jeudi 29 janvier 2026

Biram est un menteur. Par Pr ELY Mustapha


Le ministre de la Justice a parlé, donc la vérité est connue : « le peuple mauritanien est convaincu que le député Biram Dah Ould Abeid est un menteur ».  C’est rassurant de découvrir subitement, en conférence de presse gouvernementale, ce que pense tout un peuple, sans sondage, sans débat, juste par déclaration ministérielle.  En un seul mot, le ministre nous a épargné la pénible corvée de réfléchir par nous‑mêmes. 

Biram ment, nous dit-on, parce qu’il prétend avoir reçu des menaces de mort, qu’il a saisi officiellement le ministre de la Justice, le président de l’Assemblée nationale et les autorités judiciaires, preuves à l’appui.

Quel conteur invétéré : déposer plainte, transmettre les messages de menace, obtenir des accusés de réception, rappeler le dossier à plusieurs reprises… tout cela pour imaginer une menace qui n’existe pas. La vraie élégance aurait été de se taire, de se faire tuer discrètement et de laisser la République dormir en paix.

C’est désormais officiel : Biram est un menteur. Oui, un menteur de la pire espèce - de ceux qui osent affirmer que l’injustice existe, que l’esclavage n’a pas totalement disparu, que la dignité humaine n’a pas de couleur ni de caste. Quel culot tout de même ! Alors que tant d’âmes paisibles se contentent de fermer les yeux, lui persiste à faire du bruit.

Ses « mensonges » sont si parfaits qu’ils ressemblent parfois, hélas, à des vérités trop évidentes. Quand il parle de liberté, les murs frémissent ; quand il réclame l’égalité, les convenances chancellent. Ce stratège du mensonge se plaît à déranger les conforts somnolents avec des vérités brutales. Un imposteur, vraiment, puisqu’il préfère l’honnêteté à la complaisance.

On raconte qu’il « manipule les foules ». Sans doute, puisqu’il leur tend un miroir. Et devant ce miroir, chacun découvre ses propres contradictions. C’est donc bien là l’arme du menteur : faire naître la vérité dans le cœur de ceux qui refusaient de l’entendre.


Le ministre, lui, est un homme sérieux : il explique que toute plainte est traitée « conformément aux procédures légales en vigueur et sans exception ». Voilà qui est rassurant, surtout dans une affaire où la plainte a d’abord été niée, puis reconnue après présentation des accusés de réception du tribunal de Nouakchott Sud. On voit là la grandeur de l’institution : elle commence par oublier, puis elle se souvient, et tout cela, bien sûr, dans le strict respect de la loi. 

On nous assure encore que réagir aux propos de Biram est « une perte de temps » tant ses « mensonges » seraient évidents.  Pourtant, on convoque plusieurs ministres, on tient une conférence de presse, on déroule des éléments de langage, tout cela pour ne pas perdre de temps avec ce menteur. C’est le privilège des grands États : ils consacrent des conférences de presse entières à ce qu’ils jugent insignifiant.

En réalité, le crime de Biram est simple : il ne sait pas jouer son rôle. Depuis des années, on le diffame, on l’accuse tour à tour de blasphème, de racisme, de complot, d’incitation, on le détient, on le harcèle judiciairement. 

Le scénario est clair : il devait finir par se taire ou rentrer dans le décor, comme un figurant de plus dans la grande pièce de la démocratie d’apparat. Mais l’homme persiste à réclamer qu’on enquête sur des menaces de mort, qu’on protège les élus, qu’on applique les lois à ceux qui menacent plutôt qu’à ceux qui dénoncent. 

Alors on retourne la scène : la victime devient l’accusé, et le ministre de la Justice se fait critique de théâtre, expliquant que la pièce de Biram n’est qu’une fiction, une mise en scène mensongère. Dans cette dramaturgie officielle, les véritables auteurs sont ceux qui n’écrivent jamais rien, qui effacent les plaintes, qui retardent les procédures, qui transforment l’inaction en doctrine d’État. Eux ne mentent pas : ils « gèrent », ils « suivent », ils « replacent chaque affaire à sa juste place ». 

Si l’on y regarde de près, le menteur n’est pas celui qui alerte, qui documente, qui saisit les institutions, mais celui qui promet l’égalité des citoyens puis hiérarchise les vies, celui qui jure de protéger tous les élus puis laisse planer la menace sur certains, au nom de l’ordre.  La vraie fiction, ce n’est pas le récit d’un député qui dit « on veut me faire taire », c’est le récit d’un État qui prétend n’avoir rien entendu. 

Que reste‑t‑il alors de l’accusation de mensonge ? Un aveu involontaire. Lorsqu’un ministre affirme, du haut de son pupitre, que « le peuple » est convaincu que Biram est un menteur, il ne décrit pas une réalité, il tente de la fabriquer. Mais la satire a ceci de cruel qu’elle retourne toujours l’arme contre celui qui l’a brandie : en voulant réduire au silence un homme qui demande justice, le pouvoir révèle surtout à quel point sa propre parole a besoin d’être crue sur commande, faute d’être crédible par évidence. 

Ainsi, si Biram est menteur, pas au sens littéral mais au sens le plus subversif du terme : comme ces écrivains et militants que l’on accusait jadis de complot quand ils ne faisaient que décrire le réel.  Il "ment" comme Socrate mentait pour subir la ciguë, comme Mandela mentait pour renverser le mensonge , comme toute conscience indocile "ment" face aux certitudes commodes. Et si "mentir"  c'est dire tout haut ce que les puissants veulent taire, alors dans un pays où le silence est un vêtement de fonction, il a eu l'insigne privilège de n'être pas du côté des soumis.

Son « mensonge » consiste à raconter ce que vivent ceux qui ne peuvent pas tenir conférence de presse à la sortie du Conseil des ministres.  À ce jeu-là, il y a en effet deux camps : ceux qui mentent pour couvrir des silences, et ceux qu’on traite de menteurs parce qu’ils brisent ces silences. Biram, sans le vouloir, vient de nous rappeler de quel côté se tient encore la vérité. 


Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bienvenue,

postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.

Pr ELY Mustapha