La frontière mauritano-malienne, longue de 2 237 kilomètres, n'est pas une frontière ordinaire. C'est une ligne héritée de la colonisation française, tracée à travers des espaces pastoraux, des réseaux tribaux et des solidarités ethniques qui ignorent, par nature, les souverainetés étatiques. Depuis la fin de l'année 2025 et avec une acuité dramatique en mars 2026, cette ligne s'est transformée en fracture palpable. La multiplication des incidents - meurtres de civils, incursions militaires, évasions de soldats, expulsions de migrants - révèle non pas une série de malentendus ponctuels, mais bien une crise structurelle aux racines profondes que la diplomatie classique ne saurait ignorer.
Réduire ces événements à de simples bavures ou à des provocations isolées serait une erreur d'analyse grave. Les incidents à la frontière ne sont pas des exceptions, mais l'expression d'un déséquilibre structurel dans la gestion de cet espace partagé. Un stratège digne de ce nom doit d'abord nommer les causes avant de proposer les remèdes.
La chronologie d'une escalade prévisible
La dégradation des relations entre Nouakchott et Bamako s'est accélérée selon une logique d'engrenage dont chaque étape a aggravé la suivante. En mars 2025, des migrants maliens expulsés avaient attaqué et incendié un poste de police mauritanien au point de passage de Gougui-Zémal, entraînant la fermeture temporaire de la frontière. Cette humiliation sécuritaire, première dans la série, a laissé des traces profondes. En octobre 2025, le président Assimi Goïta recevait à Bamako le ministre mauritanien des Affaires étrangères Mohamed Salem Ould Merzoug, porteur d'un message du président Ghazouani, dans une tentative d'apaisement. Les deux parties avaient alors convenu de relancer leur commission mixte bilatérale - engagement resté lettre morte.
En février 2026, un nouvel incident sécuritaire survenait à Melga, localité mauritanienne du Guidimakha, à la frontière avec un village malien du même nom. Le 6 mars 2026, sept civils traversant la frontière depuis la Mauritanie étaient abattus lors d'une opération des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs instructeurs russes de l'Africa Corps - des populations locales qualifiant ces actes d'exécutions sommaires. Le 15 mars, une crise diplomatique éclatait autour de l'évasion présumée de deux soldats maliens d'un camp de réfugiés situé en Mauritanie : Bamako affirmait que ses militaires s'étaient échappés du camp de M'Berra, Nouakchott rejetant ces accusations comme « totalement infondées » et y voyant une atteinte à sa souveraineté.
Le 20 mars, deux éleveurs mauritaniens étaient tués à Yakna, Nouakchott soupçonnant une nouvelle bavure des FAMa. Le 25 mars, des militaires maliens pénétraient dans plusieurs villages de la commune de Gogui, en Mauritanie, dans la région du Hodh El Gharbi. En fin de mars, au moins cinq civils mauritaniens supplémentaires étaient tués selon un communiqué officiel de Nouakchott. Face à ce bilan accablant, le président Ghazouani a franchi un seuil symbolique majeur en menaçant de recourir au droit international, tout en déployant des troupes à la frontière et en érigeant la sécurité des citoyens mauritaniens en « ligne rouge » non négociable.
Les facteurs structurels sous-jacents
Aucune solution durable n'est possible sans comprendre les forces profondes qui alimentent cette crise. Trois dimensions méritent l'attention d'un stratège.
La dimension sécuritaire sahélienne est déterminante. Le Mali, gouverné par une junte militaire depuis 2021 et ayant rompu avec la France et la CEDEAO, conduit ses opérations antiterroristes avec l'Africa Corps dans une zone frontalière poreuse que les groupes jihadistes exploitent précisément pour leurs retraites et leurs ravitaillements. Bamako invoque systématiquement l'impératif antiterroriste pour justifier ses incursions, créant une zone grise juridique que la Mauritanie , qui a su construire son propre modèle de sécurité intérieure , refuse d'accepter comme prétexte à des violations de sa souveraineté.
La dimension socio-économique transfrontalière est tout aussi centrale. Les communautés pastorales peules, soninkés et maures qui vivent de part et d'autre de cette frontière partagent des liens familiaux, linguistiques et économiques millénaires. La transhumance, pilier de leur économie, est devenue un risque calculé depuis que les patrouilles armées ont transformé la frontière en zone de danger. Les tensions autour des expulsions de migrants maliens et des fermetures de commerces mauritaniens au Mali illustrent que les frictions économiques et humaines précèdent et conditionnent les incidents sécuritaires.
