mardi 18 août 2026

Mauritanie : un projet pour « les jeunes les plus vulnérables » prend deux ans de retard et l'audit financier qui le certifie, sans réserve, n'en dit pas un mot ! Pr ELY Mustapha


L'analyse du rapport d'audit 2024 du Projet d'Employabilité des Jeunes vulnérables (PEJ, 57 millions de dollars, financé à 96,5 % par la Banque mondiale), confronté à la propre documentation de supervision de l'institution et à la loi de règlement du budget, met au jour une contradiction interne sur l'amortissement, un écart de 35,7 % entre deux tableaux du même rapport, un doublon bud
gétaire invisible et 3,6 millions de dollars d'aide d'urgence encore sans justificatifs

 

Il y a un projet destiné aux jeunes les plus vulnérables de Mauritanie, financé à hauteur de 57 millions de dollars - dont 55 millions par l'Association Internationale de Développement (IDA), le guichet concessionnel du groupe Banque mondiale réservé aux pays à faible revenu, c'est-à-dire des prêts et dons accordés à des conditions très favorables, sur de très longues durées et à un taux d'intérêt quasi nul - et dont l'audit financier de l'exercice 2024, réalisé par un cabinet malien indépendant, délivre quatre opinions sans réserve : les états financiers, les dépenses déclarées, les comptes bancaires dédiés et la part payée par l'État mauritanien lui-même sont tous jugés sincères et réguliers. C'est un fait réel, et il mérite d'être dit tel quel, sans arrière-pensée. Mais à côté de cet audit existe un autre document, produit par la Banque mondiale elle-même quelques mois plus tôt, que l'auditeur financier ne cite pas et n'avait d'ailleurs pas pour mission de consulter : un « Restructuring Paper », c'est-à-dire un document par lequel l'institution révise, en cours d'exécution, les objectifs ou les modalités d'un projet qu'elle finance. Ce document dit une chose que l'audit financier, à lui seul, ne pouvait pas dire : la composante censée former les jeunes vulnérables - la raison d'être du projet - n'a commencé à inscrire ses premiers bénéficiaires que deux ans après l'entrée en vigueur du financement, et l'objectif initial de 60 000 jeunes formés ne sera pas atteint. J'ai lu les deux documents, ligne à ligne, avec la loi de règlement du budget mauritanien 2023 en troisième main. Ce qu'ils racontent, une fois mis face à face, dépasse le simple exercice comptable.

 

Un retard de deux ans passé sous silence

 

Un audit financier de projet, tel que celui mené ici conformément aux normes internationales ISA 240, 250, 260 et 330 - des normes de l'IFAC (International Federation of Accountants) qui organisent respectivement la détection de la fraude, la prise en compte des lois et règlements applicables à l'entité auditée, le dialogue de l'auditeur avec les responsables de la gouvernance, et la façon dont il doit répondre aux risques qu'il a identifiés , répond à une question précise, et à elle seule : les comptes présentés reflètent-ils fidèlement les ressources reçues et les dépenses engagées ? Ce n'est pas la même question que : le projet atteint-il l'objectif pour lequel il a été financé ? La distinction n'est pas un détail technique ; elle est au fondement même de la doctrine internationale du contrôle des finances publiques, portée notamment par l'INTOSAI (l'Organisation internationale des institutions supérieures de contrôle des finances publiques) à travers ses normes ISSAI, qui distinguent explicitement l'audit financier, l'audit de conformité et l'audit de performance comme trois exercices différents, avec des objectifs, des critères et des méthodes propres à chacun. Le rapport d'audit du PEJ répond, avec rigueur, à la première question. La Banque mondiale, qui finance et supervise elle-même ce projet, répond à la seconde dans son propre Restructuring Paper de mars 2025 - et la réponse n'y est pas bonne.

 

Le contraste, une fois les deux documents mis côte à côte, est net. Là où l'audit financier ne mentionne ni délai ni cible chiffrée, la Banque mondiale documente, dans son propre texte, que « l'inscription des bénéficiaires dans la composante a commencé en mars 2023, soit deux ans après l'entrée en vigueur du projet », survenue en juillet 2021. Elle documente aussi que « le projet ne pourra pas atteindre sa cible de 60 000 bénéficiaires formés aux compétences de vie d'ici juin 2026 » - la cible ayant dû être revue à la baisse lors de la restructuration -, et que des « retards importants de passation de marchés », c'est-à-dire les procédures par lesquelles le projet sélectionne et contracte ses prestataires (centres de formation, fournisseurs d'équipements, opérateurs de terrain), ont marqué ses deux premières années. Au 25 mars 2025, 62,7 % seulement des fonds avaient été décaissés, pour un projet dont 74 % de la durée totale - de juillet 2021 à juin 2026 - était déjà écoulée à cette date : un rythme de décaissement inférieur au temps déjà consommé, signal classique, dans le suivi de projets de développement, d'une exécution en retard sur le calendrier. La Banque mondiale note d'ailleurs elle-même l'avancement de chaque projet qu'elle finance vers son « objectif de développement » (Project Development Objective, ou PDO) sur une échelle allant de « très satisfaisant » à « très insatisfaisant » ; en mars 2025, le PEJ y figure « moderately satisfactory » - modérément satisfaisant -, l'échelon médian de cette échelle, ni un succès affiché ni une alerte maximale, mais l'aveu, dans le langage mesuré des institutions, d'un projet en délicatesse sur sa mission première.

