« Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de
l’ami n’est pas une amitié. » (Alain)
Une
lettre a été déposée à la Présidence de la République. Elle porte, dit-on, la
signature de Mohamed Ould Abdel Aziz et elle est adressée à Mohamed Ould Cheikh
El Ghazouani. Son contenu n’a pas été divulgué. Le secret qui l’entoure ouvre
nécessairement l’espace des conjectures : est-ce une lettre juridique,
politique, personnelle ? Une demande de grâce ? Une protestation ? Un appel à
la clémence ? Ou, plus profondément encore, le dernier geste d’un homme qui
s’adresse moins au chef de l’État qu’à l’ami d’hier ?
Nous
ne savons pas ce qu’Aziz a écrit. Mais nous pouvons imaginer la lettre qu’il
n’a pas écrite.
Car
certaines lettres ne passent jamais par le courrier présidentiel. Elles ne sont
ni enregistrées, ni tamponnées, ni classées dans les archives d’un palais.
Elles se forment dans le silence des cellules, dans la solitude des hommes
déchus, dans l’amertume des fidélités rompues et dans cette question terrible
que le pouvoir pose à toute relation humaine : que reste-t-il de l’amitié
lorsque l’un est devenu prince et que l’autre est devenu prisonnier ?
Cette
lettre-là aurait pu commencer ainsi :
« Mon frère, mon compagnon, mon ami de plus de trente ans, je ne
t’écris pas au Président de la République. Je t’écris à l’homme qui a partagé
avec moi les marches du pouvoir, les périls, les calculs, les victoires et les
silences. »
Voilà
peut-être ce qu’Aziz n’a pas écrit à Ghazouani.
Car
entre les deux hommes, il n’y eut pas seulement une succession
constitutionnelle, une transmission du pouvoir ou une continuité
institutionnelle. Il y eut une longue communauté de destin. Une proximité
forgée dans les casernes, les responsabilités, les crises et les années où
l’État mauritanien se décidait souvent dans le cercle restreint de ceux qui
détenaient les leviers de la force et de la décision.
Mais
le pouvoir est un grand séparateur. Il rapproche tant qu’il se partage ; il
éloigne dès qu’il devient exclusif. Il fabrique des compagnons, puis les
transforme en témoins gênants, en rivaux potentiels, en charges politiques,
parfois en accusés. Il impose à celui qui règne d’oublier ce qu’il doit à celui
qui l’a précédé, comme il impose à celui qui tombe de mesurer brutalement la
fragilité des fidélités construites dans l’ombre du pouvoir.
Mohamed
Ould Abdel Aziz purge aujourd’hui une lourde peine de prison, à la suite de sa
condamnation dans des affaires liées notamment à l’enrichissement illicite, au
blanchiment de capitaux et à l’abus d’influence. Ces faits relèvent de la
justice, de ses procédures, de ses règles et de ses décisions. Il ne s’agit pas
ici de les nier, de les minimiser ni de substituer la sentimentalité à
l’exigence de responsabilité publique.
Mais
il existe, au-delà du droit, une interrogation qui relève de la conscience
morale. Le droit juge les actes ; la politique calcule les conséquences ;
l’amitié, elle, devrait au moins préserver l’homme lorsque tout semble
l’abandonner.
C’est
ici que surgit le malaise.
Nul
ne demande au président Ghazouani de se substituer aux magistrats, de piétiner
la séparation des pouvoirs ou d’effacer, par un geste personnel, les exigences
de la justice. Nul ne peut raisonnablement faire de l’amitié un privilège
judiciaire. Lorsque les institutions fonctionnent, les liens personnels ne
doivent pas devenir des instruments d’impunité.
Mais
entre l’ingérence dans la justice et l’indifférence humaine, il existe un
espace : celui de la fidélité morale.
Un
mot. Une visite. Une attention. Une parole de dignité. Une marque de compassion
envers l’homme éprouvé, sans jamais contester le droit. Car l’amitié ne
consiste pas à absoudre les fautes ; elle consiste à ne pas abandonner celui
qui les porte seul lorsque le monde entier se retourne contre lui.
Alain
avait raison : « Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de
l’ami n’est pas une amitié. »
L’ami
véritable n’est pas celui qui applaudit les égarements, protège les abus ou
organise l’impunité. Celui-là n’est pas un ami : il est un complice. L’ami
véritable est celui qui peut dire la vérité, condamner l’erreur, refuser la
faute, mais rester debout à côté de l’homme lorsque celui-ci traverse
l’épreuve.
La
lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait donc pu poursuivre :
« Je ne te demande pas de suspendre la justice. Je ne te demande
pas de nier les institutions. Je te demande seulement de te souvenir qu’avant
d’être président, tu fus mon compagnon ; qu’avant d’être détenu, je fus ton
ami. »
Toute
la tragédie est là : l’homme devenu chef de l’État ne peut plus être seulement
l’ami de celui qu’il a connu. Il est retenu par la fonction, par l’appareil
d’État, par le regard de l’opinion, par les calculs politiques, par la peur de
paraître faible ou compromis. Le président devient prisonnier de sa propre
présidence. Et l’ancien président, autrefois maître de la décision, découvre à
son tour que le pouvoir, lorsqu’il se retire, laisse derrière lui une solitude
plus froide encore que les murs d’une prison.
Machiavel
aurait probablement trouvé cette distance nécessaire. Dans Le Prince, il rappelle qu’un gouvernant qui veut se maintenir doit
apprendre à ne pas être toujours bon, selon les circonstances. La raison
d’État, les rapports de force et la conservation du pouvoir commandent parfois
ce que la morale réprouve.
