Notre analyse du Rapport sur les Opérations Financières de l'État pour l'année 2025, publié par le Ministère de l'Économie et des Finances à l'attention de l'Assemblée nationale, révèle dix incohérences chiffrées et rédactionnelles, et surtout un décalage frappant entre le discours officiel de « résilience » et de « croissance inclusive » et les données publiées par le Fonds Monétaire International, la Banque mondiale... et la propre Banque Centrale de Mauritanie.
Un document de 38
pages, destiné aux représentants de la nation, qui se contredit lui-même sur
des montants atteignant plusieurs milliards d'ouguiya, qui passe sous silence
son pire indicateur, et qui célèbre une « croissance inclusive » que les
statistiques de chômage de la Banque Centrale de Mauritanie contredisent
frontalement quelques mois plus tard : c'est le constat alarmant que je fais et qui
se dégage de l'examen ligne à ligne du rapport 2025 sur les Opérations
Financières de l'État.
Un investissement extérieur qui change de valeur selon la page qu'on lit
Premier signal
d'alarme : le rapport donne deux chiffres différents pour le même indicateur.
Dans le tableau central du document, les « dépenses d'investissement sur
financement extérieur » s'élèvent à 9,32 milliards d'ouguiyas. Quelques pages
plus loin, la même expression désigne un montant de 12,92 milliards -
soit 39 % de plus - sur lequel s'appuie toute la présentation sectorielle
(agriculture, énergie, santé, éducation…) mise en avant dans le corps du
rapport. L'écart de 3,6 milliards d'ouguiyas n'est expliqué que dans une note de
bas de page technique, jamais rappelée au moment où le chiffre le plus flatteur
est cité et recité. Un parlementaire, un bailleur de fonds ou un journaliste
pressé retiendra le chiffre le plus haut - sans savoir qu'il ne correspond pas
au même périmètre budgétaire.
2,24 milliards d'ouguiyas de dépenses invisibles
Le rapport
annonce que les « Dépenses courantes » de l'État ont atteint 63,89 milliards
d'ouguiyas en 2025. Mais le graphique et le texte censés justifier ce total ne
détaillent que cinq postes, dont la somme ne dépasse pas 61,64 milliards. Il
manque 2,24 milliards d'ouguiyas, soit une ligne baptisée « Réserves
communes », qui n'apparaît nulle part dans le commentaire du rapport et que
seul un lecteur assez tenace (et certainement pas un député) pour éplucher l'annexe technique de la page 34
peut découvrir. Une dépense publique équivalente à plus de trois fois le
budget de l'éducation financé sur ressources extérieures, purement et
simplement absente du récit officiel.
Le pire chiffre du rapport, passé sous silence
Plus troublant
encore : les « Recettes en capital » de l'État (essentiellement les cessions de
terrains ) se sont effondrées de 1,43 à 0,15 milliard d'ouguiyas en un an,
soit une chute de 89,5 %, l'État n'ayant exécuté que 0,48 % de l'objectif
qu'il s'était lui-même fixé. C'est, de très loin, le pire résultat de tout le
document. Aucune ligne du rapport ne le mentionne, ne l'explique ni ne le
commente, alors que chaque poste en
progression, lui, fait l'objet d'un paragraphe élogieux. Un rapport financier
qui documente ses succès mais tait ses échecs les plus spectaculaires n'est
plus un rapport d'exécution : c'est une (mauvaise) opération de communication.
Une addition qui ne tombe pas juste
Une autre
anomalie : selon le tableau principal du rapport, les recettes fiscales (75,26
milliards) et les recettes non fiscales (28,85 milliards) devraient
s'additionner pour former les «revenus non pétroliers hors dons » (101,48
milliards). Or leur somme donne 104,11 milliards soit 2,63 milliards de trop.
Il s'avère que les recettes fiscales pétrolières sont comptées deux fois selon
l'angle de lecture retenu, sans qu'aucune note ne le précise. À cela s'ajoute
un renvoi automatique cassé, publié tel quel dans la table des matières officielle
(« Error! Bookmark not defined. »), et une légende de graphique qui affiche
l'année « 20024 »! Des détails qui, mis
bout à bout, trahissent l'absence de relecture d'un document engageant la
parole de l'État devant le Parlement.
« Croissance inclusive » : le démenti vient de la Banque Centrale elle-même
!