Le contraste est net, disais-je, mais il n'est pas contradictoire : les deux lectures répondent à deux questions différentes, et elles peuvent, logiquement, ne pas se contredire. Ce qui pose problème n'est pas que les deux documents divergent - c'est que le seul des deux normalement transmis aux autorités nationales et susceptible d'être rendu public en Mauritanie, l'audit financier, ne permet à aucun lecteur de savoir que les jeunes vulnérables que ce projet devait former attendent, depuis deux ans, un programme qui n'a commencé qu'à mi-parcours.

 

Contradiction sur l'amortissement, à l'intérieur même du rapport d'audit

 

L'amortissement, en comptabilité, est la technique qui consiste à répartir, sur plusieurs exercices, le coût d'un bien durable - un véhicule, un ordinateur, un bâtiment - afin de refléter l'usure ou l'obsolescence progressive de ce bien, plutôt que de faire peser tout son coût sur la seule année de son achat. C'est une convention comptable ordinaire, encadrée à l'échelle internationale, pour le secteur public, par la norme IPSAS 17 sur les immobilisations corporelles, qui exige notamment qu'une entité applique une politique d'amortissement cohérente et la décrive de façon univoque dans ses états financiers. Or le rapport d'audit du PEJ, sur ce point précis, se contredit lui-même à l'intérieur d'un seul et même document.

 

Sa section « Méthodes et principes comptables » affirme, à propos des immobilisations : « Elles sont suivies de manière extracomptable et font l'objet de prise d'inventaire à la clôture de l'exercice. Elles ne font pas l'objet d'amortissement. » Cette phrase est reprise telle quelle dans le corps même du rapport d'opinion. Mais le même dossier contient, en annexe, une « Note de présentation sur les états financiers » établie par le projet lui-même, qui affirme l'exact contraire : « Les immobilisations sont comptabilisées à leurs coûts d'acquisition. Les amortissements sont calculés sur la vie estimée des immobilisations (méthode linéaire) » - à des taux précisément chiffrés : 4 % pour les bâtiments, 20 % pour le matériel d'exploitation, le matériel de bureau et informatique, et le matériel de transport. Et le bilan audité, celui-là même que l'auditeur certifie sans réserve, affiche, dans sa colonne « Amortissement », des montants non nuls et cohérents avec ces taux : 1 931 680,72 MRU sur le matériel de transport, 1 780 523,72 MRU sur le matériel informatique, 1 777 791,86 MRU sur le matériel et mobilier de bureau, soit 6 194 920,74 MRU d'amortissement cumulé sur l'ensemble des immobilisations du projet.

 

Autrement dit : l'auditeur certifie sans réserve un bilan qui applique une politique d'amortissement que sa propre section méthodologique, trois pages plus haut dans le même document, affirme ne pas exister. L'explication la plus plausible est prosaïque : un paragraphe-type recopié d'un modèle de rapport plus ancien ou d'un autre projet, non mis à jour pour celui-ci, et elle n'a rien de la malversation. Mais elle n'enlève rien au constat : un lecteur attentif du rapport, à commencer par les bailleurs eux-mêmes, ne peut pas déterminer, à la seule lecture du texte introductif, si les immobilisations du PEJ sont ou non amorties. Il doit, comme cette analyse l'a fait, recouper trois sections différentes du même document pour trancher - un exercice qu'un audit certifié sans réserve ne devrait, par définition, jamais imposer à son lecteur.

