dimanche 9 août 2026

Mauritanie DPBMT - 2027-2029 : un budget qui ne sait plus compter son propre déficit . Pr ELY Mustapha

Trois valeurs pour un même solde, des recettes gazières multipliées par quatre, et un silence total sur un chômage qui grimpe

Lorsque, dans l'immensité des océans, le sextant du capitaine au long cours est mal gradué, tous ses repères sont faux et quelle que soit la ligne d'horizon sur laquelle il le pointera, il n'arrivera jamais à bon port.


Le Document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme (DPBMT) 2027-2029 n'est pas un texte anodin. Approuvé en Conseil des Ministres le 1er juillet 2026, il constitue, selon ses propres termes, « l'instrument de référence de la programmation pluriannuelle des finances publiques » de la Mauritanie - celui qui doit articuler les priorités de développement du pays, ses contraintes macroéconomiques et la soutenabilité de sa dette pour les trois prochaines années. C'est sur la foi de ce document que seront calibrées les lois de finances 2027, 2028 et 2029. L'examen du contenu du document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme confronté aux données les plus récentes du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et de la Banque Centrale de Mauritanie aboutit un constat véritablement critique. En effet, ce document ne s'accorde pas toujours avec lui-même, et sur les points où il devrait le plus rassurer le lecteur soit la fiabilité de son indicateur de risque numéro un, la réalité de l'impact social de la dépense publique,  il est d'un silence alarmant.

Un déficit budgétaire à trois visages

Prenons l'indicateur le plus cité de tout document budgétaire : le solde global de l'État.

Pour l'année 2023, le DPBMT en donne, selon la page qu'on lit, deux valeurs différentes. Le texte de la section consacrée à l'évolution des finances publiques affirme que ce solde s'est établi à (10,64) milliards d'ouguiya. Trois tableaux plus loin (et deux graphiques avec lui)  le même solde, pour la même année, est chiffré à (9,29) milliards. Ce n'est pas un simple arrondi : l'écart est de 1,35 milliard d'ouguiyas, soit près de 15 % de la valeur elle-même. Et l'opération arithmétique est sans appel. La phrase qui suit immédiatement le chiffre erroné - « soit une réduction du déficit de 7,86 milliards d'ouguiya en seulement deux ans », ne fonctionne mathématiquement qu'avec le chiffre de (9,29), pas avec celui de (10,64) cité juste avant elle dans la même phrase.

Mieux : j'ai pu reconstituer précisément l'origine de l'erreur. Le chiffre de (10,64) résulte de la combinaison d'un tableau de recettes totales erroné et d'un tableau de dépenses totales qui, lui aussi, contredit un troisième tableau du même document. Le lecteur - un député, un journaliste, un partenaire technique et financier - qui cite le chiffre mis en avant dans le texte reprendra, sans le savoir, une valeur mathématiquement invalidée par le document qui la contient.

Un « tournant historique » quatre fois surestimé

Le DPBMT présente l'entrée en production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim comme rien de moins qu'un «tournant historique pour l'économie nationale » - l'expression est répétée deux fois sur la même page - en s'appuyant sur un chiffre : des recettes gazières 2025 estimées à 7,4 milliards d'ouguiyas. C'est un montant impressionnant, qui mérite d'être souligné comme le symbole d'un pays entrant dans l'ère du gaz. Sauf que la propre section budgétaire détaillée du document, celle qui décompose les recettes catégorie par catégorie, chiffre les «recettes pétrolières et gazières » de cette même année 2025 à 1,73 milliard d'ouguiyas. Quatre fois moins. Le document ne fournit aucune explication à cet écart de 5,67 milliards d'ouguiyas : rien n'indique si le premier chiffre inclut des flux logés dans un fonds séparé, non reversés au budget de l'État, ou s'il s'agit simplement d'une confusion de rédaction. Le chiffre le plus flatteur de tout le résumé exécutif du document - celui qui doit convaincre de l'entrée de la Mauritanie dans une nouvelle ère économique - est un chiffre que sa propre annexe technique ne permet pas de retrouver!

Un déficit calé, au dixième de point près, sur son propre plafond

Le DPBMT introduit une nouveauté bienvenue : une règle budgétaire qui plafonne le déficit primaire hors ressources extractives à 3,5 % du PIB à partir de 2027, pour protéger les finances publiques de la volatilité du gaz et des mines. Sur le papier, c'est une bonne nouvelle. Mais un examen attentif de la trajectoire annoncée révèle une coïncidence troublante : ce déficit, rapporté au PIB, s'établit à très exactement -3,50 % en 2027, -3,50 % en 2028, et -3,50 % en 2029. Trois années de suite, au dixième de point près, pile sur le plafond réglementaire - alors même que le reste du cadrage macroéconomique (croissance, inflation, cours des matières premières) varie sensiblement d'une année sur l'autre. Une prévision authentiquement indépendante, construite recette par recette et dépense par dépense, atterrit rarement trois fois de suite sur la cible exacte qu'elle est censée respecter. Ce n'est pas un détail technique : le Fonds Monétaire International, dans l'analyse de soutenabilité de la dette qui accompagne sa dernière revue du programme mauritanien, identifie précisément ce déficit primaire non extractif comme « le risque le plus important » pesant sur la trajectoire de la dette publique du pays - plus important qu'un choc pétrolier ou qu'une catastrophe climatique. Sur l'indicateur que le principal bailleur du pays désigne comme le risque numéro un, le DPBMT qui doit présenter la transparence la plus totale sur sa méthode de calcul, ne le fait pas.

