vendredi 3 avril 2026

La Route de Nouadhibou : Chronique d'un Bas-Côté …PSY . Par Pr ELY mustapha

 


Le gouvernement de la République Islamique de Mauritanie vient d'accomplir ce qu'aucun théologien, aucun sociologue, aucun psychiatre n'avait osé tenter : supprimer ... la nuit !. 

Et cela par un décret d'une sobriété administrative remarquable,... au nom d'une économie d'énergie dont les bénéficiaires restent, pour l'instant, mystérieusement non identifiés.(Voir mon précédent article "Le gouvernement supprime par decret ..la nuit en Mauritanie) 

C'est une décision courageuse . Peut-être même héroïque (défense, bien entendu,  d'en rire.) . Car interdire la circulation nocturne en Mauritanie, c'est un peu comme interdire le thé au Sahara : techniquement possible, humainement fatal, et culturellement suicidaire.

Il faut d'abord comprendre que le Mauritanien n'est pas un être diurne. C'est une question de biologie, d'histoire, de climatologie et de belle-mère. Le jour appartient à la chaleur, à la sieste et aux obligations qu'on reporte. La nuit, elle, appartient à la vie réelle : le thé, le débat, la liberté, et - pour les plus aventureux - la route de Nouadhibou.

 

Le Bas-Côté : Anatomie d'un espace sacré

Il faut ici rendre justice à ce lieu que les géographes ignorent et que les âmes libres connaissent bien : le bas-côté de la route de Nouadhibou, entre minuit et 3 heures du matin.

Ce n'est pas un endroit. C'est une institution.

À cette heure précise où le désert étend son silence complice sur les dunes environnantes, les phares d'une Mercedes 190 - ce monument roulant dont le moteur asthmatique a survécu à trois présidents, deux coups d'État et un filtre à huile jamais remplacé - s'éteignent doucement sur le bas-côté. Une portière s'ouvre avec la précaution rituelle d'un homme qui sait exactement ce qu'il fait, même s'il ne saurait pas l'expliquer devant un tribunal.

Et alors commence ce que l'anthropologie mauritanienne devrait classer en patrimoine immatériel de l'humanité : la gymnastique nocturne saharienne.

Des bras s'élèvent vers le ciel avec une liberté que nulle salle de sport ne saurait reproduire. Des torses effectuent des rotations circulaires que nul manuel de fiqh n'avait anticipées - et pour cause, les auteurs de ces manuels ne se déplaçaient qu'en chameau, animal dont la suspension naturelle impose une autre forme de contorsion. Des genoux fléchissent, des vertèbres craquent avec la satisfaction d'une dette enfin remboursée, et des reins s'étirent dans des postures que certains qualifieraient d'acrobatiques, d'autres de franchement compromettantes - mais pour qui, exactement ? Les lézards du Sahara, seuls témoins de cette scène, sont connus pour leur discrétion et leur tolérance confessionnelle absolue.

Ce que Le Gouvernement n'a pas  (hélas !) compris.

Le gouvernement, dans la candeur de ses bureaux climatisés, a cru interdire une circulation. Il a en réalité supprimé le seul cabinet de psychologie gratuit de la République.

Car ce stretching nocturne n'est pas un caprice. C'est une thérapie de groupe individuelle, pratiquée en solitaire, dans la nuit du désert, à la seule lumière des étoiles et des phares d'une 190 complaisante. L'homme qui s'étire à 2h du matin sur le bord du Sahara a accumulé, depuis des semaines, des tensions d'une densité que nulle institution nationale ne sait gérer :

Les réunions de famille interminables où tout le monde parle et personne n'écoute. Les dettes impayées qui s'accumulent avec la patience des sables. Le boutiquier du coin et son regard de créancier professionnel. Les promesses électorales dont la durée de vie est inversement proportionnelle à leur emphase initiale. Le match de football national, raté une fois de plus dans les arrêts de jeu. La belle-mère et ses opinions sur tout, formulées à toute heure avec l'autorité d'un oracle constitutionnel.

Tout cela - tout cela - se dissipait en quelques minutes de contorsions libératrices dans la nuit saharienne. Des hommes repartaient de ces séances nocturnes transfigurés, portant sur leur visage la sérénité stoïcienne que des années de thérapie freudienne et des tonnes de médicaments anxiolytiques n'auraient jamais produite. Ils rentraient chez eux apaisés, philosophiques, prêts à affronter une nouvelle semaine avec la bienveillance d'un homme qui vient de retrouver ses vertèbres et, avec elles, son équilibre intérieur.

C'était, en quelque sorte, le seul service public qui fonctionnait vraiment.

La Dimension théologique du problème

Il convient ici d'aborder, avec toute la délicatesse que le sujet impose, la dimension proprement islamique de la question.

La République Islamique de Mauritanie est un État qui prend au sérieux ses obligations religieuses. On y fait ses prières, on y jeûne en Ramadan, on y respecte les formes - ce qui est, après tout, l'essentiel de toute civilisation. Mais voilà : la nuit du désert, loin de tout regard humain, entre deux dunes et sous un ciel d'étoiles qui semble lui-même regarder ailleurs, avait toujours constitué ce que les juristes appelleraient une zone grise de la morale publique.

