vendredi 18 septembre 2026

La lettre qu’Aziz (n’a pas) écrite à Ghazouani . Par Pr ELY Mustapha

 



« Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »  (Alain)

Une lettre a été déposée à la Présidence de la République. Elle porte, dit-on, la signature de Mohamed Ould Abdel Aziz et elle est adressée à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Son contenu n’a pas été divulgué. Le secret qui l’entoure ouvre nécessairement l’espace des conjectures : est-ce une lettre juridique, politique, personnelle ? Une demande de grâce ? Une protestation ? Un appel à la clémence ? Ou, plus profondément encore, le dernier geste d’un homme qui s’adresse moins au chef de l’État qu’à l’ami d’hier ?

Nous ne savons pas ce qu’Aziz a écrit. Mais nous pouvons imaginer la lettre qu’il n’a pas écrite.

Car certaines lettres ne passent jamais par le courrier présidentiel. Elles ne sont ni enregistrées, ni tamponnées, ni classées dans les archives d’un palais. Elles se forment dans le silence des cellules, dans la solitude des hommes déchus, dans l’amertume des fidélités rompues et dans cette question terrible que le pouvoir pose à toute relation humaine : que reste-t-il de l’amitié lorsque l’un est devenu prince et que l’autre est devenu prisonnier ?

Cette lettre-là aurait pu commencer ainsi :

« Mon frère, mon compagnon, mon ami de plus de trente ans, je ne t’écris pas au Président de la République. Je t’écris à l’homme qui a partagé avec moi les marches du pouvoir, les périls, les calculs, les victoires et les silences. »

Voilà peut-être ce qu’Aziz n’a pas écrit à Ghazouani.

Car entre les deux hommes, il n’y eut pas seulement une succession constitutionnelle, une transmission du pouvoir ou une continuité institutionnelle. Il y eut une longue communauté de destin. Une proximité forgée dans les casernes, les responsabilités, les crises et les années où l’État mauritanien se décidait souvent dans le cercle restreint de ceux qui détenaient les leviers de la force et de la décision.

Mais le pouvoir est un grand séparateur. Il rapproche tant qu’il se partage ; il éloigne dès qu’il devient exclusif. Il fabrique des compagnons, puis les transforme en témoins gênants, en rivaux potentiels, en charges politiques, parfois en accusés. Il impose à celui qui règne d’oublier ce qu’il doit à celui qui l’a précédé, comme il impose à celui qui tombe de mesurer brutalement la fragilité des fidélités construites dans l’ombre du pouvoir.

Mohamed Ould Abdel Aziz purge aujourd’hui une lourde peine de prison, à la suite de sa condamnation dans des affaires liées notamment à l’enrichissement illicite, au blanchiment de capitaux et à l’abus d’influence. Ces faits relèvent de la justice, de ses procédures, de ses règles et de ses décisions. Il ne s’agit pas ici de les nier, de les minimiser ni de substituer la sentimentalité à l’exigence de responsabilité publique.

Mais il existe, au-delà du droit, une interrogation qui relève de la conscience morale. Le droit juge les actes ; la politique calcule les conséquences ; l’amitié, elle, devrait au moins préserver l’homme lorsque tout semble l’abandonner.

C’est ici que surgit le malaise.

Nul ne demande au président Ghazouani de se substituer aux magistrats, de piétiner la séparation des pouvoirs ou d’effacer, par un geste personnel, les exigences de la justice. Nul ne peut raisonnablement faire de l’amitié un privilège judiciaire. Lorsque les institutions fonctionnent, les liens personnels ne doivent pas devenir des instruments d’impunité.

Mais entre l’ingérence dans la justice et l’indifférence humaine, il existe un espace : celui de la fidélité morale.

Un mot. Une visite. Une attention. Une parole de dignité. Une marque de compassion envers l’homme éprouvé, sans jamais contester le droit. Car l’amitié ne consiste pas à absoudre les fautes ; elle consiste à ne pas abandonner celui qui les porte seul lorsque le monde entier se retourne contre lui.

Alain avait raison : « Une amitié qui ne peut pas résister aux actes condamnables de l’ami n’est pas une amitié. »

L’ami véritable n’est pas celui qui applaudit les égarements, protège les abus ou organise l’impunité. Celui-là n’est pas un ami : il est un complice. L’ami véritable est celui qui peut dire la vérité, condamner l’erreur, refuser la faute, mais rester debout à côté de l’homme lorsque celui-ci traverse l’épreuve.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait donc pu poursuivre :

« Je ne te demande pas de suspendre la justice. Je ne te demande pas de nier les institutions. Je te demande seulement de te souvenir qu’avant d’être président, tu fus mon compagnon ; qu’avant d’être détenu, je fus ton ami. »

Toute la tragédie est là : l’homme devenu chef de l’État ne peut plus être seulement l’ami de celui qu’il a connu. Il est retenu par la fonction, par l’appareil d’État, par le regard de l’opinion, par les calculs politiques, par la peur de paraître faible ou compromis. Le président devient prisonnier de sa propre présidence. Et l’ancien président, autrefois maître de la décision, découvre à son tour que le pouvoir, lorsqu’il se retire, laisse derrière lui une solitude plus froide encore que les murs d’une prison.

Machiavel aurait probablement trouvé cette distance nécessaire. Dans Le Prince, il rappelle qu’un gouvernant qui veut se maintenir doit apprendre à ne pas être toujours bon, selon les circonstances. La raison d’État, les rapports de force et la conservation du pouvoir commandent parfois ce que la morale réprouve.