Le silence le plus grave : pas un mot sur l'emploi, pas un chiffre sur la pauvreté

C'est, à mes yeux, d'analyste mais aussi de citoyen mauritanien averti de la situation socio-économique du  pays  le constat le plus sérieux à relever. Le DPBMT invoque à répétition l'objectif d'« amélioration des conditions de vie des populations », le renforcement de « l'emploi », une trajectoire de « croissance inclusive » portée par la Stratégie de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée. Pas une seule fois, sur 60 pages, il ne présente un indicateur de chômage ou de pauvreté! Or ces indicateurs existent, et ils sont publiés par une autre institution publique mauritanienne : la Banque Centrale elle-même, dans son rapport annuel 2025 mentionne une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes de 22,17 %, des femmes de 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. La Banque mondiale, de son côté, chiffre la pauvreté nationale à 34,3 % en 2023, en hausse depuis 31,8 % en 2019, et rappelle que la croissance mauritanienne des vingt dernières années (3,5 % en moyenne par an) reste très inférieure à l'objectif que le pays s'est lui-même fixé dans sa propre stratégie nationale : 7,5 % par an. Même le scénario le plus favorable de ce DPBMT (4,6 % de croissance moyenne sur 2026-2029) n'approche pas cette cible.

Un document qui détaille sur plus de trente pages la répartition ministère par ministère de chaque milliard d'ouguiyas d'investissement public, mais qui ne consacre pas une ligne à mesurer si cet investissement améliore l'emploi ou réduit la pauvreté, ne peut pas revendiquer la « croissance inclusive » comme boussole sans en apporter la moindre preuve chiffrée.

Un optimisme à géométrie variable face aux bailleurs

Sur la croissance 2026, le DPBMT retient une hypothèse de +5,5 %, contre +4,4 % pour la Banque mondiale - un point d'écart qui n'est pas déraisonnable en soi, mais qui place le gouvernement dans le camp le plus optimiste. Sur l'excédent budgétaire attendu dès 2027, l'écart devient spectaculaire : +1,22 % du PIB pour le DPBMT, contre +0,4 % seulement pour la Banque mondiale - un optimisme presque trois fois supérieur à celui de l'institution internationale la plus régulièrement citée sur l'économie mauritanienne.

En définitive que retenir de notre analyse…

A côté des défaillances constatées, ce DPBMT présente des points positifs: tout n'est pas à charge. La trajectoire de réduction du déficit budgétaire global sur 2023-2025 est globalement corroborée par la Banque Centrale elle-même. La montée en puissance du gaz de Grand Tortue Ahmeyim, sur laquelle repose une large part du scénario de croissance, n'est pas démentie par les données de production disponibles à mi-2026, qui la décrivent comme conforme aux prévisions.

Ce n'est donc pas un document fabriqué de toutes pièces, ni une manipulation délibérée des chiffres, toutefois, un instrument appelé à guider les choix budgétaires de la Mauritanie jusqu'en 2029, qui affiche trois valeurs différentes pour son propre déficit, qui met en avant un chiffre-symbole quatre fois supérieur à ce que ses propres tableaux détaillent, dont l'indicateur de risque le plus surveillé par le FMI atterrit avec une précision suspecte sur son propre plafond réglementaire, et qui reste muet sur l'emploi et la pauvreté (alors que les chiffres officiels les plus récents montrent une dégradation), cet instrument-là ne peut pas prétendre au niveau de la  rigueur qu'exige une programmation budgétaire pluriannuelle.

Tout comme je le souligne dans mes analyses des finances publiques mauritaniennes, dont celle-ci, mon objectif est que l'Assemblée nationale, la Cour des comptes et les partenaires techniques et financiers du pays puissent disposer d'une liste précise de ces incohérences. Il leur revient de les faire lever avant que ce cadrage ne serve, sans correction, de fondement aux trois prochaines lois de finances… et porter misère à la trajectoire de développement du pays, comme le ferait le sextant mal gradué d'un capitaine au long cours.


Pr ELY Mustapha

 

vendredi 7 août 2026

Innocent par décret : la Mauritanie découvre une nouvelle preuve judiciaire. Pr ELY Mustapha

Ceci est un Petit traité de logique appliquée, à l'usage des observateurs perplexes. Ou du bon usage du syllogisme aristotélicien en terre d'aberration.

Un syllogisme est un raisonnement logique et déductif, notamment en droit, qui permet de déduire une conclusion incontestable à partir de deux propositions de départ appelées prémisses.

Le président Mohamed Ould Ghazouani a signé la semaine dernière un décret nommant l'ancien ministre Taleb Ould Sid Ahmed conseiller à la présidence. Cette nomination intervient peu après la conclusion de la procédure judiciaire engagée contre lui, suite au rapport de la Cour des comptes. L'intéressé avait été démis de ses fonctions de directeur général du port de la Baie du Repos de Nouadhibou l'an dernier, après que son nom fut apparu dans l'affaire déférée au parquet. Les personnes impliquées ont depuis été libérées - certaines sur ordre du parquet, d'autres après avoir été présentées au juge d'instruction - et plusieurs d'entre elles ont, comme lui, été nommées à des postes ces derniers mois.

Une lecture naïve y verrait une affaire banale. C'est ne rien comprendre à la rigueur philosophique du dossier. Reprenons donc calmement, en bons disciples d'Aristote, ce que l'État mauritanien vient de nous démontrer.

Syllogisme n°1 - De l'innocence par la fonction

Prémisse majeure : Un État de droit ne saurait faire entrer à la présidence un criminel.

Prémisse mineure : Taleb Ould Sid Ahmed vient de recevoir les clés de la présidence.

Conclusion : Taleb Ould Sid Ahmed n'est donc pas un criminel.