Les bras qui s'élèvent vers le ciel à 2h du matin sur le bas-côté de la route de Nouadhibou - sont-ils coupables de quelque chose ? Les postures acrobatiques sous les étoiles - tombent-elles sous le coup d'une fatwa connue ? Les lézards qui observent, impassibles, ces contorsions nocturnes - sont-ils des témoins recevables devant quelque instance que ce soit ?

La réponse est non, sur tous les fronts. Et c'est précisément là que résidait le génie du dispositif : ce qui se passe sur le bas-côté reste sur le bas-côté. C'est la règle non écrite, universellement respectée, de cet espace saharien de liberté corporelle. Aucun imam n'a jamais prêché contre le stretching nocturne. Aucun tribunal islamique n'a jamais été saisi d'une affaire de rotation lombaire suspecte en plein désert. Le vide juridique et théologique était total, confortable, et profondément apprécié.

Le décret gouvernemental vient de fermer cette parenthèse de grâce. Et le Mauritanien nocturne, privé de son espace thérapeutique et théologiquement neutre, se retrouve désormais à faire ses étirements dans sa chambre - sous le regard de sa femme, de sa belle-mère, et certainement  d'Allah, le miséricordieux.

Les répercussions sociétales : Un bilan catastrophiste

Les conséquences sur le bas-côté de la société s'annoncent, au fond, aussi préoccupantes que celles sur le bas-côté de la route.

Première répercussion : La santé mentale nationale. Sans son défouloir saharien, le Mauritanien nocturne va accumuler des tensions à un rythme que son corps et son foie ne sauront pas absorber. Les psychiatres - s'il en existait suffisamment - prévoiraient une hausse spectaculaire des névroses domestiques, des crises de nerfs en réunion de famille et des discours incompréhensibles sur la liberté individuelle tenus à table lors du dîner.

Deuxième répercussion : Le taux de divorce. L'homme contraint de rentrer avant minuit va se retrouver à devoir occuper ses soirées à la maison, en présence de personnes qu'il évitait stratégiquement depuis des années. Les conversations qu'il différait depuis des décennies vont avoir lieu. Les opinions de la belle-mère, jusqu'ici entendues en passant, vont être subies in extenso. Les statistiques matrimoniales s'annoncent catastrophiques.

Troisième répercussion : La stabilité politique. Et c'est là le comble de l'ironie. La route de Nouadhibou était, dans sa modeste splendeur de bas-côté, un inhibiteur de révolutions d'une efficacité cliniquement prouvée. Elle absorbait le trop-plein d'énergie contestataire, transformait la colère en contorsion, la frustration en flexion des genoux, et renvoyait chez lui un citoyen tranquillisé, réconcilié avec son destin, incapable de la moindre insurrection jusqu'au vendredi suivant au moins.

Priver la population de ce mécanisme de décompression, c'est laisser s'accumuler une pression que les climatiseurs des ministères ne sauront pas contenir.

La Résistance : Ingéniosité face... au Décret

Ne sous-estimez jamais le génie mauritanien face à la contrainte étatique.

Les habitués de la route de Nouadhibou ont déjà trouvé leur parade : partir à 23h30, s'arrêter pile à minuit sur le bas-côté, sortir du véhicule, accomplir la séance complète sous les étoiles, puis se rendormir dans la 190 jusqu'à 5h01 - précisément. C'est du camping involontaire, certes. C'est aussi une réconciliation avec la nature saharienne que des années de modernité avaient compromise. Et c'est, accessoirement, parfaitement légal : le décret interdit de circuler, pas de stationner en faisant du stretching dans le désert à 2h du matin.

La subtilité juridique est remarquable. Elle aurait pu figurer dans n'importe quelle thèse de droit public.

Bilan Énergétique : La Vérité nue (eh! oui, elle aussi.) 

Économisera-t-on de l'énergie ? Non.

Les climatiseurs des ministères, des villas et des voitures à l'arrêt continueront leur œuvre dévastatrice 24h/24. Les générateurs des quartiers huppés ronfleront avec la sérénité des intouchables. Et quelque part, dans un bureau bien éclairé et parfaitement climatisé, un fonctionnaire rédigera à 3h du matin - depuis chez lui, à pied, en évitant les barrages - un rapport satisfait sur les économies d'énergie réalisées.

La seule énergie réellement économisée sera celle des gymnastes ankylosés de la route de Nouadhibou.

Et cette énergie-là, non consommée, non libérée, non dissipée dans les sables complices du désert, cherchera d'autres débouchés.

L'histoire ne dit pas lesquels. Mais elle a tendance à se répéter.

No mea culpa: 

L'auteur précise que cet article a été rédigé avant minuit, par précaution, et dédie ces lignes aux vertèbres mauritaniennes en souffrance, aux lézards du Sahara privés de leur spectacle nocturne favori, et à la 190 stoïque, garée sur le bas-côté, qui attend patiemment que la République lui rende sa nuit.

 VOIR ICI LA VIDEO DE  L'ARTICLE : 


 

Pr ELY Mustapha

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Poésie de la douleur.