Ceci est un Petit
traité de logique appliquée, à l'usage des observateurs perplexes. Ou du bon
usage du syllogisme aristotélicien en terre d'aberration.
Un syllogisme est
un raisonnement logique et déductif, notamment en droit, qui permet de déduire
une conclusion incontestable à partir de deux propositions de départ appelées
prémisses.
Le président
Mohamed Ould Ghazouani a signé la semaine dernière un décret nommant l'ancien
ministre Taleb Ould Sid Ahmed conseiller à la présidence. Cette nomination
intervient peu après la conclusion de la procédure judiciaire engagée contre
lui, suite au rapport de la Cour des comptes. L'intéressé avait été démis de
ses fonctions de directeur général du port de la Baie du Repos de Nouadhibou
l'an dernier, après que son nom fut apparu dans l'affaire déférée au parquet.
Les personnes impliquées ont depuis été libérées - certaines sur ordre du
parquet, d'autres après avoir été présentées au juge d'instruction - et
plusieurs d'entre elles ont, comme lui, été nommées à des postes ces derniers
mois.
Une lecture naïve
y verrait une affaire banale. C'est ne rien comprendre à la rigueur
philosophique du dossier. Reprenons donc calmement, en bons disciples
d'Aristote, ce que l'État mauritanien vient de nous démontrer.
Syllogisme n°1 - De l'innocence par la fonction
Prémisse majeure
: Un État de droit ne saurait faire entrer à la présidence un criminel.
Prémisse mineure
: Taleb Ould Sid Ahmed vient de recevoir les clés de la présidence.
Conclusion : Taleb Ould Sid
Ahmed n'est donc pas un criminel.
CQFD. Il faut
saluer l'élégance du procédé : nul besoin d'un non-lieu motivé, d'un jugement
d'acquittement ou d'une quelconque relaxe en bonne et due forme. Le décret
présidentiel, en Mauritanie, fait office de certificat de vertu. On se demande
même pourquoi la Cour des comptes s'embête encore à produire des rapports,
quand un simple parapheur ferait tout aussi bien l'affaire …et beaucoup plus
vite.
Syllogisme n°2 - De la faute de l'accusateur
Prémisse majeure
: Si un homme innocent est démis, humilié et traîné devant un juge
d'instruction, alors celui qui l'a démis, humilié et traîné a commis une faute
grave.
Prémisse mineure
: Le syllogisme n°1 a établi que Taleb Ould Sid Ahmed est innocent.
Conclusion : L'État qui l'a
démis, humilié et traîné devant la justice a donc commis une faute grave.
Mais quel est cet
État qui a démis, humilié et traîné Taleb Ould Sid Ahmed devant la justice ? Un
rapide coup d'œil suffit : c'est le même État qui, aujourd'hui, le nomme
conseiller. Nous voilà donc en présence d'un coupable qui vient de se blanchir
lui-même en réparant, par décret, le tort qu'il s'était lui-même infligé. Kafka
aurait signé des deux mains, mais aurait sans doute jugé l'intrigue un peu trop
optimiste pour être crédible.
Syllogisme n°3 - Du théorème de la contradiction contrariée
Voici l'endroit
précis où la belle mécanique se grippe, et où l'on découvre que la Mauritanie
vient d'inventer une troisième valeur de vérité entre le vrai et le faux.
Prémisse majeure
: Si la nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed, alors
l'accusation initiale - rapport de la Cour des comptes, révocation,
transmission au parquet - était infondée.
Prémisse mineure
: Or une accusation infondée, portée avec un tel arsenal (Cour des comptes,
révocation, parquet, juge d'instruction), ne peut être que le fruit d'une
institution défaillante ou d'une volonté délibérée de nuire.
Conclusion : Donc, soit la
nomination prouve l'innocence de Taleb Ould Sid Ahmed et accable la Cour des
comptes et le parquet, soit elle contrarie et disqualifie la preuve même de
cette innocence en la faisant reposer non sur un jugement, mais sur une faveur.
Autrement dit :
plus le décret proclame haut et fort l'innocence de l'intéressé, plus il affaiblit
la valeur de cette innocence, puisqu'une innocence qui se prouve par une
nomination plutôt que par un jugement n'est jamais qu'une innocence... nommée.
On appelait cela autrefois un cercle vicieux ; à Nouakchott, on appelle cela
une carrière.
Syllogisme n°4 - De la généralisation statistique
Prémisse majeure
: Un cas isolé peut être un hasard.
