dimanche 9 août 2026

Mauritanie DPBMT - 2027-2029 : un budget qui ne sait plus compter son propre déficit . Pr ELY Mustapha

Trois valeurs pour un même solde, des recettes gazières multipliées par quatre, et un silence total sur un chômage qui grimpe

Lorsque, dans l'immensité des océans, le sextant du capitaine au long cours est mal gradué, tous ses repères sont faux et quelle que soit la ligne d'horizon sur laquelle il le pointera, il n'arrivera jamais à bon port.


Le Document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme (DPBMT) 2027-2029 n'est pas un texte anodin. Approuvé en Conseil des Ministres le 1er juillet 2026, il constitue, selon ses propres termes, « l'instrument de référence de la programmation pluriannuelle des finances publiques » de la Mauritanie - celui qui doit articuler les priorités de développement du pays, ses contraintes macroéconomiques et la soutenabilité de sa dette pour les trois prochaines années. C'est sur la foi de ce document que seront calibrées les lois de finances 2027, 2028 et 2029. L'examen du contenu du document de Programmation Budgétaire à Moyen Terme confronté aux données les plus récentes du Fonds Monétaire International, de la Banque mondiale et de la Banque Centrale de Mauritanie aboutit un constat véritablement critique. En effet, ce document ne s'accorde pas toujours avec lui-même, et sur les points où il devrait le plus rassurer le lecteur soit la fiabilité de son indicateur de risque numéro un, la réalité de l'impact social de la dépense publique,  il est d'un silence alarmant.

Un déficit budgétaire à trois visages

Prenons l'indicateur le plus cité de tout document budgétaire : le solde global de l'État.

Pour l'année 2023, le DPBMT en donne, selon la page qu'on lit, deux valeurs différentes. Le texte de la section consacrée à l'évolution des finances publiques affirme que ce solde s'est établi à (10,64) milliards d'ouguiya. Trois tableaux plus loin (et deux graphiques avec lui)  le même solde, pour la même année, est chiffré à (9,29) milliards. Ce n'est pas un simple arrondi : l'écart est de 1,35 milliard d'ouguiyas, soit près de 15 % de la valeur elle-même. Et l'opération arithmétique est sans appel. La phrase qui suit immédiatement le chiffre erroné - « soit une réduction du déficit de 7,86 milliards d'ouguiya en seulement deux ans », ne fonctionne mathématiquement qu'avec le chiffre de (9,29), pas avec celui de (10,64) cité juste avant elle dans la même phrase.

Mieux : j'ai pu reconstituer précisément l'origine de l'erreur. Le chiffre de (10,64) résulte de la combinaison d'un tableau de recettes totales erroné et d'un tableau de dépenses totales qui, lui aussi, contredit un troisième tableau du même document. Le lecteur - un député, un journaliste, un partenaire technique et financier - qui cite le chiffre mis en avant dans le texte reprendra, sans le savoir, une valeur mathématiquement invalidée par le document qui la contient.

Un « tournant historique » quatre fois surestimé

Le DPBMT présente l'entrée en production du gaz de Grand Tortue Ahmeyim comme rien de moins qu'un «tournant historique pour l'économie nationale » - l'expression est répétée deux fois sur la même page - en s'appuyant sur un chiffre : des recettes gazières 2025 estimées à 7,4 milliards d'ouguiyas. C'est un montant impressionnant, qui mérite d'être souligné comme le symbole d'un pays entrant dans l'ère du gaz. Sauf que la propre section budgétaire détaillée du document, celle qui décompose les recettes catégorie par catégorie, chiffre les «recettes pétrolières et gazières » de cette même année 2025 à 1,73 milliard d'ouguiyas. Quatre fois moins. Le document ne fournit aucune explication à cet écart de 5,67 milliards d'ouguiyas : rien n'indique si le premier chiffre inclut des flux logés dans un fonds séparé, non reversés au budget de l'État, ou s'il s'agit simplement d'une confusion de rédaction. Le chiffre le plus flatteur de tout le résumé exécutif du document - celui qui doit convaincre de l'entrée de la Mauritanie dans une nouvelle ère économique - est un chiffre que sa propre annexe technique ne permet pas de retrouver!

