Trois valeurs pour un même solde, des recettes gazières multipliées par quatre, et un silence total sur un chômage qui grimpe
Lorsque, dans l'immensité des océans, le sextant du capitaine au long cours est mal gradué, tous ses repères sont faux et quelle que soit la ligne d'horizon sur laquelle il le pointera, il n'arrivera jamais à bon port.
Le Document de Programmation
Budgétaire à Moyen Terme (DPBMT) 2027-2029 n'est pas un texte anodin. Approuvé
en Conseil des Ministres le 1er juillet 2026, il constitue, selon ses propres
termes, « l'instrument de référence de la programmation pluriannuelle des
finances publiques » de la Mauritanie - celui qui doit articuler les priorités
de développement du pays, ses contraintes macroéconomiques et la soutenabilité
de sa dette pour les trois prochaines années. C'est sur la foi de ce document
que seront calibrées les lois de finances 2027, 2028 et 2029. L'examen du contenu
du document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme confronté aux données les
plus récentes du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et de la
Banque Centrale de Mauritanie aboutit un constat véritablement critique. En
effet, ce document ne s'accorde pas toujours avec lui-même, et sur les points
où il devrait le plus rassurer le lecteur soit la fiabilité de son indicateur
de risque numéro un, la réalité de l'impact social de la dépense publique, il est d'un silence alarmant.
Un déficit budgétaire à trois visages
Prenons l'indicateur le plus cité
de tout document budgétaire : le solde global de l'État.
Pour l'année 2023, le DPBMT en
donne, selon la page qu'on lit, deux valeurs différentes. Le texte de la
section consacrée à l'évolution des finances publiques affirme que ce solde
s'est établi à (10,64) milliards d'ouguiya. Trois tableaux plus loin (et deux
graphiques avec lui) le même solde, pour
la même année, est chiffré à (9,29) milliards. Ce n'est pas un simple arrondi :
l'écart est de 1,35 milliard d'ouguiyas, soit près de 15 % de la valeur
elle-même. Et l'opération arithmétique est sans appel. La phrase qui suit
immédiatement le chiffre erroné - « soit une réduction du déficit de 7,86
milliards d'ouguiya en seulement deux ans », ne fonctionne mathématiquement
qu'avec le chiffre de (9,29), pas avec celui de (10,64) cité juste avant elle
dans la même phrase.
Mieux : j'ai pu reconstituer
précisément l'origine de l'erreur. Le chiffre de (10,64) résulte de la
combinaison d'un tableau de recettes totales erroné et d'un tableau de dépenses
totales qui, lui aussi, contredit un troisième tableau du même document. Le
lecteur - un député, un journaliste, un partenaire technique et financier - qui
cite le chiffre mis en avant dans le texte reprendra, sans le savoir, une
valeur mathématiquement invalidée par le document qui la contient.
Un « tournant historique » quatre fois surestimé
Le DPBMT présente l'entrée en
production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim comme rien de moins qu'un «tournant
historique pour l'économie nationale » - l'expression est répétée deux fois sur
la même page - en s'appuyant sur un chiffre : des recettes gazières 2025
estimées à 7,4 milliards d'ouguiyas. C'est un montant impressionnant, qui mérite
d'être souligné comme le symbole d'un pays entrant dans l'ère du gaz. Sauf que
la propre section budgétaire détaillée du document, celle qui décompose les
recettes catégorie par catégorie, chiffre les «recettes pétrolières et gazières
» de cette même année 2025 à 1,73 milliard d'ouguiyas. Quatre fois moins. Le
document ne fournit aucune explication à cet écart de 5,67 milliards d'ouguiyas
: rien n'indique si le premier chiffre inclut des flux logés dans un fonds
séparé, non reversés au budget de l'État, ou s'il s'agit simplement d'une
confusion de rédaction. Le chiffre le plus flatteur de tout le résumé exécutif
du document - celui qui doit convaincre de l'entrée de la Mauritanie dans une
nouvelle ère économique - est un chiffre que sa propre annexe technique ne
permet pas de retrouver!
Un déficit calé, au dixième de point près, sur son propre plafond
Le DPBMT introduit une nouveauté
bienvenue : une règle budgétaire qui plafonne le déficit primaire hors
ressources extractives à 3,5 % du PIB à partir de 2027, pour protéger les
finances publiques de la volatilité du gaz et des mines. Sur le papier, c'est
une bonne nouvelle. Mais un examen attentif de la trajectoire annoncée révèle
une coïncidence troublante : ce déficit, rapporté au PIB, s'établit à très
exactement -3,50 % en 2027, -3,50 % en 2028, et -3,50 % en 2029. Trois années
de suite, au dixième de point près, pile sur le plafond réglementaire - alors
même que le reste du cadrage macroéconomique (croissance, inflation, cours des
matières premières) varie sensiblement d'une année sur l'autre. Une prévision
authentiquement indépendante, construite recette par recette et dépense par
dépense, atterrit rarement trois fois de suite sur la cible exacte qu'elle est
censée respecter. Ce n'est pas un détail technique : le Fonds Monétaire
International, dans l'analyse de soutenabilité de la dette qui accompagne sa
dernière revue du programme mauritanien, identifie précisément ce déficit
primaire non extractif comme « le risque le plus important » pesant sur la
trajectoire de la dette publique du pays - plus important qu'un choc pétrolier
ou qu'une catastrophe climatique. Sur l'indicateur que le principal bailleur du
pays désigne comme le risque numéro un, le DPBMT qui doit présenter la
transparence la plus totale sur sa méthode de calcul, ne le fait pas.