Mais à force de gouverner selon la seule nécessité politique, que reste-t-il de l’humanité du pouvoir ?

Un État ne peut certes fonctionner selon les affinités personnelles. Il ne peut être administré par l’émotion, ni livré aux obligations privées des dirigeants. Pourtant, l’État gagne en grandeur lorsque ceux qui l’incarnent savent que la fonction ne les dispense pas d’être humains. La séparation des pouvoirs est un principe constitutionnel ; elle ne doit jamais devenir un alibi pour la séparation des consciences.

Dans nos sociétés, l’amitié et la fraternité ne sont pas de simples ornements du langage social. Elles prennent leur véritable mesure au moment de l’épreuve. Nous le disons depuis toujours :

إنما الإخوان في الشدائد

Les frères se reconnaissent dans les difficultés.

Or c’est précisément dans les temps difficiles que les fidélités politiques se révèlent souvent les plus fragiles. Tant que le pouvoir protège, distribue, rassemble et promet, les amis sont nombreux. Lorsque le pouvoir se retire, lorsque l’honneur vacille, lorsque les tribunaux parlent et que les portes se ferment, les compagnons deviennent rares. Les solidarités de circonstance se dissipent alors comme une brume.

Les Grecs avaient compris que l’amitié suppose une relation libre entre égaux. Mais comment l’égalité pourrait-elle survivre lorsque l’un est président et l’autre prisonnier ? Comment une amitié peut-elle demeurer intacte lorsque l’un possède la parole institutionnelle, les palais, les gardes, les dossiers et les symboles de l’État, tandis que l’autre ne possède plus que sa mémoire, sa colère et la possibilité d’écrire une lettre ?

La réponse est douloureuse : l’amitié politique meurt souvent lorsque l’un des amis devient le sujet de l’autre.

Tahar Ben Jelloun avait observé, avec une justesse cruelle, que « la politique dénature et ruine l’amitié ». Non parce que tout homme politique serait dépourvu de sentiment, mais parce que la politique moderne soumet les relations humaines à une logique implacable : l’utilité, le risque, la réputation, les alliances, l’intérêt et la survie.

Dans cette logique, l’ami d’hier peut devenir le fardeau d’aujourd’hui.

La lettre qu’Aziz n’a pas écrite aurait pu alors prendre le ton de la désillusion :

« Nous avons cru que notre histoire était plus solide que le pouvoir. Nous avons cru que les années partagées créaient une dette que le temps ne pouvait effacer. Mais le pouvoir ne reconnaît ni les serments ni les souvenirs lorsqu’il exige de choisir entre l’homme et la fonction. »

C’est peut-être là la leçon la plus sévère de cette histoire. Non pas une leçon sur le seul destin de Mohamed Ould Abdel Aziz, ni seulement sur l’attitude de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, mais une leçon sur la politique elle-même.

La politique sans morale devient gestion froide des rapports de force. La morale sans lucidité devient naïveté. Et l’amitié sans indépendance devient un contrat précaire, valable tant que les intérêts convergent.

L’on peut juger Aziz, et la justice doit pouvoir accomplir son œuvre. L’on peut défendre Ghazouani au nom des institutions, et les institutions doivent être préservées. Mais l’on ne peut pas empêcher la conscience de poser cette question : qu’aurait coûté une parole d’humanité à celui qui, pendant plus de trois décennies, fut compagnon d’armes, compagnon de route et compagnon de pouvoir ?

Il ne s’agissait pas de libérer un homme par fidélité. Il s’agissait peut-être seulement de ne pas le laisser entièrement seul face à sa chute.

Le poète Tarfah ibn al-‘Abd avait résumé, il y a des siècles, la vérité des relations humaines :

عَنِ المَرءِ لا تَسأَل وَسَل عَن قَرينَهُ
فَكُلُّ قَرينٍ بِالمُقارِنِ يَقتَدي

Ne questionne pas l’homme sur lui-même ; interroge plutôt son compagnon,
car tout compagnon finit par ressembler à celui qu’il accompagn
e.

Et plus loin, dans la gravité de sa Mu‘allaqa, il nous rappelle que les jours ne sont qu’un prêt :

لَعَمرُكَ ما الأَيامُ إِلّا مُعارَةٌ
فَما اِستَطَعتَ مِن مَعروفِها فَتَزَوَّدِ

Par ta vie, les jours ne sont qu’une chose prêtée ;
alors emporte avec toi autant de bien que tu pourras.

Le pouvoir est prêté. 

Les honneurs sont prêtés. 

Les palais, les fonctions, les alliances et les fidélités proclamées sont souvent prêtés. 

Il ne reste, lorsque les années se referment, que ce que l’on a su préserver d’humanité.

La lettre officielle d’Aziz à Ghazouani restera peut-être secrète. Mais la lettre qu’il n’a pas écrite, elle, résonne déjà dans le silence de leur ancienne amitié. Elle ne demande pas nécessairement justice contre la justice. Elle demande, plus simplement et plus tragiquement, ce que la politique accorde rarement : que l’homme qui détient le pouvoir se souvienne de l’homme qu’il a laissé derrière lui.

Misère d’amitié. Misère de politique.

Pr ELY Mustapha

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bienvenue,

postez des messages respectueux des droits et de la dignité des autres. Ne donnez d'information que certaine, dans le cas contraire, s'abstenir est un devoir.

Pr ELY Mustapha