Mais
à force de gouverner selon la seule nécessité politique, que reste-t-il de
l’humanité du pouvoir ?
Un
État ne peut certes fonctionner selon les affinités personnelles. Il ne peut
être administré par l’émotion, ni livré aux obligations privées des dirigeants.
Pourtant, l’État gagne en grandeur lorsque ceux qui l’incarnent savent que la
fonction ne les dispense pas d’être humains. La séparation des pouvoirs est un
principe constitutionnel ; elle ne doit jamais devenir un alibi pour la
séparation des consciences.
Dans
nos sociétés, l’amitié et la fraternité ne sont pas de simples ornements du
langage social. Elles prennent leur véritable mesure au moment de l’épreuve.
Nous le disons depuis toujours :
إنما
الإخوان في الشدائد
Les
frères se reconnaissent dans les difficultés.
Or
c’est précisément dans les temps difficiles que les fidélités politiques se
révèlent souvent les plus fragiles. Tant que le pouvoir protège, distribue,
rassemble et promet, les amis sont nombreux. Lorsque le pouvoir se retire,
lorsque l’honneur vacille, lorsque les tribunaux parlent et que les portes se
ferment, les compagnons deviennent rares. Les solidarités de circonstance se
dissipent alors comme une brume.
Les
Grecs avaient compris que l’amitié suppose une relation libre entre égaux. Mais
comment l’égalité pourrait-elle survivre lorsque l’un est président et l’autre
prisonnier ? Comment une amitié peut-elle demeurer intacte lorsque l’un possède
la parole institutionnelle, les palais, les gardes, les dossiers et les
symboles de l’État, tandis que l’autre ne possède plus que sa mémoire, sa
colère et la possibilité d’écrire une lettre ?
La
réponse est douloureuse : l’amitié politique meurt souvent lorsque l’un des
amis devient le sujet de l’autre.
Tahar
Ben Jelloun avait observé, avec une justesse cruelle, que « la politique
dénature et ruine l’amitié ». Non parce que tout homme politique serait
dépourvu de sentiment, mais parce que la politique moderne soumet les relations
humaines à une logique implacable : l’utilité, le risque, la réputation, les
alliances, l’intérêt et la survie.
Dans
cette logique, l’ami d’hier peut devenir le fardeau d’aujourd’hui.
La
lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait pu alors prendre le ton de la désillusion
:
« Nous avons cru que notre histoire était plus solide que le
pouvoir. Nous avons cru que les années partagées créaient une dette que le
temps ne pouvait effacer. Mais le pouvoir ne reconnaît ni les serments ni les
souvenirs lorsqu’il exige de choisir entre l’homme et la fonction. »
C’est
peut-être là la leçon la plus sévère de cette histoire. Non pas une leçon sur
le seul destin de Mohamed Ould Abdel Aziz, ni seulement sur l’attitude de
Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, mais une leçon sur la politique elle-même.
La
politique sans morale devient gestion froide des rapports de force. La morale
sans lucidité devient naïveté. Et l’amitié sans indépendance devient un contrat
précaire, valable tant que les intérêts convergent.
L’on
peut juger Aziz, et la justice doit pouvoir accomplir son œuvre. L’on peut
défendre Ghazouani au nom des institutions, et les institutions doivent être
préservées. Mais l’on ne peut pas empêcher la conscience de poser cette
question : qu’aurait coûté une parole d’humanité à celui qui, pendant plus de
trois décennies, fut compagnon d’armes, compagnon de route et compagnon de
pouvoir ?
Il
ne s’agissait pas de libérer un homme par fidélité. Il s’agissait peut-être
seulement de ne pas le laisser entièrement seul face à sa chute.
Le
poète Tarfah ibn al-‘Abd avait résumé, il y a des siècles, la vérité des
relations humaines :
عَنِ المَرءِ لا تَسأَل وَسَل عَن قَرينَهُ
فَكُلُّ قَرينٍ بِالمُقارِنِ يَقتَدي
Ne questionne pas l’homme sur lui-même ; interroge plutôt son
compagnon,
car tout compagnon finit par ressembler à celui qu’il accompagne.
Et
plus loin, dans la gravité de sa Mu‘allaqa,
il nous rappelle que les jours ne sont qu’un prêt :
لَعَمرُكَ ما الأَيامُ إِلّا مُعارَةٌ
فَما اِستَطَعتَ مِن مَعروفِها فَتَزَوَّدِ
Par ta vie, les jours ne sont qu’une chose prêtée ;
alors emporte avec toi autant de bien que tu pourras.
Le pouvoir est prêté.
Les honneurs sont prêtés.
Les palais, les fonctions, les alliances et les fidélités proclamées sont souvent prêtés.
Il ne reste, lorsque
les années se referment, que ce que l’on a su préserver d’humanité.
La
lettre officielle d’Aziz à Ghazouani restera peut-être secrète. Mais la lettre
qu’il n’a pas écrite, elle, résonne déjà dans le silence de leur ancienne
amitié. Elle ne demande pas nécessairement justice contre la justice. Elle
demande, plus simplement et plus tragiquement, ce que la politique accorde
rarement : que l’homme qui détient le pouvoir se souvienne de l’homme qu’il a
laissé derrière lui.
Misère d’amitié. Misère de politique.
Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Bienvenue,
postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.
Pr ELY Mustapha