
L'analyse du Fonds National des Revenus des Hydrocarbures révèle une image
d'un compte parisien déroutante , que la Mauritanie ne respecte aucun des
standards internationaux de gouvernance des fonds souverains, et qu'aucun texte
n'explique jamais pourquoi l'épargne à l'étranger continue de croître pendant
que le développement rural recule chez soi.
L'argent n'est
pas à Paris. Il est, pour l'essentiel, au Koweït. Et un centre de réflexion
américain avait rangé la Mauritanie parmi six pays dont les fonds souverains
étaient jugés parmi les moins transparents, dans des États souffrant de niveaux
de corruption élevés.
En examinant les
trois derniers rapports de gestion du FNRH - 2023, 2024 et 2025 - j'ai constaté
un instrument en pleine mutation, qui vient de changer de nature sous l'effet
du gaz : l'entrée en production du projet Grand Tortue Ahmeyim a fait bondir
les encaissements du fonds de 188 % en 2025, à 53,6 millions de dollars, portés
à hauteur de 46,9 % par une catégorie de recette qui n'existait pas l'année
précédente, la « commercialisation du gaz ». J'y ai aussi trouvé exactement les
mêmes négligences que dans tous les autres dispositifs déjà examinés dans cette
série d'analyse : la conclusion des
rapports 2023 et 2024 date le solde du fonds « au 31/12/2021 » - alors qu'il
s'agit bien de 2023 et 2024 - deux années de suite, sans correction.
Le tableau
mensuel de 2023 attribue à la ligne « déc-23 » la valeur exacte de la ligne «
déc-22 », faisant disparaître, si on le prend au pied de la lettre, la totalité
du gain de l'année en un seul mois.
En tant
qu'enseignant, si je devais interroger l'un de mes étudiants de première année
sur ce tableau, il me répondrait que cela contredit directement l'affirmation,
dans le même rapport, qu'aucun retrait n'a eu lieu en 2023 - et il aurait
entièrement raison. Le rapport 2025, le plus abouti des trois, affiche quant à
lui un total de répartition des intérêts par banque inférieur de 2 848 599,43
dollars (19,3 %) à la somme réelle de ses propres lignes.
L'argent n'est pas où l'on croit
Les rapports du
FNRH décrivent, de façon constante, un compte « domicilié à la Banque de France
» de 214,5 millions de dollars. C'est cette description nourrit l'idée d'un
montant unique déposé à Paris.
La réalité, une
fois l'examen en détail des tableaux reconstitué, est différente : sur les 14,7
millions de dollars d'intérêts perçus par le fonds en 2025, la Banque de France
n'en a généré que 251 892,93 dollars - 1,7 % du total. Le gros de l'argent est
placé, sous forme de dépôts à terme à six ou douze mois, à la National Bank of
Kuwait (62,3 % des intérêts), à l'UBAF de Paris (27,9 %), à la First Abu Dhabi
Bank (4,6 %) et au Fonds Monétaire Arabe (3,4 %). La Banque de France n'est,
dans les faits, que la banque de domiciliation du compte-cadre du fonds -
probablement son point d'entrée et de règlement - et non le lieu où « dort »
l'essentiel de l'argent du pétrole mauritanien. Cette distinction n'est
expliquée dans aucun rapport : c'est à nous autres, lecteurs, de la reconstituer, ligne par ligne, dans des
tableaux que personne, visiblement, ne relit avant publication. A croire que l'information
du citoyen ne compte pas pour les finances publiques.
Un jugement américain vieux de treize ans, mais jamais démenti
Il y a une donnée
embarrassante, sur la réputation du fonds. En 2013, trois chercheurs du Center
for Strategic and International Studies (CSIS), l'un des principaux centres de
réflexion de politique étrangère aux États-Unis, ont publié un commentaire sur
les fonds souverains des États fragiles riches en matières premières (Robert D.
Lamb, Kathryn Mixon et Sadika Hameed, « Sovereign Wealth Funds in
Commodity-Rich Fragile States », CSIS Commentary, 13 mai 2013). Ils y
classent la Mauritanie parmi six pays - avec le Nigeria, le Brunei, l'Algérie,
la Libye et Kiribati - dont les fonds souverains figureraient parmi les moins
transparents, dans des États souffrant de niveaux de corruption élevés. Ce
jugement a treize ans : il précède les rapports FNRH examinés ici, et surtout
l'entrée en production du Grand Tortue Ahmeyim. Il ne dit donc rien de l'état
actuel du fonds. Mais faute de toute publication mauritanienne plus récente sur
sa gouvernance, personne n'a pu le réévaluer depuis - et il reste, treize ans
plus tard, étrangement cohérent avec les erreurs de calcul déjà documentées
dans cette série d'audits.
