Dimanche soir, à Rosso.
Un convoi traverse la frontière. Pas des marchandises de contrebande, pas des
vivres de la faim - un groupe électrogène, escorté par la gendarmerie, envoyé
par le Sénégal pour aider Nouakchott à se rallumer après que deux de ses postes
de transformation ont brûlé, l'un après l'autre, en l'espace de deux jours. Des
techniciens sénégalais dans le convoi. Une capitale mauritanienne qui attend,
dans le noir, ce que son voisin lui apporte parce qu'elle n'a pas su, ou pas
pu, se le procurer elle-même.
Il faut s'arrêter sur
cette image, la regarder en face, et ne pas se dérober derrière la gratitude
polie qu'on doit à un geste de solidarité. Car ce geste, aussi fraternel soit-il,
dit quelque chose que la diplomatie ne dira jamais tout haut : la main qui
donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Ce n'est pas moi qui
l'invente - c'est notre propre sagesse africaine qui le formule depuis
toujours, avec une économie de mots que même le déshonneur ne parvient pas à
faire taire.
Nous nous sommes
longtemps raconté que nous avions les mêmes gènes que nos voisins de la rive
gauche du fleuve - le même sang sahélien, la même histoire, les mêmes épreuves
du climat et de l'histoire coloniale. Nous y avons cru, avec la fierté facile
de ceux qui n'ont jamais eu à la démontrer. Et puis un groupe électrogène a
traversé Rosso, et la formule s'est retournée contre nous comme un miroir cruel
: nous avions les mêmes gènes, oui - jusqu'à ce qu'ils nous livrent un groupe
électrogène. La preuve est là, chargée sur un camion : ce qu'ils ont dans leurs
gènes, une fierté de se suffire à eux-mêmes, une capacité à répondre présents
quand leur propre réseau vacille, nous ne l'avons plus. Nous avons perdu,
quelque part entre un marché infructueux et un calendrier de réhabilitation qui
traîne, la seule fierté qui vaille : celle de ne pas avoir besoin qu'on vienne
nous rallumer de l'extérieur.
Et qu'on ne vienne pas
nous parler de pauvreté, parce que ce serait le mensonge de trop. La Mauritanie
n'est pas un pays démuni : elle exporte son fer par millions de tonnes depuis
Zouerate, elle vend son or, elle possède l'une des façades halieutiques les
plus poissonneuses de toute l'Afrique de l'Ouest, et le gaz offshore de Grand
Tortue Ahmeyim dort au large de ses côtes, promis depuis des années à faire
d'elle un exportateur d'énergie. Un pays assis sur un tel sous-sol et un tel
littoral n'a, en toute logique, aucune raison structurelle de tendre la main
pour un groupe électrogène. Si nous en sommes arrivés là, ce n'est pas la
nature qui nous y a conduits, ce n'est pas le sort, ce n'est pas la fatalité du
désert : c'est nous. C'est la corruption. C'est le vol. C'est le détournement
des ressources publiques qui auraient dû rebâtir nos postes de transformation
et remplacer nos disjoncteurs, et qui ont pris d'autres chemins, vers d'autres
poches. Et tout cela a prospéré dans une impunité si totale, si ancienne,
qu'elle a fini par se confondre avec la normalité administrative - une impunité
aussi opaque, aussi absolue, que le noir qui a englouti Nouakchott pendant
trois jours. Nous ne sommes pas tombés dans le noir à cause d'un simple court-circuit.
Nous y sommes tombés parce que, bien avant que le feu ne prenne, d'autres
avaient déjà éteint, sans bruit et sans compte à rendre, les lumières de
l'intégrité.
Et ce n'est pas une
intuition en l'air, jetée pour les besoins de la colère. Dans mon article précédent
sur mon blog (« Nouakchott dans le noir : l'incendie que les archives
administratives annonçaient déjà »), j'avais
établi, documents officiels à l'appui, que la Commission des Marchés
d'Investissement de la Somelec avait lancé, dès la fin 2025, un appel d'offres
pour l'acquisition de fusibles et disjoncteurs de sécurité destinés précisément
aux cellules du poste Est - celui- là même qui a pris feu le premier, le 21
août. Ce marché est resté infructueux, sans le moindre attributaire, pendant
sept longs mois, sans qu'aucune procédure d'urgence ne vienne combler ce vide.
Sept mois durant lesquels la pièce censée arrêter un simple défaut électrique
avant qu'il ne dégénère en brasier est restée, tout simplement, absente des
cellules qu'elle devait protéger. Comment, dès lors, s'étonner que le feu ait
fini par trouver, dans ce vide laissé par une commission des marchés qui n'a su
ni conclure ni s'alarmer à temps, le chemin le plus court vers le désastre ? On
ne nous fera pas croire à la fatalité d'un court-circuit quand le dossier de
sa prévention dormait, non attribué, dans les tiroirs de la même maison qui a
fini par brûler.
Parce que soyons honnêtes
sur ce que ce groupe électrogène vient réellement éclairer. Il n'éclaire pas
seulement les foyers de Ksar ou de Sebkha privés de courant depuis trois jours.
Il éclaire, et je le répète encore crûment, le fait que des mois avant
l'incendie, un appel d'offres pour remplacer les disjoncteurs de sécurité du
poste Est ( c'est-à-dire la pièce même qui aurait dû empêcher ce genre de
sinistre ) est resté sans réponse, sans qu'aucune procédure d'urgence ne vienne
combler le vide. Il éclaire une administration qui a eu sept mois pour agir et
qui a laissé le calendrier se refermer sur la capitale un jour trop tard. Le
Sénégal n'a pas seulement envoyé un générateur : il a, sans le vouloir, envoyé
un constat d'échec, formulé dans la langue la plus humiliante qui soit - celle
des faits.
Et pendant que ce convoi
roulait vers Nouakchott, escorté avec tous les honneurs qu'on réserve
d'ordinaire à un chef d'État, où étaient les nôtres ? Occupés à qualifier
l'incendie de « facteurs indépendants de notre volonté » - la formule la plus
commode qu'une administration puisse offrir à un peuple qui a droit à des
comptes, pas à des éléments de langage. On ne demande pas pardon pour un court-circuit. On demande pardon pour un marché resté sept mois sans attributaire,
pour une réhabilitation du réseau dont l'appel d'offres s'est ouvert la veille
même du sinistre - un jour, un seul jour trop tard pour épargner à tout un
peuple la honte de devoir être secouru par son voisin.
Car c'est bien de cela
qu'il s'agit : d'une honte, et il faut avoir le courage de la nommer ainsi
plutôt que de la maquiller en fraternité régionale. La fraternité, nous
l'aurions manifestée en envoyant, nous aussi, un jour, de l'aide à un voisin en
difficulté - depuis une position de compétence, pas de défaillance. Ce que nous
avons manifesté cette fois, c'est l'aveu, devant tout un fleuve et tous ceux
qui le regardent couler, que nous ne savons plus, seuls, tenir allumées les
lumières de notre propre capitale.
La main qui donne est
toujours au-dessus de celle qui reçoit. Nous le savions déjà, en théorie,
comme un proverbe qu'on récite aux enfants. Nous venons de l'apprendre en
pratique, comme un peuple qui regarde passer, à sa frontière, la preuve vivante
- motorisée, escortée, chargée sur un camion - de ce qu'il n'a pas su faire lui-
même.
Vive le Sénégal. Honte à nous.
Pr ELY Mustapha

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