 

Deux tableaux, deux vérités.... les dépenses ne se recoupent pas

 

La comptabilité de caisse enregistre une opération financière au moment où l'argent sort effectivement du compte bancaire ; la comptabilité d'engagement, elle, l'enregistre dès qu'une obligation juridique de payer est née - une commande signée, un marché notifié - même si le règlement effectif intervient plus tard. Les deux approches sont légitimes, chacune répond à une question différente - combien a-t-on décaissé ? Contre : combien a-t-on engagé ? - mais elles ne peuvent, par construction, donner le même chiffre à un instant donné pour une même période. Le rapport d'audit du PEJ présente pourtant les dépenses de l'exercice 2024 sous ces deux formes distinctes, dans deux tableaux séparés, pour les mêmes composantes du projet - et les chiffres, une fois mis en regard, ne coïncident pas. La composante 1 s'élève à 94 969 257,61 MRU dans le Tableau des Emplois et Ressources tenu en base caisse, et à 128 858 185,06 MRU dans le Compte de fonctionnement tenu en base engagement - un écart de 33 888 927,45 MRU, soit 35,7 %. La composante 2 affiche 46 005 915,15 MRU contre 48 610 921,20 MRU, un écart de 5,7 %. La composante 3, 101 919 067,74 MRU contre 104 100 478,89 MRU, 2,1 % d'écart. Seule la composante 4, celle du compte d'urgence CERC, présente un écart marginal - 281 414 826,91 MRU contre 281 907 193,32 MRU, 0,2 % à peine.

 

L'écart global - 41,2 millions de MRU sur l'ensemble des composantes et charges de structure - trouve son origine dans un choix méthodologique que le rapport documente ailleurs, sans jamais l'expliciter à l'endroit où il ferait le plus sens : la comptabilité du projet est tenue en engagement (les opérations sont enregistrées dès leur naissance), tandis que le Tableau des Emplois et Ressources transmis au bailleur ne retient que les décaissements et encaissements effectifs. Ce choix est, en soi, légitime et courant dans la gestion de projets financés par des bailleurs multilatéraux. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'absence de toute note de rapprochement reliant, poste par poste, les deux présentations. Un lecteur qui chercherait à savoir combien la seule composante 1 - celle, précisément, où la Banque mondiale documente un retard de deux ans sur le terrain - a réellement coûté en 2024 trouverait, dans le même rapport, deux réponses différentes : 94,97 millions ou 128,86 millions de MRU, un écart de plus du tiers, sans indication explicite de laquelle retenir selon la question posée, ni du détail des charges engagées mais non encore décaissées qui expliquerait la différence.

 

Le doublon invisible : deux financements sous un même chapitre budgétaire.

 

La loi de règlement est le document par lequel le Parlement, une fois l'exercice budgétaire achevé, constate ce qui a été réellement encaissé et dépensé au regard de ce qui avait été autorisé par la loi de finances, et clôture juridiquement l'année budgétaire - c'est, en principe, le document le plus directement accessible à un citoyen ou un parlementaire mauritanien souhaitant savoir ce que l'État a réellement fait de son budget. Le rapprochement entre le rapport d'audit du PEJ et la loi de règlement du budget 2023 fait apparaître un fait qu'aucun des deux documents, pris isolément, ne signale : sous un même chapitre budgétaire, « Chapitre 89 : Employabilité des jeunes » (Ministère de l'Emploi et de la Formation Professionnelle en 2023), coexistent deux lignes de contrepartie nationale financées par deux bailleurs entièrement différents. La première, S/Ch 41 « Employabilité des jeunes (PEJ/BAD) », affichait 4 000 000 MRU de crédits votés en loi de finances initiale pour 3 772 482,96 MRU exécutés, soit un taux d'exécution de 94,3 %. La seconde, S/Ch 43 « Employabilité des jeunes (IDA) - contrepartie », affichait 20 110 000 MRU de crédits pour 16 820 961,08 MRU exécutés, soit 83,6 %. Au total, le chapitre 89 tout entier ne mobilisait que 24 110 000 MRU de crédits, exécutés à hauteur de 20 593 444,04 MRU, soit 85,4 %.

 

Le PEJ audité dans ce rapport - financé par l'IDA à hauteur de 55 millions de dollars, à travers un don D8480 et un financement additionnel d'urgence CERC 73900 - ne correspond qu'à la seconde de ces deux lignes, elle-même limitée à la seule contrepartie nationale (20,11 millions de MRU prévus, soit environ 500 000 dollars). La première ligne, « PEJ/BAD », financée par la Banque Africaine de Développement, désigne un dispositif distinct, entièrement étranger au périmètre de l'audit examiné ici, sur lequel cette analyse ne dispose d'aucune information complémentaire - et que rien, dans le libellé budgétaire lui-même, ne permet à un lecteur non averti de distinguer du projet financé par la Banque mondiale.

