mardi 25 août 2026

Vive le Sénégal. Pauvres de nous. Pr ELY Mustapha


 "La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit" (Sagesse africaine)


Dimanche soir, à Rosso. Un convoi traverse la frontière. Pas des marchandises de contrebande, pas des vivres de la faim - un groupe électrogène, escorté par la gendarmerie, envoyé par le Sénégal pour aider Nouakchott à se rallumer après que deux de ses postes de transformation ont brûlé, l'un après l'autre, en l'espace de deux jours. Des techniciens sénégalais dans le convoi. Une capitale mauritanienne qui attend, dans le noir, ce que son voisin lui apporte parce qu'elle n'a pas su, ou pas pu, se le procurer elle-même.

Il faut s'arrêter sur cette image, la regarder en face, et ne pas se dérober derrière la gratitude polie qu'on doit à un geste de solidarité. Car ce geste, aussi fraternel soit-il, dit quelque chose que la diplomatie ne dira jamais tout haut : la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Ce n'est pas moi qui l'invente - c'est notre propre sagesse africaine qui le formule depuis toujours, avec une économie de mots que même le déshonneur ne parvient pas à faire taire.

Nous nous sommes longtemps raconté que nous avions les mêmes gènes que nos voisins de la rive gauche du fleuve - le même sang sahélien, la même histoire, les mêmes épreuves du climat et de l'histoire coloniale. Nous y avons cru, avec la fierté facile de ceux qui n'ont jamais eu à la démontrer. Et puis un groupe électrogène a traversé Rosso, et la formule s'est retournée contre nous comme un miroir cruel : nous avions les mêmes gènes, oui - jusqu'à ce qu'ils nous livrent un groupe électrogène. La preuve est là, chargée sur un camion : ce qu'ils ont dans leurs gènes, une fierté de se suffire à eux-mêmes, une capacité à répondre présents quand leur propre réseau vacille, nous ne l'avons plus. Nous avons perdu, quelque part entre un marché infructueux et un calendrier de réhabilitation qui traîne, la seule fierté qui vaille : celle de ne pas avoir besoin qu'on vienne nous rallumer de l'extérieur.

Et qu'on ne vienne pas nous parler de pauvreté, parce que ce serait le mensonge de trop. La Mauritanie n'est pas un pays démuni : elle exporte son fer par millions de tonnes depuis Zouerate, elle vend son or, elle possède l'une des façades halieutiques les plus poissonneuses de toute l'Afrique de l'Ouest, et le gaz offshore de Grand Tortue Ahmeyim dort au large de ses côtes, promis depuis des années à faire d'elle un exportateur d'énergie. Un pays assis sur un tel sous-sol et un tel littoral n'a, en toute logique, aucune raison structurelle de tendre la main pour un groupe électrogène. Si nous en sommes arrivés là, ce n'est pas la nature qui nous y a conduits, ce n'est pas le sort, ce n'est pas la fatalité du désert : c'est nous. C'est la corruption. C'est le vol. C'est le détournement des ressources publiques qui auraient dû rebâtir nos postes de transformation et remplacer nos disjoncteurs, et qui ont pris d'autres chemins, vers d'autres poches. Et tout cela a prospéré dans une impunité si totale, si ancienne, qu'elle a fini par se confondre avec la normalité administrative - une impunité aussi opaque, aussi absolue, que le noir qui a englouti Nouakchott pendant trois jours. Nous ne sommes pas tombés dans le noir à cause d'un simple court-circuit. Nous y sommes tombés parce que, bien avant que le feu ne prenne, d'autres avaient déjà éteint, sans bruit et sans compte à rendre, les lumières de l'intégrité.

Et ce n'est pas une intuition en l'air, jetée pour les besoins de la colère. Dans mon article précédent sur mon blog (« Nouakchott dans le noir : l'incendie que les archives administratives annonçaient déjà »),  j'avais établi, documents officiels à l'appui, que la Commission des Marchés d'Investissement de la Somelec avait lancé, dès la fin 2025, un appel d'offres pour l'acquisition de fusibles et disjoncteurs de sécurité destinés précisément aux cellules du poste Est - celui- là même qui a pris feu le premier, le 21 août. Ce marché est resté infructueux, sans le moindre attributaire, pendant sept longs mois, sans qu'aucune procédure d'urgence ne vienne combler ce vide. Sept mois durant lesquels la pièce censée arrêter un simple défaut électrique avant qu'il ne dégénère en brasier est restée, tout simplement, absente des cellules qu'elle devait protéger. Comment, dès lors, s'étonner que le feu ait fini par trouver, dans ce vide laissé par une commission des marchés qui n'a su ni conclure ni s'alarmer à temps, le chemin le plus court vers le désastre ? On ne nous fera pas croire à la fatalité d'un court-circuit quand le dossier de sa prévention dormait, non attribué, dans les tiroirs de la même maison qui a fini par brûler.

Parce que soyons honnêtes sur ce que ce groupe électrogène vient réellement éclairer. Il n'éclaire pas seulement les foyers de Ksar ou de Sebkha privés de courant depuis trois jours. Il éclaire, et je le répète encore crûment, le fait que des mois avant l'incendie, un appel d'offres pour remplacer les disjoncteurs de sécurité du poste Est ( c'est-à-dire la pièce même qui aurait dû empêcher ce genre de sinistre ) est resté sans réponse, sans qu'aucune procédure d'urgence ne vienne combler le vide. Il éclaire une administration qui a eu sept mois pour agir et qui a laissé le calendrier se refermer sur la capitale un jour trop tard. Le Sénégal n'a pas seulement envoyé un générateur : il a, sans le vouloir, envoyé un constat d'échec, formulé dans la langue la plus humiliante qui soit - celle des faits.

Et pendant que ce convoi roulait vers Nouakchott, escorté avec tous les honneurs qu'on réserve d'ordinaire à un chef d'État, où étaient les nôtres ? Occupés à qualifier l'incendie de « facteurs indépendants de notre volonté » - la formule la plus commode qu'une administration puisse offrir à un peuple qui a droit à des comptes, pas à des éléments de langage. On ne demande pas pardon pour un court-circuit. On demande pardon pour un marché resté sept mois sans attributaire, pour une réhabilitation du réseau dont l'appel d'offres s'est ouvert la veille même du sinistre - un jour, un seul jour trop tard pour épargner à tout un peuple la honte de devoir être secouru par son voisin.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une honte, et il faut avoir le courage de la nommer ainsi plutôt que de la maquiller en fraternité régionale. La fraternité, nous l'aurions manifestée en envoyant, nous aussi, un jour, de l'aide à un voisin en difficulté - depuis une position de compétence, pas de défaillance. Ce que nous avons manifesté cette fois, c'est l'aveu, devant tout un fleuve et tous ceux qui le regardent couler, que nous ne savons plus, seuls, tenir allumées les lumières de notre propre capitale.

La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Nous le savions déjà, en théorie, comme un proverbe qu'on récite aux enfants. Nous venons de l'apprendre en pratique, comme un peuple qui regarde passer, à sa frontière, la preuve vivante - motorisée, escortée, chargée sur un camion - de ce qu'il n'a pas su faire lui- même.

Vive le Sénégal. Honte à nous.

Pr ELY Mustapha

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Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.