CQFD. Il faut saluer l'élégance du procédé : nul besoin d'un non-lieu motivé, d'un jugement d'acquittement ou d'une quelconque relaxe en bonne et due forme. Le décret présidentiel, en Mauritanie, fait office de certificat de vertu. On se demande même pourquoi la Cour des comptes s'embête encore à produire des rapports, quand un simple parapheur ferait tout aussi bien l'affaire …et beaucoup plus vite.

Syllogisme n°2 - De la faute de l'accusateur

Prémisse majeure : Si un homme innocent est démis, humilié et traîné devant un juge d'instruction, alors celui qui l'a démis, humilié et traîné a commis une faute grave.

Prémisse mineure : Le syllogisme n°1 a établi que Taleb Ould Sid Ahmed est innocent.

Conclusion : L'État qui l'a démis, humilié et traîné devant la justice a donc commis une faute grave.

Mais quel est cet État qui a démis, humilié et traîné Taleb Ould Sid Ahmed devant la justice ? Un rapide coup d'œil suffit : c'est le même État qui, aujourd'hui, le nomme conseiller. Nous voilà donc en présence d'un coupable qui vient de se blanchir lui-même en réparant, par décret, le tort qu'il s'était lui-même infligé. Kafka aurait signé des deux mains, mais aurait sans doute jugé l'intrigue un peu trop optimiste pour être crédible.

Syllogisme n°3 - Du théorème de la contradiction contrariée

Voici l'endroit précis où la belle mécanique se grippe, et où l'on découvre que la Mauritanie vient d'inventer une troisième valeur de vérité entre le vrai et le faux.

Prémisse majeure : Si la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed, alors l'accusation initiale - rapport de la Cour des comptes, révocation, transmission au parquet - était infondée.

Prémisse mineure : Or une accusation infondée, portée avec un tel arsenal (Cour des comptes, révocation, parquet, juge d'instruction), ne peut être que le fruit d'une institution défaillante ou d'une volonté délibérée de nuire.

Conclusion : Donc, soit la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed et accable la Cour des comptes et le parquet, soit elle contrarie et disqualifie la preuve même de cette innocence en la faisant reposer non sur un jugement, mais sur une faveur.

Autrement dit : plus le décret proclame haut et fort l'innocence de l'intéressé, plus il affaiblit la valeur de cette innocence, puisqu'une innocence qui se prouve par une nomination plutôt que par un jugement n'est jamais qu'une innocence... nommée. On appelait cela autrefois un cercle vicieux ; à Nouakchott, on appelle cela une carrière.

Syllogisme n°4 - De la généralisation statistique

Prémisse majeure : Un cas isolé peut être un hasard.

Prémisse mineure : Plusieurs personnes déférées au parquet dans la même affaire ont, elles aussi, été libérées puis nommées à des postes ces derniers mois.

Conclusion : Il ne s'agit donc plus d'un hasard, mais d'une méthode.

La Mauritanie ne juge plus les hommes : elle les recycle. Le circuit est même devenu si fluide qu'on pourrait presque le représenter en organigramme officiel : rapport de la Cour des comptes égal révocation égal parquet égal libération et…égale nomination. Un "cursus honorum" version Nouadhibou, où le déshonneur n'est plus une sortie de route mais une étape obligatoire, presque un stage de perfectionnement avant la promotion.

Syllogisme n°5:  Péripétie - Le dénouement syllogistique

Et pourtant. Au moment même où l'on croyait le dossier refermé sur cette impasse logique, un dernier syllogisme s'impose - que la démonstration elle-même a fini par produire sans le vouloir, comme ces intrigues classiques où la vérité surgit précisément de ce qui devait la dissimuler.

Prémisse majeure : Un système qui accuse et absout un même homme sans jamais le faire juger ne prouve, en réalité, jamais sa culpabilité.

Prémisse mineure : C'est très exactement ce que les quatre démonstrations précédentes viennent d'établir au sujet de Taleb Ould Sid Ahmed.

 Conclusion : La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'a donc, à ce jour, strictement jamais été prouvée.

Or le droit, y compris dans les régimes qui l'ignorent le plus superbement, connaît un principe que même Nouakchott n'a pas encore osé abroger par décret : nul n'est coupable tant que sa culpabilité n'est pas établie. Faute de quoi, c'est l'innocence qui doit prévaloir.

Prémisse majeure : Tout homme dont la culpabilité n'est pas prouvée doit être présumé innocent.

Prémisse mineure : La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'est pas prouvée.

Conclusion : Taleb Ould Sid Ahmed est donc innocent.

Voici la péripétie : cet article, qui s'ouvrait sur un décret prétendant fabriquer de l'innocence, s'achève en lui donnant raison - mais pour la mauvaise raison. Taleb Ould Sid Ahmed est innocent, non pas parce que la présidence l'a nommé, non pas parce que le parquet l'a libéré, mais parce que le système, à force de se contredire, a fini par s'interdire à lui-même de prouver quoi que ce soit contre lui.

Son innocence n'est donc pas un verdict : c'est ce qui reste quand une institution a définitivement renoncé à en rendre un.

Dégageons un Théorème général "De l'inconstance élevée en système"

Il ressort de ces cinq démonstrations une vérité que la logique formelle elle-même peine à contenir : dans ce système, la culpabilité et l'innocence ne s'excluent plus, elles se financent mutuellement.

Un homme accusé prouve, en étant nommé, qu'il était innocent ; mais le fait qu'on l'ait nommé plutôt que jugé prouve que cette innocence n'a jamais été établie. Il est donc, au choix, la victime d'une persécution grave ou le bénéficiaire d'une clémence suspecte - et l'État, égal à lui-même, refuse obstinément de choisir, pour la simple raison qu'aucune des deux hypothèses ne lui coûte quoi que ce soit.

C'est là, précisément, l'inconstance du régime : non pas qu'il se trompe, mais qu'il a cessé… d'avoir besoin d'avoir raison.