 

Ce constat illustre un phénomène plus général, que le cadre international de référence en matière de transparence budgétaire - le programme PEFA (Public Expenditure and Financial Accountability), à travers son indicateur PI-6 consacré aux « opérations non comptabilisées dans les rapports budgétaires » - a précisément vocation à mesurer : la loi de règlement, document budgétaire le plus directement accessible à un parlementaire ou un citoyen mauritanien, ne fait apparaître que la part du financement qui transite par le budget de l'État, ici une contrepartie nationale de l'ordre de 20 millions de MRU. Le financement extérieur proprement dit - 55 millions de dollars, soit plusieurs dizaines de milliards de MRU au taux de change courant - transite, lui, par un « compte désigné », un compte bancaire dédié, alimenté directement par le bailleur et géré par le projet, sans jamais transiter par le compte unique du Trésor ni apparaître, dans son intégralité, dans un document consolidé et soumis au vote du Parlement. Ce n'est pas, en soi, un dispositif irrégulier : c'est la pratique courante de gestion des projets financés par les bailleurs multilatéraux, précisément pour en accélérer l'exécution. Mais la conséquence, pour la lisibilité démocratique du budget, est réelle : la loi de règlement donne à voir un chapitre budgétaire modeste - 24 millions de MRU de crédits - quand le programme qu'il recouvre réellement est, une fois le financement extérieur intégré, environ cent dix fois plus important.

 

Le compte d'urgence CERC : des millions de dollars... encore à justifier

Le CERC - Composante d'Intervention d'Urgence Conditionnelle, en anglais Contingency Emergency Response Component - est un mécanisme que la Banque mondiale intègre, de façon standardisée, dans un nombre croissant de ses projets d'investissement depuis le milieu des années 2010 : une enveloppe dormante, activable rapidement en cas de catastrophe naturelle ou de crise déclarée par les autorités, sans qu'il soit besoin de négocier un nouveau financement dans l'urgence. Le PEJ en comportait une. Un financement additionnel de 15 millions de dollars a été accordé par l'IDA en juin 2023, au titre de ce mécanisme, pour faire face aux inondations consécutives à un hivernage particulièrement sévère - destiné notamment à l'achat d'équipements d'urgence. L'intégralité de cette avance a été reçue par le projet dès septembre 2023.

 

Le lecteur de cet article doit savoir que le décaissement de ce type de fonds par la Banque mondiale suit un mécanisme de justification a posteriori : le projet engage la dépense sur son compte désigné, alimenté par avance, puis transmet à intervalles réguliers des États Certifiés de Dépenses (ECD) - des relevés de dépenses accompagnés de pièces justificatives -, sur la base desquels le bailleur « reconstitue » le compte au fur et à mesure. C'est précisément sur ce point que l'annexe du rapport d'audit consacrée à la documentation du CERC révèle un décalage : au 31 décembre 2024, soit plus de quinze mois après la réception de l'avance intégrale, seuls 11 402 835,37 dollars avaient fait l'objet d'une demande de justification comptable transmise à la Banque mondiale, laissant un solde de 3 597 164,63 dollars - 24 % de l'avance initiale - encore sans pièces justificatives déposées. Ce constat ne signifie pas que ces fonds ont été mal employés : l'audit ne relève aucune anomalie sur les dépenses déjà justifiées. Mais il documente un rythme de reddition de comptes qui accuse un retard significatif sur des fonds mobilisés en réponse à une urgence humanitaire - et dont la vocation même, celle d'un mécanisme d'urgence, est d'être décaissée et justifiée rapidement.


 Un audit financier propre, aussi rigoureux soit-il dans son périmètre, ne garantit ni la cohérence interne d'un même rapport, ni la visibilité de l'ampleur réelle d'un financement extérieur dans les documents budgétaires nationaux, ni la mise en regard entre la performance financière et la performance de mise en œuvre. Sur ces trois plans, ce projet reproduit, à l'échelle d'un seul dossier de 57 millions de dollars, exactement les limites déjà documentées à l'échelle des finances publiques mauritaniennes prises dans leur ensemble par mes articles précédents .

 

Il y a, derrière ces chiffres, une réalité humaine que la seule lecture comptable ne restitue pas : les jeunes vulnérables auxquels ce projet était destiné n'ont commencé à en bénéficier, pour son volet central, que deux ans après le lancement du financement censé les servir. Aucun des documents normalement accessibles à un citoyen mauritanien - l'audit financier, la loi de règlement - ne permet, à lui seul, de le savoir. C'est peut-être là la conclusion la plus alarmante de ce dossier : des comptes irréprochables peuvent, sans qu'aucune règle ne soit techniquement enfreinte, laisser dans l'ombre le seul indicateur qui compte vraiment pour les bénéficiaires visés - le temps qu'il leur aura fallu attendre.

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.