vendredi 9 octobre 2026

Démission de Ould Ndjay : après les fusibles électriques, le fusible politique . Pr ELY Mustapha

À Nouakchott, les fusibles électriques n’ont pas joué leur rôle. Les protections n’ont pas interrompu le circuit, les interrupteurs n’ont pas arrêté l’emballement : le feu a pris dans les installations de la SOMELEC, plongeant des quartiers dans le noir.

En politique, en revanche, un fusible vient de sauter. Au lendemain de la publication du rapport sur les incendies, le Premier ministre El Moctar Ould Ndjay a présenté la démission de son gouvernement. Le courant n’a pas été coupé à temps dans les centrales; au sommet, on a coupé le circuit politique.

Quand les protections ne fonctionnent pas

Un fusible électrique est conçu pour céder lorsqu’un courant excessif menace l’installation. Il interrompt le circuit afin d’éviter que la surcharge ne provoque des dégâts plus graves. Encore faut-il que le fusible existe, qu’il soit correctement calibré et que les dispositifs de protection aient été convenablement installés et entretenus.

Dans les postes électriques de Nouakchott, les protections n’auraient pas empêché les incendies des 21 et 22 août. Le rapport d’enquête, selon les informations rendues publiques, pointe une succession de défaillances : insuffisances dans les équipements de protection, supervision technique contestée, problèmes liés aux travaux et à la mise en service, et carences dans la gestion de l’urgence. Il évoque une chaîne de responsabilités impliquant plusieurs acteurs, notamment SOMELEC, le ministère de l’Énergie et des entreprises intervenues dans le projet. Ces constats doivent encore être distingués de toute conclusion judiciaire sur la culpabilité d’une personne ou d’une entreprise.

Le résultat, lui, est tangible : le feu a pris, le réseau a été gravement perturbé et des habitants ont subi plusieurs jours de coupures. Quand les dispositifs censés arrêter la surcharge ne fonctionnent pas, ce sont les usagers qui paient la panne.

Cette fois, c’est le fusible politique qui saute

En politique, le mécanisme est différent, mais la logique de protection se ressemble. Lorsqu’une crise menace de devenir une crise de confiance, le pouvoir peut écarter une figure de premier plan pour absorber le choc et empêcher la contestation de gagner tout le système.

La démission d’Ould Ndjay, annoncée au lendemain de la publication du rapport, peut ainsi être lue comme le geste d’un fusible politique. Elle donne un visage à la sanction et répond à la pression publique. Mais elle ne démontre pas, à elle seule, que les causes de la crise seront traitées.

C’est là le paradoxe : dans les centrales, les fusibles n’ont pas sauté et le feu a pris; dans le gouvernement, le fusible a sauté pour tenter d’éviter l’incendie populaire.

Il ne s’agit pas d’affirmer sans preuve que cette démission a été organisée pour protéger des intérêts précis. Il s’agit de poser la question que la séquence impose : le départ du Premier ministre va-t-il ouvrir une enquête complète sur la chaîne des défaillances, ou servira-t-il à contenir la crise au niveau politique le plus visible?

Protéger le régime ou réparer le circuit?

Un fusible électrique qui saute peut protéger une installation. Un fusible politique qui saute peut, lui aussi, protéger le régime : il absorbe la colère, détourne l’attention et donne l’impression que le pouvoir a sanctionné la défaillance. Mais si l’on remplace seulement la pièce qui a sauté sans réparer le circuit, le risque demeure.

La démission collective du gouvernement ne répond pas encore aux questions essentielles : les marchés seront-ils examinés? Les paiements concernés seront-ils réévalués? Les défaillances techniques seront-elles corrigées? Les responsabilités administratives seront-elles établies? Les recommandations de la commission donneront-elles lieu à des procédures effectives?

Si les réponses se limitent à un changement de gouvernement, le fusible politique aura rempli sa fonction : préserver le système en sacrifiant un de ses composants, sans toucher aux mécanismes qui ont permis la panne.

Ghazouani au tableau de commande

Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani ne peut pas être réduit à un spectateur de cette crise. La Constitution lui confère une position centrale dans l’exécutif : il préside le Conseil des ministres, nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions. Cela ne prouve pas qu’il ait personnellement ordonné ou couvert les décisions techniques ou contractuelles en cause. Mais cela signifie que la suite donnée au rapport relève désormais aussi de sa responsabilité politique.

Le choix est devant lui : faire de la démission le premier acte d’une reddition de comptes réelle, ou laisser s’installer l’idée que le Premier ministre a été sacrifié pour protéger le sommet du pouvoir.

La différence se mesurera aux actes : enquête indépendante, procédures régulières, décisions motivées, examen transparent des contrats et des paiements, audit de SOMELEC et mesures concrètes pour sécuriser le réseau. Le prochain gouvernement ne sera pas jugé seulement sur les noms qui le composeront, mais sur sa capacité à réparer le circuit.

L’incendie qui couve

Les coupures de courant ne sont pas un simple incident technique. Elles affectent les ménages, les commerces et les services essentiels, dans un contexte de difficultés économiques. La Banque mondiale anticipe une pauvreté à 24,1% en 2026 et signale des pressions inflationnistes, notamment sur les produits alimentaires, le carburant et le transport.

Quand les services publics défaillent, que les responsabilités paraissent diluées et que la vie quotidienne se durcit, la colère peut monter. C’est cet incendie-là que le fusible politique cherche peut-être à prévenir : non pas les flammes dans une centrale, mais la rupture de confiance entre la population et le pouvoir.

La Mauritanie attend donc davantage qu’un changement de gouvernement. Elle attend que les protections fonctionnent - dans les centrales comme dans les institutions. Car remplacer le fusible politique sans réparer les circuits électriques, administratifs et politiques, c’est seulement gagner du temps avant la prochaine surcharge. 


Deux incendies, des coupures de courant de trois à cinq jours et un chantier public aujourd’hui au cœur de graves défaillances : le rapport de la commission d’enquête chiffre les conséquences immédiates à plus de 363,9 millions de MRU, hors pertes économiques estimées à 0,07% du PIB trimestriel. Il met en cause plusieurs acteurs.

Surcharge… délestage, pénombre et tutti quanti… jusqu'à ce qu'un autre fusible politique, à la suite de son homologue électrique… saute.  Ou vice-versa. Puis Commission d'enquête au prix fort, rapport en or... délestage, pénombre et tutti quanti. . 

Les cercles vicieux n'ont, hélas,  pas de fusible.

 Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.