La Cour des comptes accuse quand il faut donner des gages de rigueur ; le décret absout quand il faut donner des gages de loyauté. Entre les deux, aucun tribunal n'a la charge de trancher - la présidence s'en charge elle-même, avec un aplomb qui ferait pâlir un certain préfet lequel, au moins, se lavait les mains après et non avant.

On attend donc avec une impatience, toute philosophique, le prochain rapport de la Cour des comptes que le pouvoir à transformé en registre officiel des prochaines nominations.

 Si l'histoire récente est un guide fiable alors le rapport de la Cour des comptes n'est plus une mise en cause… de qui que ce soit pour une délinquance… quelconque , mais un simple préavis de nomination…de quiconque, dans un Etat au droit devenu… quelconque.

Ce qui est certain c'est que la "nouvelle preuve judiciaire" (du Palais gris), dite "innocent par décret", fera jurisprudence dans le mauvais "esprit des lois".

Pr ELY Mustapha

Rapport sur les Opérations Financières de l'État 2025 : Erreurs manifestes, milliards invisibles et « croissance inclusive » démentie par la Banque Centrale elle-même. Pr ELY Mustapha

 

Notre analyse du Rapport sur les Opérations Financières de l'État pour l'année 2025, publié par le Ministère de l'Économie et des Finances à l'attention de l'Assemblée nationale, révèle dix incohérences chiffrées et rédactionnelles, et surtout un décalage frappant entre le discours officiel de « résilience » et de « croissance inclusive » et les données publiées par le Fonds Monétaire International, la Banque mondiale... et la propre Banque Centrale de Mauritanie.

Un document de 38 pages, destiné aux représentants de la nation, qui se contredit lui-même sur des montants atteignant plusieurs milliards d'ouguiya, qui passe sous silence son pire indicateur, et qui célèbre une « croissance inclusive » que les statistiques de chômage de la Banque Centrale de Mauritanie contredisent frontalement quelques mois plus tard : c'est le constat alarmant que je fais et qui se dégage de l'examen ligne à ligne du rapport 2025 sur les Opérations Financières de l'État.

Un investissement extérieur qui change de valeur selon la page qu'on lit

Premier signal d'alarme : le rapport donne deux chiffres différents pour le même indicateur. Dans le tableau central du document, les « dépenses d'investissement sur financement extérieur » s'élèvent à 9,32 milliards d'ouguiyas. Quelques pages plus loin, la même expression désigne un montant de 12,92 milliards - soit 39 % de plus - sur lequel s'appuie toute la présentation sectorielle (agriculture, énergie, santé, éducation…) mise en avant dans le corps du rapport. L'écart de 3,6 milliards d'ouguiyas n'est expliqué que dans une note de bas de page technique, jamais rappelée au moment où le chiffre le plus flatteur est cité et recité. Un parlementaire, un bailleur de fonds ou un journaliste pressé retiendra le chiffre le plus haut - sans savoir qu'il ne correspond pas au même périmètre budgétaire.

2,24 milliards d'ouguiyas de dépenses invisibles

Le rapport annonce que les « Dépenses courantes » de l'État ont atteint 63,89 milliards d'ouguiyas en 2025. Mais le graphique et le texte censés justifier ce total ne détaillent que cinq postes, dont la somme ne dépasse pas 61,64 milliards. Il manque 2,24 milliards d'ouguiyas, soit une ligne baptisée « Réserves communes », qui n'apparaît nulle part dans le commentaire du rapport et que seul un lecteur assez tenace (et certainement pas un député)  pour éplucher l'annexe technique de la page 34 peut découvrir. Une dépense publique équivalente à plus de trois fois le budget de l'éducation financé sur ressources extérieures, purement et simplement absente du récit officiel.

Le pire chiffre du rapport, passé sous silence

Plus troublant encore : les « Recettes en capital » de l'État (essentiellement les cessions de terrains ) se sont effondrées de 1,43 à 0,15 milliard d'ouguiyas en un an, soit une chute de 89,5 %, l'État n'ayant exécuté que 0,48 % de l'objectif qu'il s'était lui-même fixé. C'est, de très loin, le pire résultat de tout le document. Aucune ligne du rapport ne le mentionne, ne l'explique ni ne le commente,  alors que chaque poste en progression, lui, fait l'objet d'un paragraphe élogieux. Un rapport financier qui documente ses succès mais tait ses échecs les plus spectaculaires n'est plus un rapport d'exécution : c'est une (mauvaise) opération de communication.

Une addition qui ne tombe pas juste

Une autre anomalie : selon le tableau principal du rapport, les recettes fiscales (75,26 milliards) et les recettes non fiscales (28,85 milliards) devraient s'additionner pour former les «revenus non pétroliers hors dons » (101,48 milliards). Or leur somme donne 104,11 milliards soit 2,63 milliards de trop. Il s'avère que les recettes fiscales pétrolières sont comptées deux fois selon l'angle de lecture retenu, sans qu'aucune note ne le précise. À cela s'ajoute un renvoi automatique cassé, publié tel quel dans la table des matières officielle (« Error! Bookmark not defined. »), et une légende de graphique qui affiche l'année « 20024 »!  Des détails qui, mis bout à bout, trahissent l'absence de relecture d'un document engageant la parole de l'État devant le Parlement.

« Croissance inclusive » : le démenti vient de la Banque Centrale elle-même !

C'est à mon avis, le point le plus grave de cet audit.