C'est à mon avis,
le point le plus grave de cet audit.
Le rapport
affirme que les dépenses de l'État ont été « orientées de manière stratégique
vers les secteurs sociaux […] consolidant les bases d'une croissance inclusive,
conformément aux engagements du Gouvernement ». Mais le rapport annuel 2025 de
la Banque Centrale de Mauritanie qui, rappelons-le, est une institution
publique de l'État mauritanien, pas une ONG étrangère, documente noir sur blanc
une hausse du chômage à 13,12 % au quatrième trimestre 2025 (contre
12,29 % un an plus tôt), un chômage des jeunes à 22,17 %, des femmes à 21,29 %,
et un taux d'emploi en recul. Les données de la Banque mondiale, de leur côté,
montrent une pauvreté rurale passée de 38,6 % à 43,1 % entre 2020 et
2024, et une insécurité alimentaire aiguë touchant jusqu'à 600 000 personnes
lors du pic de 2024. Aucun de ces chiffres n'apparaît dans le rapport
budgétaire. Pire : les propres annexes du rapport révèlent que
l'investissement extérieur consacré à l'éducation, la santé, l'emploi et la
justice réunis (1,86 milliard d'ouguiya) pèse moins que la seule enveloppe
énergétique (2,42 milliards), l'exact inverse d'un rééquilibrage social.
Une inflation présentée à la baisse alors qu'elle s'envole
Le rapport
revendique une « maîtrise exemplaire » de l'inflation, ramenée à 2,5 % en 2025
contre 5 % en 2024. Le Fonds Monétaire International, dans son rapport le plus
récent sur la Mauritanie, chiffre au contraire l'inflation à 4,1 % fin
décembre 2025, en accélération à 7,6 % dès avril 2026, tirée par les prix
alimentaires: soit l'exact inverse de la trajectoire de décrue vantée par le
gouvernement. Le FMI confirme par ailleurs que la croissance de 4,0 % annoncée
cache une contraction de 0,6 % du secteur extractif, celui-là même… dont
le rapport ministériel célèbre le dynamisme.
Ce que cela signifie...
Un rapport
financier qui ne s'additionne pas correctement en interne, qui cache sa pire
performance, et dont le principal message politique, soit la « croissance
inclusive » , est démenti par les
propres statistiques de la Banque Centrale de l'État elle-même, ne peut plus
prétendre au rang de document de référence pour le débat budgétaire national.
Pour un pays
scruté par ses créanciers internationaux et par une population confrontée à la
hausse du chômage et des prix alimentaires, la sincérité de la présentation
compte autant que la sincérité des comptes eux-mêmes.
L'Assemblée
nationale, à qui ce rapport est explicitement destiné, ainsi que la Cour des
Comptes et l'Inspection Générale des Finances, disposent désormais d'une liste
précise d'incohérences à faire lever par le Ministère de l'Économie et des
Finances … avant que le prochain rapport semestriel ne reproduise les mêmes
silences.
Hélas, il les reproduira puisque nous avons aussi examiné les TOFE de 2026 (TOFE de janvier à juin 2026)… et c'est encore alarmant.
….2026 encore!
L'analyse des six
derniers bulletins mensuels du Tableau des Opérations Financières de l'État
(TOFE), met au jour une série d'anomalies chiffrées et rédactionnelles qui,
mises bout à bout, dessinent le portrait d'un outil de pilotage budgétaire sous
tension.
Disons-le haut et
fort : Un document censé être la boussole des finances publiques mauritaniennes
ne s'additionne plus avec lui-même.
C'est le constat,
aussi sec qu'inquiétant, qui ressort de l'examen des TOFE de janvier à juin
2026 : les totaux ne collent pas, une prévision budgétaire change de valeur
d'un mois sur l'autre sans justification, des messages d'erreur de tableur
s'affichent noir sur blanc dans un document officiel, et une rubrique entière
du tableau porte, six mois durant, la mention d'un exercice qui n'est pas le
bon.
Le cumul de juin qui ne s'explique pas
Le signal le plus
préoccupant concerne la cohérence même de la chronique budgétaire. En théorie,
le cumul des recettes affiché chaque mois doit être égal, au centime près, au
cumul du mois précédent augmenté du flux du mois en cours. Dans les faits, l'écart
entre ce que le calcul impose et ce que le bulletin affiche grandit mois après
mois - de 0,12 à 0,19 milliard d'ouguiyas entre mars et mai - avant de bondir à 1,29
milliard d'ouguiyas en juin, soit plus de 10 % de la recette mensuelle
déclarée pour ce mois. Côté dépenses, le décrochage atteint 0,94 milliard
d'ouguiyas, alors que février et mai, eux, s'additionnaient parfaitement.
