À Nouakchott, les fusibles
électriques n’ont pas joué leur rôle. Les protections n’ont pas interrompu le
circuit, les interrupteurs n’ont pas arrêté l’emballement : le feu a pris dans
les installations de la SOMELEC, plongeant des quartiers dans le noir.
En politique, en
revanche, un fusible vient de sauter. Au lendemain de la publication du rapport
sur les incendies, le Premier ministre El Moctar Ould Ndjay a présenté la
démission de son gouvernement. Le courant n’a pas été coupé à temps dans les
centrales; au sommet, on a coupé le circuit politique.
Quand les protections ne fonctionnent pas
Un fusible électrique
est conçu pour céder lorsqu’un courant excessif menace l’installation. Il
interrompt le circuit afin d’éviter que la surcharge ne provoque des dégâts
plus graves. Encore faut-il que le fusible existe, qu’il soit correctement
calibré et que les dispositifs de protection aient été convenablement installés
et entretenus.
Dans les postes
électriques de Nouakchott, les protections n’auraient pas empêché les incendies
des 21 et 22 août. Le rapport d’enquête, selon les informations rendues
publiques, pointe une succession de défaillances : insuffisances dans les
équipements de protection, supervision technique contestée, problèmes liés aux
travaux et à la mise en service, et carences dans la gestion de l’urgence. Il
évoque une chaîne de responsabilités impliquant plusieurs acteurs, notamment
SOMELEC, le ministère de l’Énergie et des entreprises intervenues dans le
projet. Ces constats doivent encore être distingués de toute conclusion
judiciaire sur la culpabilité d’une personne ou d’une entreprise.
Le résultat, lui, est
tangible : le feu a pris, le réseau a été gravement perturbé et des habitants
ont subi plusieurs jours de coupures. Quand les dispositifs censés arrêter la
surcharge ne fonctionnent pas, ce sont les usagers qui paient la panne.
Cette fois, c’est le fusible politique qui saute
En politique, le
mécanisme est différent, mais la logique de protection se ressemble. Lorsqu’une
crise menace de devenir une crise de confiance, le pouvoir peut écarter une
figure de premier plan pour absorber le choc et empêcher la contestation de
gagner tout le système.
La démission d’Ould
Ndjay, annoncée au lendemain de la publication du rapport, peut ainsi être lue
comme le geste d’un fusible politique. Elle donne un visage à la sanction et
répond à la pression publique. Mais elle ne démontre pas, à elle seule, que les
causes de la crise seront traitées.
C’est là le paradoxe : dans
les centrales, les fusibles n’ont pas sauté et le feu a pris; dans le
gouvernement, le fusible a sauté pour tenter d’éviter l’incendie populaire.
Il ne s’agit pas
d’affirmer sans preuve que cette démission a été organisée pour protéger des
intérêts précis. Il s’agit de poser la question que la séquence impose : le
départ du Premier ministre va-t-il ouvrir une enquête complète sur la chaîne
des défaillances, ou servira-t-il à contenir la crise au niveau politique le
plus visible?
Protéger le régime ou réparer le circuit?
Un fusible électrique
qui saute peut protéger une installation. Un fusible politique qui saute peut,
lui aussi, protéger le régime : il absorbe la colère, détourne l’attention et
donne l’impression que le pouvoir a sanctionné la défaillance. Mais si l’on
remplace seulement la pièce qui a sauté sans réparer le circuit, le risque
demeure.
La démission collective
du gouvernement ne répond pas encore aux questions essentielles : les marchés
seront-ils examinés? Les paiements concernés seront-ils réévalués? Les
défaillances techniques seront-elles corrigées? Les responsabilités
administratives seront-elles établies? Les recommandations de la commission
donneront-elles lieu à des procédures effectives?
Si les réponses se
limitent à un changement de gouvernement, le fusible politique aura rempli sa
fonction : préserver le système en sacrifiant un de ses composants, sans
toucher aux mécanismes qui ont permis la panne.
Ghazouani au tableau de commande
Le président Mohamed
Ould Cheikh El Ghazouani ne peut pas être réduit à un spectateur de cette
crise. La Constitution lui confère une position centrale dans l’exécutif : il
préside le Conseil des ministres, nomme le Premier ministre et met fin à ses
fonctions. Cela ne prouve pas qu’il ait personnellement ordonné ou couvert les
décisions techniques ou contractuelles en cause. Mais cela signifie que la
suite donnée au rapport relève désormais aussi de sa responsabilité politique.
Le choix est devant lui
: faire de la démission le premier acte d’une reddition de comptes réelle, ou
laisser s’installer l’idée que le Premier ministre a été sacrifié pour protéger
le sommet du pouvoir.
La différence se
mesurera aux actes : enquête indépendante, procédures régulières, décisions
motivées, examen transparent des contrats et des paiements, audit de SOMELEC et
mesures concrètes pour sécuriser le réseau. Le prochain gouvernement ne sera
pas jugé seulement sur les noms qui le composeront, mais sur sa capacité à
réparer le circuit.
L’incendie qui couve
Les coupures de courant
ne sont pas un simple incident technique. Elles affectent les ménages, les
commerces et les services essentiels, dans un contexte de difficultés
économiques. La Banque mondiale anticipe une pauvreté à 24,1% en 2026 et
signale des pressions inflationnistes, notamment sur les produits alimentaires,
le carburant et le transport.
Quand les services
publics défaillent, que les responsabilités paraissent diluées et que la vie
quotidienne se durcit, la colère peut monter. C’est cet incendie-là que le
fusible politique cherche peut-être à prévenir : non pas les flammes dans une
centrale, mais la rupture de confiance entre la population et le pouvoir.
La Mauritanie attend
donc davantage qu’un changement de gouvernement. Elle attend que les
protections fonctionnent - dans les centrales comme dans les institutions. Car
remplacer le fusible politique sans réparer les circuits électriques,
administratifs et politiques, c’est seulement gagner du temps avant la
prochaine surcharge.
Deux incendies, des coupures de courant de trois à cinq jours et un chantier
public aujourd’hui au cœur de graves défaillances : le rapport de la commission
d’enquête chiffre les conséquences immédiates à plus de 363,9 millions de MRU,
hors pertes économiques estimées à 0,07% du PIB trimestriel. Il met en cause
plusieurs acteurs.
Surcharge… délestage, pénombre et tutti quanti… jusqu'à ce qu'un autre fusible
politique, à la suite de son homologue électrique… saute. Ou vice-versa.
Puis Commission d'enquête au prix fort, rapport en or... délestage, pénombre et tutti
quanti. .
Les cercles vicieux
n'ont, hélas, pas de fusible.
Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Bienvenue,
postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.
Pr ELY Mustapha