Le rapport affirme que les dépenses de l'État ont été « orientées de manière stratégique vers les secteurs sociaux […] consolidant les bases d'une croissance inclusive, conformément aux engagements du Gouvernement ». Mais le rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Mauritanie qui, rappelons-le, est une institution publique de l'État mauritanien, pas une ONG étrangère, documente noir sur blanc une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes à 22,17 %, des femmes à 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. Les données de la Banque mondiale, de leur côté, montrent une pauvreté rurale passée de 38,6 % à 43,1 % entre 2020 et 2024, et une insécurité alimentaire aiguë touchant jusqu'à 600 000 personnes lors du pic de 2024. Aucun de ces chiffres n'apparaît dans le rapport budgétaire. Pire : les propres annexes du rapport révèlent que l'investissement extérieur consacré à l'éducation, la santé, l'emploi et la justice réunis (1,86 milliard d'ouguiya) pèse moins que la seule enveloppe énergétique (2,42 milliards), l'exact inverse d'un rééquilibrage social.

Une inflation présentée à la baisse alors qu'elle s'envole

Le rapport revendique une « maîtrise exemplaire » de l'inflation, ramenée à 2,5 % en 2025 contre 5 % en 2024. Le Fonds Monétaire International, dans son rapport le plus récent sur la Mauritanie, chiffre au contraire l'inflation à 4,1 % fin décembre 2025, en accélération à 7,6 % dès avril 2026, tirée par les prix alimentaires: soit l'exact inverse de la trajectoire de décrue vantée par le gouvernement. Le FMI confirme par ailleurs que la croissance de 4,0 % annoncée cache une contraction de 0,6 % du secteur extractif, celui-là même… dont le rapport ministériel célèbre le dynamisme.

Ce que cela signifie...

Un rapport financier qui ne s'additionne pas correctement en interne, qui cache sa pire performance, et dont le principal message politique, soit la « croissance inclusive » ,  est démenti par les propres statistiques de la Banque Centrale de l'État elle-même, ne peut plus prétendre au rang de document de référence pour le débat budgétaire national.

Pour un pays scruté par ses créanciers internationaux et par une population confrontée à la hausse du chômage et des prix alimentaires, la sincérité de la présentation compte autant que la sincérité des comptes eux-mêmes.

L'Assemblée nationale, à qui ce rapport est explicitement destiné, ainsi que la Cour des Comptes et l'Inspection Générale des Finances, disposent désormais d'une liste précise d'incohérences à faire lever par le Ministère de l'Économie et des Finances … avant que le prochain rapport semestriel ne reproduise les mêmes silences.

Hélas, il les reproduira puisque nous avons aussi examiné les TOFE de 2026 (TOFE de janvier à juin 2026)… et c'est encore alarmant.

….2026 encore!

L'analyse des six derniers bulletins mensuels du Tableau des Opérations Financières de l'État (TOFE), met au jour une série d'anomalies chiffrées et rédactionnelles qui, mises bout à bout, dessinent le portrait d'un outil de pilotage budgétaire sous tension.

Disons-le haut et fort : Un document censé être la boussole des finances publiques mauritaniennes ne s'additionne plus avec lui-même.

C'est le constat, aussi sec qu'inquiétant, qui ressort de l'examen des TOFE de janvier à juin 2026 : les totaux ne collent pas, une prévision budgétaire change de valeur d'un mois sur l'autre sans justification, des messages d'erreur de tableur s'affichent noir sur blanc dans un document officiel, et une rubrique entière du tableau porte, six mois durant, la mention d'un exercice qui n'est pas le bon.

Le cumul de juin qui ne s'explique pas

Le signal le plus préoccupant concerne la cohérence même de la chronique budgétaire. En théorie, le cumul des recettes affiché chaque mois doit être égal, au centime près, au cumul du mois précédent augmenté du flux du mois en cours. Dans les faits, l'écart entre ce que le calcul impose et ce que le bulletin affiche grandit mois après mois - de 0,12 à 0,19 milliard d'ouguiyas entre mars et mai - avant de bondir à 1,29 milliard d'ouguiyas en juin, soit plus de 10 % de la recette mensuelle déclarée pour ce mois. Côté dépenses, le décrochage atteint 0,94 milliard d'ouguiyas, alors que février et mai, eux, s'additionnaient parfaitement. Autrement dit : sur la même période, l'État affiche deux versions légèrement différentes de sa propre exécution budgétaire, sans qu'aucune note ne vienne l'expliquer.

Un budget qui varie de 1,2 milliard d'ouguiya sans loi de finances rectificative

Plus troublant encore : la prévision annuelle inscrite dans la loi de finances 2026 pour la ligne « Dépenses courantes » - censée rester fixe toute l'année sauf vote d'une loi de finances rectificative - passe de 68,88 à 70,08 milliards d'ouguiyas entre les bulletins de février et de mars, un glissement de 1,2 milliard qui touche à l'identique la ligne « Salaires et traitements ». Aucune loi rectificative n'est mentionnée. Pire : pendant les deux premiers mois de l'année, le total général des dépenses affiché (132,18 milliards) ne correspondait déjà pas à la somme de ses propres composantes publiées dans le même tableau - un écart de 1,2 milliard qui a été corrigé du jour au lendemain, sans un mot d'explication au lecteur. Une prévision budgétaire qui bouge silencieusement est un problème de gouvernance, pas un détail technique.

Des « #DIV/0! » dans un document engageant l'État

Autre trouvaille, plus symbolique qu'anodine : les bulletins de janvier et février 2026 laissent apparaître, dans la partie consacrée au financement bancaire de l'État, l'erreur de calcul de tableur « #DIV/0! » - la trace, restée figée dans le PDF publié, d'une division par zéro jamais nettoyée avant la mise en ligne. Qu'un tel artefact survive jusqu'à la publication officielle en dit long sur l'absence de relecture avant diffusion d'un document qui engage la parole de l'État.