La dimension informationnelle constitue un amplificateur redoutable. Les réseaux sociaux alimentent une guerre de narratifs entre les deux capitales, charriés d'images trompeuses et de discours nationalistes qui réduisent la marge de manœuvre des diplomates et rendent le compromis politiquement coûteux pour les deux régimes.
Cadre diplomatique pour une désescalade
Un stratégie responsable proposerait un chemin de sortie en plusieurs phases, articulé autour de principes clairs.
La phase d'urgence immédiate exige d'abord l'établissement d'une ligne de communication directe et sécurisée entre les états-majors des deux armées, pour éviter que le prochain incident ne soit interprété comme une déclaration de guerre. La rencontre entre le ministre malien Abdoulaye Diop et le chargé d'affaires mauritanien à Bamako constitue un signal positif, mais insuffisant. Il faut élever le niveau : une rencontre entre chefs d'État, que ce soit à Nouakchott, à Bamako ou dans une capitale tierce, est impérative pour envoyer un signal fort aux opinions publiques et aux forces armées des deux pays.
La phase de gestion institutionnelle doit s'appuyer sur la relance effective de la Commission mixte bilatérale convenue en octobre 2025, en lui conférant un mandat opérationnel précis : cartographie des zones de tension, règles d'engagement mutuellement acceptées pour les patrouilles frontalières, et mécanismes d'enquête conjointe sur les incidents impliquant des civils. Sur ce dernier point, la Mauritanie a raison d'exiger des enquêtes transparentes - c'est d'ailleurs une exigence conforme au droit international humanitaire coutumier.
La phase de stabilisation régionale nécessite d'impliquer des tiers médiateurs crédibles pour les deux parties. L'Union africaine, dont les mécanismes de prévention des conflits ont été trop timidement mobilisés, et des États tiers comme le Sénégal ou la Guinée-Bissau qui entretiennent des relations stables avec les deux capitales, pourraient jouer un rôle de facilitation. La Mauritanie, qui n'est pas membre de l'Alliance des États du Sahel constituée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, doit veiller à ne pas laisser cette crise bilatérale se transformer en confrontation géopolitique entre deux blocs.
Les écueils à éviter absolument
Un diplomate expérimenté sait que dans ce type de crise, certaines erreurs peuvent être fatales. Le recours précipité aux instances juridiques internationales, bien que légitime en droit, risque d'humilier Bamako publiquement et de radicaliser une junte déjà en posture de bravade souverainiste - transformant un contentieux bilatéral gérable en hostilité durable. La menace doit rester un levier de négociation, non un mode de gestion ordinaire. De même, toute militarisation supplémentaire de la frontière, en l'absence de protocoles de coordination, augmente mathématiquement le risque d'un incident armé direct entre deux forces nationales - un scénario catastrophique pour la stabilité de toute la région sahélo-saharienne.
Il faut aussi résister à la tentation de la simplification narrative. La junte malienne n'est pas un acteur monolithique : des fractions de l'armée, des milices alliées, des groupes d'autodéfense et des instructeurs étrangers agissent parfois sans coordination centrale. Attribuer systématiquement tous les incidents à une décision délibérée de Bamako serait analytiquement faux et diplomatiquement contre-productif.
La responsabilité partagée du voisinage
La Mauritanie et le Mali partagent une histoire commune, des peuples cousins, une géographie commune et des défis communs face au djihadisme. La crise actuelle, aussi grave soit-elle, ne doit pas faire oublier que les deux pays sont condamnés au voisinage - et que le voisinage, en Afrique sahélienne, est le premier des biens diplomatiques. Ghazouani, homme de dialogue reconnu sur la scène internationale, et Goïta, qui cherche à stabiliser un régime fragilisé, ont, tous deux , intérêt objectif à préserver une frontière apaisée. Les groupes jihadistes qui prospèrent dans les zones grises frontalières sont les seuls véritables bénéficiaires d'une rupture entre Nouakchott et Bamako.
La solution n'est pas militaire. Elle
est institutionnelle, diplomatique et humaine. Elle commence par reconnaître
que cette frontière n'est pas seulement une ligne sur une carte : c'est
l'espace de vie de centaines de milliers de personnes que ni Nouakchott ni
Bamako ne sauraient se permettre de sacrifier sur l'autel d'un nationalisme de
circonstance.
VOIR ICI LA VIDEO DE L'ARTICLE:
Pr ELY Mustapha

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