Prémisse mineure
: Plusieurs personnes déférées au parquet dans la même affaire ont, elles
aussi, été libérées puis nommées à des postes ces derniers mois.
Conclusion : Il ne s'agit
donc plus d'un hasard, mais d'une méthode.
La Mauritanie ne
juge plus les hommes : elle les recycle. Le circuit est même devenu si fluide
qu'on pourrait presque le représenter en organigramme officiel : rapport de la
Cour des comptes égal révocation égal parquet égal libération et…égale
nomination. Un "cursus honorum" version Nouadhibou, où le déshonneur
n'est plus une sortie de route mais une étape obligatoire, presque un stage de
perfectionnement avant la promotion.
Syllogisme n°5: Péripétie - Le dénouement syllogistique
Et pourtant. Au
moment même où l'on croyait le dossier refermé sur cette impasse logique, un
dernier syllogisme s'impose - que la démonstration elle-même a fini par
produire sans le vouloir, comme ces intrigues classiques où la vérité surgit
précisément de ce qui devait la dissimuler.
Prémisse majeure
: Un système qui accuse et absout un même homme sans jamais le faire juger
ne prouve, en réalité, jamais sa culpabilité.
Prémisse mineure
: C'est très exactement ce que les quatre démonstrations précédentes
viennent d'établir au sujet de Taleb Ould Sid Ahmed.
Conclusion : La culpabilité de Taleb
Ould Sid Ahmed n'a donc, à ce jour, strictement jamais été prouvée.
Or le droit, y
compris dans les régimes qui l'ignorent le plus superbement, connaît un
principe que même Nouakchott n'a pas encore osé abroger par décret : nul n'est
coupable tant que sa culpabilité n'est pas établie. Faute de quoi, c'est
l'innocence qui doit prévaloir.
Prémisse majeure
: Tout homme dont la culpabilité n'est pas prouvée doit être présumé
innocent.
Prémisse mineure
: La culpabilité de Taleb Ould Sid Ahmed n'est pas prouvée.
Conclusion : Taleb Ould Sid
Ahmed est donc innocent.
Voici la
péripétie : cet article, qui s'ouvrait sur un décret prétendant fabriquer de
l'innocence, s'achève en lui donnant raison - mais pour la mauvaise raison.
Taleb Ould Sid Ahmed est innocent, non pas parce que la présidence l'a nommé,
non pas parce que le parquet l'a libéré, mais parce que le système, à force de
se contredire, a fini par s'interdire à lui-même de prouver quoi que ce soit
contre lui.
Son innocence
n'est donc pas un verdict : c'est ce qui reste quand une institution a
définitivement renoncé à en rendre un.
Dégageons un Théorème général "De l'inconstance élevée en système"
Il ressort de ces
cinq démonstrations une vérité que la logique formelle elle-même peine à
contenir : dans ce système, la culpabilité et l'innocence ne s'excluent plus,
elles se financent mutuellement.
Un homme accusé
prouve, en étant nommé, qu'il était innocent ; mais le fait qu'on l'ait nommé
plutôt que jugé prouve que cette innocence n'a jamais été établie. Il est donc,
au choix, la victime d'une persécution grave ou le bénéficiaire d'une clémence
suspecte - et l'État, égal à lui-même, refuse obstinément de choisir, pour la
simple raison qu'aucune des deux hypothèses ne lui coûte quoi que ce soit.
C'est là,
précisément, l'inconstance du régime : non pas qu'il se trompe, mais qu'il a
cessé… d'avoir besoin d'avoir raison.
La Cour des
comptes accuse quand il faut donner des gages de rigueur ; le décret absout
quand il faut donner des gages de loyauté. Entre les deux, aucun tribunal n'a
la charge de trancher - la présidence s'en charge elle-même, avec un aplomb qui
ferait pâlir un certain préfet lequel, au moins, se lavait les mains après et
non avant.
On attend donc
avec une impatience, toute philosophique, le prochain rapport de la Cour des
comptes que le pouvoir à transformé en registre officiel des prochaines
nominations.
Si l'histoire récente est un guide fiable
alors le rapport de la Cour des comptes n'est plus une mise en cause… de qui
que ce soit pour une délinquance… quelconque , mais un simple préavis de
nomination…de quiconque, dans un Etat au droit devenu… quelconque.
Ce qui est
certain c'est que la "nouvelle preuve judiciaire" (du Palais gris),
dite "innocent par décret", fera jurisprudence dans le mauvais
"esprit des lois".
Pr ELY Mustapha

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