à huile jamais remplacé - s'éteignent doucement sur le bas-côté. Une portière s'ouvre avec la précaution rituelle d'un homme qui sait exactement ce qu'il fait, même s'il ne saurait pas l'expliquer devant un tribunal.

Et alors commence ce que l'anthropologie mauritanienne devrait classer en patrimoine immatériel de l'humanité : la gymnastique nocturne saharienne.

Des bras s'élèvent vers le ciel avec une liberté que nulle salle de sport ne saurait reproduire. Des torses effectuent des rotations circulaires que nul manuel de fiqh n'avait anticipées - et pour cause, les auteurs de ces manuels ne se déplaçaient qu'en chameau, animal dont la suspension naturelle impose une autre forme de contorsion. Des genoux fléchissent, des vertèbres craquent avec la satisfaction d'une dette enfin remboursée, et des reins s'étirent dans des postures que certains qualifieraient d'acrobatiques, d'autres de franchement compromettantes - mais pour qui, exactement ? Les lézards du Sahara, seuls témoins de cette scène, sont connus pour leur discrétion et leur tolérance confessionnelle absolue.

Ce que Le Gouvernement n'a pas  (hélas !) compris.

Le gouvernement, dans la candeur de ses bureaux climatisés, a cru interdire une circulation. Il a en réalité supprimé le seul cabinet de psychologie gratuit de la République.

Car ce stretching nocturne n'est pas un caprice. C'est une thérapie de groupe individuelle, pratiquée en solitaire, dans la nuit du désert, à la seule lumière des étoiles et des phares d'une 190 complaisante. L'homme qui s'étire à 2h du matin sur le bord du Sahara a accumulé, depuis des semaines, des tensions d'une densité que nulle institution nationale ne sait gérer :

Les réunions de famille interminables où tout le monde parle et personne n'écoute. Les dettes impayées qui s'accumulent avec la patience des sables. Le boutiquier du coin et son regard de créancier professionnel. Les promesses électorales dont la durée de vie est inversement proportionnelle à leur emphase initiale. Le match de football national, raté une fois de plus dans les arrêts de jeu. La belle-mère et ses opinions sur tout, formulées à toute heure avec l'autorité d'un oracle constitutionnel.

Tout cela - tout cela - se dissipait en quelques minutes de contorsions libératrices dans la nuit saharienne. Des hommes repartaient de ces séances nocturnes transfigurés, portant sur leur visage la sérénité stoïcienne que des années de thérapie freudienne et des tonnes de médicaments anxiolytiques n'auraient jamais produite. Ils rentraient chez eux apaisés, philosophiques, prêts à affronter une nouvelle semaine avec la bienveillance d'un homme qui vient de retrouver ses vertèbres et, avec elles, son équilibre intérieur.

C'était, en quelque sorte, le seul service public qui fonctionnait vraiment.

La Dimension théologique du problème

Il convient ici d'aborder, avec toute la délicatesse que le sujet impose, la dimension proprement islamique de la question.

La République Islamique de Mauritanie est un État qui prend au sérieux ses obligations religieuses. On y fait ses prières, on y jeûne en Ramadan, on y respecte les formes - ce qui est, après tout, l'essentiel de toute civilisation. Mais voilà : la nuit du désert, loin de tout regard humain, entre deux dunes et sous un ciel d'étoiles qui semble lui-même regarder ailleurs, avait toujours constitué ce que les juristes appelleraient une zone grise de la morale publique.

Les bras qui s'élèvent vers le ciel à 2h du matin sur le bas-côté de la route de Nouadhibou - sont-ils coupables de quelque chose ? Les postures acrobatiques sous les étoiles - tombent-elles sous le coup d'une fatwa connue ? Les lézards qui observent, impassibles, ces contorsions nocturnes - sont-ils des témoins recevables devant quelque instance que ce soit ?

La réponse est non, sur tous les fronts. Et c'est précisément là que résidait le génie du dispositif : ce qui se passe sur le bas-côté reste sur le bas-côté. C'est la règle non écrite, universellement respectée, de cet espace saharien de liberté corporelle. Aucun imam n'a jamais prêché contre le stretching nocturne. Aucun tribunal islamique n'a jamais été saisi d'une affaire de rotation lombaire suspecte en plein désert. Le vide juridique et théologique était total, confortable, et profondément apprécié.