Autrement dit : sur la même période, l'État affiche deux versions légèrement
différentes de sa propre exécution budgétaire, sans qu'aucune note ne vienne
l'expliquer.
Un budget qui varie de 1,2 milliard d'ouguiya sans loi de finances
rectificative
Plus troublant
encore : la prévision annuelle inscrite dans la loi de finances 2026 pour la
ligne « Dépenses courantes » - censée rester fixe toute l'année sauf vote d'une
loi de finances rectificative - passe de 68,88 à 70,08 milliards d'ouguiyas
entre les bulletins de février et de mars, un glissement de 1,2 milliard qui
touche à l'identique la ligne « Salaires et traitements ». Aucune loi
rectificative n'est mentionnée. Pire : pendant les deux premiers mois de
l'année, le total général des dépenses affiché (132,18 milliards) ne
correspondait déjà pas à la somme de ses propres composantes publiées dans le
même tableau - un écart de 1,2 milliard qui a été corrigé du jour au lendemain,
sans un mot d'explication au lecteur. Une prévision budgétaire qui bouge
silencieusement est un problème de gouvernance, pas un détail technique.
Des « #DIV/0! » dans un document engageant l'État
Autre trouvaille,
plus symbolique qu'anodine : les bulletins de janvier et février 2026 laissent
apparaître, dans la partie consacrée au financement bancaire de l'État,
l'erreur de calcul de tableur « #DIV/0! » - la trace, restée figée dans
le PDF publié, d'une division par zéro jamais nettoyée avant la mise en ligne.
Qu'un tel artefact survive jusqu'à la publication officielle en dit long sur
l'absence de relecture avant diffusion d'un document qui engage la parole de
l'État.
Un tableau resté bloqué en 2023
Signe
supplémentaire d'un outil laissé sans entretien : la rubrique « Pour mémoire »,
présente dans les six bulletins de 2026 sans exception, affiche des en-têtes de
colonnes « Réal.2023 / LF2023 / LFR2023 » - trois années en retard sur le
document qu'elle est censée accompagner. Une erreur isolée serait une coquille
; répétée à l'identique six mois de suite, elle révèle un modèle Excel jamais
corrigé à la source, republié chaque mois tel quel.
Des pourcentages qui ne veulent plus rien dire
Enfin, la
pratique consistant à calculer un « taux d'exécution » en pourcentage pour les
lignes de solde et de financement - des grandeurs qui changent de signe selon
les mois - produit des résultats devenus incompréhensibles pour le citoyen
comme pour l'analyste : -158,80 % pour le solde global de janvier, -133,90
% pour le financement de juin, jusqu'à -2 581,39 % dans le bulletin
de décembre 2025. Des chiffres qui, présentés sans avertissement, brouillent
plus qu'ils n'éclairent la lecture de l'exécution budgétaire.
Quelle conclusion?
Les ruptures de
cohérence entre cumuls, prévision budgétaire qui bouge sans base légale
visible, erreurs de tableur publiées telles quelles, gabarit resté figé sur un
exercice révolu - ils dessinent un signal d'alerte sur la chaîne de contrôle
qualité qui précède la publication des comptes publics mensuels. Et comme je ne
cesserai pas de le mentionner, pour un pays dont la trajectoire budgétaire est
scrutée par les bailleurs de fonds internationaux et les agences de notation,
la fiabilité formelle des documents de suivi n'est pas un enjeu cosmétique :
c'est la condition de base de la confiance accordée aux chiffres eux-mêmes.
Ces anomalies relèvent
certainement , telles qu'observées, d'un défaut de contrôle avant publication .Mais
l'accumulation d'erreurs non corrigées ou non expliquées, mois après mois, dans
un document public de référence, justifie (et on y insiste encore ) qu'une vérification approfondie soit
menée par les organes de contrôle compétents - Inspection Générale des Finances
ou Cour des Comptes - avec accès aux pièces comptables sous-jacentes, seule
voie pour distinguer la coquille de rédaction de l'erreur de fond.
Pr ELY Mustapha

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