Un tableau resté bloqué en 2023

Signe supplémentaire d'un outil laissé sans entretien : la rubrique « Pour mémoire », présente dans les six bulletins de 2026 sans exception, affiche des en-têtes de colonnes « Réal.2023 / LF2023 / LFR2023 » - trois années en retard sur le document qu'elle est censée accompagner. Une erreur isolée serait une coquille ; répétée à l'identique six mois de suite, elle révèle un modèle Excel jamais corrigé à la source, republié chaque mois tel quel.

Des pourcentages qui ne veulent plus rien dire

Enfin, la pratique consistant à calculer un « taux d'exécution » en pourcentage pour les lignes de solde et de financement - des grandeurs qui changent de signe selon les mois - produit des résultats devenus incompréhensibles pour le citoyen comme pour l'analyste : -158,80 % pour le solde global de janvier, -133,90 % pour le financement de juin, jusqu'à -2 581,39 % dans le bulletin de décembre 2025. Des chiffres qui, présentés sans avertissement, brouillent plus qu'ils n'éclairent la lecture de l'exécution budgétaire.

Quelle conclusion?

Les ruptures de cohérence entre cumuls, prévision budgétaire qui bouge sans base légale visible, erreurs de tableur publiées telles quelles, gabarit resté figé sur un exercice révolu - ils dessinent un signal d'alerte sur la chaîne de contrôle qualité qui précède la publication des comptes publics mensuels. Et comme je ne cesserai pas de le mentionner, pour un pays dont la trajectoire budgétaire est scrutée par les bailleurs de fonds internationaux et les agences de notation, la fiabilité formelle des documents de suivi n'est pas un enjeu cosmétique : c'est la condition de base de la confiance accordée aux chiffres eux-mêmes.

Ces anomalies relèvent certainement , telles qu'observées, d'un défaut de contrôle avant publication .Mais l'accumulation d'erreurs non corrigées ou non expliquées, mois après mois, dans un document public de référence, justifie (et on y insiste encore ) qu'une vérification approfondie soit menée par les organes de contrôle compétents - Inspection Générale des Finances ou Cour des Comptes - avec accès aux pièces comptables sous-jacentes, seule voie pour distinguer la coquille de rédaction de l'erreur de fond.

Pr ELY Mustapha



mercredi 5 août 2026

Rapport annuel 2025 : La BCM a un problème de calculatrice. Pr ELY Mustapha

L'examen du Rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Mauritanie révèle deux contradictions chiffrées majeures, au cœur même du document censé faire référence à l'état de l'économie du pays.

C'est une question qui, en principe, ne devrait souffrir aucune ambiguïté : la dette extérieure de la Mauritanie a-t-elle augmenté ou diminué en 2025 ? 

Pour y répondre, nous nous sommes référés au document le plus autorisé qui soit sur la question : le Rapport annuel de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM), publié sous la signature de son gouverneur. Le problème, c'est que ce rapport donne deux réponses différentes. Et opposées.

À la page 8, dans la lettre solennelle adressée au président de la République, le Gouverneur écrit noir sur blanc que l'encours de la dette extérieure « a reculé de 4,97 %, revenant de 4,27 milliards de dollars en 2024 à 4,06 milliards de dollars en 2025 », ramenant le ratio dette/PIB à 33,58 %. Cent dix pages plus loin (page 119), au chapitre technique consacré aux « Finances publiques et dette », le même rapport affirme que l'encours « a légèrement augmenté pour atteindre 4 272,45 millions de dollars, soit une hausse de 1 % », portant le ratio à 37 % du PIB. Un tableau détaillé, ligne par ligne, créancier par créancier, vient à l'appui de cette seconde version : 4 233 millions de dollars en 2023, 4 237 en 2024, 4 272 en 2025 - une progression continue, jamais une baisse.

Deux chapitres. Deux chiffres. Un seul rapport.

Un test tout simple, et qui ne pardonne pas

C'est en parcourant les 127 pages du document, chiffre par chiffre, tableau par tableau , que nous avons décelé cette anomalie, mais aussi une seconde du même ordre, portant cette fois sur les recettes de l'État. Là encore, le mot du Gouverneur et le corps du rapport se contredisent : 105,8 milliards d'ouguiyas de recettes budgétaires (page 8) selon le premier, 110,9 milliards selon le second (page 117) :  un écart de cinq milliards d'ouguiyas, soit près de 5 % du total !

Pour trancher entre les deux versions, l'exercice est presque enfantin : les dépenses de l'État, elles, sont identiques dans les deux parties du rapport (112,4 milliards d'ouguiyas). Il suffit donc de soustraire.

 Avec les recettes du Gouverneur, le calcul donne un déficit de 6,6 milliards d'ouguiyas. Avec celles du chapitre technique, il donne 1,5 milliard. Or le déficit que la Banque centrale annonce elle-même, dans les deux parties du texte, est de 1,4 milliard. Un seul des deux jeux de chiffres permet à l'addition de tomber juste ; et ce n'est pas celui du résumé exécutif, celui-là même que reprendront en priorité, bien entendu, la presse, les investisseurs et les partenaires internationaux pressés.

Quand les chiffres extérieurs corroborent…la mauvaise version

Ce qui aurait pu rester une "coquille" statistique parmi d'autres prend un relief particulier à la lumière des données extérieures. La Banque mondiale, dans sa dernière évaluation macroéconomique consacrée à la Mauritanie (avril 2026), chiffre le déficit budgétaire du pays à -0,3 % du PIB pour 2025. Or c'est très exactement le résultat obtenu en utilisant la version du chapitre technique de la BCM (110,9 milliards de recettes) et non celle du Gouverneur, qui impliquerait un déficit près de cinq fois plus élevé en proportion du PIB. Un faisceau d'indices convergents désigne donc le résumé exécutif du rapport, celui qui porte la signature du premier responsable de l'institution, comme la version erronée.