Le décret gouvernemental vient de fermer cette parenthèse de grâce. Et le Mauritanien nocturne, privé de son espace thérapeutique et théologiquement neutre, se retrouve désormais à faire ses étirements dans sa chambre - sous le regard de sa femme, de sa belle-mère, et certainement  d'Allah, le miséricordieux.

Les répercussions sociétales : Un bilan catastrophiste

Les conséquences sur le bas-côté de la société s'annoncent, au fond, aussi préoccupantes que celles sur le bas-côté de la route.

Première répercussion : La santé mentale nationale. Sans son défouloir saharien, le Mauritanien nocturne va accumuler des tensions à un rythme que son corps et son foie ne sauront pas absorber. Les psychiatres - s'il en existait suffisamment - prévoiraient une hausse spectaculaire des névroses domestiques, des crises de nerfs en réunion de famille et des discours incompréhensibles sur la liberté individuelle tenus à table lors du dîner.

Deuxième répercussion : Le taux de divorce. L'homme contraint de rentrer avant minuit va se retrouver à devoir occuper ses soirées à la maison, en présence de personnes qu'il évitait stratégiquement depuis des années. Les conversations qu'il différait depuis des décennies vont avoir lieu. Les opinions de la belle-mère, jusqu'ici entendues en passant, vont être subies in extenso. Les statistiques matrimoniales s'annoncent catastrophiques.

Troisième répercussion : La stabilité politique. Et c'est là le comble de l'ironie. La route de Nouadhibou était, dans sa modeste splendeur de bas-côté, un inhibiteur de révolutions d'une efficacité cliniquement prouvée. Elle absorbait le trop-plein d'énergie contestataire, transformait la colère en contorsion, la frustration en flexion des genoux, et renvoyait chez lui un citoyen tranquillisé, réconcilié avec son destin, incapable de la moindre insurrection jusqu'au vendredi suivant au moins.

Priver la population de ce mécanisme de décompression, c'est laisser s'accumuler une pression que les climatiseurs des ministères ne sauront pas contenir.

La Résistance : Ingéniosité face... au Décret

Ne sous-estimez jamais le génie mauritanien face à la contrainte étatique.

Les habitués de la route de Nouadhibou ont déjà trouvé leur parade : partir à 23h30, s'arrêter pile à minuit sur le bas-côté, sortir du véhicule, accomplir la séance complète sous les étoiles, puis se rendormir dans la 190 jusqu'à 5h01 - précisément. C'est du camping involontaire, certes. C'est aussi une réconciliation avec la nature saharienne que des années de modernité avaient compromise. Et c'est, accessoirement, parfaitement légal : le décret interdit de circuler, pas de stationner en faisant du stretching dans le désert à 2h du matin.

La subtilité juridique est remarquable. Elle aurait pu figurer dans n'importe quelle thèse de droit public.

Bilan Énergétique : La Vérité nue (eh! oui, elle aussi.) 

Économisera-t-on de l'énergie ? Non.

Les climatiseurs des ministères, des villas et des voitures à l'arrêt continueront leur œuvre dévastatrice 24h/24. Les générateurs des quartiers huppés ronfleront avec la sérénité des intouchables. Et quelque part, dans un bureau bien éclairé et parfaitement climatisé, un fonctionnaire rédigera à 3h du matin - depuis chez lui, à pied, en évitant les barrages - un rapport satisfait sur les économies d'énergie réalisées.

La seule énergie réellement économisée sera celle des gymnastes ankylosés de la route de Nouadhibou.

Et cette énergie-là, non consommée, non libérée, non dissipée dans les sables complices du désert, cherchera d'autres débouchés.

L'histoire ne dit pas lesquels. Mais elle a tendance à se répéter.

No mea culpa: 

L'auteur précise que cet article a été rédigé avant minuit, par précaution, et dédie ces lignes aux vertèbres mauritaniennes en souffrance, aux lézards du Sahara privés de leur spectacle nocturne favori, et à la 190 stoïque, garée sur le bas-côté, qui attend patiemment que la République lui rende sa nuit.

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Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.