Un déficit calé, au dixième de point près, sur son propre plafond

Le DPBMT introduit une nouveauté bienvenue : une règle budgétaire qui plafonne le déficit primaire hors ressources extractives à 3,5 % du PIB à partir de 2027, pour protéger les finances publiques de la volatilité du gaz et des mines. Sur le papier, c'est une bonne nouvelle. Mais un examen attentif de la trajectoire annoncée révèle une coïncidence troublante : ce déficit, rapporté au PIB, s'établit à très exactement -3,50 % en 2027, -3,50 % en 2028, et -3,50 % en 2029. Trois années de suite, au dixième de point près, pile sur le plafond réglementaire - alors même que le reste du cadrage macroéconomique (croissance, inflation, cours des matières premières) varie sensiblement d'une année sur l'autre. Une prévision authentiquement indépendante, construite recette par recette et dépense par dépense, atterrit rarement trois fois de suite sur la cible exacte qu'elle est censée respecter. Ce n'est pas un détail technique : le Fonds Monétaire International, dans l'analyse de soutenabilité de la dette qui accompagne sa dernière revue du programme mauritanien, identifie précisément ce déficit primaire non extractif comme « le risque le plus important » pesant sur la trajectoire de la dette publique du pays - plus important qu'un choc pétrolier ou qu'une catastrophe climatique. Sur l'indicateur que le principal bailleur du pays désigne comme le risque numéro un, le DPBMT qui doit présenter la transparence la plus totale sur sa méthode de calcul, ne le fait pas.

Le silence le plus grave : pas un mot sur l'emploi, pas un chiffre sur la pauvreté

C'est, à mes yeux, d'analyste mais aussi de citoyen mauritanien averti de la situation socio-économique du  pays  le constat le plus sérieux à relever. Le DPBMT invoque à répétition l'objectif d'« amélioration des conditions de vie des populations », le renforcement de « l'emploi », une trajectoire de « croissance inclusive » portée par la Stratégie de Croissance Accélérée et de Prospérité Partagée. Pas une seule fois, sur 60 pages, il ne présente un indicateur de chômage ou de pauvreté! Or ces indicateurs existent, et ils sont publiés par une autre institution publique mauritanienne : la Banque Centrale elle-même, dans son rapport annuel 2025 mentionne une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre 12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes de 22,17 %, des femmes de 21,29 %, et un taux d'emploi en recul. La Banque mondiale, de son côté, chiffre la pauvreté nationale à 34,3 % en 2023, en hausse depuis 31,8 % en 2019, et rappelle que la croissance mauritanienne des vingt dernières années (3,5 % en moyenne par an) reste très inférieure à l'objectif que le pays s'est lui-même fixé dans sa propre stratégie nationale : 7,5 % par an. Même le scénario le plus favorable de ce DPBMT (4,6 % de croissance moyenne sur 2026-2029) n'approche pas cette cible.

Un document qui détaille sur plus de trente pages la répartition ministère par ministère de chaque milliard d'ouguiyas d'investissement public, mais qui ne consacre pas une ligne à mesurer si cet investissement améliore l'emploi ou réduit la pauvreté, ne peut pas revendiquer la « croissance inclusive » comme boussole sans en apporter la moindre preuve chiffrée.

Un optimisme à géométrie variable face aux bailleurs

Sur la croissance 2026, le DPBMT retient une hypothèse de +5,5 %, contre +4,4 % pour la Banque mondiale - un point d'écart qui n'est pas déraisonnable en soi, mais qui place le gouvernement dans le camp le plus optimiste. Sur l'excédent budgétaire attendu dès 2027, l'écart devient spectaculaire : +1,22 % du PIB pour le DPBMT, contre +0,4 % seulement pour la Banque mondiale - un optimisme presque trois fois supérieur à celui de l'institution internationale la plus régulièrement citée sur l'économie mauritanienne.

En définitive que retenir de notre analyse…

A côté des défaillances constatées, ce DPBMT présente des points positifs: tout n'est pas à charge. La trajectoire de réduction du déficit budgétaire global sur 2023-2025 est globalement corroborée par la Banque Centrale elle-même. La montée en puissance du gaz de Grand Tortue Ahmeyim, sur laquelle repose une large part du scénario de croissance, n'est pas démentie par les données de production disponibles à mi-2026, qui la décrivent comme conforme aux prévisions.

Ce n'est donc pas un document fabriqué de toutes pièces, ni une manipulation délibérée des chiffres, toutefois, un instrument appelé à guider les choix budgétaires de la Mauritanie jusqu'en 2029, qui affiche trois valeurs différentes pour son propre déficit, qui met en avant un chiffre-symbole quatre fois supérieur à ce que ses propres tableaux détaillent, dont l'indicateur de risque le plus surveillé par le FMI atterrit avec une précision suspecte sur son propre plafond réglementaire, et qui reste muet sur l'emploi et la pauvreté (alors que les chiffres officiels les plus récents montrent une dégradation), cet instrument-là ne peut pas prétendre au niveau de la  rigueur qu'exige une programmation budgétaire pluriannuelle.

Tout comme je le souligne dans mes analyses des finances publiques mauritaniennes, dont celle-ci, mon objectif est que l'Assemblée nationale, la Cour des comptes et les partenaires techniques et financiers du pays puissent disposer d'une liste précise de ces incohérences. Il leur revient de les faire lever avant que ce cadrage ne serve, sans correction, de fondement aux trois prochaines lois de finances… et porter misère à la trajectoire de développement du pays, comme le ferait le sextant mal gradué d'un capitaine au long cours.


Pr ELY Mustapha

 

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Poésie de la douleur.