Une troisième zone d'ombre, plus structurelle celle-là nous semble importante: la Banque centrale ne publie, à aucun moment de son rapport, de ratio de dette publique totale: c'est-à-dire dette extérieure et dette intérieure additionnées. Un silence qui interroge, alors que l'encours des bons et obligations du Trésor mauritanien a bondi de 78 % en une seule année, passant de 16,7 à près de 30 milliards d'ouguiyas!

En reconstituant ce chiffre manquant à partir des données disponibles dans le rapport lui-même, on obtient une fourchette de 40 à 43 % du PIB; étonnamment proche, cette fois, des 42,6 % avancés par la Banque mondiale. Comme si, sans ironie, l'établissement central préférait laisser à d'autres le soin de faire l'addition.

Un rapport par ailleurs plus transparent que la moyenne

Il serait, cependant, injuste de réduire ce document à ses seules failles. Le rapport 2025 de la BCM va, sur plusieurs points, au-delà de ce que publient nombre de banques centrales comparables dans la région : il détaille intégralement les états financiers de l'institution elle-même (bilan, résultat, flux de trésorerie) , soit un exercice de transparence que beaucoup d'instituts d'émission s'épargnent. Il documente aussi, sans détour, l'existence de trois banques commerciales en délicatesse avec le ratio réglementaire de solvabilité, et reconnaît la vulnérabilité du pays à la concentration de ses exportations sur trois produits , l'or, le fer et la pêche, qui représentent à eux seuls 93,5 % des recettes extérieures.

Mais malgré ces bons réflexes de transparence la BCM s'arrête souvent au milieu du gué. Le cadre d'analyse des risques bancaires, les fameux « stress tests » que la Banque affirme avoir mis en place en 2025, existe bel et bien, mais ses résultats chiffrés ne sont publiés nulle part. Le taux de change moyen utilisé pour convertir les milliards d'ouguiyas en millions de dollars, d'un tableau à l'autre, n'est expliqué dans aucune note méthodologique : une lacune qui, précisément, complique la vérification indépendante des chiffres de dette et de commerce extérieur.

 Quant au relèvement du taux directeur de 50 points de base décidé face à une inflation qui a bondi de 1,6 % en moyenne 2025 à 8,7 % en glissement annuel dès mai 2026, il n'est mentionné qu'en fin de lettre du Gouverneur;  le chapitre technique consacré à la politique monétaire, lui, s'arrête au milieu du cycle inverse, celui de la baisse des taux.

Une question de crédibilité, pas de politique.

Rien dans notre analyse, ne permet ni ne cherche à établir une intention de tromper. L'hypothèse la plus vraisemblable, à notre sens et de loin la plus banale), est celle d'un défaut de relecture croisée: un résumé exécutif rédigé à partir d'un arrêté de données provisoire, jamais réconcilié avec les chapitres techniques finalisés ensuite.

C'est précisément ce genre d'écart qu'un tableau de contrôle de cohérence (pratique désormais courante dans les rapports d'institutions internationales soumis à relecture croisée) permet d'intercepter avant publication.

Il n'empêche de souligner que pour une institution dont le rapport revendique, à plusieurs reprises, avoir consolidé « la crédibilité de la politique monétaire » et « l'indépendance institutionnelle » de la Banque, deux chiffres de dette extérieure qui ne racontent pas la même histoire, à cent pages d'écart, ne sont pas un détail !

Dans un pays où la soutenabilité de la dette conditionne directement la marge de manœuvre budgétaire des années à venir, savoir si l'encours a monté ou descendu n'est pas une nuance statistique , c'est la question elle-même.

Enfin, j'avais, dans mes travaux sur la macrofiscalité mauritanienne, rappelé que le Debt Reporting Heat Map de la Banque mondiale identifiait déjà, sur la période antérieure, des retards dans l'accessibilité des données sur les prêts, les passifs contingents et l'absence d'une stratégie d'endettement à moyen terme publiée, un diagnostic de fond que les constats ci-dessus (absence de ratio de dette consolidée, passifs conditionnels non mentionnés) prolongent directement pour l'exercice 2025. Sa grille de lecture PEFA (31 indicateurs de performance de la gestion des finances publiques) constitue par ailleurs un référentiel externe auquel le rapport BCM ne se rattache à aucun moment, alors qu'une évaluation PEFA récente pour la Mauritanie (2025) existe, à côté de celle de 2020,  et aurait pu servir de point de comparaison pour la transparence budgétaire. (Voir sur cette question mon ouvrage "Macrofiscalité mauritanienne")

Pr ELY Mustapha


mardi 21 juillet 2026

Quand deux femmes se battent pour la Dignité …des Hommes. Pr ELY Mustapha

Elles sont deux, issues des marges sociales et politiques de la Mauritanie, mais désormais au cœur de son histoire parlementaire : Mariem Cheikh Samba Dieng et Ghamou Achour Salem, députées, militantes abolitionnistes et opposantes résolues à toutes les formes d’humiliation politique.

En elles se condense la longue mémoire des luttes contre l’esclavage, contre la confiscation de la parole, contre la réduction des élus au silence sous prétexte de discipline et de respect des symboles.

Longtemps avant d’entrer au Parlement, Mariem Cheikh Samba Dieng s’est forgée dans les combats du mouvement IRA, la principale organisation abolitionniste du pays, apprenant à faire face aux arrestations, aux mauvais traitements, aux campagnes de diffamation.
Son parcours de blogueuse puis de députée témoigne d’une familiarité presque quotidienne avec les privations de liberté, les gardes à vue prolongées et les procès où l’on tente de faire de l’engagement antiesclavagiste un crime contre l’ordre public.