La norme
internationale de référence en la matière, les 24 Principes de Santiago de
l'International Forum of Sovereign Wealth Funds, recommande la publication
d'une politique d'investissement, de règles de retrait et de dépôt, et une
séparation claire des rôles entre le propriétaire du fonds, son organe de
gouvernance et son gestionnaire opérationnel. La Mauritanie n'est pas membre de
ce forum, et le FNRH ne publie aucune des informations que ces principes
recommandent. L'adhésion est volontaire - rien n'oblige juridiquement le pays à
s'y conformer - mais son absence prive la Mauritanie d'un langage
internationalement reconnu pour expliquer ses propres choix.
Ce que font les autres pays avec leur pétrole
La comparaison
est cruelle. Le fonds souverain norvégien, alimenté lui aussi par des revenus
pétroliers, gère aujourd'hui environ 1 800 milliards de dollars, investis à 100
% à l'étranger en actions, en obligations et en immobilier, avec un débat
parlementaire annuel sur sa stratégie. Le Pula Fund du Botswana, financé par
les excédents diamantifères, combine titres à revenu fixe et actions sur les
marchés développés et émergents, avec une revue stratégique complète tous les
cinq ans et un rapport annuel transmis au Parlement. Le Petroleum Fund du
Timor-Leste a délibérément porté sa part d'actions à 20 % en 2012, dans le seul
but de faire passer son rendement attendu de 2,0 % à 2,6 %, pour financer un
objectif de retrait durable de 3 % par an - une décision de gestion active,
motivée et documentée publiquement.
Le FNRH
mauritanien, vingt ans après sa création, n'a rien de tout cela. Aucune action,
aucune obligation identifiée dans les rapports consultés - seulement des dépôts
à terme bancaires, l'instrument le plus prudent et le moins performant qui
existe pour un fonds censé épargner pour les générations futures!
Le calcul que personne ne veut faire
Voici le
rapprochement qu'aucun document officiel n'a jamais publié et qu'il aurait dû
faire. Les dépôts à terme du FNRH rapportent entre 3,88 % et 4,85 % en dollars.
Le taux directeur de la Banque Centrale de Mauritanie s'élève, lui, à 6 % en
ouguiya. Et sur cette même année 2025, l'État a émis 42,6 % de Bons du Trésor
de plus que ce que prévoyait son propre plan de trésorerie, pour combler ses
besoins de financement immédiats. Un pays épargne à l'étranger à rendement
modeste tout en empruntant, chez lui, de plus en plus et à court terme - sans
qu'aucun texte ne mette jamais ces deux réalités en regard.
Il y a plus
frappant encore. Le FNRH a engrangé 14,7 millions de dollars d'intérêts en 2025
- l'équivalent d'environ 584 millions d'ouguiya. La même année, les dépenses de
développement rural, communal et les filets sociaux de l'État ont été réalisés
à 20,8 % sous leur propre plan de trésorerie, soit un manque de près de 15
milliards d'ouguiya. La totalité des intérêts perçus par le FNRH en 2025 ne
couvre même pas 4 % de ce manque à gagner subi, la même année, par le
développement du pays. Et le solde total du fonds - 214,5 millions de
dollars accumulés depuis 2006 - équivaut à peine à 57 % d'une seule année de
cette coupe budgétaire. Le « trésor de guerre » gazier de la Mauritanie,
converti en ouguiya, ne représente donc même pas les deux tiers d'une seule
année de sacrifice imposé au développement rural.
Mon analyse ne
prouve aucun détournement. Le FNRH n'a subi aucun retrait entre 2022 et 2025
malgré des besoins de financement croissants de l'État - une discipline
d'épargne réelle. Sa performance de placement est positive et documentée trois
années de suite, au-dessus de son propre indice de référence. Et la répartition
entre six banques différentes, loin d'être une anomalie, réduit en réalité le risque
de concentration qu'aurait représenté un compte unique à Paris. Le retrait de
50 millions de dollars opéré en septembre 2025 reste, à ce jour, l'une des
rares opérations financières de l'État mauritanien dont le montant se retrouve,
de façon cohérente, dans trois documents indépendants.
Mais un fonds qui
gérait, il y a deux ans encore, des flux de l'ordre de 20 millions de dollars
par an pouvait se permettre des erreurs de rédaction sans grande conséquence.
Un fonds dont les encaissements ont bondi de 188 % en une seule année, qu'un
centre de réflexion américain rangeait déjà, il y a treize ans, parmi les fonds
souverains les moins transparents, et dont la trajectoire s'inscrit dans un
budget où le développement recule pendant que l'épargne s'accumule à
l'étranger, ne peut plus se le permettre. La Norvège, le Botswana et le
Timor-Leste montrent qu'épargner les revenus pétroliers à l'étranger n'est pas
en soi une erreur - c'est une pratique reconnue, et théoriquement fondée. Ce
qui est une erreur, c'est de le faire sans règle écrite, sans stratégie
publiée, sans reddition de comptes au Parlement, et sans jamais expliquer au
pays pourquoi cet argent-là s'accumule quand celui du développement, lui,
recule.
Pr ELY Mustapha
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