Le silence le plus grave : pas un mot sur l'emploi, pas un chiffre sur la
pauvreté
C'est, à mes yeux, d'analyste mais aussi de citoyen mauritanien
averti de la situation socio-économique du pays le
constat le plus sérieux à relever. Le DPBMT invoque à répétition l'objectif d'«
amélioration des conditions de vie des populations », le renforcement de «
l'emploi », une trajectoire de « croissance inclusive » portée par la Stratégie
de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée. Pas une seule fois, sur 60
pages, il ne présente un indicateur de chômage ou de pauvreté! Or ces
indicateurs existent, et ils sont publiés par une autre institution publique
mauritanienne : la Banque Centrale elle-même, dans son rapport annuel 2025 mentionne
une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un
an plus tôt), un chômage des jeunes de 22,17 %, des femmes de 21,29 %, et un
taux d'emploi en recul. La Banque mondiale, de son côté, chiffre la pauvreté
nationale à 34,3 % en 2023, en hausse depuis 31,8 % en 2019, et rappelle que la
croissance mauritanienne des vingt dernières années (3,5 % en moyenne par an)
reste très inférieure à l'objectif que le pays s'est lui-même fixé dans sa
propre stratégie nationale : 7,5 % par an. Même le scénario le plus favorable de
ce DPBMT (4,6 % de croissance moyenne sur 2026-2029) n'approche pas cette
cible.
Un document qui détaille sur plus
de trente pages la répartition ministère par ministère de chaque milliard
d'ouguiyas d'investissement public, mais qui ne consacre pas une ligne à mesurer
si cet investissement améliore l'emploi ou réduit la pauvreté, ne peut pas
revendiquer la « croissance inclusive » comme boussole sans en apporter la
moindre preuve chiffrée.
Un optimisme à géométrie variable face aux bailleurs
Sur la croissance 2026, le DPBMT
retient une hypothèse de +5,5 %, contre +4,4 % pour la Banque mondiale - un
point d'écart qui n'est pas déraisonnable en soi, mais qui place le
gouvernement dans le camp le plus optimiste. Sur l'excédent budgétaire attendu
dès 2027, l'écart devient spectaculaire : +1,22 % du PIB pour le DPBMT, contre
+0,4 % seulement pour la Banque mondiale - un optimisme presque trois fois
supérieur à celui de l'institution internationale la plus régulièrement citée
sur l'économie mauritanienne.
En définitive que retenir de notre analyse…
A côté des défaillances constatées,
ce DPBMT présente des points positifs: tout n'est pas à charge. La trajectoire
de réduction du déficit budgétaire global sur 2023-2025 est globalement
corroborée par la Banque Centrale elle-même. La montée en puissance du gaz de
Grand Tortue Ahmeyim, sur laquelle repose une large part du scénario de
croissance, n'est pas démentie par les données de production disponibles à
mi-2026, qui la décrivent comme conforme aux prévisions.
Ce n'est donc pas un document
fabriqué de toutes pièces, ni une manipulation délibérée des chiffres, toutefois,
un instrument appelé à guider les choix budgétaires de la Mauritanie jusqu'en
2029, qui affiche trois valeurs différentes pour son propre déficit, qui met en
avant un chiffre-symbole quatre fois supérieur à ce que ses propres tableaux
détaillent, dont l'indicateur de risque le plus surveillé par le FMI atterrit
avec une précision suspecte sur son propre plafond réglementaire, et qui reste
muet sur l'emploi et la pauvreté (alors que les chiffres officiels les plus
récents montrent une dégradation), cet instrument-là ne peut pas prétendre au
niveau de la rigueur qu'exige une
programmation budgétaire pluriannuelle.
Tout comme je le souligne dans mes analyses
des finances publiques mauritaniennes, dont celle-ci, mon objectif est que
l'Assemblée nationale, la Cour des comptes et les partenaires techniques et
financiers du pays puissent disposer d'une liste précise de ces incohérences. Il leur revient de les faire lever avant que ce cadrage ne serve, sans correction, de fondement aux trois prochaines lois de finances… et porter misère à la trajectoire de développement du pays, comme le ferait le sextant mal gradué d'un capitaine au long cours.