Ghamou Achour Salem partage ce même enracinement : membre d’IRA, élue sous la bannière du parti d’opposition Sawab, elle incarne la présence au Parlement de celles et ceux que l’histoire officielle a longtemps voulu invisibles.

En avril 2026, les deux députées franchissent une ligne invisible mais décisive : elles utilisent les réseaux sociaux pour dénoncer la discrimination, les conditions de détention des militants et la politique du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Le pouvoir choisit alors de criminaliser cette parole en s’appuyant sur la loi de 2021 sur la « protection des symboles nationaux », qui permet de qualifier leurs vidéos de « atteinte délibérée aux symboles de l’État », de « propos racistes » et d’« incitation à la violence », alors même qu’elles y expriment avant tout une critique politique sévère.

Arrêtées à leur domicile les 9 et 10 avril 2026, placées en détention préventive, elles affrontent un procès en flagrant délit qui débouchera sur une condamnation lourde : quatre ans d’emprisonnement ferme, confisqués ensuite en partie par la cour d’appel mais assortis d’une privation de leurs droits civils et politiques pour cinq ans.

La violence institutionnelle ne s’arrête pas aux portes du Palais de justice : Mariem est un jour enlevée et séquestrée avec son bébé de moins de quatre mois, dans une détention que les militants décrivent comme un « kidnapping » mené par la police politique.
Lors des interrogatoires, face aux questions du procureur, les deux députées opposent un refus net de se renier : elles réaffirment leur attachement à l’immunité parlementaire, à ce principe qui devrait les protéger précisément quand leurs opinions dérangent.

Loin de les briser, ces humiliations fabriquent au contraire une figure héroïque : celle de femmes qui défendent leur statut d’élues non comme un privilège, mais comme une responsabilité envers les citoyens réduits au silence.

Lorsque la justice et certaines autorités tentent ensuite de les empêcher d’exercer leur mandat, la réponse de Mariem Cheikh Samba Dieng et de Ghamou Achour Salem est d’une simplicité radicale : entrer au Parlement, y rester, y tenir sit‑in.


À bord du véhicule du député Biram Dah Abeid, elles réussissent à franchir les dispositifs de sécurité qui les avaient la veille refoulées de l’Assemblée nationale, puis annoncent un sit‑in illimité pour dénoncer les obstacles dressés contre l’exercice de leurs fonctions constitutionnelles.

En réponse, le pouvoir déploie seize véhicules de police et des dizaines d’agents autour du Parlement, transformant l’enceinte qui devrait être le cœur de la souveraineté populaire en espace assiégé, surveillé, presque militarisé.

En juillet 2026, le président de la République leur accorde une grâce présidentielle, supprimant le reste de la peine de prison au nom des valeurs de « tolérance » et de « paix sociale ».
Mais derrière les mots de clémence se cache une autre forme de sanction : la cour d’appel a maintenu la privation de leurs droits civils et politiques, et la décision de grâce n’abolit ni la volonté de les tenir à distance des lieux de pouvoir, ni les tentatives de retirer purement et simplement leur mandat.

Le Conseil constitutionnel lui‑même doit rappeler qu’il n’est pas possible de confisquer leur qualité de députées sur la base d’un arrêt encore susceptible de recours, révélant à quel point l’appareil d’État a cherché à les soustraire au suffrage qui les a portées au Parlement.

 

Le 16 juillet 2026, quand elles s’installent à nouveau dans la salle des plénières puis dans le bureau de Mariem pour un sit‑in prolongé, elles ne défient pas seulement un président d’Assemblée ou un règlement intérieur : elles défendent l’idée que le mandat parlementaire ne peut être réduit à une fonction décorative au service de l’ordre établi.
En refusant de quitter les lieux après la fin des heures de travail, elles affirment que la démocratie ne se plie pas aux horaires administratifs quand sont en jeu des droits fondamentaux, et que la salle plénière appartient d’abord au peuple qui les a élues.

L’intervention de la garde nationale, de nuit, pour les faire sortir de l’Assemblée, ne fait que souligner à quel point leur obstination pacifique dérange un pouvoir qui voudrait que l’opposition se limite à des votes sans conséquences.

Deux femmes, un pays et l’idée de dignité

Dire que Mariem Cheikh Samba Dieng et Ghamou Achour Salem se battent pour la dignité et la démocratie, ce n’est pas seulement reconnaître la somme de leurs procès, de leurs gardes à vue, de leurs expulsions de l’hémicycle : c’est voir qu’elles ont inscrit dans le marbre des institutions la présence politique des femmes abolitionnistes, des voix issues des quartiers populaires, des militantes longtemps reléguées à la périphérie.


En acceptant la prison plutôt que la rétractation, en revendiquant leur immunité plutôt que la résignation, en occupant le Parlement plutôt que de se contenter de communiqués, elles ont transformé des procédures répressives en scènes de pédagogie démocratique pour tout un pays.

Quelles que soient les sanctions qui s’abattent sur elles, leurs corps, leurs voix, leurs gestes montrent que la dignité politique ne se mesure pas aux grâces présidentielles ni aux règlements intérieurs, mais à la capacité de rester debout quand l’État lui‑même tente de vous faire taire.


Au‑delà de leur propre sort et de celui des communautés descendantes de l’esclavage, Mariem Cheikh Samba Dieng et Ghamou Achour Salem se battent pour toutes et tous : pour les femmes réduites au silence dans les espaces politiques, mais aussi pour les hommes enfermés dans des rôles hérités d’un ordre injuste qu’on leur présente comme naturel.

En portant la voix des discriminés, elles revendiquent une citoyenneté pleine et entière où la dignité n’a ni sexe ni couleur, et où chaque Mauritanien – femme ou homme, ancien esclave ou notable – peut regarder l’institution parlementaire sans honte, parce qu’elle protège enfin les droits de chacun.


Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.